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[Transcriber's note: Delly (Marie Petitjean - de la Rosière) (1875-1947), L'exilée (1908), édition de 1908]

M. DELLY

L'EXILEE

PARIS

LIBRAIRIE BLERIOT
HENRI GAUTIER, SUCCESSEUR
55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55

L'EXILEE

CHAPITRE I

Les nuages s'étaient un instant écartés, un vif rayon de soleil d'avril frappait le vitrage du bow-window où Myrtô reposait, sa tête délicate retombant sur le dossier du fauteuil, dans l'atmosphère tiède parfumée par les violettes et les muguets précoces qui croissaient dans les caisses, à l'ombre de palmiers et de grandes fougères.

C'était une miniature de petite serre. Tout au plus, entre ces caisses et ces quelques plantes vertes, demeurait-il la place nécessaire pour le fauteuil où s'était glissée la mince personne de Myrtô.

Elle reposait, les yeux clos, ses longs cils dorés frôlant sa joue au teint satiné et nacré, ses petites mains abandonnées sur sa jupe blanche. Ses traits, d'une pureté admirable, évoquaient le souvenir de ces incomparables statues dues au ciseau des sculpteurs de la Grèce. Cependant, ils étaient à peine formés encore, car Myrtô n'avait pas dix-huit ans… Et cette extrême jeunesse rendait plus touchants, plus attendrissants le pli douloureux de la petite bouche au dessin parfait, le cerne bleuâtre qui entourait les yeux de la jeune fille, et les larmes qui glissaient lentement de ses paupières closes.

Sur sa nuque retombait, en une coiffure presque enfantine, une lourde chevelure aux larges ondulations naturelles, une chevelure d'un blond chaud, qui avait à certains instants des colorations presque mauves, et semblait, peu après, dorée et lumineuse. Ses bandeaux encadraient harmonieusement le ravissant visage, doucement éclairé par ce gai rayon de soleil perçant entre deux giboulées.

Myrtô demeurait immobile, et cependant elle ne dormait pas. Quand même sa sollicitude filiale ne l'eût pas tenue éveillée, prête à courir à l'appel de sa mère, la douloureuse angoisse qui la serrait au coeur l'aurait empêchée de goûter un véritable repos.

Bientôt, demain peut-être, elle se trouverait orpheline et seule sur la terre. Aucun parent ne serait là pour l'aider dans ces terribles moments redoutés d'âmes plus mûres et plus expérimentées, aucun foyer n'existait qui pût l'accueillir comme une enfant de plus. Elle avait sa mère, et celle-ci partie, elle était seule, sans ressources, car la pension viagère dont jouissait Madame Elyanni disparaissait avec elle.

Myrtô était fille d'un Grec et d'une Hongroise de noble race. La comtesse Hedwige Gisza avait rompu avec toute sa parenté en épousant Christos Elyanni dont la vieille souche hellénique ne pouvait faire oublier, aux yeux des fiers magistrats, que ses parents avaient dérogé en s'occupant de négoce, et que lui-même n'était qu'un artiste besogneux.

Artiste, il l'était dans toute l'acception du terme. Epris d'idéal, il vivait dans un rêve perpétuel où flottaient des visions de beauté surhumaine. La jolie Hongroise, vue un jour à Paris, à une fête de charité où Christos s'était laissé entraîner par un ami, l'avait frappé par sa grâce délicate, un peu éthérée, et la douceur radieuse de ses yeux bleus. Elle, de son côté, avait remarqué cet inconnu dont les longs cheveux noirs encadraient un visage si différent de tous ceux qui l'entouraient—un visage de médaille grecque, où le regard rayonnant d'une continuelle pensée intérieure mettait un charme indéfinissable. Elle se fit présenter l'artiste, obtint de la vieille cousine qui la chaperonnait que Christos fît son portrait, et, un jour, elle offrit elle-même sa main au jeune Grec qui avait jusque-là soupiré en silence, sans oser se déclarer.

Elle était majeure, sans parenté proche, et pourvue d'une fortune peu considérable, mais indépendante. Elle devint Madame Elyanni… Et ce fut un ménage à la fois heureux et malheureux.

Heureux, car ils étaient unis par un amour profond et ne voyaient rien au-delà l'un de l'autre… Malheureux, car ils avaient des défauts identiques, des goûts trop semblables. Alors que la nature rêveuse et trop idéaliste de Christos eût demandé, en sa compagne, le contrepoids d'une raison ferme, d'un jugement mûri et d'habitudes pratiques, il ne devait trouver, en Hedwige, qu'un charmant oiseau adorant les fleurs, la lumière, les étoiles claires et chatoyantes, incapable d'une pensée sérieuse et ignorant tout de la conduite d'une maison.

Après avoir vécu pendant deux ans dans la patrie de Christos, ils étaient venus s'établir à Paris. Le peintre aimait cette ville où il était né, où était morte sa mère, une Française. Il espérait surtout arriver à percer enfin, atteindre quelque notoriété, réaliser le rêve de gloire qui chantait en son âme.

Mais il n'avait aucunement le goût de la réclame, et ses oeuvres, par leur caractère d'idéalisme très haut, ne s'adaptaient pas aux tendances modernes. La réussite ne vint pas, la fortune d'Hedwige se fondit peu à peu, et le jour où Christos mourut, d'une maladie due au découragement qui s'était lentement infiltré en lui, il ne restait à Madame Elyanni qu'une rente viagère, relativement assez considérable, laissée au peintre, et après lui à sa veuve, par un veux cousin qui s'était éteint quelques années auparavant dans l'île de Chio.

Myrtô avait à cette époque douze ans. C'était une enfant vive et gaie, idolâtrée de ses parents en admiration devant sa beauté et son intelligence. Une piété très ardente et très profonde, la direction d'une vieille institutrice, femme d'élite, l'avaient heureusement préservée des conséquences que pouvait avoir l'éducation donnée par ces deux êtres charmants et bons, mais si peu faits pour élever un enfant… Et à la mort de Christos, on vit cette chose touchante et exquise: la petite Myrtô, dominant la douleur que lui causait la perte d'un père très chéri et la vue du désespoir de sa mère, se révélant tout à coup presqu'une femme déjà par le sérieux et le jugement, organisant, avec l'aide d'un vieil ami de son père, une nouvelle existence, soignant avec un tendre dévouement Madame Elyanni dont le chagrin avait abattu la santé toujours frêle.

La mère et la fille s'installèrent à Neuilly, dans un très petit appartement, au quatrième étage d'une maison habitée par de modestes employés. Madame Elyanni, que l'expérience n'avait pas corrigée, fit ajouter à la fenêtre de sa chambre ce bow-window et voulut qu'il fût continuellement garni de fleurs.

—Je me passerais plutôt de manger que de ne pas voir des fleurs autour de moi, avait-elle répondu au tuteur de Myrtô qui avançait discrètement que les revenus ne permettraient peut-être pas…

—Oh! Monsieur, il ne faut pas que maman soit privée de fleurs! avait dit vivement Myrtô.

Il fallait aussi que Madame Elyanni eût une nourriture délicate… Et, comme elle abhorrait les nuances foncées, elle exigeait que sa fille fût toujours vêtue de blanc à l'intérieur, coutume économique, car la fillette, qui remplissait courageusement avec une souriante attention, bien des menus devoirs de ménagère, devait remplacer fréquemment ces costumes que sa mère ne souffrait pas voir tant soit peu défraîchis.

Il en était ainsi de nombreux détails, et malgré les économies que Myrtô, devenue un ménagère accomplie, réussissait à réaliser sur certains points, le budget s'équilibrait parfois difficilement.

Il avait fallu compter aussi avec les frais de son instruction. Grâce à une extrême facilité, aux admirables dispositions dont elle était douée, elle avait pu les réduire au minimum. Elle avait conquis, l'année précédente, son brevet supérieur, et avait réussi à acquérir, en prenant de temps à autre quelques leçons d'un excellent professeur, un remarquable talent de violoniste.

Telle était Myrtô, petite âme exquise, ardente et pure, coeur délicatement bon et dévoué, chrétienne admirable, enfant par sa candide simplicité, femme par l'énergie et la réflexion d'un esprit mûri déjà au souffle de l'épreuve et des responsabilités.

