Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team.
This file was produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
SOCIÉTÉ
DES
ANCIENS TEXTES FRANÇAIS
OEUVRES POÉTIQUES
DE
CHRISTINE DE PISAN
II
OEUVRES
DE
CHRISTINE DE PISAN
PUBLIÉES
PAR
MAURICE ROY
TOME DEUXIÈME
L'ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS, LE DIT DE LA ROSE, LE DÉBAT DE DEUX AMANTS, LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS, LE DIT DE POISSY, LE DIT DE LA PASTOURE, ÉPITRE A EUSTACHE MOREL.
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT ET Cie.
RUE JACOB, 56
M DCCC XCI
Publication proposée à la Société le 23 avril 1884.
Approuvée par le Conseil le 25 février 1885, sur le rapport d'une commission composée de MM. Meyer, Paris et Raynaud
Commissaire responsable: M. P. MEYER.
INTRODUCTION
Avec ce deuxième volume nous abordons la publication d'oeuvres importantes formant de véritables poèmes. Façonné déjà par la composition de la plupart des petites pièces charmantes que nous connaissons, le génie poétique de Christine va maintenant se donner libre carrière et s'élever d'un degré.
1.—ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS
L'Épître au dieu d'amours paraît être le premier effort tenté par Christine pour réaliser ce progrès. Le sujet de ce poème était d'ailleurs bien fait pour inspirer celle qui a toujours eu à coeur la défense de son sexe, mais nulle part, peut-être, elle n'a répondu aux détracteurs de la femme avec plus d'esprit et d'à propos. Parodiant spirituellement la forme des Lettres Royaux, Christine suppose comme entrée en matière une requête adressée au dieu d'amours par des dames de toutes conditions qui portent plainte contre les hommes déloyaux et trompeurs [1].
Elle fait ensuite raconter par le dieu d'amours les stratagèmes que les mauvais chevaliers emploient habituellement pour parvenir à leurs fins et les actions déshonnêtes de ces hommes pervertis qui se vantent de leurs méfaits jusque dans les tavernes, chez les grands de la cour, et même dans le palais du roi. Cupido se déclare naturellement l'ennemi des personnes qui médisent aussi insolemment des femmes, et réserve tous les plaisirs dont il est le dispensateur aux chevaliers loyaux qui observent fidèlement ses salutaires commandements. Puis Christine, entrant au coeur de son sujet, développe avec un remarquable talent toutes les raisons que l'on peut faire valoir en faveur des femmes. C'est un véritable plaidoyer qu'elle entreprend; se posant en arbitre entre les détracteurs et les admirateurs exagérés du sexe féminin, elle se sert d'arguments empruntés plutôt à la simple logique et au bon sens qu'aux textes si souvent cités et interprétés par ses prédécesseurs; elle soutient la première une opinion moyenne, s'attachant surtout à faire remarquer que les femmes en général sont douées de bonnes qualités et qu'il ne faut pas faire retomber sur toutes les égarements de quelques-unes. Cependant, entraînée par l'ardeur de la discussion, elle ne peut s'empêcher de critiquer vivement les auteurs qui se sont, de parti pris, attaqués aux femmes et de dénoncer avec indignation l'Art d'aimer d'Ovide et le Roman de la Rose de Jean de Meun.
Certes une composition de ce genre, qui s'élevait si hardiment contre les théories essentielles d'une oeuvre jouissant encore d'une haute réputation, devait attirer à Christine la contradiction des nombreux et influents admirateurs de Jean de Meun; mais elle ne se laissa pas intimider et sut tenir tête à tous ceux qui l'attaquèrent. Dans cette lutte courageuse elle trouva même de puissants alliés qui embrassèrent complètement sa cause: il suffira de citer Jean Gerson [2], l'illustre chancelier, Guillaume de Tignonville, prévôt de Paris, et surtout le célèbre maréchal Boucicaut [3]. Ce dernier, qui revenait de sa brillante expédition en Orient, s'associa même si complètement aux sentiments de Christine qu'il fonda le jour de Pâques fleuries 1399 (11 avril 1400 n. st.), sous le nom de «l'écu verd a la dame blanche», un ordre de chevalerie pour la défense des femmes.
Mais, à côté de ces puissants personnages, qui venaient apporter leur concours à la vaillante femme, quelques contradicteurs s'efforçaient de faire entendre leurs protestations. Depuis long-temps Christine s'entretenait de littérature avec un humaniste distingué, Jean de Montreuil [4], prévôt de Lille. Plusieurs fois ils avaient échangé leurs appréciations sur certains ouvrages. Il paraît même probable que l'Épître au dieu d'amours, où Christine ne dissimulait pas son sentiment sur l'oeuvre de Jean de Meun, fut le point de départ de la fameuse querelle du roman de la Rose.
A la suite d'une discussion orale au cours de laquelle Christine avait de nouveau contesté les mérites de l'oeuvre si vantée, Jean de Montreuil lui envoya la copie d'une belle épître qu'il venait de préparer et d'adresser en réponse à «un sien ami, notable clerc» partageant la même opinion qu'elle, mais la rhétorique du prévôt de Lille fut sans effet sur les convictions de la célèbre femme qui répliqua par une attaque en règle contre l'immoralité du livre en question [5].
Un autre personnage jouissant d'une haute réputation politique, Me Gontier Col [6], secrétaire du roi, surgit alors pour défendre l'opinion de Jean de Montreuil, son disciple, et reprocha vivement à Christine d'avoir écrit «par maniere de invective» contre le roman de la Rose, la priant de lui envoyer l'épître qu'elle venait d'adresser au prévôt de Lille. Sa lettre est datée du 13 septembre 1401. Christine s'empressa de lui faire parvenir une copie de la lettre qu'il désirait connaître.
Gontier Col riposta immédiatement sur un ton arrogant et frisant presque l'insolence (15 septembre 1401), mais cette attaque inutile fut bientôt suivie d'une dernière lettre de Christine où elle persista dans son opinion et déclara qu'elle la soutiendrait partout publiquement, s'en rapportant au jugement «de tous justes preudes hommes, theologiens et vrays catholiques et gens de honneste et salvable vie».
On le voit, en dépit des attaques réitérées d'hommes érudits et investis d'un crédit considérable, Christine sut maintenir vaillament ses revendications sans laisser la moindre prise à ses adversaires. Bien plus, elle résolut de les confondre en soumettant leur contestation au jugement de l'autorité féminine la plus puissante et la plus redoutée; dans cette intention elle fit faire une copie de tout le débat et l'adressa à la reine Isabeau en même temps qu'au Prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville. Cette requête fut écrite la veille de la Chandeleur 1401[7] (1er février 1402 n. st.).
L'histoire ne nous dit pas si la Reine fit connaître son sentiment, mais nous devons constater qu'en tous cas la lutte ne se termina pas complètement à cette époque. La fameuse Vision écrite par Jean Gerson contre le roman de la Rose vint raviver cette polémique, et servit de thème à une nouvelle discussion littéraire entre Christine et Pierre Col, chanoine de Paris[8].
Après avoir fait ressortir les principaux traits de ce débat, nous sommes autorisés à penser que l'Épître au dieu d'Amours eut un retentissement considérable et dut certainement placer Christine au rang des écrivains les plus remarqués. Cette composition fut même, pour ainsi dire, le point de départ de toute une nouvelle littérature ayant pour but la défense des femmes. Longtemps avant, il est vrai, quelques écrivains[9] avaient déjà élevé leurs protestations, Guillaume de Digulleville surtout s'était distingué par son audace en appelant l'oeuvre de Jean de Meun «le roman de luxure», mais ces légitimes récriminations étaient demeurées à peu près sans écho, et l'on peut avancer qu'à Christine de Pisan revient l'honneur d'avoir la première profondément tracé la voie que suivra désormais toute une école de moralistes»
Pour s'en convaincre il suffira de citer quelques-uns de ces continuateurs et admirateurs[10].
Mathieu Thomassin rend hommage dans son Registre Delphinal aux sentiments de Christine, Martin Le Franc ne tarit pas d'éloges dans son Champion des dames; plus tard Jean Bouchet compose Le Jugement poétique de l'honneur femenin, et enfin Jean Marot se fait l'interprète des mêmes sentiments dans La vray disant advocate des dames[11].
Mais, malgré toutes ces nouvelles manifestations de la même pensée, le souvenir de l'oeuvre de Christine resta longtemps vivace et n'était nullement effacé au commencement du xvie siècle puisqu'à cette époque on jugea encore intéressant d'imprimer son Épître sous le titre de «contre romant de la Rose». Nous ne connaissons qu'un seul exemplaire[12] de cette édition; il a fait partie de la Bibliothèque que Fernand Colomb forma à Séville de 1510 à 1539. Cet unique exemplaire, dérobé à la Colombine, a été acquis en 1884 par M. le baron Pichon. Il consiste en une plaquette in-12 de quelques feuillets, sans date ni nom d'imprimeur. L'Épître au dieu d'amours y est seulement contenue et annoncée sous le titre «Le contre Rommant de la Rose nommé le Gratia dei». Cette édition, fautive comme toutes celles de son époque, paraît cependant avoir été établie sur un bon texte, c'est-à-dire d'après un ms. de la famille A.
Une traduction libre en vers anglais avait déjà été faite en 1402 par Thomas Occleve; elle a été imprimée à Londres en 1721 dans l'édition des oeuvres de Geoffroy Chaucer par John Urry (p. 534 à 537). Toutefois cette pièce, publiée sous le titre de «The Letter of Cupide», est beaucoup plus courte que son modèle, car elle comprend seulement 68 strophes de sept vers.
Le texte de l'Épître au dieu d'amours, que nous donnons plus loin, a été établi d'après les mss. Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604 (B1) et 12779 (B2), Musée Brit. Harl. 4431 (A2), que nous avons décrits dans la préface de notre premier volume[13]. Un autre ms. contenant ce poème existait dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et se trouve signalé à ce titre dans un inventaire de 1467 publié par Barrois[14] (Inventaire de Bruges n° 1402), on ne sait ce qu'il est devenu.
