DENIS DE RIVOYRE
AUX
PAYS DU SOUDAN
BOGOS, MENSAH, SOUAKIM
DESSINS DE E. MARTIN-CHABLIS ET CARTE SPÉCIALE.
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
1885
Tous droits réservés
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l’étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en mai 1885.
PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
LE CANAL DE SUEZ DÉBOUCHANT DANS LA MER ROUGE.
AUX PAYS DU SOUDAN
CHAPITRE PREMIER
Mensah et Bogos. — Leur déchéance. — Les menées égyptiennes. — La mission catholique. — Son action. — Superstitions indigènes.
Lorsque, en 1866, la domination immédiate de l’Égypte remplaça, au bord africain de la mer Rouge, celle de la Porte, Massaouah en devint le boulevard[1]. Jusque-là, bourgade misérable, jetée sur un îlot à quelques cent mètres du rivage, si elle avait toujours réservé à ses possesseurs l’avantage de les garder hors de l’atteinte des tribus insoumises ou des chrétiens d’Abyssinie, elle ne leur avait, du moins, jamais offert assez de ressources et de points d’appui, pour les mettre à même de prendre sérieusement l’offensive et de porter la guerre chez leurs ennemis. Négoussié, roi du Tigré, avait campé naguère impunément en face de ses murs avec 10,000 combattants, et les soldats turcs d’Arkiko, réfugiés dans l’île à son approche, s’étaient bien gardés de se lancer à sa poursuite au moment où il s’éloigna.
[1] Voir Mer Rouge et Abyssinie, par D. de Rivoyre, chez Plon.
Mais avec le gouvernement de l’Égypte, la situation se modifia. Aux indolences d’un caïmacan sans autorité, succéda une administration relativement ferme et vigoureuse. Sur l’emplacement des huttes de paille s’élevèrent des édifices solides. Une garnison régulière fit oublier le débraillé des bachi-bouzouks ; la ville fut reliée par une digue à la terre ferme, et des fortifications méthodiques en défendirent les abords.
Tout en obéissant aux exigences raisonnées de l’installation nouvelle, ces dispositions et ces améliorations répondaient surtout aux préoccupations secrètes du khédive Ismaïl-Pacha. Maître du Soudan, de Khartoum à Khassala et à Souakim, il songeait également à la conquête de l’Abyssinie. Mais les enseignements du passé étaient là pour lui apprendre les difficultés de la tâche, et il fallait, auparavant, que Massaouah présentât une base d’opérations assez sûre pour lui permettre de s’ouvrir les redoutables défilés qui, du côté de la mer, y donnent accès.
Il était bien, il est vrai, une autre porte qui lui eût, par le nord, ménagé une issue plus facile ; et déjà, plus d’une fois, avait-il, d’une main subreptice, essayé d’y frapper, nous le verrons. C’étaient les deux provinces du Bogos et du Mensah, situées sur le versant septentrional du plateau éthiopien. Mais, jusqu’alors, la protection de la France, qui y avait suivi les missionnaires catholiques, l’en avait écarté. Ce ne fut que plus tard, aux heures néfastes de la défaite, quand notre drapeau humilié ne projetait plus au loin que des ombres affaiblies, que l’ambition du Khédive put enfin se donner carrière et occuper sans danger les deux pays convoités.
A l’époque où, pour la première fois, je me trouvais dans ces régions, j’eus l’occasion, assez rare alors, de les visiter. La physionomie n’en a, jusqu’à présent, guère plus été décrite que l’histoire n’en a été tracée. Ils méritent pourtant moins de dédain ; et les conjonctures actuelles sont peut-être à la veille de leur ménager un rôle au travers des agitations qui menacent d’ébranler cette partie du vieux monde africain.
Le Mensah, à quatre ou cinq jours de marche de Massaouah, vers l’ouest, fut jadis le patrimoine d’un petit peuple vaillant et batailleur avec lequel les négus d’Abyssinie, ses suzerains de toute antiquité, eurent souvent à compter. Mais l’invasion d’Oubié, roi du Tigré, qui le traversa comme un ouragan avec 20,000 hommes, il y a une quarantaine d’années, fut le signal de sa déchéance. Ensuite, vinrent les Égyptiens dont le règne n’était pas fait pour ramener sa prospérité détruite, et qui s’y implantèrent brutalement sans rien tenter pour en relever les ruines. Les hommes faits avaient été massacrés, les villages incendiés, les troupeaux dispersés ; et lorsque, après ces premières épreuves, une génération nouvelle, forte encore quoique décimée, aurait pu, en succédant à l’autre, réparer et venger ses désastres, un second fléau vint achever ce qu’avait commencé la guerre. Plusieurs années successives de famine désolèrent la contrée et lui enlevèrent ses jeunes gens les plus valides et les plus forts. Presque tous s’éloignèrent peu à peu pour aller chercher au loin de quoi soutenir leur misérable existence, et demander à des cieux plus fortunés ce qu’ils ne trouvaient pas chez eux.
Aussi, de ce qui fut autrefois le Mensah florissant et prospère, subsistent à peine, maintenant, quelques huttes de paille à demi effondrées, de misérables hameaux, des campagnes désolées, au milieu desquelles se traînent péniblement çà et là des spectres humains, hâves et décharnés, de femmes, pour la plupart, vieillies et ridées avant le temps, ou d’enfants rabougris qui ne seront jamais des hommes…
C’est un peu plus au nord, dans la direction de Khassala, au penchant des montagnes, que vivent les Bogos, ou mieux, les Bilen, ainsi qu’ils s’intitulent eux-mêmes dans leur idiome. Sortis de l’Agamé, une des provinces méridionales de l’Abyssinie, à la suite d’on ne sait trop quelles circonstances, ils apparurent, il y a trois ou quatre cents ans, sur le territoire qu’ils occupent actuellement, et dont le fertile aspect, les eaux courantes et les collines boisées, en leur rappelant les sites charmants de leur patrie originelle, les séduisirent au point de suspendre leur marche envahissante.
C’étaient, alors, de fiers guerriers qui eurent bientôt étouffé toute résistance, et réduit les populations autochthones en un état de vasselage dont les lois impitoyables ne faisaient plus, des personnes comme des terres, que la propriété exclusive des conquérants. Les siècles, tout en atténuant l’âpreté de ces rapports, n’en ont même pas aujourd’hui altéré le caractère ; et il est peu de pays au monde où l’orgueil de la caste établisse encore, à l’heure qu’il est, une distinction plus nette entre le patricien, c’est-à-dire le Bilen venu avec la conquête, et le plébéien ou Tigré, descendant de la race vaincue.
Mais à cela, avec quelques légendes diffuses, se bornent à peu près les enseignements de l’héritage paternel. Endormis dans la même apathie, après avoir, aussi longtemps qu’ils purent invoquer la haute suzeraineté du Négus, confondu leurs rancunes, pour exploiter, à frais communs, les tribus musulmanes limitrophes des Beni-Amer, des Barcas, des Barias, et piller leurs biens, nobles et vilains courbèrent ensuite leur tête résignée sous le joug de l’Égypte, et ce ne fut plus qu’accidentellement qu’ils invoquèrent de la mission catholique la protection infatigable qu’étendait auparavant sur eux sa main trop souvent abusée.
A une date postérieure de bien peu aux excursions d’Oubié, un des membres de la mission lazariste installée à Massaouah était venu, en effet, jeter les fondements d’une église catholique parmi eux, et avait choisi Keren, leur principal village, pour y établir sa résidence. Chrétiens cophtes, comme les Abyssins des hauts plateaux, leurs ancêtres et leurs frères, il n’avait pas fallu longtemps à leur esprit subtil pour démêler tous les avantages à retirer de ce voisinage. Aussi, sans que l’enthousiasme du néophyte, on peut se risquer à le dire, y entrât pour beaucoup, Bogos des hautes et des basses terres, au nombre de 25,000 âmes environ, groupés autour de lui, en étaient arrivés bientôt à ne plus vouloir écouter d’autre voix que celle du missionnaire, leur bienfaiteur et leur ami, et à ne plus reconnaître d’autre souveraineté que la sienne, parce qu’au-dessus, ils discernaient l’image de la France dont le reflet rayonnait jusqu’à eux.
Ce fut là, pendant longtemps, l’unique barrière à laquelle se heurtassent, sans oser la franchir, les convoitises égyptiennes. Mais pour être contraintes ou dissimulées, elles n’en étaient pas moins vives ; et les Bogos, plus que jamais délaissés par l’autorité suzeraine que battaient en brèche tant de compétitions rivales, se voyaient à leur tour en butte aux hostilités et aux rapines de plus en plus audacieuses des tribus musulmanes, excitées contre eux par les encouragements secrets des agents du Khédive. Il vint même un jour où, se croyant assez forts et dédaignant toute mesure, ceux-ci se laissèrent aller à une démonstration directe. Sous un prétexte futile, des soldats égyptiens firent irruption dans la contrée, s’y livrèrent à tous les excès dont une pensée européenne peut difficilement évoquer le tableau, puis rentrèrent en triomphateurs à Khassala, traînant derrière eux un cortége de captifs.
Mais l’attaque avait été trop brutale. En outre, d’après nos conventions diplomatiques avec la Porte, nul chrétien se réclamant d’une protection européenne ne peut être vendu comme esclave ; et les prisonniers enlevés étaient chrétiens ou soi-disant tels. Le missionnaire prit activement en main leur cause devenue la sienne. L’action du vice-consulat de France à Massaouah, sollicitée avec instance, ne se fit pas attendre, et sur l’intervention énergique de notre représentant, en dépit de tous les délais, de tous les atermoiements suscités par la mauvaise foi orientale, quelques-uns des captifs, sinon tous, furent rendus, et même une indemnité dut être payée aux victimes par le gouvernement égyptien.
L’avortement de cette expédition prématurée et les conséquences humiliantes qu’elle entraîna reculèrent pour quelque temps la réalisation de ses projets. Ce fut une trêve dans la décadence progressive des Bogos, et de cette ère éphémère de repos aurait pu dater, pour eux, celle d’une régénération encore possible. Il n’en fut rien. Se targuant avec plus d’orgueil que de raison de la sécurité inespérée qu’ils allaient devoir, désormais, à leur titre imprévu de clients de la France, ils n’en profitèrent que pour tenter de louvoyer plus à l’aise entre les lois de l’empire éthiopien dont ils songeaient à s’affranchir, et les menaces de la domination musulmane dont les serres s’entr’ouvraient déjà, ne s’inquiétant ni du passé ni de l’avenir, se livrant tout entiers aux jouissances précaires d’un présent qui ne leur appartenait même pas.
La foi catholique en bénéficia-t-elle du moins ? Il est permis d’en douter, et pendant la durée de mon séjour parmi eux j’ai plus fréquemment entendu des allusions aux superstitions demeurées quand même toujours vivaces dans les traditions locales, que je n’ai saisi de témoignages de respect pour cette religion qui les avait sauvés. Entre mille, il en est une tout obscurcie des rêveries païennes, curieuse par son analogie avec celles d’autres peuples qu’aucun lien apparent ne rattache cependant aux Bogos, et dont le rapprochement ouvre à la pensée un vaste champ d’interrogation et de mystère. Avant de poursuivre le cours de mon récit, je demande à la citer.
Sans se préoccuper outre mesure de mettre d’accord, et les enseignements de la doctrine chrétienne sur l’éternité de la récompense ou du châtiment, et les écarts de leur propre imagination, les Bilen admettent une troisième condition intermédiaire qui n’est plus la vie terrestre, bien que les fonctions journalières en pèsent toujours sur les trépassés, et qui n’est pas encore l’état immatériel de l’âme dégagée de son enveloppe humaine.
L’homme ainsi transformé conserve son apparence primitive, et sans s’éloigner des lieux où il a vécu, son fantôme est condamné à y errer la nuit, par groupes, par familles, ainsi qu’autrefois, menant paître aussi des fantômes de troupeaux, parcourant les vallées et les montagnes, s’abreuvant aux sources, édifiant des abris éphémères, et poursuivant, en un mot, le cours normal de la vie qu’il menait en ce monde, jusqu’aux rayons du jour, à l’aube duquel s’évanouit tout vestige de cette fantasmagorie funèbre. De témoignages, ou même d’incidents, à l’appui de cette croyance indiscutable, nul n’est embarrassé pour en invoquer. Le plus étrange, à mon avis, à cause de la preuve matérielle qui en subsista, est celui qui me fut raconté une fois à moi-même, en m’en désignant l’héroïne.
Cette femme s’était égarée dans les bois, et surprise par la nuit, au lieu de suivre le sentier du village, ses pas la conduisirent dans un endroit désert, inconnu, où le vent soufflait en rafales lugubres, où les hurlements des animaux sauvages frappaient son oreille, mêlés à des bruits de sanglots et de plaintes. Épouvantée, elle tomba à genoux, en se ramenant sur les yeux un pan de son vêtement, et se cachant le front dans les mains. Puis, au bout de quelques instants, le relevant avec hésitation, elle aperçut, à peu de distance, deux ou trois lumières tremblotantes, qui ne pouvaient provenir que d’un campement de voyageurs ; c’était le salut. Elle se précipita de ce côté en courant. Mais point de bruit, point d’animation ; rien de ce tumulte qui, d’ordinaire, révèle le voisinage d’une caravane. La flamme s’élevait droite au-dessus des foyers silencieux, et semblait éclairer sans donner de chaleur.
