LA
LÉGENDE DORÉE

OUVRAGES PUBLIÉS PAR TEODOR DE WYZEWA

Les Maîtres italiens d’autrefois. Écoles du Nord. Un vol. in-8oavec 16 gravures hors texte

5 fr. »

Peintres de jadis et d’aujourd’hui. Les Peintres et la Vie duChrist. — La Peinture primitive allemande. — La Peinture suisse. — Quelquesfigures de Femmes peintres. — Deux Préraphaëlites. — Puvisde Chavannes. — P.-A. Renoir. Un vol. in-8o écu, avec18 gravures hors texte

6 fr. »

Quelques figures de femmes aimantes ou malheureuses :I. Deux tragédies. II. Profils de reines. III. Grandes dames et bourgeoises.IV. Femmes d’auteurs et femmes de lettres. 3e édition.2 vol. in-8o écu avec portraits

5 fr. »

Excentriques et aventuriers de divers pays. Un volume in-8oécu orné de gravures

5 fr. »

L’Art et les Mœurs chez les Allemands.Un vol. in-16

3 fr. 50

Beethoven et Wagner. Essai d’histoire et de critique musicales.Un vol. in-16

3 fr. 50

Nos Maîtres. Etudes et portraits littéraires : Mallarmé. — Villiersde l’Isle-Adam. — Renan et Taine. — Anatole France. — JulesLaforgue. — L’Art wagnérien. — La Science. — La Religionde l’amour et de la beauté. Un vol. in-16

3 fr. 50

Écrivains étrangers. Trois séries.3 vol. in-16. Le volume

3 fr. 50

Contes chrétiens. Un vol. in-16, avec gravures

3 fr. 50

Valbert, ou les récits d’un jeune homme, roman contemporain.Un vol. in-16

3 fr. 50

TRADUCTIONS

JOERGENSEN (Johannes). — Saint François d’Assise, sa vieet son œuvre, traduits du danois avec l’autorisation de l’auteur.1 vol. in-8o écu orné de gravures

5 fr. »

— Relié demi-veau fauve, fers spéciaux

9 fr. »

— Pèlerinages Franciscains, traduits du danois, avec l’autorisationde l’auteur. Un vol. in-8o écu, avec gravures

3 fr. 50

VORAGINE (le bienheureux Jacques de). — La Légende dorée,traduite du latin d’après les plus anciens manuscrits, avec uneintroduction, des notes et un index alphabétique. (Ouvrage couronnépar l’Académie française.) Un vol. in-8o écu de 750 pages,broché

5 fr. »

— Relié demi-veau, fers spéciaux

9 fr. »

BENSON (Robert-Hugh). — Le Maître de la Terre, romantraduit de l’anglais avec l’autorisation de l’auteur. 14e édition.Un vol. in-16

3 fr. 50

— La Lumière invisible. Scènes et récits de la vie mystique, traduitsavec l’auteur. 3e édition. 1 vol. in-16

3 fr. 50

MERRICK (Léonard). — L’Imposteur, roman traduit de l’anglaisavec l’autorisation de l’auteur. Un vol. in-16

3 fr. 50

STEVENSON (R.-L.). — Le Mort vivant, roman traduit del’anglais. Un vol. in-16

3 fr. 50

— Le Reflux, traduit de l’anglais.Un vol. in-16

3 fr. 50

TOLSTOÏ. — Résurrection, roman traduit avec l’autorisation del’auteur. Un vol. in-16. (Edition complète en un volume.)

3 fr. 50

LA TOUSSAINT
Miniature d’un manuscrit français de « La légende dorée » XVe siècle (Bibl. Nat.).

LE BIENHEUREUX JACQUES DE VORAGINE

LA
LÉGENDE DORÉE

TRADUITE DU LATIN
D’APRÈS LES PLUS ANCIENS MANUSCRITS

AVEC UNE INTRODUCTION, DES NOTES,
ET UN INDEX ALPHABÉTIQUE,

PAR
TEODOR DE WYZEWA

Ouvrage couronné par l’Académie française.

PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
PERRIN ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1910
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

TIBI, MARGARITÆ MEÆ,
HUNC TUUM LIBRUM PIÈ RESTITUO

T. W.

INTRODUCTION

L’auteur de la Légende Dorée était, à la fois, un des hommes les plus savants de son temps, et un saint. Sa vie, si quelque érudit voulait prendre la peine d’en reconstituer le détail, enrichirait d’un chapitre précieux l’histoire de la pensée religieuse au treizième siècle ; et puis l’on en tirerait une petite « compilation », qui mériterait d’avoir sa place entre les plus belles et touchantes vies de saints qu’il nous a, lui-même, contées[1]. Mais, du reste, son livre suffit à nous le faire connaître tout entier. Le savant s’y montre à chaque page, aussi varié dans ses lectures qu’original, ingénieux, souvent profond dans ses réflexions ; et sans cesse, sous la science du théologien, nous découvrons une âme infiniment pure, innocente, et douce, une vraie âme d’enfant selon le cœur du Christ.

[1] On pourrait la placer entre la vie de Sainte Félicité et celle de Saint Alexis, à la date du 13 juillet, où les Dominicains célèbrent, avec un office propre, la fête du bienheureux Jacques de Voragine.


Le bienheureux Jacques est né, en l’année 1228, à Varage, d’où son nom latin : Jacobus de Varagine. Et j’imagine que c’est, ensuite, l’erreur d’un copiste qui, en substituant un o au premier a de son nom, aura valu à l’auteur de la Légende Dorée de devenir, pour la postérité, Jacques de Voragine.

Quant à Varage, où il est né, c’est une charmante ville de la côte de Gênes, à mi-chemin entre Savone et Voltri. Moins heureuse que sa voisine Cogoleto, — qui fut, comme l’on sait, la patrie de Christophe Colomb, — la patrie de Jacques de Voragine n’a rien gardé de ses édifices d’autrefois, à l’exception des ruines imposantes de ses remparts, et d’une haute tour de briques que le petit Jacques, peut-être, aura vu construire : car, avec l’élancement léger de ses colonnettes, et la sveltesse du clocheton pointu dont elle est couronnée, elle doit dater de cette première moitié du XIIIe siècle qui fut, en Italie, une époque incomparable de renaissance chrétienne. Et si le reste de la ville s’est entièrement renouvelé, depuis cette époque, tout y a conservé cependant son caractère ancien, ou, pour mieux dire, éternel. Entre des maisons modernes serpentent, de même que jadis, d’étroites rues pleines d’ombre. Sur la plage ensoleillée, d’honnêtes artisans façonnent, à leur loisir, des barques de pêche, pareilles à celles que façonnait, peut-être, le père de l’auteur de la Légende Dorée, dont un chroniqueur génois nous apprend « qu’il est né de condition basse dans une petite terre ». Plus haut, au-delà des vieux remparts crénelés, se déploie un cirque merveilleux de collines plantées d’oliviers ; et, de quelque côté que les yeux se tournent, ces collines sont plantées aussi de couvents, de chapelles, de chemins de croix, qui créent autour de la petite ville une atmosphère de piété ingénue et joyeuse.

Mais nulle part l’âme de Varage ne subsiste plus vivante que sur la place carrée du Municipe, où l’on arrive, du quai, par une belle porte à créneaux de style féodal. C’est là, sans doute, que se sont réunis en grand apparat, le 19 février 1251, les représentants des cités de Savone, d’Albenga et de Vintimille, pour jurer soumission et fidélité à la république de Gênes. Aujourd’hui, la Place du Municipe n’a plus guère l’occasion d’assister à des scènes aussi solennelles : mais à toute heure des badauds s’y promènent de long en large, des mendiants y jouissent doucement de la vie, des enfants y courent en se querellant ; et c’est là encore que se trouve le marchand d’oiseaux. J’ai vu chez lui, dans des cages de bois, des merles, des fauvettes, et un couple de jeunes verdiers, qui m’ont rappelé avec quel empressement Jacques de Voragine, leur vénérable concitoyen, avait accueilli dans sa Légende toute sorte d’oiseaux, depuis les moineaux de saint Rémy jusqu’à la perdrix de l’apôtre saint Jean. Et ainsi cette petite place m’apparaissait tout imprégnée de son souvenir, lorsque, relevant la tête, je l’ai aperçu lui-même qui me souriait paternellement. Les habitants de Varage ont eu, en effet, l’excellente idée de placer sa statue dans une niche, au fronton de leur maison communale. Peut-être, seulement, avec un légitime désir de mieux accentuer son autorité, lui ont-ils laissé faire des épaules trop larges et un ventre trop fourni : de telle sorte qu’on a d’abord quelque peine à reconnaître, dans ce majestueux prélat, l’humble moine qui, jusque sur le trône archiépiscopal de Gênes, s’est plu à vivre en pauvre au profit des pauvres. Mais, ressemblant ou non, c’est lui qui se tient là ; et, sous sa statue, une inscription latine nous apprend que, dès l’année 1645, la ville de Varage « se l’est choisi pour patron céleste », quem cives sui anno 1645 patronem cœlestem sibi adscriverunt. Aussi veille-t-il, depuis lors, sur la petite ville, y maintenant une paix, une grâce, une sérénité, dont je ne crois pas qu’aucune autre ville de cette âpre Rivière ligure offre l’équivalent.

Le vent même y est tiède et léger, au plus rude de l’hiver. Et quand ensuite, dans les rues de Gênes, on grelotte au soleil sous une bise glacée, on ne peut se défendre d’un vif sentiment de dépit contre l’ingratitude des Génois, qui, peut-être, a attiré sur leur ville cette calamité. Car si Jacques de Voragine est né à Varage, c’est à Gênes qu’il a prodigué tous les trésors de son âme de saint. Il y a joué un rôle si actif et si bienfaisant que les historiens les plus « libéraux », — qui racontent le passé de l’Italie comme si les événements religieux n’y avaient, pour ainsi dire, point tenu de place, — sont tous contraints pourtant de rendre hommage au « pieux évêque » de Gênes, père des pauvres, et « pacificateur des discordes civiles ». Or, en vain on chercherait, dans toute la ville de Gênes, la moindre trace de son souvenir. Entre des centaines de plaques commémoratives, célébrant un séjour de Garibaldi, ou la munificence d’un riche bourgeois qui a fait entourer d’un grillage le pont de Carignan, « pour empêcher les désespérés de s’ôter la vie », en vain on chercherait une inscription où figurât le nom du saint évêque « pacificateur ». En vain on chercherait son nom sur les plaques blanches des via, vico, vicolo, salita, dont la vieille cité ligure est plus abondamment pourvue qu’aucune ville d’Europe. Et l’on songe que cet hommage-là, du moins, serait bien dû à un homme qui non seulement a comblé Gênes de services plus précieux encore que les Manin et les Mazzini, mais qui a en outre, pendant plus de trois siècles, nourri la chrétienté tout entière de belles histoires et de beaux sentiments.


Mais je m’aperçois que je n’ai pas dit encore le peu que je sais sur la vie de l’auteur de la Légende Dorée, et sur son séjour à Gênes en particulier.

Né en 1228, il avait seize ans lorsque, en 1244, il entra dans l’ordre des Frères Prêcheurs, fondé par saint Dominique en 1215. Cet ordre avait été fondé surtout, on ne l’ignore pas, pour « extirper les hérésies », ce qui lui assignait une tâche plutôt belliqueuse. Mais, par un phénomène singulier, l’ordre des Frères Prêcheurs a produit, en plus grand nombre même que l’ordre rival des Frères Mineurs, des moines d’une suavité d’âme toute franciscaine. Tel fut, notamment, saint Thomas d’Aquin, le « docteur angélique » ; tels le bienheureux Fra Angelico et son frère Fra Benedetto ; tel encore, un siècle plus tard, le délicat rêveur Fra Bartolommeo. Et le Frère Jacques de Voragine était de leur race. Tour à tour novice, moine, professeur de théologie, prédicateur, il unissait à l’éclat de sa science des mœurs si pures et une vertu si aimable que, aujourd’hui encore, tous les couvents dominicains du Nord de l’Italie conservent le souvenir de sa sainteté. A trente-cinq ans, il fut élu par ses Frères prieur de son couvent. Puis, en 1267, ils lui confièrent le gouvernement général des monastères dominicains de la province de Lombardie : fonction infiniment fatigante et difficile, qu’il fut contraint de remplir pendant dix-huit ans.

A peine était-il enfin parvenu à s’en décharger que, en 1288, à la mort de l’archevêque de Gênes Charles Bernard de Parme, le chapitre le choisit pour succéder à ce prélat. Nous ne savons pas s’il fit alors comme saint Grégoire, qui s’était échappé de Rome dans un tonneau en apprenant qu’on s’apprêtait à le proclamer pape : nous savons, en tout cas, qu’il refusa obstinément le nouvel honneur dont on le menaçait ; et ce fut le patriarche d’Antioche, Obezzon de Fiesque, qui fut nommé à sa place. Mais quand celui-ci mourut, quatre ans plus tard, le peuple de Gênes tout entier se joignit au chapitre pour exiger que le Frère Jacques devînt leur évêque. Le saint moine, cette fois, dut se résigner ; et il dut se résigner encore au voyage de Rome, le pape Nicolas IV lui ayant exprimé le désir de le sacrer de ses propres mains. Malheureusement Nicolas IV mourut, le 4 avril, sans avoir pu réaliser son désir : et tout de suite Jacques de Voragine, s’étant fait sacrer par l’évêque d’Ostie, reprit le chemin de son diocèse, qu’il s’engagea, dès lors, à ne plus quitter.

Aussi bien les occasions n’y manquaient-elles point, pour lui, de remplir son rôle d’évêque tel qu’il le concevait. Il y avait, avant tout, à essayer de ramener la paix dans la ville de Gênes, dont les citoyens, vainqueurs de leurs ennemis de Savone et de Pise, n’en étaient devenus que plus ardents à s’égorger entre eux. Sans cesse les Guelfes, partisans des Fiesque et des Grimaldi, protestaient contre la domination du parti gibelin en brûlant des maisons, en saccageant des églises, en assassinant, au détour d’une ruelle, quelque inoffensif client des Doria ou des Spinola : et l’on entend bien que les Gibelins, étant les plus forts, ne se faisaient pas faute, le jour suivant, de le leur prouver par des procédés tout pareils. Depuis des années, la guerre sévissait à demeure dans les rues de Gênes : une guerre si violente que les Génois en étaient presque aussi fiers que de leurs colonies, se glorifiant volontiers d’exceller autant dans les luttes civiles que dans les navales. Or, en 1295, après trois années d’efforts, leur évêque Jacques de Varage obtint d’eux cette chose incroyable : que Guelfes et Gibelins consentissent solennellement à se réconcilier. Pour la première fois, depuis un demi-siècle, un calme fraternel régna dans les petites rues voisines de Saint-Laurent, de Saint-Donat, et de Saint-Mathieu, qui formaient alors le centre de la vie génoise. Et quand, onze mois plus tard, les Guelfes, excités en secret par le roi de Naples Charles II, attaquèrent de nouveau le parti des Spinola, on vit, racontent les chroniqueurs, « le pieux évêque Jacques de Varage se précipiter entre les combattants, pour les séparer au péril de sa vie ».

Mais comment résisterais-je à la tentation de citer le passage de la Chronique de Gênes où Jacques de Voragine nous raconte lui-même ces événements, n’oubliant que de faire la moindre allusion à la part très active que, de l’aveu de tous, nous savons qu’il y a prise ? Voici ce passage, traduit non pas sur l’inexacte copie de la Chronique de Gênes qui se trouve dans le recueil de Muratori, mais sur un manuscrit magnifique et vénérable de la Bibliothèque Municipale de Gênes, datant, selon toute apparence, de la première moitié du XIVe siècle. Le saint prélat, après s’être longuement étendu sur les mérites des évêques et archevêques ses prédécesseurs, arrive enfin à son propre épiscopat. « Le frère Jacques, — nous dit-il, — huitième archevêque de Gênes, a été élu en 1292, et vivra tant que Dieu voudra bien le laisser en vie. » Puis il mentionne son voyage à Rome, et la mort du pape Nicolas, « qui, croyons-nous, est entré ainsi au palais céleste ». Et voici toute la fin de cette touchante autobiographie :

L’an du Seigneur 1295, au mois de janvier, fut conclue une paix générale et universelle, dans la ville de Gênes, entre ceux qui s’appelaient Mascarati, ou Gibelins, et ceux qui s’appelaient Rampini, ou Guelfes : entre lesquels, en vérité, le malin esprit avait depuis longtemps suscité de nombreuses divisions et querelles de parti. Soixante ans durant, ces dissensions pleines de dangers avaient troublé la ville. Mais, grâce à la protection spéciale de Notre-Seigneur, tous les Génois sont enfin revenus à la paix et à la concorde, de telle manière qu’ils se sont juré de ne plus faire qu’une seule société, une seule fraternité, un seul corps. Ce qui a produit tant de joie que la ville entière s’est remplie de gaîté. Et nous aussi, dans l’assemblée solennelle où fut conclue la paix, vêtu de nos ornements pontificaux, nous avons prêché la parole de Dieu ; après quoi, avec notre clergé, nous avons chanté Te Deum laudamus, ayant auprès de nous quatre évêques et abbés mitrés.

Mais comme, dans ce bas monde, il ne saurait y avoir de pur bien, — car le pur bien est au ciel, le pur mal en enfer, et notre monde est un mélange de bien et de mal, — voilà que, hélas ! notre cithare a dû changer ses cantiques joyeux en de nouvelles plaintes, et l’harmonie de nos orgues a été interrompue par des voix pleines de larmes ! En effet, dans cette même année, au mois de décembre, cinq jours après Noël, l’ennemi de la paix humaine a excité nos concitoyens à une telle discorde et tribulation que, au milieu des rues et des places, ils se sont attaqués l’un l’autre, les armes en main. A quoi ont succédé nombre de meurtres, de blessures, d’incendies et de rapines. Et l’aveuglement de la haine commune est allé si loin que, pour s’emparer de la tour de notre église de Saint-Laurent, une troupe de nos concitoyens n’a pas craint de mettre le feu à l’église, dont tout le toit s’est trouvé brûlé. Et cette périlleuse sédition a duré depuis le cinquième jour de Noël jusqu’au jour du 7 février. C’est à la suite des événements susdits qu’on a décidé de nommer capitaines du peuple messires Conrad Spinola et Conrad Doria.

Et non moins admirable, non moins digne d’être commémoré, fut le rôle joué à Gênes par Jacques de Voragine en tant que père des pauvres de son diocèse. De cela non plus il ne fait point mention, dans sa Chronique ; mais les auteurs génois s’accordent à nous dire que, durant les six années de son épiscopat, la ville a été comblée de sa charité. « Toutes les vertus rivalisaient en lui », reconnaît Muratori, peu suspect de partialité à l’égard d’un homme dont il traite l’œuvre entière de « bavardage imbécile ». D’autres nous affirment que, aussi longtemps qu’il fut évêque, pas une fois on ne le vit manger à sa faim. Il allait lui-même soigner les malades, dans les ruelles du port. Il s’était fait donner une liste des indigents et « les visitait du matin au soir, s’entretenant avec eux de leurs menues affaires ». Son revenu et celui de son église, qui, au dire de Muratori, était « des plus gras », tout allait aux pauvres. Pour avoir autrefois compilé avec attendrissement les histoires de saint Jean l’Aumônier, de saint Basile, et d’autres « fous de charité », ces grands saints avaient daigné permettre à leur biographe de leur ressembler. Et j’imagine que lui aussi, comme l’abbé Sérapion, aurait été heureux de vendre son évangile pour nourrir un mendiant : après quoi il aurait répondu à ceux qui se seraient avisés de le lui reprocher : « Ce livre me disait de vendre ce que j’avais pour en donner le prix aux pauvres. Or je n’avais plus que lui. Comment aurais-je pu m’empêcher de le vendre ? »

Avant de mourir, en 1298, il défendit qu’on privât les pauvres du prix de ses funérailles. Et il demanda que son corps, au lieu de reposer dans la cathédrale auprès de ceux des autres évêques, fût transporté dans l’Eglise de son ancien couvent, où on l’a, en effet, déposé, à gauche du chœur. Mais l’église de Saint-Dominique a été démolie, il y a quelques années : et parmi ce que l’on a conservé de ses débris, à l’Académie des Beaux-Arts et au Palais-Blanc, vainement j’ai cherché un vestige de la sépulture de Jacques de Voragine.


Je crois en revanche qu’on pourrait aisément, dans les bibliothèques françaises et italiennes, retrouver des copies de tous ses ouvrages : car tous, sans parler de la Légende Dorée, ont eu jusqu’au XVe siècle une célébrité universelle ; et quelques-uns ont même été imprimés. A l’exception de la Chronique de Gênes, dont on vient de lire les dernières pages, ils datent tous des années qui ont précédé l’avènement du Frère Prêcheur à l’épiscopat. Les auteurs contemporains mentionnent, surtout, une traduction de la Bible en langue italienne, un volumineux commentaire de saint Augustin, et plusieurs recueils de sermons. J’ai eu entre les mains un de ces recueils, à la Bibliothèque Municipale de Tours, qui, si même elle n’avait hérité que du seul fonds de Marmoutier, aurait encore de quoi être une des plus riches bibliothèques de France en œuvres religieuses du moyen âge. Et, en vérité, les sermons de Jacques de Voragine m’ont paru valoir, eux aussi, que quelque pieux savant prît un jour la peine de nous les révéler. Tout comme la Légende Dorée, ils ont, sous leur appareil scolastique, une simplicité et une bonhomie très originales, et les mieux faites du monde pour nous émouvoir. Le seul malheur est que l’appareil scolastique y tient une place infiniment plus considérable que dans la Légende Dorée, avec une telle quantité de divisions et de subdivisions, de points coupés en d’autres points qui se trouvent coupés à leur tour, que, à chaque ligne, un lecteur d’à présent risque de perdre le fil de l’argumentation, étant donnée surtout l’absence complète de tout signe graphique qui puisse l’aider à se reconnaître. Et je crains bien que des motifs semblables ne nous interdisent, à jamais, de prendre plaisir et profit à la lecture des Commentaires de Jacques de Voragine sur saint Augustin.

Mais d’ailleurs aucun autre des livres du savant et saint moine n’a eu, même en son temps, un succès comparable à celui de cette Légende des Saints que, presque dès son apparition, l’Europe tout entière s’est plu à appeler la Légende Dorée. Ce livre sans pareil doit avoir été écrit vers 1255, lorsque l’auteur n’était encore qu’un tout jeune professeur de théologie : car l’Histoire Lombarde, qui en forme l’appendice, s’arrête à la mort de Frédéric II, sans même signaler l’élection au trône pontifical d’Alexandre IV[2]. Resterait l’hypothèse que Jacques de Voragine eût écrit sa Légende après l’Histoire Lombarde, et se fût, ensuite, borné à joindre à son nouveau livre cette chronique, rédigée quelques années plus tôt : mais il n’eût point manqué, en ce cas, de mettre au courant la fin de sa chronique, de même qu’il a fait pour le commencement : puisque, aussi bien, parmi les innombrables erreurs qui ont cours, depuis le seizième siècle, au sujet de la Légende Dorée, aucune n’est plus scandaleusement injuste que celle qui consiste à représenter comme une rapsodie, comme un mélange incohérent de morceaux rassemblés au hasard, un livre d’une unité et d’un ensemble parfaits, où chaque récit se trouve expressément chargé de compléter, de rectifier, ou de nuancer quelque récit précédent.

[2] Notons encore que, dans tout son livre, Jacques de Voragine ne nomme pas une seule fois ce pape, ni, non plus, Thomas d’Aquin, qui, dès 1255, avait commencé à devenir une des gloires de l’ordre des Frères Prêcheurs.


Non, la Légende Dorée n’est pas une simple rapsodie, ainsi que l’ont prétendu des critiques, et même des traducteurs, qui, croirait-on, ne se sont jamais sérieusement occupés de la lire ! Et pas davantage elle n’est une « compilation », au sens où nous entendons aujourd’hui ce mot. On trouve bien, dans les éditions de la fin du XVe siècle, deux histoires, celle de Sainte Apolline et celle de Sainte Paule, qui reproduisent, mot pour mot, des textes antérieurs : et ce sont celles-là qu’on cite, quand on veut prouver que Jacques de Voragine s’est contenté de transcrire, dans son livre, des passages copiés à droite et à gauche. Mais le fait est que ces deux histoires ne sont point de Jacques de Voragine : car elles manquent non seulement dans la plupart des vieux manuscrits, mais même dans les premières éditions imprimées. Ce sont donc de ces innombrables interpolations que, au cours des siècles, les copistes ont introduites dans le texte original de la Légende Dorée[3] : et j’ajoute que, si même nous n’avions pas la ressource de pouvoir reconstituer ce texte original en éliminant tous les chapitres qui ne figurent point dans les premiers manuscrits, le style des chapitres ajoutés suffirait à nous mettre en défiance contre eux. Car Jacques de Voragine n’est peut-être pas un grand écrivain : mais à coup sûr il possède un style qui lui appartient en propre, un style, et une façon de composer, et surtout une façon de raconter ; de telle sorte que les citations les plus diverses prennent aussitôt, sous sa plume, la même allure et le même attrait. Que l’on compare, à ce point de vue, son récit des martyres des saints avec le récit qu’en donne le Bréviaire : ou, plutôt encore, qu’on compare ses légendes de Saint Jean l’Aumônier, de Saint Antoine, de Saint Basile, avec le texte de la Vie des Pères, d’où il nous dit qu’il les a « directement extraites » ! Et l’on comprendra alors ce que sa « compilation » impliquait de travail personnel, de réelle et précieuse création littéraire. Et l’on comprendra aussi, très clairement, le caractère et la portée véritables de la Légende Dorée.

[3] Un exemple suffira pour donner l’idée du nombre fantastique de ces interpolations. Les éditions de 1470, encore presque conformes au texte primitif, contiennent environ 280 chapitres : une édition française de 1480 en contient 440, et l’édition anglaise de Caxton, 448.

Mais avant de définir ce caractère et cette portée, il y a une autre erreur encore que je dois signaler : celle qui consiste à voir dans la Légende Dorée un recueil de « légendes », autant dire de fables, et présentées comme telles par l’auteur lui-même. En réalité, Legenda Sanctorum signifie : lectures de la vie des saints. Legenda est ici l’équivalent du mot lectio, qui, dans le Bréviaire, désigne les passages des auteurs consacrés que le prêtre est tenu de lire entre deux oraisons. Et Jacques de Voragine n’a nullement l’intention de nous donner pour des fables les histoires qu’il nous raconte. Il entend que son lecteur les prenne au sérieux, ainsi qu’il les prend lui-même, sauf à exprimer souvent des réserves sur la valeur de ses sources, ou, avec une loyauté admirable, à mettre vivement en relief une contradiction, une invraisemblance, un risque d’erreur. Et de là ne résulte point que nous devions, aujourd’hui, admettre la vérité de tous ses récits : aucun d’eux, au moins dans le détail, n’est proprement article de foi. Mais par là s’explique que lui, l’auteur, admettant de toute son âme cette vérité, ait pu employer à ses récits une franchise, une chaleur d’imagination, et un élan d’émotion qui, depuis des siècles, et aujourd’hui encore, les revêtent d’un charme où le lecteur le plus sceptique a peine à résister. Ce livre n’a si profondément touché tant de cœurs que parce qu’il a jailli, tout entier, du cœur.


Et son unique objet était, précisément, de toucher les cœurs. Car la Légende Dorée est, à sa façon, un des signes les plus caractéristiques de son temps, du temps qui a produit saint François, saint Dominique, saint Louis, et rempli le monde d’églises merveilleuses. C’est un temps où, dans l’Europe entière, le peuple, s’éveillant enfin d’une longue somnolence, a commencé tout à coup d’aspirer fiévreusement à la vie de l’esprit. Tout à coup l’architecture, la sculpture, tous les arts se sont laïcisés, sont sortis des couvents pour aller au peuple. Et, de même, la pensée religieuse. En même temps qu’il s’occupait à construire des églises, le peuple réclamait d’être initié aux secrets de la théologie : il voulait qu’un contact plus intime s’établît désormais entre Dieu et lui. De là son enthousiasme à accueillir le Pauvre d’Assise, dont l’âme parfumée n’était qu’une expression plus haute et plus profonde de toute l’âme populaire. De là l’immense et soudain succès des deux grands ordres qui, créés pour des fins différentes, avaient tous deux en commun de s’adresser directement au peuple, de se mêler au peuple plus étroitement que les ordres antérieurs, et le séculier même. Le peuple voulait, en quelque sorte, pénétrer jusqu’au chœur de l’église, afin de mieux célébrer Dieu, étant plus près de lui. Et c’est à cette tendance que répond la conception de la Légende Dorée, comme par elle s’explique, aussi, l’extraordinaire fortune de ce livre.

La Légende Dorée est, essentiellement, une tentative de vulgarisation, de « laïcisation », de la science religieuse. Bien d’autres théologiens, avant Jacques de Voragine, avaient écrit non seulement des vies de saints, mais des commentaires de toutes les fêtes de l’année. Le Bréviaire, par exemple, dès le XIe siècle, avait été compilé, à peu près sous sa forme d’aujourd’hui, avec des leçons équivalant aux chapitres de la Légende Dorée. Et, à chaque page, le bienheureux Jacques de Voragine cite d’autres compilations analogues, le Livre Mitral, le Rational des offices divins de maître Jean Beleth, chanoine d’Amiens, etc. Mais tous ces ouvrages s’adressaient aux théologiens, aux clercs : et la Légende Dorée s’adresse aux laïcs. Elle a pour objet de faire sortir, des bibliothèques des couvents, les trésors de vérité sainte qu’y ont accumulés des siècles de recherches et de discussions, et de donner à ces trésors la forme la plus simple, la plus claire possible, et en même temps la plus attrayante : afin de les mettre à la portée d’âmes naïves et passionnées qui aussitôt s’efforcent, par mille moyens, de témoigner la joie extrême qu’elles éprouvent à les accueillir. Voilà pourquoi Jacques de Voragine ne dédaigne point d’admettre, dans son livre, jusqu’à des récits dont il avoue lui-même qu’ils ne méritent pas d’être pris bien à cœur ! Voilà pourquoi il ne néglige jamais une occasion d’expliquer longuement le sens des diverses cérémonies religieuses, la tonsure des prêtres, les processions, la dédicace des églises ! Et voilà pourquoi, tout en nommant toujours les auteurs dont il « compile » les savants écrits, il a toujours soin de modifier les passages qu’il leur emprunte, de manière que l’âme la plus simple puisse les comprendre et en profiter. Sa Légende est, ainsi, la suite directe de cette traduction italienne de la Bible que ses biographes signalent comme l’un de ses premiers ouvrages. Et si, au lieu d’écrire sa Légende en italien, il l’a écrite dans un honnête latin de sacristie, dont les humanistes de la Renaissance ont eu beau jeu à railler la médiocrité, c’est que, sans doute, sous cette forme, il a su que son livre pourrait se répandre plus loin, et ouvrir à plus d’âmes la maison de Dieu.

Le fait est qu’il n’y a peut-être pas de livre qui ait été plus souvent copié et traduit. Toutes les bibliothèques du monde en possèdent des manuscrits, dont quelques-uns comptent parmi les chefs-d’œuvre des deux arts délicieux de la calligraphie et de l’enluminure. Et lorsque, deux cents ans après, l’imprimerie vient, hélas ! se substituer à ces deux arts et les anéantir, c’est encore la Légende Dorée qu’on imprime le plus. Les catalogues mentionnent près de cent éditions latines différentes, publiées entre les années 1470 et 1500 : sans compter d’innombrables traductions françaises, anglaises, hollandaises, polonaises, allemandes, espagnoles, tchèques, etc. Du treizième siècle jusqu’au seizième, la Légende Dorée reste, par excellence, le livre du peuple.

Et je dois ajouter qu’il n’y a peut-être pas de livre, non plus, qui ait exercé sur le peuple une action plus profonde, ni plus bienfaisante. Car le « petit » livre du bienheureux Jacques de Voragine, — si l’on me permet de lui garder une épithète que tous les auteurs anciens s’accordent à lui attribuer, — a été, pendant ces trois siècles, une source inépuisable d’idéal pour la chrétienté. En rendant la religion plus ingénue, plus populaire, et plus pittoresque, il l’a presque revêtue d’un pouvoir nouveau : ou du moins il a permis aux âmes d’y prendre un nouvel intérêt, et, pour ainsi dire, de s’y réchauffer plus profondément. Tout de suite les nefs des églises se sont peuplées d’autels en l’honneur des saints et des saintes du calendrier. Tout de suite les tailleurs de pierres se sont mis à sculpter, aux porches des cathédrales, les touchants récits de la Légende Dorée, les peintres, les verriers, à les représenter sur les murs ou sur les fenêtres. Entrez dans une vieille église de Bruges, de Cologne, de Tours ou de Sienne : toutes les œuvres d’art qui vous y accueilleront ne sont que des illustrations immédiates, littérales, de la Légende Dorée. C’est d’après Jacques de Voragine que Memling et Carpaccio nous racontent le voyage de sainte Ursule avec ses onze mille compagnes. Quand Piero della Francesca, dans ses fresques d’Arezzo, ou Agnolo Gaddi dans celles de Florence, nous font assister aux aventures diverses du bois de la sainte Croix, ils suivent de phrase en phrase le texte de la Légende Dorée. D’autres prennent même, dans le vieux livre, des sujets profanes, et, comme Thierry Bouts au Musée de Bruxelles, nous détaillent, d’après l’Histoire Lombarde, un acte de justice de l’empereur Othon. Et il n’y a point jusqu’aux grands tableaux de Rubens, de Murillo, de Poussin, qui ne reproduisent les scènes des martyres des saints ou de leurs miracles exactement comme le bienheureux évêque de Gênes les a « compilées » à notre intention. Toute la part que, aujourd’hui encore, notre imagination mêle à ce que nous apprennent, de l’histoire sacrée, les Ecritures et la Tradition, tout cela nous vient, en droite ligne, de la Légende Dorée.