II.—LE DIT DE LA ROSE
Le Dit de la Rose, daté du 14 février 1401 (anc. st.), est en quelque sorte le couronnement de la polémique de Christine contre l'oeuvre de Jean de Meun. Forte de l'appui de la reine Isabeau qu'elle avait dû certainement gagner à sa cause, Christine joue maintenant le rôle d'un défenseur attitré du sexe féminin et se met elle-même en scène dans une réunion tenue chez le duc Louis d'Orléans. S'inspirant du généreux exemple du maréchal Boucicaut et de la récente institution de la «Court amoureuse[15]», elle fonde, avec l'intervention allégorique de la déesse de Loyauté, l'Ordre de la Rose qui sera l'encouragement et la récompense des chevaliers loyaux défenseurs de la réputation des dames. Ce petit poème, entrecoupé de ballades gracieuses et fort bien présentées, offre un grand mérite par son tour élégant et facile en même temps que par la distinction et l'originalité des idées qui y sont remarquablement exprimées. Le texte du Dit de la Rose ne se trouve que dans les trois mss. de la famille B (Bibl. Nat. fr. 604 (B1), 12779 (B2) et ms. Morgand (B3) dont nous avons donné la description dans notre premier volume.
III.—LE DÉBAT DE DEUX AMANTS
Après avoir vengé son sexe des injures et des calomnies dont il était l'objet, Christine va maintenant se livrer à une étude complète de l'amour; elle le dissèquera sous toutes ses formes et traduira les sentiments si variables qu'il peut faire naître, en leur donnant quelquefois pour cadres des situations réelles empruntées à la vie de la société contemporaine. Ces compositions, inspirées par un esprit surtout métaphysique, se nommaient alors des dits ou ditiés d'amour. Ce genre, qui fut très en vogue au xve siècle, passionna au plus haut degré l'imagination de Christine qui y trouva l'inspiration de la plupart de ses meilleures poésies. En dehors de quelques ballades ou rondeaux qui laissent déjà deviner une semblable tendance, le Débat de deux Amants paraît être le début d'une nouvelle série de compositions entièrement consacrées à l'amour.
La scène de ce poème intéressant doit se placer dans l'hôtel même du duc Louis d'Orléans. Christine retrace une des splendides fêtes qui eurent lieu dans cette demeure magnifique, et, spectatrice attentive des divertissements de la haute société qui s'y était donnée rendez-vous, elle remarque en sa qualité de philosophe et de moraliste les allures opposées de deux seigneurs: l'un, chevalier, porte en son coeur toute l'amertume d'un amour déçu ou incompris, l'autre, un jeune écuyer, se laisse entraîner par l'ardeur d'une vie facile et semble refléter toutes les impressions d'un bonheur complet. De ces deux personnages Christine va faire de l'un le censeur et de l'autre l'apologiste de l'amour; puis, n'osant donner une solution définitive à une question aussi délicate, elle soumet le différend à la haute appréciation de son puissant protecteur, le duc d'Orléans.
Deux faits historiques qui se trouvent cités dans le cours du poème permettent de lui assigner une date certaine. Christine parle aux vers 1593 et 1594 du connétable de Sancerre, et dit qu'il est encore de ce monde; or il mourut le 6 février 1402 et était connétable depuis le 26 juillet 1397. Plus loin (vers 1627 à 1637) elle fait allusion à la défense héroïque de la petite garnison laissée à Constantinople sous le commandement de Jehan de Châteaumorand; cet événement eut lieu au commencement de l'année 1400 (n. st.)» et Jehan de Châteaumorand était de retour en France dès septembre 1402 [16]. C'est donc entre 1400 et 1402 que doit forcément se placer l'intervalle pendant lequel fut composé le Débat de deux Amants.
Nous avons décrit dans la préface du tome I plusieurs mss. qui donnent, avec d'autres oeuvres, le texte de ce poème, mais le Débat de deux Amants fut en outre plusieurs fois transcrit isolément. Un de ces exemplaires (probablement celui même qui fut offert à Charles d'Albret, car il contient une ballade de dédicace adressée à ce prince et publiée dans notre tome I, p. 231) faisait partie de la Bibliothèque de Bourgogne et est mentionné dans les inventaires des librairies de Bruges en 1467 et de Bruxelles en 1487 [17]. C'est aujourd'hui le n° 11034 de la Bibl. royale de Belgique. Ce ms. du xve siècle sur vélin renferme en tête une grisaille à la plume légèrement teintée qui représente Christine agenouillée offrant son oeuvre au duc d'Orléans. Un autre ms. existe à la Bibl. Nat. sous le n° 1740 du fonds français, il porte les cotes annciennes 1023 (Fontainebleau), 980 (inventaire de 1645, Dupuy), et 7692 du catalogue de 1682. Cette copie sur vélin et reliée actuellement en maroquin jaune au chiffre de Louis XIV contient 32 feuillets et une grisaille assez médiocre.
Ces deux mss., absolument identiques pour le texte, constituent une nouvelle famille C qui vient ainsi prendre sa place dans la généalogie précédemment dressée des familles A et B:
A
A1 A2 [B] [C] /————\ /——-\ B1 B2 B3 C1 C2
IV.—LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS
Cet ouvrage, dédié au célèbre et vaillant sénéchal de Hainaut, contient l'exposé de trois cas d'amours.
Le premier récit nous montre une dame, remarquable par ses vertus et sa beauté, qui ayant été délaissée par son premier amant se reprend à donner son amour à un second plus sincère. Est-elle pour cela parjure? Telle est la question que pose Christine.
Le second offre une situation analogue. Un chevalier qui a perdu tout espoir de revoir sa dame, durement retenue en prison par un mari jaloux, peut-il au bout d'un certain temps se livrer à un nouvel amour?
Enfin le troisième cas renferme a la fois une question et un enseignement moral. Une demoiselle, abandonnée par un noble chevalier qui s'adresse à une puissante dame et qui repoussé revient implorer sa grâce, doit-elle acorder son pardon ou le refuser impitoyablement?
Ces trois controverses délicates sont soumises par Christine à la sagace appréciation du bon sénéchal.
V.—LE LIVRE DU DIT DE POISSY
Ce gracieux poème, un des plus intéressants qui soient sortis de la plume de Christine, comprend deux parties bien distinctes. Dans la première Christine nous raconte avec une simplicité charmante le petit voyage qu'elle fit en avril 1400 pour aller rendre visite à sa fille, religieuse au couvent de Poissy; elle partit en compagnie d'une brillante et joyeuse société de dames et gentilhommes qui égayaient la route de leurs chants et de leurs devis amoureux. Les beautés du chemin que suivit la joyeuse chevauchée servent de thème à une description complète des charmes de la campagne par une délicieuse matinée de printemps; les brillantes parures de la nature, les chants harmonieux des oiseaux, les divertissements des pastoures, le doux «bruire» de la rivière, l'aspect sévère des grands bois de Saint-Germain fournissent les éléments d'un tableau gracieux et vrai où Christine fait preuve d'un remarquable talent de description.
Arrivée au but de son excursion, Christine nous conduit à travers la célèbre abbaye et nous décrit exactement la façon de vivre des religieuses, leur habitation avec toutes ses dépendances, leurs privilèges, les ressources qu'elles possèdent, les richesses de leur superbe église, enfin mille détails intéressants. La journée s'écoule rapidement au cours de cette visite, et, le soir arrivé, l'aimable société se retire dans un hôtel de Poissy pour y passer la nuit. Le lendemain de grand matin on entend la messe et l'on vient prendre congé des religieuses et les remercier de leur accueil empressé, puis on reprend le chemin de Paris.
C'est ici que s'ouvre la seconde partie du poème entièrement consacrée au débat amoureux. A peine le joyeux cortège a-t-il pénétré dans la forêt qu'une jeune dame «la plus belle de toutes» s'écarte et affecte de se tenir à distance, laissant deviner quelque triste préoccupation. Christine s'en aperçoit la première et, entraînant avec elle un bel écuyer qui semblait également affligé, se rapproche de la jeune dame pensive et la supplie de lui faire connaître le motif de sa tristesse. Alors commence la controverse: chacune des parties, la dame et l'écuyer, se prétendant tour à tour la plus mal partagée et la plus digne de compassion. La dame nous expose d'abord la vive douleur qu'elle ressent de la captivité de son amant, retenu prisonnier de Bajazet depuis la défaite de Nicopolis, et pour accentuer encore ses regrets, énumère minutieusement les charmes physiques du chevalier qu'elle a perdu. L'écuyer nous raconte ensuite son aventure: c'est celle d'un amant éconduit par une dame qu'il ne peut oublier et à laquelle il reste fermement attaché, malgré tout son dépit. Dans sa douleur il nous retrace à son tour les avantages physiques de sa bien aimée.
Ces deux portraits sont fort intéressants, et réalisent en quelque sorte le type des conditions qui constituaient alors l'idéal de la beauté.
Comme toujours, Christine n'ose se prononcer sur la question délicate qui lui est soumise et remet le jugement de cette controverse à l'appréciation du vaillant sénéchal de Hainaut, pour lequel d'ailleurs elle a vraisemblablement composé tout son poème (voy. note p. 311).
Le texte du Dit de Poissy a été établi d'après les mss. que nous avons signalés dans l'introduction du tome I. (Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604 (B1), 12779 (B2); Musée Brit. Harl. 4431 (A2).
VI.—LE DIT DE LA PASTOURE
Christine se révèle ici dans un genre nouveau. Cette jolie pastorale fait sans doute allusion à quelque intrigue amoureuse, comme l'auteur prend soin de nous en avertir dès le prologue. Car nous ne pouvons croire, comme l'a avancé M. R. Thomassy [18], que Christine ait eu l'intention d'établir une opposition entre l'amour naïf, primitif, et l'amour chevaleresque, afin de placer des sentiments absolument purs en contraste avec la fureur de voluptés décrite par Jean de Meun dans son poème allégorique. Mais il s'agit plus vraisemblablement d'une histoire d'amour dont le héros fut quelque prince contemporain et que Christine dut, sans doute, écrire sur commande.