Néanmoins, elle avançait, et, derrière l’enclos d’épines, elle voyait des formes humaines se mouvoir lentement au milieu de vaches immobiles. Des femmes accroupies broyaient automatiquement du dourah, dont les grains écrasés ne criaient pas sous la meule ; des hommes allaient et venaient, portant des jattes de lait et de beurre, mais tout cela sans un mot, sans un rire ; des vieillards, assis en rond, laissaient pencher indolemment la tête sur leur poitrine. Puis, en approchant davantage, parmi ces gens, elle en reconnut : horreur ! C’était le campement des morts !
Au cri d’effroi qu’elle poussa, quelques-uns vinrent à elle. Il y avait là de ses amis, de ses parents, ensevelis depuis des mois, des années. Ils la reconnurent aussi et la firent asseoir sur une pierre, près du feu. Ensuite, sans prononcer une parole, on lui offrit à manger. Elle avait faim, elle accepta. Mais sa main tremblait tellement qu’en portant à ses lèvres une calebasse pleine de beurre fondu, le récipient vacilla, et une partie du liquide tomba sur ses vêtements. Après quoi, accablée de fatigue, brisée par l’émotion, elle s’étendit auprès du brasier et s’endormit.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le soleil était levé. L’esprit sous le coup d’impressions confuses, la mémoire alourdie et voilée, elle regarde autour d’elle… Personne ! Rien que les cieux, les arbres, la verdure et la terre… Où est-elle ?… Peu à peu, elle se souvient ! Elle s’est égarée, puis elle s’est endormie, puis elle a rêvé… Elle a rêvé aux morts. Ils étaient là, autour d’elle, muets, décharnés, sombres, ceux qu’elle a connus, qu’elle a aimés jadis… Quel rêve horrible !… Mais non ! ce n’est point un rêve !… voilà sa robe, et sur cette robe qu’elle touche, voilà aussi la tache que le beurre des morts y a laissée, tache ineffaçable dont l’eau du ruisseau est impuissante à laver l’empreinte.
Quelle coïncidence entre ces superstitions des sauvages de l’Afrique et celles des sauvages de l’Amérique, nuancées, il est vrai, des modifications en rapport avec les habitudes et les besoins propres aux deux races ! Aux tribus vagabondes des bords de l’Orénoque ou du Mississipi, subsistant de leurs chasses, errant à travers les forêts en quête d’une proie, des hécatombes de gibier, des chasses sans fin, des bois touffus. Aux peuples pasteurs des montagnes de l’Éthiopie ou des plaines du Soudan, adonnés à l’élevage des troupeaux, s’abreuvant de leur lait, la vie future réserve des pâturages, des vaches, des brebis… C’est bien là le reflet de la préoccupation unique qui, à l’origine, sur toute la surface du globe, s’est imposée aux dogmes des couples les plus divers, celle de vivre, et dont le souci les poursuit jusqu’aux limites de l’existence surnaturelle qu’ils pressentent, sans en deviner le caractère idéal.
La religion chrétienne, telle que la comprennent et la pratiquent les Abyssins depuis des siècles, n’a que bien peu relevé le niveau grossier de ces tendances. Avant l’apparition des missionnaires catholiques, à quoi s’en réduisaient les enseignements effectifs ? A quelques préceptes vulgaires, quelques règles de discipline plutôt que de doctrine, quelques simulacres extérieurs, des jeûnes, des pèlerinages, des abstinences, dont il suffisait parfois de l’inobservance accidentelle pour frapper les coupables d’une apostasie sans remède.
De toutes les prohibitions et de toutes les prescriptions, la plus impérative et la plus inexorable est celle qui interdit au chrétien la viande des animaux tués de la main d’un musulman. Or, un jour que des Abyssins étaient descendus au marché de Massaouah, des mahométans les invitèrent à venir boire du tedj au cabaret. On y resta longtemps. De grosses cruches aux flancs rebondis avaient été préparées d’avance, et la liqueur épaisse se versait à la ronde, dans des verres en corne de buffle. Ces vases sont profonds et larges, et la raison, souvent, a le temps de s’envoler avant que le fond en soit atteint. Lorsque nos buveurs arrivèrent à la dernière goutte des leurs, ils y découvrirent, sous les couches dorées de l’hydromel, des tranches de viande bouillie.
— Qu’est ceci ? dit l’un d’eux.
Les autres se mirent à rire, sans répondre.
— Par la sainte montagne du Thabor, répondez, s’écria le groupe des chrétiens inquiets.
— Allah est grand, répliqua alors, sentencieusement et d’un air grave, le plus âgé des marchands. Désormais sa main est sur vous, car cette viande est celle d’un mouton que j’ai tué moi-même ce matin, suivant les rites ordonnés par la loi du Prophète. Vous y avez goûté. Maintenant donc, il n’y a plus à s’en dédire, vous êtes des nôtres.
— C’est vrai, murmurèrent tristement les Abyssins en courbant la tête, nous voilà musulmans.
Et il fallut bien des arguments et bien du temps pour leur persuader que cette souillure involontaire n’avait point effacé en eux la qualité de chrétiens, et qu’ils pouvaient encore se considérer comme tels. Je ne sais même pas si l’on y parvint tout à fait.
Moins éclairés encore, s’il est possible, et plus étrangers que les habitants des hauts plateaux aux leçons moralisatrices du christianisme, les Bogos, avant tout, estimaient que là où ils rencontraient le plus d’avantages matériels, là devait être la vérité. Ce fut sous ce point de vue pratique qu’ils envisagèrent, dès le début, la portée du séjour des missionnaires catholiques au milieu d’eux, et qu’ils écoutèrent leurs prédications, alléchés par l’appât exclusif des récompenses terrestres à recueillir. Mais, depuis deux ans, ces calculs peu édifiants menaçaient de se voir déjouer. Rappelé en Europe, le chef de la mission les avait quittés, ne laissant derrière lui que des vicaires indigènes aussi peu aptes à le remplacer qu’à le faire oublier. Son successeur tardait à venir ; et plus éprouvés que jamais par la disette, aveuglés par la misère, abandonnés à eux-mêmes et au découragement de leurs instincts cupides, ces chrétiens, qui devaient tout à sa parole ou à sa charité, étaient déjà sur le point de se tourner sans plus de scrupule vers cette même Égypte musulmane dont il les avait délivrés, lorsque enfin un nouvel évêque débarqua à Massaouah. Suivant le bruit public, il apportait avec lui de l’argent envoyé par le gouvernement français ; et une partie du personnel qui le suivait était destinée à la mission des Bogos.
Ces secours arriveraient-ils à temps ? C’était le moment même que j’avais choisi de mon côté pour me rendre chez eux. Dans cette intention, je venais de me rapprocher de Massaouah, et d’accord avec M. Münzinger, notre agent consulaire, qui, depuis plusieurs années, avait créé dans ce pays un établissement agricole, nous étions sur le point de nous mettre en route. Le prélat demanda à nous accompagner avec un de ses prêtres, le P. Delmonte. Accrue de ce renfort, notre caravane allait présenter un aspect imposant, et, suivis d’une escorte nombreuse de serviteurs bien armés, nous partîmes.
MASSAOUAH.
CHAPITRE II
Monkoullo et le chef des chameliers. — Le Samhar. — Les marchands d’esclaves. — La plaine d’Azuz. — Le territoire d’Abyssinie. — Mon serviteur Gœrguis.
Chacun de nous, escorté de ses propres domestiques, montait un mulet caparaçonné à la mode d’Abyssinie. L’évêque, lui, était sur une mule dont, jadis, le Négus avait fait cadeau, avec tout son pittoresque harnachement, à un prêtre de la mission, au temps où il ne la persécutait pas encore et ne la chassait pas de ses États. Autour du cou, à la place de sonnettes, lui pendait un triple rang de feuilles de laurier en étain, dont le choc cadencé produisait un tintement argentin qui s’entendait de loin. La bête n’était plus jeune, il est vrai, mais elle n’en était pas moins têtue, et le bon évêque, qui, dans le principe, se berçait de la vaine illusion que le pas de sa monture ralenti, ou tout au moins calmé par l’âge, serait plus en harmonie avec les allures épiscopales, fut maintes fois obligé de recourir à des arguments en dehors du style canonique, pour dompter ses caprices et la maintenir en droit chemin.
Notre première halte devait être Monkoullo, le faubourg continental de Massaouah. Ce fut sous les arbres d’un jardin appartenant à la mission, que l’évêque et sa suite passèrent cette nuit de voyage. Quant à M. Münzinger et à moi, nous poussâmes jusqu’à un autre gros village, à deux ou trois portées de fusil du premier, et nommé Emkoullo, où nous reçûmes l’hospitalité chez un haut et puissant seigneur de l’endroit, le chef suprême des chameliers.
L’habitation, construite de chaume et de nattes assez solidement tressées, ne comprenait qu’une pièce. Au fond, dans toute la largeur, depuis le toit jusqu’au sol, régnait, parallèlement à la muraille, et à la distance d’un mètre environ, une sorte de châssis à claire-voie, en roseaux croisés, analogue au treillage des volières, chez nous. A hauteur d’appui, dans l’intervalle entre la paroi extérieure et cette seconde cloison, une espèce de rayon coupait horizontalement l’espace vide, d’un mur à l’autre. Enfin, au milieu, une porte cintrée, absolument pareille à celle d’un colombier, et de dimensions juste suffisantes pour livrer passage au corps d’un homme, ouvrait sur ce plancher suspendu.
Quel pouvait être le motif de cet arrangement singulier ? Je ne me gênai point pour m’en enquérir. On me répondit que c’était là, tout à la fois, la chambre nuptiale et le lit des époux.
D’interrogation en interrogation, je finis par obtenir des explications plus précises, avec l’aveu de cette pratique barbare, en honneur chez les Chohos, qu’on nomme la « fibulation », et dont les petites filles sont les infortunées victimes.
Cette coutume odieuse fut importée chez eux du Soudan, où les autorités égyptiennes, à l’issue des conquêtes d’Ibrahim-Pacha, tentèrent, mais en vain, de la détruire. On alla jusqu’à pendre les matrones qui y prêtaient leur ministère. Rigueurs inutiles ! Le despotisme du préjugé acquiert un tel empire en Orient, que les enfants, à l’âge de six ans, sept ans, couraient d’elles-mêmes au devant de la mutilation.
Il est à croire que les encouragements des parents, pour être secrets, ne demeuraient pas étrangers à ce fanatisme précoce, et qu’ils redoutaient de voir plus tard rejaillir jusqu’à eux la honte qui, certainement, ne manquerait pas d’atteindre leur fille au moment de son mariage, — ou plutôt d’avoir à subir une dépréciation fâcheuse dans la valeur de leur marchandise. Toujours est-il qu’à la nouvelle épouse, ainsi mutilée dès le bas âge, les premiers jours de l’hymen n’offrent plus qu’une série d’abominables tortures ; et il n’est pas rare qu’éperdue de douleur, pantelante sous ses brutales caresses, elle s’échappe des bras de son mari. Les proportions exiguës, l’ouverture étroite de la cage où on l’emprisonne, sont là pour l’en empêcher, et retenir, bon gré, mal gré, près de son maître, la malheureuse à qui se révèlent, sous un jour aussi dur, les douceurs à venir de l’amour conjugal. De cette prison, sous aucun prétexte, il ne lui est permis de sortir, — j’allais dire jusqu’à ce qu’elle soit apprivoisée. Elle y doit demeurer un mois entier. C’est le délai légal ; et c’est ainsi, au sein de la plus affreuse des captivités, que s’essayent les timides bégayements de son cœur.
Ces bégayements-là débutent par des clameurs de bête fauve. J’en fus témoin. Un jour, à Haylet, un peu plus au nord, dans la plaine d’Azuz, je me promenais à la tombée de la nuit, en compagnie du cheik de ce village. Tout à coup, nous entendons des cris épouvantables, qui n’avaient rien d’humain, sortir d’une maison voisine. Je m’arrête, croyant à une catastrophe.
— Oh ! ce n’est rien, me dit le cheik en continuant à marcher, et d’un air goguenard ; c’est une fille qui s’est mariée ce matin.
Chez mon hôte actuel, semblable surprise n’était pas à craindre. Il était vieux et ne songeait plus au mariage. Mais il tenait à nous gratifier d’égards particuliers. Pour nous faire honneur, il tira d’un bahut deux tapis usés, rapportés par lui, quelque trente ou quarante ans auparavant, d’un pèlerinage à la Mecque ; et je n’oublierai jamais le regard d’écrasante ostentation qu’il nous jeta en en recouvrant les deux angarebs, c’est-à-dire les deux lits qui nous attendaient. Nous nous y couchâmes, pénétrés, comme il convenait, du luxe déployé à notre intention ; et, fatigué, je ne tardai pas à m’endormir.