Car tous les soucis retombaient sur elle. Madame Elyanni, languissante d'âme et de corps, se laissait gâter par sa fille et déclarait ne pouvoir s'occuper de rien. Depuis quelques années, elle ne voulait plus sortir et passait ses journées étendue, s'occupant à de merveilleuses broderies ou rêvant, les yeux fixés sur le dernier tableau peint par Christos, et où le peintre s'était représenté entre sa femme et sa fille, dans son petit atelier illuminé de soleil.

Elle s'était étiolée ainsi, hâtant la marche de la maladie qui l'avait terrassée enfin deux jours auparavant. En voyant la physionomie soucieuse du médecin appelé aussitôt, Myrtô avait compris que le danger était grand… Et en entendant, la veille, sa mère demander le prêtre, elle s'était dit que tout était fini, car l'âme insouciante de Madame Elyanni était de celles qui attendent les derniers symptômes avant-coureurs de la fin pour oser songer à se mettre en règle avec leur Dieu.

Ce matin, on lui avait apporté le Viatique… Et c'était autant pour la laisser faire en toute tranquillité son action de grâces que pour dérober à son regard les larmes difficilement contenues pendant la cérémonie, que Myrtô s'était réfugiée dans le bow-window.

Elle aimait profondément sa mère, d'une tendresse qui prenait, à son insu, une nuance de protection très explicable par la faiblesse morale de Madame Elyanni. Son coeur avait besoin de se donner, de s'épancher en dévouement sur d'autres coeurs souffrants, faibles, ou découragés. Sa mère disparue, ce serait fini de cette sollicitude de tous les instants qu'exigeait, depuis quelques mois surtout, Madame Elyanni. Personne n'aurait plus besoin d'elle… A moins qu'elle ne se fît religieuse pour déverser sur ses frères en Jésus-Christ les trésors de tendresse dévouée contenus dans son coeur. Mais, jusqu'ici, la voix divine n'avait pas parlé, Myrtô ignorait si elle avait la vocation religieuse.

Dans le silence qui régnait, à peine troublé de temps à autre par la corne d'un tramway, une voix faible appela:

—Myrtô!

La jeune fille se leva vivement et entra dans la chambre aux tentures claires, aux meubles de laque blanche. Des plantes vertes, des gerbes de fleurs en ornaient les angles, garnissaient les tables et la cheminée… Et sur une petite table couverte d'une nappe blanche, d'autres fleurs encore s'épanouissaient entre les candélabres dorés et le crucifix.

Myrtô s'avança près du lit, elle se pencha vers le pâle visage flétri, entouré de cheveux blonds grisonnants.

—Me voilà, maman chérie. Que voulez-vous de votre Myrtô? demanda-t-elle en mettant un tendre baiser sur le front de sa mère.

—Je veux te parler, mignonne… Ecoute, j'ai compris depuis… depuis que je sens venir la mort…

—Maman! murmura Myrtô.

Les yeux bleus de la malade enveloppèrent la jeune fille d'un regard navré.

—Il faut bien nous faire à cette pensée, enfant… J'ai donc compris que je n'ai pas été pour toi une bonne mère…

—Maman! redit encore Myrtô avec un geste de protestation.

—Si, ma chérie, c'est la vérité. Je t'ai beaucoup aimée, c'est vrai, mais autrement, je n'ai rempli aucun des devoirs maternels. J'ai laissé à ta petite âme courageuse toutes les responsabilités, tous les soucis, je n'ai su que m'enfermer dans mon chagrin et dépenser égoïstement tout notre petit revenu, au lieu de songer à économiser pour toi.

—C'était juste, maman, c'était bien ainsi! Moi je suis jeune, je travaillerai…

—Tu travailleras!… Pauvre mignonne aimée! que pourrais-tu faire! La concurrence est énorme… et d'ailleurs tu ne peux vivre seule, Myrtô. Il te faut l'abri d'un foyer, la sécurité au milieu d'une famille sérieuse… j'ai donc songé à ma cousine Gisèle. Tu sais que, seule de toute ma famille, elle a continué à se tenir en rapports avec moi, par quelques mots sur une carte au 1er janvier, par des lettres de faire-part. Elle avait épousé, trois ans avant mon mariage, le prince Sigismond Milcza. Un fils est né de cette union. Elle m'apprit quelques années plus tard son veuvage, puis son second mariage, la naissance de quatre enfants, et enfin un nouveau veuvage. Nous nous aimions beaucoup, et j'ai songé qu'en souvenir de moi elle accepterait peut-être de t'accueillir.

Myrtô se redressa vivement.

—Maman, voulez-vous que j'aille mendier la protection et l'hospitalité de ces parents qui n'ont pas voulu accepter mon cher père?

—Oh! les autres, non! Mais Gisèle n'a jamais cessé de me considérer comme de la famille.

—Cependant, maman, il ne me paraît pas admissible que je sois à la charge de la comtesse Zolanyi! dit vivement Myrtô.

—Non, mais elle doit avoir des relations étendues et très hautes, car les Gisza, les Zolanyi, les Milcza surtout sont de la première noblesse magyare. Ces derniers sont de race royale, et leur fortune est incalculable. Gisèle pourra donc, mieux que personne, t'aider à trouver une position sûre, elle sera pour toi une protection, un conseil… Et je voudrais que tu lui écrives de ma part, afin que je te confie à elle.

—Ce que vous voudrez, mère chérie! murmura Myrtô en baisant la jolie main amaigrie posée sur le couvre-pied de soie blanche un peu jaunie.

Sous la dictée de sa mère, elle écrivit un simple et pathétique appel à cette parente inconnue d'elle. A grand'peine, Mme Elyanni parvint à y apposer sa signature… Myrtô demanda:

—Où dois-je adresser cette lettre?

—Depuis son second veuvage, Gisèle m'a donné son adresse au palais Milcza, à Vienne. Je suppose qu'après la mort du comte Zolanyi, elle a dû aller vivre près de son fils aîné, qui n'est peut-être pas marié encore. Envoie la lettre à cette adresse. Si Gisèle ne s'y trouve pas, on fera suivre.

Myrtô, d'une main qui tremblait un peu, mit la suscription, apposa le timbre, et se leva en disant:

—Je vais la porter chez les dames Millon. L'une ou l'autre aura certainement occasion de sortir ce matin et de la mettre à la poste.

Les dames Million occupaient un logement sur le même palier que Mme Elyanni. La mère étai veuve d'un employé de chemin de fer, la fille travaillait en chambre pour un magasin de fleurs artificielles. C'étaient d'honnêtes et bonnes créatures, serviables et discrètes, qui admiraient Myrtô et auraient tout fait pour lui procurer le moindre plaisir. Isolée comme l'était la jeune fille, Mme Elyanni n'ayant jamais voulu nouer de relations, elle avait trouvé plusieurs fois une aide matérielle ou morale près de ses voisines, et elle leur en gardait une reconnaissance qui se traduisait par des mots charmants et de délicates attentions, Myrtô n'étant pas de ces coeurs vaniteux et étroits qui considèrent avant toute chose la situation sociale et le plus ou moins de distinction du prochain.

La porte lui fut ouverte par Mlle Albertine, grande et belle fille brune, au teint pâle et au regard très doux.

—Mlle Myrtô! Entrez donc, mademoiselle!

Et elle s'effaçait pour la laisser pénétrer dans la salle à manger, où Mme Millon, une petite femme vive et accorte, était en train de morigéner un petit garçon de cinq à six ans, un orphelin que la mort de sa fille aînée et de son gendre avait laissé à sa charge… elle s'avança vivement vers la jeune fille en demandant:

—Eh bien! mademoiselle Myrtô?

—Elle est si faible, si faible! murmura Myrtô.

Et un sanglot s'étouffa dans sa gorge.

—Pauvre chère petite demoiselle! dit Mme Million en lui saisissant la main, tandis qu'Albertine se détournait pour dissimuler une larme.

—Je suis venue vous demander un service, reprit Myrtô en essayant de dominer le tremblement de sa voix. Quand vous descendrez, voulez-vous mettre cette lettre à la boîte?

—Mais certainement! Albertine a justement une course à faire dans cinq minutes, elle ne l'oubliera pas, comptez sur elle.

—Moi aussi, j'irai porter la lettre, dit le petit garçon qui s'était avancé et posait câlinement sa joue fraîche contre la main de Myrtô.

—Oui, c'est cela, Jeannot… et puis tu feras aussi une petite prière pour ma chère maman, dit la jeune fille en caressant sa petite tête rasée.

