LES
CAUSERIES
DU DOCTEUR
PAR
LE DOCTEUR JOULIN
DEUXIÈME ÉDITION
REVUE ET AUGMENTÉE
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 12.
LES
CAUSERIES
DU DOCTEUR
PAR
LE DOCTEUR JOULIN
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
1868
Tous droits réservés.
A
M. LE PROFESSEUR LONGET
MEMBRE DE L’INSTITUT, ETC.
Bien cher Maître,
L’intelligence, absorbée par les rudes travaux de la science austère, aime à se reposer parfois sur des sujets moins sérieux. Puissiez-vous éprouver en lisant ces Causeries légères, le plaisir que je ressens à vous les dédier !
Dr Joulin.
TRAVAUX DU MÊME AUTEUR
- 1. — Monographie du cancer. Mémoire couronné par l’Institut de Valence (Espagne). Paris, 1854.
- 2. — Du Choléra morbus asiatique. Mémoire couronné par l’Institut de Valence (Espagne). Paris, 1855.
- 3. — De l’œdème malin des paupières. Moniteur des hôpitaux. 1857.
- 4. — De l’ergot de seigle dans les premiers mois de la grossesse. Moniteur des sciences. 1859.
- 5. — De la cautérisation épidermique rachidienne comme traitement de certaines névroses. Moniteur des sciences. 1861.
- 6. — Du véritable rôle des muscles du périnée dans la parturition. Moniteur des sciences. 1861.
- 7. — Note sur le pemphygus du col utérin. Moniteur des sciences. 1861.
- 8. — De l’inanition comme cause de mort des nouveau-nés. Moniteur des sciences. 1861.
- 9. — Étude bibliographique sur les maladies des femmes. In-8. Paris, 1861.
- 10. — Syphiliographes et syphilis. Paris, in-8. 1862.
- 11. — De la dystocie appartenant au fœtus. Thèse de concours pour l’agrégation, in-8. Paris. 1863.
- 12. — Anatomie et physiologie du bassin des mammifères. Ce mémoire a obtenu avec le suivant un encouragement de mille francs de l’Institut, au concours des prix de médecine et de chirurgie. In-8. Paris. 1864.
- 13. — Mémoire sur le bassin, considéré dans les races humaines. In-8. Paris. 1864.
- 14. — Mémoire sur les avantages du forceps et de la version dans les cas de rétrécissement du bassin, couronné par l’Académie de médecine. (Prix Capuron.) In-8. Paris. 1865.
- 15. — Recherches anatomiques sur la membrane lamineuse, l’état du chorion et de la circulation du placenta a terme. In-8. Paris. 1865.
- 16. — Traité complet d’accouchements, de 1,250 pages, 548 figures. Grand in-8, Paris. 1866.
DEUX MOTS A MES LECTEURS
Il est bon de rire un peu : cependant il paraît qu’un médecin doit y mettre de la modération, sous peine de porter atteinte à sa réputation d’homme grave. Pour ce motif, un ami m’a voulu détourner de publier ce volume. J’avoue que j’ai toujours eu un grand penchant à faire les choses qui me plaisent, sans beaucoup me préoccuper de l’opinion d’autrui, et comme je m’en suis toujours bien trouvé, j’ai l’intention de continuer à suivre cette ligne de conduite.
Sans compter l’avenir, j’ai payé jusqu’ici un tribut suffisant à la science sérieuse, pour avoir le droit, à mes moments perdus, de me délasser en faisant de la science moins grave. Si quelque bon confrère voulait attacher à mon nom l’épithète d’esprit léger, je le prierais de jeter un coup d’œil sur la liste de mes travaux, et de m’en montrer autant. C’est à son intention que j’en ai placé la liste en tête du livre.
AU LECTEUR DE L’AVENIR
O vous ! qui foulez insouciant les cendres de ma génération ; ô vous ! qui cherchez sur les rayons poudreux des bouquinistes, des souvenirs de vos ancêtres ! j’espère que vous trouverez là, dans quelque coin, un exemplaire de ces Causeries, échappé aux vicissitudes qui menacent son existence. Si vous avez dans les veines un peu de vieux sang gaulois, tendez-lui une main secourable. Pour vous en récompenser, le livre vous racontera les faits et gestes des savants d’une époque éloignée de vous. Que les initiales mystérieuses qui voilent quelques noms ne vous effrayent point. Après ma mort, je me propose de revenir la nuit, écrire ces noms sur les marges de l’exemplaire déposé à la Faculté. Si cette illustre demeure existe encore, allez donc visiter sa bibliothèque. Mes travaux sérieux auront peut-être subi le sort des choses qui changent : vérité aujourd’hui, erreur demain ; les livres graves supportent mal la vieillesse. Ce petit vieux bouquin pourra se lire encore, la gaieté française n’a jamais de rides.
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
Elle sera courte, cette préface, je n’aurai qu’un seul mot à dire au public : Merci !
LES
CAUSERIES
DU DOCTEUR
I
La rentrée de la Faculté de Médecine.
La physiologie expérimentale à un point de vue spécial.
L’oculiste d’Azor.
Huissiers, ouvrez les portes, les vacances sont finies, la science désire rentrer chez elle. Et les massiers fourbissent leurs masses, et les huissiers se passent au cou leur chaîne d’argent des cérémonies ; et les Facultés se réunissent pour recevoir dignement les nouveaux venus et les anciens qui ont déjà mordu à la grappe du savoir : un fruit qui ne mûrit que sous les caresses de plusieurs soleils. Et les Arméniens montent sur leurs chameaux, les Chinois sur leurs jonques, les Grecs sur leurs tartanes, les Américains sur leurs paquebots ; les autres nations civilisées prennent le chemin de fer, et tous se dirigent vers Paris, la capitale de la science.
Il est probable que vous n’avez jamais assisté à la rentrée de la Faculté de médecine. C’est un spectacle qui a sa grandeur.
Cinquante professeurs ou agrégés, avec leurs longues robes rouges et noires, dont la forme se retrouve dans les archives de la tradition, se rendent au grand amphithéâtre, le doyen en tête précédé du massier et des huissiers de la Faculté. Cette réunion établit un premier contact entre les maîtres et les élèves. C’est une fête de famille où on initie les futurs docteurs aux travaux de la Faculté ; où on leur expose les choses importantes qui se sont accomplies dans le cours de l’année qui est morte. Là, on récompense les vainqueurs des concours, et on fait l’éloge des maîtres qui ont quitté la vie pour sonder les ténèbres de l’éternité.
La séance est publique, mais il est nécessaire d’être de la maison pour pénétrer dans le sanctuaire. Aussitôt que la grille de l’École est ouverte, un torrent se précipite à travers la cour, et il faut des jambes agiles et des coudes robustes pour ne pas être renversé par ce flot irrésistible qui s’engouffre dans les couloirs. Car il y a trois mille appelés, et l’amphithéâtre ne contient que douze cents élus bien empilés.
Vous pouvez facilement vous imaginer ce qui s’échappe de verve mal comprimée de cette cuve en ébullition qu’on appelle le grand amphithéâtre de la Faculté. La plaisanterie éclate sous toutes les formes et dans tous les idiomes. La jeunesse, en groupe, est partout la même, au paradis de l’Ambigu ou sous la coupole du grand amphithéâtre. Quelques nouveaux débarqués qui n’ont point encore eu le temps d’oublier les mélodies de la ferme paternelle, imitent le chien, l’âne ou le coq avec une perfection toute champêtre.
On entend de ces mots-étincelles qui mettent le feu à une traînée de rires.
La foule qui se presse dans les couloirs jette à la cantonade son contingent d’esprit à travers la muraille humaine ; et le vieux docteur Rabelais doit se mirer avec bonheur dans une descendance d’aussi gais compagnons. Ces émanations bruyantes, qui montent indécises vers la voûte, prennent les proportions d’une véritable tempête, lorsque, parmi les graves invités de la Faculté qui garnissent les premiers gradins, les étudiants reconnaissent une figure antipathique. Alors le tapage se discipline, la foule sent qu’un mot va partir ; elle fait silence ; et le chœur formidable ne mugit que lorsque le trait a frappé le but.
L’année passée, M. Husson, que sa situation de directeur des hôpitaux expose à toutes les rancunes de l’internat et de l’externat, a été la victime expiatoire. Les plaisanteries générales avaient fait relâche, et sur lui tombaient dru comme grêle les aménités des étudiants. M. Husson, qui a l’habitude de ces tempêtes, restait calme et immobile comme Cambronne à Waterloo ; seulement il gardait un silence plus décent.
Pour se donner une contenance, il puisait dans un drageoir quelques bonbons, probablement afin d’adoucir l’amertume de sa situation, lorsque tout à coup une voix du Midi s’élève comme un mistral, et s’écrie : « Messieurs, je vous prends à témoins ; voilà M. Husson qui mange le mercure des pauvres. »
A l’arrivée des professeurs, le calme se rétablit. M. Tardieu, le doyen, a ouvert la séance par un excellent discours interrompu à chaque instant par les applaudissements. Il retraçait les travaux importants accomplis dans le cours de l’année écoulée ; il comptait nos morts et nos blessés tombés au champ d’honneur ; il rappelait les décorations données aux internes, et qu’on peut comparer à ces croix attachées au drapeau d’un régiment qui a fait bravement son devoir. Le récit des actes qui honorent la profession trouve dans cet auditoire jeune et ardent une sympathie expansive. On sent qu’ils n’attendent qu’une occasion de suivre d’aussi nobles exemples.
Le discours de rentrée a été prononcé par M. le professeur Laugier. Il avait pour sujet Jean-Louis Petit, une grande figure du siècle dernier. Les illustrations modernes ont fait oublier le vieux chirurgien, et les élèves sont plus sympathiques au récit de la vie d’un maître qu’ils ont connu et suivi qu’à l’histoire du passé. Cependant, le discours de M. Laugier, plein de qualités solides, a été bien accueilli en raison de l’affection qu’on lui porte. M. Laugier est froid comme orateur ; sa belle tête, qui rappelle les camées antiques, est pleine de finesse et de douceur. Malgré les travaux remarquables qui lui ont mérité sa haute position scientifique, il s’isole de la foule et n’aime pas à suivre le chemin des ovations. Nature artiste et contemplative, il préfère une voix qui chante, un instrument qui pleure, à tout le fracas qu’on pourrait faire autour de son nom. Son violon lui coûte tous les ans cent mille francs de clientèle.
La séance s’est terminée par la distribution des prix de la Faculté.
Une causerie médicale ne serait pas complète au temps où nous sommes, s’il n’était pas question du choléra.
Parlons donc un peu de ce croque-mitaine qui a donné tant de frissons. Paris, ce vieux sacripant narquois qui ne respecte rien, qui rit de tout, a enfin trouvé son maître. Le choléra lui a posé sur l’épaule sa main bleue, et Paris a mis une sourdine à sa gaieté, un crêpe à son sourire. Il a été saisi d’une de ces terreurs poignantes qui condensent toutes les pensées en une seule : la mort. Franchement cette terreur n’était pas suffisamment justifiée. Les médecins qui ont étudié la marche des épidémies antérieures pouvaient craindre pour l’avenir ; au début, le mode de progression de la maladie pouvait faire redouter de lui voir atteindre les chiffres néfastes de 1832 et 1849. Mais vous, Parisiens, qui n’aviez à compter qu’avec le présent, il faut avouer que vous avez un peu dépassé les limites permises à un peuple de braves.