Je reposais depuis une demi-heure à peine, quand me voilà réveillé par une sensation désagréable, bien que mal définie encore et confuse. On eût dit les piqûres légères d’un million de petites épingles s’enfonçant peu à peu dans les chairs… Et puis, c’était comme un bruit sourd, insaisissable, quoique persistant, celui que produirait, dans le lointain, la marche d’une armée en campagne. Je me tournais et me retournais sur mon grabat, enviant le calme insouciant de mon domestique Ibrahim, étendu à mes pieds.
A la fin, n’y pouvant plus tenir, et incapable d’endurer davantage ce supplice en silence :
— Que de moustiques !… m’écriai-je.
— Ce ne sont pas des moustiques, me répond mon homme sans broncher et impassible.
— Et qu’est-ce donc ?
— Ce sont des punaises.
A ce mot, on le comprend, je bondis. A travers les fentes de la hutte, les rayons de la lune laissaient percer une éblouissante lumière. Je me précipitai au dehors. Quel spectacle, grand Dieu ! J’étais habituellement vêtu d’habits de laine blanche, avec de grandes guêtres boutonnées, me montant jusqu’au-dessus du genou. Tout cela était devenu noir, noir d’insectes qui se livraient, sur mon malheureux individu, à des combats acharnés dont j’étais le champ de bataille. J’eus beau me secouer, m’agiter : deux jours après, je trouvais encore de ces puantes petites bêtes nichées dans les plis de mes guêtres… Cette nuit-là, je ne dormis plus guère.
A l’aube, nous étions en route à travers les steppes arides du Samhar.
De loin en loin, quelques rares mimosas, des dunes moutonneuses qui semblent grandir ou diminuer au caprice des vents dont l’aile balaye la poussière ; des fragments de roches calcinées ; de profondes ravines creusées par les pluies diluviennes de l’hiver ; à l’horizon, par-ci par-là, la course effarée d’une gazelle que poursuit l’hyène ou le chacal ; des amas d’ossements blanchis ; au-dessus de cette scène d’aspect si morne, le vol circulaire des vautours ou d’autres oiseaux de proie ; et plus haut, plus haut que les habitants de l’air, plus haut que le regard, plus haut que la pensée, l’azur immaculé d’un ciel sans nuage, les rayons embrasés d’un soleil sans pitié… Voilà le Samhar.
Et il y en a comme cela, dans la direction du nord, pour huit jours avant d’atteindre Souakim. Du côté de l’Abyssinie, à l’ouest, il n’en faut que deux avant d’arriver au pied des montagnes, où la végétation commence à s’épanouir. C’était ce chemin que nous suivions…
De temps à autre, une ligne tourmentée zèbre la chaude perspective du désert d’une teinte plus sombre. C’est le lit desséché d’un de ces torrents éphémères, disparus aussi vite qu’engendrés, où l’humidité des couches inférieures se prolonge davantage, et entretient, sur les rives, la verdure de quelques arbrisseaux clair-semés. Ou bien, tout à coup, devant vous, le sol est brusquement coupé. Une gigantesque crevasse se déroule à vos pieds. Là, tout un canton s’est abîmé sous une pression uniforme. Vous êtes au bord d’une falaise de sable du haut de laquelle vous contemplez avec stupéfaction, à cent pieds au-dessous, un vallon, dont les bosquets, comme ceux d’un parc, éparpillent au hasard leurs festons de feuillage. L’action persistante des eaux souterraines a produit ce phénomène, et l’affaissement partiel des terres, qu’a fécondées une infiltration de plusieurs siècles, donne naissance à ces rares oasis après l’ombre desquelles soupire le voyageur.
Partis à cinq heures du matin de Monkoullo, nous nous arrêtons, à midi, en un lieu que les indigènes appellent Um-Guera. Nous nous reposons avec délices, car la chaleur est horrible, et l’étape a été longue. Non loin du nôtre, un second campement est déjà installé ; mais il est d’un aspect lugubre, celui-là. Ce sont des marchands d’esclaves qui poussent vers la mer leur bétail humain. Une centaine de ces infortunés sont là, gisant sans force et presque sans vie, se repaissant d’une maigre pitance que leur jette la pitié intéressée de leurs maîtres. Ce sont des jeunes enfants, pour la plupart, des jeunes garçons, des jeunes filles… Celles-ci ont à peine un haillon pour couvrir leur nudité. Tous sont chétifs, décharnés, et viennent Dieu sait d’où !… de trois, de quatre cents lieues dans l’intérieur, comme aussi peut-être, chose affreuse à dire, du village voisin, où ils ont été vendus par des parents hors d’état de les nourrir. Les cadavres de la moitié de leurs compagnons, morts de misère et de fatigue, jalonnent la route qu’ils ont parcourue.
Mais, à notre vue, le front des marchands est devenu soucieux. Ils n’ignorent pas les efforts des blancs pour anéantir leur odieux trafic, et ils redoutent les conséquences de notre rencontre. Pourtant leurs mesures sont bien prises, et nulle intervention inopportune n’en entravera le cours. Le gouverneur de Massaouah, qui doit veiller, en apparence, au maintien des dispositions rigoureuses édictées par son propre gouvernement contre la traite des noirs, est, moyennant une part dans les profits, de connivence tacite avec eux. Aussi n’est-ce plus à Massaouah qu’ils vont embarquer leur cargaison. Ils se dirigent un peu plus au-dessus, vers une anse convenue, dont les agents de l’autorité ont bien soin de ne venir jamais troubler intempestivement le repos : c’est là que des bateaux, envoyés les trois quarts du temps par le gouverneur lui-même, iront prendre la marchandise pour lui faire rapidement traverser la mer. Une fois en Arabie, il n’y a plus rien à craindre.
La mer Rouge est sillonnée d’embarcations ainsi chargées. Quelquefois un navire anglais les arrêtait jadis au passage, et en confisquait à son propre bord le chargement, pour l’emmener à Aden. Là, le pied une fois posé sur ce sol appartenant à la libre Angleterre, tous étaient libres à leur tour, libres de mourir de faim ou de recevoir les coups de talon de botte qu’on ne leur ménageait pas. Heureux ceux qui pouvaient entrer au service de quelque marchand ou officier ! Quant aux autres, maltraités, repoussés, s’arrachant sur les tas d’ordures des débris sans nom dont les chiens ne voulaient plus, combien n’en ai-je pas vu, de ces malheureux, cadavres ambulants, regretter l’esclavage et le maître qui, du moins, les nourrissait !
Il est vrai qu’aujourd’hui ces bienfaits de l’affranchissement à l’anglaise ne sont plus à redouter pour eux. La Grande-Bretagne, après l’avoir proscrite si longtemps, ne le proclamait-elle pas naguère par la voix de l’un des siens ?… Désormais la traite des esclaves est tolérée comme une institution nécessaire et un instrument actif de sa politique libérale en Orient.
Quels cris d’horreur et de réprobation, d’un bout à l’autre de la pudibonde Angleterre, cependant, si toute autre nation européenne eût, avant elle, abaissé jusque-là ses principes anciens !… Et Dieu sait, lorsqu’il s’en mêle, comme John Bull sait crier !… Mais il est bien question de scrupule ou de pudeur, dès qu’il s’agit de lui-même, et que ses intérêts sont en jeu ! Les marchands d’esclaves peuvent, maintenant, pourchasser leur gibier récalcitrant, à l’ombre du drapeau de la Reine !
Et sait-on, en effet, sur quelles bases reposent, au Soudan, les opérations de ce hideux commerce ? Ce n’est plus à des rapts isolés et cachés, à des marchés hâtifs où la famine est le premier agent, qu’il est condamné. Là, tout se passe au grand jour et sur une vaste échelle. Ils sont un certain nombre de gens influents, riches, honorés, qui forment comme une puissance à part, avec ses relations extérieures, ses traités, ses sujets, son trésor, ses armées. La saison venue, — à l’ouverture, — chacun équipe sa bande. Il en est qui comptent trois, quatre et jusqu’à six mille hommes. C’est un sacripant de confiance et rompu au métier qui les commande, et le terrain préparé, les dispositions prises, en chasse ! Le pays est réparti de manière à ne pas gêner le voisin. A chacun sa terre. On remonte le Nil Blanc ; on visite les bords du lac Nô et du Bahr-el-Ghazal. Gondokoro était autrefois une des principales stations. Ce sont les Dinkas, les Nouërs, les Shilloucks, et tant d’autres, qui vont être les victimes. Armés à peine de lances inoffensives, d’une timidité d’enfants, aux premiers coups de fusil, terrifiés, abattus, ces malheureux, vaincus d’avance, tendent le cou, pour ainsi dire d’eux-mêmes, au carcan dès qu’ils le voient. Les hommes faits, les femmes, les enfants, tout est bon. Des tribus entières ont été anéanties de la sorte.
D’ordinaire, l’expédition dure plusieurs mois, tant que les pluies ne tombent point, ou tant que le gibier se rencontre. De distance en distance, les traitants élèvent des zeribas pour l’y garder les premiers jours. Ce sont des refuges entourés d’une double et triple enceinte de palissades et d’épines, où ils tiennent, en même temps, leurs approvisionnements et leurs munitions. Ensuite, des bateaux transportent, à mesure, le butin à Khartoum, et de là il est dirigé, à beaux deniers comptants, par tout l’Islam. Ce sont les Abyssiniennes, lorsqu’il est possible de s’en procurer, qui atteignent les plus hauts prix. Au Caire, suivant la qualité, elles se vendent de 1,500 à 2,000 francs.
Pendant les trois années qu’il a administré cette partie des possessions égyptiennes, le général Gordon avait fait aux marchands d’esclaves une guerre sans pitié, et en avait à peu près purgé, au moins ostensiblement, la contrée. Il revint pour leur prodiguer ses encouragements officiels et favoriser leur industrie. Ça ne lui a guère réussi. Allah est grand !…
Le lendemain, le sentier raboteux où nous sommes engagés débouche sur la plaine d’Azuz. Nous la traversons dans toute son interminable longueur. Il nous faut près d’un jour pour voir la fin de l’éternel rideau de mimosas dont elle est couverte. C’est une des contrées les plus giboyeuses du globe, et tout en marchant, je me livre sans mérite à un carnage acharné. Sous les broussailles, à chaque pas, se lèvent des antilopes, des gazelles, des sangliers, et même des panthères.
J’avais blessé un francolin et je m’étais écarté de la caravane pour le chercher. Un peu en arrière, mon fusil chargé seulement à petit plomb, je battais, à droite et à gauche, le fourré.
Soudain, d’un massif plus épais, quelque chose bondit et me passe devant les yeux. Je m’arrête. A trois pas, une grosse panthère, ramassée sur ses quatre pattes comme un chat en colère, grognait en dardant sur moi un regard féroce. Que faire ? Pareil tête-à-tête, quand il vous prend à l’improviste, n’est pas sans interloquer. Je demeurais là, campé un pied en l’air et le fusil sur le bras, à la regarder également. Cet échange d’œillades expressives dura bien dix secondes, et des secondes, je vous jure, qui semblent longues ! A la fin, je réfléchis qu’à distance si courte mon coup de feu devait faire balle. Et voilà que doucement, tout doucement, le regard toujours bien droit et bien fixe, j’essaye de ramener mon arme pour épauler. Est-ce ce jeu muet ? est-ce une autre cause ? je l’ignore ; mais à mon mouvement, si imperceptible qu’il soit, la bête tout à coup prend son élan, et d’un saut gracieux et flexible se jette de côté, fort heureusement, pour disparaître dans les arbres. Une ondulation ou deux, et c’est tout : elle a fui ; je ne vois plus rien… Ouf ! Je ne cours pas après, et je lui fais grâce de mon coup de fusil… Décidément, les perdreaux sont plus faciles à tirer.
Azuz est un village qui relevait autrefois des Nahibs d’Arkiko. Mais, depuis quelques années, il y a scission dans la dynastie de ces princes, et Azuz forme avec Haylet un apanage indépendant, ou plutôt une circonscription distincte des possessions égyptiennes, sous la haute surveillance d’un sous-lieutenant dont le descendant de la race illustre des Nahibs est un peu moins que le domestique. C’est le dernier centre de population musulmane que nous allons rencontrer.
Dans la journée, nous atteignons le pied des monts d’Abyssinie, et après une halte de quelques heures à Kousserett, nous abordons des rampes escarpées qui, par une ascension pénible et longue, nous mènent au premier plateau. Autour de nous, à mesure que nous grimpons, le décor change à vue d’œil. Adieu à la végétation avare et souffreteuse des terres basses, à l’aridité énervante de leur sol calciné ; plus rien ici qui en rappelle la physionomie ni même le voisinage. A présent, une forêt épaisse, des arbres magnifiques dont les noms me sont inconnus, le murmure des ruisseaux sautillant de roche en roche, et une atmosphère imprégnée de délicieuses fraîcheurs. Les ardeurs du soleil tamisé par le feuillage ne se révèlent plus, désormais, que comme un sourire et une caresse. Nous avons presque froid. C’est que nous sommes bien en Abyssinie ; et le soir, assez tard, nous bivouaquons à Gaba, en plein territoire éthiopien, à 5,000 pieds au-dessus du niveau de la mer.