Aussi ne saurait-on trop déplorer le profond discrédit qu’ont cru devoir jeter sur ce livre d’éminents écrivains religieux de la Renaissance et du XVIIe siècle, depuis Vivès, l’ami d’Erasme, jusqu’à l’impitoyable Jean de Launoi, le « dénicheur de saints », dont un contemporain disait qu’il « avait plus détrôné de saints du paradis que dix papes n’en avaient canonisé ». Ces savants hommes ont évidemment lu la Légende Dorée, comme toutes choses, avec l’impression qu’un ministre calviniste lisait par-dessus leur épaule, guettant une occasion de se moquer d’eux. Et ainsi ils se sont trouvés empêchés de réfléchir au sens et à la portée du vieux livre ; de telle sorte qu’au lieu d’honorer en Jacques de Voragine l’un des plus érudits en même temps que le plus vénérable de leurs devanciers, il n’y a pas d’injure dont ils ne l’aient accablé : poussés, par leur indignation, jusqu’au calembour, car les uns l’appelaient un « gouffre d’ordures », jouant sur le sens latin du mot vorago, tandis que d’autres déclaraient que sa Légende n’était pas d’or, mais de fer et de plomb. Ils ne lui pardonnaient pas, notamment, d’avoir mis saint Georges aux prises avec un dragon avant de le mettre aux prises avec les tenailles du préfet Dacien, ni d’avoir raconté que saint Antoine avait rencontré au désert un centaure et un satyre, ni d’avoir conduit à Rome les onze mille compagnes de sainte Ursule, ni, en maints endroits, d’avoir confondu les noms et brouillé les dates.

Et certes je ne prétends pas que, à la considérer au point de vue historique, la Légende Dorée ne contienne pas d’affirmations inexactes, ou, tout au moins, d’une exactitude à jamais incertaine. Je croirais volontiers, plutôt, qu’elle en est remplie, comme tous les ouvrages historiques de son temps, comme ceux de tous les temps ; et, sans doute, les écrits mêmes de Vivès et de Launoi, si un érudit voulait aujourd’hui les contrôler à ce point de vue, apparaîtraient, eux aussi, amplement pourvus d’erreurs et de légendes. Mais, d’abord, ainsi que le dit très sagement Bollandus, rien n’est plus injuste que d’attribuer à Jacques de Voragine la responsabilité d’affirmations qu’il a, toutes, puisées dans des ouvrages antérieurs, en les contrôlant de son mieux chaque fois qu’il pu, ou en nous faisant part des doutes qu’elles lui inspiraient. Pour citer encore une expression de Bollandus, le tort de Vivès et des autres détracteurs de la Légende Dorée a été « de vouloir critiquer ce qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils ignoraient ». Ils ignoraient qu’un érudit du XIIIe siècle ne disposait point des mêmes moyens d’information que ceux dont ils disposaient, trois ou quatre siècles plus tard : c’est-à-dire qu’il manquait de beaucoup de ceux qu’ils avaient, mais que, peut-être aussi, il en avait d’autres qui désormais leur manquaient. Et quant à soutenir, comme ils le soutenaient, que la plupart des récits de la Légende Dorée sont des fables parce que les documents contemporains n’en font pas mention, c’est en vérité montrer, à l’égard de ces documents, une crédulité plus naïve encore que celle des contemporains de Jacques de Voragine à l’égard du dragon de saint Georges et du centaure de saint Antoine. Qu’un document soit contemporain des faits qu’il atteste, comme par exemple nos journaux, ou qu’il leur soit postérieur, comme les histoires et les chroniques les plus abondantes, on ne risque guère à soutenir que l’erreur y tient plus de place que la vérité, que de mille choses considérables ils ne font point mention, et qu’ils en mentionnent mille autres qui n’ont jamais existé.

Mais surtout le tort de Vivès et de ses successeurs a été de « vouloir critiquer ce qu’ils ne comprenaient pas ». Ils ne comprenaient pas, en effet, que des erreurs comme celles qu’ils signalaient dans la Légende Dorée n’avaient point, pour un lecteur catholique, la même importance que pour ce ministre calviniste qui hantait leurs rêves. Car, si les protestants estiment que Dieu, après avoir parlé aux hommes depuis Adam jusqu’à Jésus-Christ, s’est tu à jamais dès qu’il nous a légué le Nouveau Testament, c’est, au contraire, la croyance des catholiques que, suivant sa promesse, il a « envoyé aux hommes son Esprit », pour continuer à les instruire et à les guider. Lors donc que la Sainte Eglise a proclamé saints des hommes dont, le plus souvent, la vie et les actes lui étaient connus de la façon la plus sûre et la plus directe, aucun catholique n’a le droit de contester le fait de leur sainteté. C’est ce que ne comprenait pas Launoi, quand, sous prétexte que ses recherches ne lui avaient pas démontré l’existence de sainte Catherine, il remplaçait l’office de cette sainte par une messe de Requiem : le « dénicheur de saints » prouvait simplement, par là, qu’il était un sot, à vouloir mettre ses petites recherches personnelles au-dessus de l’autorité de sa mère l’Eglise. Et, puisque la sainteté des saints de la Légende Dorée ne saurait faire de question pour nous, qu’importe ensuite que, à défaut de l’histoire véritable de leur vie, nous ayons de belles légendes qui certainement expriment, sinon les faits de cette vie, du moins son âme et son sens profond ? Ainsi l’entendaient les chrétiens des premiers siècles, qui ne tenaient nullement pour illicite d’embellir à leur fantaisie, dans leurs chroniques, la vie de la Vierge et des saints, pas plus que les vieux peintres ne s’interdisaient de représenter leurs traits à leur fantaisie. Et de même que maintes images de la Vierge, sans prétendre le moins du monde à être des portraits, ont reçu de Dieu le pouvoir d’opérer des miracles, de même rien ne nous empêche d’admettre que Dieu, s’il le juge bon, puisse prêter aux légendes de ses saints une réalité supérieure. Cela encore était une des croyances favorites des grands âges chrétiens ; et la trace s’en retrouve à chaque page dans la Légende Dorée. Nous y lisons, par exemple, l’histoire d’un gardien d’église qui, au lieu de donner à un pèlerin un vrai doigt de saint Augustin, s’était amusé à lui donner le doigt d’un pauvre homme qui venait de mourir : après quoi, apprenant que ce doigt faisait des miracles, il était allé voir le corps du saint, et s’était aperçu qu’un doigt y manquait. Rien n’est impossible à Dieu ; et il n’y a point de Vivès, de Launoi, ni de Baillet, dont l’érudition prévaille contre cet article de foi.

Je ne crois pas, au reste, que personne s’avise plus, aujourd’hui, de reprocher à la Légende Dorée la faiblesse de sa critique, ni l’incohérence de sa chronologie. Et je suis sûr que personne ne pourra s’empêcher de sentir l’exquise douceur poétique de cette Légende, son charme ingénu, mais, par-dessus tout, la pureté et la beauté incomparables de l’esprit chrétien dont elle est imprégnée. Quelque opinion que l’on ait de l’exactitude documentaire de chacun de ses récits, on reconnaîtra que leur ensemble forme un manuel parfait de la vie suivant l’Evangile, un manuel infiniment varié, et d’autant mieux adapté aux diverses conditions de l’existence humaine. Car la Légende Dorée restera toujours ce que son auteur a voulu qu’elle fût : un livre à l’adresse du peuple, offrant à tout homme la leçon et l’exemple qui peuvent lui convenir. Mais leçons et exemples, malgré leur diversité, y ont toujours en commun d’être directement inspirés de la parole du Christ.

Et la religion qu’on y trouve exprimée est toute d’indulgence et de consolation. C’est la religion telle que la concevait saint François d’Assise, telle qu’allait la traduire, deux siècles après, le bienheureux Fra Angelico, dans ces miniatures et ces fresques dont, seul, un chrétien peut apprécier la surnaturelle vérité chrétienne. Qu’on voie avec quelle ardente sympathie Jacques de Voragine nous raconte les actes charitables des saints, comme il s’échauffe lorsqu’il nous parle de saint Basile, de saint Jean l’Aumônier, ou de saint Martin ! Peu s’en faut qu’il ne les préfère aux martyrs eux-mêmes, tant il découvre en eux des disciples fidèles de son divin maître. Et ses martyrs, combien ils sont joyeux et doux, combien ils ont de tendre pitié pour leurs persécuteurs ! Le préfet qui torturait saint Longin est, tout à coup, devenu aveugle et supplie le saint de lui rendre la vue : « Sache, mon pauvre ami, lui répond le saint, que tu ne pourras être guéri qu’après m’avoir tué ! Mais, aussitôt que je serai mort, je prierai pour toi ; et Dieu m’accordera bien la guérison de ton corps et de ton âme ! » Et saint Christophe, de son côté, dit au roi de Samos : « Quand tu m’auras fait trancher la tête, applique un peu de mon sang sur tes yeux, et tu recouvreras la vue ! » Voilà vraiment de beaux saints ; et il n’y a point de pécheur qui n’ait de quoi reprendre courage, en songeant que, là-haut, de tels amis s’emploient à plaider pour lui !

Peut-être même est-ce cet esprit d’indulgence et de compassion infinies qui, plus encore que le dragon de saint Georges, a valu à la Légende Dorée la mauvaise humeur de certains écrivains religieux du XVIIe siècle. Sous l’influence du protestantisme et du jansénisme, nombre d’excellents catholiques, alors, estimaient imprudent de trop prêcher au peuple la bonté de Dieu. Les peintres, ayant à peindre Jésus sur la croix, le représentaient avec les bras levés au ciel, et non plus avec les bras étendus pour bénir la terre. Les philosophes insistaient sur la différence essentielle de la bonté divine et de l’humaine. Et tous, d’une façon générale, ils s’efforçaient plutôt d’effrayer les hommes que de les rassurer. Peut-être, dans ces conditions, la Légende Dorée leur aura-t-elle paru trop consolante, je veux dire faite pour nous donner une notion trop inexacte de l’éternelle justice ? Mais aujourd’hui, de même que nos imaginations ont soif de légendes, nos cœurs ont soif de pitié et de consolation. Nous avons besoin que Jésus vienne à nous avec les bras grands ouverts, que, dans nos peines, il nous dise, comme à l’apôtre dans sa prison d’Antioche : « Mon ami, as-tu cru vraiment que je t’oubliais ? » Nous avons besoin que, comme au brigand qui récitait tous les jours son Ave Maria, il daigne nous promettre le pardon de toutes nos fautes, en échange du peu de foi que nous pouvons lui offrir.

« Si tu dois tenir compte de nos iniquités, Seigneur, qui osera affronter ton jugement ? » C’est à ce cri de nos misérables âmes que répond surtout la Légende Dorée, par la voix de ses confesseurs et par l’exemple de ses pécheresses, nous apportant le témoignage de treize siècles de christianisme, dont elle est, sinon une histoire toujours bien exacte, à coup sûr le testament le plus authentique. Elle nous apprend que la justice de Dieu n’est toute faite que de sa bonté. « Ne craignez pas trop, nous dit-elle, que le Seigneur vous tienne compte de vos iniquités ! Lui-même, suivant l’expression de saint Bernard, est prêt à vous faire bénéficier du surplus de ses mérites ; et puis il y a, auprès de lui, la Vierge et tous les saints, qui ne cessent point de le solliciter en votre faveur. Mais il ne vous pardonnera qu’à la condition que vous l’aimiez, dans la personne du pauvre et du malade, de la veuve et de l’orphelin, de tous ceux que la souffrance élève jusqu’à lui ; à la condition que vous restiez humbles d’esprit et de cœur, vous gardant avec soin des fruits amers de l’arbre de la science, dont le diable vous affirme qu’ils pourront vous rendre pareils à des dieux ; et à la condition, enfin, que vous honoriez le Seigneur dans la nature, son œuvre, au lieu de mépriser et de détruire celle-ci comme vous vous acharnez à le faire. Habituez-vous plutôt à écouter les leçons des forêts que celles des livres ! Obtenez des moineaux qu’ils consentent à venir manger dans vos mains ! Et, quand vous verrez un ours ou un loup pris au piège, hâtez-vous de courir à lui pour le délivrer ! Renoncez à vous-mêmes pour vivre tout entiers dans le reste du monde : moyennant quoi le Seigneur non seulement vous préparera une petite place dans son paradis, mais, dès cette vie, imprimera sur vos lèvres le tranquille et heureux sourire que vous voyez rayonner sur les lèvres des saints ! » Telle est la leçon que nous enseigne, à toutes ses pages, la Légende Dorée, avec son mauvais style et ses erreurs de dates ; et peut-être, cette leçon, les contemporains même de Jacques de Voragine n’avaient-ils pas autant que nous besoin de l’entendre !


Quant à la traduction de la Légende Dorée que je soumets aujourd’hui au lecteur français, je dirai seulement que je l’ai faite sur une édition latine imprimée, en 1517, à Lyon, chez Constantin Fradin ; mais, sans cesse, autant que j’ai pu, je me suis reporté à des éditions plus anciennes et à des copies manuscrites.

J’ai retranché, naturellement, la plupart des chapitres des éditions postérieures qui, ne se trouvant point dans les manuscrits, sont à coup sûr des interpolations. J’ai cru, cependant, devoir en conserver deux, qui, du reste, ont été introduits de très bonne heure dans le texte de la Légende Dorée : ceux de Saint François et de Sainte Elisabeth. J’ai écourté, çà et là, quelques développements scolastiques où l’auteur expliquait, par exemple, les dix motifs, divisés chacun en une dizaine d’autres, qui avaient décidé le Seigneur à se laisser circoncire ou à naître d’une vierge. Et je me suis également décidé à retrancher, après les avoir d’abord traduites, les étymologies placées par l’auteur en tête de ses chapitres. Bollandus et d’autres écrivains autorisés ont soutenu que ces étymologies n’étaient point de Jacques de Voragine ; mais je crains bien, hélas ! qu’elles ne soient de lui, et ce n’est point ce scrupule-là qui m’a empêché de les publier. Je les ai retranchées, simplement, parce qu’elles auraient prêté à rire, sans profit pour personne. Le saint évêque de Gênes, de même que tous les savants de son temps, ignorait le grec. Et nous aussi, en vérité, nous l’ignorons, mais nous en savons assez pour être sûrs que le nom d’Agathe, par exemple, ne vient point « d’Aga, parlant, et de thau, perfection ». Quand Jacques de Voragine nous affirme que le nom d’Antoine vient « d’ana, en haut, et de tenens, tenant », nous éprouvons malgré nous une tentation de sourire qui risque de nous faire mal apprécier, ensuite, la touchante beauté de la vie du saint. L’art d’un temps, pour peu que l’artiste y ait mis de son cœur, a de quoi nous plaire éternellement : mais la science d’un temps ne vaut que pour son temps.

Et, à part ces suppressions et ces abréviations, dont le total ne dépasse pas une trentaine de pages, j’ai essayé de traduire aussi fidèlement que possible le texte original de la Légende Dorée. Puisse l’œuvre du vénérable Jacques de Varage retrouver parmi nous, sous cette forme nouvelle, un peu de sa bienfaisante action d’autrefois !

T. W.

LA LÉGENDE DORÉE

PROLOGUE
DIVISION DE L’ANNÉE

Toute la vie de l’humanité se divise en quatre périodes : la période de la déviation ; celle de la rénovation, ou du retour dans la droite voie ; celle de la réconciliation ; et celle du pèlerinage. 1o La période de la déviation a commencé avec Adam et a duré jusqu’à Moïse : c’est en effet Adam qui, le premier, s’est détourné de la voie de Dieu. Et cette première période est représentée, dans l’Eglise, par la partie de l’année qui va de la Septuagésime jusqu’à Pâques. On récite, pendant cette partie de l’année, le livre de la Genèse, qui est celui où se trouve racontée la faute de nos premiers parents. 2o La période de la la rénovation a commencé avec Moïse et a duré jusqu’à la naissance du Christ : c’est en effet la période où, par les prophètes, les hommes ont été rappelés à la foi, et renouvelés. Elle est représentée, dans l’Eglise, par la partie de l’année qui va de l’Avent jusqu’à Noël. Et l’on y récite Isaïe, qui traite le plus clairement de cette rénovation. 3o La période de la réconciliation est celle où, par le Christ, nous avons été réconciliés avec Dieu. Elle est représentée, dans l’Eglise, par la partie de l’année comprise entre Pâques et la Pentecôte. Et on y lit l’Apocalypse, où est pleinement traité le mystère de cette réconciliation. 4o Enfin la période du pèlerinage est celle de notre vie présente, où nous errons, comme des pèlerins, à travers mille obstacles. Elle est représentée, dans l’Eglise, par la partie de l’année qui va de l’octave de la Pentecôte jusqu’à l’Avent ; et l’on y récite les livres des Rois et des Macchabées, où sont racontés de nombreux combats, symbolisant la lutte spirituelle qui nous est imposée. Quant à la section de l’année qui va de Noël jusqu’à la Septuagésime, elle est classée en partie dans la période de la réconciliation (depuis Noël jusqu’à l’octave de l’Epiphanie), et en partie dans la période du pèlerinage (depuis l’octave de l’Epiphanie jusqu’à la Septuagésime).

Mais bien que la déviation ait précédé la rénovation, l’Eglise préfère commencer son année par le temps de la rénovation, c’est-à-dire l’Avent, et cela pour deux motifs : 1o parce que, du fait même que ce temps est celui de la rénovation, l’Eglise y renouvelle tous ses offices ; 2o parce que, en commençant par le temps de la déviation, elle semblerait commencer par l’erreur. Et voilà pourquoi elle ne s’en tient pas à suivre l’ordre des temps, de même que, souvent, ne s’y astreignent pas les évangélistes dans leurs récits de la vie du Seigneur.

C’est donc d’après cette division des quatre parties de l’année ecclésiastique que nous allons procéder à l’étude des diverses fêtes, en commençant par l’Avent, qui ouvre la période de la rénovation.

I
L’AVENT

L’Avent ou avènement du Seigneur se célèbre pendant quatre semaines, pour signifier que cet avènement est de quatre sortes, à savoir : dans la chair, dans l’esprit, dans la mort, et au Jugement Dernier. La dernière semaine reste inachevée, pour signifier que la gloire des élus, telle que la leur donnera le dernier avènement du Seigneur, n’aura point de fin. Mais bien que l’avènement soit, en réalité, quadruple, l’Eglise s’occupe spécialement de deux de ses formes, à savoir de l’avènement dans la chair et de l’avènement au Jugement Dernier. Et, ainsi, le jeûne de l’Avent est en partie un jeûne de réjouissance, en partie de contrition. C’est un jeûne de réjouissance par égard à l’avènement du Seigneur dans la chair, ou incarnation ; et c’est un jeûne de contrition par égard à l’avènement suprême du jugement dernier.

I. Au sujet de l’avènement dans la chair, on doit considérer deux choses : son opportunité et son utilité. Son opportunité résulte d’abord de ce que l’homme, condamné par sa nature à avoir une connaissance incomplète de Dieu, était tombé dans les pires erreurs de l’idolâtrie, et se voyait amené à s’écrier : « Illumine mes yeux, etc. » En second lieu, le Seigneur est venu dans la « plénitude du temps », comme le dit saint Paul dans l’Epître aux Galates. En troisième lieu, il est venu à un moment où le monde entier était malade, comme le dit saint Augustin : « Le grand médecin est venu au moment où le monde entier gisait comme un grand malade. » C’est pourquoi l’Eglise, dans les sept antiennes qui se chantent avant la Nativité du Seigneur, rappelle la diversité du mal et l’opportunité du remède divin. Avant l’avènement de Dieu dans la chair, nous étions ignorants, soumis aux peines éternelles, esclaves du diable, enchaînés par l’habitude du péché, entourés de ténèbres, exilés de notre patrie. C’est pourquoi ces antiennes proclament tour à tour Jésus comme notre docteur, notre rédempteur, notre libérateur, notre guide, notre illuminateur, et notre sauveur.

Quant à l’utilité de l’avènement du Christ, diverses autorités la définissent de façons différentes. Jésus-Christ lui-même, dans l’évangile de saint Luc, nous dit qu’il est venu pour sept motifs : pour consoler les pauvres, pour guérir les affligés, pour délivrer les captifs, pour éclairer les ignorants, pour pardonner aux pécheurs, pour racheter le genre humain, et pour récompenser chacun d’après ses mérites. Et saint Bernard dit : « Nous souffrons d’une triple maladie : nous sommes faciles à séduire, faibles à agir, et fragiles à résister. En conséquence, l’avènement du Sauveur est nécessaire, d’abord, pour illuminer notre aveuglement, en second lieu pour secourir notre faiblesse, et en troisième lieu pour protéger notre fragilité. »

II. Au sujet du second avènement, c’est-à-dire du Jugement Dernier, nous devons considérer, tour à tour, les circonstances qui le précéderont, et celles qui l’accompagneront.

1o Les circonstances qui précéderont le Jugement Dernier sont de trois sortes : des signes terribles, l’imposture de l’Antéchrist, et un immense incendie.

Les signes qui doivent précéder le Jugement Dernier sont au nombre de cinq : car saint Luc dit : « Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles ; sur la terre, les nations seront consternées, et la mer fera un bruit effroyable par l’agitation de ses flots. » Toutes choses dont on trouvera le commentaire au livre de l’Apocalypse.

Saint Jérôme, de son côté, a trouvé dans les annales des Hébreux quinze signes précédant le Jugement Dernier : 1o le premier jour, la mer s’élèvera à quarante coudées au-dessus des montagnes, et se dressera immobile comme un mur ; 2o le deuxième jour, elle descendra si bas qu’on pourra à peine la voir ; 3o le troisième jour, des monstres marins, apparaissant sur les flots, pousseront des rugissements qui s’élèveront jusqu’au ciel ; 4o le quatrième jour, l’eau de la mer brûlera ; 5o le cinquième jour, les arbres et tous les végétaux dégageront une rosée sanglante ; 6o le sixième jour, les édifices s’écrouleront ; 7o le septième jour, les pierres se briseront en quatre parties, qui toutes s’entre-choqueront ; 8o le huitième jour, aura lieu un tremblement de terre universel, qui couchera sur le sol hommes et bêtes ; 9o le neuvième jour, la terre se nivellera, réduisant en poussière montagnes et collines ; 10o le dixième jour, les hommes sortiront des cavernes, et erreront comme des insensés, sans pouvoir se parler ; 11o le onzième jour, les ossements des morts sortiront des tombeaux ; 12o le douzième jour, les étoiles tomberont ; 13o le treizième jour, tous les êtres vivants mourront pour ressusciter ensuite avec les morts ; 14o le quatorzième jour, le ciel et la terre brûleront ; 15o le quinzième jour, il y aura un nouveau ciel et une nouvelle terre, et tous ressusciteront.

En second lieu, le Jugement Dernier sera précédé de l’imposture de l’Antéchrist, qui essaiera de tromper les hommes en quatre manières : 1o par une fausse exposition des écritures, d’où il essaiera de prouver qu’il est le Messie promis par la loi ; 2o par l’accomplissement de miracles ; 3o par la distribution de présents ; 4o par l’infliction de supplices.

En troisième lieu, le Jugement Dernier sera précédé d’un violent incendie, allumé par Dieu pour renouveler le monde, pour faire souffrir les damnés, et pour mettre en lumière la troupe des élus.

2o Quant aux circonstances qui accompagneront le Jugement Dernier, on doit nommer d’abord la répartition des bons et des méchants : car on sait que le juge descendra dans la Vallée de Josaphat et mettra les bons à sa droite, et les méchants à sa gauche. Ce qui ne signifie point, ainsi que le dit très justement saint Jérôme, que tous les hommes doivent parvenir à prendre place dans cette petite vallée, mais seulement que là sera le centre du jugement : sans compter que rien n’empêchera Dieu, s’il le veut, de faire tenir en un petit espace un nombre infini de personnes.

Vient ensuite la question de savoir en combien de catégories seront répartis les hommes, au Jugement Dernier. Saint Grégoire admet quatre catégories, dont deux parmi les damnés, et deux parmi les élus. Car, parmi les damnés, il y en aura qui seront jugés, et d’autres qui seront condamnés d’avance, à savoir ceux dont il est dit : « Celui qui ne croira pas, il sera jugé d’avance ! » Du côté des élus, il y en aura qui seront jugés, et d’autres, les hommes parfaits, jugeront les autres, en ce sens qu’ils siégeront à côté du juge.

Figureront également, au Jugement Dernier, les insignes de la passion : la croix, les clefs et les cicatrices du corps ; et Chrysostome dit que « la croix et les cicatrices seront plus brillantes que les rayons du soleil ».

Le Juge sera d’une sévérité inflexible. Il ne se laissera fléchir, en effet, ni par la peur, car il est tout-puissant, ni par les présents, car il est la richesse même, ni par la haine, car il est la bonté même, ni par l’amour, car il est la justice même, ni par l’erreur, car il est la sagesse même. Et contre cette sagesse ne pourront prévaloir ni les allégations des avocats, ni les sophismes des philosophes, ni les périodes des orateurs, ni les ruses des hypocrites.

Et autant le Juge sera sévère, autant l’accusateur sera implacable. Ou plutôt le pécheur aura en face de lui trois accusateurs : 1o le diable ; 2o le péché lui-même ; 3o le monde entier ; car, comme le dit Chrysostome : « Ce jour-là, le ciel et la terre, l’eau, le soleil et la lune, le jour et la nuit, en un mot le monde entier se dressera contre nous devant Dieu, en témoignage de nos péchés. »

Et, de même, trois témoins déposeront contre nous, tous les trois infaillibles. En premier lieu, Dieu lui-même, qui nous dit par la voix de Jérémie : « Je suis à la fois juge et témoin. » En second lieu, notre conscience. En troisième lieu l’ange délégué pour notre garde ; car nous lisons dans le livre de Job : « Les cieux (c’est-à-dire les anges) révéleront son iniquité. »

Enfin la sentence sera irrévocable. En effet, une sentence est irrévocable pour trois motifs : 1o l’excellence du juge ; 2o l’évidence de la faute ; 3o l’impossibilité de différer le châtiment. Or, dans la sentence prononcée contre nous au Jugement Dernier, ces trois conditions se trouveront remplies ; et il n’y aura point de roi, d’empereur, ni de pape, à qui nous puissions faire appel du jugement prononcé contre nous.

II
SAINT ANDRÉ, APÔTRE
(30 novembre)

Le martyre de saint André nous a été raconté par des prêtres et des diacres de Grèce et d’Asie, témoins oculaires de ses derniers instants.

I. Saint André et quelques autres disciples furent appelés par le Seigneur à trois reprises successives. La première fois, le Seigneur les appela à sa connaissance. André était un jour auprès de son maître Jean, lorsque celui-ci s’écria : « Voici venir l’Agneau de Dieu… etc. » Et aussitôt André alla rejoindre Jésus, et resta près de lui toute une journée. Il amena aussi à Jésus son frère Simon, l’ayant rencontré sur son chemin. Puis, le jour suivant, il revint à son métier, qui était de pêcher le poisson. Mais, quelque temps après, Jésus l’appela à sa familiarité. Etant venu, avec une grande foule, au bord du lac de Génésareth, que l’on appelle aussi mer de Galilée, il entra dans la barque de Simon et d’André, et prit une masse énorme de poisson. Alors André appela Jacques et Jean, qui étaient dans une autre barque ; et ils suivirent le Seigneur : après quoi, de nouveau, ils revinrent à leur métier. Mais bientôt le Seigneur les appela une troisième fois, et cette fois à son discipulat. Se promenant un jour sur les bords du même lac, où André et ses compagnons étaient occupés à pêcher, il leur fit signe de jeter leurs filets, en leur disant : « Suivez-moi, je vous ferai pêcheurs d’hommes ! » Et ils le suivirent, et jamais plus ils ne revinrent à leur métier de pêcheurs. Une quatrième fois encore, du reste, le Seigneur appela André ; ce fut, cette fois, à son apostolat, ainsi que le raconte l’évangéliste saint Marc, en son chapitre troisième. Il appela ceux qu’il s’était choisis, et ils vinrent à lui, et il fit en sorte qu’ils fussent au nombre de douze.

Après l’ascension du Seigneur, les apôtres s’étant séparés, André alla pêcher en Scythie, et Matthieu en Ethiopie. Or les Ethiopiens, refusant d’admettre la prédication de Matthieu, lui arrachèrent les yeux, le lièrent de chaînes, et le jetèrent en prison, avec l’intention de le mettre à mort peu de jours après. Alors un ange apparut à saint André, et lui enjoignit de se rendre en Ethiopie auprès de saint Matthieu. Saint André ayant répondu qu’il ne connaissait pas le chemin, l’ange lui ordonna d’aller au bord de la mer, et, là, d’entrer dans le premier vaisseau qu’il rencontrerait. C’est ce que s’empressa de faire André ; et le vaisseau ne tarda pas à le conduire, avec un vent favorable, jusqu’à la ville où était saint Matthieu. Puis, sous la garde de l’ange, il pénétra dans la prison de l’évangéliste, et, à sa vue, pleura beaucoup et pria. Et voici que le Seigneur, à sa demande, rendit à Matthieu le bienfait de la vue, dont l’avait privé la cruauté des infidèles. Et Matthieu sortit de sa prison, et se rendit à Antioche. Mais André, au contraire, resta en Ethiopie, où les habitants, furieux de l’évasion de son ami, s’emparèrent de lui et le traînèrent par les places, les mains liées. Son sang coulait en abondance : et lui, cependant, il ne cessait pas de prier Dieu pour ses persécuteurs, de telle sorte qu’il finit par les convertir. Et c’est après cela qu’il partit pour la Grèce. — Voilà, du moins, ce que l’on raconte ; mais j’ai, quant à moi, beaucoup de peine à y croire : car le fait de la délivrance et de la guérison de saint Matthieu par saint André impliquerait, — chose bien peu vraisemblable, — que ce grand évangéliste n’aurait pu obtenir, par lui-même, ce que son frère André aurait si facilement obtenu pour lui.

II. Un jeune homme de famille noble avait été converti par saint André et s’était attaché à lui, malgré la défense de ses parents : sur quoi ceux-ci mirent le feu à la maison où il demeurait avec l’apôtre. Et comme déjà la flamme s’élevait, le jeune homme versa sur elle l’eau d’un flacon, et aussitôt le feu s’éteignit. Alors les parents dirent : « Notre fils est devenu sorcier ! » Et, ayant approché une échelle, ils voulurent y monter pour s’emparer de leur fils : mais Dieu les rendit aveugles, de telle façon qu’ils ne pouvaient pas voir les degrés de l’échelle. Et un homme qui passait par là leur cria : « Pourquoi vous épuiser en une tâche vaine ? Ne voyez-vous donc pas que Dieu combat pour eux ? Hâtez-vous de céder, de peur que la colère de Dieu ne tombe sur vous ! » Et beaucoup, voyant cela, crurent au Seigneur. Quant aux parents du jeune homme, ils moururent au bout de cinquante jours.

III. Certaine femme, qui était mariée à un assassin, se trouvait en couches et ne parvenait pas à enfanter. Elle dit alors à sa sœur : « Va invoquer pour moi notre maîtresse Diane ! » Mais, au lieu de Diane, ce fut le diable qui répondit. « Inutile de m’invoquer, dit-il à la sœur, car je ne puis rien pour toi. Va trouver plutôt l’apôtre André : celui-là pourra secourir ta sœur ! » Elle alla donc trouver saint André, et l’amena au lit de sa sœur malade, Et l’apôtre dit à celle-ci : « Tu mérites ta souffrance, car tu t’es mal mariée, tu as mal conçu, et, pour comble, tu as invoqué l’aide des mauvais esprits. Mais repens-toi, crois au Christ, et tu enfanteras ! » Et, en effet, la femme ayant cru, elle mit au monde un enfant mort, et sa douleur cessa.