Il est vrai que trop de deuils sont venus attrister les familles, que bien des veuves et des orphelins pleurent sur des tombes à peine fermées ; c’est un malheur public qu’il faut déplorer. On doit regretter les victimes, mais la douleur ne devait pas se transformer en panique. La proportion des morts relativement au chiffre de la population était trop faible pour frapper aussi vivement l’esprit des masses, et pour justifier une émigration qui a fait de Versailles le Coblentz de la peur. Je ne veux pas faire un crime aux émigrés de leur désertion, ils ont laissé leur ration d’air respirable à ceux qui sont restés.
Maintenant les plus timides peuvent se rassurer : il semble que le choléra, satisfait d’avoir fait trembler les Parisiens, dédaigne sa victoire ; il s’en va nonchalamment, et tout nous fait espérer que nous n’aurons pas à déplorer un capricieux retour. Dans ma prochaine Causerie, je reviendrai sur cette importante question. Rassurez-vous, il y en aura encore, et ce ne sera pas tout à fait un hors-d’œuvre.
Dans le monde, on n’a aucune idée de la manière dont la physiologie fait des progrès à notre époque ; on s’imagine que les luttes scientifiques les plus acharnées font couler, tout au plus, quelques bouteilles d’encre, et que le triste privilége de répandre des flots de sang est réservé aux héros des batailles et à quelques médecins trop amis de la saignée. Hélas ! funeste erreur !!! la science physiologique ne marche que les manches retroussées et le couteau à la main. Le paisible rentier qui applaudit de confiance aux progrès de la physiologie que son journal politique lui signale, en lui parlant de temps à autre de l’Académie des sciences ; ce digne rentier, dis-je, frémirait d’horreur s’il pouvait supposer que la question de la glycogénie, a fait couler plus de sang que la guerre de Troie, sans compter qu’on n’a aucun motif de croire qu’elle sera résolue en dix ans. L’illustre Achille, pour prouver que le glycose se forme dans le foie, a dépensé deux cents chiens ; le bouillant Hector en sacrifia deux cent cinquante pour prouver que le foie n’avait rien à voir dans l’affaire de la glycogénie ; alors survient l’intrépide Ajax, qui pense avec raison que la victoire finit toujours par se déclarer en faveur des gros bataillons, et qui s’avance à la tête de quatre cents victimes pour prouver que la saccharo-génie est une fonction de la glande pinéale… On attend le sage Ulysse et son cheval.
Les sections complètes ou incomplètes, les piqûres, les divisions en long ou en travers de la moelle épinière n’ont pas été moins funestes aux infortunés quadrupèdes, sans compter la ligature de l’œsophage et surtout l’ablation des capsules surrénales, question grosse de sang, qui menace de rester pendante faute de victimes. Heureusement pour la science que les physiologistes se sont contentés d’expérimenter sur des tiers, et qu’ils n’ont pas, jusqu’à présent, tenté de se prendre mutuellement pour sujets de leurs expériences. D’aucuns disent que ce n’est pas l’envie qui leur en a manqué.
Je tiens d’un statisticien, qui depuis quelques années faisait de puissants efforts pour découvrir la cause (hélas ! toute physiologique) de la diminution progressive de certaines races animales, des renseignements pleins d’intérêt sur la manière dont les expérimentateurs se procurent leurs sujets. Les uns sont en relations suivies avec ces négociants nocturnes qui approvisionnent les petits restaurateurs de lapins apocryphes ; les autres, à l’aide d’un perfide morceau de sucre, se font suivre par d’innocentes bêtes, qui ont le tort de se fier à leur mine doucereuse et à leurs façons de gentlemen ; d’autres, enfin, trahissant tous les devoirs de l’hospitalité, ne craignent point de séduire les animaux domestiques de leurs amis, et même de leurs clients ! L’impôt sur les chiens les oblige à avoir recours à toutes sortes de moyens pour éviter de subir une augmentation personnelle de 10 francs par sujet. Jugez sans cela du prix de revient d’une expérience qui nécessite le sacrifice de quatre ou cinq cents victimes, dont on ne pourra tirer parti après leur mort, que lorsqu’un Geoffroy Saint-Hilaire nous aura prouvé que le chien est un animal essentiellement comestible et préférable même au cheval.
Les lapins ont été très-recherchés pendant un certain temps, à cause justement de la manière dont on utilise leur dépouille mortelle ; mais le régime de la gibelotte continue a, par sa persistance, rendu le lapin (même vivant !) un objet d’horreur pour leurs bourreaux. De sorte qu’on peut espérer que le lapin ne disparaîtra pas de la surface du globe.
On a essayé de remplacer le lapin par le chat, qui, au point de vue culinaire, pouvait rendre à peu près les mêmes services ; mais le chat se prête de très-mauvaise grâce aux expériences, et pour des motifs de prudence que nous approuvons complétement, les physiologistes ont dû tourner leurs regards vers d’autres mammifères. A défaut d’autre chose, on s’est emparé du cabiai, vulgairement appelé cochon d’Inde. Cet animal est doux, mord très-peu, et se prête, sinon avec complaisance, du moins avec résignation, à ce qu’on peut attendre de lui ; de plus, il est d’un transport facile, et si l’expérimentateur, dans ses voyages aux académies, craint d’être pris pour un enfant de la Savoie adonné au commerce des marmottes, il peut, au lieu de porter leur cage sous son bras (comme j’ai eu l’occasion de l’observer), placer une douzaine de ses petits pensionnaires dans ses poches, où ils resteront calmes jusqu’au moment de leur extraction et de leur exhibition devant les corps savants, en présence desquels ils auront l’honneur, comme disait feu Thénard, de répéter leurs petits exercices.
Comme il faut, autant que possible, tirer une moralité de chaque chose, quelle est celle qui découle de ce massacre des innocents ? Elle est très-claire, c’est que :
Si on n’a pas précisément retiré beaucoup de lumières de toutes ces belles expériences jusqu’à présent, il faut espérer que, dans la suite, on sera plus heureux, et que chaque victime sera le salut d’une vie humaine ; alors nous nous réjouirons ; nous serons tous immortels sans être de l’Académie ; nous entrerons d’emblée dans l’âge d’or découvert par M. Flourens ; chacun de nous aura le bonheur de survivre à la disparition complète de toutes ses facultés ; nous arriverons à cet âge heureux, mais avancé, où l’homme, complétement crétinisé, jouit sans trouble de l’existence végétative d’un mollusque. Cela sera vraiment délicieux !
Quant à MM. les expérimentateurs, si l’envie leur prenait de visiter les bords du Gange ou de l’Indus, je leur conseillerais fort de dissimuler avec le plus grand soin leurs titres scientifiques, car, dans la patrie de Vichnou, on ne plaisante pas avec la vie des bêtes, et nos savants pourraient bien courir les chances de subir la peine du talion.
Si le remords n’est pas un vain mot, quel terrible cauchemar doit peser sur leurs nuits ! Quelle danse Macabre d’animaux mutilés doit trépigner sur leurs poitrines de savants !!! Mais non, le remords n’est point fait pour les triomphateurs, et chacun d’eux s’endort en rêvant lauriers et couronnes, avec la douce conviction que sa découverte le rend au moins l’égal d’Harvey, et qu’elle permet aux humains de fermer le grand livre de la science[1].
[1] J’ai besoin de déclarer que cette manière d’envisager la physiologie n’est qu’une simple plaisanterie, que j’ai écrite pour taquiner un peu d’illustres savants dont j’aime autant la personne que le talent. Les magnifiques découvertes physiologiques qui ont eu lieu dans ces dernières années sont dues à l’expérimentation ; c’est le seul moyen d’éclairer les mystères des fonctions organiques, et les bonnes gens qui ont cité cet article pour prouver que j’étais l’adversaire de la physiologie expérimentale se sont complétement abusés.
Les petites causes produisent souvent de grands effets, et l’avenir d’un homme tient parfois à une circonstance futile en apparence. Un oculiste, qui maintenant mène la clientèle à grandes guides, a dû sa fortune médicale à un modeste roquet. C’était, du reste, un chien de bonne maison, ce qui diminue de beaucoup l’humiliation qu’une notabilité spécialiste doit éprouver à avouer un pareil client.
Le docteur Furnari fut appelé un jour par une femme de chambre de la rue de l’Université. Il s’agissait de sécher ses beaux yeux pleins de larmes, qui n’avaient point leur source dans des peines de cœur, mais dans une simple conjonctive. Inutile de dire que la guérison ne se fit pas attendre.
Marton reconnaissante introduisit le docteur près de sa noble maîtresse, qui lui accorda sa confiance, — non pour son propre compte, — un jeune praticien n’est point fait pour toucher à des yeux portant quatre martels de sable sur champ de gueule, au chef casqué avec couronne fermée pour cimier, — mais bien pour son vieux chien, aussi infirme que malpropre. — Ce roquet blasonné avait, dit-on, brûlé la vie par les deux bouts ; il possédait tous les vices d’un chien du grand monde ; mais cette existence, bouleversée par l’orage des passions, était devenue singulièrement monotone, par suite d’une double cataracte, accompagnée d’une ophthalmie chronique. Cette cécité faisait le désespoir de sa noble maîtresse, qui s’était constituée l’Antigone de ce nouvel Œdipe.
Le docteur Furnari fut donc attaché à la noble personne de Zozore, et quand il eut donné des preuves suffisantes de dévouement pour son malade, on lui permit de tenter l’opération de la cataracte, qui fut pratiquée avec succès. O bonheur ! Zozore pourra désormais, sans lunettes, sauter exclusivement aux mollets des intimes de la maison, au lieu de prodiguer, comme il le faisait avant, cette faveur à tous les pantalons indistinctement.
Mais, hélas ! un jour Zozore mourut ! Si jamais chien mérita de parvenir à la vieillesse la plus Flourenesque, c’est bien certainement celui-là, car il rendit un service réel à la science, — il nourrit pendant trois ans un futur savant. — Notre oculiste pleura sincèrement son client, qui lui avait rapporté plus de 4,000 fr. en trois années. Il s’était tellement habitué à son malade, qu’il proposa de continuer à soigner, — pour le même prix, — les yeux de verre de Zozore empaillé. Sa proposition ne fut pas acceptée, mais pour calmer son désespoir, on lui ouvrit quelques maisons du faubourg Saint-Germain ; notre confrère fit fortune, et plus d’une fois il répéta, avec un philosophe moderne : ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien.
Le docteur Furnari porte au doigt une bague en cheveux d’une couleur douteuse. C’est un gage de reconnaissance. Ces cheveux ont été empruntés à la queue de Zozore.
Cette histoire de chien m’en rappelle une autre, dans laquelle le rôle le plus lucratif ne fut pas joué par un confrère :
Une bonne dame avait un chien malade, elle fit appeler un vétérinaire qui habite les environs de l’Académie de médecine. Ce praticien venait chaque matin, et se faisait payer cinq francs par visite. Quelques jours après, la bonne dame tomba malade à son tour, peut-être par suite des nuits passées sans sommeil au chevet de son cher Love. Elle fit appeler un médecin, auquel elle signifia tout d’abord qu’elle ne pouvait pas donner plus de deux francs par visite. Le docteur, qui n’était pas fort avancé, accepta sans mot dire ; mais quand il voyait le matin son confrère le vétérinaire si favorablement partagé, il eût volontiers changé de client avec lui pour changer en même temps d’honoraires.