—Nous lui en faisons dire une tous les soirs, mademoiselle Myrtô… Et vous savez, si vous avez besoin de n'importe quoi, nous sommes là, toutes prêtes à vous rendre service.

—Oui, je connais votre coeur, dit Myrtô en tendant la main aux deux femmes. Merci, merci… Maintenant, je vais vite retrouver ma pauvre maman.

Lorsque la jeune fille eut disparu, Madame Millon posa la lettre sur la table, non sans jeter un coup d'oeil sur la suscription.

—Comtesse Zolanyi, palais Milcza… Ces dames ne nous ont jamais dit grand'chose sur elles-mêmes, mais j'ai idée, Titine, qu'elles sont d'une grande famille. L'autre jour pendant que j'étais près de Madame Elyanni, j'ai remarqué, sur un joli mouchoir fin dont elle se servait, une petite couronne brodée.

—Et mademoiselle Myrtô a des manières de princesse qui lui viennent tout naturellement, cela se voit, si elle pouvait donc avoir des parents qui l'accueillent, qui l'aiment comme elle le mérite!… Car la pauvre dame n'a plus guère à vivre, maman.

—Hélas! non! Si elle passe la nuit, ce sera tout… Pauvre petite demoiselle Myrtô! Ca me fend le coeur, vois-tu, Titine!

Et l'excellente personne sortit son mouchoir, tandis que sa fille, serrant les lèvres pour dominer son émotion, entrait dans la chambre voisine pour mettre son chapeau.

Pendant ce temps, Myrtô, rentrée dans la chambre de sa mère, s'occupait à défaire le petit autel. Elle allait et venait doucement, incomparablement élégante et svelte, avec des mouvements d'une grâce infinie.

—Myrtô!

Elle s'approcha du lit… Madame Elyanni saisit sa main en disant:

—Regarde-moi, Myrtô!

Les yeux bleus de la mère se plongèrent dans les admirables prunelles noires, veloutées, rayonnantes d'une pure clarté intérieure. Toute l'âme énergique, ardente, virginale de Myrtô était là… Et Madame Elyanni murmura doucement:

—Que je les voie encore, tes yeux, tes beaux yeux!… Myrtô, ma lumière!

—Maman, ne parlez pas ainsi! supplia la jeune fille. Il n'y a qu'une vraie lumière, c'est Dieu, et il ne faut pas…

—Oui. Il est la lumière, mais cette lumière incréée se communique aux âmes pures, et celles-ci la répandent autour d'elles… Ne t'étonne pas de m'entendre parler ainsi, mon enfant. Depuis hier, ta pauvre mère a bien réfléchi, elle a compris ce que tu avais été pour elle, ce que Dieu lui avait donné en lui accordant une fille telle que toi, et comment il lui aurait été impossible de vivre sans l'ange qu'elle a sans cesse trouvé à ses côtés. Je te bénis, Myrtô, mon amour, je te bénis de toute la force de mon coeur!

Sas mains se posèrent sur la chevelure blonde. Myrtô, sanglotante, s'était laissé tomber à genoux…

—Ne pleure pas, chérie. Pense que je vais retrouver mon cher
Christos. Tous deux, de là-haut nous veillerons sur toi…

Elle s'interrompit, à bout de forces, en laissant retomber ses mains que Myrtô pressa sur ses lèvres… Et elles demeurèrent ainsi, immobiles, savourant la douloureuse jouissance de ces dernières heures.

CHAPITRE II

Enveloppée dans ses crêpes, un peu courbée sous son long châle noir, Myrtô marchait comme en un rêve, entre les dames Millon. Elle revenait vers le logis vide d'où était partie tout à l'heure la dépouille mortelle de Madame Elyanni.

Elle se sentait anéantie, presque sans pensée. Albertine avait doucement pris sa main pour la passer sous son bras… Et cette marque d'affectueuse attention avait mis un léger baume sur le coeur brisé de Myrtô.

En arrivant sur le palier du quatrième étage, Madame Million demanda:

—Vous allez rester à déjeuner et finir la journée chez nous, mademoiselle Myrtô?… Et même y coucher, si vous le voulez bien, car ce serait trop triste pour vous…

Myrtô lui prit les mains et les pressa avec force.

—Merci, merci, Madame! Mais je préfère rentrer tout de suite, m'habituer à cette solitude, à la pensée de ne plus la voir là…

Sa voix se brisa dans un sanglot.

—… Demain, si vous le voulez bien, je viendrai partager votre repas… mais aujourd'hui, je ne peux pas… Ne m'en veuillez pas, je vous en prie!

—Oh! bien sûr que non, ma pauvre demoiselle! Faites ce qui vous coûtera le moins… Mais je vais aller vous porter un peu de bouillon…

—Non, pas maintenant, je ne pourrais pas. Ce soir, j'essaierai…

Elle leur tendit la main et entra dans l'appartement où la femme de ménage s'occupait à tout remettre en ordre.

Myrtô se réfugia dans sa chambre, une petite pièce meublée avec une extrême simplicité. Elle enleva son chapeau, son châle, et s'assit sur un siège bas, près de la fenêtre.

Tout à l'heure, en se voyant seule derrière le char funèbre, elle avait eu, pour la première fois, la conscience nette du douloureux isolement qui était le sien… Et voici que cette impression lui revenait, plus vive, dans ce logis où elle avait, pendant des années, prodigué son dévouement à la mère dont elle était l'unique affection.

Lorsque le pénible événement s'était trouvé accompli, elle avait aussitôt télégraphié à son tuteur. Celui-ci, vieil artiste célibataire, vivait retiré sur la côte de Provence. Il avait répondu par des condoléances, mettant en avant ses rhumatismes qui lui interdisaient tout déplacement. D'offres de service à sa pupille, pas un mot.

La comtesse Zolanyi n'avait pas répondu. Peut-être ne se trouvait-elle pas à Vienne… Et d'ailleurs, Myrtô comptait si peu sur cette grande dame qui ne souciait sans doute aucunement d'une jeune cousine inconnue et très pauvre! Lorsqu'elle aurait dominé ce premier anéantissement qui la terrassait, elle envisagerait nettement la situation et chercherait, avec l'aide de dames Millon, un moyen de se tirer d'affaire.

Mais aujourd'hui, non, elle ne pouvait pas! Elle se sentait faible comme un enfant…

Un coup de sonnette retentit. La femme de ménage alla ouvrir, Myrtô entendit un bruit de voix… Puis on frappa à la porte de sa chambre…

—Mademoiselle, c'est une dame qui demande à vous parler.

Une envie folle lui vint de répondre:

—Pas aujourd'hui!… Oh! pas aujourd'hui!

Mais elle se domina, et, se levant, elle entra dans la pièce voisine.

Une dame de petite taille, en deuil léger et d'une discrète élégance, se tenait debout au milieu de la salle à manger. Sous la voilette, Myrtô vit un fin visage un peu flétri, des yeux qui lui rappelèrent ceux de sa mère, et qui exprimaient une sorte de surprise admirative en se posant sur la jeune fille…

L'inconnue s'avança vers Myrtô en disant en français, avec un léger accent étranger:

—J'arrive donc trop tard? Ma pauvre Hedwige?…

—Oui, c'est fini, dit Myrtô.

Et, pour la première fois, depuis deux jours, les larmes jaillirent enfin des yeux de la jeune fille.

—M a pauvre enfant! dit l'étrangère en lui prenant la main et en la regardant avec compassion. Et dire que j'étais à Paris, que j'aurais pu accourir aussitôt près d'Hedwige! Mais votre lettre m'a été renvoyée de Vienne, je l'ai reçue ce matin seulement.

—Quoi, vous étiez à Paris! dit Myrtô d'un ton de regret. Oh! si nous avions pu nous en douter! Mais asseyez-vous, Madame!… Et permettez-moi de vous remercier dès maintenant d'être accourue si vite à l'appel de ma pauvre mère.

—C'était chose toute naturelle, dit la comtesse en prenant place sur le fauteuil que lui avançait Myrtô. Hedwige et moi, bien que cousines assez éloignées, avons été élevées dans une grande intimité. J'en ai toujours conservé le souvenir, malgré… enfin, malgré ce mariage qui avait mécontenté notre parenté.

Le front de Myrtô se rembrunit un peu, tandis que la comtesse continuait d'un ton calme, où passait un peu d'émotion:

—Je n'ai donc pas hésité à venir, espérant bien la trouver encore en vie… Mais la concierge m'a appris que… tout était fini.