IV. Un vieillard, nommé Nicolas, vint un jour trouver saint André et lui dit : « Maître, voici que j’ai soixante-dix ans, et jamais je n’ai cessé de m’adonner à la luxure. J’ai cependant admis l’Evangile, et prié Dieu de vouloir bien m’accorder le don de la continence. Mais, invétéré dans le péché, et séduit par de mauvais désirs, au sortir même de tes prédications je retournais aussitôt à mon vice accoutumé. Or, hier, enflammé par la concupiscence, j’ai oublié que je tenais en main l’évangile, et je suis allé dans une maison de débauche. Et voilà que la prostituée s’écrie en m’apercevant : « Sors d’ici, vieillard, sors d’ici, ne me touche pas, et ne tente pas d’entrer dans cette maison : car je vois sur toi des choses merveilleuses, qui me prouvent que tu dois être un messager de Dieu ! » Et moi, stupéfait de ces paroles, je me suis rappelé que je tenais en main l’Evangile. Or, maintenant, saint apôtre de Dieu, je viens à toi pour que ta pieuse prière intercède auprès de Dieu et obtienne mon salut. » Ce qu’ayant entendu, le bienheureux André se mit à pleurer, et il resta en prière depuis la troisième heure jusqu’à la neuvième ; et, quand il se releva, il refusa de manger, disant : « Je ne mangerai pas jusqu’à ce que je sache si le Seigneur a eu pitié de ce pauvre vieillard ! » Et, après qu’il eût jeûné ainsi pendant cinq jours, une voix d’en haut lui dit : « André, tu as obtenu la grâce du vieillard. Mais de même que tu t’es macéré en jeûnant pour lui, de même il doit à son tour jeûner pour mériter son salut. » Et le vieillard fit ainsi : durant six mois il jeûna au pain et à l’eau ; après quoi il s’endormit en paix, plein de bonnes œuvres. Et de nouveau André entendit la voix, qui, cette fois, lui dit : « Ta prière m’a rendu Nicolas, que j’avais perdu ! »

V. Or, comme l’apôtre était dans la ville de Nicée, les habitants lui dirent que, aux portes de la ville, sur le chemin, se tenaient sept démons qui tuaient les passants. Alors l’apôtre, en présence du peuple, ordonna à ces démons de venir vers lui, et aussitôt ils vinrent, sous forme de chiens. Et l’apôtre leur ordonna d’aller dans quelque autre endroit. Sur quoi les démons s’enfuirent. Et les témoins de ce miracle reçurent la foi du Christ. Mais voilà qu’en arrivant aux portes d’une autre ville André rencontra le cadavre d’un jeune homme, qu’on emmenait pour l’ensevelir. Et on lui dit que sept chiens étaient venus la nuit, qui avaient tué ce jeune homme dans son lit. Et l’apôtre, tout en larmes, s’écria : « Je sais, Seigneur, que ce sont les sept démons que j’ai chassés de Nicée ! » Puis il dit au père : « Que me donneras-tu, si je ressuscite ton fils ? » — « Je n’avais rien de plus cher que lui, répondit le père : c’est donc lui que je te donnerai ! » Et, André ayant prié le Seigneur, le jeune homme se releva et le suivit.

VI. Des hommes, au nombre de quarante, venaient par mer vers l’apôtre, afin de recevoir de lui la doctrine de la foi, lorsque le diable souleva une tempête si forte que tous furent noyés. Mais, leurs corps ayant été jetés par les vagues sur le rivage, l’apôtre les ressuscita aussitôt. Et chacun d’eux raconta le miracle qui lui était arrivé. De là vient que, dans une hymne de l’office du saint, nous lisons :

Quaterdenos juvenes,

Submersos maris fluctibus,

Vitæ reddidit usibus.

VII. Ainsi le bienheureux André, s’étant fixé en Achaïe, remplit d’églises toute cette région et amena un grand nombre de ses habitants à la foi du Christ. Il convertit, entre autres, la femme du proconsul Egée, et la régénéra par l’eau sainte du baptême. Mais le proconsul, dès qu’il l’apprit, entra dans la ville de Patras, et ordonna aux chrétiens de sacrifier aux idoles. Alors André, s’avançant vers lui, lui dit : « Toi qui as mérité de devenir juge sur cette terre, tu as le devoir de reconnaître ton juge qui est au ciel, et, l’ayant reconnu, de l’adorer, et, l’ayant adoré, de renoncer complètement au culte des faux dieux ! » Mais Egée lui répondit : « Je vois que tu es cet André qui prêche l’hérésie malfaisante que les princes de Rome ont naguère ordonné d’exterminer ! » Et André : « C’est que les princes de Rome ne savaient pas encore comment le Fils de Dieu a enseigné que vos idoles étaient des démons, dont l’enseignement est fait pour offenser Dieu, de telle sorte que, Dieu les ayant abandonnés, le diable s’empare d’eux et les trompe à loisir, jusqu’au jour où leurs âmes se dépouillent de leur corps et se trouvent nues, ne portant avec elles que leurs péchés. » A quoi Egée : « Votre Jésus, pendant qu’il vous apprenait ces sottises, on l’a attaché à la potence ! » Et André : « C’est pour nous rendre notre salut et non pour racheter sa propre faute qu’il a spontanément subi le supplice de la croix. » Alors Egée : « Comment peux-tu dire qu’il ait subi spontanément le supplice de la croix, tandis que nous savons qu’il a été livré par un de ses disciples, et emprisonné par les Juifs, et crucifié par les soldats ? » Alors André se mit à démontrer, par cinq arguments, que la passion du Christ avait été volontaire, car : 1o le Christ avait prévu sa passion et l’avait prédite à ses disciples, en disant : « Voici que nous montons à Jérusalem, etc. » ; 2o il s’était irrité lorsque Pierre avait exprimé le désir de l’en détourner ; 3o il avait affirmé qu’il avait le pouvoir, à la fois, de souffrir et de ressusciter ; 4o il avait désigné d’avance l’homme qui le livrerait, avait rompu le pain avec lui, et n’avait rien fait pour l’éviter ; 5o enfin il s’était rendu dans l’endroit où il savait que le traître viendrait l’arrêter. Et André ajouta que le mystère de la croix était grand. « Ce n’est pas le moins du monde un mystère, mais un supplice ! — lui répondit Egée. — Et si tu refuses de m’obéir, je te ferai goûter, à toi aussi, de ce même mystère ! » — « Si j’avais peur du supplice de la croix, répondit André, je ne prêcherais pas la gloire de la Croix. Mais d’abord je veux t’apprendre le mystère de la croix, afin que, peut-être, tu consentes à y croire, et à être sauvé ! »

Et il se mit alors à lui exposer le mystère de la rédemption, lui prouvant, par cinq arguments, combien ce mystère était nécessaire et logique, car : 1o le premier homme ayant suscité la mort au moyen d’un objet en bois, qui était l’arbre du bien et du mal, c’était chose nécessaire et logique que le Fils de l’Homme chassât la mort en mourant lui-même sur un objet de bois ; 2o le coupable étant fait de terre immaculée, c’était chose nécessaire et logique que le Rédempteur naquît d’une vierge immaculée ; 3o Adam ayant étendu la main vers le fruit défendu, c’était chose nécessaire et logique que le second Adam étendît sur la croix ses mains immaculées ; 4o Adam ayant goûté, malgré la défense de Dieu, une nourriture délicieuse, c’était chose nécessaire et logique (afin que le contraire chassât le contraire) que Jésus fût nourri de fiel ; 5o Jésus faisant part à l’homme de sa propre immortalité, c’était chose nécessaire et logique qu’il prît, en échange, à l’homme sa mortalité. Car si Dieu n’était pas devenu mortel, l’homme n’aurait pu devenir immortel.

Alors Egée : « Tu iras conter toutes ces sottises à ceux de ta secte ; mais en attendant, tu vas m’obéir, et sacrifier aux dieux tout-puissants ! » Et André : « A Dieu tout-puissant j’offre tous les jours un Agneau sans tache, qui, après qu’il a été mangé par tout le peuple, demeure vivant et tout entier. » Et Egée : « Eh bien, je vais te faire torturer jusqu’à ce que tu m’aies prouvé que tu es capable de réaliser ce miracle ! » Et aussitôt, il le fit emprisonner.

Le lendemain matin, étant monté sur son tribunal, il somma de nouveau André de sacrifier aux idoles, lui disant : « Si tu refuses de m’obéir, je te ferai attacher à cette croix que tu vantes si fort ! » Et il le menaçait encore d’autres supplices ; mais l’apôtre lui répondit : « Ne crains pas d’inventer le supplice qui te paraîtra le plus terrible : car, aux yeux de mon Roi, je serai d’autant plus bienvenu que j’aurai plus souffert patiemment en son nom ! » Alors Egée ordonna à vingt et un hommes de le saisir et de le lier à la croix par les mains et les pieds, afin que son supplice durât plus longtemps.

Et, comme on le conduisait à la croix, une foule s’amassa, disant : « Son sang innocent va périr injustement ! » Mais l’apôtre leur demanda de ne rien faire pour empêcher son martyre. Puis, du plus loin qu’il aperçut la croix, il la salua, disant : « Salut, croix, qui as été sanctifiée par le corps du Christ, et ornée de ses membres comme de pierres précieuses ! Avant que le Seigneur fût attaché sur toi, tu inspirais la peur terrestre ; mais, désormais, tu obtiens l’amour céleste, et l’on te souhaite comme un bienfait. Aussi vais-je à toi assuré et joyeux, pour que tu m’accueilles amicalement, moi, le disciple de Celui qu’on a pendu sur toi : car je t’ai toujours aimée, et ai aspiré à ton embrassement. O bonne croix, ennoblie et embellie par les membres du Seigneur ! Longtemps désirée, constamment aimée, sans cesse recherchée, prends-moi aux hommes et rends-moi à mon Maître, afin que celui-ci, m’ayant racheté par toi, me reçoive de toi ! » Et, disant ces paroles, il se dévêtit, et livra ses vêtements à ses bourreaux, qui l’attachèrent sur la croix comme on le leur avait ordonné. André y resta, vivant, pendant deux jours, et prêcha à une foule de vingt mille personnes. Le troisième jour, cette foule commença à menacer de mort le proconsul Egée, disant que c’était chose abominable de faire souffrir ainsi un saint homme plein de douceur et de piété. Et Egée, effrayé, vint le faire détacher de la croix. Mais André, en l’apercevant, lui dit : « Te voici, Egée ? Que si tu viens pour faire pénitence, tu auras ton pardon ; mais si tu viens pour me faire détacher de la croix, sache que je ne dois pas en descendre vivant ! Et déjà je vois mon Roi qui m’attend aux cieux ! »

Des soldats voulurent le délier, mais ils ne purent pas le toucher, car aussitôt leurs bras retombaient inertes. Et André, voyant que la foule voulait le détacher, fit, sur sa croix, cette prière, qu’a rapportée saint Augustin dans son livre De la Pénitence : « Seigneur, ne permets pas que je descende vivant de cette croix : car il est temps que tu livres mon corps à la terre. Je l’ai porté si longtemps, j’ai tant veillé, et peiné, que je voudrais maintenant être délivré de cette obéissance, et déchargé de ce lourd fardeau. Aussi longtemps que j’ai pu, Père bienfaisant, j’ai résisté aux attaques de mon corps, et, avec ton aide, je l’ai vaincu. Mais maintenant je te demande, comme récompense, de ne plus m’ordonner cette lutte, et de reprendre le dépôt que tu m’as confié. Confie-le maintenant à la terre, pour qu’elle le garde ; et me le rende au jour de la résurrection des corps, afin que, lui aussi, il ait la récompense qu’il a méritée ! Et fais en sorte que je n’aie plus besoin de veiller, et que mon corps ne m’empêche plus de tendre librement vers toi, Source de la vie et des joies éternelles ! »

Quand il eut dit ces paroles, une lumière éblouissante, descendant du ciel, l’entoura pendant une demi-heure, qui le fit invisible ; et, quand cette lumière se dissipa, il rendit l’âme. Maximilla, la femme d’Egée, emporta son corps et l’ensevelit honorablement. Mais Egée, avant de rentrer dans sa maison, fut saisi par un démon et expira dans la rue, en présence de tous.

On a dit aussi que, du tombeau de saint André, se dégageaient une manne en forme de farine et une huile odorante, d’après lesquelles les habitants de la région pouvaient prévoir quelle serait la fécondité de l’année qui venait : car si l’huile coulait abondante, c’était signe que la terre porterait beaucoup de fruits, et inversement. Et cela peut en effet avoir eu lieu jadis ; mais aujourd’hui on admet généralement que le corps du saint n’est plus à Patras, ayant été transporté à Constantinople.

VIII. Certain pieux évêque avait pour saint André une vénération si particulière que, sur le titre de chacun de ses ouvrages, il inscrivait toujours : « En l’honneur de Dieu et de saint André. » Or le vieil ennemi du genre humain, jaloux de la sainteté de cet évêque, concentra sur lui toute sa ruse. Ayant pris la forme d’une femme merveilleusement belle, il vient à l’évêché et demande à se confesser. L’évêque renvoie la femme à son pénitencier, qui a plein pouvoir pour entendre sa confession. Mais la femme répond qu’elle a sur la conscience des secrets qu’elle ne peut révéler qu’à l’évêque lui-même. De sorte que celui-ci la laisse enfin entrer. Et elle : « Par grâce, Seigneur, aie pitié de moi ! Je suis fille d’un roi puissant, qui a voulu me marier à un grand prince ; et je lui ai déclaré que j’avais horreur de tout lit conjugal, ayant dédié pour toujours au Christ ma virginité. Puis, me voyant exposée aux pires supplices si je persistais dans mon refus, j’ai pris le parti de m’enfuir, et me suis réfugiée sous les ailes de votre sainteté, avec l’espoir de trouver auprès de vous un lieu où je puisse me livrer en repos à la contemplation, éviter les naufrages de la vie, et échapper aux rumeurs du monde. » Sur quoi l’évêque, admirant chez une personne aussi noble et aussi belle tant de ferveur et tant d’éloquence, lui répondit avec bonté : « Ma fille, sois sans crainte, car Celui pour l’amour duquel tu as si courageusement dédaigné toi-même et les tiens, celui-là t’accordera dans cette vie le comble de sa grâce et, dans la vie à venir, la plénitude de sa gloire. Et moi, son serviteur, je me mets à ta disposition avec tout ce que j’ai ; et je veux qu’aujourd’hui tu manges à ma table. » Mais elle : « Non, mon père, ne me demande point cela, de peur qu’il n’en résulte quelque méchant soupçon dont l’éclat de ta renommée puisse avoir à souffrir ! » Et l’évêque : « Nous ne serons pas seuls à table, ce qui fait qu’aucun méchant soupçon ne pourra se produire ! »

A table, l’évêque et cette femme s’assirent l’un en face de l’autre ; et il ne cessait point de considérer son visage et d’admirer sa beauté. Et, pendant que ses yeux la fixaient, son âme se blessait : l’antique ennemi de notre race y enfonçait profondément sa flèche. La femme devenait plus belle d’instant en instant ; et déjà l’évêque était sur le point de consentir à commettre avec elle une œuvre illicite dès qu’une occasion s’offrirait à lui, lorsque, tout à coup, un pèlerin se présenta devant la porte, y frappant à grands coups pour être introduit. On refusa de lui ouvrir, mais il se mit à frapper et à crier de plus belle. Enfin l’évêque demanda à la femme si elle ne voyait pas d’empêchement à ce qu’on laissât entrer cet étranger. Et elle : « Qu’on lui propose une question très difficile à résoudre ! S’il la résout, qu’on le fasse entrer ; sinon qu’on le chasse ! » La proposition est adoptée ; et l’on commence à chercher la question que l’on posera. Puis, comme personne ne la trouve, l’évêque dit à la femme : « Personne de nous ne saurait trouver cette question aussi bien que toi, belle dame, qui nous surpasses tous en sagesse et en éloquence ! » Alors la femme : « Demandez-lui ce que Dieu a jamais fait de plus étonnant ! » On transmit la question à l’étranger, qui fit répondre : « C’est la diversité et l’excellence des visages : car, parmi la foule innombrable d’hommes créés ou à créer, depuis le commencement jusqu’à la fin du monde, il n’y en a point deux qui aient le même visage, et cependant Dieu a placé dans chacun de ces visages le siège de tous les sens du corps. » Ce qu’entendant, l’assistance dit : « Voilà une excellente réponse ! » Alors la femme : « Qu’on lui propose une seconde question, plus difficile à résoudre ! Qu’on lui demande en quel lieu la terre est plus haute que tout le ciel ! » Réponse de l’étranger : « C’est dans le ciel empyrée, où réside le corps du Christ. Car ce corps, qui est plus haut que tout le ciel, peut être considéré comme terrestre, puisqu’il est formé de notre chair. » Cette seconde réponse reçoit la même approbation de toute l’assistance. Mais la femme dit : « Avant d’admettre cet homme à la table de l’évêque, qu’on lui pose une troisième question, plus difficile encore ! Qu’on lui demande quelle distance il y a de la terre au ciel ! » A quoi l’étranger fait répondre : « Va plutôt poser cette question à celui qui t’a envoyée ici ! Il connaît, en effet, cette distance mieux que moi, ayant eu à la mesurer quand il est tombé du ciel dans l’abîme. Car l’être qui me pose ces questions n’est pas une femme, mais un diable qui a revêtu la forme d’une femme ! » Et pendant que le messager revenait rapporter cette réponse, à la stupeur de tous, la femme disparut. Aussitôt l’évêque, rentrant en lui-même, se fit d’amers reproches ; et il envoya vite chercher l’étranger ; mais celui-ci avait également disparu. Alors l’évêque convoqua le peuple, lui confessa tout, et lui demanda de commencer des jeûnes et des prières pour que Dieu daignât révéler qui était cet étranger qui l’avait délivré d’un si grand péril. Et, cette nuit-là même, Dieu révéla à l’évêque que c’était saint André qui, pour le sauver, était venu à lui vêtu en pèlerin.

IX. Le préfet d’une ville s’était emparé d’un champ dépendant d’une église de saint André. Sur les prières de l’évêque, il fut aussitôt saisi de fièvres. Il demanda donc à l’évêque de prier pour lui, promettant de restituer le champ s’il recouvrait la santé. Mais lorsqu’il l’eut recouvrée, il s’appropria le champ de nouveau. Alors l’évêque, avant de se mettre en prière, brisa toutes les lampes de l’église, en disant : « Que cette lumière ne se rallume pas aussi longtemps que Dieu ne se sera point vengé de son ennemi, et n’aura point fait rendre à l’église le bien qui lui a été ravi ! » Aussitôt voici le préfet ressaisi de ses fièvres. Il envoie demander à l’évêque de prier pour lui ; et comme l’évêque lui répond qu’il l’a déjà fait, et que Dieu l’a exaucé, il se fait porter chez lui et le contraint à entrer avec lui dans l’église, pour prier de nouveau à son intention. Mais à peine l’évêque a-t-il pénétré dans l’église que le préfet meurt ; et aussitôt le champ est restitué à l’église.

III
SAINT NICOLAS, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
(6 décembre)

La légende de saint Nicolas a été écrite par des docteurs d’Argos, qui est une ville de la Grèce, et de là viendrait, d’après Isidore, le nom d’Argoliques donné aux Grecs. Et l’on dit aussi que cette légende a d’abord été écrite en grec par le patriarche Méthode, puis traduite en latin, avec de nombreuses additions, par le diacre Jean.

I. Nicolas, citoyen de la ville de Patras, était né de parents riches et pieux. Son père s’appelait Epiphane, sa mère Jeanne. Ses parents, après l’avoir enfanté dans la fleur de leur âge, s’abstinrent ensuite de tout contact charnel. Le jour même de sa naissance, Nicolas, comme on le baignait, se dressa et se tint debout dans la baignoire ; et, durant toute son enfance il ne prenait le sein que deux fois par semaine, le mercredi et le vendredi. Dans sa jeunesse, évitant les plaisirs lascifs de ses compagnons, il fréquentait les églises, et retenait dans sa mémoire tous les passages des Saintes Ecritures qu’il y entendait.

A la mort de ses parents, devenu très riche, il chercha un moyen d’employer ses richesses, non pour l’éloge des hommes, mais pour la gloire de Dieu. Or un de ses voisins, homme d’assez noble maison, était sur le point, par pauvreté, de livrer ses trois jeunes filles à la prostitution, afin de vivre de ce que rapporterait leur débauche. Dès que Nicolas en fut informé, il eut horreur d’un tel crime, et, enveloppant dans un linge une masse d’or, il la jeta, la nuit, par la fenêtre, dans la maison de son voisin, après quoi il s’enfuit sans être vu. Et le lendemain l’homme, en se levant, trouva la masse d’or : il rendit grâces à Dieu, et s’occupa aussitôt de préparer les noces de l’aînée de ses filles. Quelque temps après, le serviteur de Dieu lui donna, de la même façon, une nouvelle masse d’or. Le voisin, en la trouvant, éclata en grandes louanges, et se promit à l’avenir de veiller pour découvrir qui c’était qui venait ainsi en aide à sa pauvreté. Et comme, peu de jours après, une masse d’or deux fois plus grande encore était lancée dans sa maison, il entendit le bruit qu’elle fit en tombant. Il se mit alors à poursuivre Nicolas, qui s’enfuyait, et à le supplier de s’arrêter afin qu’il pût voir son visage. Il courait si fort qu’il finit par rejoindre le jeune homme, et put ainsi le reconnaître. Se prosternant devant lui, il voulait lui baiser les pieds ; mais Nicolas se refusa à ses remerciements, et exigea que, jusqu’à sa mort, cet homme gardât le secret sur le service qu’il lui avait rendu.

II. Après cela, l’évêque de la ville de Myre étant mort, tous les évêques de la région se réunirent afin de pourvoir à son remplacement. Il y avait parmi eux un certain évêque de grande autorité, de l’avis duquel dépendait l’opinion de tous ses collègues. Et cet évêque, les ayant tous exhortés à jeûner et à prier, entendit dans la nuit une voix qui lui disait de se poster le matin à la porte de l’église, et de consacrer comme évêque le premier homme qu’il verrait y entrer. Aussitôt il révéla cet avertissement aux autres évêques, et s’en alla devant la porte de l’église. Or, par miracle, Nicolas, envoyé de Dieu, se dirigea vers l’église avant l’aube, et y entra le premier. L’évêque, s’approchant de lui, lui demanda son nom. Et lui, qui était plein de la simplicité de la colombe, répondit en baissant la tête : « Nicolas, serviteur de Votre Sainteté. » Alors les évêques, l’ayant revêtu de brillants ornements, l’installèrent dans le siège épiscopal. Mais lui, dans les honneurs, conservait toujours son ancienne humilité et la gravité de ses mœurs ; il passait ses nuits en prières, macérait son corps, fuyait la société des femmes ; et il était humble dans son accueil, efficace dans sa parole, actif dans ses conseils, sévère dans ses réprimandes. — Une chronique rapporte aussi que saint Nicolas prit part au Concile de Nicée.

III. Un jour, des matelots, se trouvant en péril sur la mer, prièrent ainsi avec des larmes : « Nicolas, serviteur de Dieu, si ce que l’on nous a dit de toi est vrai, fais que nous l’éprouvions à présent ! » Aussitôt quelqu’un apparut devant eux, qui avait la figure du saint, et qui leur dit : « Vous m’avez appelé, me voici ! » Et il se mit à les aider, avec les voiles et les câbles et les autres agrès du bateau ; et, sur-le-champ, la tempête cessa. Ainsi sauvés, ces matelots rentrèrent dans l’église où était Nicolas ; et ils le reconnurent de suite, bien qu’ils ne l’eussent jamais vu. Alors ils le remercièrent de leur délivrance ; mais il leur dit d’en remercier Dieu, le mérite n’en pouvant être attribué qu’à la miséricorde divine et à leur propre foi.

IV. En un certain temps, toute la province du diocèse de saint Nicolas fut frappée d’une terrible famine, à tel point que personne n’avait rien à manger. Là-dessus l’homme de Dieu apprend que des vaisseaux, chargés de grains, stationnent dans le port. Il s’y rend aussitôt et demande aux gens de l’équipage de venir en aide aux affamés, ne serait-ce qu’en leur abandonnant cent muids de grain par vaisseau. Mais eux : « Père, nous ne l’osons pas, car notre cargaison a été mesurée à Alexandrie, et nous devons la livrer tout entière aux greniers impériaux ! » Le saint leur répondit : « Faites pourtant ce que je vous dis, et je vous promets, au nom de Dieu, que les douaniers impériaux ne trouveront aucune diminution dans votre cargaison ! » Et ces hommes firent ainsi ; et, lorsqu’ils furent arrivés à leur destination, ils livrèrent aux greniers impériaux la même quantité de grain qui avait été mesurée à Alexandrie. Ils virent le miracle, le publièrent, et glorifièrent Dieu dans la personne de son serviteur. Or le blé dont ils s’étaient dessaisis fut distribué par Nicolas suivant les besoins de chacun, et de façon si miraculeuse, que non seulement il suffit pendant deux ans à nourrir la région, mais qu’il put encore servir à d’abondantes semailles.

V. Cette région avait autrefois adoré les idoles ; et, au temps même de saint Nicolas, des paysans avaient gardé la coutume de pratiquer certains rites païens, sous un arbre consacré à Diane. Pour mettre fin à cette idolâtrie, le saint fit couper cet arbre. Alors le démon, furieux, prépara une huile contre nature qui avait la propriété de brûler dans l’eau et sur les pierres. Puis, prenant la forme d’une religieuse, il monta dans une barque, accosta des pèlerins qui naviguaient vers saint Nicolas, et leur dit : « Je regrette de ne pas pouvoir vous accompagner auprès du saint homme. Veuillez du moins, en souvenir de moi, enduire de cette huile les murs de son église et de sa maison ! » Mais voici que, la barque du démon s’étant éloignée, les pèlerins virent s’approcher d’eux une autre barque où était Nicolas. Et celui-ci leur dit : « Cette femme, que vous a-t-elle dit et que vous a-t-elle donné ? » Les pèlerins lui racontèrent ce qui s’était passé. Alors il leur dit : « Cette femme n’est pas une religieuse mais l’impudique Diane elle-même ; et, si vous en voulez une preuve, jetez son huile à la mer ! » A peine l’eurent-ils jetée qu’elle s’enflamma, ce qui prouvait bien son caractère contre nature. Et la seconde barque alors disparut ; mais, quand les pèlerins entrèrent dans l’église de saint Nicolas, ils reconnurent en lui l’homme qui la montait.

VI. Certaine nation s’étant révoltée contre l’empire romain, l’empereur envoya contre elle trois princes, Népotien, Ours, et Apilion. Ceux-ci, arrêtés en chemin par un vent contraire, firent relâche dans un port du diocèse de saint Nicolas. Et le saint les invita à dîner chez lui, voulant préserver son peuple de leurs rapines. Or, en l’absence du saint, le consul, s’étant laissé corrompre à prix d’argent, avait condamné à mort trois soldats innocents. Dès que le saint l’apprit, il pria ses hôtes de l’accompagner, et, accourant avec eux sur le lieu où devait se faire l’exécution, il trouva les trois soldats déjà à genoux et la face voilée, et le bourreau brandissant déjà son épée au-dessus de leurs têtes. Aussitôt Nicolas, enflammé de zèle, s’élance bravement sur ce bourreau, lui arrache l’épée des mains, délie les trois innocents, et les emmène, sains et saufs, avec lui. Puis il court au prétoire du consul, et en force la porte, qui était fermée. Bientôt le consul vient le saluer avec empressement. Mais le saint lui dit, en le repoussant : « Ennemi de Dieu, prévaricateur de la loi, comment oses-tu nous regarder en face, tandis que tu as sur la conscience un crime si affreux ? » Et il l’accabla de reproches, mais, sur la prière des princes, et en présence de son repentir, il consentit à lui pardonner. Après quoi les messagers impériaux, ayant reçu sa bénédiction, poursuivirent leur route, et soumirent les révoltés sans effusion de sang ; et ils revinrent alors vers l’empereur, qui leur fit un accueil magnifique.

Mais quelques-uns des courtisans, jaloux de leur faveur, corrompirent le préfet impérial, qui, soudoyé par eux, accusa ces trois princes, devant son maître, du crime de lèse-majesté. Aussitôt l’empereur, affolé de colère, les fait mettre en prison et ordonne qu’on les tue, la nuit, sans les interroger. Informés par leur gardien du sort qui les attend, les trois princes déchirent leurs manteaux et gémissent amèrement ; mais soudain, l’un d’eux, à savoir Népotien, se rappelant que le bienheureux Nicolas a naguère sauvé de la mort, en leur présence, trois innocents, exhorte ses compagnons à invoquer son aide.

Et en effet, sur leur prière, saint Nicolas apparut cette nuit-là à l’empereur Constantin, lui disant : « Pourquoi as-tu fait arrêter injustement ces princes, et les as-tu condamnés à mort tandis qu’ils sont innocents ? Hâte-toi de te lever et fais-les remettre en liberté au plus vite ! Sinon, je prierai Dieu qu’il te suscite une guerre où tu succomberas, et tu seras livré en pâture aux bêtes ! » Et l’empereur : « Qui es-tu donc, toi qui, entrant la nuit dans mon palais, oses me parler ainsi ? » Et lui : « Je suis Nicolas, évêque de la ville de Myre. » Et le saint se montra de la même façon au préfet, qu’il épouvanta en lui disant : « Insensé, pourquoi as-tu consenti à la mise à mort de trois innocents ? Va vite travailler à les faire relâcher ! Sinon, ton corps sera mangé de vers et ta maison aussitôt détruite. » Et le préfet : « Qui es-tu donc, toi qui me fais de telles menaces ? » Et lui : « Sache, dit-il, que je suis Nicolas, évêque de la ville de Myre ! »

L’empereur et le préfet, s’éveillant, se firent part l’un à l’autre de leur songe, et s’empressèrent de mander les trois prisonniers. « Etes-vous sorciers, leur demanda l’empereur pour nous tromper par de semblables visions ? » Ils répondirent qu’ils n’étaient point sorciers, et qu’ils étaient innocents du crime qu’on leur reprochait. Alors l’empereur : « Connaissez-vous, leur dit-il, un homme appelé Nicolas ? » Et eux, en entendant ce nom, levèrent les mains au ciel, et prièrent Dieu que, par le mérite de saint Nicolas, il les sauvât du péril où ils se trouvaient. Et lorsque l’empereur eut appris d’eux la vie et les miracles du saint, il leur dit : « Allez et remerciez Dieu, qui vous a sauvés sur la prière de ce Nicolas ! Mais rendez-lui compte de ma conduite, et portez-lui des présents de ma part ; et demandez-lui qu’il ne me fasse plus de menaces, mais qu’il prie Dieu pour moi et pour mon empire ! » Quelques jours après, les princes vinrent trouver le serviteur de Dieu, et, se prosternant devant lui, et l’appelant le véritable serviteur de Dieu, ils lui racontèrent en détail ce qui s’était passé. Et lui, levant les mains au ciel, il loua Dieu, et renvoya les trois princes chez eux, après les avoir bien instruits des vérités de la foi.

VII. Lorsque le Seigneur voulut rappeler à lui saint Nicolas, celui-ci le pria de lui envoyer ses anges ; et, en voyant venir les anges, il baissa la tête et récita le psaume : In te, Domine, speravi, etc. Puis il rendit l’âme au bruit d’une musique céleste. Cela eut lieu en l’an du Seigneur 313. Il fut enseveli dans une tombe de marbre ; et de sa tête se mit à couler une source d’huile et de ses pieds une source d’eau ; aujourd’hui encore une huile sainte sort de ses membres, qui apporte la santé à bien des malades. Cette huile cessa un jour de couler : cela se produisit lorsque le successeur de saint Nicolas, qui était un homme excellent, se vit chassé de son siège par des envieux. Mais dès que l’évêque fut réinstallé sur son siège, l’huile se remit aussitôt à couler. Longtemps après, les Turcs détruisirent la ville de Myre. Et comme quarante-sept soldats de la ville de Bari passaient par là, quatre moines leur ouvrirent la tombe de saint Nicolas : ils prirent ses os, qui nageaient dans l’huile, et les transportèrent dans la ville de Bari, en l’an du Seigneur 1087.

VIII. Certain homme avait emprunté de l’argent à un Juif, en lui jurant, sur l’autel de saint Nicolas, de le lui rendre aussitôt que possible. Et comme il tardait à rendre l’argent, le Juif le lui réclama : mais l’homme lui affirma le lui avoir rendu. Il fut traîné devant le juge, qui lui enjoignit de jurer qu’il lui avait rendu l’argent. Or l’homme avait mis tout l’argent de sa dette dans un bâton creux, et, avant de jurer, il demanda au Juif de lui tenir son bâton. Après quoi il jura qu’il avait rendu son argent. Et, là-dessus, il reprit son bâton, que le Juif lui restitua sans le moindre soupçon de sa ruse. Mais voilà que le fraudeur, rentrant chez lui, s’endormit en chemin et fut écrasé par un chariot, qui brisa en même temps le bâton rempli d’or. Ce qu’apprenant, le Juif accourut : mais bien que tous les assistants l’engageassent à prendre l’argent, il dit qu’il ne le ferait que si, par les mérites de saint Nicolas, le mort était rendu à la vie : ajoutant que lui-même, en ce cas, recevrait le baptême et se convertirait à la foi du Christ. Aussitôt le mort revint à la vie ; et le Juif reçut le baptême.

Un autre Juif, voyant le pouvoir qu’avait saint Nicolas d’opérer des miracles, plaça dans sa maison une image de ce saint. Et lorsqu’il avait à sortir pour quelque longue absence, il disait à l’image : « Nicolas, je te confie la garde de mes biens ; que si tu ne veilles pas sur eux comme je l’exige, je me vengerai en te rouant de coups ! » Or un jour, en l’absence du Juif, des voleurs arrivent qui emportent tout, ne laissant que l’image. Et le Juif, lorsqu’il se voit dépouillé, dit à l’image : « Seigneur Nicolas, ne t’avais-je pas installé dans ma maison pour garder mes biens ? Pourquoi donc ne l’as-tu pas fait ? C’est toi qui paieras pour les voleurs ! Je vais te rouer de coups : cela refroidira ma rage ! « Et il se mit à frapper cruellement la statue. Alors le saint apparut aux voleurs, qui se partageaient les dépouilles du Juif, et leur dit : « Voyez comme j’ai été battu à cause de vous ! Mon corps en est encore tout bleu ! Allez vite rendre ce que vous avez pris : faute de quoi la colère de Dieu retombera sur vous et vous serez pendus. » Et les voleurs : « Qui es-tu donc, toi qui nous dit tout cela ? » Et lui : « Je suis Nicolas, serviteur du Christ ; et celui qui m’a mis en cet état est le Juif que vous avez volé. » Effrayés, ils courent chez le Juif lui racontent leur vision, apprennent de lui ce qu’il a fait à la statue, lui rendent tous ses biens, et rentrent dans la bonne voie, tandis que le Juif, de son côté, se convertit à la foi chrétienne.