II
Le choléra.
Un candidat perdu. Récompense honnête.
L’épidémie nous quitte définitivement, et la preuve, c’est que vous commencez à ne plus tirer votre chapeau aux médecins que vous rencontrez. Vous étiez si polis pour eux il y a quelques jours ! Dans un mois, vous direz qu’ils n’ont fait que leur devoir, et à la fin de l’année, quand les premières neiges seront tombées sur cette reconnaissance, vous serez peut-être convaincus qu’ils auraient pu faire davantage. Mais soyez tranquilles, les médecins ne s’en fâcheront pas, ils y sont habitués.
Le chiffre total des cholériques, pour la ville et les hôpitaux, n’était que de 33 le 9 novembre. Cependant, pour l’instant, ne célébrez votre joie qu’avec une sage réserve, ne festoyez pas trop le départ du monstre. Ne vous rattrapez pas des austérités de la peur par des libations, des goinfreries ou des hymnes enthousiastes à Vénus ; il écoute peut-être à la porte, et il pourrait, comme la main mystérieuse du festin de Balthazar, déposer, de son doigt glacé, sa carte de visite sur la muraille. Méfiez-vous surtout du thé au rhum si vanté. J’ai vu des gens qui, perfectionnant progressivement ce conseil hygiénique, finissaient par mettre un peu de thé dans beaucoup de rhum, et, au moyen de ce régime, ils arrivaient au choléra par le chemin de traverse qui a été suivi par tant de fervents buveurs.
Cependant notre sécurité présente ne nous enlève rien de nos craintes pour l’avenir. La conférence sanitaire internationale, dont l’heureuse idée appartient à la France, pourra bien barrer la route de mer au fléau, mais il lui sera bien difficile de lui interdire la route de terre, qui lui est la plus habituelle, si on ne s’écarte pas des errements suivis jusqu’ici. Le point qu’il faudrait d’abord établir est le mode de propagation et de transmission de la maladie ; sans cela, toute tentative préventive sera frappée d’avance de stérilité.
Dans les épidémies précédentes, le mode de propagation était resté fort obscur. Le fléau suivait surtout la voie de terre ; de larges zones se trouvaient successivement envahies comme par une large tache d’huile sans interruption dans sa continuité. L’épidémie actuelle a au moins l’avantage de nous révéler nettement son mode de propagation. En raison de la rapidité des communications, elle a procédé par bonds, en franchissant de larges espaces et en respectant des points intermédiaires. A Valence (en Espagne), à Marseille, à Paris, le fléau a été importé par des malades provenant des foyers infectés. La transmission par l’homme est donc incontestablement établie.
Maintenant, si on examine le mécanisme intime de sa progression dans un milieu où le germe est déposé, on tombe dans le conflit des opinions contradictoires, qui ont pour base la contagion et la non-contagion. Je crois que cette divergence tient à ce qu’on a envisagé jusqu’ici la contagion dans un sens trop restreint ; on la renferme dans des limites trop circonscrites, et, pour moi, cela s’applique non-seulement au choléra, mais encore à toutes les épidémies. On admet la nécessité du contact plus ou moins intime du malade, avec celui qui doit le devenir. C’est là une erreur que j’ai longtemps partagée et dont l’épidémie actuelle m’a prouvé l’évidence.
La contagion par contact est l’exception, la contagion par rayonnement est la règle et domine toute la question : c’est ce que je vais démontrer.
A Valence un étranger arrivant d’Alexandrie vient se loger rue de Jurados. Il succombe à une attaque foudroyante, des gens de la maison sont atteints, et l’épidémie se manifeste immédiatement dans les rues voisines, dont les habitants n’avaient certainement eu aucun contact avec l’étranger. A Marseille, un pèlerin arabe, Ben Kadour, arrivant d’Égypte, débarque du Saïd et meurt quelques heures après dans une batterie isolée du port. L’épidémie envahit les rues avoisinantes. A Paris, le phénomène se présente dans des conditions encore plus claires. Une femme de Marseille qui fuyait le choléra arrive à la Chapelle, tombe malade et meurt à Lariboisière. Le lendemain deux hommes, couchés dans un pavillon du service de chirurgie, succombent du choléra dans cet hôpital.
Il n’y a eu dans ce cas aucun contact possible, car le service de chaque pavillon est fait par un personnel spécial. De là, la maladie se déclare à Montmartre et à Batignolles. Il est bien difficile de voir dans ces faits autre chose que de la contagion à distance.
Voici comment je l’explique. Le miasme cholérique rayonne autour de chaque malade dans une étendue encore indéterminée, mais qui doit être en rapport avec la gravité du cas. Si dans sa sphère d’action l’effluve morbide rencontre un sujet prédisposé (et tout le monde n’est pas doué d’une réceptivité égale), un nouveau cas se déclare, qui devient lui-même le centre d’un nouveau rayonnement. Les foyers se multiplient par le même mécanisme et forment bientôt un réseau qui enveloppe un quartier, une ville.
Mon ami H. Bouley, le savant professeur d’Alfort, à qui je communiquais mes idées, m’a cité une observation qui les confirme entièrement. Envoyé en Angleterre pour étudier le typhus des bêtes à cornes, il a vu un magnifique troupeau parfaitement séquestré subir l’infection simplement sous l’influence du passage d’un groupe de bêtes malades, sur une route située à une certaine distance. Il est impossible d’interpréter ce fait autrement que par le rayonnement du miasme contagieux.
Si, comme je l’ai proposé, on avait pointé tous les jours sur un nouveau plan de Paris le domicile de chaque cholérique depuis le commencement de l’épidémie, on aurait pu, par la comparaison de cette série de plans, saisir dans bien des cas l’étendue du rayonnement, et constater aussi exactement que possible la migration du fléau à travers les arrondissements et les foyers où il s’est concentré.
Je passe sous silence d’autres résultats importants, qui auraient surgi de ce mode d’investigation, tels que la durée de la période d’incubation, l’époque de la maladie où le rayonnement est le plus redoutable, etc., pour ne m’occuper que de la conséquence pratique qui découle de l’étude des faits, au point de vue de la préservation générale.
Le choléra se transporte par la migration des voyageurs en puissance d’épidémie. On peut lui fermer la route de mer au moyen des quarantaines ; mais la route de terre lui reste ouverte, et dans l’état actuel de nos relations internationales il est impossible de lui barrer le passage par des cordons sanitaires qui intercepteraient toute communication avec les pays infectés.
Si on ne peut faire des quarantaines terrestres, on peut au moins créer des lazarets, qui peuvent être des fermes, des maisons isolées de toute habitation par une zone de terrain dont l’approche serait rigoureusement interdite à l’homme. Une ville, un pays sont menacés par l’épidémie, l’attention est éveillée, et le premier cholérique atteint est immédiatement transporté au lazaret, où il conserve ses chances de guérison, sans risquer de contaminer tout un peuple. Les premiers cas sont toujours isolés ; si on les supprime, on supprime l’épidémie.
L’immense importance du résultat mérite qu’on étudie la question à ce point de vue. Les objections qu’on pourrait faire à mon idée sont hypothétiques, et je n’y pourrais répondre que par des hypothèses, car en dehors du rayonnement épidémique, qui me paraît indiscutable, nous marchons dans cette voie vers l’inconnu. Paris est à peu près délivré, mais il n’en est pas de même du reste de la France, où l’extension est encore possible. On pourrait donc tenter sur quelques points le système des lazarets ; les difficultés d’application disparaîtraient facilement devant la volonté du gouvernement, et ce n’est que par l’expérimentation qu’on résout de semblables questions.
Un groupe compacte de curieux se pressait, pendant un concours, à la porte de l’École de médecine, pour lire une affiche ainsi conçue :
RÉCOMPENSE HONNÊTE.
Avis. — Il a été perdu, dans le trajet de la rue Bertin-Poirée à la Faculté de médecine, un candidat à l’agrégation (section des sciences accessoires). Cette perte place la Faculté dans le plus grand embarras, le candidat étant le seul de son espèce. On prie la personne qui le rencontrera de le rapporter au concierge de l’École, chargé de délivrer la récompense qui, vu l’importance du service, se composera des ŒUVRES COMPLÈTES DE M. LE DOYEN[2]. On le reconnaîtra au signalement suivant : taille, 1 mètre 20 centimètres ; air ahuri d’un savant ; âge 25 à 63 ; nez rouge, lunettes vertes ; pas de cheveux ; il parle français, mais du nez et avec un accent gascon très-prononcé ; il est vitaliste.
[2] Un demi-volume avec beaucoup de marge et beaucoup de blancs.
Signes particuliers. Un bouton de moins à son pantalon.
Voici le motif de cet avis au peuple : On sait que le concours pour l’agrégation devait avoir lieu à titre d’essai à Paris pour les trois Facultés. Il fut donc ouvert à Strasbourg et à Montpellier un registre d’inscription pour tout candidat désireux de se draper dans la toge gracieuse d’un agrégé. La feuille de Paris se remplit cahin-caha ; mais celles des deux autres écoles conservèrent leur blancheur virginale. Personne ne se présenta, personne n’osa entreprendre, à ses frais, un voyage très-long et très-coûteux pour un résultat très-douteux ; car qui peut répondre du résultat d’un concours ? Le sort est tellement fantasque qu’on a vu des candidats tenir le premier rang dans toutes les épreuves, et au moment du scrutin, par un de ces merveilleux coups du sort qui confondent la raison humaine, se trouver les derniers et ne pas obtenir une seule voix ! Des gens sceptiques et qui ont la manie de tout expliquer, ont prétendu que ces iniquités du destin provenaient uniquement de l’action des coteries sur les juges, de certaines recommandations, de promesses de fauteuils académiques, etc., etc. Fi ! fi !! fi !!! voyez la calomnie qui ne respecte rien ; écoutez siffler les serpents de l’envie : aller supposer que d’honnêtes gens, des hommes de science puissent fermer les yeux sur le mérite réel d’un candidat pour donner leur voix à son rival, qui n’a d’autre mérite que de puissantes protections ; croire que des hommes d’honneur vont s’avilir, vendre leur libre arbitre et briser la carrière d’un honnête et laborieux travailleur, en lui préférant un rival indigne du premier rang. Quelle horreur ! Mais cela ne s’est jamais vu que dans les Mille et une Nuits et dans l’éloge de Gerdy par M. Broca. Les savants sont incapables de pareilles turpitudes, et si bien souvent le mérite est sacrifié, c’est le destin tout seul qui est coupable, et encore il peut invoquer comme excuse les circonstances atténuantes de sa cécité. Voyez plutôt l’histoire des concours qui ont eu lieu à Paris depuis seulement 1830, jusqu’à et y compris le dernier pour la place de chef des travaux anatomiques, et ensuite, venez nous parler d’injustice si vous l’osez.