C'est la pastoure qui parle et présente son aventure amoureuse comme exemple et avertissement aux dames qui ont fait le serment de n'aimer jamais. Elle raconte avec une naïveté charmante et une grâce exquise ses occupations champêtres, nous énumérant les soucis de la bergère et toutes les notions qu'elle doit acquérir pour donner des soins intelligents à son troupeau. Christine s'inspire sans doute dans ces citations de l'expérience de ce Jehan de Brie qui avait composé, à la demande de Charles V, un traité bien connu [19], intitulé «le vray regime et gouvernement des bergers et bergères» où il enseigne la pratique de «l'Art de Bergerie». Puis la Pastoure nous fait un tableau complet de la vie rustique d'alors avec ses jeux enfantins et ses divertissements de toutes sortes. Après ce long exposé, d'ailleurs rempli de détails nouveaux et intéressants, l'action commence à se dérouler. Un jour que la pastoure, se retirant «seulette» dans les bois, gardait son troupeau, assise au bord d'une belle fontaine, ses chants harmonieux attirèrent jusqu'à elle un brillant chevalier et son escorte qui passaient par la grande route voisine. Ici commence l'idylle de la pastoure, qui aura désormais le galant chevalier pour objet constant de toutes ses pensées. Dès lors elle se tient à l'écart de ses compagnes. Seule Lorete, son amie fidèle, connaît son secret et cherche à la détourner d'une si imprudente passion en lui en montrant les dangers et la trop grande disproportion. Mais la pastoure, dominée par l'amour, s'abandonne aux élans de son coeur, elle nous retrace avec une exquise sensibilité les diverses émotions qu'elle ressent tour à tour, et cesse tristement sa mélodie en implorant les prières de tous les vrais amants en faveur du chevalier qu'elle n'a pas revu depuis longtemps, et que sa haute vaillance a sans doute entraîné sur quelque terre lointaine.
Indépendamment des recueils mss. que nous avons signalés dans notre tome I et qui renferment le dit de la Pastoure, ce poème se trouve transcrit séparément dans le ms. fr. 2184 de la Bibl. Nat. C'est une copie du xve siècle sur vélin, comprenant 45 feuillets, et reliée en maroquin rouge au chiffre de Louis XIV sur le dos, elle provient de la bibliothèque de Colbert (n° 5239) et a porté ensuite le n° 7993 du catalogue de 1739. Nous lui avons assigné dans la généalogie la lettre B4.
Un autre ms. du même genre figure au catalogue de la collection Barrois d' «Ashburnham Place» sous le n° LXXII. Ce volume, relié en maroquin vert, comprend 15 feuillets. Il n'est pas au nombre des mss. de cette provenance qui ont fait retour à la Bibliothèque Nationale.
Une troisième transcription isolée du dit de la Pastoure existait aussi dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et est signalée par Barrois dans sa Bibl. protypographique aux inventaires de 1467 sous le n° 1368 et de 1487 sous le n° 2128. Nous ne savons ce qu'est devenu ce ms.
VII.—EPITRE A EUSTACHE MOREL
Cette lettre, écrite la même année que le dit de la Pastoure, présente un certain intérêt en ce sens qu'elle est la seule parvenue jusqu'à nous qui permette de constater les relations de Christine avec l'un des meilleurs poètes de son époque. Elle a pour objet la critique des moeurs contemporaines, thème si souvent traité par Eustache Deschamps dans le style incisif et personnel qu'on lui connaît.
La lettre de Christine, au contraire, se distingue par sa forme recherchée; malheureusement l'abus des rimes équivoquées en rend la lecture difficile et fatiguante, mais, aux yeux des contemporains, cette recherche était un mérite. Eustache Deschamps y répondit par une ballade pleine d'éloges et de compliments (voy. édit. Queux de Saint-Hilaire, VI, p. 251).
Les deus mss. de la famille A (Bibl. Nat. fr, 605 (_A_1) et Mus. Brit. Harl. 4431 (_A_2), que nous avons signalés dans l'introduction du tome I, renferment seuls l'Épître à Eustache Morel.
[1] Il n'est peut-être pas sans intérêt de faire remarquer que la Chronique du maréchal Boucicaut renferme, au chap. XXXVIII de la 1re partie, la relation d'une requête présentée au roi par des dames qui se plaignent «d'aucuns puissans hommes qui par leur force et puissance les vouloient desheriter de leurs terres, de leurs avoirs et de leurs honneurs…». Bien que ce fait ne soit pas absolument semblable à celui exposé au début de l'Épître au dieu d'amours, il y a pourtant entre eux une certaine analogie et une coïncidence de date qui ne peuvent passer inaperçues. Toutefois il ne faut pas perdre de vue que la Chronique du maréchal Boucicaut paraît avoir été composée par Christine elle-même, ainsi que l'a indiqué pour la première fois M. Kervyn dans son Étude littéraire sur Froissart, I, p. 230. Les divers rapprochements que nous avons faits de notre côté semblent également confirmer cette opinion.
[2] Jean Gerson fit un sermon dans lequel il défendit la lecture du roman de la Rose et écrivit, le 18 mai 1402, un traité allégorique contre l'immoralité de ce poème.
[3] Voy. le rôle que Christine fait jouer au maréchal, Livre des faicts, 1re partie, chap. XXXVIII.
[4] Jean de Montreuil, prévôt de Lille, fut secrétaire du Dauphin, du duc de Bourgogne, puis de Charles VI. Il mourut à Paris en 1418 l'une des premières victimes de la trahison de Perrinet Leclerc. Un choix de ses lettres a été publié par D. Martène (Amplissima Collectio, II, p. 1311 à 1465), mais d'autres en assez grand nombre sont encore inédites (Voy. A. Thomas. De Johannis de Monsteriolo vita et operibus. Thèse de la Faculté des Lettres de Paris, 1883).
[5] Cette réplique n'est pas datée, mais il paraît certain qu'elle a du être écrite en 1401. Elle se trouve avec les lettres suivantes parmi les «Epistres du debat sur le Rommant de la Rose.» (Bibl. Nat. fr. 835, 604, 1563 et 12779).
[6] Issu d'une famille de la bourgeoisie de Sens, Gontier Col était dès 1879 receveur des aides «es terres entre les rivières de Seine et de Dyve» (Delisle, Mandements de Charles V, n° 1869). Secrétaire du roi en mars 1380 (Douet-D'Arcq, Comptes de l'Hôtel, p. 22) il fut, à partir de 1395, chargé de plusieurs missions importantes qui lui valurent bientôt la réputation d'un fin diplomate. Il se fit surtout remarquer par ses habiles négociations avec le roi d'Angleterre. Condamné au bannissement en 1412 pour avoir soutenu le parti du duc d'Orléans (Arch. Nat. X'IA*[** not sure about this word**] 1479 fol. 207 et 278), il rentra bientôt en faveur et reçut dès 1414 une mission auprès de Jean VI, duc de Bretagne; il fit également partie l'année suivante de l'ambassade envoyée en Angleterre et composée, suivant le témoignage du Religieux de Saint-Denys, «des personnages les plus considérables et des plus fameux orateurs du royaume» (Chr. V, p. 507). En même temps qu'il acquérait une grande renommée d'homme politique, Gontier Col se distinguait aussi comme érudit et philosophe. Il était devenu l'ami intime du grand théologien Nicolas de Clemangis et avait réuni une collection d'ouvrages savants de la plus haute valeur. On remarque, en effet, qu'il autorisa le pape Benoît XIII à faire faire la copie d'un exemplaire des lettres de Pline le jeune existant dans sa bibliothèque (Delisle, Cabinet des Mss., I, p. 486) et qu'il offrit aussi au duc de Berry «une bien grande mappemonde bien historiée, enroollée dans un grand et long estuy de bois» (Delisle, Cab. des mss., III, librairie du duc de Berry, n° 191).
Gontier Col avait épousé Marguerite Chacerat appartenant à une famille de riches marchands drapiers de Sens, et était devenu seigneur de Paron.
Il eut un fils, Nicolas Col, né en 1397, qui fut maître des requêtes de l'Hôtel et prévôt de Sens. (Arch. de l'Yonne, E. 300 et H. 528
[7] Nous devons rectifier ici une erreur qui s'est glissée dans la Préface de notre tome 1er, p. xviii, note, où sur la foi d'un ms. et de nombreux auteurs, nous avons incidemment avancé que la requête de Christine à la reine était datée du 1er février 1407; la date exacte est 1401, la plus vraisemblable d'ailleurs et qui se trouve seule confirmée par tous les autres ms. Toutefois l'induction que nous avions tirée de la date en question ne se trouve en aucune façon détruite par le fait de cette inexactitude, car le ms. du duc de Berry renferme d'autres oeuvres composées à une époque très voisine de 1407.
[8] Voy. A. Piaget, Chronologie des Épîtres sur le roman de la Rose, dans Études romanes dédiées à Gaston Paris, 1891, p. 113 à 120.
[9] Voy. «le Bien des Femmes» (Romania, VI, 500), «la Bonté des Femmes» (Romania, XV, 315), etc., mais les pièces dirigées contre le sexe faible étaient bien plus nombreuses, M. P. Meyer en a donné une liste dans Romania, VI, 499.
[10] A partir du milieu du xve siècle la littérature en faveur des femmes comprend un très grand nombre de pièces importantes, telles que le Chevalier aux dames, le Miroir des dames de Bouton, la déduction du procès de Honneur féminin ou l'Advocat des dames par Pierre Michaut, etc. M. A. Piaget en a donné un aperçu fort intéressant dans son Martin Le Franc, Thèse de la Faculté des Lettres de Genève, Lausanne, 1888, p. 127 à 167.
[11] Voy. divers extraits de ces auteurs donnés par R. Thomassy dans son Essai sur les écrits politiques de Chr. de Pisan, p. 92 à 102.
[12] Voy. Harisse, Excerpta Colombiniana, Paris, 1887, p. 80, n° 46
[13] Nous ne parlons pas d'un ms. appartenant à Westminster Abbey et signalé par M. Paul Meyer (Bull, de la Société des Anc. Textes, 1875). C'est une copie sur papier faite au milieu du xve siècle et qui ne paraît pas avoir une bien grande valeur. Elle renferme à la suite de diverses poésies l'Épître au Dieu d'Amours et le Dit de la Pastoure de Christine de Pisan.
[14] Barrois, Bibliothèque protypographique ou Librairie des fils du roi Jean, Paris, 1830, p. 204.