Certain homme célébrait tous les ans, en grande solennité, la fête de saint Nicolas, à l’intention de son fils, qui étudiait les belles-lettres. Or un jour, pendant le repas de la fête, le diable, vêtu en pèlerin, frappe à la porte et demande l’aumône. Le père ordonne aussitôt à son fils de porter une aumône au pèlerin ; et le jeune homme, ne trouvant plus le pèlerin devant la porte, le poursuit jusqu’à un carrefour, où le diable se jette sur lui et l’étrangle. Ce qu’apprenant, le père se lamente, ramène le corps dans sa maison, le place sur son lit, et s’écrie : « Saint Nicolas, est-ce donc ici la récompense des honneurs que je te rends depuis tant d’années ? » Et aussitôt l’enfant, comme se réveillant, ouvre les yeux et se remet sur ses pieds.

IX. Un noble avait prié saint Nicolas de lui faire obtenir un fils, promettant qu’en récompense il se rendrait avec son fils au tombeau du saint et lui offrirait un vase d’or. Le noble obtient un fils et fait faire un vase d’or. Mais ce vase lui plaît tant qu’il le garde pour lui-même et, pour le Saint, en fait faire un autre d’égale valeur. Puis il s’embarque avec son fils pour se rendre au tombeau du saint. En route le père ordonne à son fils d’aller lui prendre de l’eau dans le vase qui d’abord avait été destiné à saint Nicolas. Aussitôt le fils tombe dans la rivière et se noie. Mais le père, malgré toute sa douleur, n’en poursuit pas moins son voyage. Parvenu dans l’église de saint Nicolas, il pose sur l’autel le second vase ; au même instant une main invisible le repousse avec le vase, et le jette à terre : l’homme se relève, s’approche de nouveau de l’autel, est de nouveau renversé. Et voilà qu’apparaît, au grand étonnement de tous, l’enfant qu’on croyait noyé. Il tient en main le premier vase, et raconte que, dès qu’il est tombé à l’eau, saint Nicolas est venu le prendre, et l’a conservé sain et sauf. Sur quoi le père, ravi de joie, offre les deux vases à saint Nicolas.

Un homme riche avait obtenu, grâce à l’intercession de saint Nicolas, un fils qu’il avait appelé Dieudonné. Aussi avait-il construit, en l’honneur du saint, une chapelle dans sa maison, où il célébrait solennellement sa fête tous les ans. Or un jour Dieudonné est pris par la tribu des Agaréniens, et amené en esclavage au roi de cette tribu. L’année suivante, au jour de la Saint-Nicolas, l’enfant, pendant qu’il sert le roi, une coupe précieuse en main, se met à pleurer et à soupirer, en songeant à la douleur de ses parents, et en se rappelant la joie qu’ils éprouvaient naguère à la Saint-Nicolas. Le roi l’oblige à lui confesser la cause de sa tristesse ; puis, l’ayant apprise : « Ton Nicolas aura beau faire, tu resteras ici mon esclave ! » Mais au même instant un vent terrible s’élève, renverse le palais du roi, et emporte l’enfant avec sa coupe, jusqu’au seuil de la chapelle, où ses parents sont en train de célébrer la fête de saint Nicolas. — Mais, d’après d’autres auteurs, cet enfant aurait été de la Normandie, et aurait été ravi par le sultan ; et comme celui-ci, le jour de la Saint-Nicolas, après l’avoir battu, l’avait jeté en prison, voici que l’enfant s’endormit et, à son réveil, se trouva ramené dans la chapelle de ses parents.

IV
SAINTE LUCIE, VIERGE ET MARTYRE
(13 décembre)

Lucie, vierge syracusaine de famille noble, voyant se répandre à travers toute la Sicile la gloire de sainte Agathe, se rendit au tombeau de cette sainte, en compagnie de sa mère Euthicie, qui, depuis quatre ans déjà, souffrait d’un flux de sang incurable. Les deux femmes arrivèrent à l’église pendant la messe, et au moment où on lisait le passage de l’Evangile qui raconte la guérison miraculeuse, par Jésus, d’une femme atteinte d’un flux de sang. Alors Lucie dit à sa mère : « Si tu crois à ce qu’on vient de lire, tu dois croire aussi qu’Agathe est maintenant en présence de Celui pour le nom de qui elle a subi le martyre. Et si tu crois cela, tu retrouveras la santé en touchant le tombeau de la sainte ! » Aussitôt, tous s’écartant pour leur livrer passage, la mère et la fille s’approchèrent du tombeau, et se mirent à prier. Et voici que la jeune fille tomba soudain endormie, et eut un rêve où elle vit sainte Agathe debout au milieu des anges, toute parée de pierreries, et lui disant : « Ma sœur Lucie, vierge consacrée à Dieu, pourquoi me demandes-tu une chose que tu peux toi-même accorder sur-le-champ à ta mère ? Vois, ta foi l’a guérie ! » Et Lucie, s’éveillant, dit à sa mère : « Ma mère, tu es guérie ! Mais au nom de celle aux prières de qui tu dois ta guérison, je te prie de me délier désormais de mes fiançailles, et de distribuer aux pauvres la dot que tu me destinais ! » Sa mère lui répondit : « Attends plutôt de m’avoir fermé les yeux, et tu feras ensuite ce que tu voudras de nos biens ! » Mais Lucie : « Ce que tu donnes en mourant, dit-elle, tu le donnes parce que tu ne peux pas l’emporter avec toi. Mais, si tu le donnes de ton vivant, tu en auras la récompense là-haut ! »

De retour chez elles, Lucie et sa mère commencèrent à distribuer, peu à peu, tous leurs biens aux pauvres. Et le fiancé de Lucie, l’ayant appris, en demanda compte à la nourrice de la jeune fille. Cette femme, en personne rusée, lui répondit que Lucie avait trouvé une propriété meilleure, qu’elle voulait l’acquérir, et que c’était pour cela qu’elle vendait une partie de ses biens. Et lui, dans sa sottise, il crut à un commerce matériel, et se mit à les encourager dans la vente de leurs biens. Mais quand tout fut vendu et qu’on sut que tout était allé aux pauvres, le fiancé, furieux, porta plainte devant le consul Paschase, disant que Lucie était chrétienne et n’obéissait pas aux lois impériales.

Paschase, l’ayant aussitôt mandée, lui enjoignit de sacrifier aux idoles. Mais Lucie lui répondit : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est de visiter les pauvres et de les aider dans leurs besoins. Et comme je n’ai plus rien à offrir, je vais m’offrir moi-même au Seigneur ! » Et Paschase : « Ce sont là des paroles bonnes à dire à des sots de ton espèce ; mais à moi, qui garde les décrets de mes maîtres, tu les dis en vain ! » Et Lucie : « Tu gardes, toi, les décrets de tes maîtres, et moi je veux garder la loi de mon Dieu. Tu crains tes maîtres, et moi je crains Dieu. Tu évites de les offenser, et moi j’évite d’offenser Dieu. Tu désires leur plaire, et moi je désire plaire au Christ. Fais donc ce que tu jugeras t’être utile, et moi je ferai ce que je jugerai m’être utile ! » Alors Paschase : « Tu as dépensé ton patrimoine avec des corrupteurs, et voilà pourquoi tu parles en prostituée ! » Mais Lucie : « Mon patrimoine, je l’ai placé en lieu sûr ; et jamais n’ai admis auprès de moi des corrupteurs, ni du corps, ni de l’âme. » Paschase lui dit : « Qui sont donc ces corrupteurs du corps et de l’âme ? » Et Lucie répondit : « Les corrupteurs de l’âme, c’est vous, qui engagez les âmes à se détourner de leur créateur ; quant aux corrupteurs du corps, ce sont ceux qui conseillent de préférer le plaisir corporel aux fêtes éternelles. » Et Paschase : « Tes paroles (verba) cesseront bien quand nous en viendrons à te rouer de coups (verbera) ! » Et Lucie : « Les paroles de Dieu ne cesseront jamais. » Et Paschase : « Prétends-tu être Dieu ? » Lucie répondit : « Je suis la servante de Dieu, qui a dit : « Quand vous serez en face des rois et des princes, etc. » Et Paschase : « Prétends-tu donc avoir en toi le Saint-Esprit ? » Et Lucie : « Celui qui vit dans la chasteté, celui-là est le temple du Saint-Esprit ! » Et Paschase : « Alors je te ferai conduire dans une maison de débauche. Ton corps y sera violé, et tu perdras ton Saint-Esprit ! » Mais Lucie : « Le corps n’est souillé que si l’âme y consent ; et si, malgré moi, on viole mon corps, ma chasteté s’en trouvera doublée. Or jamais tu ne pourras contraindre ma volonté. Et quant à mon corps, le voici, prêt à tous les supplices ! Qu’attends-tu ? Fils du diable, commence à satisfaire ton désir malfaisant ! »

Alors Paschase fit venir des proxénètes, et leur dit : « Invitez tout le peuple à jouir de cette femme, et qu’on use de son corps jusqu’à ce que mort s’ensuive ! » Mais quand les proxénètes voulurent l’entraîner, l’Esprit-Saint la rendit si pesante qu’en aucune façon ils ne purent la mouvoir. Et Paschase fit venir mille hommes, et lui fit lier les pieds et les mains ; mais on ne parvenait toujours pas à la soulever. Il fit venir mille paires de bœufs, mais la vierge continua à rester immobile. Il fit venir des mages ; mais leurs incantations restèrent sans effet. Alors il dit : « Quel est donc ce maléfice, qui permet à une jeune fille de ne pas pouvoir être soulevée par un millier d’hommes ? » Et Lucie lui répondit : « Ce n’est pas un maléfice, mais un bienfait du Christ. Et tu aurais beau ajouter encore dix mille hommes, ils ne parviendraient pas à me faire bouger. » Paschase s’imagina alors, suivant l’invention de quelqu’un, que l’urine détruisait les maléfices, et il la fit asperger d’urine bouillante : mais cela encore fut inutile. Alors le consul, exaspéré, fit allumer autour d’elle un grand feu, et ordonna de jeter sur elle de la poix, de la résine, et de l’huile bouillante. Et Lucie dit : « Dieu m’a accordé de supporter ces délais, dans mon martyre, afin d’ôter aux croyants la peur de la souffrance et aux non-croyants le moyen de blasphémer ! »

Les amis de Paschase, le voyant devenir sans cesse plus furieux, enfoncèrent une épée dans la gorge de la sainte ; mais elle, loin d’en perdre la parole, elle dit : « Je vous annonce que la paix est rendue à l’Eglise ! Aujourd’hui même, Maximien est mort et Dioclétien a été chassé du trône. Et de même que Dieu a accordé pour protectrice à la ville de Catane ma sœur Agathe, de même il vient de m’autoriser à être auprès de lui la protectrice de la ville de Syracuse. » Et, en effet, pendant qu’elle parlait encore, voici que des envoyés de Rome vinrent saisir Paschase pour l’emmener, prisonnier, devant le Sénat : car celui-ci avait appris qu’il s’était rendu coupable de déprédations sans nombre dans toute la province. Il fut donc conduit à Rome, déféré au Sénat, convaincu de crime, et puni de la peine capitale. Quant à la vierge Lucie, elle ne bougea pas du lieu où elle avait souffert, et elle resta en vie jusqu’à l’arrivée de prêtres qui lui apportèrent la sainte communion ; et toute la foule y assista pieusement. C’est dans le même lieu qu’elle fut enterrée, et que fut construite une église en son honneur. Son martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 310.

V
SAINT THOMAS, APÔTRE
(21 décembre)

I. Thomas l’apôtre, pendant qu’il était à Césarée, le Seigneur lui apparut et lui dit : « Le roi de l’Inde Gondofer a envoyé son prévôt Abbanes à la recherche d’un homme habile dans l’art de l’architecture. Viens, et je te présenterai à lui ! » Et Thomas lui dit : « Seigneur je suis prêt à aller partout où tu m’enverras ! » Et Dieu lui dit : « Va donc en paix, car je serai ton gardien ! Et quand tu auras converti l’Inde, tu viendras à moi avec la palme du martyre ! » Puis comme le prévôt marchait dans le Forum, le Seigneur lui dit : « Que cherches-tu, jeune homme ? » Abbanes répondit : « Mon maître m’a envoyé ici afin que j’engage à son service d’habiles architectes, car il veut se faire construire un palais à la manière romaine. » Alors le Seigneur lui présenta Thomas, en lui assurant qu’il était très habile dans l’art de l’architecture.

Le vaisseau qui conduisait le prévôt et Thomas fit escale dans une ville où un roi célébrait les noces de sa fille. Ce roi ayant ordonné que la ville entière assistât à la fête, Thomas et Abbanes furent forcés d’y assister. Mais Thomas ne mangeait rien, et gardait les yeux levés vers le ciel. Or le sommelier, voyant que l’apôtre ne mangeait ni ne buvait, le frappa sur la joue. Et l’apôtre lui dit : « Mieux vaut pour toi que tu sois puni sur-le-champ d’une peine passagère, et que dans la vie future ton acte te soit pardonné. Sache donc que, avant que je me lève de cette table, la main qui m’a frappé sera apportée ici par des chiens ! » Et en effet, le sommelier étant sorti pour puiser de l’eau, un lion se jeta sur lui et le tua ; et les chiens déchirèrent son corps, et l’un d’eux apporta sa main droite dans la salle du festin. Cette vengeance est blâmée par saint Augustin dans son livre contre Faust, et déclarée apocryphe ; d’où vient que beaucoup tiennent la légende pour suspecte. Mais revenons à notre récit.

Sur la demande du roi, l’apôtre bénit l’époux et l’épouse, disant : « Seigneur, donne à ces jeunes gens l’appui de ta droite, et sème dans leurs âmes la semence de vie ! » Et quand l’apôtre fut parti, le jeune homme trouva dans sa main une branche de palmier toute chargée de dattes. Et, ayant mangé de ces dattes, l’époux et l’épouse eurent tous deux le même rêve. Ils virent un roi, paré de diamants, qui les embrassait et leur disait : « Mon apôtre vous a bénis afin que vous participiez à la vie éternelle. »

Ils se réveillèrent, et se racontèrent l’un à l’autre leur rêve. Et voici que l’apôtre Thomas leur apparut dans leur chambre et leur dit : « Mon Roi s’est montré à vous tout à l’heure, et me conduit à présent ici, malgré les portes fermées, pour que, fortifiés par ma bénédiction, vous gardiez la pureté du corps, qui est la reine de toutes les vertus, et qui mène au salut éternel. La virginité est la sœur des anges, la possession de tous biens, la victoire sur les passions, le trophée de la foi, la défaite des démons, le gage des joies éternelles. Mais, au contraire, de la volupté naît la corruption, de la corruption naît la pollution, et de la pollution naît la perdition. » Et, au moment où l’apôtre leur parlait ainsi, deux anges leur apparurent, qui leur dirent : « Dieu nous envoie à vous pour vous servir de gardiens, et, si vous observez bien l’enseignement de l’apôtre, pour Lui transmettre tous vos vœux. » Puis l’apôtre les baptisa et les instruisit dans la foi. Et, longtemps après, l’épouse, qui s’appelait Pélagie, subit le martyre, et l’époux, nommé Denis, fut ordonné évêque de cette même ville.

II. Poursuivant leur voyage, l’apôtre et Abbanes parvinrent à la cour du roi de l’Inde. Thomas fit le dessin d’un palais admirable, et le roi lui donna un grand trésor afin qu’il pût diriger la construction du palais ; après quoi ce roi partit pour une autre province ; et l’apôtre distribua au peuple tout l’argent qu’il avait reçu de lui. Pendant les deux ans que dura l’absence du roi, l’apôtre ne fit que prêcher, et convertit à la foi une foule innombrable. Mais le roi, à son retour, ayant appris la conduite de Thomas, le jeta en prison ainsi qu’Abbanes, avec le projet de les faire brûler vifs. Là-dessus le frère du roi, nommé Gad, mourut, et l’on s’apprêta à lui faire de somptueuses funérailles. Or voici que, le quatrième jour de sa mort, il ressuscita, à la stupeur et à l’épouvante de tous ; et il dit à son frère : « Frère, l’homme que tu veux faire écorcher et brûler vif est un ami de Dieu, et tous les anges sont ses serviteurs. Ces anges m’ont conduit au paradis, où ils m’ont montré un palais merveilleux, fait d’or, d’argent, et de pierres précieuses, et ils m’ont dit : « Ceci est le palais que Thomas avait construit à ton frère. Mais ton frère s’en est rendu indigne. Que si tu veux l’habiter à sa place, nous demanderons à Dieu de te ressusciter pour que tu rachètes ce palais à ton frère, en lui rendant l’argent qu’il s’imagine avoir perdu ! » Puis, ayant ainsi parlé, Gad courut à la prison de l’apôtre, fit tomber ses chaînes, et le supplia d’accepter un manteau précieux. Mais l’apôtre lui dit : « Ignores-tu donc que ceux qui aspirent au pouvoir céleste ne désirent rien des choses terrestres ? » Et, comme l’apôtre sortait de la prison, le roi vint au-devant de lui, se jeta à ses pieds, et lui demanda pardon. Et l’apôtre lui dit : « Crois dans le Christ et fais-toi baptiser, afin de participer au royaume éternel ! » Le frère du roi lui dit : « J’ai vu le palais que tu as construit pour mon frère, et j’ai obtenu la permission de l’acquérir. » Et l’apôtre : « Cela dépend de ton frère. » Et le roi : « Que ce palais soit pour moi, et que l’apôtre en construise un autre pour toi, ou bien encore, si c’est impossible, nous habiterons celui-là en commun ! » Et l’apôtre leur dit : « Il y a, dans le ciel, d’innombrables palais, préparés depuis l’origine des temps, et qui s’acquièrent par la foi et l’aumône. Et quant à vos richesses, elles peuvent bien vous précéder dans ce palais, mais elles ne peuvent absolument pas vous y suivre ! »

III. Un mois après, l’apôtre fit rassembler tous les pauvres de la région ; et, quand tous furent rassemblés, il fit sortir de la foule les malades, les infirmes, et les faibles. Alors il pria sur eux, et ceux d’entre eux qui avaient reçu la foi répondirent amen. Alors une grande lumière descendit du ciel et se répandit sur l’apôtre et sur ces pauvres gens ; et, quand elle fut dissipée, l’apôtre dit : « Relevez-vous : c’est mon Maître qui est venu, pareil à la foudre, et qui vous a guéris ! » Et, en effet, ils furent tous guéris ; et, se relevant, ils glorifièrent Dieu et l’apôtre. Alors celui-ci se mit à les instruire, leur exposant les douze degrés de la vertu. Le premier degré est de croire en un Dieu unique d’essence en triple personne. Et l’apôtre leur expliqua, par trois exemples sensibles, comment une même essence pouvait avoir trois personnes : 1o la sagesse dans l’homme est une, et cependant elle est formée de l’intelligence, de la mémoire, et de l’imagination ; 2o une vigne est formée de trois éléments, le bois, les feuilles et les fruits, dont l’ensemble ne forme qu’une seule vigne ; 3o une tête contient quatre sens, la vue, le goût, l’ouïe et l’odorat. Le second degré de la vertu consiste à recevoir le baptême ; le troisième à s’abstenir de la luxure ; le quatrième à éviter l’avarice ; le cinquième à éviter la gourmandise ; le sixième à faire pénitence ; le septième à persévérer dans le bien ; le huitième à pratiquer l’hospitalité ; le neuvième à rechercher ce que Dieu veut que l’on fasse ; le dixième à rechercher ce que Dieu veut qu’on ne fasse pas ; le onzième à aimer amis et ennemis ; le douzième à veiller jour et nuit pour ne pas s’écarter de tous ces principes. Ainsi prêcha l’apôtre ; et, quand il eut fini, il baptisa neuf mille hommes, sans compter les enfants et les femmes.

IV. Thomas alla ensuite dans l’Inde Supérieure, où il se signala par d’innombrables miracles. Il convertit une certaine Sintice, qui était amie de Migdomie, femme d’un parent du roi de la contrée. Et Migdomie fut prise du désir de voir l’apôtre. Sur le conseil de Sintice, elle ôta ses riches vêtements, et se mêla à la foule des pauvres que l’apôtre instruisait. Or l’apôtre était en train de prêcher la misère de cette vie hasardeuse et fugitive ; et il engageait ses auditeurs à recevoir la parole de Dieu, comparant celle-ci 1o à un collyre, parce qu’elle illumine les yeux de notre âme ; 2o à un emplâtre, parce qu’elle guérit les plaies de nos péchés ; 3o à une nourriture, parce qu’elle nous alimente des choses célestes. Et Migdomie, ayant entendu l’apôtre, reçut la foi, et, depuis lors, eut horreur de la couche de son mari. Celui-ci, dont le nom était Carisius, porta plainte au roi, et fit jeter l’apôtre en prison. Alors Migdomie vint le trouver dans sa prison, et lui demanda pardon d’être la cause de son incarcération ; mais l’apôtre, la consolant avec bonté, lui dit qu’il était heureux de souffrir tout cela. Cependant Carisius pria le roi d’envoyer la reine, sœur de sa femme, auprès de celle-ci, pour essayer de la ramener à lui. Mais la reine fut convertie par celle qu’elle voulait pervertir ; et, à la vue des miracles de l’apôtre, elle dit : « Maudits soient ceux qui refusent de croire, en présence de tant de signes et d’œuvres ! » Quand elle revint près de son mari, celui-ci lui dit : « Pourquoi es-tu restée si longtemps absente ? » Et la reine lui répondit : « Je croyais que Migdomie était folle, mais elle est au contraire très sage, et, en me conduisant à l’apôtre de Dieu, elle m’a fait connaître le chemin de la vérité ; ceux là seuls sont fous qui refusent de croire au Christ ! » Et, depuis lors, elle refusa de s’accoupler avec son mari. Et, le roi stupéfait, dit à son beau-frère : « En voulant te ramener ta femme, j’ai perdu la mienne ; elle est même devenue pire pour moi que la tienne pour toi ! » Et il se fit amener l’apôtre, les mains liées, et le somma de faire en sorte que sa femme et sa belle-sœur reprissent la vie conjugale. Alors l’apôtre lui démontra que, aussi longtemps que son beau-frère et lui persisteraient dans l’erreur, leurs femmes auraient le devoir de ne pas reprendre la vie conjugale. « Toi qui es roi, lui dit-il, tu tiens à ne pas avoir des serviteurs impurs, mais, au contraire à avoir des serviteurs purs. A plus forte raison Dieu aime à avoir des serviteurs chastes et purs. Il aime, dans ses serviteurs, ce que tu aimes dans les tiens. Comment ! J’ai édifié une haute tour, et tu me dis, à moi qui l’ai édifiée, de la détruire ? J’ai fait surgir une source du sol, et tu me dis de la faire tarir ? »

Alors le roi, furieux, fit apporter des lames de fer rougies au feu, et ordonna à l’apôtre de mettre sur elles ses pieds nus. Mais aussitôt, sur un signe de Dieu, une source jaillit du sol et refroidit le fer. Puis le roi, conseillé par son beau-frère, le fit plonger dans une fournaise ardente ; mais celle-ci s’éteignit aussitôt, et l’apôtre en sortit, le lendemain, sain et sauf. Et Carisius dit au roi : « Ordonne-lui de sacrifier au dieu du soleil, afin qu’il encoure la colère de son dieu, qui le protège ! » Le roi suivit son conseil, mais Thomas lui dit : « Tu t’imagines que, comme le dit ton beau-frère, mon Dieu se fâchera contre moi, si j’adore le tien ; mais c’est plutôt contre ton dieu qu’il se fâchera, et il le détruira au moment où je l’adorerai. Si donc mon Dieu ne détruit pas le tien au moment où je l’adorerai, je consentirai à lui sacrifier ; mais si mon Dieu détruit le tien, promets-moi que tu croiras en lui ! » Et le roi dit : « Tu oses encore me traiter comme si j’étais ton égal ! » Alors l’apôtre ordonna en hébreu au démon qui était dans l’idole de détruire celle-ci aussitôt qu’il fléchirait les genoux devant elle. Puis, fléchissant les genoux, il dit : « J’adore, mais non pas cette idole, j’adore, mais non pas ce métal, j’adore, mais non pas ce simulacre : j’adore mon maître Jésus-Christ, au nom duquel je t’ordonne, démon de cette idole, de la détruire aussitôt ! » Et aussitôt l’idole fondit comme de la cire. Sur quoi tous les prêtres poussèrent des mugissements, et le grand prêtre du temple, levant son épée, transperça l’apôtre, en disant : « Je venge l’injure faite à mon dieu ! » Et le roi et Carisius s’enfuirent, voyant que le peuple voulait venger l’apôtre et brûler vif le grand prêtre. Mais les chrétiens enlevèrent le corps, et l’ensevelirent solennellement.

Longtemps après, vers l’an du Seigneur 230, le corps de l’apôtre fut transporté par l’empereur Alexandre, sur la prière des Syriens, dans la ville d’Edesse, qu’on appelait autrefois Ragès des Mèdes. Or, c’est une ville où ne peut vivre aucun hérétique, aucun juif, aucun païen, et où aucun tyran ne peut faire le mal, parce que jadis un roi de cette ville, nommé Abgar, a eu l’honneur de recevoir une lettre écrite de la propre main de Notre-Seigneur. Et, en effet, si quelque mal est tenté contre cette ville, un enfant, debout sur la porte, lit la lettre du Seigneur, et aussitôt les méchants sont mis en fuite ou font pénitence.

V. Dans sa Vie et mort des Saints, Isidore dit de saint Thomas : « Thomas, disciple du Christ, et qui ressemblait au Sauveur, fut incrédule en entendant, mais crut dès qu’il vit. Il prêcha l’Evangile aux Parthes, aux Mèdes, aux Perses, aux Hircaniens, et aux habitants de la Bactriane. Abordant à la plage de l’Orient et pénétrant jusqu’aux nations de l’intérieur, il y poursuivit sa prédication jusqu’au jour de son martyre. Il mourut transpercé d’un coup de lance. » Et Chrysostome dit aussi que Thomas parvint jusqu’aux régions des Rois Mages, qui jadis étaient venus adorer le Christ, qu’il les baptisa, et fit d’eux des soutiens de la foi chrétienne.

VI
LA NATIVITÉ DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST
(25 décembre)

On n’est pas d’accord sur la date de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la chair. Les uns disent qu’elle a eu lieu 5.228 ans après la naissance d’Adam, d’autres qu’elle a eu lieu 5.900 ans après cette naissance. C’est Méthode qui a fixé, le premier, la date de 6.000 ans : mais il l’a trouvée plutôt par inspiration mystique que par calcul chronologique. On sait, en tout cas, que la naissance du Christ a eu lieu sous l’empereur Octave, qui s’appelait aussi César, du nom de son oncle Jules César, et Auguste, parce qu’il avait « augmenté » la république romaine. Et au moment où le Fils de Dieu est né dans la chair, une paix universelle régnait dans le monde, réuni tout entier sous l’autorité pacifique de l’empereur romain.

Donc César Auguste, étant maître du monde, voulut savoir combien il possédait de provinces, de villes, de forteresses, de villages et d’hommes ; en conséquence de quoi il décida que tous les hommes de son empire eussent à se rendre dans la ville ou le village d’où ils étaient originaires, et à remettre au gouverneur de la province un denier d’argent, en signe de soumission à l’empire romain. Et c’est ainsi que Joseph, qui était de la race de David, partit de Nazareth pour se rendre à Bethléem, où l’appelait le recensement. Et comme le temps approchait où la Vierge Marie allait être délivrée, et comme Joseph ne savait pas quand il pourrait être de retour, il l’emmena à Bethléem, ne voulant point remettre entre des mains étrangères le trésor que Dieu lui avait confié. Le Livre de l’Enfance du Sauveur raconte, à ce propos, qu’en approchant de Bethléem la Vierge vit une partie du peuple qui se réjouissait, et une partie qui gémissait. Et l’ange lui expliqua la chose en lui disant : « La partie qui se réjouit est le peuple des Gentils, qui va être admis à la béatitude éternelle. La partie qui gémit est le peuple des Juifs, car Dieu va le réprouver suivant ses mérites. »

Puis Joseph et Marie vinrent à Bethléem ; et comme, étant pauvres, ils ne pouvaient pas trouver de place dans les auberges, ils durent s’installer dans un passage commun, ou abri, qui, d’après l’Histoire scholastique, se trouvait entre deux maisons, et servait de lieu de réunion aux habitants de Bethléem, ou encore de refuge contre les intempéries de l’air. Là, Joseph installa une crèche pour son bœuf et son âne ; ou bien encore l’étable s’y trouvait déjà, construite à l’usage des paysans qui venaient au marché. Et c’est là que, à minuit, la Vierge mit au jour son fils, et le déposa dans la crèche, sur du foin : lequel foin fut plus tard emporté à Rome par sainte Hélène ; et l’on dit que ni le bœuf ni l’âne n’osaient y toucher.

Notons, à ce sujet, que tout fut miraculeux dans cette naissance du Christ. En premier lieu, c’est chose miraculeuse que la mère du Christ ait été vierge, après comme avant la naissance de son fils. Et sa virginité, qui nous est attestée par les prophètes et les évangélistes, se trouve encore prouvée par un miracle que nous raconte le pape Innocent III. Pendant les douze ans qu’avait duré la paix du monde, on avait construit à Rome un temple de la Paix, où l’on avait placé une statue de Romulus. Et l’oracle d’Apollon, consulté, avait déclaré que cette statue et le temple resteraient debout jusqu’au jour où une vierge enfanterait un fils. On en avait conclu que le temple serait éternel, et l’on était allé jusqu’à inscrire sur le fronton : « Temple éternel de la Paix ». Or, la nuit de la naissance de Notre-Seigneur, ce temple s’écroula de fond en comble ; et c’est sur son emplacement que s’élève aujourd’hui l’église de Sainte-Marie la Neuve.

Non moins miraculeuses sont toutes les autres circonstances de la Nativité. Nous savons, par exemple, qu’elle fut révélée à toutes les catégories des créatures, depuis les pierres, qui occupent le bas de l’échelle, jusqu’aux anges, qui en occupent le sommet.

1o La Nativité fut révélée aux créatures inanimées. On a vu déjà, par l’exemple ci-dessus, qu’elle se révéla aux pierres d’un temple de Rome. On sait, en outre, que, la nuit de la Nativité, les ténèbres de la nuit se changèrent en une lumière de plein jour. A Rome, l’eau d’une source se changea en huile, et coula ainsi jusque dans le Tibre : or, la Sibylle avait prophétisé que le Sauveur du monde naîtrait lorsque jaillirait une source d’huile. Le même jour, des mages qui priaient sur une montagne virent apparaître une étoile qui avait la forme d’un bel enfant, portant une croix de feu au-dessus de la tête. Et elle dit aux mages d’aller en Judée, où ils trouveraient un enfant nouveau-né. Le même jour, trois soleils apparurent à l’Orient, qui finirent par se fondre en un seul : symbole évident de la sainte Trinité. Enfin voici ce que nous raconte le pape Innocent III : « Pour récompenser Octave d’avoir donné la paix au monde, le Sénat voulait l’adorer comme un dieu. Mais le prudent empereur, se sachant mortel, ne voulut point se parer du titre d’immortel avant d’avoir demandé à la Sibylle si le monde verrait naître, quelque jour, un homme plus grand que lui. Or, le jour de la Nativité, comme la Sibylle était seule avec l’empereur, elle vit apparaître, en plein midi, un cercle d’or autour du soleil ; et au milieu du cercle se tenait une vierge, d’une beauté merveilleuse, portant un enfant sur son sein. La Sibylle montra ce prodige à César, et l’on entendit une voix qui disait : « Celle-ci est l’autel du ciel ! » (ara cœli). Et la Sibylle lui dit : « Cet enfant sera plus grand que toi ! » Aussi la chambre où eut lieu ce miracle a-t-elle été consacrée à la sainte Vierge ; et c’est sur son emplacement que s’élève aujourd’hui l’église de Sainte-Marie Ara Cœli. » Cependant d’autres historiens racontent le même fait d’une manière un peu différente. Suivant eux, Auguste, étant monté au Capitole, et ayant demandé aux dieux de lui faire savoir qui régnerait après lui, entendit une voix qui lui disait : « Un enfant éthéré, Fils du Dieu vivant, né d’une vierge sans tache. » Et c’est alors qu’Auguste aurait élevé cet autel, au-dessous duquel il aurait inscrit : « Ceci est l’autel du Fils du Dieu vivant ! »

2o La Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent l’existence et la vie, comme les plantes et les arbres. En effet, dans la nuit de la naissance du Sauveur, les vignes d’Engade fleurirent, fructifièrent et produisirent leur vin.

3o La Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent l’existence, la vie et le sentiment, c’est-à-dire aux animaux. En effet Joseph, en partant pour Bethléem, avait emmené avec lui un bœuf et un âne : le bœuf, peut-être, pour le vendre et pour avoir de quoi payer le denier du cens ; l’âne, sans doute, pour servir à porter la Vierge Marie. Or le bœuf et l’âne, reconnaissant miraculeusement le Seigneur, s’agenouillèrent devant lui, et l’adorèrent.