Donc, il n’y avait pas de candidats pour les Facultés de province ; en vain on employa tous les moyens de persuasion et de douceur, personne ne se présentait, et les doyens étaient sur le point de faire empoigner quelques récalcitrants et de les expédier sur Paris de brigade en brigade pour les faire condamner à l’agrégat forcé, quand l’idée vint à un professeur de proposer de payer une partie du port. Aussitôt, quelques jeunes savants qui n’avaient pas encore vu la capitale se mirent sur les rangs, mais à condition que tout serait gratis. Les Facultés se révoltaient avec raison contre de pareilles exigences ; si, disaient-elles aux récalcitrants, vous étiez capitaines dans la science, rien de plus juste ; on vous donnerait 6 à 8,000 francs pour frais de voyages, de déplacement, etc. ; mais vous n’êtes que de simples soldats de l’armée scientifique, et vous n’avez droit qu’aux trois sous par lieue de votre grade. Enfin, après mille tribulations, la Faculté de Montpellier, qui avait une place pour l’histoire naturelle et une place pour la toxicologie, ne put se procurer qu’un simple et unique candidat, et la Faculté de Strasbourg, qui sentait le besoin d’un anatomiste et d’un chimiste, ne put mettre la main que sur un anatomiste. On avait bien pensé à faire concourir chacun d’eux pour les deux places, au moyen d’un déguisement ingénieux et d’un changement de nom ; mais les candidats s’y refusèrent d’une manière absolue. Enfin, l’on se mit en route, et chacun fit son entrée à Paris entre ses deux professeurs et futurs juges, qui les gardaient à vue pour prévenir toute tentative de fuite.
Cependant, malgré cette surveillance active, le lendemain, à son retour de la Faculté, qu’il était allé voir en même temps que le Pont-Neuf, le candidat de Montpellier disparut tout à coup. Cette disparition plongea dans la stupeur ses juges naturels, car s’ils n’avaient même pas un candidat à exhiber, il ne leur restait aucun motif de siéger parmi leurs confrères de la capitale ; il fallait donc retourner à Montpellier sans avoir endossé la robe rouge en présence de la foule ! c’était désespérant.
Le jour se passa et la nuit aussi, nuit sans sommeil et pleine d’angoisses. Un lampion, phare nocturne, fut allumé sur la plus haute cheminée de la Faculté pour guider le retour de la brebis égarée, et pour l’éclairer aussi sur les dangers que Paris renferme dans ses flancs pervers.
On s’épuisait en conjectures ; qu’est-il devenu ???? On supposait d’abord que l’eau de Paris avait produit dans son économie les perturbations qu’elle fait subir aux étrangers, et que son absence avait pour cause une indisposition légère et momentanée ; on supposait encore que sa robe d’innocence courait quelques dangers et qu’il oubliait la gloire dans les délices de Capoue.
L’appariteur prétendait lui avoir entendu dire : Capédédious !
A vaincré sans péril on triomphé sans gloire ;
Jé file.
Enfin, à bout de patience et de suppositions, les savants résolurent de verser leur douleur dans le sein du public, en lui promettant une récompense honnête.
L’affiche était lue surtout par des étudiants qui, stimulés par l’importance de la rémunération, s’élançaient dans toutes les directions ; mais pas un seul ne revenait. Tout bourgeois rencontré aux environs de la Faculté était immédiatement appréhendé au collet et entraîné dans cet antre de la science pour peu qu’il présentât quelques points de connexion avec le signalement affiché, et ce n’était qu’après une enquête authentique et solennelle que l’on consentait à le relaxer. C’est même cet incident qui a donné lieu au bruit que, pour mon compte, je crois dénué de fondement, et qui s’est répandu sourdement dans Paris, à savoir : que les étudiants arrêtaient les passants et qu’après les avoir entraînés dans les caves de la Faculté, ils les disséquaient vivants pour étudier les questions de physiologie expérimentale à l’ordre du jour. Ces bruits qui, je le répète, méritent peu de créance, avaient été propagés par ces dignes bourgeois, victimes de leur ressemblance avec le candidat de Montpellier ; entourés par une foule qui leur semblait furieuse et qui n’était qu’animée, ne comprenant rien au langage moitié grec, moitié français d’un grand monsieur au long nez et à la chevelure noire, chargé de les vérifier, ils se trompèrent complétement sur le sort qu’on leur réservait, et cette erreur jeta la terreur dans leur cœur, et ailleurs.
Enfin, le lendemain, un élève de première année se précipita sur la place de l’École, les vêtements en désordre, et criant comme Archimède : Ευρεκα! ευρεκα!! Il traînait en effet par le collet un monsieur se défendant de toutes ses forces à l’aide d’un parapluie en coton rouge, qui semblait, à en juger par la couverture, bien fatigué de cette lutte.
C’était, en effet, le candidat réfractaire qu’on avait rencontré ronflant sous une des banquettes de l’Institut depuis la dernière séance. On le mit en lieu sûr, et le concours commença immédiatement pour éviter toute nouvelle complication.
Nous n’en dirons pas toutes les péripéties, c’est à l’histoire à les raconter (quand elle pourra le faire), nous nous bornerons à exposer de simples réflexions de détail sur ce sujet.
Nous signalerons d’abord la prédilection, peut-être un peu trop grande, des candidats pour l’anatomie comparée ; ainsi, à propos des reins en général, s’attacher particulièrement à décrire le rein du hanneton et de l’escargot, c’est montrer une érudition très-vaste, il est vrai, mais qui serait bien mieux appréciée encore si on avait créé à la Faculté de Paris une chaire de pathologie et de thérapeutique appliquée au traitement des infirmités des coléoptères et des mollusques. En attendant cette création, j’avoue qu’il me semble préférable de connaître, d’une manière très-précise, les rapports du rein chez l’homme, que de savoir comment pisse le hanneton ou comment ne pisse pas l’escargot. Si les pathologistes du prochain concours suivent les anatomistes dans cette voie, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne fassent de la médecine comparée ; alors nous les entendrons disserter sur le diabète sucré des cloportes, la fièvre intermittente des tétards, la scarlatine de la langouste ou l’érysipèle du homard ; questions il est vrai d’un immense intérêt, mais que, pour mon compte, je préférerai voir étudier au point de vue de l’homme.
III
Le professeur Jobert de Lamballe.
La transfusion. — Un phénomène adipeux. — Une carte comme on en voit peu.
Dans ma dernière causerie, j’ai évité de vous parler de l’accident survenu au professeur Jobert de Lamballe, une de nos célébrités chirurgicales, comme on évite de toucher à une douleur personnelle. L’éminent chirurgien était mon maître et mon ami, et vous comprenez les motifs de ma réserve. Maintenant que tous les journaux ont fait connaître la triste vérité, j’ai d’autant moins de raisons de me taire, que les nouvelles que je puis donner seront agréables aux nombreux amis du malade. Et un chirurgien d’hôpital, qui a déjà fourni une si longue carrière, doit avoir pour amis tous ceux qui lui doivent la vie.
Je n’ai pas besoin de dire qu’il est entouré des soins les plus empressés, et que ceux qu’il aime viennent lui faire oublier, dans la limite du possible, la tristesse de sa position. Il reçoit ses visiteurs avec la plus expansive sensibilité, sa raison est encore voilée, mais cependant, dans ses conversations, les idées s’enchaînent avec une certaine logique, et si l’amélioration se soutient, on a tout lieu d’espérer que l’éclipse de cette belle intelligence ne sera que momentanée.
Vous avez dû vous apercevoir que les jugements qu’on porte sur le caractère d’un homme sont trop souvent fondés sur les apparences ; personne n’a été, sous ce rapport, plus mal jugé que ce savant chirurgien. On avait pour lui la déférence qui s’attache aux rudes travailleurs qui arrivent au haut de l’échelle, après avoir commencé par le premier échelon. On lui reconnaissait volontiers, comme opérateur, une dextérité et une élégance incomparables. Mais il passait pour un bourru inabordable, quinteux et désagréable pour ses subordonnés. Aussi son service était la terreur des internes, et il fallait un certain courage pour l’affronter.
Comme les poltrons qui chantent pour cacher leur peur, il tempêtait pour cacher sa vive sensibilité. Son abord bourru effrayait les gens qui se tenaient à distance. On le jugeait sur l’écorce, et on le jugeait mal.
Je l’ai vu chez lui distribuer de larges aumônes du ton qu’on prend pour assommer les gens, mais ses pauvres y semblaient faits et ne s’en émouvaient guère. Il fallait, pour bien l’apprécier, ne pas le craindre, crier plus fort que lui et pénétrer pour ainsi dire de vive force dans son amitié ; alors on s’apercevait combien il était bon, serviable ; il dépouillait cette rude enveloppe que lui avaient faite les chagrins domestiques et montrait une âme aimante et expansive.
Un jour, un nouvel interne entre dans son service ; on fut obligé de l’appeler au moment de la visite.
— Monsieur, dit le chirurgien, j’exige que mes internes soient présents à huit heures dans les salles.
— C’est bien, monsieur, on y sera.
Quelques jours après, le chirurgien, qui avait à faire une opération en ville, arriva une demi-heure plus tôt, et fit appeler son interne. Celui-ci vient, tire sa montre et dit :
— Il est sept heures et demie, je vais me recoucher. Dans une demi-heure je serai à vos ordres. Vous avez fixé vous-même le service à huit heures.
On s’attendait à une bourrasque. Le chirurgien se prit à rire et ne fit aucune objection. Quelques jours après, dans un moment de colère, il tutoya son interne, qui ne dit mot. Le lendemain, il lui faisait une objection sur un point du service ; l’interne lui répondit :
— Je ne l’ai pas fait, parce que tu ne me l’as pas dit.
— Tu ! à qui croyez-vous donc parler ?
— A toi ; tu m’as tutoyé hier ; cela ne paraît pas te plaire aujourd’hui, j’en suis fâché, mais il faudra t’y habituer.
A partir de ce moment, le maître et l’élève se lièrent d’une vive amitié. Souvent ils faisaient ensemble les visites du maître, et l’élève, qui l’attendait dans la voiture, avait soin de lui dire : Tu sais, ne sois pas trop longtemps, sinon je file avec l’équipage. Et cela, en effet, lui arrivait parfois. Le savant chirurgien supportait, avec une bonhomie pleine d’indulgence, ces petites tyrannies de l’amitié. Il est vrai que l’interne était un homme capable, dont les services étaient fort appréciés dans les opérations délicates et minutieuses où le rôle des aides prend une véritable importance.
MM. Eulenburg et Landois viennent de communiquer à l’Institut des expériences intéressantes sur la transfusion du sang, opération qui consiste à introduire dans les veines d’un malade épuisé par une hémorrhagie, du sang emprunté à un homme sain. Le succès de cette opération, déjà grave par elle-même, était compromis par les altérations rapides que subit ce liquide immédiatement après sa sortie du vaisseau, et les différents appareils imaginés pour opérer la transfusion directe ne remplissaient qu’incomplétement le but qu’on se proposait.
Déjà Brown-Séquard avait reconnu que le principal obstacle résidait dans la coagulation de la fibrine qui produit le caillot des saignées, et il l’avait évité en défibrinant le sang, c’est-à-dire en enlevant la fibrine au moyen du battage. Il avait de plus établi que le sang employé devait provenir des artères et non des veines, en raison de l’acide carbonique que ce dernier contient.
Les expériences d’Eulenburg et Landois sont divisées en trois groupes. Celles du premier confirment ce qu’on pouvait déjà prévoir, c’est qu’on ne peut substituer dans la transfusion, au sang complet, quelques-uns de ses éléments isolés, tels que le sérum ou l’albumine, de plus, que le sang chargé d’acide carbonique fait périr l’animal dans les convulsions.