[15] L'association connue sous le nom de «Court amoureuse» avait été fondée dans l'hôtel du duc de Bourgogne le 14 février 1400 un an, jour pour jour, avant la date que Christine donne à son poème du Dit de la Rose. Elle avait été instituée dans l'intention d'honorer le sexe féminin et ne comprenait pas moins de 600 membres dont les noms nous ont été conservés par les mss. du fonds français 5233 et 10469; voy. l'art, de M. A. Piaget dans Romania, XX, p. 417 à 454. On est étonné toutefois de rencontrer parmi les membres d'une semblable société des noms tels que ceux de Gontier Col et de Pierre Col qui, on le sait, étaient de fidèles disciples de Jean de Meun et des adversaires de Christine.
[16] Delaville le Roulx, La France en Orient, I, p. 379.
[17] Barrois, Bibl. protyp. n° 1353 (Bruges) et 1952 (Bruxelles)
[18] R. Thomassy, Essai sur les écrits politiques de Chr. de Pisan, p. 119 et 120.
[19] «Le bon berger ou le vray régime et gouvernement des bergers et bergères, composé par le rustique Jehan de Brie,» publié, d'après l'édit. de 1541, par Paul Lacroix. Paris, Liseux, 1870.
L'ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS LE DIT DE LA ROSE, LE DÉBAT DE DEUX AMANTS LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS LE DIT DE POISSY, LE DIT DE LA PASTOURE ÉPITRE A EUSTACHE MOREL
L'EPISTRE
AU DIEU D'AMOURS
(Mai 1399).
CI COMMENCE L'EPISTRE AU DIEU D'AMOURS
Cupido, roy par la grace de lui, Dieu des amans, sanz aide de nullui Regnant en l'air du ciel trés reluisant, Filz de Venus la deesse poissant, 5 Sire d'amours et de tous ses obgiez, A tous nos vrais loiaulx servans subgiez, SALUT, AMOUR, FAMILIARITÉ, Savoir faisons en generalité Qu'a nostre Court sont venues complaintes 10 Par devant nous et moult piteuses plaintes De par toutes dames et damoiselles, Gentilz femmes, bourgoises et pucelles, Et de toutes femmes generaument, Nostre secours requerans humblement, 15 Ou, se ce non, du tout desheritées De leur honneur seront et ahontées. Si se plaingnent les dessusdittes dames Des grans extors, des blasmes, des diffames, Des traïsons, des oultrages trés griefs, 20 Des faussetez et de mains autres griefs, Que chascun jour des desloiaulx reçoivent, Qui les blasment, diffament et deçoivent. Sur tous païs se complaignent de France, Qui jadis fu leur escu et deffense, 25 Qui contre tous de tort les deffendoit, Com il est droit, et si com faire doit Noble païs ou gentillece regne. Mais a present elles sont en ce regne, Ou jadis tant estoient honnourées, 30 Plus qu'autre part des faulz deshonnourées, Et meismement, dont plus griefment se deulent, Des nobles gens qui plus garder les seulent. Car a present sont pluseurs chevaliers Et escuiers mains duis et coustumiers 35 D'elles traÿr par beaulx blandissemens. Si se faignent estre loyaulx amans Et se cueuvrent de diverse faintise; Si vont disant que griefment les atise L'amour d'elles, qui leur cuer tient en serre, 40 Dont l'un se plaint, a l'autre le cuer serre, L'autre pleure par semblant et souspire, Et l'autre faint que trop griefment empire, Par trop amer tout soit descoulouré Et presque mort et tout alangoré, 45 Et jurent fort et promettent et mentent Estre loiaulx, secrez, et puis s'en vantent. D'aler souvent et de venir se peinent, Par ces moustiers ça et la se pormenent En regardant, s'apuient sus aultelz 50 Par faulx semblans, moult en y a de telz; Parmi rues leurs chevaulx esperonnent Gays et mignos a cliquetes qui sonnent; Moult font semblant d'en estre embesoignez: Mules, chevaulz ne sont pas espargniez. 55 Diligens sont de bailler leurs requestes; Moult enquierent ou sont nopces et festes, La vont pluseurs jolis, mignoz et cointes, Si font semblant de sentir de noz pointes Si qu'a peine les peuvent endurer. 60 Aultres mettent grant peine a procurer Par messages ou par quelque acointance A mettre a fin ce que leur faulz cuer pense. Par telz maintiens en plus de mille guises Les faulz amans se cueuvrent de faintises, 65 C'est assavoir les desloiaulz qui héent Foy, loiaulté, et a decevoir béent; Car les loyaulz ne sont pas en ce compte, Et ceulz doit on amer et tenir compte, Car decevoir en nul cas ne vouldroient: 70 Je leur deffens; pour ce consens qu'ilz aient De noz doulz biens savoureux bonne part, Car a mes gens largement en depart; Et ceulz tienent mes vrais commandemens, Justes, loiaulz, et bons enseignemens; 75 Si leur deffens villenie et meffait, Et leur commans poursuivre honneur de fait, Estre loiaulz, secrez et voir disans, Larges, courtois, et fuïr mesdisans, Humbles et doulz, jolis et assesmés, 80 Fermes et frans, poursuivre a estre amez, Armes suïr a ceulx qu'il apartient Loz acquerir. Qui en ce point se tient, Sache pour vray que ne lui fauldray mie A lui donner dame belle et amie; 85 Car, quant ainsi je suis d'aucun servi, Guerdon lui rens comme il a desservi. Mais se bien vient a ces faulz d'aventure N'est pas droit bien, combien que je l'endure, Car en tous cas le bien est moult petit 90 Quant il est pris sanz desir n'appetit. Et que vauldroit a homs descouragié Grans viandes, ypocras ou saugié Puis que saveur nulle ou pou y aroit? Mais a cellui qui desirant seroit 95 De pain faittis ou d'une miche blanche, S'ataindre y puet, Dieu scet com il la tranche Joyeusement et de grant cuer s'en paist! Ainsi de toute riens desirée est. Ainsi, se trop ne sont aperceües, 100 Sont maintes fois les dames deceües, Car simples sont, n'y pensent se bien non, Dont il avient souvent, veullent ou non, Qu'amer leur fault ceulz qui si les deçoivent, Traïes sont ains qu'elles l'aperçoivent. 105 Mais quant ainsi sont fort envolopées, Les desloiaulz qui les ont attrapées, Or escoutez comment ilz s'en chevissent: Ne leur souffist ce qu'ainsi les trahissent, Ains ont compaings de leur male aliance; 110 Si n'y remaint ne fait ne couvenance Qui ne soit dit l'un a l'autre, et, trop plus Qu'ilz n'ont de bien, se vantent que reclus Sont devenus en la chambre leurs dames Dont sont amez, puis jurent corps et ames 115 Comment du fait il leur est avenu Et que couché braz a braz y ont nu. Les compaignons ce dient es tavernes, Et les nobles font leurs pars et leurs sernes En ces grans cours de noz seigneurs les ducs, 120 Ou chieux le roy, ou ailleurs espandus, Et la tienent de telz plais leurs escoles, Pluseurs y a qui deussent leurs paroles En bons contes drecier sanz bourderie A raconter pris de chevalerie; 125 Mais aux grans feux a ces soirs, ou sus couches, La rigolent l'un l'autre, et par reproches S'entredient: «Je sçay bien de tes fais, Telle est t'amie et tu le jolis fais Pour sienne amour, mais pluseurs y ont part, 130 Tu es receu quant un autre s'en part!» La diffament les envieux la belle Sanz achoison ne nul mal savoir d'elle Et lors cellui qui en est rigolé Monstre semblant qu'il en soit adoulé; 135 Mais moult lui plaist de ce qu'on l'en rigole Et de son bec mainte parole vole Qui blasme vault, combien qu'il s'en excuse; En excusant celle nomme et accuse, Et fait semblant de celer et couvrir 140 Ce qu'il lui plaist a dire et descouvrir. D'aultres y a qui le rigol commencent Ad celle fin que les autres s'avancent D'eulx rigoler et d'eulx ramentevoir Ce qu'ilz veulent a tous faire assavoir; 145 Si s'en rient et, tout en accusant, Se vont du fait laschement excusant. Si en y a qui se sont mis en peine Qu'on les amast, mais perdu ont leur peine; Si sont honteux dont ilz sont reffusé; 150 Ne veulent pas qu'on croie que musé Ayent en vain, pour ce de ce se vantent Qu'oncques n'avint, et, se en ce lieu hantent, Pour aucun cas ou par quelque accointance, De tout l'ostel conteront l'ordenance 155 Pour enseignes de confermer leurs bourdes. La sont dites maintes paroles lourdes; Et qui dire ne les veult mie apertes Les monstre au doigt par paroles couvertes; La sont femmes moult laidement nommées 160 Souventes fois et sanz cause blasmées, Et meismement d'aucunes grans maistresses, Tant ayent ilz blondes ou brunes treces. Dieux, quelz parleurs! Dieux, quelles assemblées Ou les honneurs des dames sont emblées! 165 Et quel proffit vient d'ainssi diffamer A ceulz meismes qui se deussent armer Pour les garder et leur honneur deffendre? Car tout homme doit avoir le cuer tendre Envers femme qui a tout homme est mere 170 Et ne lui est ne diverse n'amere, Ainçois souefve, doulce et amiable, A son besoing piteuse et secourable, Qui tant lui a fait et fait de services, Et de qui tant les oeuvres sont propices 175 A corps d'omme souefvement nourrir; A son naistre, au vivre et au morir, Lui sont femmes aidans et secourables, Et piteuses, doulces et serviables. Si est celui maucognoiscent et rude 180 Qui en mesdit, et plein d'ingratitude. Encor dis je que trop se desnature Homme qui dit diffame, ne laidure, Ne reproche de femme en la blasment, Ne une, ne deux, ne tout generaulment. 