—Oui, c'est fini, fini! dit Myrtô.

Elle s'était assise en face de la comtesse, et le jour un peu terne éclairait d'une lueur grise son délicieux visage fatigué et pâli, sur lequel les larmes glissaient, chaudes et pressées.

La comtesse parut touchée, son regard mobile s'embua un peu… Elle se pencha et prit la main de la jeune fille.

—Voyons, mon enfant, ne vous désolez pas. En souvenir d'Hedwige, je suis prête à vous aider, à vous accorder cette protection que ma pauvre cousine me demandait pour vous… Racontez-moi un peu votre vie, parlez-moi d'elle et de vous.

On ne pouvait nier qu'elle ne se montrât bienveillante, bien qu'avec une nuance de condescendance qui n'échappa pas à Myrtô. Cependant, la jeune fille avait craint de se heurter à la morgue de cette parente inconnue, et elle éprouvait un soulagement en constatant en elle une certaine dose d'amabilité et même de sympathie.

Elle fit donc brièvement le récit de leur existence depuis la mort de M. Elyanni. Parfois, la comtesse lui adressait une question. Entre autres choses, elle s'informa de l'état des finances de l'orpheline. Myrtô lui apprit qu'il ne lui restait rien, sauf un mince capital représentant une rente de quatre cents francs.

—Oui, vous me disiez cela dans votre lettre, mais je pensais que vous possédiez peut-être quelques autres petites ressources. Hedwige avait de fort beaux bijoux, des diamants pour une somme considérable…

—Tout a été vendu au moment de la maladie de mon père, sauf une croix en opales à laquelle ma mère tenait beaucoup.

—Oui, c'est un bijou de famille qui venait d'une aïeule. Ainsi donc, vous ne possédez rien, mon enfant?… Et vous n'avez aucune parenté du côté paternel?

—Aucune, Madame. La famille de mon père était déjà complètement éteinte à l'époque de son mariage.

La comtesse passa lentement sur son front sa main fine admirablement gantée.

—En ce cas, mon enfant, il me paraît que mon devoir est tout tracé. Vous êtes une Gisza par votre mère—cela, personne de notre parenté ne peut le discuter—vous avez donc droit à l'abri de mon foyer…

—Madame, je ne demande qu'une chose! interrompit vivement Myrtô. C'est que vous m'aidiez à trouver une situation sérieuse, dans une famille sûre… Car mon seul désir est de gagner ma vie, et je n'accepterais jamais de me trouver à votre charge.

Les sourcils blonds de la comtesse se froncèrent légèrement.

—Une situation, dites-vous?… Et laquelle donc? institutrice, demoiselle de compagnie?… Tout d'abord, je vous répondrai que vous êtes beaucoup trop jeune, et que… enfin, que vous avez un visage… des manières qui rendront difficile pour vous une position de ce genre.

Myrtô rougit et des larmes lui montèrent aux yeux. Elle était si totalement dépourvue de coquetterie que le compliment implicite contenu dans la constatation de son interlocutrice ne lui avait causé qu'une impression pénible, en lui faisant toucher du doigt l'obstacle qui s'élevait devant ses rêves de travail.

—Mais cependant, il faut que je gagne ma vie! dit-elle en tordant inconsciemment ses petites mains.

—Mon enfant, laissez-moi vous dire qu'il me paraît impossible de vous laisser remplir des fonctions subalternes quelconques, du moment où vous êtes ma parente. Il me déplairait fort, je vous l'avoue, qu'une jeune fille pouvant se dire ma cousine devînt, par exemple, la demoiselle de compagnie d'une de mes connaissances… Non, décidément, il n'y a qu'un moyen, du moins pour le moment: c'est que vous acceptiez mon aide, pour vivre dans une pension de dames, où vous vous trouverez en sécurité…

—Et dans ce cas, en serai-je plus avancée d'ici deux ans, d'ici cinq ans? s'écria Myrtô. Non, c'est impossible, il faut que je travaille, je ne veux pas tout devoir à votre charité!

La comtesse, surprise, considéra quelques instants la charmante physionomie empreinte d'une fière résolution.

—C'est que me voilà fort embarrassée, alors!… Je ne vois vraiment pas trop… A moins que… Mais oui, cela arrangerait tout! s'écria-t-elle d'un ton triomphant, en se frappant le front. Vous m'avez dit que vous aviez des diplômes?

—Oui, mes deux brevets.

—Vous êtes musicienne?

—Violoniste.

—Oh! parfait! Mes filles adorent la musique, et vous enseigneriez le violon à Renat… Vous dessinez peut-être aussi?

—Mais oui, un peu.

—Tout à fait bien!… Connaissez-vous la langue magyare?

—Comme le français. Nous parlions indifféremment l'un et l'autre, ma pauvre maman et moi. Je parle également le grec, et un peu l'allemand.

—Allons, mon enfant, je crois que tout va s'arranger! dit la comtesse d'un ton satisfait, en saisissant la main de la jeune fille. Voici ce que je vous propose: Fraulein Loenig, l'institutrice bavaroise de mes enfants, doit nous quitter l'année prochaine. Voulez-vous accepter de la remplacer? Comme son engagement avec moi court pendant un an encore, et que je n'ai aucun motif de lui infliger le déplaisir d'un renvoi avant l'heure, vous demeureriez en attendant avec nous, vous donneriez des leçons de violon à mon petit Renat, vous feriez de la musique avec mes filles aînées… Enfin, vous trouverez à vous occuper, quand ce ne serait qu'à me faire la lecture, mes yeux se fatiguant beaucoup depuis un an.

—De cette manière, oui, j'accepte avec reconnaissance! dit Myrtô dont la physionomie s'éclairait soudain. Je vous remercie, Madame.

—Ne me remerciez pas encore mon enfant, car ceci n'est qu'un projet tout personnel, que je désire fort voir aboutir, mais pour lequel il me faut l'approbation du prince Milcza, mon fils aîné. Je vis chez lui, et je ne puis vous prendre pour ainsi dire sous ma tutelle sans savoir ce qu'il en pensera… Mais ne craignez pas trop, il est fort probable qu'il me répondra que la chose lui importe peu… Quant à la question des appointements, je ferai comme pour Fraulein Loenig…

Un geste de Myrtô l'interrompit.

—Avant toute chose, il vous faudra juger, Madame, si je suis capable de remplacer l'institutrice de vos enfants. Cette question pourra donc s'arranger plus tard, il me semble.

—Oh! certainement!… Voulez-vous venir dès maintenant avec moi, si vous vous trouvez trop seule ici?

—J'aimerais à rester encore dans cet appartement, dit Myrtô dont les yeux s'emplirent de larmes.

—Comme vous le voudrez, mon enfant. Je vais donc écrire immédiatement à mon fils, afin que nous soyons fixées le plus tôt possible. Espérez beaucoup. Je lui parlerai de l'obligation pour nous de ne pas laisser à l'abandon une jeune fille qui a dans les veines du sang de Gisza. C'est la seule considération capable de le toucher, car essayer de l'attendrir serait peine perdue… Mais, dites-moi, quel est votre prénom, enfant?

—Myrtô, Madame.

—Myrtô! répéta la comtesse d'un ton surpris et mécontent. Pourquoi Hedwige ne vous a-t-elle pas donné un nom de notre pays?… Etes-vous catholique, au moins?

—Oh! oui, Madame, comme ma chère maman!… Et je m'appelle Gisèle-Hedwige-Myrtô. C'est mon père qui a voulu que l'on me donnât habituellement ce nom.

—Enfin, cela importe peu, dit la comtesse en se levant. Puisque vous préférez rester ici aujourd'hui, voulez-vous venir déjeuner avec nous demain?… Nous n'aurons personne, soyez sans crainte, ajouta-t-elle en voyant le regard que la jeune fille jetait sur sa robe de deuil.

Bien que Myrtô eût fort envie de refuser, elle se força raisonnablement à répondre par un acquiescement, et prit l'adresse que lui dictait la comtesse.

—Je vais maintenant me faire conduire au cimetière, dit cette dernière en lui tendant la main. Je veux prier sur la tombe de ma pauvre Hedwige… A demain, mon enfant.

—Oui, Madame, et merci de votre sympathie, et de l'espoir que vous m'ouvrez! dit Myrtô avec émotion.