Les résultats des expériences du second groupe sont plus intéressants. Les auteurs ont combattu avec succès les phénomènes d’empoisonnement déterminés par l’ingestion de substances toxiques, solides comme l’opium, ou gazeuses comme l’oxyde de carbone ; et cela au moyen de la transfusion répétée. On soustrait ainsi à l’animal empoisonné le sang qui sert de véhicule au poison, et on lui injecte un sang normal nouveau qui lui donne une nouvelle vie. Si le moment d’appliquer à l’homme ces expériences n’est pas encore venu, elles n’en sont pas moins dignes d’une sérieuse attention.
Les expériences du troisième groupe sont destinées à prouver que la vie peut être prolongée chez les animaux absolument privés d’aliments par la transfusion du sang d’un animal de même espèce, bien nourri. Ils ont fait vivre pendant vingt-quatre jours un chien dans ces conditions, chez lequel les injections étaient pratiquées tous les deux jours.
Jusqu’ici ces intéressantes expériences ont été faites seulement sur les animaux. Malgré leurs résultats remarquables, si on vous proposait de vous y soumettre, je vous engage à faire, avant d’accepter, de sérieuses réflexions.
J’ai lu dans un journal, l’Événement peut-être, que la Faculté de médecine avait acheté 1,200 fr. le corps d’un brave homme doué d’une circonférence prodigieuse et pesant 250 kilogrammes. Ce qui met le phénomène au prix modeste de 1 fr. 50 centimes le kilo. Elle lui en laissait, bien entendu, l’usufruit et la jouissance jusqu’à son trépas, voulant bien consentir à remettre l’examen de ses organes au lendemain de son dernier jour.
C’est une erreur assez généralement accréditée, que ces anomalies sont le résultat d’une conformation organique particulière dont l’examen intéresse la science. L’embonpoint monstrueux résulte simplement d’un défaut d’équilibre entre l’absorption et la résorption. C’est un phénomène qui cesse avec la vie et sur lequel l’autopsie ne peut fournir aucun renseignement. Tous les éléments de l’organisme sont soumis à cette loi de rénovation qui s’accomplit avec plus ou moins de rapidité selon la nature des tissus. Il suffit que l’absorption des molécules graisseuses soit plus active que leur résorption pour que l’embonpoint vous envahisse.
Je profiterai de cette circonstance pour vous dire que tous les spécifiques vantés contre l’obésité ne sont que des piéges tendus à la crédulité. La diète sévère qu’on impose aux malades les fait maigrir, et c’est là seulement ce qui agit ; mais ils engraissent de nouveau quand ils sont fatigués de ce régime. Le seul remède à l’embonpoint est la sobriété et un exercice corporel violent et journalier.
La Faculté n’avait donc aucune raison pour acheter le corps de ce gros homme ; elle connaissait, sans avoir besoin d’y regarder, les petits mystères de son organisme. De plus, elle se garderait bien de gâter ses élèves en leur fournissant des curiosités ; ils ne voudraient bientôt plus disséquer que des phénomènes.
Chacun profite du nouvel an pour adresser sa carte à ses amis, c’est une occasion bien naturelle de se rappeler au souvenir des gens. Tout homme un peu répandu en reçoit de toute espèce, le commerce n’oublie pas de glisser sa petite réclame parmi les noms des amis de la maison. C’est M. Pique-oiseau, épicier, certifiant sur sa carte qu’il est fidèle à ses traditions commerciales, ce qui veut dire qu’il continue à faire son vinaigre avec l’acide pyro-ligneux, sa chicorée avec de la brique pilée, et son moka avec sa chicorée ; à mettre de l’eau dans son vin et à tromper sur le poids de toutes ses marchandises, etc., etc., et ainsi de suite pour tous les fournisseurs de la consommation journalière.
On reçoit donc des cartes bien singulières ; mais je doute, chers lecteurs, qu’aucun de vous en possède une aussi curieuse que celle que je vais vous lire, et que je copie avec une scrupuleuse exactitude sans y changer une simple virgule. Seulement, pour des motifs que vous comprendrez facilement, le numéro et le nom seront supprimés. Je dois avouer du reste, que si j’ai reçu cette carte, elle ne m’était point destinée.
La voici :
MAISON DE CONFIANCE
RUE ST-HONORÉ No…
entre l’Assomption et la Rue St-Florentin.
S’adresser directement au 3e où c’est indiqué.
On ne me trouve que chez moi.
Mme… MAITRESSE SAGE FEMME, reçue à la Maternité, Membre de plusieurs sociétés savantes, la Maternelle du Dispensaire, et les Dames réunies Saigne, Vaccine et reçoit des Pensionnaires, reconnais la grossesse à six semaines ou deux mois, Consultations Gratuites et Payantes tous les jours, pour les Maladies de l’Utérius, Antéversion, Retroversion, Engorgement linfatique, indication pour ramener le Flux et le Reflux sanguin, et pour toutes les maladies des Dames.
LISEZ L’AUTRE COTÉ DE LA CARTE.
Vous pensez que c’est là tout ! Erreur, comme dit cette bonne dame, lisez l’autre face ; cette carte a été plongée dans un charlatanisme si épais, qu’elle en est couverte des deux côtés.
AVIS
Important et Indispensable.
Montez au 3e sans parler à personne, n’écoutez pas si l’on indique ailleurs, ce ne serait que pour vous tromper, savoir ou mentir, je suis presque toujours chez moi excepté le Vendredi, personne n’est en relation avec moi, la discrétion étant nécessaire. Lisez les Plaques dans l’allée, pour la nuit et même le jour, tirez l’anneau en fer plusieurs fois ou frappez trois coups, quand on ne Sonne qu’une fois je regarde par la Fenêtre du 3e, si l’on vous indiquait mal je vous prierais de m’en avertir.
La profession est indiquée sur la porte, tournez le bouton.
Rue St… no… entre l’A… et la Rue St…
PARIS.
Cette carte est estampillée par le timbre qui lui sert de passe-port pour circuler sur la voie publique, elle a le même droit que l’animal dangereux qui porte sa muselière, conformément aux ordonnances de police, seulement elle n’en a pas, elle, de muselière, qui l’empêche de contaminer les gens. Elle peut s’introduire dans la main de la jeune fille innocente qui ne connaît pas encore toutes les infamies qu’on rencontre dans les égouts de la civilisation ; malgré son innocence, elle est femme, elle questionne, et sait enfin que péché caché est à moitié pardonné, et qu’on peut se faire assurer contre les résultats trop visibles de l’amour.
Elle se glisse aussi dans la main de celle qui n’a plus rien à perdre que la crainte d’avoir des héritiers. Celle-là comprend de suite l’invitation qu’on lui adresse.
Il faut vraiment examiner à la loupe ce petit chef-d’œuvre d’impudeur, pour en bien apprécier toutes les beautés. Je le comparerais volontiers à ces vins vieillis derrière les fagots, dont il faut analyser tous les parfums, toutes les saveurs pour bien en juger le mérite. L’ignoble a ses nuances et son fumet ; analysons donc, malgré la révolte de nos sens, ce que contient cette carte, c’est une œuvre de chimiste et non pas de gourmet, mais je l’ai dit ailleurs, les sens du médecin ne sont point ceux d’une petite-maîtresse. D’abord, remarquons cette observation : On ne me trouve que chez moi. Une sage-femme qui n’exerce qu’à domicile, cela me fait l’effet d’un paveur qui ne voudrait travailler qu’en chambre. Je laisse deviner ce qu’une matrone membresse de plusieurs Sociétés savantes qui ne va pas en ville peut faire chez elle.
Notez qu’elle reconnais la grossesse à six semaines ou deux mois. Mais je suis persuadé que c’est uniquement aux consultations payantes, et que ses consultations gratuites, comme la caisse de Robert-Macaire, ouvrent à trois heures juste, et ferment à trois heures très-précises.
Elle traite et naturellement guérit toutes les maladies de l’utérius (en vertu de quel droit ? — Cela ne vous regarde pas) ; mais elle n’explique point si elle considère la grossesse comme une maladie de l’utérius. J’avoue que j’aurais voulu lui voir couronner son chef-d’œuvre par une explication sur ce point : quant à moi, je suis convaincu qu’elle considère la grossesse comme une maladie des plus graves ; comme celle qui se traite avec le plus de succès dans sa maison de confiance, et surtout comme celle qui rapporte le plus d’argent.
Je ne dirai rien de sa prétention de ramener le flux sanguin, je comprends que lorsqu’une femme est en retard de quatre mois, plus ou moins, elle possède des petits moyens pour faire passer cela ; même probablement quand l’affection s’accompagne d’une certaine enflure de l’abdomen. Quant au reflux, je suis un peu embarrassé, je ne connais en fait de reflux que celui de l’Océan, et à moins d’admettre que cette femme, si savante, n’ait inventé une pommade ou un onguent dont la puissance merveilleuse et universelle se fait sentir jusque sur les vagues de l’Océan, j’avoue que je ne trouve point d’explication vraisemblable.
Passons à l’autre côté, et ne négligeons pas cet AVIS IMPORTANT ET INDISPENSABLE : ne parlez à personne, n’écoutez pas ; est-ce que par hasard on entendrait autour de cette honnête maison, comme dans le conte de l’Oiseau bleu, les voix menaçantes d’ombres et de fantômes qui crient aux malheureuses pratiques : Fuyez ! fuyez !! imprudentes, si vous tenez à la vie, n’approchez pas de cette maison, n’imitez pas nos coupables folies, si vous voulez éviter notre sort. Je ne voudrais pas l’interroger sur ce point, car elle le dit, la discrétion lui est très-nécessaire. Je suis du reste complétement de son avis à ce sujet ; si elle allait raconter toutes ses petites affaires au premier venu, cela pourrait avoir de grands inconvénients pour elle.
Je me permettrai cependant d’émettre un léger doute, quand elle affirme que personne n’est en relation avec elle. Alors, que devient-elle le vendredi ? Moi, je suppose qu’elle est en relation directe avec le club des sorcières, et que c’est le vendredi qu’elle enfourche le manche à balai du Sabbat. Car, enfin, comment, malgré toute sa science, pourrait-elle diagnostiquer la grossesse à six semaines, quand les médecins ne le peuvent faire que vers quatre mois ? Évidemment, sa science lui vient d’une source qui ne coule pas rue de l’École-de-Médecine.
Maintenant, passons au post-scriptum, car on dit que c’est là qu’il faut toujours chercher le point important d’une lettre. Il n’y en a pas à cette carte, mais c’est pure politesse pour le lecteur, on compte sur son intelligence ; ceux qui auront besoin du post-scriptum sauront bien le deviner.
Ce qui est sur la carte n’est que le boniment du paillasse qui rassemble la foule autour de lui ; il conte des histoires bêtes, reçoit avec philosophie les coups et les injures du patron, puis, quand le cercle est compacte, il exhibe son post-scriptum, sa chose importante, qui est une pommade remplie de vertus, ou simplement du poil à gratter.
Je ne pense pas, cependant, qu’il s’agisse ici d’une invention pleine de vertus, mais je voudrais bien connaître le post-scriptum, l’industrie qui se commet dans cette maison de confiance.
Est-ce une fabrique de philtres pour rendre amoureux ?
Pratique-t-on le nœud de l’aiguillette ?
Est-ce pour les amours un refuge hospitalier (qui n’a rien de commun avec celui des montagnards écossais) ? Explique-t-on les mystères du grand et du petit Albert, ou simplement de Charles Albert ?
Fait-on le grand jeu, les cartes, les tarots, la consultation somnambulique ou homœopathique ?
Fait-on bouillir des herbes propres à réparer les défaillances de la vieillesse épuisée ?