La nuit s’annonçait fraîche ; elle est glaciale. Nous qui, la veille encore, trouvions à peine dans les bouffées d’une chaleur suffocante assez d’air pour respirer, nous grelottons maintenant. Par bonheur, le bois ne coûte rien que la fatigue de le ramasser, et un bûcher biblique où flambent quatre ou cinq troncs énormes nous réchauffe de sa flamme bienfaisante. En même temps l’éclat en écarte les animaux féroces, dont les hurlements grondent dans l’obscurité ; les branches sèches craquent sous leurs pas. Au lieu de dormir, Monseigneur et moi, nous passons presque toute la nuit à circuler de long en large, ou, à la mode des écoliers, à battre la semelle pour nous dégourdir les jambes.
Bien avant que le soleil paraisse, nous sommes en selle. Mais à peine s’est-il brusquement dégagé, comme il arrive aux tropiques, des cimes qui le voilaient à nos yeux, que ses rayons nous raniment, nous réconfortent, et ne tardent pas, sous leurs chaudes morsures, à nous faire souvenir que c’est bien quand même le soleil africain, le soleil des déserts. D’un froid intense, nous sommes livrés, sans transition, à une brûlante chaleur.
Nous avons quitté la forêt pour gravir, gravir toujours de nouvelles montagnes, dont nous ne parvenons au faîte qu’afin de mieux en apercevoir d’autres devant nous, et au delà de celles-là, d’autres encore, au bas desquelles, enfin, est le terme du voyage.
Du moins, rien de monotone dans le trajet. Le paysage est des plus accidentés, des plus agrestes. Si nous montons souvent, nous descendons quelquefois. Et alors, aux bois d’oliviers sauvages, de citronniers, qui tapissent en partie le flanc des collines, succèdent de verdoyantes vallées, toutes parfumées de fleurs et de gazon, où les plus ravissants oiseaux de la création se jouent à portée de la main. Vers midi, nous nous arrêtons au bord d’une source renommée au loin pour la limpidité de ses eaux. Comme c’est bon d’y boire, quand on se rappelle les puits nauséabonds du Samhar ! Et quelle savoureuse limonade avec le jus des limons cueillis en route !
Dans le creux des vallons, et sur les plateaux de la montagne, les indigènes ont semé leurs récoltes. Nous sommes au mois d’avril. C’est presque le moment de la maturité. Tous leurs soins, toutes leurs espérances, sont donc concentrés sur ces points où repose leur fortune. Pour surveiller les environs, ils ont construit, au milieu de chaque champ, supporté par quatre piliers, un échafaudage en fascines, du haut duquel le regard vigilant d’une sentinelle, sans cesse en alerte, inspecte les alentours. Les sangliers font-ils irruption à travers la récolte : vite, les clameurs des gardiens les mettent en fuite ou appellent à l’aide. L’ennemi s’apprête-t-il à saccager la moisson et à en massacrer les propriétaires : sa présence est déjà signalée avant qu’il ait eu le loisir d’approcher, et tout le monde est sur pied, prêt à le combattre et à le repousser.
Le dourah est si haut, que nous avançons à cheval le long des tiges sans que nos fronts les dépassent. C’est ici le sol le plus favorable aux cultures, et la sécheresse y est inconnue. On sait, en effet, que les pluies périodiques des contrées tropicales partagent régulièrement l’année en deux saisons, dont l’époque varie suivant les conditions climatériques et géologiques du pays. Sur les côtes de la mer, les pluies commencent au mois de novembre, pour finir avec celui d’avril. Sur le plateau, au contraire, c’est au mois de mai que tombent les premières ondées, et elles ne cessent qu’aux derniers jours d’octobre. Or, sur la lisière extrême de ces deux régions doit se trouver nécessairement une zone intermédiaire, participant à la fois de l’une et de l’autre, où la queue des averses de la première devient, à un instant donné, la tête de celles de la seconde, et où par conséquent il pleut à peu près toute l’année. C’était cette bande de terrain que nous traversions. Deux ou trois récoltes y mûrissent aisément sous l’action alternative du soleil et de la pluie, et la reconnaissance indigène les a baptisés d’un nom qui en consacre la fécondité : on les appelle Doupourchairs, c’est-à-dire, montagnes à orge.
Puis, voici la charmante vallée de Maldi. Un ruisseau gazouille, tout bordé d’arbrisseaux odoriférants. Des centaines de pintades ou de francolins se glissent sous les hautes herbes. Des papillons éblouissants, des merles métalliques, des tourterelles à longue queue, voltigent et prennent leurs ébats. Et des fleurs encore ; partout, toujours, des fleurs. L’atmosphère est embaumée.
Notre séjour n’est pas long dans ce coin de paradis terrestre. Le sentier redevient roide, et nous voilà, un à un, les uns derrière les autres, à grimper de nouveau, jusqu’à un coude qui nous ouvre subitement une issue, droit devant nous, au flanc de la montagne. A gauche, c’est un précipice presque à pic, dont des broussailles nous dissimulent le fond. Sous le sabot de ma monture, une pierre se détache, et une antilope effrayée bondit devant moi. D’un coup de fusil, je l’abats, et je saute aussitôt à terre pour la ramasser. Mais elle roule sous mes doigts, et bientôt, entraîné, je me sens rouler avec elle. Je m’accroche, au hasard, à la branche d’un arbuste, qui résiste heureusement, et, sans courir davantage après ma proie, je remonte à cheval. J’avais chaud ; je me passais la main sur la figure : tout à coup, je ressens dans le nez des picotements étranges. Je me frotte pour les faire cesser : plus je me frotte, plus ils redoublent ; j’éternue, une fois, deux fois… dix fois : c’était aux feuilles d’un poivrier que je m’étais retenu.
Bien d’autres plantes, d’essence précieuse sans doute, sont là, que nous frôlons sans les connaître. Mais la roche se dégage plus nue et plus sévère. Le sentier se reprend à descendre. Des éboulements l’ont obstrué çà et là. Pour le coup, nous voici au milieu d’un torrent à sec. Nous ne sommes pas les seuls à pratiquer cette voie. Des empreintes nombreuses d’animaux se montrent sous nos pas. Celles du lion et de l’éléphant y sont les plus fréquentes. La vue de leurs excréments me remplit de surprise. On dirait ceux d’un chat colossal et d’un cheval gigantesque. Ces traces, toutes fraîches, nous indiquent qu’ils ne sont pas loin.
Avant de quitter Massaouah, j’avais dû, pour le voyage, compléter le personnel de ma maison. C’était Ibrahim[2] qui s’en était chargé. Au nombre des nouvelles recrues, il me présenta un chrétien de l’Hamacen.
[2] Voir Mer Rouge et Abyssinie.
— C’est un homme des plus recommandables, m’avait-il dit ; nous sommes du même âge, et je l’ai toujours connu.
— Ah ! Et quel âge as-tu toi-même ?
C’était un problème que je n’avais jamais pu déchiffrer. La barbe grise et le corps déjà un peu voûté de mon homme accusaient au moins une cinquantaine bien sonnée.
— Je ne sais pas, me grommela-t-il, en soulignant sa réponse du petit rire aigrelet et tant soit peu niais qui lui était habituel ; peut-être trente-cinq ans !
Qui se soucie, en effet, parmi ces gens, d’un aussi mince détail ? Et à quoi bon ? Ils naissent, souffrent et meurent. Voilà toute leur vie. Que les jours et les années s’écoulent, c’est toujours pour endurer les mêmes peines, et marcher au même but. De préoccupations intellectuelles, d’aspirations supérieures, il n’en est point d’autres, pour leur esprit engourdi, que celles réclamées par le besoin journalier de manger. En quoi la notion de l’âge peut-elle leur servir ? Ils se marient comme tout le monde, aussitôt qu’ils le peuvent physiquement ; leurs enfants grandissent, ainsi qu’ils l’ont fait eux-mêmes, à la grâce de Dieu. Un jour, lorsque la volonté d’Allah le décidera, il est certain que la misérable existence qu’ils traînent aura un terme ; mais un peu plus tôt, un peu plus tard, qu’importe ? Et pourquoi réfléchir d’avance à l’espace probable qui reste encore péniblement à parcourir ?
Je m’en étais tenu là avec Ibrahim de mes investigations sur son état civil.
— Et que fera ton camarade ? Tu m’as déjà amené deux ou trois garçons pour mon mulet et les bagages. Toi, tu te charges de la cuisine. N’est-ce pas assez ?
— Oh ! Gœrguis — c’était le nom du candidat, Georges en français — possède bien des ressources qui te seront utiles. Nul plus que lui n’est familier avec tous les détours de la montagne ; c’est un guide sûr. Et puis, il a appris mainte légende qu’il te racontera. Dans son pays, le soir, on va le chercher, et l’on se groupe autour de lui pour l’écouter. Et il conte alors, sur le temps passé, des choses merveilleuses que personne ne lui a enseignées. Il conserve des écrits anciens que, seul, il est capable de lire. C’est un savant ; et lorsque, dans l’Hamacen, les riches se mettent en voyage, ils l’attachent volontiers à leur personne pour que ses récits charment les heures oisives du bivouac. Si tu le prends avec toi, tu n’auras pas à le regretter. Il te guidera également à la chasse, et son coup d’œil exercé n’a pas de pareil pour découvrir la piste des animaux.
Tant de qualités m’avaient persuadé, et Gœrguis fut admis au nombre de mes gens. C’était un homme de maintien recueilli, et l’on sentait qu’il avait conscience de sa valeur. Habituellement, en route, il restait à mes côtés, et portait mon fusil. Car quiconque se respecte ne saurait lui-même, en Abyssinie, assumer ce fardeau. Ce serait se dégrader aux yeux de ses propres serviteurs.
Au moment où nous abandonnions le torrent pour remonter à gauche, je distinguai, sur la droite, comme une échancrure de forme bizarre, qui coupait la montagne.
— Qu’est-ce que ce trou là-bas ? lui demandai-je.
— Ça ? c’est le col de Magasas, le col du Pèlerinage. Par là, pendant des siècles, ont passé toutes les générations chrétiennes de l’Abyssinie, pour se rendre en pèlerinage au sanctuaire fameux de Debré-Sina (le mont Sinaï). Il renfermait alors une image miraculeuse de la vierge Marie ; les présents les plus riches y affluaient de toutes parts, et une troupe de moines était attachée à son service.
— Et maintenant ?
— Maintenant, il n’y a plus rien.
— Et pourquoi ?
— Ah ! c’est une longue histoire.
— Conte-la-moi.
Et, tout en marchant, il se mit à me développer la narration suivante. L’aspect de la contrée s’était modifié. Au-dessus de la pente rocheuse dont la surface grisâtre s’étendait devant nous, pas d’autre végétation que les grands cactus-cierges allongeant mélancoliquement leur tige démesurée. Plus rien de pittoresque ni d’attrayant sous mes yeux. Le sabot de nos mulets, plus sûr que notre main, foulait avec assurance les gradins de pierre. Le chemin était devenu relativement facile. Je pouvais donc prêter, tout à l’aise, une oreille attentive.
CHAPITRE III
La prieure de Debré-Sina.
Au pays de Hâsaga, dans l’Hamacen[3], vivait jadis un chef riche et puissant, nommé Tisamma (l’Entendu de Dieu). De nombreux troupeaux de vaches blanches broutaient l’herbe de ses montagnes ; à la saison des pluies, d’abondantes récoltes de dourah couvraient ses champs ; et chaque soir, après que les mules aux clochettes sonores étaient rentrées dans l’enceinte de ses vastes étables, des troupes empressées de serviteurs lui versaient l’hydromel et venaient s’asseoir à son foyer.
[3] La province la plus septentrionale et une des plus fertiles de l’Abyssinie.
Un seul nuage obscurcissait cette prospérité. Uni, depuis plusieurs années, à une épouse jeune et belle, Tisamma n’avait point d’enfants. Sa femme partageait ses regrets, et chaque matin, de sa couche désolée, implorait l’intercession miraculeuse de la madone de Debré-Sina. Dieu laissa enfin tomber sur elle un regard de miséricorde, et un jour elle devint mère. Et les deux époux, s’exaltant dans un élan de commune allégresse et de juste reconnaissance, se prosternèrent devant le Seigneur et adorèrent son nom.
A ce premier bonheur parut, bientôt, devoir en succéder un second, et, un an après la naissance de son fils, Tisamma devenait père d’une fille… Hélas ! le sourire est souvent près des larmes ! La mère mourut dans les douleurs de ce dernier enfantement.