—Appelez-moi votre cousine, je n'ai pas l'intention de me faire passer pour une étrangère vis-à-vis de vous… Allons, au revoir, Myrtô… Tenez, je vais vous embrasser en souvenir d'Hedwige.

Elle lui mit sur les deux joues un léger baiser et s'éloigna, laissant dans la salle à manger un subtil parfum.

Myrtô rentra dans sa chambre, elle s'assit de nouveau près de la fenêtre et appuya son front sur sa main.

Cette visite venait de soulever légèrement le poids très lourd qui pesait sur son jeune coeur. Elle avait senti chez la comtesse Zolanyi une certaine dose de sympathie, et le désir sincère de l'aider à sortir d'embarras. Comme elle avait craint de se heurter à la morgue patricienne de cette cousine de sa mère, elle ne songeait pas à se dire que la comtesse eût pu montrer envers elle un peu plus de chaleur, insister pour l'enlever à sa solitude, pour lui faire connaître ses filles, ne pas laisser si bien voir, en un mot, qu'elle ne remplissait qu'un devoir strict commandé par ses liens de parenté avec Myrtô, peut-être un peu, aussi, par l'affection conservée pour sa cousine Hedwige.

Non, Myrtô remerciait Dieu qui lui laissait entrevoir une lueur d'espérance dans la douleur où venait de la plonger la perte de sa mère, elle songeait qu'il serait moins dur, après tout, de remplir ce rôle d'institutrice près de parents plutôt qu'envers des étrangers quelconques… Et ce lui fut une pensée consolante de se dire qu'elle allait peut-être connaître le pays de sa mère, la Hongrie toujours aimée d'Hedwige Gisza.

CHAPITRE III

Le temps était froid et brumeux, il tombait une pluie fine lorsque Myrtô prit, le lendemain, le train pour Paris. Un peu d'angoisse l'oppressait à la pensée de pénétrer dans ce milieu inconnu, où tous n'auraient peut-être pas pour elle la même bienveillance que la comtesse Gisèle.

Un tramway la déposa dans le faubourg Saint-Germain, non loin de la rue où habitait la comtesse… Bientôt la jeune fille s'arrêta devant un ancien et fort majestueux hôtel qui portait, gravées dans un écusson de pierre, des armoiries compliquées. Un domestique en livrée noire fit traverser à Myrtô le vestibule superbe, puis un immense salon décoré avec une splendeur sévère et artistique, et l'introduisit dans une pièce à peine plus petite, tout aussi magnifiquement ornée, mais qui avait un certain aspect familial grâce à une corbeille à ouvrage, à des livres entr'ouverts, à un certain désordre dans l'arrangement des sièges, et aussi à la présence d'un petit chien terrier, blotti dans un niche élégante.

Cette pièce était déserte… Le domestique s'éloigna, d'un pas assourdi par les tapis, et Myrtô jeta un coup d'oeil autour d'elle.

Son regard fur attiré tout à coup par un tableau placé au milieu du principal panneau. Il représentait un jeune homme de haute taille, très svelte, qui portait avec une incomparable élégance le somptueux costume des magnats hongrois. La tête un peu redressée dans une pose altière, il semblait fixer sur Myrtô ses grands yeux noirs, fiers et charmeurs, qui étincelaient dans un visage au teint mat, orné d'une longue moustache d'un noir d'ébène. Sa main fine et blanche, d'une forme parfaite, était osée sur le kolbach garni d'une aigrette retenue par une agrafe de diamants. Tout, dans son attitude, dans son regard, dans le pli de ses lèvres, décelait une fierté intense, une volonté impérieuse et la tranquille hauteur de l'être qui se sent élevé au-dessus des autres mortels.

Du moins, ce fut l'impression première de Myrtô… Et pourtant, quelque chose dans cette physionomie attirait et charmait. Mais Myrtô ne su pas définir exactement la nature de ce rayonnement que le peintre avait mis dans le regard de son modèle.

Le bruit d'une porte qui s'ouvrait, de pas légers dans le salon voisin, fit retourner Myrtô. Elle vit s'avancer une jeune fille grande et mince, et une fillette à l'aspect fluet. Toutes deux avaient les mêmes cheveux d'un blond argenté, les mêmes yeux gris très grands et un peu mélancoliques, la même coupe longue de visage, et le même teint d'une extrême blancheur.

—Soyez la bienvenue, ma cousine, dit l'aînée en tendant la main à Myrtô. Ma mère, en nous racontant hier sa visite, nous avait donné le désir de vous connaître… Mais il faut que nous nous présentions nous-mêmes. Voici ma jeune soeur Mitzi. Moi, je suis Terka.

Presque aussitôt apparut la comtesse, suivie de ses deux autres enfants, Irène et Renat. Irène était une jeune fille de seize à dix-sept ans, petite et un peu forte, aux cheveux noirs coquettement coiffés, au visage irrégulier, mais assez piquant. Elle était vêtue avec une élégance très parisienne, et semblait poseuse et fière.

Renat, un garçonnet d'une dizaine d'années, lui ressemblait beaucoup, et paraissait en outre d'un caractère difficile, ainsi que Myrtô put le constater pendant le repas. Sa mère semblait le gâter fortement, Fraulein Loenig, une grande blonde à l'air sérieux et paisible, n'avait évidemment aucune autorité sur lui… Ce futur élève promettait de surs moments à Myrtô. Heureusement la blonde Mitzi avait l'air beaucoup plus calme et plus douce.

Myrtô se sentait un peu oppressée dans cette salle à manger magnifique, au milieu des recherches d'un luxe raffiné qui lui était inconnu—recherches auxquelles s'adaptaient cependant aussitôt, sans hésitation, ses instincts de patricienne. Elle sentait chez ses parents la correction de femmes bien élevées, accomplissant un devoir strict, mais aucun élan vers elle, l'orpheline, dont le coeur meurtri avait soif d'un peu de tendresse. On l'accueillait parce que sa mère avait été une Gisza, mais elle comprenait bien qu'elle ne serait jamais traitée comme étant complètement de la famille.

Irène surtout semblait froide et altière. Elle prenait, en s'adressant à sa cousine, un petit air condescendant auquel Myrtô préférait la tranquille indifférence qu'elle croyait saisir sous la réserve de Terka. La comtesse Gisèle lui semblait, de toutes, la mieux disposée à son égard.

Et cependant, une phrase d'Hélène vint révéler à Myrtô un fait qui montrait clairement que la comtesse Zolanyi n'avait plus néanmoins considéré tout à fait des siennes Hedwige Elyanni.

La jeune fille parlait de Paris et déclarait qu'elle aurait voulu y vivre toujours.

—Les deux mois que nous y passons chaque année me consolent un peu du long séjour qu'il nous faut faire au château de Voraczy, ajouta-t-elle.

Deux mois!… Et jamais la comtesse Gisèle n'était venue voir sa cousine!

L'impression pénible éprouvée par Myrtô se reflétait sans doute dans son regard, car la comtesse regarda sa fille d'un air contrarié et orienta sur un autre terrain la conversation en parlant de Voraczy, la résidence du prince Milcza, où elle passait avec ses enfants le printemps, l'été, et une partie de l'automne.

—Si la réponse de mon fils est favorable, c'est là où nous vous emmènerons, Myrtô. Vous verrez le plus magnifique domaine de la Hongrie…

—Je l'aimerais mieux moins magnifique, avec quelques fêtes, des réunions, de grandes chasses comme autrefois! soupira Irène. Heureusement, nous avons les réceptions chez les châtelains du voisinage, mais nous ne pouvons leur rendre leurs politesses que par de petites réunions sans importance, alors que Voraczy est un tel cadre pour tout ce que l'imagination peut rêver des fêtes incomparables!

—Moi j'aime Voraczy, dit Mitzi qui n'avait pas parlé jusque-là. L'air y est si bon!… et on y est plus tranquille qu'à Paris, à Vienne ou à Budapest.

—Je l'aime aussi! déclara Renat. Je m'y amuse bien… excepté quand il faut que j'amuse Karoly.

Ces derniers mots furent prononcés à mi-voix, comme s'il craignait d'être entendu par quelque personnage invisible.

Le front de la comtesse se plissa un peu, tandis qu'un léger effarement passait dans le regard de Mitzi.

—Je t'ai déjà dit, Renat, qu'il ne fallait jamais… jamais… Tu le sais bien, voyons!