A-t-on le secret de faire procréer des sexes à volonté ?
Mon esprit hésite à se prononcer pour l’une ou l’autre de ces merveilles.
Ah ! si je pouvais interroger la chauve-souris qui applique son œil glauque à la vitre fêlée de ce troisième étage, peut-être me raconterait-elle d’étranges choses ; peut-être a-t-elle vu quelques-uns de ces drames auprès desquels la scène des sorcières, de Macbeth, n’est qu’un jeu innocent.
O Paris ! comme on te calomnie ! on dit que tu laisses parfois mourir de faim tes enfants ; quand de pareilles industries peuvent s’étaler impunément à ton soleil, il faut être furieusement honnête, ou bien dépourvu d’imaginative, pour ne pas trouver dans tes boues, ô Paris ! une ceinture dorée, sinon une bonne renommée.
Nota. L’adresse est tenue à la disposition des confrères dans l’embarras qui voudraient avoir recours aux lumières de cette praticienne.
IV
La médecine des gens qui ne sont pas médecins.
Le docteur Duval.
Les biftecks de la rue Saint-Victor.
Si les hommes d’épée veulent régenter le domaine de la médecine, il ne nous restera bientôt plus qu’à raisonner fourniment et charge en douze temps ; seulement nous prendrons la peine d’étudier la manœuvre pour en parler avec compétence.
A l’Institut, le général Morin a fait une charge à fond sur M. Velpeau, à propos de la présentation d’un travail sur une question à l’ordre du jour : le mode de propagation du choléra. Le célèbre chirurgien n’aime pas à voir chasser sur ses terres ; il a froncé ses sourcils broussailleux, et je m’apprêtais à entendre une verte réplique. Cependant il s’est montré bon prince, en se bornant à répondre civilement au savant général : que les choses qui pour lui semblaient douteuses, étaient parfaitement claires aux yeux des gens compétents. Les motifs que M. Velpeau a donnés pour justifier sa présentation n’ont peut-être pas convaincu son adversaire, mais ils n’en sont pas moins valables pour cela.
Il faut croire que la médecine exerce une fascination bien puissante sur les gens, puisque tout le monde veut y toucher. Et vous-même, si vous faisiez scrupuleusement votre examen de conscience, vous trouveriez à votre passif quelques petits délits d’exercice illégal de la médecine. Vous ne vous aviseriez pas, à moins d’être bachelier ès pendules, de raccommoder la montre d’autrui, et pourtant vous n’hésitez pas dans l’occasion à porter vos mains profanes sur la mécanique humaine.
Je reconnais volontiers que les journaux extra-scientifiques vous prodiguent le mauvais exemple ; ils accumulent sans scrupule et avec une parfaite bonhomie les recettes des commères et des compères, qui sont sévèrement consignées à la porte des publications médicales.
Dans beaucoup de cas, ces arlequins pharmaceutiques, qui ressemblent beaucoup plus au thé de la veuve Gibou qu’à une drogue honnête, ne présentent pas de grands inconvénients. Quand l’indisposition est légère, elle disparaît malgré le médicament ; mais, ordinairement, les guérisseurs inspirés dédaignent de combattre ces petites misères de l’existence ; il leur faut de bonnes grosses maladies mortelles : c’est le choléra, le cancer, la rage, etc., qu’ils guérissent à tous coups. C’est là que commence le danger. Le malade qui croit à l’efficacité du remède néglige de réclamer une intervention sérieuse, et lorsqu’il perd ses illusions il n’est plus temps de le soulager.
Bien des gens qui sont morts de la rage auraient pu être sauvés si, au lieu de perdre un temps précieux à des remèdes absurdes, ils avaient réclamé tout de suite les secours alors efficaces de l’art.
Méfiez-vous donc des formules médicales publiées dans vos journaux. Sur quatre-vingt dix, il y en a cent de mauvaises. Il m’en souvient d’une, destinée à chasser le ver solitaire, et qui se terminait ainsi : « Le malade devra s’abstenir de manger et de quitter la chambre jusqu’à la sortie du ver. » C’est fort bien, si l’entozoaire accepte gracieusement l’invitation qui lui est faite de quitter la place ; mais s’il refuse (l’auteur n’a pas prévu le cas), voilà un malade condamné au triste sort d’Ugolin, et il ne lui est même pas permis de se faire enterrer.
Les romanciers en quête d’émotions ont fait aussi des excursions aventureuses dans notre domaine. La haute fantaisie de leur imagination a maraudé sans vergogne les fruits de l’arbre de science. Blasés sur les massacres à l’épée, il ont inventé les carnages chirurgicaux : des guérisons gigantesques, des opérations cyclopéennes, et le lecteur pantelant ne sait ce qu’il doit le plus admirer, des vastes ressources de l’art ou du vaste savoir de l’écrivain.
J’avais, il y a quelque dix ans, une concierge qui adorait les romans de cape et d’épée ; je ne dis pas qu’elle en soit morte, mais tant d’émotions poignantes ont bien pu abréger ses jours. Je la priai de me signaler tout ce qui pouvait, dans ses lectures, toucher à la médecine. La digne femme voyait là un désir bien naturel d’acquérir des connaissances nouvelles, et, fière de contribuer à mon éducation, elle s’y prêtait avec bienveillance. Grâce à sa collaboration dévouée, mais inintelligente, j’ai pu réunir assez d’observations pour dessiner les tableaux d’une lanterne magique monstrueuse, d’une danse macabre où l’impossible donne la main à l’absurde. Je ne puis vous initier à ces travestissements de l’art ; il faut au moins être étudiant de première année pour en goûter toutes les finesses.
Je ne vous en ferai connaître qu’un tout petit fragment, à titre d’échantillon. Je l’emprunte au Roi des gueux, de Paul Féval ; je copie :
« Maravedi, le gamin rachitique, jouait aux billes avec Plizon l’encéphale (?), dont la tête se grossissait de trois livres d’étoupe. »
Plizon logeait donc dans sa tête trois livres d’étoupe ; par quel procédé ? l’auteur n’en dit rien, et cependant on a noté dans l’histoire des choses beaucoup moins extraordinaires. Trois livres d’étoupe ! Mon tapissier m’a affirmé qu’il n’en employait pas davantage pour rembourrer deux chaises et un fauteuil. Le crâne de Plizon, avec les accessoires qu’il contient à l’état normal, devait atteindre le volume d’une citrouille fortement constituée, et cependant Plizon, avec la candeur d’un phénomène qui s’ignore, jouait aux billes, dédaigneux des Barnums qui auraient pu changer son étoupe en crin.
J’ai vu des hommes distingués (dans leur partie) avaler des étoupes enflammées, mais pas un n’était capable d’en grossir le volume de son étroit cerveau, pas un n’aurait su à volonté gonfler sa tête comme un ballon. Le truc de Plizon est mort avec lui.
L’Académie de médecine est fort occupée en ce moment ; elle fait sa liquidation de fin d’année, elle prépare sa séance solennelle. Le temps se passe en comités secrets, où l’on discute la valeur des mémoires présentés au concours des prix, en lectures de rapports sur la vaccine, les épidémies, etc. Ces travaux ont une haute importance, mais ne présentent pour vous qu’un médiocre intérêt.
Les dernières séances ont été occupées par une discussion sur le pied-bot, infirmité qui a fait le désespoir de Byron et de Talleyrand. Je crois que c’est la seule chose que le prince des diplomates n’ait jamais pu dissimuler.
Le traitement du pied-bot est une des plus belles conquêtes de la chirurgie contemporaine. Cette difformité jadis incurable, dans laquelle le pied au lieu de reposer directement sur le sol, est porté en bas, en dedans ou en dehors, est due à la rétraction de certains muscles de la jambe, qui entraînent le pied dans une direction anormale. Au moyen d’une petite piqûre à la peau, on introduit un mince bistouri sur la corde tendineuse raccourcie ; on coupe : il s’écoule à peine quelques gouttes de sang, et le malade est guéri. Le pied reprend ses rapports et ses usages normaux. Cela s’appelle la ténotomie sous-cutanée. On doit sa vulgarisation, je pourrais presque dire sa création, au docteur Duval, le doyen des orthopédistes. MM. J. Guérin, Bouvier et quelques autres ont également enrichi la science sur ce point. Le docteur Duval est une des figures les mieux accentuées de notre monde médical. Un grand corps plein de vigueur, de grands bras, de grands cheveux touffus et grisonnants, un grand chapeau, un grand cœur, une grande intelligence, une bonne figure souriante, l’œil fin ; moustachu comme un grognard ; toujours prêt à ouvrir sa bourse ou sa maison aux citoyens frères et amis, et Dieu sait s’ils en ont usé ! Cet excellent homme s’est fait le Vaugelas des barbarismes physiques, le correcteur des difformités humaines. Ce qu’il a coupé de tendons et réduit de vieilles luxations depuis quarante ans, est incalculable. Il préfère ses succès d’horticulteur à ses succès de praticien, et cultive avec amour une collection d’œillets.
Le choléra ressemble à ces gens qui, tous les matins, font leur malle et tous les jours manquent le train ; on les croit partis, pas du tout, on les retrouve assis sur leurs bagages. On compte encore par jour une trentaine de victimes. Il n’a cependant pas, pour rester, l’excuse des directeurs qui prolongent leurs représentations pour satisfaire… à la demande générale. Personne ne le retient.
Le baron de P. avait jugé prudent d’émigrer devant le fléau, mais il avait laissé à Paris un domestique de confiance pour répondre, si le choléra venait frapper à la porte de l’hôtel.
Le baron, qui s’ennuie en province, écrivait de temps en temps à sa sentinelle perdue pour savoir si l’ennemi s’éloignait. Enfin, il y a quelques jours, il a eu la satisfaction de recevoir la note suivante :
« Monsieur le baron peut revenir, le choléra est beaucoup diminué : du reste, il n’y a plus que des cas foudroyants. »
J’ai trouvé l’histoire qui suit dans les papiers de mon grand-père.
I
Elle naquit au milieu des brouillards parfumés de la rue Mouffetard et se nommait Javotte, mais par un caprice familier aux grandes artistes elle avait italianisé son nom et en avait fait Javotta. Elle était, il est vrai, assez laide, suffisamment malpropre et quelque peu rousse. Ses cheveux impeignés rappelaient peut-être un peu trop les tons dorés de l’écureuil. Mais par combien de qualités morales étaient rachetées ces quelques imperfections physiques ! Elle portait avec grâce une échelle sur le bout de son nez robuste, avalait des sabres sans les mâcher, faisait le grand écart comme personne, et se laissait casser des pavés sur le ventre, sans manifester la plus légère émotion. C’était, comme on le voit, un véritable artiste bien digne, non-seulement d’exciter l’admiration d’un public enthousiaste, mais encore d’allumer des passions tropicales dans le sein des mortels et même des immortels.
Javotta logeait sa gloire dans une mansarde de la rue Saint-Victor.
II
En ce temps-là, un équipage médical, attelé de deux chevaux très-maigres, mais conduits par un cocher encore moins gras, s’arrêtait chaque matin au coin de la rue Saint-Bernard. Un bel homme, habit bleu, boutons d’or, en descendait, et après avoir rétabli l’aplomb de sa chevelure, il s’engageait dans la rue Saint-Victor et gagnait d’un pas pressé une de ces maisons verdâtres, à l’aspect cadavéreux, où tous les miasmes, toutes les moisissures semblent se donner rendez-vous.