4o La Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent l’existence, la vie, le sentiment et la raison, c’est-à-dire aux hommes. En effet, dans l’heure même où elle eut lieu, des bergers veillaient auprès de leurs troupeaux, chose qu’ils faisaient deux fois par an, dans la nuit la plus courte et dans la nuit la plus longue de l’année ; car c’était l’usage des nations antiques de veiller dans les deux nuits des solstices, l’été vers le jour de la Saint-Jean, et, l’hiver, dans la nuit de Noël. A ces bergers, donc, un ange apparut qui leur annonça la naissance du Sauveur et leur enseigna le moyen d’arriver jusqu’à lui. Et ils entendirent une foule d’anges qui chantaient : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, » etc. D’une autre façon encore, la Nativité se révéla par les sodomites, qui tous, cette nuit-là, périrent, dans le monde entier. Ce à propos de quoi saint Jérôme nous dit : « Une telle lumière s’éleva, cette nuit-là, qu’elle éteignit tous ceux qui se livraient à ce vice. » Et saint Augustin dit que Dieu ne pouvait pas s’incarner dans la nature humaine aussi longtemps qu’existait, dans cette nature, un vice contre nature.

5o Enfin la Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent l’existence, la vie, le sentiment, la raison, et la connaissance, c’est-à-dire aux anges : car ce sont les anges eux-mêmes, qui, ainsi qu’on vient de le voir, ont annoncé aux bergers la naissance du Christ.

Restent à définir les divers objets en vue desquels a eu lieu l’incarnation de Notre-Seigneur.

1o Elle a eu lieu, d’abord, pour la confusion des démons. Saint Hugues, abbé de Cluny, la veille de Noël, vit la sainte Vierge, tenant son fils sur son sein, et disant : « Voici venir le jour où vont être renouvelés les oracles des prophètes ! Où est désormais l’ennemi qui, jusqu’ici, prévalait contre les hommes ? » A ces mots, le diable sortit de terre, pour démentir les paroles de Notre Dame : mais son iniquité se trouva en défaut, car il eut beau parcourir tout le couvent ; ni à la chapelle, ni au réfectoire, ni au dortoir, ni dans la salle du chapitre, aucun moine ne se laissa détourner de son devoir. D’après Pierre de Cluny, l’enfant, dans la vision de Saint Hugues, aurait dit à sa mère : « Où est maintenant la puissance du diable ? » Sur quoi le diable, sortant de terre, aurait répondu : « Je ne puis pas, en effet, pénétrer dans la chapelle, où l’on chante tes louanges ; mais le chapitre, le dortoir et le réfectoire me restent ouverts ! » Or voici que la porte du chapitre se serait trouvée trop étroite pour lui, la porte du dortoir trop basse, la porte du réfectoire obstruée d’obstacles infranchissables, lesquels n’étaient autres que la charité des moines, leur attention à la lecture du jour, et leur sobriété dans le manger et le boire.

2o La Nativité a eu lieu, ensuite, pour permettre aux hommes d’obtenir le pardon de leurs péchés. Un livre d’exemples raconte l’histoire d’une prostituée qui, s’étant enfin repentie, désespérait de son pardon : et comme elle se jugeait indigne d’invoquer le Christ glorieux, et le Christ souffrant la passion, elle se dit que les enfants étaient plus faciles à apaiser. Elle adjura donc le Christ enfant ; et une voix lui apprit qu’elle était pardonnée.

3o La Nativité a eu lieu pour nous guérir de notre faiblesse. Car, comme le dit saint Bernard : « Le genre humain souffre d’une triple maladie, la naissance, la vie et la mort. Avant le Christ, la naissance était impure, la vie perverse, la mort dangereuse. Mais le Christ est venu, et contre ce triple mal nous a apporté un triple remède. Sa naissance a purifié la nôtre ; sa vie a instruit la nôtre ; sa mort a détruit la nôtre. »

4o Enfin la Nativité a eu lieu pour humilier notre orgueil. Car, ainsi que le dit saint Augustin : « L’humilité qu’a montrée le fils de Dieu dans son incarnation nous sert à la fois d’exemple, de consécration, et de médicament. Elle nous sert d’exemple pour nous apprendre à être humbles nous-mêmes ; de consécration, parce qu’elle nous délivre des liens du péché ; de médicament, parce qu’elle guérit la tumeur de notre vain orgueil. »

VII
SAINTE ANASTASIE, MARTYRE
(25 décembre)

Anastasie était d’une des plus grandes familles de Rome. Elle fut élevée dans la foi du Christ par sa mère Fantaste, et par le bienheureux Chrysogone. Mariée contre son gré à un certain Publius, elle feignait un mal de langueur et se refusait à la vie conjugale. Mais un jour son mari apprit que, vêtue comme une femme pauvre, et en compagnie d’une de ses servantes, elle visitait les chrétiens emprisonnés, et leur portait des secours. Il la fit alors enfermer et garder étroitement, lui refusant presque toute nourriture. Il espérait ainsi la faire mourir, et jouir à son aise de sa dot, qui était très grande. Et elle, s’attendant à mourir d’un jour à l’autre, écrivait des lettres désolées à Chrysogone, qui, dans ses réponses, s’efforçait de la consoler. Cependant ce fut le mari d’Anastasie qui mourut, et Anastasie fut mise en liberté.

Elle avait trois servantes très belles, qui étaient sœurs. L’une s’appelait Agapète, l’autre Théonie, la troisième Irène. Et toutes trois étaient chrétiennes. Un préfet, qui s’était pris d’un fol amour pour elles, les fit enfermer dans la cuisine de la maison, sous le prétexte qu’elles n’obéissaient pas aux lois impériales ; et, certaine nuit, il se rendit dans cette cuisine afin d’assouvir sa luxure. Mais le Seigneur lui ôta l’esprit ; et voilà que croyant avoir affaire aux trois vierges, il caressait et couvrait de baisers des poêles, des chaudrons et d’autres ustensiles semblables ; après quoi, s’étant rassasié, il sortit tout noir de suie et les vêtements déchirés. Ses esclaves, qui l’attendaient devant la porte de la maison, quand ils le virent ainsi arrangé, le prirent pour un démon, le rouèrent de coups, et s’enfuirent, le laissant seul. Il alla trouver l’empereur, pour se plaindre ; et, sur son chemin, les uns le frappaient de verges, les autres lançaient sur lui de la poussière et de la boue. Mais lui, ayant sur les yeux un charme qui l’empêchait de voir l’état où il se trouvait, il s’étonnait que tout le monde se moquât de lui au lieu de l’honorer comme à l’ordinaire. Et quand enfin on lui apprit dans quel état il se trouvait, il supposa que les jeunes filles avaient usé de sortilèges. Il les fit donc venir devant lui, et ordonna de les dépouiller de tous leurs vêtements, afin de pouvoir au moins les voir nues. Mais aussitôt leurs vêtements se collèrent à leurs corps de telle façon que personne ne pouvait les leur enlever. Et le préfet, au moment où il s’apprêtait à jouir de leur vue, fut saisi d’un sommeil si profond que, même en le poussant, on ne parvenait pas à le réveiller. Enfin les trois vierges reçurent la couronne du martyre.

Quant à Anastasie, elle fut livrée par l’empereur à un autre préfet, afin qu’il la prît pour femme, après l’avoir forcée à sacrifier aux idoles. Et cet homme, l’ayant mise dans son lit, voulut l’embrasser : mais aussitôt il devint aveugle. Il se fit alors conduire au temple des dieux, et demanda à ceux-ci s’il pouvait guérir. Mais les dieux lui répondirent : « Pour avoir voulu violer Anastasie, qui est une sainte, tu nous a été livré afin d’être à jamais torturé avec nous dans l’enfer ! » Et, pendant qu’on le ramenait chez lui, il mourut entre les mains de ses esclaves.

Alors Anastasie fut confiée à un autre préfet, qui fut chargé de la garder. Et cet homme, ayant appris qu’elle était très riche, lui dit en secret : « Anastasie, si vraiment tu es chrétienne, tu dois faire ce que t’ordonne ton Maître. Or celui-ci ordonne à ses disciples de renoncer à tout ce qu’ils possèdent. Donne-moi donc tout ce que tu possèdes, et va-t’en où tu voudras ! Ainsi tu seras une vraie chrétienne. » Mais elle lui répondit : « Dieu m’a ordonné, en effet, de donner tout ce que j’avais, mais de le donner aux pauvres et non aux riches. Or tu es riche : j’agirais contre les préceptes de mon Dieu en te donnant quelque chose ! »

Anastasie fut alors jetée en prison, pour y mourir de faim ; mais sainte Théodore, qui avait déjà obtenu la couronne du martyre, la nourrit pendant deux mois de la manne céleste. Enfin elle fut conduite avec deux cents vierges, dans l’île Palmaria, où de nombreux chrétiens étaient relégués. Et, quelques jours après son arrivée, le préfet du lieu manda devant lui tous les chrétiens. Il fit attacher Anastasie à un poteau et la fit brûler vive ; puis il fit périr les autres chrétiens en des supplices divers. Et il y avait parmi ces chrétiens un homme que l’on avait dépouillé de toutes ses richesses, et qui répétait toujours : « De Jésus-Christ, du moins, vous ne pourrez pas me dépouiller ! » Sainte Appolonie fit enlever le corps de sainte Anastasie et l’ensevelit dans son jardin, où une église fut élevée en son honneur. Le martyre de sainte Anastasie eut lieu sous le règne de Dioclétien, règne qui commença vers l’an du Seigneur 287.

VIII
SAINT ÉTIENNE, PREMIER MARTYR
(26 décembre)

I. Etienne fut un des sept diacres ordonnés par les apôtres pour le ministère sacré. On sait, en effet, que, le nombre des disciples se multipliant, les chrétiens d’origine étrangère se mirent à murmurer contre les chrétiens d’origine juive, parce que les veuves étaient négligées dans le ministère quotidien. La cause de ces murmures peut être comprise de deux façons : ou bien les veuves n’étaient pas admises dans le ministère, ou bien encore elles y avaient trop de travail, les apôtres leur ayant confié les soins matériels du culte afin de pouvoir se consacrer entièrement à la prédication. Toujours est-il que les apôtres, en présence de ce murmure, réunirent la foule des fidèles et dirent : « Il n’est pas raisonnable que nous délaissions la prédication de la parole de Dieu pour nous occuper des soins matériels et pour servir aux tables. Choisissez donc, frères, sept hommes d’entre vous qui aient bonne réputation et qui soient pleins de l’Esprit-Saint, afin que nous leur commettions cet emploi ! Et ainsi nous pourrons continuer à nous occuper de prier et de prêcher. » Cette proposition plut à toute l’assemblée. On élut sept hommes, dont le premier était Etienne ; et on les présenta aux apôtres qui, après avoir prié, leur imposèrent les mains.

Or, Etienne, plein de foi et de courage, faisait de grands miracles parmi le peuple. Alors les Juifs, le jalousant et désirant se défaire de lui, engagèrent la lutte contre lui de trois façons : en discutant avec lui, en subornant de faux témoins contre lui, et en le torturant. Mais lui, il eut le dessus dans la discussion : il convainquit de fausseté les faux témoins, et il triompha de ceux qui le torturaient. Dans cette triple lutte, il reçut du ciel un triple secours. Dans la discussion, il reçut le secours de l’Esprit-Saint, qui lui donna la sagesse. Devant les faux témoins, son visage revêtit une pureté angélique qui fit taire leurs témoignages. Et dans la torture le Christ lui apparut, l’aidant à supporter le martyre. Quant au détail du discours qu’il tint aux Juifs, nous le trouvons énoncé tout au long au chapitre VII des Actes des Apôtres.

Et comme les Juifs, entendant les paroles du saint, étaient transportés de rage et le menaçaient, Etienne étant rempli du Saint-Esprit et tenant les yeux levés au ciel, s’écria : « Voici, je vois les cieux ouverts et Jésus assis à la droite de Dieu ! » Alors ils poussèrent de grands cris et se bouchèrent les oreilles, comme pour ne pas l’entendre blasphémer ; et ils se jetèrent tous ensemble sur lui, et, l’ayant traîné hors de la ville, ils le lapidèrent. Et les deux faux témoins, qui avaient à lui jeter la première pierre, ôtèrent leurs vêtements, soit pour éviter de les souiller au contact d’Etienne, ou pour avoir plus de force ; et ils les mirent aux pieds d’un adolescent qui s’appelait Saul, et qui fut plus tard saint Paul : de telle sorte que celui-ci, gardant les vêtements de ceux qui lapidaient Etienne, pour les aider dans leur office, peut être considéré comme ayant contribué lui-même à le lapider. Et pendant qu’on le lapidait, Etienne priait, disant : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit ! » Puis, s’étant mis à genoux, il cria à haute voix : « Seigneur, ne leur impute pas à péché ce qu’ils font ! » En quoi le martyr imitait le Christ, qui, dans sa passion, avait prié d’abord pour soi, disant : « Mon Père, je te livre mon âme ! » et avait ensuite prié pour ses bourreaux, disant : « Mon Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! » Et l’auteur des Actes ajoute qu’après avoir ainsi parlé Etienne « s’endormit dans le Seigneur ». Expression belle et juste : car le saint ne mourut pas, il « s’endormit » dans l’espoir de la résurrection.

Le martyre d’Etienne eut lieu l’année même de l’Ascension du Seigneur, le troisième jour d’août. Saint Gamaliel et Nicodème, qui soutenaient les intérêts des chrétiens dans tous les conseils des Juifs, ensevelirent saint Etienne dans le champ dudit Gamaliel, et un grand deuil eut lieu en son honneur ; et une persécution violente s’éleva, bientôt après, contre tous les chrétiens qui étaient à Jérusalem, à tel point que tous durent se disperser dans les divers quartiers de la Judée et de la Samarie, à l’exception des apôtres, qui, sans doute, allaient au-devant de la mort au lieu de la fuir.

II. Saint Augustin rapporte que le bienheureux Etienne s’est illustré par d’innombrables miracles : qu’il a six fois ressuscité des morts, et guéri une foule de malades. Le même auteur rapporte qu’on avait coutume de mettre des fleurs sur l’autel de saint Etienne, qui, placées ensuite sur des malades, les guérissaient ; et que les linges déposés sur l’autel, et placés ensuite sur des malades, guérissaient en particulier les maladies de la moelle. Au livre XXII de sa Cité de Dieu, il raconte le miracle d’une femme aveugle qui fut rendue à la lumière par le contact d’une fleur prise sur l’autel du saint. Il raconte aussi l’histoire de l’un des hommes les plus considérables de la ville d’Hippone, nommé Martial, qui était infidèle et refusait de se convertir. Cet homme étant malade, son gendre, qui était chrétien, se rendit à l’église de saint Etienne, y prit des fleurs sur l’autel, et les posa en secret sous la tête de son beau-père. Et celui-ci, dès qu’au petit jour il se réveilla, envoya chercher l’évêque. L’évêque se trouvait absent, mais un prêtre vint chez Martial, et celui-ci demanda à être baptisé. Et, aussi longtemps qu’il vécut, il répéta ces mots : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit ! » sans se douter que c’étaient les dernières paroles du bienheureux Etienne.

III. Autre miracle rapporté par saint Augustin. Certaine matrone nommée Pétronie, qui souffrait depuis longtemps d’une grave maladie contre laquelle tous les remèdes avaient échoué, s’avisa de consulter un Juif, qui lui donna une bague ornée d’une pierre, lui disant de se l’appliquer à nu sur le corps. Et Pétronie suivit le conseil, mais n’en retira aucun bien. Elle se rendit alors à l’église du Premier Martyr, et demanda sa guérison à saint Etienne. Aussitôt la bague du Juif, qu’elle avait attachée par une corde passée autour de ses reins, tomba à terre, sans que ni la corde ni la bague fussent rompues. Et, depuis cet instant, la dame fut guérie.

IV. Autre miracle, non moins étonnant, rapporté par saint Augustin. A Césarée de Cappadoce vivait une dame noble qui était veuve, mais qui avait le bonheur d’avoir dix enfants, dont sept garçons et trois filles. Or, un jour, la mère, se jugeant offensée par ses enfants, les maudit ; et aussitôt, sous l’effet de la malédiction maternelle, les dix enfants furent frappés d’une même peine, la plus effroyable du monde. Ils se virent atteints d’un tremblement de tous les membres qui ne se relâchait ni le jour, ni la nuit. N’osant s’exposer à la vue de leurs concitoyens, ils quittèrent la ville et se dispersèrent à travers le monde, attirant partout sur eux l’attention générale. Deux d’entre eux, un frère et sa sœur, nommés Paul et Palladie, arrivèrent ainsi à Hippone, et racontèrent leur histoire à saint Augustin, qui était évêque de cette ville. On était alors quinze jours avant Pâques, et les deux infortunés se rendaient tous les matins à l’église de saint Etienne, suppliant le saint d’avoir pitié d’eux. Or, le jour de Pâques, en présence de la foule, Paul pénétra soudain dans la chapelle du saint, se prosterna pieusement devant l’autel ; et tout le monde le vit ensuite se relever guéri ; et il fut à jamais délivré de son tremblement. Puis sa sœur Palladie entra à son tour dans la chapelle, et parut soudain frappée d’un sommeil dont elle se réveilla tout à fait guérie. Le frère et la sœur furent montrés à la foule, et de grandes actions de grâces furent adressées à saint Etienne pour leur guérison.

Nous avons oublié de dire qu’Orose, revenant de chez saint Jérôme, avait rapporté à saint Augustin des reliques de saint Etienne, et que ce sont ces reliques qui ont opéré les miracles ci-dessus, et bien d’autres encore.

V. Nous devons noter enfin que ce n’est pas le 26 décembre que saint Etienne a subi le martyre, mais le 3 août, jour où l’Eglise fête l’Invention de ce saint. Pourquoi cela se fait ainsi, c’est ce que nous dirons quand nous aurons à parler de l’Invention de saint Etienne. Mais disons, dès maintenant, que c’est pour une double cause que l’Eglise a placé tout de suite après la Nativité du Seigneur les trois fêtes de saint Jean l’Evangéliste, de saint Etienne et des saints Innocents. D’abord, l’Eglise a voulu adjoindre au Christ ses premiers compagnons ; et la seconde cause est que l’Eglise a voulu réunir les trois genres de martyres dans le voisinage de la naissance du Christ, qui est la raison première de tous les martyres. Car il y a trois genres de martyres : le premier à la fois de volonté et de fait, le second de volonté et non de fait, le troisième de fait et non de volonté. Or le premier de ces martyres a eu pour premier représentant saint Etienne, le second saint Jean, et le troisième les saints Innocents.

IX
SAINT JEAN, APÔTRE ET ÉVANGÉLISTE
(27 décembre)

La vie de saint Jean l’Evangéliste a été écrite par Milet, évêque de Laodicée : un résumé en a été fait par Isidore, dans sa Vie et Mort des Saints.

I. L’apôtre et évangéliste Jean, lorsque après la Pentecôte les apôtres se séparèrent, se rendit en Asie, où il fonda de nombreuses églises. Or, l’empereur Domitien, ayant appris sa renommée, le manda à Rome, et le fit plonger dans une chaudière d’huile bouillante ; mais le saint en sortit sain et sauf, de même qu’il avait échappé à la corruption des sens. Ce que voyant, l’empereur le relégua en exil dans l’île de Patmos, où, vivant seul, il écrivit l’Apocalypse. Mais, la même année, le cruel empereur fut tué, et le Sénat révoqua tout ce qu’il avait décrété. Ainsi arriva que saint Jean, qui avait été déporté comme un criminel, revint à Ephèse couvert d’honneurs ; et toute la foule accourait au-devant de lui, disant : « Béni celui qui vient au nom du Seigneur ! » Or, comme il entrait dans la ville, il rencontra le cortège qui conduisait les restes mortels d’une femme nommée Drusienne, qui autrefois avait été sa plus fidèle amie, et qui, plus que personne, avait souhaité son retour. Et les parents de cette femme, et les veuves et les orphelins d’Ephèse, dirent à saint Jean : « Voici que nous portons en terre Drusienne, qui toujours, suivant tes conseils, nous nourrissait tous de la parole divine, et qui plus que personne souhaitait ton retour, disant : « Oh, si je pouvais revoir l’apôtre de Dieu avant de mourir. » Et voici que tu es revenu, et qu’elle n’a pas pu te revoir ! » Alors l’apôtre fit déposer à terre le cercueil, le fit ouvrir, et dit : « Drusienne, mon maître Jésus-Christ te ressuscite ! Lève-toi, va dans ta maison, et prépare-moi mon repas ! » Et aussitôt elle se leva et s’en alla vers sa maison, avec l’impression de s’être éveillée du sommeil, et non de la mort.

II. Le lendemain de l’arrivée de saint Jean à Ephèse, un philosophe nommé Craton convoqua le peuple, sur la place, pour lui montrer comment on devait mépriser le monde. Il avait ordonné à deux jeunes gens très riches de vendre tout leur patrimoine, pour acheter en échange des diamants d’un prix énorme ; et, sur son ordre, ces jeunes gens avaient brisé leurs diamants en présence de tous. Or, l’apôtre passait par hasard sur la place : il appela le philosophe, et lui prouva tout ce qu’avait de blâmable une telle façon de mépriser le monde : car le dédain des richesses n’est méritoire que lorsque les richesses dédaignées servent au bien des pauvres, et c’est pour cela que le Seigneur a dit au jeune homme de l’Evangile : « Si tu veux être parfait, va vendre tous tes biens et donnes-en le produit aux pauvres ! » Alors Craton lui dit : « Si vraiment ton maître est Dieu, et s’il veut que le prix de ces diamants profite aux pauvres, fais qu’ils reprennent leur intégrité, réalisant ainsi à la gloire de ton Maître ce que j’ai su réaliser en vue de la gloire humaine ! » Alors saint Jean réunit dans sa main les fragments des pierres précieuses, et pria ; et aussitôt les pierres redevinrent telles qu’avant d’être brisées, et le philosophe et les deux jeunes gens crurent en Jésus, et le produit des diamants fut distribué aux pauvres.

III. Mais un jour ces deux jeunes gens, voyant leurs anciens esclaves vêtus de manteaux de prix, tandis qu’eux-mêmes étaient mis comme des mendiants, commencèrent à se désoler. Ce que voyant sur leurs visages, saint Jean se fit apporter du bord de la mer des roseaux et des pierres, et les changea en or et en diamants. Et, sur son ordre, tous les orfèvres de la ville examinèrent pendant sept jours l’or et les diamants ainsi obtenus ; et quand ils eurent déclaré n’en avoir jamais vu d’aussi purs, le saint dit aux deux jeunes gens : « Allez, et rachetez les terres que vous avez vendues ! Puisque vous avez perdu les trésors du ciel, soyez florissants, mais afin de vous dessécher ; soyez riches temporellement, mais afin d’être mendiants dans l’éternité ! » Et il se mit alors à parler des richesses, dénombrant les six motifs qui doivent nous empêcher d’un désir immodéré des biens terrestres. Le premier de ces motifs est le texte écrit : et saint Jean raconta l’histoire du riche et de Lazare le pauvre. Le second motif est la nature : l’homme naît nu et meurt de même. Le troisième motif est la création : car de même que le soleil, la lune, les étoiles, l’air, sont communs à tous et partagent entre tous leurs bienfaits, de même entre les hommes tout devrait être commun. Le quatrième motif est le hasard des richesses. Le cinquième est le souci qu’elles imposent. Enfin le sixième motif est les mauvaises conséquences qu’entraîne la possession des richesses, aussi bien dans cette vie que dans la future.

IV. Et, pendant que saint Jean parlait ainsi contre les richesses, il rencontra le convoi d’un jeune homme, mort après trente jours de mariage. Alors la mère et la veuve de ce jeune homme, et tous ses amis, se jetèrent en pleurant aux pieds de l’apôtre, le suppliant de ressusciter le mort au nom de Dieu, comme il avait ressuscité Drusienne. Et l’apôtre, après avoir longtemps pleuré et prié, ressuscita le jeune homme, et lui dit de raconter aux deux jeunes riches le châtiment qu’ils avaient encouru et la gloire qu’ils avaient perdue. Alors le ressuscité parla de la gloire du paradis et des châtiments de l’enfer, dont il venait d’être témoin. Il dit aux deux riches, qu’ils avaient perdu des palais éternels, construits de pierres brillantes, éclairés d’une lumière merveilleuse, pourvus de mets exquis, et tout remplis de joies et de délices. Et il leur dit les huit peines de l’enfer, qu’on a résumées dans ce distique : « Les vers et les ténèbres, le fouet, le froid et le feu, — la vue du diable, le remords, le désespoir. » Puis il ajouta, s’adressant aux deux riches : « Et j’ai vu vos anges gardiens qui pleuraient, qui gémissaient. O malheureux que vous êtes ! » Alors le ressuscité et les deux riches, se prosternant aux genoux de l’apôtre, le supplièrent d’invoquer le pardon du ciel. Et l’apôtre dit aux deux jeunes gens : « Faites pénitence pendant trente jours, et priez que les roseaux et les pierres reprennent leur ancienne forme ! » C’est ce qu’ils firent, et les roseaux et les pierres reprirent leur ancienne forme, et les deux riches obtinrent leur pardon.

V. Et lorsque saint Jean eut prêché dans toute l’Asie, les adorateurs des idoles le traînèrent au temple de Diane, voulant le forcer à sacrifier à cette déesse. Alors le saint leur offrit cette alternative : il leur dit que si, en invoquant Diane, ils parvenaient à renverser l’église du Christ, il sacrifierait à Diane, mais que si, au contraire, c’était lui qui, en invoquant le Christ, détruisait le temple de Diane, ils auraient à croire au Christ. La plus grande partie du peuple ayant consenti à cette épreuve, Jean fit sortir du temple tous ceux qui s’y trouvaient ; puis il pria, et le temple s’écroula, et la statue de Diane fut réduite en miettes.

Alors le grand prêtre Aristodème souleva une sédition dans le peuple, au point que les deux partis s’apprêtaient à en venir aux mains. Et l’apôtre lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour t’apaiser ? » Et lui : « Si tu veux que je croie en ton Dieu, je te donnerai du poison à boire, et, s’il ne te fait aucun mal, c’est que ton Dieu sera le vrai Dieu. » Et l’apôtre : « Fais comme tu l’as dit ! » Et lui : « Mais je veux que d’abord tu voies mourir d’autres hommes par l’effet de ce poison, pour en constater la puissance ! » Et Aristodème demanda au proconsul de lui livrer deux condamnés à mort : il leur donna à boire du poison, et aussitôt ils moururent. Alors l’apôtre prit à son tour le calice, et, s’étant muni du signe de la croix, il but tout le poison et n’en éprouva aucun mal : sur quoi tous se mirent à louer Dieu. Mais Aristodème dit : « Un doute me reste encore ; mais s’il ressuscite les deux hommes qui sont morts par le poison, je ne douterai plus, et croirai au Christ. » L’apôtre, sans lui répondre, lui donna son manteau. Et lui : « Pourquoi me donnes-tu ton manteau ? Penses-tu qu’il me transmettra ta foi ? » Et saint Jean : « Va étendre ce manteau sur les cadavres des deux morts en disant : l’apôtre du Christ m’envoie vers vous, pour que vous ressuscitiez au nom du Christ ! » Et Aristodème fit ainsi, et aussitôt les deux morts ressuscitèrent. Alors l’apôtre baptisa le grand prêtre et le proconsul avec toute sa famille ; et ceux-ci, plus tard, élevèrent une église en l’honneur de saint Jean.

VI. Saint Clément rapporte, ainsi qu’on le lit au livre quatrième de l’Histoire ecclésiastique, qu’un jour saint Jean convertit certain jeune homme brave et beau, et le confia au soin d’un évêque, comme un dépôt. Or, quelque temps après, le jeune homme abandonna l’évêque pour devenir chef de brigands. Et, l’apôtre ayant ensuite redemandé à l’évêque le dépôt qu’il lui avait confié, l’évêque répondit : « Mon père vénéré, cet homme est mort, quant à l’âme ; il demeure maintenant sur une montagne, avec des brigands dont il est le chef. » Ce qu’entendant, l’apôtre déchira son manteau et se frappa la tête de ses poings ; et aussitôt il se fit seller un cheval, et monta, sans escorte, sur la montagne où était le brigand. Mais celui-ci, pris de honte à sa vue, enfourcha son cheval et s’enfuit. Or, l’apôtre, oubliant son âge, se mit à le poursuivre, en lui criant : « Hé, quoi, fils bien-aimé, tu fuis ton père, qui n’est qu’un vieillard sans armes ? Ne crains rien, mon fils, car je rendrai compte pour toi au Christ, et je t’assure que bien volontiers je mourrai pour toi, de même que le Christ est mort pour nous ! Reviens, mon fils, reviens ! C’est le Seigneur qui m’envoie ! » En entendant ces paroles, le jeune homme se retourna, s’approcha du saint, et fondit en larmes. Alors l’apôtre se jeta à ses pieds, lui prit la main, et la couvrit de baisers. Et il pria et jeûna pour lui, et obtint son pardon ; et, plus tard, il l’ordonna évêque.

VII. Cassien, dans son livre des Collations, raconte ceci. On offrit un jour à saint Jean une perdrix vivante ; et comme le saint la caressait dans sa main, un adolescent dit en riant à ses camarades : « Voyez donc ce vieillard qui joue avec un oiseau, comme un enfant ! » Alors, saint Jean, devinant la pensée de l’adolescent, l’appela et lui demanda pourquoi il tenait en main un arc et des flèches. Et l’adolescent : « C’est pour viser des oiseaux au vol ! » Et l’apôtre : « Comment fais-tu cela ? » Alors le jeune homme tendit son arc, et le garda tendu dans sa main. Mais, comme l’apôtre ne lui disait rien, il ne tarda pas à détendre son arc. Alors saint Jean : « Mon fils, pourquoi as-tu débandé ton arc ? » Et lui : « Si je l’avais tenu bandé plus longtemps, il serait devenu faible pour lancer des flèches. » Et l’apôtre : « De même, notre fragile nature humaine s’affaiblirait pour la contemplation, si, persistant dans sa rigueur, elle refusait de céder parfois à sa fragilité. Ne sais-tu pas que l’aigle, qui vole plus haut que tous les autres oiseaux, et qui regarde le soleil en face, doit cependant, de par sa nature, descendre vers la terre : de même l’esprit humain, après s’être un peu relâché de la contemplation des choses célestes, y revient ensuite avec plus d’ardeur. »

VIII. Et saint Jérôme nous rapporte ceci : « Saint Jean, qui demeura à Ephèse jusqu’à l’extrême vieillesse, devint si faible que ses disciples avaient à le porter à l’église, et qu’il pouvait à peine ouvrir la bouche ; mais à tout instant il répétait cette seule et même phrase : « Mes enfants, aimez-vous les uns les autres ! » Or, un jour, les fidèles qui étaient près de lui, s’étonnant de ce qu’il répétât toujours la même chose, lui en demandèrent le motif. Et le saint leur répondit : « Parce que c’est le grand précepte du Seigneur ; et, si seulement on applique celui-là, cela suffit. »

IX. Hélinand rapporte, d’autre part, que lorsque saint Jean eut à écrire son évangile, il ordonna d’abord aux fidèles de jeûner et de prier, afin que Dieu l’inspirât. Et quand, ensuite, il se fut retiré dans le lieu solitaire où il allait écrire le livre divin, il pria que ce livre fût abrité contre l’outrage des vents et des pluies. Et l’on dit que, aujourd’hui encore, ce lieu est respecté par les éléments.

X. Enfin voici ce que nous lisons dans le livre d’Isidore : « Quand saint Jean fut arrivé à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans, l’an soixante-septième de la passion du Seigneur, Jésus lui apparut avec ses disciples et lui dit : « Viens à moi, mon bien-aimé, car voici le temps où tu vas pouvoir manger à ma table avec tes frères ! » Et saint Jean se levant se mit en marche. Mais Jésus lui dit : « Non, c’est dimanche que tu viendras à moi. » Donc, le dimanche suivant, tout le peuple s’assembla dans l’église. Et saint Jean, retrouvant ses forces, prêcha dès le chant du coq, leur disant d’être stables dans la foi et fervents pour les ordres du Christ. Après quoi il fit creuser, près de l’autel, une fosse carrée, et il en fit jeter la terre hors de l’église ; et, descendant dans la fosse et étendant les mains vers le ciel, il dit : « Invité à ta table, mon Seigneur Jésus-Christ, voici que je viens, en te remerciant d’avoir daigné m’inviter, car tu sais que je l’ai désiré de tout mon cœur ! » Lorsqu’il eut ainsi prié, une lumière aveuglante l’entoura. Et lorsque la lumière se dissipa, le saint avait disparu, et la fosse était remplie de manne ; et l’on dit que cette manne sort aujourd’hui encore de la fosse, à la manière d’une source. »

XI. Saint Edmond, roi d’Angleterre avait coutume de ne rien refuser à ceux qui lui demandaient au nom de saint Jean l’Evangéliste. Un jour, pendant l’absence du chambellan du roi, certain pèlerin s’approcha d’Edmond et lui demanda l’aumône au nom de saint Jean l’Evangéliste. Et le roi, n’ayant rien d’autre qu’il pût lui donner, lui donna la bague de prix qu’il portait au doigt. Or, plusieurs jours après, un soldat anglais, qui se trouvait outremer, rencontra le même pèlerin ; et celui-ci lui remit la bague, lui disant de la porter à son roi avec ces paroles : « Celui pour l’amour de qui tu as donné cette bague, c’est lui qui te la renvoie ! » D’où apparut clairement que c’était saint Jean lui-même qui s’était montré au roi sous l’habit d’un pèlerin.