Le désespoir de Tisamma fut profond. Mais comme c’était un chef renommé et fidèle aux traditions de ses aïeux, il ordonna que de somptueuses funérailles fussent célébrées en l’honneur de celle qu’il avait perdue. De tous les pays environnants on accourut pour y assister, et les fêtes mortuaires durèrent plusieurs jours.
Lorsque le silence fut rétabli dans sa demeure, et que tous ses hôtes eurent disparu, Tisamma, sans se laisser abattre par le chagrin, songea alors à ses enfants. C’était tout ce qui lui restait désormais de la morte aimée ; et, malgré sa tendresse paternelle, son cœur se brisait à les voir. Néanmoins, le fils devait être, avant tout, un guerrier comme lui. Tisamma ne pouvait donc songer à s’en séparer, se réservant de lui enseigner lui-même à se servir de la lance, à dompter un cheval, et à se rendre, plus tard, terrible aux ennemis de sa race. Quant à la fille, sa présence évoquait encore de trop cuisants souvenirs ; et cherchant autour de lui quelqu’un à même de l’instruire dans l’art de lire et de comprendre les livres sacrés, de l’élever comme il convient à une fille noble de l’Hamacen, son père résolut de l’éloigner au moins pour un temps, et de la confier aux soins vigilants de quelque vieillard mûri par l’expérience et la sagesse.
Or, à peu de distance du pays, sur le bord d’un torrent que ne tarissaient jamais les ardeurs de l’été, au milieu d’un bois épais dont le pas d’un homme troublait rarement la solitude, s’élevaient deux cabanes, construites grossièrement de chaume et de feuillage. De l’une d’elles, la plus grande, surmontée d’une croix, s’échappaient d’ordinaire, pendant le jour, des cantiques d’actions de grâces, psalmodiés par une faible voix, dont l’harmonie montait au ciel, sur l’aile des poétiques silences de la forêt. L’autre, plus petite, ne s’ouvrait, chaque soir, que lorsque le soleil avait depuis longtemps quitté la ligne des coteaux, pour se rouvrir le lendemain matin, bien avant que ses premiers rayons vinssent dorer la cime des hauts arbres.
C’était là que vivait, retiré des hommes, entre la paix de son oratoire et le calme de sa cellule, un prêtre du Lasta[4], déjà vieux, célèbre dans toute la contrée par son immense savoir et son austère piété. Par surcroît de pénitence, il avait même, contrairement à l’usage, fait vœu de célibat. Abba-Melchisedech était son nom. Tisamma le connaissait de longue date. Il vint le trouver, suivi de ses serviteurs et, sur une mule, d’une matrone chargée de l’enfant.
[4] Le Lasta est une des provinces méridionales de l’Abyssinie.
— Tu as été, lui dit-il, ô mon père, l’ami et le confident de ma regrettée femme. Elle t’aimait et te vénérait. Ton nom fut le dernier qu’elle prononça, en me montrant sa fille, lorsque je lui fermai les yeux. Je viens te confier, ainsi qu’elle l’a voulu, un dépôt cher et précieux : sois le père de son enfant !
Abba-Melchisedech allait d’abord répondre qu’il se sentait vieillir, et qu’un tel fardeau serait bien lourd pour un pauvre solitaire ; mais devant la suprême volonté d’une mourante il s’inclina et se résigna.
— Tu l’instruiras, ajouta Tisamma, dans l’art de lire et de comprendre les livres sacrés, et tu l’élèveras comme il convient à une fille noble de l’Hamacen. Quand elle sera devenue grande, tu la ramèneras dans ma maison, et tu pourras alors choisir, parmi mes troupeaux de vaches blanches, autant de jeunes génisses qu’il t’agréera, et la plus belle de mes mules, avec sa selle incrustée d’or. Jusqu’à cette époque, garde-la. Qu’elle vive auprès de toi ! qu’elle t’honore comme son père, et t’obéisse comme à lui !
A ces mots, il appela un des serviteurs restés en dehors, et il commanda d’apporter l’enfant. Et l’enfant fut apportée. La matrone la tenait dans ses bras, enveloppée des plis soyeux d’un quârri[5] blanc bordé de rouge. Tisamma la remit au prêtre ; puis, remontant sur son mulet, il s’éloigna à la tête de ses gens, sans ajouter un mot.
[5] Espèce de couverture en coton du pays, dans laquelle les indigènes se drapent pendant le jour et dorment durant la nuit ; les soldats se la roulent en ceinture autour des reins.
Demeuré seul avec la petite fille, le vieillard se mit à la considérer. Elle dormait. Sa bouche rose souriante entr’ouverte, les cils déjà longs de ses paupières fermées, son mignon visage si frais et si gracieux, tout cet ensemble rappelait les images des chérubins qui peuplent le ciel, âmes d’enfants envolées avant d’avoir vécu.
— Oh ! Dourounèche ! (comme tu es pure !) s’écria Abba-Melchisedech, transporté. Et c’est ainsi que, désormais, tu t’appelleras.
Et Dourounèche, docile aux leçons de son maître, grandissait sous l’œil de Dieu, sage et laborieuse. Parfois, elle se rendait à la chapelle et là passait des heures dans la prière et la méditation. D’autres fois, un livre pieux à la main, elle allait s’asseoir au pied de quelque arbre penché sur le torrent, et feuilletait les pages sacrées en rêvant à Celui dont elles répétaient les louanges. D’autres fois encore, pendant qu’Abba-Melchisedech lui narrait les détails émouvants d’une légende sainte, ses doigts agiles faisaient tourner le fuseau, et filaient le lin dont plus tard devaient se tisser leurs vêtements à tous deux.
Mais à mesure qu’elle avançait en science et en sagesse, elle croissait aussi en grâce et en beauté. L’enfant devenait femme. Abba-Melchisedech, pauvre solitaire, étranger jusque-là aux passions humaines, ne pouvait néanmoins s’empêcher de remarquer cette transformation et, tout bas, admirait son élève. Et voilà qu’il commença à sentir au fond de son cœur une étrange agitation. Ses paroles, naguère si paternelles, s’embarrassaient sur ses lèvres ; ses regards, par instants, s’emplissaient de flammes singulières ; des pensées tentatrices troublaient ses oraisons ; le sommeil fuyait sa couche, et les premiers rayons de l’aurore le voyaient souvent debout, frémissant, l’œil fixé sur la porte derrière laquelle reposait Dourounèche, à l’abri de son innocence et de sa jeunesse.
Et il advint qu’un jour, après lui avoir conté l’histoire de sainte Madeleine, de ses fautes, de son repentir, et après avoir dépeint la sainte, en extase au pied de Jésus crucifié, mais toujours vivant pour elle, ne pouvant plus lui-même imposer silence à ses coupables ardeurs, Abba-Melchisedech s’écria :
— O Dourounèche, et moi aussi, c’est ainsi que je t’aime !
Et il voulut la saisir dans ses bras.
Dourounèche effrayée se recula et se prit à pleurer. Puis elle s’enfuit, et son maître, confus, n’essaya pas de la retenir. Mais vainement s’efforça-t-il, le lendemain et les jours suivants, de chasser les criminels désirs qui s’étaient emparés de son âme ; la lutte était devenue au-dessus de ses forces, et le démon le dominait. Et, de nouveau, il dit encore à Dourounèche qu’il l’aimait. Une lueur se fit alors dans l’esprit de la jeune fille, et, éclairée tout à coup, elle comprit les mauvais desseins d’Abba-Melchisedech, et le repoussa.
Celui-ci, se jetant à ses pieds, les lui baisait avec frénésie. Mais Dourounèche, indignée, se redressa ; et, levant une main vers le ciel, elle s’écria :
— O mon père, est-ce ainsi que tu as promis de former ma jeunesse ? Le nom de Dieu n’éveille-t-il donc plus d’écho dans ta raison, pour que tu ne redoutes point ses célestes vengeances ? Rentre en toi-même, ô mon père, et ferme ton cœur aux sinistres fureurs qui grondent alentour !
Et Abba-Melchisedech, prosterné, se frappa le front contre terre à ces accents candides, et se releva en disant :
— Pardonnez-moi, Seigneur !
Mais le démon était en lui, et il réfléchissait aux moyens de vaincre la résistance de Dourounèche. Et, comme à partir de ce moment elle le fuyait, il résolut de se rendre chez son père et de se plaindre à lui.
Et, en effet, il se couvrit la tête du blanc turban de mousseline aux mille replis, insigne respecté de ses fonctions sacerdotales. Il se drapa dans son quârri, se chaussa de ses sandales, et un long bâton à la main, pour soutenir son corps affaibli par l’âge, se dirigea vers le village de Tisamma. Il l’atteignit à l’heure où le jour sur son déclin ramène les travailleurs des champs et les troupeaux de la montagne.
Le chef était assis au seuil de sa demeure, rendant la justice aux siens, entouré de ses serviteurs. Il l’aborda avec ces mots :
— Que la miséricorde du Très-Haut descende sur ta maison.
Puis il prit place à ses côtés, et un esclave vint lui laver les pieds, pendant qu’un autre lui versait de l’hydromel. Et quand le jugement eut été prononcé, que le breuvage eut circulé à la ronde dans les grands vases en corne de buffle, Tisamma, se tournant alors vers le prêtre, le salua derechef et lui dit :
— Quel heureux motif, ô mon père, t’amène sous mon toit ? Sois-y le bienvenu.
Abba-Melchisedech répondit quelques paroles à demi-voix. Tisamma fit un signe, et les serviteurs s’éloignèrent.
— Dourounèche, reprit le vieillard, est devenue, par mes leçons, une fille instruite et pieuse, et elle a grandi, sous l’œil de Dieu, en grâce et en beauté. Mais voilà que la main du vieux prêtre est désormais trop débile pour la guider dans les sentiers dangereux où elle s’engage…
— Pourquoi jeter ainsi un voile sur tes discours, ô mon père ? demanda le chef avec inquiétude. Explique-toi sans contrainte.
— Dès que la fleur commence à s’épanouir, répondit Abba-Melchisedech, elle cherche les rayons du soleil ; et, ainsi qu’elle, Dourounèche, épanouie aujourd’hui, recherche plus volontiers les regards caressants des jeunes hommes, que les enseignements austères des livres saints. Il convient peut-être qu’elle rentre dans ta maison.
— Quoi ! c’est là ce que signifient tes paroles ?
— C’est là ce que signifient mes paroles.
— Eh bien ! reprit Tisamma, écoute-moi. Lorsqu’elle était enfant, je te la remis pour former sa jeunesse, en te disant : « Sois son père ! » Agis donc comme si tu étais réellement son père. Je t’investis à son égard d’une autorité sans réserve, et si des pensées déshonnêtes se glissent en elle, je confie à ta sévérité le soin de la châtier, jusqu’à ce que tes justes remontrances l’aient ramenée au droit chemin.
Et là-dessus Tisamma se leva ; le prêtre croisa les bras sur sa poitrine en signe de soumission ; puis ils se séparèrent.
Le lendemain, aux blancheurs naissantes de l’aube, Abba-Melchisedech se remit en route, roulant dans son esprit les plus méchants desseins. Et, à peine de retour, il alla trouver la jeune fille.
— Je viens de chez ton père, lui dit-il. Il m’a accordé une autorité sans limites sur toi. Cède à mon irrésistible amour, ô Dourounèche, et tu rentreras dans sa maison, heureuse et honorée. Mais si tu me dédaignes encore, je me vengerai cruellement, et te ferai chasser comme une fille perdue.
Dourounèche, sans lui répondre, laissa tomber un regard de mépris, et voulut s’éloigner ; mais il se jeta sur elle, et transporté de fureur, tout faible qu’il était, il la lia à un arbre et se mit à la frapper de son courbache[6]. Et, à chaque coup, il la suppliait de nouveau ; et Dourounèche continuait à garder un silence obstiné ; et il recommençait avec une rage croissante. Son bras ne s’arrêta que lorsqu’il la vit couverte de sang et sur le point de défaillir. Et durant plusieurs jours il répéta cet odieux traitement. Mais la fierté et la vertu de Dourounèche restèrent inébranlables.
[6] Fouet en cuir d’hippopotame.
A la fin, lassé de tant de constance et de fermeté, Abba-Melchisedech se décida à reprendre son bâton blanc et à retourner chez Tisamma. Et, ainsi que la première fois, un esclave vint lui laver les pieds, un autre lui servit l’hydromel. Et lorsque le breuvage eut circulé à la ronde, et qu’ils se furent salués :
— Quel heureux motif, ô mon père, t’amène sous mon toit ? demanda le chef. Sois-y le bienvenu.
Et le prêtre se mit à raconter que toutes ses tentatives pour rappeler Dourounèche à d’honnêtes sentiments étaient demeurées stériles, et qu’à bout de remontrances et d’efforts, il venait engager de nouveau Tisamma à la reprendre dans sa maison.
— Ah ! fille sans pudeur, s’écrie alors le père courroucé, plutôt la mort pour toi que la honte sur les tiens !