Où court donc ce prince de la science ? Va-t-il porter à quelque pauvre diable les secours de sa médecine humanitaire ? Non, non, non. Vient-il admirer un de ces cas rares que la science poursuit à domicile ? Non, non, non. Qu’espère-t-il donc trouver dans ce taudis malsain, au haut de cet escalier criard dont chaque marche est le siége d’une fracture ou d’une luxation ?
Il vient voir Javotta, il vient se plonger dans les convulsions éclamptiques de la volupté. Il vient faire cuire deux biftecks. Voilà ce qu’il vient y faire.
Mais comme il a six étages à monter, et qu’à son âge on ne fait pas une pareille ascension sans souffler un peu, sans faire une petite pause sur chaque palier, j’ai tout le temps de vous dire pourquoi ses chevaux et son cocher sont si maigres.
III
Voici comment il nourrissait le Phébus de son char. Le pauvre cocher, après avoir introduit chaque matin la voiture dans la cour de l’hôpital, suivait son maître ; puis profitant de l’obscurité d’un corridor, il endossait rapidement la capote et le bonnet de coton de malade et allait se planter devant un lit du service que son maître avait soin de toujours maintenir vide à cette intention. A la visite, après une investigation d’autant plus longue qu’elle était parfaitement inutile, le grand praticien lui ordonnait invariablement quatre portions qui devaient suffire à tous ses besoins pour vingt-quatre heures. Cependant lorsqu’il était très-content de ses services, il lui accordait une portion de vin en supplément. Quand des gens étrangers aux salles demandaient à cet homme maigre quel était le siége de sa maladie, il indiquait piteusement l’estomac, qui n’avait d’autre infirmité que de trop bien se porter.
Notre savant confrère avait voulu nourrir ses chevaux par le même procédé, mais au moment de l’exécution, des obstacles sérieux s’opposèrent à la réussite de cette combinaison économique. De sorte que les chevaux s’étaient petit à petit habitués à ne plus manger du tout ; seulement ils persistèrent à rester maigres avec un entêtement invincible. Et pourtant leur maître n’était pas avare ; mais les besoins de première nécessité du cœur coûtent si cher à l’homme sensible, que généralement il ne lui reste que peu de chose pour pourvoir aux autres exigences de la vie.
IV
Enfin, un pas lourd et le ronflement intermittent d’une respiration essoufflée se font entendre dans les hautes régions de l’escalier, c’est notre héros qui arrive au terme de son pénible voyage.
Il entre, se précipite dans les bras de Javotta ; puis, cette satisfaction accordée aux appétits du cœur, il songe à satisfaire les besoins de l’estomac. Sur un signe, l’artiste s’élance dans les profondeurs de l’escalier et revient bientôt avec deux biftecks (moins tendres que son cœur). Jamais plus, jamais moins, jamais autre chose ; tous les matins deux biftecks qui seront grillés par les mains de l’amour et de la science.
On parle d’Hercule filant aux pieds d’Omphale, mais que dira donc l’histoire à propos de notre savant confrère cuisinant aux pieds de la beauté ? On l’accusera peut-être de plagiat, c’est possible, mais cela n’enlève rien à la délicatesse du trait, et il faudrait vraiment avoir un cœur de roche pour ne pas se sentir touché en voyant cette célébrité médicale mollement couchée aux pieds de cette célébrité artistique, une main plongée dans sa crinière rutilante et l’autre occupée à retourner le faux-filet étalé sur des pincettes. Ajoutez à cela que pour compléter l’illusion, il endossait parfois le maillot de Riquiqui (un acrobate distingué qui avait beaucoup connu Javotta), et dans ce costume léger il se plaisait à faire constater l’état de conservation de ses formes.
Oh ! chaos de l’esprit humain ! Oh ! mystérieux abîmes du sentiment ! ces savantes mains qui tout à l’heure vont, c’est bien possible, tâter le pouls d’un des princes de la terre, de la finance ou de toute autre principauté, sont occupées maintenant à surveiller la confection de modestes biftecks, taillés peut-être dans la culotte d’un cheval ! Quelle complainte simple et touchante on pourrait faire avec ces fraîches fleurs d’amour tombées du cœur d’un grand homme !
V
Nous étions à cette époque pleine de charmes et de poésie qui vit fleurir le Père Duchêne et les émeutes. Cette date n’est pas très-précise : c’est peut-être en 93, ou en 1830, ou même en 1848, car nous avons eu tant de glorieuses révolutions, qu’on s’embrouille un peu dans les dates ; je crois pourtant que c’était en 1793.
Un jour, jour néfaste (c’était bien sûr un 13 ou un vendredi), quand il ouvrit la porte, aucune main amie ne vint éponger le front du savant essoufflé : le taudis était vide ; il s’arrêta palpitant, sentit au cœur une douleur, comme si on le pinçait dans un entérotome de Dupuytren, et lut à travers ses larmes les mots suivants, qu’une main inhabile avait tracés sur la table avec du blanc : « Riquiqui est commissaire d’un département. Je l’ai revu, je le raime et je file. »
Une révolution s’était en effet accomplie dans la situation politique de Riquiqui, il allait travailler désormais sur un autre théâtre.
Notre infortuné confrère voulut chercher dans le tourbillon des orages parlementaires l’oubli de cette tuile qui avait contusionné son cœur, mais nous devons avouer qu’il échoua d’une manière aussi complète qu’éclatante.
VI
Il y a un mois, en traversant le boulevard Montparnasse, j’ai revu Javotta ; elle marchait sur les mains, les jambes en l’air, ce qui indique suffisamment que sa position sociale avait été bouleversée.
Quant au savant, hélas ! il est décédé.
Mais comment est-il mort ? car pour l’homme de science il est trois manières d’en finir avec l’existence :
1o Il meurt physiologiquement, mais ses œuvres lui survivent ; il n’est donc mort qu’à moitié, puisque son esprit ou son génie restent parmi les vivants.
2o Il meurt complétement, sa réputation le suit dans la tombe, il ne reste rien de lui.
3o Il meurt moralement, c’est fini, on n’en parle plus, on n’en fait aucun cas, et cependant il continue à vivre de l’existence physique et végétative.
— Lequel de ces trois trépas subit le héros de cette véridique histoire ?
— Interrogez la Parque, quant à moi je dis simplement : Il est mort.
V
La correspondance de l’Institut.
M. Élie de Beaumont. — Les oculistes allemands.
Les candidats académiques.
Dans la dernière séance de l’Institut, M. E. de Beaumont a fait durer jusqu’à quatre heures la lecture de la correspondance. Il est vrai qu’absent depuis deux mois, il a laissé les courriers s’accumuler sur son bureau, sans léguer à un autre le soin de le remplacer. On aurait envoyé de la marée à l’Institut, que cela eût été la même chose : elle eût attendu à la porte jusqu’à ce que M. E. de Beaumont soit venu en faire l’autopsie en personne. La manière dont le savant secrétaire perpétuel remplit cette partie de ses fonctions, qui consiste, dans les séances hebdomadaires, à dépouiller la correspondance, est une des choses les plus curieuses et les moins explicables pour un homme de sens.
En général, quand on lit devant une académie, c’est pour se faire entendre. M. de Beaumont s’entoure, au contraire, des plus minutieuses précautions pour que personne ne puisse percevoir un seul mot de ses lectures. Il possède l’organe précieux de ces garde-malades, dont les voies aériennes semblent garnies de moelleux tapis destinés à amortir l’éclat des sons. Le mauvais état de sa vue l’oblige à rapprocher les manuscrits tellement près de son appendice nasal, qu’ils font l’office de bourrelets contre les courants d’air et ne laissent échapper aucune vibration. Quand par hasard le bruit de sa voix vient frapper son oreille, il s’arrête comme effrayé, puis il continue à remuer les lèvres en silence.
Au bout d’une demi-heure de cet exercice, le savant secrétaire est convaincu qu’il a répandu urbi et orbi les nouvelles scientifiques qu’on adresse à l’Institut des quatre coins du monde. On se demande quel profit peut tirer de ces fantômes de communications, le public si nombreux qui assiste aux séances. Ou la lecture de la correspondance présente de l’intérêt, ce qui n’est pas discutable, alors il n’en faut pas priver le public et surtout les journalistes qui en tireraient de précieux éléments pour leur compte rendu ; ou l’illustre assemblée les juge inutiles. Il serait préférable dans ce cas de les supprimer pour ne pas perdre d’une manière aussi stérile la meilleure partie des séances.
M. de Beaumont est un savant géologue, qui pourrait dire, à six semaines près, l’âge des montagnes du globe et des soulèvements terrestres ; tout le monde apprécie, comme elles le méritent, les grandes qualités qui lui ont valu sa juste réputation. Mais, comme secrétaire perpétuel, il laisse beaucoup à désirer.
Il devrait au moins, si son organe vocal ne peut dépasser les tons du pianissimo, se faire escorter d’un chantre au larynx éclatant ; il se contenterait de faire les gestes, l’autre parlerait pour lui.
Fâcheux ricochet des amours-propres égoïstes ! Arago a fait nommer M. Flourens secrétaire perpétuel pour lui servir de repoussoir. M. Flourens, dans le même but, a poussé M. E. de Beaumont. Si l’Institut veut poursuivre cette gamme de décadence vocale, je ne vois dans l’avenir qu’un candidat possible : c’est un sourd-muet.
Il arrive un moment où le professeur, blanchi sous le harnais, désire, sans prendre sa retraite définitive, confier son cours à un homme plus jeune et que les fatigues de l’enseignement n’effrayent pas. L’usage universitaire est que le suppléant touche la moitié des honoraires du titulaire. M. E. de Beaumont est professeur de géologie au Collége de France et à l’École des mines ; depuis trois ans qu’il se fait remplacer, il abandonne généreusement la totalité de son traitement, une quinzaine de mille francs, à ses suppléants. Ce noble exemple n’est pas épidémique et nullement contagieux, et je connais tel professeur qui laisse son cours en friche et sa chaire vide pour ne pas écorner ses traitements, qu’il touche intégralement.
Si M. de Beaumont ne fait plus son cours, il continue à diriger les excursions géologiques des élèves de l’École des mines. Un jour, son zèle l’avait entraîné, avec son troupeau studieux, dans un des déserts montagneux du Jura. Il cherchait le système du lias, un terrain secondaire qui présente un intérêt exclusivement scientifique. Il ne produit aucune denrée comestible, et la truffe le fuit avec terreur. Il est constitué par un grès compacte très-dur, contenant quelques minerais métalliques.
Depuis le matin, on marchait sous un soleil torride qui se préparait à se coucher. La faim décimait la troupe ; on en était arrivé à ce degré de famine où le chasseur songe à manger son chien ; les plus vigoureux se traînaient à la recherche d’un cabaret hospitalier. Le vieux maître, seul, soutenu par son zèle, sourd aux révoltes des estomacs, avançait toujours ; seulement, il continuait sa recherche les bras levés au ciel en s’écriant doucement avec désespoir : Hélas, mon Dieu ! je ne trouve pas le lias !
Trois Allemands aux yeux bleus, aux cheveux pâles, mauvais prophètes en leur pays, sans cela ils y seraient encore, sont venus envahir Paris, la ville hospitalière, en chantant :
Non, les Français, ils n’auront pas le Rhin !