X
LES SAINTS INNOCENTS
(28 décembre)

Les Innocents sont appelés de ce nom pour trois motifs, à savoir : en raison de leur vie, en raison de leur martyre, et en raison de l’innocence que leur mort leur a acquise. Ils sont innocents en raison de leur vie, parce qu’ils ont eu une vie innocente, c’est-à-dire n’ont pu, de leur vivant, nuire à personne. Ils sont innocents en raison de leur martyre, parce qu’ils ont souffert injustement et sans être coupables d’aucun crime. Enfin ils sont innocents en raison des suites de leur mort, parce que leur martyre leur a conféré l’innocence baptismale, c’est-à-dire les a purifiés du péché originel.

I. Les Innocents ont été mis à mort par Hérode d’Ascalon. L’Ecriture Sainte cite en effet trois Hérode, fameux tous trois pour leur cruauté. Le premier est appelé Hérode d’Ascalon : c’est sous son règne qu’est né le Seigneur et qu’ont été mis à mort les Innocents. Le second s’appelle Hérode Antipas : c’est lui qui a ordonné la décollation de saint Jean. Enfin le troisième est Hérode Agrippa, qui a mis à mort saint Jacques et a fait emprisonner saint Pierre. C’est ce que résument ces deux vers :

Ascalonita necat pueros, Antipa Johannem,

Agrippa Jacobum, claudens in carcere Petrum.

Mais racontons brièvement l’histoire du premier de ces Hérode. Antipater l’Iduméen, comme nous le lisons dans l’Histoire scholastique, prit pour femme une nièce du roi des Arabes et eut d’elle un fils, qu’il appela Hérode, et qui fut surnommé ensuite Hérode d’Ascalon. Celui-ci fut fait, par César-Auguste, roi de Judée : ce fut la première fois que la Judée reçut un roi étranger. Cet Hérode eut à son tour six fils : Antipater, Alexandre, Aristobule, Archélaüs, Hérode Antipas, et Philippe. Alexandre et Aristobule, nés de la même mère, qui était juive, furent envoyés dans leur jeunesse, à Rome pour s’y instruire aux arts libéraux ; puis ils revinrent à Jérusalem, et Alexandre devint grammairien, tandis qu’Aristobule se distingua par la subtilité de son éloquence. Et souvent ils se querellaient avec leur père au sujet de la succession au trône. Puis, comme leur père, irrité, contre eux, parlait de les déshériter, ils entreprirent de le faire tuer. Hérode, prévenu, les chassa ; et les deux jeunes princes se rendirent à Rome, où ils portèrent plainte contre leur père devant l’empereur.

Cependant les mages vinrent à Jérusalem, s’informant de la naissance du nouveau roi que leur annonçaient les présages. Et Hérode, en les entendant, craignit que, de la famille des vrais rois de Judée, un enfant ne fût né qui pourrait le chasser comme usurpateur. Il demanda donc aux rois mages de venir lui signaler l’enfant royal dès qu’ils l’auraient trouvé, feignant de vouloir adorer celui qu’en réalité il se proposait de tuer. Mais les mages s’en retournèrent dans leur pays par une autre route. Et Hérode, ne les voyant pas revenir, crut que, honteux d’avoir été trompés par l’étoile, ils s’en étaient retournés sans oser le revoir ; et, là-dessus, il renonça à s’enquérir de l’enfant. Pourtant, quand il apprit ce qu’avaient dit les bergers et ce qu’avaient prophétisé Siméon et Anne, toute sa peur le reprit, et il résolut de faire massacrer tous les enfants de Bethléem, de façon que l’enfant inconnu dont il avait peur pérît à coup sûr. Mais Joseph, averti par un ange, s’enfuit avec l’enfant et la mère en Egypte, dans la ville d’Hermopolis, et y resta sept ans, jusqu’à la mort d’Hérode. Et Cassiodore nous dit, dans son Histoire tripartite, qu’on peut voir à Hermopolis, en Thébaïde, un arbre de l’espèce des persides, qui guérit les maladies, si l’on applique sur le cou des malades un de ses fruits, ou une de ses feuilles, ou une partie de son écorce. Cet arbre, lorsque la sainte Vierge fuyait en Egypte avec son fils, s’est incliné jusqu’à terre, et a pieusement adoré le Christ.

II. Or, pendant qu’Hérode méditait le massacre des enfants, lui-même fut mandé par lettre devant Auguste, pour se défendre de l’accusation de ses deux fils. Et après qu’il eut discuté avec ses fils en présence de l’empereur, celui-ci décida que les fils devaient obéir en tout à leur père, qui était libre de laisser son trône à qui il voudrait. C’est alors qu’Hérode, revenu de Rome, et rendu plus audacieux par la confirmation de la faveur impériale, ordonna de tuer tous les enfants âgés de moins de deux ans. Cet ordre s’explique fort bien si l’on songe que, le voyage d’Hérode à Rome ayant duré un an, un espace de près de deux ans devait s’être écoulé depuis le moment où l’étoile avait révélé aux mages la naissance de l’enfant royal. Mais saint Jean Chrysostome croit que le décret d’Hérode ordonnait, au contraire, le massacre de tous les enfants ayant plus de deux ans ; car l’étoile, d’après lui, serait apparue aux mages un an avant la naissance de Jésus ; et Hérode était resté un an à Rome, et sans doute il s’imaginait que, lorsque l’étoile était apparue aux mages, l’enfant était déjà né. Le fait est que certains os des saints Innocents, qui se sont conservés, sont trop grands pour provenir d’enfants de moins de deux ans ; encore qu’on puisse dire que peut-être la taille humaine était alors beaucoup plus grande qu’elle ne l’est aujourd’hui. Quant à Hérode, il fut aussitôt puni de son crime : car Macrobe et un autre chroniqueur rapportent qu’un fils d’Hérode se trouvait en nourrice à Bethléem, et fut massacré avec les autres enfants.

III. Mais Dieu, le juge des juges, ne permit pas que le châtiment d’un tel crime se bornât à cette seule mort. L’homme qui avait privé de leurs fils des pères sans nombre fut, lui-même, misérablement privé des siens. En effet, Alexandre et Aristobule devinrent de nouveau suspects à Hérode. Un de leurs complices révéla qu’Alexandre lui avait promis beaucoup de présents s’il parvenait à empoisonner son père ; d’autre part, le barbier d’Hérode révéla qu’Alexandre lui avait promis de le récompenser si, pendant qu’il rasait son père, il voulait étrangler le vieillard. Aussi Hérode, dans sa colère, les fit-il mettre à mort ; et il finit par déposséder de sa succession au trône son fils aîné Antipater, au profit de son autre fils Hérode Antipas. Et comme il avait, en outre, une affection toute paternelle pour les deux enfants d’Aristobule, Hérode Agrippa et Hérodiade, femme de son fils Philippe, Antipater se prit à l’égard de son père d’une haine si violente qu’il essaya de l’empoisonner ; et Hérode, l’ayant su, le fit jeter en prison. C’est à cette occasion que César-Auguste dit à ses familiers : « J’aimerais mieux être le porc d’Hérode que son fils, car, en sa qualité de Juif, il épargne les porcs, tandis qu’il tue ses fils. »

IV. Quant à Hérode lui-même, il avait environ soixante-dix ans lorsqu’il fut frappé d’une grave maladie. Il avait une fièvre très violente, une décomposition du corps, une inflammation des pieds, des vers dans les testicules, l’haleine courte, et une puanteur insupportable. Placé par les médecins dans un bain d’huile, il en fut retiré quasi mort. Mais, en apprenant que les Juifs attendaient avec joie l’instant de sa mort, il fit jeter en prison des jeunes gens des plus nobles familles de tout le royaume, et dit à sa sœur Salomé : « Je sais que les Juifs vont se réjouir de ma mort ; mais beaucoup d’entre eux s’en affligeront si tu veux obéir à ma recommandation, et, dès que je serai mort, faire égorger tous les jeunes gens que je tiens en prison : car, de cette manière, toute la Judée me pleurera malgré elle ! »

Il avait l’habitude de manger, après tous ses repas, une pomme, qu’il pelait lui-même ; et comme une toux affreuse le torturait, il tourna contre sa poitrine le couteau dont il se servait pour peler sa pomme. Mais un de ses parents arrêta sa main et l’empêcha de se tuer. Cependant toute la cour, le croyant mort, se remplit de cris ; et Antipater s’en réjouit fort dans sa prison, et promit de récompenser ses gardiens s’ils le délivraient. Ce qu’apprenant, Hérode fit tuer son fils par des soldats, et nomma, pour lui succéder, Archélaüs. Il mourut cinq jours après, ayant été très heureux dans sa fortune politique, mais très malheureux dans sa vie privée. Salomé, sa sœur, fit remettre en liberté tous ceux que le roi lui avait ordonné de tuer. Voilà du moins ce que nous lisons dans l’Histoire scholastique ; mais Remi, dans son Commentaire de saint Matthieu, dit au contraire qu’Hérode se transperça du couteau dont il se servait pour peler ses fruits, et que Salomé, sa sœur, fit mettre à mort tous ceux qu’il avait jetés en prison.

XI
SAINT THOMAS DE CANTORBERY, ÉVÊQUE ET MARTYR
(29 décembre)

I. Thomas de Cantorbery, pendant qu’il était à la cour du roi d’Angleterre, y fut témoin d’actes contraires à la religion. Il quitta alors la cour, et se retira auprès de l’évêque de Cantorbery, qui le sacra archidiacre. Mais ensuite, sur la prière de l’évêque, il accepta de devenir chancelier du roi, afin que la sagesse dont il était doué lui permît d’empêcher les attaques des méchants contre l’Eglise. Et le roi se prit d’une telle affection pour lui, que, à la mort de l’archevêque de Cantorbery, il lui offrit de le faire nommer pour le remplacer. Thomas, après avoir longtemps résisté, finit par tendre les épaules au manteau archi-épiscopal, tant était grande son obéissance ! Et aussitôt sa nouvelle dignité fit de lui un autre homme, absolument parfait. Il se mit à macérer sa chair par le jeûne et par un cilice, dont il se couvrait non seulement le haut du corps, mais aussi les jambes jusqu’au-dessous des genoux. Et il cachait si soigneusement sa sainteté que son costume extérieur ressemblait à celui des autres évêques, sans que rien y révélât l’austérité de ses mœurs privées. Et tous les jours, se mettant à genoux, il lavait les pieds à treize pauvres, qu’ensuite il nourrissait, et à qui il donnait encore quatre deniers d’argent.

Mais le roi s’efforçait de le fléchir à sa propre volonté, au détriment de l’Eglise. Il voulait que Thomas approuvât, comme avaient fait ses prédécesseurs, certaines coutumes royales qui étaient contraires à la liberté de l’Eglise. Et comme le nouvel archevêque s’y refusait, il s’attira la colère du roi et des grands. Un jour, le roi le pressa si fort, lui et les autres évêques, allant jusqu’à les menacer de mort, que, trompé par le conseil des grands de l’Etat, il donna son approbation au désir du roi. Mais quand il vit le danger qui allait en résulter pour les âmes, il résolut de se punir lui-même, et il renonça au service des autels, jusqu’au jour où le souverain pontife le jugerait digne de rentrer en fonction. Et lorsque le roi lui demanda de confirmer par écrit ce qu’il avait approuvé de vive voix, il s’y refusa avec courage, et, tenant sa croix levée, il s’éloigna, poursuivi par les cris de mort des impies. Et deux chevaliers qui lui étaient fidèles vinrent en pleurant lui révéler, sous serment, que plusieurs chevaliers complotaient sa mort. Sur quoi l’homme de Dieu, craignant plutôt pour l’Eglise que pour lui-même, s’enfuit, fut reçu à Sens par le pape Alexandre, qui le fit entrer dans le monastère de Pontigny ; après quoi il vint en France. Et comme le roi avait envoyé à Rome pour demander qu’un légat vînt trancher ce différend, et comme sa demande avait été repoussée, sa colère contre l’archevêque ne connut plus de bornes. Il s’empara de tout ce qui appartenait à Thomas et aux siens, et condamna à l’exil toute sa famille, sans considération d’âge, de sexe, ni d’état.

Cependant, l’évêque, tous les jours, priait pour le roi et pour l’Angleterre. Un jour le ciel lui révéla que le moment approchait où il pourrait rejoindre son église, et que le Christ lui réservait bientôt la palme du martyre. Et en effet, après sept ans d’exil, il fut rappelé en Angleterre, et reçu par tous avec les plus grands honneurs.

Quelques jours avant le martyre du saint, un jeune homme, miraculeusement rappelé à la vie, dit que son âme avait été conduite jusqu’au Saint des Saints, et que là, parmi les apôtres, il avait vu un siège, et qu’un ange lui avait dit que ce siège était réservé à un haut dignitaire de l’Eglise anglaise.

II. Certain prêtre, qui célébrait tous les jours une messe en l’honneur de la sainte Vierge, fut accusé devant l’archevêque, et celui-ci le suspendit de sa charge, le jugeant idiot et inconscient. Or comme saint Thomas avait à recoudre son cilice, et, en attendant de pouvoir le recoudre, l’avait caché sous son lit, la sainte Vierge apparut au prêtre et lui dit : « Va trouver l’archevêque et dis-lui que Celle pour l’amour de qui tu célébrais des messes a recousu elle-même son cilice, qui est sous son lit ; et dis-lui qu’elle t’envoie à lui, afin qu’il lève l’interdit dont il t’a frappé ! » Et saint Thomas découvrit qu’en effet son cilice avait été recousu. Il leva l’interdit du prêtre, en le priant de lui garder le secret sur le cilice qu’il portait.

III. Et, de même que par le passé, il défendit les droits de l’Eglise, sans que le roi pût le fléchir par prière ni par force. Alors le roi, voyant qu’il ne pouvait le fléchir, envoya vers lui des soldats en armes, qui, pénétrant dans la cathédrale, demandèrent à haute voix où était l’archevêque. Celui-ci vint au-devant d’eux, et leur dit : « Me voici ; que me voulez-vous ? » Et eux : « Nous venons pour te tuer, ta dernière heure a sonné ! » Alors il leur dit : « Je suis prêt à mourir pour Dieu, et pour la défense de la justice, et pour la défense des libertés de l’Eglise. Mais puisque c’est moi que vous cherchez, je vous ordonne, de la part de Dieu tout-puissant, et sous peine d’anathème, de ne faire aucun mal à personne de mes prêtres ! Quant à moi, je recommande l’Eglise et je me recommande moi-même à Dieu, à la sainte Vierge, à saint Denis et à tous les saints. » Puis cela dit, il tendit sa tête vénérable au glaive des impies, qui lui tranchèrent le haut du crâne, faisant jaillir sa cervelle sur le pavé du temple. Ainsi saint Thomas souffrit le martyre, en l’an du Seigneur 1174.

Et, au moment où son clergé allait célébrer pour lui la messe des morts, voici que, à ce que l’on raconte, le chœur des anges vint interrompre la voix des chantres, et se mit à chanter la messe des martyrs Lætabitur justus in Domino. Honneur, en vérité, unique : mais bien mérité par un saint qui a souffert le martyre pour l’Eglise, dans l’église, durant la messe, entouré de son clergé ! Et Dieu a daigné faire bien d’autres miracles encore à la prière de ce saint, rendant la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, la marche aux boiteux, et la vie aux morts. Bien des malades guérirent pour avoir touché l’eau qui avait servi à laver les linges tachés du sang de saint Thomas.

IV. Certaine dame anglaise qui, par coquetterie et pour devenir plus belle, souhaitait d’avoir les yeux noirs, avait fait vœu, à cette intention, de visiter pieds nus le tombeau de saint Thomas. Or quand, après s’être prosternée en prière, elle se releva, elle s’aperçut qu’elle était devenue complètement aveugle. Aussitôt, pleine de repentir, elle supplia saint Thomas non plus de lui donner des yeux noirs mais de lui rendre ses yeux. Et elle finit par l’obtenir, dit-on, mais à grand’peine.

V. Un oiseau savant et qui savait parler, se voyant un jour poursuivi par un épervier, répéta la phrase qu’on lui avait apprise : « Saint Thomas, viens à mon aide ! » Aussitôt l’épervier tomba mort, et l’autre oiseau fut sauvé.

VI. Certain homme, que saint Thomas avait beaucoup aimé, se voyant très malade, alla au tombeau du saint, et demanda sa santé, qui lui fut rendue. Mais comme il rentrait chez lui guéri de tout mal, l’idée lui vint que, peut-être, cette guérison de son corps ne convenait pas au bien de son âme. Il revint donc au tombeau du saint, et pria que, si sa guérison ne devait pas être utile à son âme, son état de maladie lui fût rendu. Et aussitôt il se retrouva malade comme auparavant.

VII. Quant aux meurtriers du saint, la vengeance du ciel s’abattit sur eux. Les uns se mangèrent les doigts avec leurs dents, d’autres pourrirent vivants, d’autres furent paralysés, d’autres encore perdirent la raison.

XII
SAINT SILVESTRE, PAPE
(31 décembre)

La légende de saint Silvestre a été compilée par Eusèbe de Césarée. Saint Blaise, dans une réunion de soixante-cinq évêques, en a recommandé la lecture aux catholiques.

I. Silvestre avait pour mère une femme qui s’appelait Juste, et qui n’était pas moins juste de fait que de nom. Instruit par le saint prêtre Cyrin, il eut de bonne heure le goût de l’hospitalité. Il recueillit chez lui le chrétien Timothée, que personne ne voulait recueillir, par crainte de la persécution. Et ce Timothée prêcha là, pendant un an et trois mois, après quoi il reçut la couronne du martyre. Or le préfet Tarquin, s’imaginant que Timothée était très riche, réclama ses richesses à Silvestre, le menaçant de mort s’il ne les lui livrait. Et quand il eut reconnu que Timothée n’avait absolument rien laissé, il ordonna à Silvestre de sacrifier aux idoles, faute de quoi il aurait à subir, le lendemain, toute sorte de supplices. Et Silvestre lui dit : « Insensé, c’est toi qui, cette nuit même, commenceras à subir les supplices éternels, et seras forcé, bon gré mal gré, de reconnaître que le Dieu que nous adorons est le seul vrai Dieu ! » Là-dessus, Silvestre fut conduit en prison, et Tarquin se rendit à un repas où il était invité. Or, pendant qu’il mangeait, une arête de poisson se fixa dans sa gorge, de telle manière qu’il ne put ni l’avaler ni la rejeter. Il mourut donc cette nuit-là, et Silvestre sortit de sa prison, à la grande joie de tous ; car il était aimé non seulement des chrétiens, mais aussi des païens. Il était, en effet, angélique de visage, éloquent de parole, pur de corps, saint d’œuvres, grand d’intelligence, zélé de foi, patient d’espoir, débordant de charité.

Et lorsque mourut Melchiade, évêque de Rome, la foule entière élut Silvestre pour le remplacer. Ainsi devenu souverain pontife, Silvestre fit dresser la liste de tous les orphelins, de toutes les veuves et de tous les pauvres, et ordonna que l’on pourvût aux besoins de tous. Il institua le jeûne du mercredi, du vendredi, et du samedi, et décréta que le jeudi serait réservé au Seigneur de même que le dimanche, donnant pour motifs que : 1o le jeudi est le jour où Jésus est monté au ciel ; 2o que c’est le jour où il a institué le sacrement de l’Eucharistie ; 3o que c’est le jour où l’Eglise prépare le saint chrême.

II. Constantin s’étant mis à persécuter les chrétiens, Silvestre sortit de Rome et se retira avec son clergé sur une montagne voisine. Mais voici que Constantin lui-même, en châtiment de sa persécution, fut atteint d’une lèpre incurable. Les prêtres des idoles lui conseillèrent alors de faire égorger, aux portes de la ville, trois mille enfants, et de se baigner dans leur sang tout chaud. Mais, en arrivant au lieu où tous les enfants étaient rassemblés, Constantin vit les mères de ces enfants qui accouraient au-devant de lui, les cheveux dénoués, et avec des gémissements à fendre l’âme. Alors, tout en larmes, il fit arrêter son char ; et, se tenant debout, il dit : « Ecoutez-moi, comtes, chevaliers, et gens du peuple, qui m’entourez ! La dignité du peuple romain naît de la pitié qui a toujours présidé à nos mœurs ; et c’est cette pitié qui, jadis, a fait décréter la peine de mort contre quiconque tuerait un enfant, même à la guerre. Or quelle cruauté serait-ce, si nous faisions nous-mêmes à nos enfants ce que nous défendons que l’on fasse aux enfants de nos ennemis ? A quoi nous servirait d’avoir vaincu les barbares, si nous nous laissions vaincre, nous-mêmes, par la barbarie ? Donc, que la pitié triomphe, dans cette circonstance ! Mieux vaut pour moi mourir et conserver la vie à ces innocents que de recouvrer, par leur mort, une vie souillée de cruauté ! » Et il ordonna que les enfants fussent rendus à leurs mères, et reconduits chez eux avec des présents, de telle sorte que les mères, qui étaient venues en pleurant d’angoisse, revinrent dans leur maison en pleurant de joie. Quant à l’empereur, il s’enferma dans son palais, résigné à mourir de son mal. Mais, la nuit suivante, saint Pierre et saint Paul lui apparurent, qui lui dirent : « Parce que tu t’es refusé à verser le sang innocent, notre Seigneur Jésus-Christ nous a envoyés à toi pour t’indiquer un moyen de recouvrer la santé ! Mande devant toi l’évêque Silvestre qui se cache sur le mont Soracte : il te désignera une source où tu te plongeras trois fois, au bout desquelles tu seras guéri de ta lèpre. Mais toi, en échange, tu détruiras les temples des idoles, tu rouvriras les églises du Christ, et tu deviendras désormais son adorateur ! » Aussitôt Constantin, s’éveillant, envoya une escorte à la recherche de Silvestre.

Et celui-ci, en voyant venir cette escorte, se crut appelé à la palme du martyre. Il se présenta donc courageusement, après s’être recommandé à Dieu, et avoir une dernière fois exhorté ses compagnons. Et Constantin lui dit : « Merci d’être venu ! » et il lui raconta tout son rêve. Après quoi il lui demanda qui étaient les deux dieux qui lui étaient apparus ; et Silvestre lui répondit que ce n’était point des dieux, mais des apôtres du Christ. Il se fit alors apporter le portrait des apôtres, et Constantin reconnut aussitôt saint Pierre et saint Paul. Silvestre l’admit donc au rang de catéchumène, lui imposa un jeûne de sept jours, et lui enjoignit de faire ouvrir toutes les prisons. Et quand Constantin fut descendu dans l’eau du baptême, une grande lumière l’environna, et il en sortit pur de toute lèpre, et dit qu’il avait vu le Christ dans les cieux. Et, pendant les sept jours qui suivirent son baptême, il promulgua des lois mémorables entre toutes. Le premier jour, il décréta que le Christ serait adoré des Romains comme le vrai Dieu ; le second jour, que tout blasphème contre le Christ serait puni ; le troisième jour, que toute injure faite à un chrétien entraînerait la confiscation de la moitié des biens ; le quatrième jour, que, de même que l’empereur de Rome, l’évêque de Rome serait le premier de l’empire, et commanderait à tous les évêques ; le cinquième jour, que tout homme se réfugiant dans une église aurait l’immunité de sa personne ; le sixième jour, que nul ne pourrait construire une église dans une ville sans la permission de son supérieur ecclésiastique ; le septième jour, que la dixième partie des biens royaux serait affectée à l’édification des églises ; le huitième jour, l’empereur se rendit à l’église de Saint-Pierre et se confessa à haute voix de ses fautes ; puis, prenant une bêche, il creusa, le premier, la terre, à l’endroit où allait s’élever la basilique nouvelle, et il emporta sur ses épaules douze hottes de terre, qu’il jeta hors de l’église.

III. Lorsqu’elle apprit cette conversion, l’impératrice Hélène, mère de Constantin, qui se trouvait alors à Béthanie, écrivit à son fils pour le louer d’avoir renoncé au culte des idoles, mais aussi pour le blâmer vivement de ce que, au lieu de croire au Dieu des Juifs, il se fût mis à adorer comme dieu un homme crucifié. L’empereur lui répondit de ramener avec elle à Rome les principaux docteurs juifs, en ajoutant qu’il les placerait en face des docteurs chrétiens, afin que la discussion réciproque fit apparaître la vérité en matière de foi. Hélène ramena donc avec elle cent soixante et un docteurs juifs, dont douze surtout brillaient par leur science et leur éloquence. Et quand Silvestre avec son clergé se présenta devant l’empereur pour discuter avec ces Juifs, on convint, d’un commun accord, de prendre pour arbitres du débat deux païens très savants et très estimés, appelés Craton et Zénophile. Alors, en présence de ces arbitres, saint Silvestre réfuta tour à tour les arguments des douze fameux docteurs juifs, dont les noms étaient : Abiathar, Jonas, Godolias, Annas, Doeth, Chusi, Benjamin, Aroel, Jubal, Thara, Siléon et Zambri. Et, chaque fois, les deux arbitres, et l’empereur et sa mère, et la foule s’accordèrent à reconnaître qu’il avait complètement réfuté et anéanti les arguments de son adversaire. Si bien que, exaspéré, Zambri, le douzième docteur, s’écria : « Je m’étonne que vous, juges très sages, vous prêtiez foi aux ambages des paroles et vous imaginiez que la toute-puissance de Dieu se puisse estimer par la raison humaine. Finissons-en avec les paroles, et venons-en aux faits ! Insensés ceux qui adorent le crucifié, tandis que le nom du Dieu tout-puissant est si fort que nulle créature ne supporte de l’entendre ! Et, pour que je vous prouve la vérité de ce que je dis, faites-moi amener un taureau furieux : dès qu’il aura entendu ce nom sacré, il mourra sur-le-champ ! » Et Silvestre lui dit : « Mais alors, toi-même, comment as-tu pu entendre ce nom sans mourir ? » Et Zambri répondit : « Il ne t’appartient pas de connaître ce mystère, à toi, l’ennemi des Juifs ! » Et l’on amena un taureau furieux, que cent hommes vigoureux avaient peine à traîner ; et aussitôt que Zambri eut prononcé un nom dans son oreille, on vit la bête mugir, renverser les yeux, et tomber morte. Sur quoi tous les Juifs d’acclamer violemment leur homme et d’insulter Silvestre. Mais alors celui-ci : « Ce nom, que ce docteur a prononcé, dit-il, n’est pas le nom de Dieu, mais celui du pire des démons, car mon Dieu Jésus-Christ non seulement ne tue pas les vivants, mais fait revivre les morts. De pouvoir tuer et de ne pas pouvoir faire revivre, c’est le propre des lions, des serpents, et d’autres bêtes féroces. Si donc cet homme veut me prouver que ce n’est pas le nom d’un démon qu’il a prononcé, qu’il fasse revivre ce qu’il a tué ! Car Dieu a écrit : « Je tuerai et je ferai revivre ! » Et comme les juges invitaient Zambri à ressusciter le taureau, il dit : « Que Silvestre le ressuscite, au nom de Jésus le Galiléen, et nous croirons tous en lui ! » Et tous les Juifs firent la même promesse. Alors Silvestre, après une prière, s’approcha de l’oreille du taureau mort, et dit : « O nom de malédiction et de mort, sors de cette bête par ordre du Seigneur Jésus, au nom duquel je dis : « Taureau, lève-toi, et va aussitôt en paix rejoindre ton troupeau ! » Et aussitôt le taureau se leva et s’en alla en toute douceur. Et alors l’impératrice, les Juifs, les juges, et tous les témoins du miracle, se convertirent à la foi chrétienne.

Quelques jours après, les prêtres des idoles vinrent trouver Constantin et lui dirent : « Saint Empereur, il y a un dragon qui est dans une fosse, et qui, depuis que tu as reçu la foi du Christ, fait périr tous les jours, par son souffle, plus de trois cents hommes ! » L’empereur rapporta la chose à Silvestre, qui lui répondit : « Par la vertu du Christ, j’obligerai ce dragon à renoncer à tout mal ! » Et les prêtres promirent que, s’il faisait cela, ils se convertiraient au Christ. Alors Silvestre se mit en prière ; et, le Saint-Esprit lui apparut et lui dit : « Descends aussitôt, sans crainte, dans la fosse du dragon avec deux de tes prêtres ; et, quand tu seras en face de lui, dis lui ces paroles : « Le Seigneur Jésus, né d’une vierge, crucifié et enseveli, puis ressuscité et assis à la droite de son Père, doit un jour venir ici pour juger les vivants et les morts ; or donc, toi, Satan, attends en ce lieu qu’il vienne ! » Après quoi tu lui lieras la gueule d’un fil, que tu cachetteras d’un anneau portant le signe de la croix. Et après cela vous viendrez tous les trois chez moi, pour manger le pain que je vous aurai préparé. »

Silvestre, avec deux prêtres, descendit dans la fosse, par cent cinquante marches, portant en main deux lanternes. Il dit au dragon les paroles du Saint-Esprit, puis il lui lia la bouche, qui sifflait de rage, il la cacheta comme il avait à le faire ; et, en sortant de la fosse, il trouva deux mages qui l’avaient suivi afin de voir s’il osait réellement affronter le dragon. Ces deux mages gisaient à terre presque morts, asphyxiés par le souffle empesté du monstre. Le saint les ranima, les ramena sains et saufs ; et, aussitôt, ils se convertirent, ainsi qu’une foule immense. Et enfin le bienheureux Silvestre, sentant s’approcher la mort, donna à son clergé trois avertissements : ils les avertit de s’aimer entre eux, de gouverner leurs églises avec diligence, et de protéger leur troupeau de la morsure des loups. Et, cela fait, il s’endormit heureusement dans le Seigneur, en l’an de grâce 320.

XIII
LA CIRCONCISION DE N.-S. JÉSUS-CHRIST
(1er janvier)

Quatre motifs rendent célèbre et solennel le jour de la Circoncision du Seigneur.

1o Ce jour est l’octave de la Nativité. Cette fête, une des plus grandes de celles que célèbre l’Eglise, n’a point d’octave propre : car les octaves de la mort des saints signifient que ceux-ci, après leur mort, renaissent à une vie nouvelle : tandis que la Nativité du Seigneur ne comporte pas d’octave, ayant eu pour suite la passion et la mort. De même n’ont d’octave propre ni la Nativité de la Vierge, ni celle de saint Jean-Baptiste, ni Pâques, — puisque cette fête a déjà elle-même pour objet de célébrer la résurrection. — Ces fêtes n’ont que des « octaves complémentaires », où nous complétons le culte de ces fêtes elles-mêmes : et telle est, en ce jour de la Circoncision, l’octave de la Nativité ;

2o La Circoncision symbolise pour nous l’imposition au Seigneur d’un nom nouveau, pour notre salut. Rappelons, à ce propos, que le Seigneur a eu trois noms, à savoir : Fils de Dieu, Christ et Jésus. Fils de Dieu le désigne en tant que Dieu ; Christ en tant qu’homme ; Jésus en tant que Dieu fait homme ;

3o La Circoncision célèbre la première effusion du sang du Christ pour les hommes. On sait, en effet, que le Christ a versé cinq fois son sang pour nous : 1o dans la Circoncision, et ce fut le commencement de notre rédemption ; 2o dans la prière, en témoignage de son désir de notre rédemption ; 3o dans la flagellation, et ce fut le mérite de notre rédemption ; 4o dans la crucifixion, et ce fut le prix de notre rédemption ; 5o dans l’ouverture de son flanc sous le coup de lance, et ce fut le sacre de notre rédemption.

4o Enfin la Circoncision célèbre le fait même de la circoncision du Seigneur. Celui-ci, en consentant à se laisser circoncire, avait plusieurs motifs : 1o il voulait montrer qu’il avait vraiment revêtu la chair humaine : car seul un corps véritable peut émettre du sang ; 2o il voulait nous montrer que, nous aussi, nous devions accepter la circoncision spirituelle, c’est-à-dire nous livrer au travail de notre purification ; 3o le Seigneur s’est laissé circoncire pour ôter aux Juifs toute excuse dans leur conduite ; car, s’il n’avait pas été circoncis, ils auraient pu lui dire : « Nous ne t’avons pas accueilli, mais c’est parce que tu étais différent de nos pères ! » 4o le Seigneur a voulu montrer son approbation de la loi de Moïse, « qu’il était venu non pas détruire, mais compléter et réaliser ».

Au sujet de la chair sacrée de la circoncision du Seigneur, on a dit qu’un ange l’avait apportée à Charlemagne, qui l’avait solennellement déposée à Aix-la-Chapelle, dans l’église de Notre-Dame. Et l’on dit qu’elle se trouve aujourd’hui à Rome, dans l’église appelée le Saint des Saints ; et de là vient le pèlerinage que l’on fait, en ce jour, à cette église.