185 Et supposé qu'il en y ait de nyces Ou remplies de pluseurs divers vices, Sanz foy n'amour ne nulle loiaulté, Fieres, males, plaines de cruaulté, Ou pou constans, legieres, variables, 190 Cautelleuses, fausses et decevables, Doit on pour tant toutes mettre en fremaille Et tesmoignier qu'il n'est nulle qui vaille? Quant le hault Dieu fist et forma les angelz, Les cherubins, seraphins et archangelz, 195 N'en y ot il de mauvais en leurs fais? Doit on pour tant angelz nommer mauvais? Mais qui male femme scet, si s'en gart Sanz diffamer ne le tiers ne le quart Ne trestoutes en general blasmer 200 Et tous leurs meurs femenins diffamer; Car moult en fu, est et sera de celles Qui a louer sont com bonnes et belles Et ou vertus et graces sont trouvées, Sens et valeur en bonté esprouvées. 205 Et de blasmer celles qui le moins valent Ceulz qui ce font, encor dis je qu'ilz falent, S'ils les nomment, disant qui elles sont, Ou demeurent, quoy ne quelz leurs fais sont. Car le pecheur on ne doit diffamer, 210 Ce nous dist Dieux, n'en publique blasmer. Les vices bien puet on et les pechiez Trés fort blasmer, sanz ceulz qui entechiez En sont nommer, ne diffamer nullui, Ce tesmoigne l'escript ou je le lui. 215 De telz parleurs en y a a grans sommes, Dont grant honte est tel vice en gentilz hommes: Je di a ceulz qui en sont entechié Non mie a ceulz qui n'y ont nul pechié, Car maint y a des nobles si vaillans 220 Que mieulx perdre vouldroient leurs vaillans Que de telz fais restez ne reprouvez Fussent pour riens, n'en telz cas pris prouvez; Mais les mauvais, dont je fais mencion, Qui n'ont bon fait ne bonne entencion, 225 Ne prenent pas au bon Hutin exemple De Vermeilles, ou bonté ot si ample Qu'oncques nulz homs n'y sceut que reprochier, Ne nul mesdit en diffamant n'ot chier; Souvrainement porta honneur aux femmes, 230 Ne peust ouïr d'elles blasme ou diffames; Chevalier fu preux, sage et bien amé, Pour ce fu il et sera renommé. Le bon Othe de Grançon le vaillant, Qui pour armes tant s'alla traveillant, 235 Courtois, gentil, preux, bel et gracieux Fu en son temps, Dieux en ait l'ame es cieulx! Car chevalier fu moult bien entechié. Qui mal lui fist je tiens qu'il fist pechié, Non obstant ce que lui nuisi Fortune, 240 Mais de grever aux bons elle est commune. Car en touz cas je tiens qu'il fu loiaulz, D'armes plus preux que Thalemon Ayaux. Onc ne lui plot personne diffamer, Les dames voult servir, prisier, amer. 245 D'aultres pluseurs furent bons et vaillans, Estre doivent exemple aux deffaillans; Encor en est maint, il est bien mestiers, Qui des vaillans suivent les bons sentiers; Honneur les duit, vaillance les y meine, 250 A acquerir pris et loz mettent peine, De nobles meurs bien entechiez se perent, Par leurs beaulz fais leurs vaillances apperent En ce royaume, ailleurs et oultremer. Mais je me tais de cy leurs noms nommer 255 Qu'on ne deïst que ce feust flaterie, Ou qu'il peüst tourner a vanterie. Et telz doivent gentilz hommes par droit Estre, autrement gentillece y fauldroit. Si se plaingnent les dessusdittes dames 260 De pluseurs clers qui sus leur mettent blasmes, Dittiez en font, rimes, proses et vers, En diffamant leurs meurs par moz divers; Si les baillent en matiere aux premiers A leurs nouveaulx et jeunes escolliers, 265 En maniere d'exemple et de dottrine, Pour retenir en age tel dottrine. En vers dient, Adam, David, Sanson, Et Salemon et autres a foison Furent deceuz par femme main et tart; 270 Et qui sera donc li homs qui s'en gart? Li autres dit que moult sont decevables, Cautilleuses, faulses et pou valables. Autres dient que trop sont mençongieres, Variables, inconstans et legieres. 275 D'autres pluseurs grans vices les accusent Et blasment moult, sanz que riens les excusent. Et ainsi font clers et soir et matin, Puis en françois, leurs vers, puis en latin, Et se fondent dessus ne sçay quelz livres 280 Qui plus dient de mençonges qu'uns yvres. Ovide en dit, en un livre qu'il fist, Assez de maulz, dont je tiens qu'il meffist, Qu'il appella le Remede d'amours, Ou leur met sus moult de villaines mours, 285 Ordes, laides, pleines de villenie. Que telz vices aient je le luy nye, Au deffendre de bataille je gage Contre tous ceulz qui giter voldront gage; Voire, j'entens des femmes honnorables, 290 En mes contes ne metz les non valables. Si ont les clers apris trés leur enfance Cellui livret en premiere science De gramaire, et aux autres l'aprenent A celle fin qu'a femme amer n'emprenent. 295 Mais de ce sont folz et perdent leur peine, Ne l'empeschier si n'est fors chose vaine. Car, entre moy et ma dame Nature, Ne souffrerons, tant com le monde dure, Que cheries et amées ne soient 300 Maugré touz ceulz qui blasmer les vouldroient, Et qu'a pluseurs meismes qui plus les blasment N'ostent les cuers, et ravissent et emblent. Sanz nul frauder ne faire extorsion, Mais tout par nous et nostre imprecion, 305 Ja n'en seront hommes si accointiez Par soubtilz clers, ne pour touz leurs dittiez, Non obstant ce que mains livres en parlent Et les blasment qui assez pou y valent. Et s'aucun dit qu'on doit les livres croire 310 Qui furent fais d'ommes de grant memoire Et de grant sens, qui mentir ne daignerent, Qui des femmes les malices proverent, Je leurs respons que ceulz qui ce escriprent En leurs livres, je trouve qu'ilz ne quistrent 315 En leurs vies fors femmes decepvoir; N'en pouoient yceulz assez avoir, Et tous les jours vouloient des nouvelles, Sanz loiaulté tenir, nez aux plus belles. Qu'en ot David et Salemon le roy? 320 Dieu s'en courça et puni leur desroy. D'autres pluseurs, et meismement Ovide Qui tant en voult, puis diffamer les cuide; Et tous les clers, qui tant en ont parlé, Plus qu'autre gens en furent affolé, 325 Non pas d'une seule mais d'un millier. Et, se tel gent orent dame ou moillier Qui ne feïst du tout a leur vouloir Ou qui meïst peine a les decevoir, Quel merveille? Car il n'est nulle doubte 330 Que, quant uns homs en tel vilté se boute, il ne va pas querant les vaillans dames Ne les bonnes prisiées preudes femmes, Ne les cognoist, ne il n'en a que faire: Fors ceulz ne veult qui sont de son affaire; 335 De filletes se pare et de pietaille. Est il digne d'avoir chose qui vaille Un vilotier qui toutes met en conte Et puis cuide trop bien couvrir sa honte. Quant plus n'en puet et qu'il est ja vieulz homs, 340 D'elles blasmer par ses soubtilz raisons? Mais qui blasmast seulement les données Aux grans vices et les abandonnées, Et conseillast a elles non suivir Comme ilz ont fait, bien s'en pourroit suivir 345 Et ce seroit chose moult raisonnable, Enseignement digne, juste et louable, Sanz diffamer toutes generaument. Et a parler quant au decevement, Je ne sçay pas penser ne concevoir 350 Comment femme peust homme decevoir: Ne le va pas ne cerchier ne querir, Ne sus son lieu prier ne requerir, Ne pense a lui, ne ne lui en souvient, Quant decepvoir l'omme et tempter la vient. 355 Tempter comment?—Voire par tel maniere Qu'il n'est peine qui ne lui soit legiere A endurer et faissel a porter. A aultre riens ne se veult deporter Fors a pener a elles decevoir, 360 Pour y mettre cuer et corps et avoir. Et par long temps dure la trioleine, Souventes fois avient, et celle peine, Non obstant ce que moult souvent y faillent, A leurs esmes ja soit ce qu'ils travaillent. 365 Et de ceulz parle Ovide en son traittié De l'Art d'amours; car pour la grant pitié Qu'il ot de ceulz compila il un livre, Ou leur escript et enseigne a delivre Comment pourront les femmes decevoir 370 Par faintises et leur amour avoir; Si l'appella livre de l'Art d'amours; Mais n'enseigne condicions ne mours De bien amer, mais ainçois le contraire. Car homs qui veult selon ce livre faire 375 N'amera ja, combien qu'il soit amez, Et pour ce est li livres mal nommez, Car c'est livre d'Art de grant decevance, Tel nom li don, et de fausse apparence. Et comment donc quant fresles et legieres, 380 Et tournables, nyces et pou entieres Sont les femmes, si com aucuns clers dient, Quel besoing donc est il a ceulz qui prient De tant pour ce pourchacier de cautelles? Et pour quoy tost ne s'i accordent elles 385 Sanz qu'il faille art n'engin a elles prendre? Car pour chastel pris ne fault guerre emprendre. Et meismement pouëte si soubtil Comme Ovide, qui puis fu en exil, Et Jehan de Meun ou Romant de la Rose, 390 Quel long procès! quel difficile chose! Et sciences et cleres et obscures Y met il la et de grans aventures! Et que de gent soupploiez et rovez Et de peines et de baraz trouvez 395 Pour decepvoir sanz plus une pucelle, S'en est la fin, par fraude et par cautelle! A foible lieu faut il donc grant assault? Comment peut on de près faire grant saut? Je ne sçay pas ce veoir ne comprendre 400 Que grant peine faille a foible lieu prendre, Ne art n'engin, ne grant soubtiveté. Dont convient il tout de neccessité, Puis qu'art convient, grant engin et grant peine, A decevoir femme noble ou villaine, 405 Qu'elz ne soient mie si variables, Comme aucun dit, n'en leur fait si muables. Et s'on me dit li livre en sont tuit plein, C'est le respons a maint dont je me plain. Je leur respons que les livres ne firent 410 Pas les femmes, ne les choses n'i mirent Que l'en y list contre elles et leurs meurs; Si devisent a l'aise de leurs cuers Ceulz qui plaident leur cause sanz partie, Sanz rabatre content, et grant partie 415 Prenent pour eulx, car de legier offendent Les batailleux ceulz qui ne se deffendent. Mais se femmes eussent les livres fait Je sçay de vray qu'autrement fust du fait, Car bien scevent qu'a tort sont encoulpées, 420 Si ne sont pas a droit les pars coupées, Car les plus fors prenent la plus grant part, Et le meilleur pour soy qui pieces part. Encor dient li felon mesdisant, Qui les femmes vont ainsi desprisant, 425 Que toutes sont fausses seront et furent N'oncques encor nulles loiaulté n'urent, Et qu'amoureux telles, qui qu'elles soient, Toutes treuvent quant les femmes essoient; A toutes fins leur est le tort donné, 430 Qui qu'ait meffait, sur elles est tourné; Mais c'est maudit; et on voit le rebours; Car, quant ad ce qui afflert a amours, Trop de femmes y ont esté loiales Sont et seront, non obstant intervales 435 Ou faussetéz, baraz ou tricheries, Qu'on leur ait fait et maintes manteries. Que fut jadis Medée au faulz Jason? Trés loialle, et lui fist la toison D'or conquerir par son engin soubtil, 440 Dont il acquist loz plus qu'autres cent mil. Par elle fu renommé dessus tous, Si lui promist que loial ami doulz Seroit tout sien, mais sa foy lui menti Et la laissa pour autre et s'en parti. 