Le regard hardi de l'enfant se baissa comme sous une mystérieuse menace, qui ne semblait cependant pas exister dans le ton presque apeuré de sa mère.

Dans le salon, après le repas, la conversation se traîna un peu. Les goûts, les habitudes de Myrtô étaient trop différents de ceux de ses parentes, très mondaines, du moins la comtesse et Irène, car Terka semblait beaucoup plus paisible. Aussi, Myrtô ne se heurta-t-elle qu'à de faibles instances lorsqu'elle se leva bientôt pour prendre congé.

—Attendez au moins un peu, le temps que l'on attelle pour vous conduire à la gare, dit la comtesse. Et revenez un de ces jours, quand il vous plaira. J'espère avoir bientôt une réponse de mon fils… Comme je la suppose favorable, il faudrait songer par avance à ce que vous ferez de vos meubles, car notre départ pour Vienne est fixé dans une dizaine de jours. Je pense que vous devrez les vendre…

—J'aurais aimé à conserver la chambre de ma mère, dit Myrtô d'une voix un peu tremblante. Elle n'a qu'une faible valeur, les meubles étant vieux et défraîchis.

—Je comprends ce désir, mon enfant, mais qu'en ferez-vous?… Certes, je n'aurais pas mieux demandé que de les faire enfermer ici, dans une des chambres du second étage, mais cette demeure appartient au prince Milcza, et l'intendant qui gère les propriétés que mon fils possède en France se refusera certainement à faire entrer ici quoi que ce soit sans l'assentiment de son maître. Et ni lui, ni moi n'oserions écrire au prince pour une chose de si petite importance.

—Je réfléchirai… je verrai si je ne puis trouver une combinaison, dit Myrtô.

—C'est cela… Peut-être ces voisines dont vous m'avez parlé vous donneront-elles une idée… Et dites-moi mon enfant, ne craignez pas, s'il vous manque quelque chose…

Myrtô rougit un peu et répliqua vivement:

—Merci, ma cousine, mais j'ai suffisamment, je vous assure. Ma pauvre maman venait de recevoir son trimestre de pension…

Un domestique vint annoncer que la voiture était avancée. Myrtô serra les mains de ses parentes, et fut reconduite jusqu'au vestibule par Terka et Mitzi…

Les deux soeurs rentrèrent ensuite dans le salon, au moment où Irène disait d'un ton contrarié:

—Ce sera amusant d'avoir cette jeune fille pour institutrice! Je ne comprends pas que vous ayez songé, maman…!

—C'est vrai qu'elle est d'une beauté ravissante, dit la comtesse d'un ton de regret. J'ai peut-être été un peu vite, l'autre jour… Mais la pauvre enfant me faisait compassion, si seule, si triste… Et après tout, si elle est pieuse et sérieuse comme elle le paraît, la chose ne sera peut-être pas aussi ennuyeuse que tu le crains, Irène. Naturellement, elle restera en dehors de toutes nos relations, nous la confinerons dans son rôle d'institutrice…

—Je le pense bien! Croyez-vous que je serais charmée de présenter dans le monde cette cousine inconnue…

—Si jolie et si admirablement patricienne, ajouta la voix calme de
Terka.

Irène rougit et lança à sa soeur un coup d'oeil irrité.

—Moi, je pense que je pourrai faire avec elle tout ce que je voudrai, déclara Renat, occupé à décorer les oreilles du petit terrier avec des écheveaux de soie enlevés à la corbeille à ouvrage de sa mère.

—Mais je crois que tu ne t'en es jamais privé avec Fraulein Rosa, remarqua paisiblement Terka. Allons, Mitzi, il est l'heure de ta leçon de dessin. Si Renat est disposé aujourd'hui, il nous rejoindra.

—Non, Renat n'est pas disposé! riposta le petit garçon en s'enfonçant dans son fauteuil. Renat déteste le dessin, il n'aime au monde que la musique… Mais j'ai bien peur que votre Myrtô ne soit un mauvais professeur, maman, ajouta-t-il dédaigneusement.

* * * * *

Pendant ce temps, la voiture emportait Myrtô vers la gare. Il eût paru naturel qu'une de ses cousines l'accompagnât jusque-là. Mais cette idée n'était vraisemblablement pas venue à l'esprit d'aucune des jeunes comtesses, Myrtô apprenait déjà qu'il existerait pour elle une limite dans les égards et dans la sympathie.

Un peu d'amertume lui était demeurée de ces moments passés à l'hôtel
Milcza. Pour la chasser, elle entra dans une église et pria longuement,
épanchant son coeur fatigué en laissant couler doucement ses larmes.
Puis, réconfortée, elle gagna son logis.

Sur le palier du quatrième étage, Albertine causait avec son fiancé qui venait de déjeuner en compagnie de sa future famille et retournait maintenant à sa demeure. C'était un gros blond, bon garçon, très gai, qui avait une excellente place dans le commerce. Myrtô le connaissait déjà, Madame Millon l'ayant présenté à Madame Elyanni aussitôt que les fiançailles avaient été conclues.

—Eh bien! mademoiselle Myrtô, ce déjeuner s'est bien passé? demanda Albertine après que la jeune fille eut répondu gracieusement au profond salut de Pierre Roland.

—Mais très bien… Seulement, je suis contente de revenir chez…

Elle allait dire comme autrefois: Chez nous… Et elle retint les larmes qui lui montaient aux yeux en songeant qu'elle ne dirait plus ce mot si doux.

—… Je suis si lasse de corps et d'esprit que j'avais hâte d'être de retour ici, de ne plus avoir à causer, à écouter.

—Vous viendrez bien tout de même goûter à notre soupe, mademoiselle Myrtô? demanda Madame Millon qui apparaissait sur le seuil, Jean pendu à sa main. On ne causera plus beaucoup, pour ne pas vous fatiguer.

—Et je ne vous demanderai pas de me dire des histoires, ajouta Jean avec une générosité chevaleresque.

Myrtô avait bien envie de refuser, mais elle n'osa, craignant de blesser les excellentes créatures qui l'avaient entourée, durant tous ces tristes jours, d'attentions affectueuses et discrètes…

Elle s'assit donc le soir à la table des Millon, et pas une minute la modeste toile cirée, le couvert commun, les mets fort simples et le service fait par ses hôtesses ne lui firent regretter la table splendide, le menu délicat et le service impeccable de l'hôtel Milcza. Ici elle se sentait aimée, là-bas acceptée seulement… Et Myrtô était de celles qui font passer les satisfactions du coeur infiniment au-dessus de celles du bien-être et des raffinements d'élégance.

* * * * *

Quelques jours plus tard, un billet de la princesse Zolanyi informait Myrtô que le prince Milcza acceptait que sa mère s'occupât de la fille de sa cousine. Il fallait donc que la jeune fille s'apprêtât aussitôt pour son départ, et prît toutes les dispositions relatives à la vente des quelques meubles qui ornaient le petit logement.

Ceux qu'elle désirait conserver trouvèrent place chez une voisine qui acceptait, moyennant une faible rétribution, de les garder dans une pièce inutilisée. Les autres furent vendus avantageusement par les soins de Mme Millon, à qui Myrtô confia quelques souvenirs très chers mais trop encombrants pour être emportés.

—Et je soignerai bien vos fleurs, mademoiselle! dit la brave dame en étendant la main vers le bow-window, le jour où Myrtô quitta définitivement le cher petit logis.

C'était, pour la jeune fille, une consolation de penser qu'elle serait remplacée ici par ses voisines, les dames Millon échangeant, à l'occasion du prochain mariage d'Albertine, leur logement pour celui-là dont les pièces étaient plus vastes.

Toutes deux, avec le petit Jean, accompagnèrent Myrtô à la gare lorsqu'elle fut revenue du cimetière où elle avait été dire une dernière prière sur la tombe de sa mère. La jeune fille pleurait silencieusement en se séparant de ses humbles mais véritables amies, qui trouvaient moyen, jusqu'au dernier moment, de l'entourer d'attentions.

—Vous nous écrirez quelquefois, mademoiselle Myrtô? demanda Albertine en tamponnant ses yeux gonflés.

—Oui, oh! oui! Jamais je n'oublierai combien vous avez été bonnes, toutes deux!

—Ah! si nous avions pu seulement vous conserver près de nous! soupira
Madame Millon.

Le train s'ébranlait, Myrtô vit bientôt disparaître ces visages amis… Et elle s'enfonça dans le coin du compartiment en se disant qu'une nouvelle vie, pleine d'incertitudes, commençait pour elle.