Et, sans réfléchir davantage, aveuglé par la colère et par l’indignation, il appelle son fils, et lui montrant ses armes suspendues à la muraille :
— Tu vois ce sabre, ô mon fils, lui dit-il. Il n’a jamais servi, entre mes mains, qu’à combattre nos ennemis et à défendre l’honneur de notre famille. Prends-le, et demain, aux premières clartés du jour, pars ! Va chez ta sœur ! Emmène-la loin de cette maison que souillerait sa présence, loin de ce pays qu’elle ne doit plus revoir. Et lorsque, tous les deux, vous serez parvenus en quelque endroit écarté, loin, bien loin d’ici, plonge-lui cette arme dans le cœur. Va. J’ai dit.
Le jeune homme s’inclina sans répondre, passa le sabre à sa ceinture, et le lendemain se rendit à la demeure d’Abba-Melchisedech, où il trouva sa sœur.
— Notre père, ô ma sœur, lui dit-il, a commandé que tu me suives.
Et, ainsi que son père l’avait commandé, elle le suivit.
Ils partirent à pied, et ils voyagèrent en silence toute la journée, laissant derrière eux de fertiles vallées chargées de récoltes, franchissant de vertes montagnes couvertes de troupeaux, traversant des forêts touffues et des torrents profonds. Et le soir, étant arrivés au bord d’une eau courante qu’elle ne connaissait point, ils y rencontrèrent des moutons qui venaient boire.
— Reposons-nous ici, ma sœur, dit le frère.
Et, sans parler davantage, il alla à l’un des jeunes agneaux qu’il saisit par le cou ; puis, tirant son sabre, il l’égorgea.
— A présent, quitte ton natâla[7], et donne-le-moi, dit-il à Dourounèche.
[7] Pièce d’étoffe analogue à la mantille espagnole, dont les femmes d’Abyssinie se couvrent la tête, en la laissant retomber sur le cou et les épaules.
Dourounèche ôta son natâla, et le lui tendit. Son frère le prit, et le trempa dans le sang de l’agneau. Et quand il eut fini, il s’écria :
— Il ne sera pas dit, ô ma sœur, que les mains de ton frère se soient couvertes de ton sang. Je vais retourner vers notre père, et lui présentant ce vêtement, teint de celui de l’animal, je lui raconterai que je t’ai immolée suivant ses ordres. Toi, emporte cette viande et poursuis ta route. Dès que tu auras atteint un endroit où deux chemins se croisent, arrête-toi. Allume du feu, fais cuire tes aliments, et attends mon retour. Je reviendrai pour te conduire plus loin, au pays des Bogos, où tu pourras vivre en paix, inconnue de tous, à l’abri du courroux de notre père.
Et à ces mots, le jeune homme, ramassant son sabre, s’éloigna chargé du natâla de sa sœur…
Dourounèche continua son chemin, droit devant elle, conformément aux recommandations de son frère. Et, lorsqu’elle eut atteint l’endroit où se croisaient les deux chemins, elle s’arrêta et attendit. Mais, se sentant seule, la pauvre enfant eut peur. Elle jeta les yeux autour d’elle, et aperçut un arbre élevé, dont le feuillage épais couvrait de son ombre un vaste espace ; les eaux d’une source qui jaillissait en cet endroit en baignaient le pied. Elle s’en approcha, et se débarrassant de la viande dont elle était munie, elle parvint à se hisser jusqu’aux premières branches. Là, elle s’assit, rassurée désormais contre les attaques des brigands et le danger des bêtes fauves. Et à peine était-elle en sûreté qu’accourut une hyène affamée qui, se précipitant sur le quartier d’agneau abandonné au bas de l’arbre, le dévora.
Le soleil baissait déjà lorsque Dourounèche aperçut, dans le lointain, une troupe de gens armés se dirigeant de son côté. En avant, marchaient quatre guerriers, le quârri autour des reins, la lance à la main, le sabre à la ceinture, et le bouclier au bras. Après eux, sur un mulet vigoureux et brillamment caparaçonné, s’avançait un jeune homme qu’à ses cheveux retombant sur les épaules, en boucles abondantes et finement tressées, à son maintien plein de noblesse, et à son riche accoutrement, il était aisé de reconnaître pour un prince. A côté, se voyait l’écuyer chargé des armes de son maître, et derrière, une suite nombreuse de serviteurs et de soldats.
Le jeune homme fit dresser sa tente non loin de l’arbre qui protégeait Dourounèche. Et lorsqu’il fut descendu de son mulet, des esclaves étendirent à terre la peau rouge et souple d’un grand bœuf d’Abyssinie, en étalant par-dessus, pour qu’il y pût reposer, un tapis moelleux formé de quatre peaux de chèvres blanches cousues ensemble. Puis, d’autres allèrent couper de l’herbe fraîche pour sa monture, d’autres aussi se mirent en quête d’eau et de bois pour la nuit.
L’un d’eux vint à la source qui murmurait au pied de l’arbre de Dourounèche. Et en se baissant pour y puiser, il entrevit tout à coup, réfléchie par le cristal liquide, la figure d’une femme incomparablement belle. Et, poussant un cri, il courut, tout effrayé, rapporter en hâte cette apparition à son maître.
Celui-ci envoie aussitôt son écuyer s’assurer du fait. Et l’écuyer, en se baissant comme le premier, entrevit tout à coup, réfléchie par le cristal liquide, la figure d’une femme incomparablement belle. Et, poussant un cri, il courut, tout effrayé, confirmer en hâte cette apparition à son maître.
Et à son tour, le jeune prince voulut juger par lui-même. Il vint à la source, et se pencha. Mais il n’eut pas plutôt entrevu l’image, lui, qu’il releva la tête, et, regardant de tous côtés, découvrit, à travers les feuilles de l’arbre, un visage d’une beauté idéale. Et sur-le-champ il sentit son cœur embrasé d’une flamme irrésistible.
— O ravissante inconnue, s’écria-t-il dans un élan d’admiration enthousiaste, n’es-tu en réalité qu’une fille de la terre, ou ne serais-tu pas plutôt une habitante des cieux ?
— Je ne suis qu’une femme, répondit une voix harmonieuse, et je m’appelle Dourounèche.
— O Dourounèche, la bien nommée, descends, je t’en conjure, et viens dans ma tente goûter, sous la sauvegarde de mon respect, un sommeil paisible qui te fuirait là-haut.
Et plus légère qu’une gazelle, la belle enfant, persuadée, s’élança et vint tomber près du prince, qui la reçut dans ses bras.
Il l’emporta en courant ; et la déposant doucement sur le tapis de peaux de chèvres blanches, il fit tendre au-dessus d’elle, soutenue par les fers de quatre lances, une grande toile pour l’abriter contre la rosée du soir. Et, tout auprès, il amoncela des piles de coussins du coton le plus soyeux, afin qu’elle pût y appuyer sa tête et son beau corps, tandis que les serviteurs lui présentaient à l’envi des jattes d’un lait écumeux, des corbeilles remplies d’un miel parfumé, et des gâteaux du tief[8] le mieux choisi.
[8] Espèce de blé d’Abyssinie.
Et le jeune prince, couché à ses pieds, la regardait manger, et il admirait les contours délicats de son visage, plus doré que le dernier rayon du soleil couchant, et son grand œil noir humide comme la fleur de l’agamé[9], après une pluie d’orage, et ses dents pressées dans sa bouche gracieuse, telles que les petits de la tourterelle blanche sous l’aile de leur mère, et sa noire chevelure, plus longue et plus fournie que la crinière flottante d’une cavale indomptée des Gallas. Et, en pensée, il admirait encore les trésors de grâce et de beauté dont ses regards audacieux ne pouvaient pénétrer le mystère, mais que les plis du quârri révélaient discrètement. Et plus loin, l’écuyer admirait aussi, et les serviteurs pareillement.
[9] Variété de jasmin propre à l’Abyssinie.
Lorsqu’elle eut terminé, elle lui jeta un sourire, et, lui baisant les mains, murmura le remercîment en usage chez les Chohos, qu’elle avait fréquemment entendu :
— Puisse le Dieu tout-puissant te le rendre ! Qu’il t’accorde toujours l’eau et le lait !
Puis, comme elle était fatiguée, elle s’étendit doucement et s’endormit. Et le jeune prince, respectant son sommeil, s’éloigna, recommandant à ses gens de former une garde vigilante autour d’elle. Et de grands feux furent allumés.
Le lendemain, il lui dit :
— O Dourounèche, ce ne peut être sans dessein que le Seigneur t’a placée sur ma route, et désormais, je le comprends, ma vie ne doit s’écouler autrement que mêlée à la tienne. Accompagne-moi dans ma maison, où tu vivras honorée comme ma sœur et mon épouse, où les filles les plus fières et les plus belles viendront saluer en toi leur souveraine, où nos poëtes les plus renommés chanteront à tes pieds leurs plus douces romances, où tu régneras en maîtresse absolue, ainsi que, dès à présent, tu règnes sur mon âme.
Et Dourounèche, ne voyant pas revenir son frère, s’en crut abandonnée ; et tout bas, consultant les mouvements de son cœur, elle sentit qu’elle serait heureuse d’accompagner le prince dans sa maison, et d’y vivre honorée comme sa sœur et son épouse. Et elle baissa le front, en rougissant, sans répondre.
Et aussitôt le jeune homme, sautant sur son mulet, la prit en croupe derrière lui. Et l’animal, comme s’il eût partagé l’orgueil et la joie de son maître, releva superbement la tête, et se mit à trotter allègrement en faisant tinter ses clochettes d’argent. Au bout de peu de jours, ils atteignirent ainsi le pays du jeune prince. Et bien vite la nouvelle se répandit qu’il amenait une seconde épouse ; car il était déjà marié.
Laissant Dourounèche sous la garde de son écuyer, il entre alors dans sa demeure et dans la chambre où sa femme, revêtue de ses plus beaux habits et après avoir pris un bain de fumée, attendait la venue de son seigneur. Et, quand ils se furent salués :
— Tu as cru jusqu’à ce jour, lui dit celui-ci, qu’il ne pouvait respirer sur cette terre aucune créature plus belle que toi. Et moi, je le croyais ainsi. Or, s’il s’était rencontré sur mes pas une femme d’une beauté plus merveilleuse que la tienne, que ferais-tu ? Réponds et parle selon ton cœur !
Et la femme répondit :
— Si parmi les filles des hommes il existait semblable merveille, je me voilerais aussitôt la face et je m’éloignerais de ta maison sans regarder en arrière, pour aller reprendre ma place dans celle de mon père.
Se levant alors, et la prenant par la main, le jeune prince la conduisit dehors, et lui montra silencieusement Dourounèche assise sur le mulet, tandis que l’écuyer se tenait debout à ses côtés. Et l’épouse, poussant une exclamation et un soupir, se voila immédiatement la face, et s’éloigna de la maison de son mari, sans regarder en arrière, pour aller reprendre sa place dans celle de son père.
Et, suivant l’usage, le prince lui renvoya tous ses bijoux. Et le même jour il épousa Dourounèche. Et les fêtes du mariage durèrent toute une semaine. De tous les côtés, une foule nombreuse vint y prendre part. Pendant huit jours, les génisses bondissantes furent immolées, l’hydromel capiteux fut répandu à flots. Et, tous les soirs, autour des grands feux allumés pour la multitude, les chants retentissaient, les danses s’animaient, et les troubadours célébraient la beauté de l’épouse en même temps que la munificence de l’époux.
Et chacun admirait, tout bas, les circonstances surprenantes de cette union. Et partout l’allégresse était vive, excepté sous le toit solitaire où une pauvre femme, accroupie près d’un foyer désert, pleurait les félicités du mariage désormais évanouies pour elle, pendant qu’un vieillard, les yeux secs, la contemplait d’un air de farouche pitié, impatients l’un et l’autre du bruit et du tumulte des fêtes dont l’écho insultant arrivait jusqu’à eux.
La main de Dieu qui s’était détournée de sa première union, bénit celle que le prince contracta avec Dourounèche, et deux fils leur naquirent. La vie de la jeune femme s’écoulait paisible et heureuse entre l’amour de son époux et les caresses de ses enfants. Parfois, ses rêves la ramenaient bien au pays de Hâsaga, où elle était née, auprès du père qui l’avait condamnée et du frère qui l’avait trahie ; parfois aussi, l’image d’Abba-Melchisedech se dressait implacable dans ses souvenirs ; mais vite elle chassait l’une et faisait taire les autres, pour s’isoler dans son bonheur actuel et celui des êtres qu’elle aimait. Ses deux fils grandissaient. Ils étaient plus beaux et plus forts que tous les garçons de la contrée, et lorsqu’ils allaient se mêler à leurs jeux, soit qu’ils s’essayassent à lancer la paume ou à jeter le javelot, leur adresse l’emportait toujours.