Notons enfin que les païens, autrefois, se livraient, le premier jour de l’année, à toutes sortes de pratiques superstitieuses que les chrétiens ont eu beaucoup de peine à déraciner, et dont saint Augustin nous parle dans un de ses sermons. Ces païens s’étaient imaginés de prendre pour dieu un certain chef appelé Janus ; et c’était lui qu’ils honoraient ce jour-là, le représentant avec deux visages, dont un tourné vers l’année passée, l’autre vers la nouvelle. On avait aussi l’habitude de se déguiser sous des formes monstrueuses : les uns se revêtaient de peaux de bêtes, d’autres n’avaient pas honte d’introduire leurs corps virils dans des tuniques de femme. Et saint Augustin ajoute : « Quiconque garde quelque chose des coutumes païennes, je crains bien que le nom de chrétien ne puisse guère lui servir ! »

XIV
L’ÉPIPHANIE
(6 janvier)

L’Epiphanie se célèbre en souvenir d’un quadruple miracle. C’est en effet ce jour-là que les mages ont adoré le Christ, que saint Jean a baptisé le Christ, que le Christ a changé l’eau en vin, et qu’il a rassasié cinq mille hommes avec cinq pains. Et cette fête porte quatre noms : 1o elle s’appelle Epiphanie, en souvenir de l’étoile que les mages aperçurent au-dessus d’eux ; 2o elle s’appelle Théophanie, parce que, le jour du baptême du Christ, la Trinité divine apparut tout entière, le Père dans la voix, le Fils dans la chair, le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe ; 3o elle s’appelle Béthanie (de Beth, maison), parce qu’aux noces de Cana Jésus montra sa divinité dans une maison ; 4o enfin elle s’appelle Phagiphanie, en souvenir du jour où le Christ a nourri cinq mille hommes avec cinq pains. Mais nous devons ajouter que l’on doute que ce quatrième miracle se soit accompli ce jour-là : car saint Jean nous dit que « le temps de la Pâque approchait ».

Au reste, le premier de ces quatre miracles est celui que l’Eglise célèbre tout particulièrement ; de telle sorte que nous n’aurons à nous occuper ici que de lui. Donc, treize jours après la naissance du Christ, trois mages vinrent à Jérusalem. Leurs noms étaient, en grec, Appellius, Amérius, et Damascus ; en hébreu, Galgalat, Malgalath et Sarathin ; en latin, Gaspard, Balthasar, et Melchior. Ces trois mages étaient des sages, et en même temps des rois ; car le mot mage, qui signifie imposteur et sorcier, a aussi le sens de « homme très savant ».

On peut se demander pourquoi ces mages vinrent à Jérusalem, puisque ce n’était point là que le Christ était né. Remi en donne quatre raisons : 1o les mages ignoraient le lieu exact de la naissance du Christ, et sont venus à Jérusalem parce qu’ils supposaient qu’un enfant aussi merveilleux ne pouvait être né que dans la capitale du royaume ; 2o ils sont venus à Jérusalem pour consulter les savants et les scribes de la ville sur le lieu de naissance du Sauveur ; 3o ils sont venus à Jérusalem pour ôter aux Juifs l’excuse de pouvoir dire qu’ils ignoraient le temps de la naissance du Messie ; 4o enfin ils sont venus à Jérusalem pour condamner, par le spectacle de leur zèle, l’indifférence et la mollesse des Juifs.

Saint Jean Chrysostome nous donne une autre explication de la venue des mages à Jérusalem. C’étaient, suivant lui, des astrologues qui, de père en fils, passaient trois jours par mois sur une haute montagne, dans l’attente de l’étoile qu’avait prédite Balaam. Or, dans la nuit de la naissance du Christ, une étoile leur apparut qui avait la forme d’un merveilleux enfant, avec une croix de feu sur la tête ; et elle leur dit : « Allez vite dans la terre de Juda, vous y trouverez un enfant nouveau-né qui est le roi que vous attendez ! »

On peut se demander ensuite comment douze jours ont pu leur suffire pour faire un si long trajet, depuis les confins de l’Orient jusqu’à Jérusalem, que l’on dit située au centre du monde. Suivant Remi, c’est l’Enfant divin lui-même qui les a conduits. Ou encore, suivant d’autres, la rapidité de leur course tient à ce qu’ils étaient montés sur des dromadaires, animaux très rapides, qui font plus de chemin en un jour que les chevaux en trois.

Arrivés à Jérusalem, ils ne demandèrent pas si le roi des Juifs était né, car ils le savaient déjà par l’étoile. Ils demandèrent où était né le roi des Juifs. Ce qu’entendant, Hérode se troubla fort, et la ville entière avec lui. Hérode en fut troublé pour trois raisons : 1o il craignait que les Juifs ne prissent pour maître ce roi nouveau-né ; 2o il craignait d’être mis en accusation par les Romains, s’il permettait à un homme non proclamé roi par Auguste de revêtir le titre de roi ; 3o comme le dit saint Grégoire, un roi terrestre ne pouvait manquer de se sentir troublé, se voyant en présence du roi des Cieux. Et quant au trouble des Juifs, il s’expliquait également par trois raisons, d’après Chrysostome : 1o par l’impossibilité où sont les impies de se réjouir de l’avènement du juste ; 2o par l’adulation de ces Juifs pour Hérode, dont ils voyaient le trouble ; 3o par l’incertitude où ils étaient de leur sort devant la perspective d’une révolution.

Hérode, ayant convoqué tous les prêtres et scribes, leur demanda où était né le Christ. Et quand il apprit que c’était à Bethléem, il le dit aux mages, en leur demandant de venir lui rendre compte de ce qu’ils auraient vu ; lui-même, prétendait-il, irait alors adorer l’enfant nouveau-né : mais en réalité il ne songeait qu’à le faire périr.

Autre particularité : l’étoile cessa de guider les mages dès qu’ils furent entrés à Jérusalem, sans doute pour forcer les mages à s’enquérir du lieu de la nativité du Christ, et ainsi à fournir devant tous le témoignage du miracle. Quant à la nature même de cette étoile, les uns disent que c’était l’Esprit-Saint qui avait pris cette forme pour guider les mages, d’autres que c’était un ange ; d’autres enfin, dont nous partageons l’avis, supposent que cette étoile était un astre nouvellement créé, qui, ayant rempli sa mission, sera rentré dans le sein de la matière universelle. D’après Fulgence, cette étoile différait de toutes les autres en trois choses : 1o elle n’était pas localisée dans le firmament, mais pendait dans les airs, près de la terre ; 2o elle était si brillante qu’on la voyait même en plein jour, éclipsant la lumière du soleil ; 3o elle marchait en avant des mages, comme une personne vivante, au lieu de suivre le mouvement circulaire des autres étoiles.

Entrés dans la crèche, et y ayant trouvé l’enfant avec sa mère, les mages se mirent à genoux, et offrirent, en présent, de l’or, de l’encens, et de la myrrhe. Le choix de ces présents et leur don s’expliquent par plusieurs motifs : 1o c’était l’usage, chez les anciens, de ne jamais approcher d’un dieu ou d’un roi sans lui offrir des présents ; et les mages, qui venaient des confins de la Perse et de la Chaldée, à l’endroit où coule le fleuve Saba (d’après l’Histoire scholastique), apportaient les présents qu’avaient coutume d’offrir les Perses et les Chaldéens ; 2o d’après saint Bernard, l’or était destiné à alléger la pauvreté de la Vierge, l’encens à effacer la mauvaise odeur de l’étable, la myrrhe à consolider les membres de l’enfant en expulsant les vers de ses intestins ; 3o ces trois présents signifiaient la royauté du Christ, sa divinité, et son humanité : car l’or sert pour le tribut royal, l’encens pour le sacrifice divin, la myrrhe pour la sépulture des morts ; 4o enfin ces trois présents signifient ce que nous devons offrir au Christ : car l’or est le symbole de l’amour, l’encens celui de la prière, et la myrrhe symbolise la mortification de la chair.

Ayant adoré l’enfant Jésus, les mages, qu’un songe avait avertis de ne point retourner auprès d’Hérode, s’en revinrent dans leurs pays par un autre chemin. Leurs corps furent retrouvés par Hélène, mère de Constantin, qui les transporta à Constantinople. Plus tard, saint Eustorge les transporta à Milan, dont il était évêque, et les déposa dans l’église qui appartient aujourd’hui à notre Ordre des Frères prêcheurs. Mais lorsque l’empereur Henri s’empara de Milan, il fit transporter les corps des mages, par le Rhin, à Cologne, où le peuple les entoure d’une grande dévotion.

XV
SAINT RÉMY, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
(14 janvier)

La vie de saint Rémy a été écrite par Hincmar, archevêque de Reims.

I. La naissance de ce glorieux docteur et confesseur de la foi a été prophétisée par un ermite, dans les circonstances que voici. Au moment où la persécution des Vandales désolait toute la France, un saint ermite, qui était aveugle, priait avec ardeur pour la paix de l’Eglise des Gaules. Or un ange lui apparut et lui dit : « Sache que la femme qui s’appelle Ciline mettra au monde un fils du nom de Rémy, qui délivrera son peuple des attaques des méchants ! » Aussi l’ermite, dès qu’il s’éveilla, se fit-il conduire à la maison de Ciline et lui raconta sa vision. Et comme la dame refusait d’y croire, — car elle était déjà vieille, et avait renoncé à l’espoir d’enfanter, — l’ermite lui dit : « Sache que, lorsque ton enfant aura pris le sein, tu n’auras qu’à me frotter les yeux de ton lait pour qu’aussitôt je recouvre la vue ! » Et tout arriva, en effet, de cette façon.

Dès sa jeunesse, Rémy évita le monde et entra dans un couvent. Mais à vingt-deux ans sa renommée, sans cesse croissante, lui valut d’être choisi par tout le peuple pour l’archevêché de Reims. Et c’était un homme d’une telle douceur que, quand il mangeait, les moineaux venaient sur sa table, et qu’il les nourrissait dans le creux de sa main. Ayant été un jour reçu dans la maison d’une dame, et apprenant que celle-ci n’avait plus de vin, saint Rémy entra dans sa cave, fit un signe de croix sur le tonneau ; et voici que le vin en jaillit en telle abondance que toute la cave s’en trouva inondée.

Le roi de France Clovis était alors païen, et sa pieuse femme ne parvenait pas à le convertir. Mais un jour, se voyant menacé par l’immense armée des Allemands, il fit vœu au Dieu qu’adorait sa femme de se convertir à lui, s’il lui accordait la victoire sur ses ennemis. Et Dieu lui accorda la victoire, de sorte qu’il se rendit auprès de saint Rémy et demanda à être baptisé. Mais, en arrivant aux fonds baptismaux, l’évêque et le roi s’aperçurent que le saint chrême manquait ; et voici qu’une colombe, fendant les airs, apporta dans son bec une ampoule pleine de saint chrême, dont le prélat oignit le roi. Et cette ampoule se conserve dans l’église de Reims, où elle sert, aujourd’hui encore, au sacre des rois de France.

II. Longtemps après, Génébald, homme sage et pieux, qui avait épousé la nièce de saint Rémy, mais s’était séparé d’elle, d’un commun accord, par scrupule de piété, fut ordonné évêque de Laon par saint Rémy. Mais comme ce Génébald avait permis à sa femme de venir souvent s’instruire auprès de lui, ces fréquents entretiens allumèrent le désir dans son âme, et le firent tomber dans le péché. Et la femme, ayant mis au monde un fils, manda cette nouvelle à l’évêque, qui, rempli de honte, lui dit : « Puisque cet enfant est le résultat d’un larcin, je veux qu’il s’appelle Larron ! » Mais plus tard, il permit de nouveau à sa femme de venir s’instruire auprès de lui, et de nouveau il finit par se précipiter dans le péché. Et comme, cette fois, sa femme mit au monde une fille, il dit : « Je veux que cette fille s’appelle Renarde ! » Puis, rentrant en lui-même, il alla se jeter aux pieds de saint Rémy, et le pria de lui ôter du cou l’étole épiscopale. Mais saint Rémy s’y refusa ; et après l’avoir doucement consolé, il l’enferma pendant sept ans dans une cellule, et, durant cet intervalle, gouverna lui-même son diocèse. Or, la septième année, comme Génébald célébrait sa messe, un ange lui apparut, qui lui annonça que son péché lui était remis, et lui ordonna de quitter sa cellule. Alors Génébald répondit : « Je ne le puis pas, car mon maître Rémy a fermé cette porte et l’a scellée de son sceau. » L’ange lui dit alors : « Afin que tu saches que le ciel s’est rouvert, cette porte va s’ouvrir sans que le sceau soit brisé ! » Et aussitôt la porte s’ouvrit. Mais alors Génébald, se jetant en croix sur le sol, dit : « Si même le Seigneur Jésus venait me mettre en liberté, je ne sortirais pas d’ici sans y être autorisé par mon chef Rémy, qui m’a enfermé ! » Alors saint Rémy, mandé par l’ange, vint à Laon, et replaça Génébald sur son siège épiscopal ; et Génébald persévéra dans la piété jusqu’à sa mort, et Larron, son fils, lui succéda sur son siège, et mérita même d’être canonisé. Enfin saint Rémy s’endormit en paix, vers l’an 500. Le jour de sa fête est aussi celui où se célèbre la naissance de saint Hilaire, évêque de Poitiers.

XVI
SAINT HILAIRE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
(14 janvier)

Hilaire, évêque de Poitiers, originaire de l’Aquitaine, brilla parmi les hommes comme l’étoile Lucifer parmi les astres. Marié, et père d’une fille, il s’était mis, après la naissance de cet enfant, et tout en restant laïc, à mener la vie d’un moine : si bien que, en raison de sa vie et de sa science, il fut élu évêque. Et il défendit contre les hérétiques, non seulement son diocèse, mais la France entière, ce qui ne l’empêcha pas d’être un jour exilé, en compagnie du bienheureux Eusèbe, évêque de Verceil, l’empereur ayant écouté l’avis de deux autres évêques qui avaient été corrompus par l’hérésie d’Arius, ainsi d’ailleurs que l’empereur lui-même. Et lorsque cette hérésie se fut propagée partout, l’empereur ayant permis à tous les évêques de se réunir pour discuter la vérité de la foi, saint Hilaire se rendit à la réunion ; mais lesdits évêques obtinrent de l’empereur l’ordre, pour lui, de retourner aussitôt à Poitiers. Et comme, durant son retour, il était descendu dans l’île Gallibaria[4], qui était toute pleine de serpents, aucun de ces animaux n’osa l’approcher ; et lui, il planta au milieu de l’île un poteau, et défendit aux serpents de le dépasser, de telle sorte que la moitié de l’île fut pour eux non comme une terre, mais comme une mer.

[4] Petite île de la Méditerranée, à quelques centaines de mètres d’Alassio.

A Poitiers, lorsqu’il y revint, il ressuscita par ses prières un enfant mort sans baptême. Longtemps il resta prosterné, en prière ; et enfin tous deux se relevèrent ensemble, le vieillard, de sa prière, et l’enfant, de la mort. Et comme la fille d’Hilaire, Apia, voulait se marier, son père lui adressa un discours qui la décida à rester dans l’état de virginité. Mais son père, craignant qu’elle ne fléchît un jour dans cette résolution, pria le Seigneur de la rappeler à lui, au lieu de la laisser vivre plus longtemps ; et ainsi fut fait, car, peu de jours après, la jeune fille mourut ; et Hilaire l’ensevelit de ses propres mains. Alors la mère de la bienheureuse Apia pria l’évêque d’obtenir pour elle aussi ce qu’il avait obtenu pour sa fille. Et Hilaire le fit, et par sa prière, l’envoya au ciel.

En ce temps-là, le pape Léon, s’étant laissé corrompre par l’hérésie, convoqua en concile tous les évêques ; et Hilaire, qui n’avait pas été convoqué, vint à ce concile. Alors le pape, apprenant son arrivée, défendit que personne se levât pour lui ni lui fît une place. Et lorsque Hilaire entra, le pape lui dit : « Tu es Hilaire le Gaulois ? » Et lui : « Je ne suis pas Gaulois, mais évêque dans les Gaules. » Et le pape : « Donc tu es Hilaire des Gaules, et moi je suis Léon, évêque et juge suprême, assis sur le siège apostolique ! » Alors Hilaire : « Si tu es Léon (lion), du moins tu n’es pas le lion de la tribu de Juda ; et peut-être es-tu juge, mais certes tu ne juges pas sur le siège divin ! » Alors l’évêque, indigné, se leva, disant : « Attends ici un moment, je vais revenir tout à l’heure, et saurai bien te traiter suivant ton mérite ! » Et Hilaire : « Mais si tu ne reviens pas, qui me répondra pour toi ? » Et lui : « Je reviendrai à l’instant, et verrai à humilier ton orgueil ! » Là-dessus le pape se rendit où l’appelait un besoin naturel, et il fut saisi de dysenterie, et il mourut là misérablement, perdant tous ses boyaux. Cependant Hilaire, voyant que personne ne se levait pour lui faire place, s’assit patiemment à terre, disant : « La terre est à Notre-Seigneur ! » Et aussitôt la terre, à l’endroit où il était assis, s’éleva, de façon qu’Hilaire se trouva au niveau des autres évêques. Et lorsque fut apportée la nouvelle de la mort misérable du pape, Hilaire, se levant, ramena tous les évêques à la foi catholique, et les renvoya dans leurs diocèses. Nous devons toutefois ajouter que ce miracle de la mort du pape Léon reste douteux, car ni l’Histoire ecclésiastique, ni la Tripartite n’en font mention, et aucune chronique ne signale l’existence, à cette époque, d’un pape de ce nom ; et enfin saint Jérôme dit que « la sainte Eglise romaine est toujours restée immaculée, sans se souiller d’aucune hérésie ». Mais on peut supposer que peut-être ce Léon, sans avoir été élu pape régulièrement, avait usurpé le titre de pape ; ou peut-être encore le nom de Léon n’était-il qu’un surnom du pape Libère, dont on sait qu’il a favorisé l’hérésie de l’empereur Constantin.

Quand enfin, après de nombreux miracles, saint Hilaire, vieux et malade, sentit approcher la mort, il appela le prêtre Léonce, son favori, et le pria de sortir de sa maison et puis de revenir lui faire part de ce qu’il aurait entendu. Et Léonce sortit, et revint dire qu’il avait entendu le bruit de la ville en tumulte. Et, vers minuit, une lumière surnaturelle, telle que Léonce lui-même ne pouvait en supporter la vue, entra dans la chambre de l’évêque : elle s’évanouit peu à peu, emportant avec elle l’âme de saint Hilaire. Celui-ci florissait vers l’an 340, sous le règne de Constantin.

XVII
SAINT FÉLIX, PRÊTRE ET CONFESSEUR
(14 janvier)

On raconte que saint Félix était maître d’école, et traitait ses élèves avec une rigueur extrême. Et comme, pris par les païens, il proclamait ouvertement sa foi chrétienne, il fut livré aux mains des enfants de son école, qui le tuèrent à coup de poinçons. Pourtant l’Eglise paraît nous affirmer que saint Félix n’a pas été martyr mais seulement confesseur. Et une autre légende raconte que, l’évêque de Nole Maxime étant un jour tombé à terre, à demi mort de faim et de froid (car il s’était enfui pour échapper à la persécution), Félix, averti par un ange, vint à son secours ; et comme il n’avait apporté avec lui aucune nourriture, il pressa dans la bouche de l’évêque le jus d’une grappe de raisin qu’il vit miraculeusement attachée à une haie voisine, après quoi, prenant le vieillard sur ses épaules, il l’emporta chez lui ; et, à la mort de Maxime, c’est lui qui fut élu évêque à sa place.

Un jour qu’il prêchait, et que ses persécuteurs le poursuivaient, il se cacha entre des murs en ruines ; et aussitôt Dieu ordonna à des araignées de tisser leur toile devant l’entrée de cette ruine : si bien que, en apercevant cette toile d’araignée, les persécuteurs s’en allèrent, convaincus que personne n’était entré par là. Saint Félix se cacha ensuite dans un autre lieu, où une femme le nourrit pendant trois mois sans voir une seule fois son visage. Enfin, au retour de la paix, il revint à son église, et c’est là qu’il s’endormit dans le Seigneur. Il fut enterré aux portes de la ville, dans un endroit nommé Pinci.

Il avait un frère, qui s’appelait, lui aussi, Félix, et qui montra un grand courage dans la persécution. Et l’on raconte que saint Félix cultivait un jardin, et que des voleurs, qui avaient entrepris de lui dérober ses légumes, ne purent s’empêcher, toute la nuit, de lui cultiver son jardin, de telle sorte que, le lendemain matin, saint Félix les trouva ainsi occupés. Aux compliments qu’il leur fit, les voleurs avouèrent leurs mauvais desseins ; et le saint les renvoya doucement chez eux. Un autre jour certains païens, venus pour s’emparer de saint Félix, éprouvèrent une douleur affreuse dans les mains ; et comme ils hurlaient, le saint leur dit : « Si vous voulez que votre douleur cesse aussitôt, dites : le Christ est Dieu ! » Et ils le dirent et furent guéris. Alors le prêtre des idoles vint le trouver et dit : « Seigneur évêque, mon dieu a pris la fuite dès qu’il t’a vu venir, en me disant qu’il ne pouvait pas supporter ta vertu. Si donc mon dieu te craint à ce point, combien davantage je dois te craindre ! » Et Félix l’instruisit dans la foi chrétienne, et le baptisa.

XVIII
SAINT PAUL, ERMITE
(15 janvier)

Paul fut le premier ermite, ainsi que l’atteste saint Jérôme, qui a écrit sa vie. Pour échapper aux persécutions de Décius, il se retira dans un immense désert, et là, au fond d’une caverne, il demeura pendant soixante ans inconnu aux hommes.

Ce Décius se nommait aussi Gallien, et avait commencé de régner en l’an 256. Il tourmentait cruellement les chrétiens. Il fit un jour saisir deux jeunes chrétiens, fit enduire de miel le corps de l’un d’eux, et le fit exposer, sous un soleil torride, aux piqûres des mouches, des abeilles et des guêpes ; l’autre jeune homme fut placé sur un lit moelleux, dans un lieu charmant où l’air était doux, rempli du murmure de l’eau, du chant des oiseaux, et du parfum des fleurs ; et ce jeune homme fut lié, avec des cordes enguirlandées de fleurs, de façon à ne pouvoir remuer ni les pieds ni les mains. Le méchant empereur fit venir auprès de ce jeune homme certaine femme aussi impure que belle, qui reçut l’ordre de souiller la chair de ce jeune chrétien, rempli du seul amour de Dieu. Mais celui-ci, dès qu’il sentit dans sa chair des mouvements contraires à la raison, n’ayant point d’arme pour se défendre, coupa sa langue avec ses dents et la cracha au visage de l’impudique, échappant ainsi à la tentation par l’excès de la douleur, et se préparant un trophée à jamais admirable.

Effrayé de tels supplices et d’autres encore, saint Paul s’enfuit au désert. Et lorsque saint Antoine vint à son tour au désert, s’imaginant être le premier ermite, un songe lui apprit qu’un autre ermite, meilleur que lui, avait droit à son hommage. Aussi saint Antoine s’efforça-t-il de découvrir cet autre ermite. Et comme il le cherchait par les forêts, il rencontra d’abord un centaure, à demi-homme, à demi-cheval, qui lui dit d’aller devant lui. Il rencontra ensuite un animal qui portait des dattes, et qui, par le haut du corps ressemblait à un homme, avec le ventre et les pieds d’une chèvre. Antoine lui demanda qui il était : il répondit qu’il était un satyre, c’est-à-dire une de ces créatures que les païens prenaient pour des dieux des bois. Enfin saint Antoine rencontra un loup, qui le conduisit jusqu’à la cellule de saint Paul. Or celui-ci, pressentant l’arrivée d’un homme, avait fermé sa porte. Mais Antoine le supplia de lui ouvrir, affirmant qu’il mourrait sur place plutôt que de se retirer. Et Paul, vaincu par ses prières, lui ouvrit ; et aussitôt les deux ermites se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

Et comme l’heure de midi approchait, un corbeau vint apporter un pain formé de deux parties. Et comme Antoine s’en étonnait, Paul lui dit que Dieu le nourrissait tous les jours de cette façon : il avait seulement doublé la ration, ce jour-là, à cause de la visite d’Antoine. Là-dessus s’engagea une pieuse dispute pour savoir qui des deux serait le plus digne de diviser le pain. Paul voulait que ce fût Antoine, en sa qualité d’hôte, Antoine voulait que ce fût Paul, en sa qualité d’aîné. Enfin tous deux prirent le pain, et le divisèrent en parties égales.

Et comme Antoine s’en revenait vers sa cellule, il vit passer au-dessus de lui deux anges portant l’âme de Paul. Il retourna aussitôt sur ses pas, et trouva le corps de Paul agenouillé dans l’attitude de la prière, de telle sorte qu’il crut qu’il était vivant. Le saint, cependant, était mort ; et Antoine s’écria : « O âme sainte, ce que tu faisais dans la vie, tu en gardes le signe jusque dans la mort ! » Et pendant qu’il songeait au moyen d’ensevelir Paul, voici qu’arrivèrent deux lions qui creusèrent une fosse, aidèrent à la sépulture, et s’en retournèrent dans leur forêt. Et Antoine prit le manteau de Paul, fait de feuilles de palmier : il le revêtit, depuis lors, aux jours de fêtes. La mort de Paul eut lieu vers l’an 287.

XIX
SAINT MACAIRE, ERMITE
(15 janvier)

Macaire, étant abbé, et marchant dans le désert, entra pour dormir dans un monument où étaient ensevelis des corps de païens ; et il plaça un de ces corps sous sa tête, en guise d’oreiller. Et les démons, voulant l’effrayer, appelaient, disant : « Lève-toi et viens avec nous au bain ! » Et un autre démon, s’étant introduit dans le corps du mort, et prenant une voix de femme, répondait : « Je ne puis me lever, car un étranger s’est mis sur moi ! » Mais Macaire, sans s’effrayer, dit au corps, après l’avoir battu : « Lève-toi et va-t’en, si tu le peux ! » Ce qu’entendant, les démons s’enfuirent, en criant à haute voix : « Seigneur, tu nous as vaincus ! »

Un jour, saint Macaire, traversant un marais pour regagner sa cellule, rencontra le diable, qui, armé d’une faux, voulut le frapper et ne put y parvenir. Et le démon lui dit : « J’ai beaucoup à souffrir de ton fait, Macaire, et cela, parce que je ne parviens pas à te vaincre. Je fais pourtant tout ce que tu fais ; tu jeûnes et moi je ne mange pas, tu veilles et moi je ne dors pas ; et il n’y a qu’une seule chose où tu me dépasses. » Et l’abbé dit : « Quelle est donc cette chose ? » Et le diable : « C’est ton humilité, en raison de laquelle je suis sans force contre toi ! »

Ayant trop à souffrir de la tentation, Macaire, mit sur ses épaules un grand sac rempli de sable, et alla le porter dans le désert, plusieurs jours de suite. Théosèbe, le rencontrant, lui dit : « Abbé, pourquoi portes-tu ce fardeau ? » Et il lui répondit : « Pour tourmenter mon corps qui me tourmente ! » Une autre fois, il vit Satan vêtu d’un manteau percé de trous et auquel pendaient d’innombrables flacons. Et Macaire lui dit : « Où vas-tu ? » Et lui : « Je porte à boire aux frères ! » Et Macaire : « Mais pourquoi as-tu tant de flacons ? » Et le diable : « C’est pour être sûr de contenter les frères ; car si un des flacons ne leur plaît pas, je leur offrirai de l’autre ou du troisième, jusqu’à ce que l’un de mes flacons soit à leur goût ! » Plus tard, le voyant revenir, Macaire lui dit : « Eh bien, qu’as-tu fait ? » Il répondit : « Tous se sont sanctifiés et ont refusé mes flacons, à l’exception d’un seul, nommé Théotiste. » Aussitôt Macaire, se levant, alla trouver ce frère, et, par ses discours, le délivra de la tentation. Et le lendemain, Macaire, rencontrant de nouveau le diable, lui dit : « Où vas-tu ? » Il répondit : « Chez les frères ! » Et Macaire, quand il le vit revenir, lui demanda : « Eh bien, comment vont les frères ? » Et le diable répondit : « Mal ! » Et Macaire : « Comment cela ? » Et le diable : « Ils sont tous saints, et, pour comble de malheur, le seul d’entre eux que j’avais est perdu pour moi, et est même devenu le plus saint de tous ! » Et le vieillard, quand il entendit ces paroles, rendit grâces à Dieu.

Un autre jour, Macaire, ayant trouvé un crâne de mort, lui demanda de qui il avait été la tête. «  — D’un païen ! — Et où est ton âme ? — En enfer ! » Macaire demanda au crâne si sa place en enfer était très profonde. «  — Aussi profonde que la terre par rapport au ciel ! — Et y a-t-il des âmes logées encore plus bas que la tienne ? — Oui, celles des Juifs ! — Et, au-dessous des Juifs, y a-t-il encore d’autres âmes ? — Oui, celles des mauvais chrétiens qui, rachetés par le sang du Christ, font bon marché de ce privilège ! »

Ce bon abbé tua, un jour, de sa main, une puce ; et, l’ayant tuée, il fut désolé d’avoir vengé sa propre injure ; et pour se punir, il resta pendant six mois tout nu dans le désert, jusqu’à ce que tout son corps ne fût plus qu’une plaie. Et après cela, il s’endormit en paix, laissant au monde le souvenir de grandes vertus.

XX
SAINT MARCEL
(16 janvier)

Marcel était pape à Rome. Ayant osé reprocher à l’empereur Maximien sa cruauté à l’égard des chrétiens, et s’étant permis de célébrer la messe dans la maison d’une femme noble consacrée au Christ, il excita à tel point la rage de l’empereur, que celui-ci changea cette maison en écurie, et contraignit Marcel à y garder les chevaux, en qualité d’esclave. Et saint Marcel, après de nombreuses années de cet esclavage, s’endormit dans le Seigneur vers l’an 287.

XXI
SAINT ANTOINE, ERMITE
(17 janvier)

La vie de ce saint a été écrite par saint Anastase.

I. Antoine avait vingt ans lorsqu’il entendit lire, à l’Eglise, les paroles de Jésus : « Si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes, et donnes-en le produit aux pauvres ! » Aussitôt Antoine vendit tous ses biens, en donna le produit aux pauvres, et alla se faire ermite au désert. Il eut à y soutenir des tentations innombrables de la part des démons. Un jour qu’il avait vaincu par sa foi le démon de la luxure, le diable lui apparut sous la forme d’un enfant noir, et, se prosternant devant lui, se reconnut vaincu. Une autre fois, comme il était dans une tombe d’Egypte, la foule des démons le maltraita si affreusement qu’un de ses compagnons le crut mort et l’emporta sur ses épaules ; mais comme tous les frères, rassemblés, le pleuraient, il se releva et demanda à l’homme qui l’avait apporté de le rapporter à l’endroit où il l’avait trouvé. Et comme il y gisait, accablé de la douleur que lui causaient ses blessures, les démons reparurent, sous diverses formes d’animaux féroces, et se remirent à le déchirer avec leurs dents, leurs cornes, et leurs griffes. Alors, soudain, une lumière merveilleuse remplit le caveau, et mit en fuite tous les démons ; et Antoine se trouva aussitôt guéri. Et alors, comprenant que c’était Jésus qui venait à son secours, le saint lui dit : « Où étais-tu tout à l’heure, bon Jésus, et pourquoi n’étais-tu pas ici pour me secourir et guérir mes blessures ? » Et le Seigneur lui répondit : « Antoine, j’étais là, mais j’attendais de voir ton combat ; et maintenant que tu as lutté avec courage, je répandrai ta gloire dans le monde entier ! » Et telle était la ferveur du saint, que lorsque l’empereur Maximien mettait à mort les chrétiens, il suivait les martyrs jusqu’au lieu de leur supplice, espérant être supplicié avec eux ; et il s’affligeait fort de voir que le martyre lui était refusé.

II. Etant venu dans une autre partie du désert, il y trouva un grand disque d’argent ; et il se dit : « D’où peut venir ce disque d’argent, en un lieu où ne se voient nulles traces d’hommes ? Si un voyageur l’avait perdu, il serait revenu le chercher, et l’aurait certainement retrouvé, grand comme est ce disque. Satan, c’est encore un de tes tours ! Mais tu ne parviendras pas à ébranler ma volonté ! » Et, comme il disait cela, le disque s’évanouit en fumée. Il trouva ensuite une énorme masse d’or ; mais il l’évita comme le feu, et s’enfuit sur une montagne où il resta vingt ans, éclatant de miracles. Un jour qu’il était ravi en esprit, il vit le monde tout couvert de filets étroitement unis. Et il s’écria : « Oh ! qui pourra s’échapper hors de ces filets ? » Et une voix lui répondit : « L’humilité ! » Une autre fois, comme les anges l’emportaient dans les airs, les démons voulurent l’empêcher de passer en lui rappelant les péchés qu’il avait commis depuis sa naissance. Mais les anges : « Vous n’avez pas à parler de ces péchés, que la grâce du Christ a déjà effacés. Mais, si vous en connaissez qu’Antoine ait commis depuis qu’il est moine, dites-les ! » Et, comme les diables se taisaient, Antoine put librement s’élever dans les airs et en redescendre.