445 Que fu Dido, roÿne de Cartage? De grant amour et de loial corage, Vers Eneas qui, exillé de Troye, Aloit par mer las, despris et sanz joye, Presque pery lui et ses chevaliers. 450 Recueilli fu, dont lui estoit mestiers De la belle, qu'il faussement deçut; Car a trés grant honneur elle receut Lui et ses gens et trop de bien lui fist; Mais puis après vers elle tant meffist, 455 Non obstant ce qu'il lui eust foy promise Et donnée s'amour, voire, en faintise, Si s'en parti, ne puis ne retorna, Et autre part la sienne amour torna; Dont a la fin celle, pour s'amistié, 460 Morut de dueil, dont ce fu grant pitié. Penelope la feme Ulixès, Qui raconter vouldroit tout le procès De la dame, trop trouveroit a dire De sa bonté ou il n'ot que redire: 465 Trés belle fu requise et bien amée, Noble, sage, vaillant et renommée. D'aultres pluseurs, et tant que c'est sanz nombre, Furent et sont et seront en ce nombre; Mais je me tais adès d'en plus compter, 470 Car long procès seroit a raconter. Si ne sont pas femmes si desloiales Comme aucun dit, ains sont pluseurs loiales; Mais il avient, et c'est de commun cours, Qu'on les deçoipt et traïst en amours, 475 Et quant ainsi se treuvent deceües Les aucunes des plus aperceües S'en retraient; de ce font grant savoir. Doivent elles donc de ce blasme avoir? Est ce doncques se Dieux vous doint santé 480 Mal ne folour, barat ne fausseté? Nanil certes, ains est grans sens ainçois; Mais je cognois de voir et aperçois Que se amans tenissent verité, Foy, loyaulté, sanz contrarieté 485 Vers leurs dames, et feissent leur devoir, Comme amant doit faire par droit devoir, Je croy que pou ou nulle fausseroit, Et que toute femme loial seroit. Au moins le plus: rigle n'est qui ne faille, 490 De toute riens n'est pas tout bien sanz faille; Mais par ce que pluseurs faussent et mentent, Et en maint lieux par desloiaulté hantent, Leur fausse l'en, et c'est tout par leur couppe Se on leur fait de tout autel pain souppe. 495 Et aucuns sont qui jadis en mes las Furent tenus, mais il sont d'amer las Ou par vieillece ou deffaulte de cuer, Si ne veulent plus amer a nul fuer, Et convenant m'ont de tous poins nyé, 500 Moy et mon fait guerpy et renié, Comme mauvais serviteurs et rebelles. Et telle gent racontent telz nouvelles Communement, et se plaignent, et blasment Moy et mon fait, et les femmes diffament 505 Pour ce que plus ne s'en pevent aidier Ou que leurs cuers veulent de moy vuidier. Si les cuident faire aux autres desplaire Par les blasmer, mais ce ne pevent faire. Si hé tel gent trop plus qu'autre riens, certes, 510 Et les paye souvent de leurs dessertes; Car, en despit de leurs males paroles, Eulx assoter d'aucunes femmes foles, De pou d'onneur, males, maurenommées, Je fais yceulz: de tel gent sont amées. 515 Si ne remaint en eulz plume a plumer, Bien les scevent a leur droit reclamer. La sont surpris et bien envelopé Ceulz qui le mieulx cuident estre eschappé. Comme il affiert sont tel gent avoyé; 520 Si leur est bien tel meschief emploié. Et encor pis, car ceulz qui plus souvent Vont les femmes par grant soing decevant Et qui le plus se peinent et travaillent, N'il ne leur chault qu'il leur coste ou qu'il baillent, 525 Ne quel peine ilz doient endurer Pour a grant soing leur voloir procurer, Tant qu'ilz tant font par malices prouvées, Par faulz semblans, par choses controuvées, Qu'ilz attraient pluseurs a leurs cordelles 530 Par leurs engins et par fausses cautelles; Et puis après s'en moquent et s'en vantent, Et vont disant que femmes se consentent Legierement, com legieres et frailles, Et qu'on ne doit avoir fiance en elles. 535 C'est mal jugié et trop male sentence De trestoutes pour tant mettre en la dance. Mais s'aucunes attraient en tel guise, Quel merveille! Ne fu pas par faintise, Par faulz consaulz, par traïson bastie, 540 Par parlemens, engins et foy mentie, La grant cité de Troye jadis prise, Qui tant fu fort, et toute en feu esprise? Et tous les jours par engins et desrois Ne traïst on et royaumes et roys? 545 Trop deçoivent les beaulz blandissemens, Tous en sont pleins et livres et romans; Si n'est pas donc chose a trop merveillier Quant, pour mentir, pener et traveillier, On peut vaincre une chose simplete, 550 Une ignorant petite femmellete. Et fust ores malicieuse et sage Si n'est ce pas en ce grant vasselage A homme agu, de grant malice plein, Qui peine y met comme il en est tout plein. 555 Et ainsi sont les femmes diffamées De pluseurs gens et a grant tort blasmées Et de bouche et en pluseurs escrips, Ou qu'il soit voir ou non, tel est li crys. Mais, qui qu'en ait mesdit ou mal escript, 560 Je ne truis pas en livre n'en escript Qui de Jhesus parle ou de sa vie Ou de sa mort pourchacée d'envie, Et mesmement des Apostres les fais Qui pour la foy porterent maint dur fais, 565 N'euvangile qui nul mal en tesmoigne, Mais maint grant bien, mainte haulte besoigne, Grant prudence, grant sens et grant constance, Perfaitte amour, en foy grant arrestance, Grant charité, fervente volenté, 570 Ferme et entier corage entalenté De Dieu servir, et grant semblant en firent, Car mort ne vif oncques ne le guerpirent. Fors des femmes fu de tous delaissié Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié. 575 Toute la foy remaint en une femme. Si est trop folz qui d'elles dit diffamme, Ne fust ores que pour la reverence De la haulte Roÿne, en remembrance De sa bonté, qui tant fu noble et digne, 580 Que du filz Dieu porter elle fu digne! Grant honneur fist a femme Dieu le pere Qui faire en voult son espouse et sa mere, Temple de Dieu a la Trinité jointe. Bien estre doit femme joyeuse et cointe 585 Qui autelle, comme Celle, fourme a; Car oncques Dieux nulle rien ne fourma De digneté semblable, n'aussi bonne, Fors seulement de Jhesus la personne. Si est trop folz qui de riens les ramposne 590 Quant femme est assise en si hault trone Coste son filz, a la destre du Pere, C'est grant honneur a femmenine mere. Si ne trouvons qu'oncques les desprisast Le bon Jhesus, mais amast et prisast. 595 Dieu la forma a sa digne semblance Et lui donna savoir et cognoiscence Pour soy sauver, et don d'entendement. Si lui donna fourme moult noblement, Et fut faitte de moult noble matiere, 600 Car ne fu pas du lymon de la terre Mais seulement de la coste de l'omme, Lequel corps ja estoit, c'en est la somme, Le plus noble des choses terriennes. Et les vrayes hystoires anciennes 605 De la Bible, qui ne puet mençonge estre, Nous racontent qu'en Paradis terrestre Fu formée femme premierement Non pas l'omme; mais du decevement, Dont on blasme dame Eve nostre mere, 610 Dont s'ensuivi de Dieu sentence amere, Je di pour vray qu'oncq Adam ne deçut Et simplement de l'anemi conçut La parole qu'il lui donna a croire, Si la cuida estre loial et voire, 615 En celle foy de lui dire s'avance; Si ne fu donc fraude ne decepvance, Car simplece, sanz malice celée, Ne doit estre decepvance appellée. Nul ne deçoit sanz cuidier decepvoir, 620 Ou aultrement decepvance n'est voir. Quelz grans maulz donc en pevent estre diz? Par desservir n'ont elles paradis? De quelz crismes les peut on accuser? Et s'aucuns folz a leur amour muser 625 Veulent, par quoy a eulz mal en conviegne, N'en pevent mais; qui est sage s'en tiegne: Qui est deceu et cuidoit decepvoir Nulz fors lui seul n'en doit le blasme avoir. Et se sur ce je vouloie tout dire 630 Double aroie d'encorir d'aucuns l'ire; Car moult souvent pour dire verité Mautalent vient et contrarieté. Pour ce n'en vueil faire comparoisons, Haineuses sont maintes foiz telz raisons. 