Or, peu à peu, cette supériorité, de jour en jour plus grande, en vint à froisser les autres enfants, et ceux-ci, devenus jaloux des deux frères, dans la méchanceté de leur cœur, résolurent de s’en venger en les humiliant. Et un jour que l’aîné avait donné, devant eux, de nouvelles preuves de son adresse et de sa force, ils lui dirent :
— Quoi d’étonnant à ce que nous soyons moins forts et moins adroits que toi ! Nos mères sont d’honnêtes femmes, connues de tous, qui n’ont appris qu’à filer à la maison et à prier à l’église, tandis que la tienne, personne ne sait ce qu’elle est, ni d’où elle vient. Sans doute elle est la fille de quelque diable qui lui a transmis le pouvoir des maléfices, ou plutôt quelque sorcière elle-même ramassée par ton père au pied d’un arbre.
Ces paroles amères blessèrent le cœur de l’enfant, et il courut les rapporter à sa mère. Et celle-ci, également, s’affligea. Et comme son fils lui demandait quel était le nom de son père, à elle, elle se borna à répliquer d’un air altier :
— De tous ceux qui m’outragent, il n’en est aucun qui puisse se vanter d’un sang plus noble que le mien.
Mais lorsque son mari rentra, elle lui conta, tout en pleurs, l’affront qu’elle avait reçu ; et celui-ci, indigné, voulait en tirer vengeance. Ce fut elle-même qui l’arrêta :
— Il y a mieux à faire, lui dit-elle ; laisse-moi aller au pays de mon père ! Ses injustes soupçons se sont aujourd’hui envolés ; il me regrette et sera heureux de me retrouver vivante. Et moi-même, je serai fière de montrer à tous que je suis la fille d’un chef riche et puissant.
Et son époux répondit :
— Qu’il en soit comme tu le désires, ô Dourounèche ! Et quoique ton époux n’ait pas besoin, pour continuer à aimer, à respecter la compagne de sa vie et la mère de ses enfants, de connaître le père cruel qui la chassa jadis, puisque tu le veux, pars, et reviens triomphante aux yeux des méchants confondus. Mais juge de ma douleur ! Il va falloir te laisser, sans moi, affronter les hasards de ce voyage. Tu n’ignores pas, en effet, que les gens du pays voisin nous menacent, en ce moment, de leurs attaques… Et si je m’éloigne avec toi, qui les repoussera ? O destin inexorable ! Quelle séparation douloureuse ! Puisse-t-elle ne pas être fatale à notre bonheur ! — Du moins, tu voyageras sous la sauvegarde fidèle de mon écuyer et d’une escorte nombreuse et aguerrie.
Et dès le lendemain Dourounèche fut prête. Elle prit ses enfants avec elle, et lorsque les trois mulets furent sellés, que les clochettes d’argent eurent été suspendues à leur cou, elle vint présenter ses deux fils aux baisers et à la bénédiction de leur père, et prendre congé elle-même de son maître et seigneur. Et celui-ci, au milieu des adieux, sentit ses yeux se remplir de larmes involontaires ; et de noirs pressentiments bouleversaient son âme ; et il ne pouvait s’arracher de leurs bras. Mais, au même instant, un messager accourut lui annoncer l’apparition des ennemis ; et, sans proférer une parole de plus, se dérobant brusquement aux suprêmes émotions du départ, il saisit ses armes et s’élança vers la montagne, à la tête d’une troupe de guerriers d’élite.
Dourounèche, la pauvre et frêle créature déjà tant éprouvée, serra ses enfants contre sa poitrine, inquiète et agitée, elle aussi. Et embrassant d’un dernier regard cet époux adoré, elle donna enfin le signal ; et tous s’ébranlèrent.
Elle allait devant, ses fils cheminant à ses côtés. Auprès de chaque mulet marchait un esclave dont la main tenait suspendue sur leur tête un parasol en paille tressée pour les préserver de l’ardeur du soleil. Derrière, séparé de la masse des femmes, des soldats et des serviteurs, venait l’écuyer. Et cet homme, en suivant de l’œil le balancement gracieux de Dourounèche, dont le corps flexible ondulait au pas de sa monture, se rappelait le jour où, pour la première fois, il lui avait été donné de voir et d’admirer cette femme devenue sa maîtresse. Et il évoquait en lui tous les souvenirs de cette rencontre, datant de quelques années à peine. Tout bas, il se disait que Dourounèche, en cessant d’être jeune fille, était devenue cent fois plus belle et cent fois plus désirable encore. Et, à mesure qu’il réfléchissait en la contemplant ainsi, il sentait je ne sais quelle flamme s’allumer dans sa poitrine. Et, peu à peu, il oubliait que la femme à laquelle il pensait était l’épouse de son maître.
Et le lendemain, à la halte du soir, quand Dourounèche, enfermée, reposait sous sa tente avec ses enfants, et que les soldats fatigués dormaient autour des feux, ou écoutaient les récits merveilleux d’un conteur improvisé, il s’approcha doucement, et par les fentes de la toile il osa regarder :
Ses longs cheveux nattés et la tête à demi cachée par un de ses bras replié, Dourounèche sommeillait. D’une torche presque éteinte s’échappaient de mourantes clartés ; et non loin de leur mère, sur le même tapis, les têtes frisées de ses deux fils se montraient endormies, ainsi que savent seuls dormir les anges et les enfants.
Une partie de la nuit, l’écuyer, rugissant en lui-même, erra autour de la tente. Il s’en éloignait, puis y revenait tout à coup. A diverses reprises, sa main criminelle alla même jusqu’à soulever l’extrémité de la portière qui la fermait ; mais en travers était étendu le corps d’une esclave dont la vigilance pouvait donner l’alarme. Et, étouffant en lui l’orage qu’il y sentait gronder, il se retira.
Au point du jour, on se remit en marche, dans le même ordre que la veille. Mais bientôt, sous l’empire d’un inconcevable vertige, l’écuyer, se rapprochant de Dourounèche, ne craignit pas de lui tenir d’outrageants discours, et de lui faire l’aveu de son téméraire amour. Victime une fois déjà de sa fatale beauté, la jeune mère appela ses enfants plus près d’elle, comme pour demander à leur présence le seul refuge qu’elle pût espérer, et reprocha en termes amers au perfide serviteur sa trahison envers son maître.
Repoussé par l’indignation et le mépris, l’écuyer garda le silence. Mais le soir, lorsque chacun dans le campement reposa, il vint encore à la tente d’un pas furtif, et, affolé de rage, d’un coup de sabre il trancha la tête de l’esclave endormie.
Pénétrant alors sans obstacle jusqu’aux pieds de Dourounèche, il se mit à lui parler derechef de son injurieuse passion. Et, ainsi qu’elle l’avait déjà fait, elle reprocha en termes amers au perfide serviteur sa trahison envers son maître.
Mais lui, éperdu de fureur, saisit l’aîné des deux enfants, et menaça la mère de le tuer sous ses yeux, si elle ne lui cédait.
— Dieu me l’a donné, Dieu me l’a repris, répondit-elle simplement, en joignant les mains et en levant les yeux au ciel.
Et l’assassin plongea son arme dans le sein de l’innocent, dont le sang rejaillit sur sa mère.
Dourounèche, épouvantée, puisa dans son horreur une nouvelle énergie pour repousser l’écuyer. Et celui-ci, plus ivre de colère que jamais, saisit le second des enfants, et menaça la mère de le tuer sous ses yeux, si elle ne lui cédait.
— Dieu me l’a donné, Dieu me l’a repris, répéta-t-elle en joignant les mains et en levant les yeux au ciel.
Et l’assassin plongea son arme dans le sein de l’enfant, dont le sang rejaillit sur sa mère.
Comme le jour allait paraître et que les soldats s’éveillaient, l’écuyer sortit en toute hâte et courut se baigner dans l’eau du ruisseau voisin. Et quand les soldats furent debout, et que les serviteurs eurent replié la tente, ils découvrirent les trois cadavres gisant à terre, et au milieu, Dourounèche, les yeux hagards, ensanglantée, affaissée, sans force et sans voix. Et chacun recula terrifié.
L’écuyer s’avança alors, et la montrant du doigt d’un air farouche :
— On nous l’avait bien dit, s’écria-t-il ; cette femme est une misérable sorcière, possédée du démon. C’est pour mieux accomplir ses infâmes sortiléges qu’elle a voulu s’abreuver du sang de ses enfants… Cependant elle est l’épouse de notre maître, épargnons-la ; mais retournons au pays raconter ce que nous avons vu, et abandonnons-la dans cette solitude, où, plus sûre que la nôtre, la justice de Dieu saura l’atteindre.
A ces mots, tous partirent, et, pour la seconde fois, Dourounèche se trouva seule au sein du désert, exposée aux attaques des brigands et au danger des bêtes fauves…
Le soleil était déjà bien haut lorsque, dominant sa terreur, elle put revenir à elle et retrouver ses esprits. Et, jetant alentour un regard égaré, elle aperçut à ses côtés les corps de ses enfants.
Et, se prosternant, elle adora le Seigneur ; puis, de ses propres mains, elle creusa une fosse et les enterra pieusement.
Et lorsqu’elle eut accompli cette tâche suprême, se dépouillant de ses riches vêtements, et rejetant loin d’elle les bracelets d’or et d’argent qui lui chargeaient les bras et la cheville des pieds, elle ne conserva qu’une longue chemise blanche dont elle s’enveloppa tout entière. Ensuite, elle prit son nâtala de fine mousseline et le déchira en deux. Ramenant alors sur son front les lourdes tresses de sa chevelure soyeuse, elle s’entoura la tête de l’un des morceaux, tandis que de l’autre elle se ceignait les reins. Et lorsqu’elle se fut ainsi défigurée, ramassant une branche de bois mort, pour soutenir sa marche chancelante, elle se remit en route après une dernière prière, se fiant à la Providence du soin de la secourir et de la diriger.
Dans le lointain, une montagne élevée attira ses regards. Ce fut de ce côté qu’elle tourna ses pas. Et elle alla ainsi toute la journée. La nuit était déjà tombée lorsqu’elle en atteignit le pied ; fatiguée, elle s’étendit à terre, et elle s’endormit sous la protection du Très-Haut.
A l’aurore, elle se mit à gravir la pente abrupte. Et, lorsqu’elle fut parvenue au sommet, elle découvrit un plateau verdoyant, au milieu duquel se dressait une colline escarpée. Et en approchant, elle distingua sur cette colline des maisons d’un aspect étrange. C’était comme un amoncellement de roches aux flancs bizarrement taillés, et de huttes en forme de pyramides tronquées, au-dessus desquelles l’ensett[10] élancé déployait le panache frémissant de ses longues feuilles recourbées.
[10] Sorte de palmier propre à ces latitudes.
Et soudain elle reconnut dans sa mémoire cet endroit que lui avaient tant de fois jadis décrit les récits légendaires d’Abba-Melchisedech. C’était le couvent de Debré-Sina.
Et dès lors elle avança hardiment.
De l’intérieur d’une de ces roches, plus vaste que des autres, s’échappait un bruit de musique et de chants. C’était l’église. Les religieux, dont les cellules étaient groupées autour, réunis dans le saint lieu, célébraient en ce moment l’office et chantaient les louanges de l’Éternel.
Dourounèche s’agenouilla à l’entrée du sanctuaire. Et lorsque la longue file des moines, une fois les prières terminées, se fut déroulée devant elle en silence, le prieur qui venait après eux, apercevant ce jeune homme prosterné, s’arrêta et lui dit :
— Qui que tu sois, ô mon fils, tu peux te réfugier sans crainte à l’ombre de cet asile inviolable. Dès l’heure où tu en as touché le seuil, l’ange de la miséricorde t’a couvert de son aile.
Et Dourounèche, rassurée par ces paroles, leva les yeux et s’écria :
— O mon père, c’est au titre d’enfant de cette demeure austère que j’aspire. Par la Madone dont vous êtes le serviteur, laissez-moi, sous votre autorité, tenter avec ces saints religieux de me frayer une route vers le ciel.
Le prieur, la relevant, la bénit et lui dit :
— Sois le bienvenu parmi nous, ô mon fils !
Et se tournant vers les siens :
— Mes frères, ajouta-t-il, désormais le troupeau compte une brebis de plus.
Et par-dessus sa longue chemise blanche, Dourounèche revêtit une robe jaune de moine ; puis elle se couvrit la tête d’un épais bonnet de laine de la même couleur. Et, à partir de cet instant, elle ne porta plus d’autre nom que celui d’Abba-Gœrguis.
Bientôt elle fut renommée dans tout le monastère pour sa grande piété, non moins que pour sa science profonde. Les leçons d’Abba-Melchisedech avaient porté leurs fruits. Aucun texte sacré ne gardait pour elle ni ténèbres ni mystère. Et lorsqu’un moine, embarrassé par les termes obscurs d’un apologue mystique ou d’un passage difficile, ne pouvait parvenir à en pénétrer le sens, il accourait auprès d’Abba-Gœrguis. Et celui-ci, toujours empressé, lui expliquait le livre révéré.