La famille Zolanyi ne partant que le surlendemain, Myrtô passa donc sa journée et celle du lendemain à l'hôtel Milcza. L'attitude de ses parentes se précisa telle qu'elle l'avait sentie déjà: chez la comtesse, une bienveillance un peu froide, chez Terka, une réserve polie, chez Irène, une indifférence légèrement dédaigneuse, et à certains instants tant soit peu agressive. Quant à Mitzi, elle semblait se modeler sur sa soeur aînée, et Renat, agité par la perspective du départ, avait autre chose à faire que de s'occuper de celle qu'il appelait la remplaçante de Fraulein.

Myrtô comprit ainsi, dès le premier moment, qu'elle serait moralement isolée dans cette famille, et qu'il ne lui fallait pas compter trouver une amitié chez ces cousines de son âge qui ne l'acceptaient pas tout à fait comme une des leurs.

Les Zolanyi s'arrêtèrent au passage huit jours à Vienne, où la comtesse avait quelques arrangements à régler. Le prince Milcza possédait dans cette ville un palais magnifique, décoré avec le luxe le plus exquis. Mais, pas plus que dans l'hôtel de Paris, rien ne décelait ici la présence habituelle ou même accidentelle du maître. Terka, à qui Myrtô fit un jour cette remarque en parcourant à sa suite les admirables salons, répondit brièvement:

—Non, le prince Milcza ne quitte plus Voraczy.

Dans les rares occasions où la comtesse et ses enfants parlaient du prince, ces derniers désignaient toujours leur frère de cette façon cérémonieuse, et tous, même l'indépendant Renat, prenaient un ton où la déférence se mêlait à une sorte de crainte.

Les voyageurs arrivèrent par une belle soirée de mai à la petite gare qui desservait le château de Voraczy. Deux voitures attendaient. La comtesse et ses filles montèrent dans la première, Myrtô, Fraulein Rosa et Renat dans la seconde, où prirent place aussi les femmes de chambre.

Le crépuscule tombait, Myrtô ne vit que vaguement le beau paysage verdoyant qui s'étendait de chaque côté de la large route.

—Tout ça est au prince Milcza… tout ça, tout ça! disait Renat en étendant la main de tous côtés, vers les forêts dont la ligne sombre barrait l'horizon. Je ne peux pas vous montrer jusqu'où, et il vous faudra longtemps pour connaître tout. Nous irons en voiture, cela m'amusera de vous montrer… Il y a un lac si joli!… Et le Danube n'est pas loin, vous verrez. Le prince Milcza a un petit yacht, où il se promène quelquefois avec Karoly.

—Qui est Karoly? demanda Myrtô.

—Karoly, c'est son fils.

—Ah! le prince est marié? dit-elle avec surprise, car jamais elle n'avait entendu faire allusion à une princesse Milcza.

—Non, il ne l'est plus… et puis il l'est tout de même, répondit
Renat.

—Voyons, que me racontez-vous là, Renat? dit-elle en souriant.
Voulez-vous dire que votre frère est veuf?

—Mais non! fit l'enfant avec impatience. Vous ne comprenez rien! Je veux dire que… Ah! nous voilà arrivés! Regardez, Myrtô!

Les voitures, sortant d'une magnifique allée, formée d'arbres énormes, venaient de franchir une grille immense, dont les globes électriques éclairaient la merveilleuse ferronnerie. Au-delà de la cour d'honneur, digne d'un palais royal, s'élevait une construction superbe, d'aspect majestueux et presque sévère. Une lumière intense et cependant très douce éclairait tout la façade, mais surtout le perron monumental, à double rampe, sur lequel attendaient plusieurs domestiques en livrée blanche à parements couleur d'émeraude.

Dans le vestibule, haut comme une église, dallé de marbre, décoré de tapisseries magnifiques, un personnage imposant, vêtu de noir, s'inclina devant le comtesse en disant:

—Son Excellence la prince Milcza m'a chargé de souhaiter la bienvenue à Votre Grâce et de l'informer qu'il viendra lui présenter ses hommages aussitôt le dîner terminé.

—Ah! merci, Vildy!… Montons vite, enfants, il ne faut pas nous retarder… Katalia, montrez sa chambre à Mademoiselle Elyanni.

Ces mots s'adressaient à une grande femme très correctement vêtue de soie noire. Sur son invitation, Myrtô la suivit au second étage, jusqu'à une chambre fort bien meublée, et pourvu d'un confortable ignoré par la jeune fille dans sa chambre de Neuilly.

Et pourtant, comme elle eût souhaité se trouver encore là-bas! Que serait-elle dans cette opulente demeure, sinon une quasi-étrangère, la cousine pauvre que l'on accepte et que l'on dédaigne?

Refoulant les larmes qui gonflaient ses paupières, elle se mit à genoux et réconforta son coeur par une ardente prière. Puis s'étant hâtée de se recoiffer et de changer sa robe de voyage, elle descendit un peu au hasard.

Un domestique lui indiqua la salle à manger, pièce fort élégante mais dont les dimensions relativement restreintes ne cadraient pas avec l'apparence du château.

Le dîner fut un peu vite expédié. La comtesse semblait nerveuse, et elle se leva sans avoir achevé son dessert lorsqu'un domestique vint la prévenir que "Son Excellence attendait dans le salon des Princesses".

—Allons, venez vite, enfants… Renat, arrange un peu ton col. Laisse cette crème, mon enfant, il ne faut pas faire attendre le prince. Myrtô, remontez chez vous, reposez-vous bien. Je vous présenterai un de ces jours, mais ce soir, il n'est pas nécessaire.

Elle s'en allait tout en parlant, suivie de ses enfants… Et Myrtô remonta dans sa chambre, étonnée au plus haut point de tant de correction et d'étiquette dans ces relations de mère à fils, de soeurs à frère… Décidément, mieux valait s'appeler Millon et s'aimer à la bonne franquette!… Et ce prince Milcza devait être quelque grand seigneur plein de morgue, qui considèrerait de bien haut Myrtô Elyanni, sa très humble parente.

CHAPITRE IV

Myrtô se réveilla le lendemain à son heure accoutumée—c'est-à-dire de fort bonne heure—et se leva rapidement, toute reposée de la légère fatigue du voyage et charmée à la vue du gai soleil qui entrait par les deux fenêtres.

Aussitôt habillée, elle alla vers l'une d'elles et l'ouvrit. Les jardins du château s'étendaient devant elle, admirablement dessinés. Mais quels singuliers jardins c'étaient donc! Aussi loin que sa vue s'étendît, Myrtô n'y voyait pas une fleur. Les corbeilles étaient formées de feuillages d'une variété de tons inouïe, de plantes vertes superbes et rares. Dans des bassins de marbre, l'eau s'irisait et se moirait sous les rayons d'or qui la frappaient.

—Pas de fleurs! murmura Myrtô avec tristesse.

Comme sa mère, elle aimait ces délicats chefs-d'oeuvre donnés par Dieu à l'homme pour charmer son regard… Et la vue de ces jardins sans fleurs faisait descendre en elle une singulière impression de mélancolie.

Une jeune femme de chambre en costume national vint lui apporter son déjeuner. Après avoir bu rapidement le chocolat mousseux, Myrtô descendit l'immense escalier, au bas duquel elle trouva un domestique à qui elle demanda le chemin de la chapelle. Il l'accompagna, à travers de larges corridors dallés de marbre, jusqu'à une porte de chêne sculpté qu'il ouvrit en s'inclinant respectueusement.

La chapelle avait dû faire partie de bâtiments antérieurs au château actuel, car elle semblait fort ancienne. Comme elle était assombrie par des vitraux foncés, Myrtô ne vit tout d'abord que l'autel, où un vieux prêtre à la longue barbe neigeuse commençait l'Introït.

Elle s'agenouilla au hasard sur un antique banc sculpté. Quelques serviteurs, seuls, assistaient au saint Sacrifice. Devant le choeur, une rangée de fauteuils et de prie-Dieu armoriés annonçait la place habituelle de la comtesse et de ses enfants. Tout à fait en avant, se voyaient deux autres sièges d'une somptuosité sévère, surmontés de la couronne princière.