635 Si me souffist de louer sanz blasmer; Car on peut bien quelque riens bon clamer Sanz autre riens nommer mauvais ou pire, Car son bon droit aucune fois empire Cellui qui blasme autrui pour s'aloser; 640 Si se vault mieulz du dire reposer. Pour ce m'en tais, si en soit chascun juge Et justement selon verité juge; Si trouvera, se vient a droit jugier, Que le plus grant mal puet pou dommagier: 645 N'occient gent, ne blescent, ne mahagnent, Ne traïsons ne pourchacent n'empregnent, Feu ne boutent, ne desheritent gent, N'empoisonnent, n'emblent or ne argent, Ne deçoivent d'avoir ne d'eritage 650 N'en faulz contras et ne portent domage Aux royaumes, aux duchiez, n'aux empires; Mal ne s'ensuit gaires, meismes des pires. Communement une ne fait pas rigle. Et qui vouldra par hystoire ou par bible 655 Me rampronner, pour moy donner exemple D'une ou de deux ou de pluseurs ensemble Qui ont esté reprouvées et males, Encore en soit celles mais enormales; Car je parle selon le commun cours 660 Et moult pou sont qui usent de telz tours; Et s'on me veult dire que mie enclines Condicions ne taches femmenines Ne soit ad ce, n'a user de batailles, N'a gens tuer, ne a faire fouailles 665 Pour bouter feu, ne a telz choses faire, Pour ce nul preu, louenge ne salaire Ne leur en puet ne doit apertenir D'elles souffrir de telz cas ne tenir, Mais, sauve soit la grace des diseurs, 670 Je consens bien qu'elles n'ont pas les cuers Enclins ad ce, ne a cruaulté faire; Car nature de femme est debonnaire, Moult piteuse, paourouse et doubtable, Humble, doulce, coye et moult charitable, 675 Amiable, devote, en payx honteuse, Et guerre craint, simple et religieuse, Et en courroux tost apaise son yre, Ne puet veoir cruaulté ne martire, Et telles sont par nature sanz doubte 680 Condicions de femme, somme toute. Et celle qui ne les a d'aventure Contre le droit toute se desnature; Car cruaulté fait en femme a reprendre Ne l'en n'y doit fors toute doulceur prendre. 685 Et puis qu'elz n'ont meurs ne condicions A faire fais de sang n'occisions, N'a autres granz pechiez laiz et orribles, Dont sont elles innocens et paisibles Voire des grans et ennormes pechiez, 690 Car chascun est d'aucun vice tachiez, Si ne seront doncques pas encoulpées Des grans meffais ou ne sont attrapées; Si n'en aront, n'en peine ne en coulpe Punicion puis qu'elles n'y ont coulpe, 695 Dont dire puis, ce n'est pas heresie, Que moult leur fist le hault Dieu courtoisie D'elles fourmer sanz les condicions Qui mettent gent a griefs perdicions; Car des desirs s'en ensuivent les fais 700 Dont maint portent sur leurs armes griefz fais. Si vault trop mieulz qu'on n'ait pas le desir Dont l'acomplir fait souvent mort gesir. Qui soustenir vouldroit seroit herite Que qui tempté n'est n'a point de merite 705 De non pechier et de soy abstenir. Telles raisons ne font a soustenir, Car nous veons par les sains le contraire: Saint Nycolas n'eust sceü pechié faire, Onc ne pecha n'oncques n'en fu tempté, 710 N'aultres pluseurs n'en orent volenté; Je di pechier quant est mortelement, Pechier porrent ilz venielement; Si sont tous ceulz appellez preesleus, Predestinez et de Dieu esleüs. 715 Par ces raisons conclus et vueil prover Que grandement femmes a approver Font et louer, et leurs condicions Recommander, qui inclinacions N'ont aux vices qui humaine nature 720 Vont domagiant et grevant creature. Par ces preuves justes et veritables Je conclus que tous hommes raisonables Doivent femmes prisier, cherir, amer, Et ne doivent avoir cuer de blasmer 725 Elles de qui tout homme est descendu; Ne leur soit pas mal pour le bien rendu, Car c'est la riens ou monde par droiture Que homme aime mieulz et de droitte nature. Si est moult lait et grant honte a blasmer 780 La riens qui soit que l'en doit plus amer Et qui plus fait a tout homme de joye. Homs naturel sanz femmes ne s'esjoye: C'est sa mere, c'est sa suer, c'est s'amie, Et pou avient qu'a homs soit anemie; 735 C'est son droit par qui a lui est semblable, La riens qui plus lui puet estre agreable, Ne on n'y puet pris ne los conquester A les blasmer, mais grant blasme acquester; N'il n'est blasme si lait ne si nuisant 740 Comme tenus estre pour mesdisant, Voire encor plus especialement De diffamer femmes communement: C'est un vice diffamable et villain, Je le deffens a homme quant je l'aim; 745 Si s'en gard donc trestout noble corage, Car bien n'en puet venir, mais grant domage, Honte, despit et toute villennie; Qui tel vice a n'est pas de ma maisnie. Or ay conclus en tous cas mes raisons 750 Bien et a droit, n'en desplaise a nulz homs, Car se bonté et valeur a en femme Honte n'est pas a homme ne diffame, Car il est né et fait d'aultel merrien; Se mauvaise est il ne puet valoir rien, 755 Car nul bon fruit de mal arbre ne vient, Telle qu'elle est ressembler lui convient, Et se bonne est il en doit valoir mieulz, Car aux meres bien ressemblent les fieulz. Et se j'ay dit d'elles bien et louenge, 760 Comme il est vray, ne l'ay fait par losange N'a celle fin que plus orgueil en aient, Mais tout a fin que toudis elles soyent Curieuses de mieulz en mieulz valoir, Sanz les vices que l'en ne doit avoir; 765 Car qui plus a grant vertu et bonté En doit estre moins d'orgueil surmonté, Car les vertus si enchacent les vices. Et, s'il est des femmes aucunes nyces, Cest' Epistre leur puist estre dottrine: 770 Le bien prengnent pour loiale dottrine, Le mal laissent; les bonnes vueillent en ce Prendre vouloir d'avoir perseverence: Si aront preu, grant honneur, joye et los Et Paradis a la fin, dire l'os. 775 Pour ce conclus en diffinicion Que des mauvais soit fait punicion Qui les blasment, diffament et accusent Et qui de faulz desloiaulz semblans usent Pour decepvoir elles; si soient tuit 780 De nostre Court chacié, bani, destruit, Et entrediz et escommenié, Et tous noz biens si leur soient nyé, C'est bien raison qu'on les escomenie. ET COMMANDONS de fait a no maisnie 785 Generaument et a noz officiers, A noz sergens et a touz noz maciers, A noz prevoz et maires et baillis, Et vicaires, que tous ceulz maubaillis Et villennez soient trés laidement, 790 Injuriez, punis honteusement, Pris et liez, et justice en soit faitte, Sanz plus souffrir nulle injure si faitte, Ne plus ne soit souffert telle laidure. Nous le voulons ainsi et c'est droitture, 795 Accompli soit sanz faire aucun delais. DONNÉ en l'air, en nostre grant palais, Le jour de May la solempnée feste Ou les amans nous font mainte requeste, L'An de grace Mil trois cens quatre vins 800 Et dis et neuf, present dieux et divins. PAR LE DIEU D'AMOURS poissant A la relacion de cent Dieux et plus de grant pouoir, Confermans nostre voloir: 805 Jupiter, Appollo et Mars, Vulcan, par qui Feton fu ars, Mercurius, dieu de lenguage, Eolus, qui vens tient en cage, Neptunus, le dieu de la mer, 810 Glaucus, qui mer fait escumer, Les dieux des vaulz et des montaignes, Des grans forès et des champagnes, Et les dieux qui par nuyt obscure S'en vont pour querir aventure, 815 Pan, dieu des pastours, Saturnus, Nostre mere la grant Venus, Pallas, Juno et Lathona, Ceres, Vesta, Anthigona, Aurora, Thetis, Aretusa 820 Qui le dieu Pluto encusa, Minerve la bataillerresse, Et Dyane la chacerresse, Et d'aultres dieux no conseillier Et deesses plus d'un millier. 825 CUPIDO LE DIEU D'AMOURS CUI AMANS FONT LEURS CLAMOURS.
CREINTIS
Explicit l'Epistre au dieu d'amours
Rubrique manque dans A1 et B2.
1 A dieu p.
2 A Roy d. a.
5 B t. les o.
36 B Et se f.
39 A2 leurs cuers t.
41 A2 ajoute et en s.
44 A2 Ou p. m. ou t.
45 A2 Si j.
49 A1 regardent
50 A2 mains en
51 B Et par r.
57 A2 m. j. et c.
62 A2 De m.
74 B J. et l.
82 B L. a. Et qui ainsi se t.
83 B Savoir de vray puet que ne f. m.
84 B b. d. et a.
86 A1 rends
101 B ne veulent se
105 A2 a. les ont e.
108 B s. dont a.
114 B D. a. s.
125 A1 a. ses s.
128 A2 B T. t'aime
129 B1 a. et p.
140 B Ce que l.
144 A2 f. savoir.
152 A1 et s'en—A2 s'en cellui l.—A1 hentent
153 B Par a. c. ou pour q.
162 B brunes ou b. t.
163 A2 q. parole
164 B s. blasmées
165 B ajoute les d.
169 A E. f. qui est sa chiere m.
170 B Qui ne
171 B A. lui est s.
172 B A ses b.
174 B Et de q. t. les envies s. p.
178 A2 et amiables
185 B Et s. qu'on en trouvast de n.
200 A1 Ne t.
201 B de telles
207 B Si.
212 B Forment
213 B ne encuser n.
214 A2 Le t.
227 A2 n'y scet
230 B D'elles ne pot avoir b. ne d.
239 A1 l. nuise.
249 B H. suivent
251 et 252 omis dans B
256 B1 q. pleust t.
257 B a d.
260 A1 B l. seurmettent b.
273 B q. pou s.
276 A2 s. qu'en r.
283 A1 appelle
287 A2 B par b.
288 B. S'il est aucun qui contregecte g.
289 B les f.
293 B et a a.
294 B que femmes.
305 B ne s.
309 B l. hommes c.
318 B ne a.
319 le omis dans A1
320 A2 B courrouça.
324 A1 afolié
327 A1 faist
328 B Et
333 et 334 intervertis dans A2.
340 A2 traÿr p.
343 B a celles
346 A2 E. j. d. et l.—B E. loyal j. et l.
347 B t. communement
351 B prier ne requerir
352 B l. n'en son hostel querir
357 A2 ne f.
363 A2 ilz f.
366 B c. par
369 A1 Comme.
375 A1 aimera
392 A Mist il y la
399 A2 ne v.
402 A2 Ou il c. t.
403 A1 que a.
406 B aucuns dient
408 le omis dans B.
410 A1 mistrent
417 B ajoute les f.
420 B l. p. a d. c.
426 B nulle l.
427 A2 Et que t. amans q.—B Les a.
428 B Les treuvent
431 B car on.
459 B D. en la.
469 B je m'en.
472 B mais s.
478 B doncques ce b.
485 et omis dans B
486 B C. amans doivent f.
489 et 490 omis dans A
491 A2 B pour ce
492 A1 hentent
493 B et ce t.
494 B Que l'en l.
497 Ou omis dans B
498 B pas a.
500 A f. de tous poins r.
509 A2 Je hé.
516 B le s.
520 A b. tout m.
527 A1 m. celées—B m. trouvées
528 B f. seremens.
536 B a la
537 B part. g.
547 B p. c. d.
548 omis dans B1
549 B On ne p.
552 A1 vacellage
559 A1 m. ne m.
561 B p. ne de
562 B Ne
563 et 564 omis dans A
571 B Le D.
573 A du tout d.
593 ne omis dans B.