Or, au bout de quelques mois, il advint que le vieux prieur tomba malade, et que Dieu rappela son serviteur à lui. Et quand le corps du défunt, revêtu de ses ornements sacerdotaux, eut été porté dans la caverne sombre réservée à ce lugubre usage, qu’il eut été déposé sur la terre nue à côté des restes de son prédécesseur ; quand le quartier de roc qui fermait l’accès de cette tombe eut été roulé devant l’entrée, la communauté s’assembla dans l’église, et invoqua le Seigneur pour qu’il daignât l’éclairer d’un rayon de sa suprême sagesse, afin d’élire un digne successeur au vénérable abbé.
Les suffrages unanimes, inspirés par le souffle d’en haut, tombèrent sur Abba-Gœrguis. Et chacun se félicita en lui-même du choix dicté à sa conscience par la divine sagesse. Et tous crièrent trois fois « Hosannah ! » lorsque le nom du nouveau prieur, proclamé par le plus ancien d’entre eux, s’échappa des nuages de l’encens qui fumait sur l’autel.
Mais, confuse de cet honneur, et s’en jugeant indigne à la pensée de ce qu’elle était, Dourounèche refusa de s’y soumettre.
Durant plusieurs jours, le couvent fut plongé dans la consternation. Nul ne voulait désigner d’autre prieur, et chacun, à tour de rôle, venait le conjurer, en larmes, d’accepter.
A la fin, touché de tant d’instances, et vaincu par l’unanimité de ce désespoir, Abba-Gœrguis passa une nuit et un jour seul en oraisons au pied du crucifix, suppliant l’Esprit-Saint de faire descendre ses lumières dans l’obscurité de son âme agitée… Et au bout de cette longue méditation, fortifié par la grâce, il s’humilia de nouveau devant l’Éternel et se résigna au fardeau qu’il lui plaisait d’envoyer à son indignité. Et, à partir de cet instant, il prit les rênes de la communauté et se fit aimer de tous.
Or, en ce temps-là, le mois de mai consacré à la vierge Marie arriva. C’était une grande fête pour le couvent de Debré-Sina. Des contrées les plus reculées, accouraient de pieuses et innombrables caravanes… C’étaient des épouses sans enfant, demandant au ciel de bénir leur union stérile ; c’étaient des vierges dont les fiancés, guerroyant en de lointains pays, n’avaient jamais envoyé de leurs nouvelles ; c’étaient des mères exaucées, dont les bras apportaient au sanctuaire de Marie le fils qu’elles devaient à son intercession… Et puis, c’était la foule des princes et des seigneurs de toute l’Abyssinie, qui, suivis de brillantes escortes, tenaient à déposer sur l’autel de la Madone de somptueuses offrandes ou les dépouilles de leurs ennemis. C’était aussi quelque humble prêtre venu de bien loin, un bâton à la main, abrité et nourri de village en village par la charité, ou quelque pauvre pèlerin, les pieds meurtris par la longueur de la route, les traits altérés par la fatigue et le jeûne, n’ayant à offrir l’un et l’autre que la pureté de leur vie ou la sincérité de leur foi.
Mais tous ces cœurs étaient égaux devant Dieu. Et leurs hommages montaient jusqu’à son trône dans un hymne commun, portés par la voix des anges et des apôtres.
Et il en venait du fond des montagnes du Godjam, et des vallons du Choah, et de ces déserts sans limites et sans nom de l’Afrique que nul n’avait, jusque-là, franchis, et des côtes brûlées de ce vaste Océan dont les flots vont mourir aux rivages de l’Inde. Et tout ce monde trouvait accueil dans le couvent. Chacun dressait sa tente ou construisait sa hutte dans le voisinage. Et le prieur, debout à la porte de l’église, les recevait et les bénissait.
Et voilà que, tout à coup, parmi cette foule agenouillée, Dourounèche distingua cinq personnes dont la vue la frappa au cœur, et qu’elle reconnut, bien que l’aile du temps ne les eût point épargnées. C’était d’abord son père, le chef Tisamma, qui jadis l’avait condamnée ; et puis son frère, qui l’avait trahie ; et puis son maître Abba-Melchisedech, qui l’avait faussement accusée ; et puis son époux, qui l’avait livrée à la garde d’un écuyer ; et puis enfin l’écuyer lui-même, qui, après l’avoir outragée, avait égorgé ses enfants.
Et alors Abba-Gœrguis commanda que ces cinq personnes fussent tenues à l’écart, et qu’après les avoir séparées du peuple, on les amenât devant lui. Et il en fut ainsi qu’il l’avait ordonné.
Chacune de ces cinq personnes, étonnée, se demandait pourquoi on la tenait à l’écart. Bientôt, elles furent ensemble introduites dans la cellule du prieur, où il leur fut servi un repas abondant. Et comme il touchait à son terme, la porte s’ouvrit, et le prieur lui-même parut :
— Que la miséricorde du Très-Haut descende sur vous, dit-il en entrant.
— Que le Seigneur tout-puissant vous accorde longue vie, répondirent les cinq étrangers.
Abba-Gœrguis s’assit à leur table, et les coupes d’hydromel se mirent à circuler. Et quand ils furent tous rassasiés, Dourounèche prenant la parole leur dit :
— Je voudrais bien vous conter une histoire.
Et chacun se disposa à écouter.
— Or, dans un pays que je ne nommerai pas, commença le prieur, régnait jadis un chef puissant et riche, qui avait une fille. Non loin de là vivait un vieux prêtre. Le chef alla le trouver pour lui confier l’éducation de son enfant, et le prêtre accepta. Mais la fille, en grandissant, devenait de plus en plus belle ; et voilà que le maître, peu à peu, s’éprit de son élève, et que, ne pouvant venir à bout de la vertu de la jeune fille, il alla faussement l’accuser auprès de son père. Et le père ajouta foi à ses paroles.
A ces mots, Tisamma, faisant un retour vers le passé, se dit en lui-même :
— Malheureux que je suis, c’est ainsi qu’autrefois j’ai agi aussi, et que j’ai prêté l’oreille à d’odieuses calomnies contre ma fille.
— Et le père abusé, poursuivit le prieur, donna l’ordre de la tuer…
— Oh ! impitoyable et aveugle que je fus ! C’est encore là ce que j’ai fait ! se répétait tout bas Tisamma, tandis qu’Abba-Melchisedech, se frappant la poitrine sous sa robe, murmurait de son côté :
— Indigne prêtre, voilà l’épouvantable forfait dont tu t’es rendu complice en accusant une fille innocente.
— Mais l’homme chargé de cette mission, continua Abba-Gœrguis, recula devant le crime, et se borna à abandonner la jeune fille, au milieu du désert, exposée aux attaques des brigands et au danger des bêtes fauves.
Et le frère, à son tour pris de remords, se dit également :
— Barbare et lâche que je fus, mon odieux abandon a causé la perte de ma sœur ! Ne devais-je pas plutôt me déclarer le protecteur et le soutien de sa jeunesse ?
— Mais Dieu veillait sur elle, reprit le prieur, et elle rencontra sur son chemin un jeune prince qu’au premier regard séduisit sa beauté, qui l’aima, et dont elle devint l’épouse. Or, un jour qu’elle voulait revoir le pays de son père, elle prit avec elle les deux enfants que le ciel lui avait donnés, et comme son époux ne voulait pas l’accompagner, elle dut partir sous la garde d’un simple écuyer auquel n’avait pas craint de la remettre l’imprévoyance de celui-ci…
— Ah ! pensa le prince, moi aussi j’ai commis la faute de confier ma femme à la garde d’un simple écuyer, et à présent, voilà que je l’ai perdue ; elle est morte, elle et mes deux enfants.
— Mais cet écuyer était un traître serviteur, ajouta Abba-Gœrguis, et, sans respect pour l’épouse de son maître, il osa lever les yeux sur elle ; et comme elle le repoussait avec horreur, il tira son sabre et massacra les deux enfants sous les yeux de leur mère.
Et l’écuyer infidèle, tremblant à la terrible image évoquée par ces mots, s’accusait intérieurement et disait :
— Quel crime ai-je commis, grand Dieu ! d’avoir osé attenter à l’honneur de mon maître, et de m’être aussi fait le meurtrier de ses fils !
Et un silence douloureux planait sur ces cinq personnes, pendant que d’amères réflexions remuaient le fond de leur âme.
Et, après un moment d’interruption, le prieur s’écria :
— Voudriez-vous connaître les personnages de cette véridique histoire ?
Et chacun, alors, lui en demanda les noms avec instance.
— Eh bien ! je vais vous satisfaire, répondit-il. Mais, auparavant, sur cette croix qui pend à ma poitrine, jurez-le-moi, si l’un de vous cinq, en découvrant ce mystère, y trouve pour son compte le motif d’une juste vengeance, que celui-là pardonne dès à présent, et renonce à sa colère !
Et tous les cinq jurèrent.
Et alors, d’un mouvement rapide, Dourounèche rejeta son bonnet jaune de moine ; ses longs cheveux, n’étant plus contenus, se déroulèrent ; et, sous cet habit grossier, comme dans le miroir de la source, une femme d’une incomparable beauté apparut à leurs yeux, et tous la reconnurent ; et elle leur tendit les bras.
Et à l’instant même, sans une parole de plus, son mari la saisit avec une ivresse sauvage, et sauta sur son mulet, l’emportant comme s’il eût craint qu’on vînt la lui ravir encore. Et l’animal, comprenant tout le prix du fardeau dont le chargeait la confiance de son maître, releva la tête avec orgueil, et se mit à courir d’un trot rapide, au tintement joyeux de ses clochettes d’argent.
Et, au bout de quelques jours, ils atteignirent ainsi le pays du prince. Et tout le monde s’associa à l’allégresse des époux réunis si miraculeusement, après s’être crus séparés à jamais. Et dès lors ils vécurent heureux. Car Dieu les bénit de nouveau, et ils donnèrent le jour à une nombreuse postérité.
Mais les moines du monastère de Debré-Sina, désolés de la perte de leur bien-aimé prieur, ne consentirent jamais à lui nommer un successeur ; et, se résignant plutôt à quitter leur retraite, ils se dispersèrent dans toute l’Abyssinie.
Et aujourd’hui l’étranger qui visite cette montagne déserte n’y rencontre plus que des roches éboulées çà et là, au caprice du hasard. Dans le creux de quelques-unes d’entre elles, l’œil stupéfait découvre comme des chambres vides, et dans l’une, la plus grande et la plus sombre, des ossements desséchés, et dans une autre, un autel de pierre nu et dévasté…
Néanmoins, chaque année, au mois de mai, cette solitude se repeuple et renaît à la vie. Et, durant quelques jours, la foule des pèlerins s’y presse de nouveau. Quelque vieux moine relève de ses mains tremblantes le tabernacle renversé. Les chants sacrés retentissent, les pieux murmures se font entendre. Car la croyance populaire a survécu aux ravages du temps, et garde toujours une foi profonde et vive aux miracles du sanctuaire de Debré-Sina.
KEREN, CAPITALE DES BOGOS.
CHAPITRE IV
Arrivée à Keren. — Aspect des Bogos. — Une messe épiscopale. — Les danses des jeunes filles. — Le bain de fumée. — L’assemblée des notables. — Les chasses de l’Ansaba. — Misère des indigènes.
Cette légende, racontée dans un style aux allures mystiques, avec l’accent concis des vérités indiscutables, relevé par les chaudes descriptions et la couleur locale propres au débit du narrateur, était pour moi un tableau vivant de ces mœurs pittoresques de l’Abyssinie contemporaine, dont l’étude m’offrait de si profonds attraits.
L’histoire nous mène jusqu’à Ela-Berett (puits de neige), où nous couchons… Lorsque je dis nous couchons, vous voyez ça d’ici : une peau de bœuf jetée sur la terre nue, et où vous êtes libre de vous étendre, si le cœur vous en dit. Quant au sommeil, c’est autre chose. Sans parler du froid qui nous glace et nous empêche de rester en repos, à peine la nuit tombée, c’est, tout autour de nous, dans le fourré que nous touchons du pied, un concert à donner une idée de ce que devait être le monde à l’heure du déluge. La panthère marie ses miaulements sinistres aux rugissements sonores du lion, le chacal aboie dans la pénombre où meurt graduellement l’éclat de nos feux, et l’hyène hurle jusque dans nos jambes. On voit, en dehors du cercle lumineux, de grandes ombres confuses aller et venir avec deux points rouges dardés sur nous. Point de lune, le ciel est sombre, les montagnes se dressent toutes noires, gigantesques et menaçantes. On dirait qu’elles vont s’abîmer sur nos têtes. Tout cela donne plus froid encore. Nul n’a envie de dormir. Un tison, jeté à l’aventure dans l’obscurité, nous montre des animaux qui fuient en criant, pour revenir et se rapprocher davantage. A ce moment, un brave chien que j’avais amené de France, et que je retenais tout grondant, le poil hérissé, auprès de moi, s’échappant, courut dessus. Une explosion féroce de rugissements retentit ; puis comme le bruit d’une lutte acharnée, des aboiements exaspérés, et presque aussitôt un râle lugubre d’agonie… Quelques secondes, et tout était fini. J’eus beau m’élancer de ce côté en tirant au jugé… Plus rien ! mon pauvre compagnon ne reparut jamais. Quelle nuit !