III. Saint Antoine raconte qu’il a vu, un jour, certain diable de haute taille qui, osant se faire passer pour la Providence divine, lui dit : « Que veux-tu, Antoine, afin que je te le donne ? » Mais le saint, s’armant de sa foi, lui cracha au visage, se jeta sur lui, et aussitôt le diable s’évanouit. Une autre fois le diable lui apparut dans un corps d’une taille si haute que sa tête semblait toucher le ciel. Antoine lui ayant demandé qui il était, il avoua qu’il était Satan, et ajouta : « Pourquoi les moines me combattent-ils, et pourquoi les chrétiens me maudissent-ils ? » Et Antoine : « Ils ont raison de le faire, car tu ne cesses de les tourmenter ! » Et le diable : « Ce n’est pas moi qui les tourmente, mais ce sont eux qui se tourmentent eux-mêmes : car moi je ne puis plus rien, depuis que le règne du Christ s’est répandu sur toute la terre. »

IV. Quelqu’un demanda à saint Antoine : « Que dois-je faire pour plaire à Dieu ? » Et le saint lui répondit : « Où que tu ailles, aie toujours Dieu devant les yeux ; quoi que tu fasses, obéis aux préceptes de la Sainte Ecriture ; et, dans quelque lieu que tu te trouves, restes-y ! Fais ces trois choses, et tu seras sauvé ! » Un abbé ayant demandé, lui aussi, à saint Antoine ce qu’il devait faire, le saint répondit : « Ne te fie pas à ta justice, contiens ton ventre et ta langue, et, quand une chose est passée, ne la regrette pas ! » Et il dit encore : « De même que les poissons meurent si on les met à sec, de même les moines qui s’attardent hors de leur cellule et fréquentent les séculiers se relâchent de leur bon propos. » Et il dit encore : « Celui qui vit dans la solitude est délivré de trois guerres, à savoir : contre l’ouïe, la vue et la parole, et n’a à lutter que contre son cœur. »

V. Saint Antoine disait que les mouvements du corps pouvaient être de trois sortes : les uns provenant de la nature même, les autres de l’excès d’aliments, d’autres enfin de la suggestion du démon. Un frère de son ermitage avait renoncé au siècle, mais non pas entièrement, car il gardait encore quelques biens. Et Antoine lui dit : « Va acheter de la viande ! » Et comme le frère revenait avec la viande, des chiens se jetèrent sur lui et le mordirent. Alors Antoine lui dit : « Ceux qui renoncent au monde et qui veulent garder des biens, c’est ainsi qu’ils sont déchirés par les démons ! »

Un jour qu’il s’ennuyait dans sa cellule, il dit : « Seigneur, je veux être sauvé, et mes pensées ne me le permettent pas ! » Alors, sortant de sa cellule, il vit un inconnu qui était assis et travaillait, après quoi il se relevait et priait. Or cet inconnu était un ange, et il dit à Antoine : « Fais ainsi, et tu seras sauvé ! »

Et un jour, comme Antoine travaillait avec ses frères, ceux-ci l’entendirent prier Dieu de détourner du monde le malheur qui se préparait. Puis, comme les frères lui demandaient quel était ce malheur, il répondit, avec des larmes et des sanglots : « J’ai vu dans le ciel l’autel de Dieu entouré par une multitude de chevaux qui foulaient aux pieds les choses saintes ; et j’ai entendu la voix du Seigneur disant : « Mon autel sera souillé ! » Et, en effet, deux ans après, les ariens hérétiques rompirent l’unité de l’Eglise, souillèrent les choses saintes, et foulèrent aux pieds les autels chrétiens.

VI. Un chef égyptien, nommé Ballachius, s’étant affilié à la secte des ariens, persécutait l’Eglise de Dieu, et faisait exposer à nu et battre de verges les moines et les religieuses. Alors saint Antoine lui écrivit : « Je vois la colère de Dieu prête à s’abattre sur toi. Cesse de persécuter les chrétiens, si tu veux la détourner de toi ! » Le malheureux lut la lettre, en rit, la jeta à terre, fit battre les moines qui l’avaient apportée, et les chargea de dire à leur maître Antoine que, lui aussi, il sentirait bientôt la rigueur de sa discipline. Or, cinq jours après, Ballachius, ayant voulu monter un de ses chevaux, animal d’une douceur parfaite, fut renversé par ce cheval, mordu, foulé aux pieds ; et il mourut le surlendemain.

Un jour, les frères demandèrent à Antoine le secret du salut. Le saint leur répondit : « N’avez-vous pas entendu que Jésus a dit : « Si l’on te frappe sur une joue, tends l’autre joue ? » Et eux : « Oui, mais cela est au-dessus de nos forces ! » Et Antoine : « Alors souffrez du moins avec patience d’être frappés sur une joue ! » Et eux : « Cela encore est au-dessus de nos forces ! » Et saint Antoine : « Alors contentez-vous, du moins, de ne pas frapper plus qu’on ne vous aura frappés ! » Et eux : « Cela même est encore au-dessus de nos forces ! » Sur quoi Antoine, se tournant vers son disciple, lui dit : « Va préparer une liqueur fortifiante pour ces frères, car en vérité ils sont bien débiles ; et quant à vous, la prière est la seule chose que je puisse vous recommander ! » Tout cela se lit dans les Vies des Pères. Enfin saint Antoine, parvenu à l’âge de cent cinq ans, s’endormit en paix après avoir embrassé ses frères : il mourut sous le règne de Constantin, qui monta sur le trône en l’an 340.

XXII
SAINT FABIEN, PAPE ET MARTYR
(20 janvier)

Fabien était citoyen romain ; et, un jour que la foule avait à élire un nouveau pape, il se joignit à elle pour connaître l’issue de l’élection. Or, voici qu’une colombe blanche descendit du ciel et se posa sur la tête de Fabien : ce que voyant, la foule l’élut pape. Alors, comme le rapporte le pape Damase, il envoya dans les diverses régions du monde sept diacres et sept sous-diacres, chargés de recueillir par écrit tous les actes des martyrs. Il fit également bâtir de nombreuses basiliques sur les lieux où étaient ensevelis ces saints martyrs. Et c’est lui aussi qui a décidé que, tous les ans, le jour de la Sainte-Cène[5], le saint chrême de l’année précédente serait brûlé et remplacé par un nouveau, consacré en ce même jour. Et Haimon rapporte que, l’empereur Philippe ayant voulu assister à la veillée de Pâques et participer aux sacrements, le pape Fabien lui résista et lui défendit l’accès de l’église jusqu’à ce qu’il eut confessé ses péchés et fait pénitence. Enfin saint Fabien, dans la treizième année de son pontificat, obtint la couronne du martyre, ayant été décapité sur l’ordre de Décius. Son martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 253.

[5] Le jeudi saint.

XXIII
SAINT SÉBASTIEN, MARTYR
(20 janvier)

I. Sébastien, originaire de Narbonne et citoyen de Milan, était animé d’une foi chrétienne très ardente. Mais les empereurs païens Maximien et Dioclétien avaient pour lui une telle affection qu’ils l’avaient nommé chef de la première cohorte ; et l’avaient attaché à leur personne. Et lui, il ne portait la chlamyde militaire que pour pouvoir aider et consoler les chrétiens persécutés.

Or comme, un jour, deux frères jumeaux, Marcellin et Marc, allaient être décapités pour s’être refusés à abjurer la foi du Christ, leurs parents vinrent les trouver pour les engager à se laisser fléchir. Leur mère, d’abord, se présenta devant eux, les cheveux dénoués, les vêtements déchirés, la poitrine nue, et leur dit : « O mes fils chéris, une misère inouïe et un deuil affreux s’abattent sur moi ! Malheureuse que je suis, je perds mes fils de leur propre gré ! Si l’ennemi me les avait enlevés, je serais allée les lui reprendre au plus fort du combat ; si des juges s’étaient emparés d’eux pour les mettre en prison, je me serais fait tuer pour les délivrer. Mais ceci est un nouveau genre de mort, où la victime prie le bourreau de la frapper, où le vivant aspire à ne plus vivre, et invite la mort au lieu de l’éviter. Ceci est un nouveau genre de souffrance, où la jeunesse des fils, spontanément, se perd, tandis que la vieillesse des parents est condamnée à survivre ! » Ensuite arriva le père, conduit sur les bras de ses esclaves ; et ce vieillard, la tête couverte de cendres, s’écria : « Je suis venu dire adieu à mes fils, qui, de leur plein gré, ont voulu nous quitter ! O mes fils, bâton de ma vieillesse et sang de mon cœur, pourquoi avez-vous ainsi soif de la mort ? Que tous les jeunes gens viennent pleurer sur ces jeunes gens obstinés à périr ! Que tous les vieillards viennent pleurer avec moi sur la mort de mes fils ! Et vous, mes yeux, éteignez-vous à force de larmes, pour que je ne voie pas mes fils tomber sous le glaive ! » Puis arrivèrent les femmes des deux jeunes gens, tenant dans leurs bras leurs fils, et gémissant, et disant : « A qui nous confiez-vous, qui prendra soin de ces enfants, qui se partagera vos biens ? Avez-vous donc des cœurs de fer, vous qui dédaignez vos parents, repoussez vos femmes, reniez vos fils ? » Et déjà le courage des deux jeunes gens commençait à mollir, lorsque saint Sébastien, qui assistait à la scène, s’avança et dit : « Braves soldats du Christ, que ces flatteries et ces prières ne vous fassent pas renoncer à la couronne éternelle ! » Puis, se tournant vers les parents, il leur dit : « Soyez sans crainte ! Ils ne seront pas séparés de vous, mais, au contraire, ils iront vous préparer au Ciel des demeures durables ! » Et pendant que saint Sébastien parlait ainsi, il se trouva entouré d’une grande lumière descendue du ciel, et on le vit soudain revêtu d’un manteau étincelant de blancheur, avec sept anges debout devant lui. Et Zoé, la femme de Nicostrate, dans la maison de qui les deux gens étaient gardés, vint se prosterner aux pieds de Sébastien, et l’implora par signes, car elle avait perdu l’usage de la parole. Alors le saint dit : « Si je suis le serviteur du Christ, et si les choses que j’ai dites sont vraies, ô toi qui as ouvert la bouche du prophète Zacharie, ouvre la bouche de cette femme ! » Et la femme, retrouvant la parole, s’écria : « Béni soit ton discours, et bénis ceux qui croient à ce que tu dis ! car j’ai vu un ange debout devant toi et tenant un livre où il inscrivait toutes tes paroles ! » Et le mari de cette femme, se jetant à son tour aux pieds du saint, implora son pardon, après quoi, brisant les chaînes des martyrs, il les pria de s’en aller en liberté. Mais eux, ils déclarèrent que, pour rien au monde, ils ne renonceraient à la victoire qu’ils avaient remportée. Et telles étaient la grâce et la vertu divines de la parole de saint Sébastien que non seulement il fortifia Marcellin et Marc dans la constance du martyre, mais qu’il convertit aussi leur père Tranquillin, et leur mère, et d’autres personnes, qui toutes furent baptisées par le prêtre Polycarpe.

Et le vieux Tranquillin, qui était atteint d’une maladie grave, guérit dès qu’il fut baptisé. Ce qu’apprenant le préfet de la ville de Rome, qui était lui-même très malade, demanda à Tranquillin de lui amener l’homme qui l’avait guéri. Et quand le vieillard lui eut amené Sébastien et Polycarpe, il les pria de lui rendre la santé. Mais Sébastien lui dit qu’il ne guérirait que s’il permettait à Polycarpe et à lui de briser en sa présence les idoles des dieux. Et, le préfet Chromace ayant fini par y consentir, les deux saints brisèrent plus de deux cents idoles. Puis ils dirent à Chromace : « Puisque l’acte que nous venons de faire ne t’a pas rendu la santé, c’est donc que, ou bien tu n’as pas encore abjuré tes erreurs, ou bien que tu gardes debout quelque autre idole ! » Alors il avoua qu’il possédait, dans sa maison, une chambre où était représenté tout le système des étoiles, et qui lui permettait de prévoir l’avenir : ajoutant que son père avait dépensé plus de deux cents livres d’or pour l’installation de cette chambre. Et saint Sébastien : « Aussi longtemps que cette chambre ne sera pas détruite, tu ne retrouveras pas la santé ! » Et Chromace consentit à ce qu’elle fût détruite. Mais son fils Tiburce, jeune homme des plus remarquables, s’écria : « Je ne souffrirai pas que l’on détruise impunément une œuvre aussi magnifique ! Mais comme, d’autre part, je souhaite de tout mon cœur le retour de mon père à la santé, je propose que l’on chauffe deux fours, et que, si après la destruction de cette chambre mon père ne guérit pas, les deux chrétiens soient brûlés vifs ! » Et Sébastien : « Qu’il en soit fait comme tu as dit ! » Et pendant qu’il brisait la chambre magique, un ange apparut au préfet et lui annonça que le Seigneur Jésus lui avait rendu la santé. Alors le préfet et son fils Tiburce et quatre mille personnes de sa maison reçurent le baptême. Et Zoé, qui s’était convertie la première, fut prise par les infidèles et mourut après de longues tortures ; ce qu’apprenant le vieux Tranquillin s’écria : « Voici que les femmes nous devancent au martyre ! » Et lui-même fut lapidé peu de jours après.

Or, saint Tiburce reçut l’ordre d’offrir de l’encens aux dieux, ou bien de marcher pieds nus sur des charbons ardents. Alors, ayant fait le signe de la croix, il se mit à marcher sur les charbons ardents, en disant : « Il me semble que je marche sur un lit de roses. » Et le préfet Fabien lui dit : « Oui, je sais que votre Christ vous a enseigné des artifices magiques ! » Mais Tiburce : « Tais-toi, malheureux, car tu n’es pas digne de prononcer ce saint nom ! » Et le préfet, furieux, lui fit couper la tête. Quant à Marcellin et à Marc, ils furent attachés à un poteau, et là ils chantaient joyeusement : « Quelle belle et douce chose, pour deux frères, d’être réunis…, etc. » Alors le préfet leur dit : « Malheureux, renoncez à votre folie, et regagnez votre liberté ! » Mais eux : « Jamais nous n’avons été aussi heureux, et nous te supplions de nous laisser ainsi jusqu’à ce que nos âmes soient délivrées de l’enveloppe de nos corps ! » Sur quoi le préfet leur fit percer le flanc à coups de lance ; et ainsi s’acheva leur martyre.

Après cela, ce préfet dénonça Sébastien à l’empereur Dioclétien, qui, l’ayant appelé, lui dit : « Ingrat, je t’ai placé au premier rang dans mon palais, et toi tu as travaillé contre moi et mes dieux ! » Et Sébastien : « Pour toi et pour l’Etat romain j’ai toujours prié Dieu, qui est dans le Ciel. » Alors Dioclétien le fit attacher à un poteau au milieu du champ de Mars, et ordonna à ses soldats de le percer de flèches. Et les soldats lui lancèrent tant de flèches qu’il fut tout couvert de pointes comme un hérisson ; après quoi, le croyant mort, ils l’abandonnèrent. Et voici que peu de jours après, saint Sébastien, debout sur l’escalier du palais, aborda les deux empereurs et leur reprocha durement le mal qu’ils faisaient aux chrétiens. Et les empereurs dirent : « N’est-ce point là Sébastien, que nous avons fait tuer à coups de flèches ? » Et Sébastien : « Le Seigneur a daigné me rappeler à la vie, afin qu’une fois encore je vienne à vous, et vous reproche le mal que vous faites aux serviteurs du Christ ! » Alors les empereurs le firent frapper de verges jusqu’à ce que mort s’ensuivît, et ils firent jeter son corps à l’égout, pour empêcher que les chrétiens ne le vénérassent comme la relique d’un martyr. Mais, dès la nuit suivante, saint Sébastien apparut à sainte Lucine, lui révéla où était son corps, et lui ordonna de l’ensevelir auprès des restes des apôtres : ce qui fut fait. Il subit le martyre vers l’an du Seigneur 187.

II. Saint Grégoire rapporte, au premier livre de ses Dialogues, l’histoire que voici. Certaine femme de la Toscane, récemment mariée, avait été invitée à la dédicace d’une église de saint Sébastien. Mais, la nuit qui précédait la cérémonie, elle se sentit si vivement stimulée par la volupté charnelle qu’elle ne put s’abstenir des caresses de son mari. Or, le matin suivant, cette femme se rendit cependant à l’église, ayant plus de honte des hommes que de Dieu. Mais à peine entrée dans la chapelle où étaient les reliques de saint Sébastien, un diable s’empara d’elle, et se mit à la tourmenter en présence de tous. Alors le prêtre de l’église la couvrit du voile de l’autel, et aussitôt le diable s’empara de ce prêtre. On conduisit la femme chez des magiciens ; mais, au cours de leurs incantations, une légion entière de démons, c’est-à-dire une troupe de six mille six cent soixante-six d’entre eux, pénétra dans cette femme pour la tourmenter encore davantage. Et seul un pieux vieillard, nommé Fortunat, réussit par ses prières à chasser les diables du corps de la femme.

On lit dans les Annales lombardes qu’au temps du roi Humbert l’Italie entière fut atteinte d’une peste si malfaisante qu’on avait peine à trouver quelqu’un pour ensevelir les cadavres : et cette peste ravageait surtout Pavie. Alors, un ange révéla que le mal ne cesserait que si l’on élevait un autel à saint Sébastien, dans la ville de Pavie. Et l’on éleva aussitôt cet autel dans l’église de Saint-Pierre aux Liens : sur quoi la peste disparut tout à fait. Et les reliques de saint Sébastien furent transportées à Pavie, de Rome, où avait eu lieu son martyre.

XXIV
SAINTE AGNÈS, VIERGE ET MARTYRE
(21 janvier)

I. Agnès, vierge très sage, avait treize ans lorsqu’elle perdit la mort et trouva la vie. Elle était jeune d’années, mais mûre d’esprit et d’âme ; elle était belle de visage, mais plus belle de cœur. Le fils d’un préfet, la voyant revenir de l’école, se prit d’amour pour elle. Il lui promit des diamants et de nombreuses richesses si elle consentait à être sa femme. Mais Agnès lui répondit : « Eloigne-toi de moi, aiguillon du péché, aliment du crime, poison de l’âme, car je me suis déjà donnée à un autre amant ! » Elle se mit à lui faire l’éloge de son amant et fiancé, vantant chez lui les cinq qualités que les fiancées estiment le plus chez leurs fiancés, à savoir : la noblesse de race, la beauté, la richesse, le courage uni à la force, et enfin l’amour. Et elle dit : « Celui que j’aime est plus noble que toi, le soleil et la lune admirent sa beauté, ses richesses sont inépuisables, il est assez puissant pour faire revivre les morts, et son amour dépasse tout amour. Il a mis son anneau à mon doigt, m’a donné un collier de pierres précieuses, et m’a vêtue d’une robe tissée d’or. Il a posé un signe sur mon visage, pour m’empêcher d’aimer aucun autre que lui, et il a arrosé mes genoux de son sang. Déjà je me suis donnée à ses caresses, déjà son corps s’est mêlé à mon corps ; et il m’a fait voir un trésor incomparable qu’il m’a promis de me donner si je persévérais à l’aimer. » Ce qu’entendant, le jeune homme devint malade d’amour, en danger de mort. Son père va trouver la jeune fille, au nom de son fils ; mais Agnès lui répond qu’elle ne peut violer la foi promise à son premier fiancé ! Alors le préfet lui demande quel est ce fiancé, et comme quelqu’un lui fait entendre que c’est le Christ qu’elle appelle son fiancé, il se met d’abord à la questionner doucement, puis la menace de la punir si elle refuse de répondre. Mais Agnès lui dit : « Fais ce que tu voudras, je ne te livrerai pas mon secret ! » Alors le préfet : « Choisis entre deux partis ! Ou bien sacrifie à Vesta avec les vierges de la déesse, si tu tiens à ta virginité, ou bien je te ferai enfermer avec des prostituées ! » Mais elle : « Je ne sacrifierai pas à tes dieux, et cependant je ne me laisserai pas souiller, car j’ai près de moi un gardien de mon corps, un ange du Seigneur ! » Alors le préfet la fit dépouiller de ses vêtements, et conduire toute nue dans une maison de débauche. Mais Dieu lui fit pousser des cheveux en telle abondance que ces cheveux la couvraient mieux que tous les vêtements. Et, quand elle entra dans le mauvais lieu, elle y trouva un ange qui l’attendait, tenant une tunique d’une blancheur éclatante. Et ainsi le lupanar devint pour elle un lieu de prière, et l’ange l’éclaira d’une lumière surnaturelle.

Or, le fils du préfet vint dans ce lieu avec d’autres jeunes gens, et invita ses compagnons à jouir d’abord de la jeune fille. Mais, en pénétrant dans la chambre d’Agnès, ils furent si effrayés de la vue de cette lumière qu’ils s’enfuirent auprès du fils du préfet ; et lui, les traitant de lâches, se rua dans la chambre, plein de fureur. Mais aussitôt le diable l’étrangla, Dieu l’ayant abandonné. Alors le préfet, tout en larmes, se rendit auprès d’Agnès, et l’interrogea sur la mort de son fils. Et Agnès : « Celui dont il voulait réaliser la volonté a reçu pouvoir sur lui, et l’a tué. » Et le préfet lui dit : « Si tu ne veux pas que je croie que c’est toi qui l’as tué par des artifices magiques, demande et obtiens qu’il ressuscite ! » Et, sur la prière d’Agnès, le jeune homme ressuscita, et se mit à confesser publiquement le Christ.

Mais alors les prêtres des dieux, soulevant le peuple, s’écrièrent : « A mort la magicienne, qui, par sorcellerie, change les âmes et pervertit les cerveaux ! » Cependant le préfet, en présence d’un tel miracle, aurait voulu la délivrer ; mais, craignant la proscription, il se retira tristement, et laissa Agnès sous la garde d’un lieutenant. Et celui-ci, dont le nom était Aspasius, fit jeter la jeune fille dans un feu ardent ; mais la flamme, se séparant en deux, brûlait la foule des païens sans toucher Agnès. Alors Aspasius lui fit plonger un poignard dans la gorge : et c’est ainsi que le fiancé céleste la prit pour épouse, après l’avoir ornée de la couronne du martyre. Ce martyre eut lieu, à ce que l’on croit, sous le règne de Constantin le Grand, qui régnait vers l’an 309. Et comme les parents de sainte Agnès et les autres chrétiens l’ensevelissaient avec joie, à grand’peine ils échappèrent à la pluie de pierres que les païens lançaient contre eux.

II. Sainte Agnès avait une sœur de lait nommée Emérantienne, vierge pleine de sainteté, et qui se préparait à recevoir le baptême. Or cette jeune fille se tint debout devant le sépulcre d’Agnès, et se mit à invectiver les païens qui l’avaient tuée, jusqu’à ce que ces païens la tuèrent elle-même à coups de pierres. Aussitôt la terre trembla, et la foudre de Dieu s’abattit sur ce lieu, tuant bon nombre de païens : de telle sorte que, depuis lors, on laissa les fidèles s’approcher du tombeau sans leur faire aucun mal. Et le corps d’Emérantienne fut enseveli auprès de celui de sainte Agnès. Et, huit jours après, comme les parents de celle-ci veillaient autour du tombeau, ils virent un chœur de vierges en robes d’or ; et parmi elles ils virent la bienheureuse Agnès, ayant à côté d’elle un agneau plus blanc que la neige. Et elle leur dit : « Voyez, afin que vous ne me pleuriez pas comme morte, mais que vous vous réjouissiez avec moi et vous félicitiez avec moi ; car j’ai été admise désormais à siéger au milieu de cette troupe de lumière ! » C’est à cause de cette vision que l’Eglise célèbre, huit jours après la fête de sainte Agnès, l’octave de cette fête.

III. La nouvelle de cette vision parvint jusqu’à Constance, fille de Constantin, qui était affligée d’une lèpre très maligne. Aussitôt la jeune princesse se rendit au tombeau de la sainte, et là, après avoir prié, elle vit en rêve sainte Agnès lui disant : « Constance, sois constante ! Crois au Christ et tu seras guérie ! » Se réveillant soudain, Constance se trouva guérie ; elle reçut le baptême, fit élever une basilique sur le tombeau de la sainte, et y rassembla autour d’elle de nombreuses vierges qui, comme elle, vécurent toute leur vie dans la chasteté.

IV. Certain prêtre de l’église de sainte Agnès, nommé Paulin, commença un jour à être tourmenté d’une terrible tentation de la chair ; et, comme il ne voulait pas offenser Dieu, il demanda au souverain pontife la permission de prendre femme. Mais le pape, qui connaissait sa bonté et sa simplicité, lui remit un anneau orné d’une émeraude, et lui dit de s’adresser avec la même demande à une belle statue de sainte Agnès qui se trouvait dans son église. Et comme le prêtre demandait à sainte Agnès de l’autoriser à se marier, la statue étendit tout à coup vers lui son doigt annulaire, y passa l’anneau donné par le pape, puis retira sa main ; et, sur-le-champ, le prêtre fut délivré de toutes ses tentations. Telle est, dit-on, l’origine de l’anneau qui se voit aujourd’hui encore au doigt de la statue. Mais d’autres disent que cet anneau fut donné par le pape à un prêtre qui se trouva chargé, en même temps, de veiller sur la basilique de sainte Agnès comme sur une épouse ; car, faute de soins, le temple vénérable tombait en ruines ; et la statue de la sainte aurait passé l’anneau à son doigt en signe d’acceptation de ces fiançailles.

XXV
SAINT VINCENT, MARTYR
(22 janvier)

Le martyre de saint Vincent a été raconté, dit-on, par saint Augustin. Prudence l’a chanté en des vers magnifiques.

I. Vincent, noble de race, mais plus noble encore de foi et de piété, était diacre du saint évêque Valère ; et comme il avait plus d’éloquence que le vieil évêque, celui-ci lui avait confié le soin de prêcher à sa place, afin de pouvoir mieux se livrer, lui-même, à la prière et à la contemplation. Or, sur l’ordre du gouverneur Dacien, tous deux furent conduits à Valence et jetés en prison. Le gouverneur les y laissa longtemps sans nourriture ; puis, quand il les crut presque morts de faim, il les fit amener devant lui. Et, en voyant qu’ils étaient pleins de santé et de joie, il devint furieux et s’écria : « Comment, oses-tu, Valère, sous prétexte de religion, résister aux décrets de tes princes ? » Saint Valère se mit en devoir de répondre, avec sa douceur habituelle ; mais Vincent lui dit : « Père vénéré, ce n’est pas le moment de murmurer d’une voix faible, comme si l’on avait peur, mais de parler haut et librement ! Si donc tu veux me l’ordonner, mon père, je répondrai pour toi à ce juge ! » Et Valère : « Fils bien-aimé, depuis longtemps déjà je t’ai confié le soin de parler à ma place. Je te charge à présent de répondre au nom de la foi que nous défendons. » Alors Vincent, se tournant vers Dacien : « Sache, lui dit-il, toi qui nous accuses, que pour nous, chrétiens, c’est un blasphème affreux de renier notre foi ! » Dacien, de plus en plus irrité, envoya le vieil évêque en exil ; et, tant pour punir le jeune diacre de son audace que pour effrayer par son exemple les autres chrétiens, il fit étendre Vincent sur un chevalet, et ordonna qu’on lui rompît les membres. Et lorsque l’on eut rompu les membres du saint, le gouverneur lui dit : « Hé bien, Vincent, voilà ton misérable corps dans un bel état ! » Mais le saint lui répondit en souriant : « C’est ce que j’ai de tout temps souhaité ! » Dacien, exaspéré, le menaça d’autres supplices, s’il persistait à ne pas céder. Mais Vincent : « Insensé, plus tu crois te fâcher contre moi, plus en réalité tu as pitié de moi. Laisse-toi donc aller à toute ta malice ! Tu verras que, avec l’aide de Dieu, j’aurai plus de pouvoir dans les supplices que toi en me suppliciant ! » Et comme le gouverneur criait, et frappait les bourreaux pour les punir de leur mollesse, Vincent lui dit encore : « Pauvre Dacien, c’est toi-même qui me venges de mes bourreaux ! » Le gouverneur écumait de rage. « Pourquoi vos mains faiblissent-elles ? dit-il aux bourreaux. Vous avez pu avoir raison d’adultères et de parricides, et leur arracher des aveux : pourquoi, seul, ce Vincent reste-t-il au-dessus de vos coups ? » Alors les bourreaux enfoncèrent des peignes de fer dans les côtes du saint, à tel point que, de tout son corps, le sang coulait, et que ses entrailles sortaient entre les côtes brisées. Et Dacien lui dit : « Vincent, aie pitié de toi ! Tu peux encore recouvrer ta belle jeunesse et t’épargner d’autres supplices qu’on apprête pour toi ! » Mais Vincent : « Langue empoisonnée, je ne crains pas tes tourments ; mais, ce qui m’effraie, c’est que tu feignes d’avoir pitié de moi. Car plus je te vois furieux, plus grand est mon plaisir. Garde-toi de rien atténuer aux supplices que tu me prépares, afin que j’aie plus d’occasions de te montrer ma victoire ! » Alors Dacien le fit retirer du chevalet, fit apporter un gril, et ordonna d’allumer un grand feu. Et le saint, par ses paroles, encourageait les bourreaux à presser leur travail. Puis, montant de son plein gré sur le gril, il offrit au feu tous ses membres, pendant que des pointes enflammés s’enfonçaient dans ses chairs, et pendant qu’on jetait du sel dans le feu, pour que ce sel, pénétrant dans ses plaies, lui rendît plus cruelle la sensation de la brûlure. Et, après ses jointures, ses entrailles elles-mêmes furent transpercées et se répandirent autour de lui ; et lui, immobile et les yeux levés au ciel, il invoquait le Seigneur.

Les bourreaux vinrent en apporter la nouvelle à Dacien. « Hélas, dit celui-ci, il nous a vaincus ! Mais pour prolonger son supplice, jetez-le maintenant dans le plus sombre des cachots, après avoir semé sur le sol des pointes très aiguës ; et, lui ayant lié les pieds, laissez-le là ! Puis, quand il sera mort, venez me le dire ! » Et les cruels serviteurs s’empressèrent d’obéir à leur maître, plus cruel encore. Mais voici que le Roi pour qui souffre le glorieux soldat, voici qu’il change sa peine en une gloire nouvelle. Car les ténèbres du cachot se trouvent chassées par une immense lumière, l’aspérité des pointes se change en un lit de douces fleurs, les liens des pieds se brisent, et des anges viennent consoler le martyr. Et celui-ci, marchant sur les fleurs, chante avec les anges ; l’harmonie du chant, le parfum des fleurs se répandent hors de la prison. Les gardiens, épouvantés, regardent à l’intérieur du cachot, par les fentes de la porte, et le spectacle qu’ils aperçoivent les convertit à la foi du Christ. Mais Dacien, apprenant cette nouvelle défaite, dit : « Décidément, cet homme nous a vaincus. Inutile de lutter davantage. Qu’on le transporte sur un lit, pour le ranimer ; et quand il commencera à se remettre, nous verrons à lui faire goûter d’autres supplices ! » On transporta donc le saint sur un lit ; et là, après s’être un peu reposé, il rendit l’âme. Cela se passait vers l’an du Seigneur 287, sous le règne des empereurs Dioclétien et Maximien.

Mais Dacien, en apprenant cette mort, fut saisi à la fois de frayeur et de honte. Et il dit : « Puisque je n’ai pu le vaincre vivant, du moins je le punirai mort et me rassasierai de son châtiment. De cette façon, j’aurai le dernier mot sur lui ! » Et il fit exposer le corps du saint dans un champ, pour y être dévoré par les bêtes et les oiseaux de proie. Mais aussitôt des anges vinrent garder le corps, le protégeant contre l’approche des bêtes. Un corbeau gigantesque chassa à grands coups d’ailes les loups et les oiseaux de proie, puis se tint immobile devant le corps, considérant avec admiration les anges chargés de le garder. Et Dacien, à cette nouvelle, dit : « Je crains bien que, même mort, il ne se laisse pas vaincre par moi ! » Il tenta cependant une dernière épreuve. Il fit attacher au corps une énorme pierre et le fit jeter à la mer, pour être dévoré par les poissons. Mais en vain les matelots essayèrent de submerger le corps ; celui-ci se mit à flotter, devançant les matelots, et rejoignit le rivage, où il fut recueilli par une pieuse femme qui, avec l’aide de ses frères chrétiens, l’ensevelit solennellement.

II. Saint Augustin dit de ce martyre : « Le bienheureux Vincent vainquit dans les mots et vainquit dans les maux, il vainquit dans la confession et dans la tribulation, il vainquit broyé et vainquit noyé. » Et saint Ambroise, dans une préface, dit : « Vincent est rompu, écartelé, coupé, flagellé, brûlé ; mais son esprit reste indomptable, parce qu’il craint Dieu plus que le siècle et aime mieux mourir au monde qu’à Dieu. » Et Prudence, qui brillait sous le règne de Théodore l’Ancien, vers l’an du Seigneur 387, nous raconte que saint Vincent dit encore à Dacien : « Les tourments, les prisons, les pointes de fer, les flammes et la mort, tout cela n’est qu’un jeu pour le chrétien. » Alors Dacien : « Qu’on le lie et qu’on lui détende les bras en tous sens jusqu’à ce que toutes les jointures de ses os éclatent et que son foie lui sorte du corps ! » Mais le soldat de Dieu se riait de ces supplices, reprochant au fer de ne pas entrer plus avant en lui. Et plus tard, dans le cachot, un des anges lui dit : « Lève-toi, saint martyr, et viens prendre ta place dans la troupe céleste ! Soldat invincible, le plus brave des braves, les tortures elles-mêmes te craignent comme leur vainqueur ! » Et Prudence, après avoir raconté cela, s’écrie : « Héros sublime, tu as obtenu une double palme, tu t’es rendu digne d’un double laurier ! »

XXVI
SAINT JEAN L’AUMONIER, CONFESSEUR
(23 janvier)