La messe terminée, Myrtô fit le tour de la chapelle, elle admira les trésors artistiques dont les princes Milcza avaient orné le petit sanctuaire. Puis, après une dernière prière, elle sortit et se trouva dans une galerie immense qui précédait immédiatement la chapelle.

La paroi de gauche était garnie d'une succession d'admirables vitraux qui répandaient sur le dallage de marbre des traînées de pourpre, d'indigo et de jaune d'or. Celle de gauche se couvrait de tableaux religieux, oeuvres de maîtres, alternant avec d'anciennes tapisseries d'une valeur inestimable… En regardant ces merveilles qui charmaient son âme d'artiste, Myrtô atteignit ainsi l'extrémité de la galerie.

Par une porte de chêne largement ouverte, elle vit un perron de marbre rouge, que balayait un domestique en tenue de travail. Au-delà s'étendait la perspective des jardins et du parc.

Elle descendit dans l'intention de voir de près ces étranges jardins et de s'approcher des serres superbes dont le dôme étincelait là-bas entre les arbres. Peut-être les fleurs s'étaient-elles réfugiées là?

Mais Myrtô fut déçue. Derrière les vitres, elle n'aperçut que des plantes vertes, les plus rares, les plus magnifiques, et des feuillages de tous les tons, depuis le pourpre intense jusqu'au vert pâle argenté.

Malgré sa désillusion, Myrtô se sentait si bien mise en train par ce gai soleil et cette brise matinale si fraîche, qu'elle résolut de faire une toute petite exploration dans le parc. Elle se mit à marcher d'un pas vif et atteignit bientôt les grands vieux arbres magnifiques qui formaient une voûte majestueuse aux allées, grandes et petites, s'entrecroisant en tous sens.

Ce parc était superbe, il devait être interminable et renfermer mille coins charmants. Seulement, chose singulière, Myrtô n'y avait pas encore aperçu une fleur. Fallait-il donc penser que cette terre se refusait à en produire?

Ah! si, voilà qu'elle en découvrait une, blottie sous les feuilles, une petite jacinthe qui semblait toute honteuse de se trouver là. Sa vue épanouit le coeur de Myrtô, et la jeune fille, se penchant, la cueillit et la glissa à son corsage.

Il fallait maintenant songer à revenir, malgré l'attrait qui l'eût poussée toujours plus avant. La jeune fille prit une petite allée presque envahie par les arbustes croissant follement, en toute liberté. Une herbe fine et rare couvrait le sol, piqué de points d'or par le soleil lorsque celui-ci réussissait à percer l'amoncellement de feuillage qui formait une voûte idéalement fraîche.

Tout à coup, Myrtô se vit au bout de l'allée, devant une prairie immense entourée de futaies. Des aboiements retentirent, deux lévriers noirs bondirent vers la jeune fille. Surprise et effrayée, elle ne put retenir un léger cri…

—Ici Hadj, Lula! dit une voix brève.

Les chiens s'arrêtèrent, et Myrtô, tournant un peu la tête, vit à quelques pas d'elle un jeune homme de taille haute et svelte, en costume de cheval, qui se tenait appuyé à l'encolure d'un magnifique alezan doré, tout frémissant sur ses jambes nerveuses. Elle rencontra deux grands yeux sombres et irrités, et devant ce regard, elle souhaita soudain rentrer sous terre.

L'inconnu souleva son chapeau, d'un geste pleine de hauteur, et détourna la tête. Myrtô rentra précipitamment sous le couvert de l'allée, elle revint sur ses pas et prit, un peu au hasard, une direction qui se trouva heureusement être la bonne, car elle atteignit bientôt les jardins et vit devant elle la masse imposante du château, doré par le soleil qui faisait étinceler les vitres des innombrables fenêtres.

Au moment où Myrtô s'en approchait, le bruit d'un galop de cheval lui fit tourner la tête. L'inconnu de tout à l'heure arrivait, en droite ligne, faisant franchir à l'alezan les obstacles représentés par les corbeilles de feuillages et les bassins de marbre. Il était incomparable cavalier, d'une extrême élégance, absolument maître de la bête superbe et fougueuse qu'il montait.

A quelques mètres du grand perron, l'animal s'arrêta net. Le jeune homme sauta légèrement à terre, jeta les rênes à un des domestiques qui se précipitaient vers lui et gravit rapidement les degrés du perron.

Terka sortait à ce moment, une ombrelle à la main. L'inconnu s'arrêta près d'elle, lui tendit la main et lui dit quelques mots. Myrtô, qui n'osait plus avancer, voyait fort bien l'expression irritée de son visage—ce visage qui avait les traits de celui du jeune magnat de l'hôtel Milcza, mais qui différait d'expression, n'en ayant conservé, semblait-il, que la fierté altière.

Terka baissait les yeux, elle semblait fort mal à l'aide en répondant à son interlocuteur. Celui-ci pénétra dans le vestibule, et la jeune fille descendit lentement les degrés.

Elle aperçut Myrtô qui s'avançait enfin.

—Vous venez du parc, petite malheureuse? dit-elle d'un air légèrement agité.

—Mais oui… Ai-je commis en cela quelque chose de répréhensible? fit
Myrtô, inquiète.

—Au fait, personne ne vous avait prévenue, vous ne pouviez pas savoir… C'est l'heure de la promenade du prince, et il veut la faire absolument solitaire. La moindre rencontre lui déplaît. Les gens de par ici le savent et s'écartent de sa route dès qu'ils entendent le galop de son cheval.

—Je regrette de n'avoir pas été prévenue. J'ai commis sans le vouloir une indiscrétion qui a sans doute vivement contrarié le prince Milcza, si j'en juge par l'expression de sa physionomie lorsque je me suis trouvée tout à l'heure devant lui, dans le parc. J'ai eu un peu peur, je l'avoue, et j'ai fui comme une petite fille.

—Oh! vous n'êtes pas la seule! Quand le prince est contrarié, il sait le montrer de telle façon que l'on souhaiterait trouver un trou de souris pour s'y nicher… Enfin cette fois, j'espère qu'il ne vous en voudra pas trop. Je lui ai expliqué que vous aviez péché par ignorance, et il a paru accepter l'excuse. Pour plus de sûreté, vous pourrez lui exprimer vous-même vos regrets, la première fois que vous le verrez… Comment trouvez-vous ces jardins, Myrtô?

—Ils seraient superbes s'il y avait des fleurs, répondit franchement
Myrtô.

Terka jeta un coup d'oeil effaré vers le vestibule où avait disparu tout à l'heure le prince Milcza.

—Ne parlez jamais de fleurs devant lui! Il les hait, on n'en voit pas une ici. Ses gardes, pour lui faire leur cour, poussent le zèle jusqu'à pourchasser les pauvres petites malheureuses qui oseraient s'épanouir dans le parc. Mais je suis de votre avis, Myrtô, ajouta-t-elle à voix basse.

Elle ouvrit son ombrelle et s'éloigna vers les jardins, d'une allure nonchalante et un peu lasse. Myrtô rentra dans le château et réussit, non sans peine, à retrouver sa chambre. Il lui faudrait quelque temps avant de s'orienter dans cette immense demeure… et peut-être plus longtemps encore pour se faire à des habitudes si étrangères pour elle, et connaître toutes les singularités du seigneur de Voraczy.

Quel misanthrope était-il donc, si jeune encore? Une grande douleur, peut-être, avait fondu sur lui, et il n'avait pas su réagir chrétiennement, il s'enfonçait dans une orgueilleuse mélancolie…

Myrtô, tout en songeant ainsi, commençait à défaire sa malle. Une petite jacinthe tomba tout à coup sur les piles de linge…

—Oh! ma pauvre petite fleur! Heureusement, le prince Milcza ne t'a pas vue, sans doute. Je vais te conserver bien précieusement, puisque je ne pourrai pas avoir d'autres fleurs ici.

Elle entr'ouvrit son petit portefeuille et y posa la jacinthe, tout près du portrait de la chère disparue. Longuement, elle considéra le fin visage aux yeux très beaux, mais sans profondeur…

—Mère chérie, je voudrais tant être encore près de vous, dans notre humble petit logis! murmura-t-elle avec un sanglot.

* * * * *

Ce fut Terka qui assuma la tâche de faire visiter le château à Myrtô. Sa froideur n'avait pas l'apparence de fierté presque dédaigneuse que revêtait celle d'Irène; elle semblait faire partie inhérente de son caractère, alors que la cadette savait fort bien, selon les cas, se montrer aimable et empressée.