601 B Ains fu faicte de
602 A s'en—602 B e. en toute forme
613 A1 qui lui d.
620 B a. n'est ce d. v.
623 B Desquelz
628 A Fors l. tout s.
631 B par d.
633 B ne v.
634 B s. a la f.
642 A2 Si j.
644 A Q. leurs p. g. maulz pevent p.
646 B ne preingnent
648 A1 ajoute n' devant or
650 B ne ne p.
654 A Car q.
655 A1 Moy r.—B par in.
657 A e. rampronnées.
668 A2 c. n'abstenir
671 A1 a telz choses f.—A2 a. faiz de tel affaire
673 B P. m. p.
686 n' manque dans B
690 B v. entechiez
691 A1 s. p. d. e.
694 A1 que e.
698 B Q. g. m.
703 A s. desherite
705 B Se n. p. de
707 B c. p. l. s. n. v. le
709 B ne fu
711 B Non de p.—A1 mortelment
712 A1 venielment—A2 P. pouoient
720 Tous les mss. portent Va—B et degrevant c.
721 B P. c. raisons
722 B Je preuve.
729 est omis dans B
739 B Il
741 A1 especialment
744 le omis dans A
746 A1 puent
760 A p. louenge.
768 A2 B Et s'aucunes d. f. est de n.
773 A2 Si en a. p. j. h.
774 B en la f.
776 B Ou d.
780 B b. c. d.
785 B G. a tous n.
793 A2 s. enduré t.
800 et omis dans A1
810 A1 q. f. m. e.
813 et 814 viennent après 822 dans B
815 Tous les mss. portent Le d. d. p. P. S.
819 Corr. T. Anrore A.—les mss. portent Arecusa.
Creintis manque dans A2 et B.
On trouve dans «Creintis» l'anagramme de Cristine.
NOTES
ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS (p. 1 à 27.)
Cette pièce a été publiée au xvie siècle, mais on ne connait qu'un seul exemplaire de cette édition (voy. Introduction p. IX). Quelques vers ont été en outre cités par:
1° Mlle de Kéralio dans la Collection des meilleurs ouvrages composés par des dames (III, p. 69 et suiv.), vers 1 à 46, 259 à 266, 279 à 304, 775 à 824.
2° Paulin Paris (Manuscrits françois de la Bibl. du roi, V, p. 168) vers 1 et 2, 168 à 196, 796 à 800.
Vers 225 à 232.—Hutin de Vermeilles, chevalier et chambellan du roi, figure dès 1370 dans un compte de Jean le Mercier[1], comme envoyé par le roi à Avignon avec Bureau de la Rivière à la tête d'une compagnie de trente hommes d'armes. L'année suivante, il reçoit 200 fr. d'or en payement de ses frais de voyage auprès du Sire de Parthenay (Bibl. nat., Pièces orig., vol. 2969); puis nous le trouvons en 1377, capitaine et garde du château royal de Vivier en Brie, aux gages de 300 fr. d'or par an (Pièces orig., vol. cité). Il fut encore chargé de plusieurs missions importantes: en 1383 le roi lui fait don de 1,000 fr. d'or, très probablement pour couvrir de nouvelles dépenses de voyage. Plus tard il touche, en vertu de Lettres du 7 juillet 1388, une même somme de 1,000 fr. qui lui est accordée en récompense de son ambassade auprès du roi d'Aragon et du comte de Foix (Pièces orig., vol. cité). Enfin, d'après la chronique du bon duc Loys de Bourbon il est un des deux chevaliers français admis à Marienbourg à la table d'honneur dressée par le roi de Prusse après sa victoire contre les Suédois.—Hutin de Vermeilles épousa Marguerite de Bourbon, fille de Louis Ier de Bourbon, comte de la Marche; cette dernière mourut en 1362 et fut enterrée dans l'Église de Saint-Pierre-d'Aronville, près de Pontoise, où son mari devait reposer plus tard (P. Anselme, I, 298). Nous avons retrouvé que Charles VI fit faire à Paris en 1390, à l'Église des Blancs Manteaux, l'«obsèque» pour le repos des âmes d'Olivier de Mauny et de Hutin de Vermeilles, chambellans (Bibl. nat., Quittances, vol. 26024, n°. 1493). 233 à 244.—Sur Othe de Granson et ses compositions poétiques, voy. l'intéressant travail que M. A. Piaget a publié dans la Romania, XIX, p. 237 et 403. 267 à 269.—Allusion à certains personnages de l'antiquité qui auraient été trompés par les femmes (voy. Romania, XV, 316 et Bulletin de la Société des Anciens Textes, 1876, p. 129).
[1] H. Moranvillé, Etude sur la vie de Jean le Mercier, dans les Mémoires présentés par divers savants à l'Acad. des inscr., 2e série, t. VI, p. 250.
LE DIT
DE LA ROSE
(14 février 1401, anc. st.).
CI COMMENCE LE DIT DE LA ROSE
A tous les Princes amoureux
Et aux nobles chevalereux,
Que vaillantise fait armer,
Et a ceulz qui seulent amer
5 Toute bonté pour avoir pris,
Et a tous amans bien apris
De ce Royaume et autre part,
Partout ou vaillance s'espart:
A toutes dames renommées
10 Et aux damoiselles amées,
A toutes femmes honnorables,
Saiges, courtoises, agréables:
Humble recommandacion
De loyal vraye entencion.
15 Si fais savoir a tous vaillans,
Qui pour honneur sont travaillans,
Unes nouvelles merveilleuses,
Gracieuses, non perilleuses,
Qui avenues de nouvel
20 Sont en beau lieu plain de revel;
Aussi est droiz que ceulz le sachent
Qui mauvaistié devers eulz sachent,
A fin qu'ilz amendent leurs fais
Pour estre avec les bons parfais.
25 Si fu voir qu'a Paris advint,
Presens nobles gens plus de vint,
Joyeux et liez et senz esmois,
L'An quatre cens et un, ou mois
De janvier, plus de la moictié
30 Ains la date de ce dictié
Du mois passé, quant ceste chose
Advint en une maison close
Et assemblée de nobles gens,
Riches d'onnour et beaulx et gens.
35 Chevaliers y ot de renom
Et escuiers de vaillant nom.
Ne m'estuet ja leurs noms nommer,
Mais chascun les seult bons clamer;
Notables sont et renommés,
40 Des plus prisiez et mieulx amez:
Du trés noble duc d'Orliens,
Qui Dieu gart de tous maulx liens,
Si sont de son hostel tous ceulz.
Et n'y avoit pas un tout seulz
45 Qui n'aime, je croy, tous bons fais;
Leans a assez de si fais.
Assemblez les ot celle part
Courtoisie qui ne depart
De ceulz qui sont de gentil sorte.
50 La fu bien fermée la porte,
Car vouloient en ce lieu estre
Senz estranges gens privez estre
Pour deviser a leur plaisir.
La fu appresté a loisir
55 Le soupper; si furent assis
Joyeux et liez et non pensis.
Bien furent servis par les tables
De mez a leur gré delitables.
Car ne fu, j'en ose jugier,
60 Pas tout leur plaisir ou mangier
Mais en la compaignie qui
De vraye et bonne amour nasqui.
Liez estoient et esbatans,
Gays et envoisiez et chantans
65 Tout au long de cellui souper,
Comme gent qui sont tout un per
Et amis vrais sens estrangier.
La n'ot parlé a ce mangier
Fors de courtoisie et d'onnour,
70 Senz diffamer grant ne menour,
Et de beaulx livres et de dis,
Et de balades plus de dix,
Qui mieulx mieulx chascun devisoit,
Ou d'amours qui s'en avisoit
75 Ou de demandes gracieuses.
Viandes plus délicieuses
N'y ot, com je croy, a leur goust,
Tout soyent d'assez petit coust,
Et de ris et de bonne chiere;
80 De ce n'orent ils pas enchiere.
Ainsi se sirent longuement
En ce gracieux parlement.
Mais Amours, ses loyaulx amis,
Qui a valeur se sont soubzmis,
85 Volt visiter droit en ce point.
Car alors seurvint tout a point,
Non obstant les portes barrées
Et les fenestres bien sarrées,
Une dame de grant noblesse
90 Qui s'appella dame et deesse
De Loyauté, et trop belle yere.
La descendi a grant lumiere
Si que toute en resplent la sale.
Toute autre beauté si fut pale
95 Vers la sienne de corps, de vis
Et de beau maintien, a devis
Bien parée et bien atournée.
Si fu entour avironnée
De nymphes et de pucelletes,
100 Atout chappellès de fleurettes,
Qui chantoient par grant revel
Hault et cler un motet nouvel
Si doulcement, pour voir vous dis.
Que bien sembloit que Paradis
105 Fut leur reduit et qu'elz venissent
De cellui dont fors tous biens n'issent,
Celle deesse a tel maisgnie.
Devant la table acompaignie
Vint o les siennes bien parées,
110 Si tenoient couppes dorées,
Si comme pour faire en present
A celle gent nouvel present.
Adonc fu la sale estourmie,
Il n'y ot personne endormie,
115 Tuit furent veoir la merveille,
Il n'y ot cellui qui l'oreille
Ne tendist pour bien escouter
Que celle leur vouloit noter;
Chascun se tut pour y entendre.
120 Quant les pucelles a cuer tendre
Orent leur chançon affinée
Adonc se prist la belle née,
Qui d'elles dame et maistresse yere,
A dire par belle maniere
125 Ces parolles qui cy escriptes
Sont en ces balades et dittes.
Ne plus ne moins les ennorta
Et les balades apporta:
Balade.
Cil qui forma toute chose mondaine
Vueille tousdiz en santé mantenir
Et en baudour de grant leesse plaine
Ceste belle compaignie et tenir.
Deesse suis, si me doit souvenir
De trestous bons et des bonnes et belles.
135 Pour ce qu'ainsi il doit appartenir
Venue suis vous apporter nouvelles.