L’instrument qui gisait sous leur bras n’était pas la clarinette traditionnelle des bardes de leur patrie, c’était un ophthalmoscope. Les trois fils de l’Allemagne étaient oculistes.
Je vais vous initier aux mystères de l’ophthalmoscope. Cet appareil très-ingénieux permet, au moyen d’un petit réflecteur, de projeter dans les profondeurs de l’œil malade un rayon lumineux emprunté à une lampe. Une lentille bi-convexe, à foyer mobile et renfermée dans un tube, grossit les objets qu’on examine, et rend ainsi très-apparentes les lésions de l’organe qui échappaient complétement à la vision ordinaire.
Cet instrument est devenu la source de progrès très-importants en ophthalmologie ; il a été inventé, en 1851, par M. Helmholtz, un autre Allemand que ceux dont je vous parle. Il a subi dans le pays de l’auteur, et surtout en France, de si nombreuses modifications, son emploi s’est tellement vulgarisé dans la pratique, qu’il devient puéril de s’en faire un porte-voix.
Nonobstant, les blonds fils de l’Allemagne ont joué de l’ophthalmoscope avec beaucoup de bonheur, et grâce à cette badauderie française qui accepte comme un phénomène l’étranger écorcheur de notre langue, ils ont fait une plantureuse moisson.
Jusque-là, tout est pour le mieux. Mais l’un d’eux, grisé par le succès, et sans être ni docteur, ni officier de santé, ni même herboriste d’aucune Faculté française, a voulu escalader les régions officielles et obtenir la création à son profit d’une chaire d’ophthalmologie à l’École de Paris. Notez qu’il en existe déjà une, occupée avec beaucoup de distinction par M. Foucher, lequel peut être suppléé par dix autres oculistes français possédant les conditions exigées par notre législation, et dont les titres scientifiques sont très-supérieurs à ceux du spécialiste d’outre-Rhin.
Que diraient les Allemands, si on nommait le juge de paix de la Ferté-aux-Oignons membre de la cour de cassation de Berlin. (Je dis Berlin, parce qu’on assure qu’il y a des juges.)
Un haut fonctionnaire de l’enseignement a fait comparaître devant lui l’audacieux compatriote de Méphistophélès.
— Quels services signalés avez-vous rendus à la science, pour qu’on méconnaisse en votre faveur les titres acquis et qu’on bouleverse les règles de notre droit scolastique ?
— J’ai affre piblié un atlas des maladies des yeux.
— Avez-vous découvert ces maladies ?
— Nein, monsir, ce être d’autres.
— Vous avez donc inventé l’instrument avec lequel on a fait ces découvertes ?
— Nein, monsir, ce être Helmholtz.
— Vous avez au moins exécuté vous-même les dessins de l’atlas ?
— Nein, monsir, ce être un dessinateur.
— Mais alors, vous n’avez rien fait pour la science !
— Ia, monsir, j’ai affre piblié un atlas des maladies des yeux.
Le blond fils de l’Allemagne, repoussé sur ce point, n’est pas homme à se tenir pour battu, et il est probable qu’il va frapper à la porte des hôpitaux ; mais, là encore, il va se trouver en face d’obstacles pour lui infranchissables. Il faut être docteur d’une Faculté française ; de plus, on doit passer par un chemin terriblement escarpé qui s’appelle : LE CONCOURS.
Les savants qui font la queue pour un fauteuil académique, peuvent être classés en plusieurs catégories.
Ici, j’ouvre une grande parenthèse pour examiner un peu la signification du mot SAVANT : D’après le dictionnaire, ce mot signifie qui a beaucoup de science ; je cherche le mot SCIENCE, et je trouve : connaissance d’une chose ; de sorte qu’un homme qui a des connaissances quelconques, même de mauvaises connaissances, peut se flatter d’être un savant. Ainsi, un cordonnier ambulant qui restaure une empeigne avec art, ou pose adroitement un béquet, a le droit de se dire un savant ; il peut même supprimer savetier, qui devrait se lier intimement à cette qualification. L’épicier qui connaît à fond l’art des falsifications et des sophistications, est un savant épicier, à moins qu’il ne s’intitule un savant chimiste. L’escamoteur, qui pulvérise votre montre dans un mortier et vous la rend ensuite parfaitement réglée, qui fait sortir de votre chapeau tout un parterre de fleurs, est un savant physicien. Ah ! mon Dieu, oui ! il faut que MM. Pouillet, Desprets et Gavarret en prennent leur parti, les Robert-Houdin sont maintenant des physiciens ; seulement, ils appellent leur physique amusante, pour la distinguer de l’autre qui, paraîtrait-il, est fort peu récréative. Il faut convenir cependant que ces savants-là ne manifestent, en général, aucune ambition académique.
Comme on le voit, le mot SAVANT est élastique dans ses applications. Je dois ajouter que, de plus, il ne jouit pas d’un sens absolu, et qu’en sa qualité d’adjectif, il tire toute sa valeur de la comparaison. Par exemple, si je compare M. Valenciennes avec un lourd Auvergnat arrivant de Saint-Flour, où il n’a jamais appris même à lire, évidemment M. Valenciennes sera un savant, même transcendant, et l’Auvergnat, un âne bâté, un crétin, propre uniquement à rétamer les casseroles et à raccommoder la faïence. Mais si je compare M. Valenciennes à Cuvier, il est évident que cette fois, c’est Cuvier qui sera le savant.
Maintenant que, grâce aux définitions, je ne sais plus au juste ce que c’est qu’un savant, je ferme mon dictionnaire et ma parenthèse, et j’en reviens à mes catégories.
Donc, il y en a plusieurs. Je pense qu’en écartant les sous-genres et variétés, on peut en admettre trois. La troisième, pour commencer comme dans l’Évangile, est composée de savants qui ne savent absolument rien, ou du moins si peu que rien, qui n’ont même pas eu l’intelligence de découvrir une planète, qui n’ont pas même découvert le moyen de se faire des protecteurs, qui ne sont ni intrigants ni capables de commettre toutes sortes de bassesses pour parvenir, qui n’oseraient point jeter de la fange à ceux qui leur ont fait du bien, ni passer un bourbier à la nage en cas de besoin. On comprend qu’un homme qui est à ce point ignorant des petits moyens qu’à défaut de talents on emploie pour se tirer de la foule, n’a aucune chance de parvenir. Il ne se fait, en effet, aucune illusion sur ce point, et continue à se porter perpétuellement candidat à toutes les places vacantes. — Mais pourquoi ? — C’est pour lui une position sociale, c’est un titre qui fait beaucoup d’impression sur la foule ; on se dit : Tiens ! mais X… est moins inepte que je le supposais ! il se présente pour occuper un fauteuil à l’Institut ou à l’Académie de médecine. (Quand c’est à l’Académie de médecine, cela s’écrit toujours fauteuil, mais on prononce banquette.) Il paraît que c’est un homme de mérite ; mais alors, il doit être beaucoup plus savant que notre médecin, qui n’est de rien du tout ; quand je serai malade, c’est lui qui maintenant nous soignera.
Le public croit généralement qu’un candidat est une moitié d’académicien, qu’il a déjà une… partie de sa personne sur le fauteuil, et que l’autre ne tardera pas à le remplir complétement. Ce candidat amateur ne gêne personne ; il fait queue pour être vu des passants ; il est vu, cela lui suffit.
La seconde catégorie se compose de savants qui savent quelques petites choses, qui ont fait quelques petits ouvrages, écrits avec une paire de ciseaux ; ils savent admirablement découper un très-mauvais petit manuel sur l’anatomie pathologique ou sur tout autre point de la médecine, dans dix volumes de véritable science ; ils savent faire des traités pleins d’aphorismes coccigruéliques et d’aperçus lapalissiques. C’est peu, mais, enfin, cela leur suffit pour s’intituler candidats, et, de plus, pour leur permettre de découvrir dans le lointain, avec la longue vue de l’espoir, un fauteuil académique.
D’autres ont moins de titres encore, mais ils assiégent les tribunes académiques pour que leurs noms soient répétés par les journaux scientifiques ; ils viennent lire, d’un air magistral, des mémoires sur l’action thérapeutique du mouron ou de l’escargot, ou sur l’analyse chimique de la sueur du hanneton. Aussitôt qu’une découverte surgit à l’horizon scientifique, ils en réclament la priorité, ils crient au plagiat, se lamentent et font tant de bruit autour d’eux, que le véritable auteur, intimidé, est presque disposé à leur abandonner la moitié de la découverte pour sauver le reste. Ajoutez à cela que ce candidat est le très-humble serviteur des gros bonnets et de tout individu ayant un pouvoir quelconque ; il flatte leurs rancunes et frappe sur plus faible que lui avec un courage indomptable. Il se dédommage de cette pénible contrainte en disant tout bas pis que pendre de ses nobles suzerains, quand ils tournent le dos, et en leur jouant, sous le masque prudent de l’anonyme, tous les mauvais tours qu’il peut machiner sans trop s’exposer. Quand le maître se retourne, ils essuient humblement avec leur mouchoir la boue qui macule ses bottes, pour ne point être trop salis par le coup de pied qu’on leur administre souvent dans un moment d’humeur, mais qu’ils reçoivent toujours en souriant et dans la pose gracieuse du gladiateur romain qui tombait dans le cirque. Leur flair est plus fin que celui du corbeau, ils sentent la mort d’un académicien six mois à l’avance.
Aussitôt qu’une succession est ouverte, ils se précipitent, se bousculent, se déchirent entre eux, se prennent réciproquement au collet pour se barrer la route. Dans cette ardente poursuite, dans cette curée délectable d’une place académique, ceux qui ont le moins de titres ont les meilleures jambes et les meilleurs coudes ; il faut bien que par leur ardeur ils compensent ce qui leur manque du côté du fond. Ils savent à propos donner des poignées de main au portier, saluer profondément le garçon de bureau, qu’ils appellent : mon cher monsieur, et inviter les huissiers à dîner. Ils possèdent au suprême degré le talent de se glisser dans les familles académiques, et trouvent le moyen de séduire jusqu’au chien de la maison.
Il en est un qui a sollicité la protection du titulaire lui-même pendant sa dernière maladie.
Un autre s’est glissé au chevet d’un académicien moribond, s’est fait son infirmier, a préparé ses tisanes, ses cataplasmes et son bassin jusqu’au dernier moment, puis s’est gravement présenté pour le remplacer comme son élève unique et chéri, comme le seul héritier de ses doctrines et le seul dépositaire de ses secrets scientifiques.
Un autre — leur maître à tous — choisit le moment propice pour imaginer une grande découverte qui stupéfia, étourdit, bouleversa les savants et les tint le nez en l’air le temps qu’il fît ses petites affaires. On reconnut bientôt que cette grande découverte était une mystification aussi complète que celle de la découverte des hommes dans la lune, mais le tour était joué et l’inventeur, membre de l’Institut.
Voilà comme on parvient, un peu crotté peut-être, mais pas plus que le cheval vainqueur d’un steeple-chase ; on en a jusqu’aux oreilles, pas davantage. Le candidat qui a de pareilles ressources dans l’esprit peut arriver à tout, et il n’est pas nécessaire de regarder à travers le grand télescope de l’Observatoire, pour en reconnaître qui sont perchés sur les plus hautes places scientifiques, où ils gloussent et font la roue de manière à faire illusion au vulgaire qui les regarde d’en bas. Les médiocrités de cette catégorie parviennent ordinairement avec moins d’éclat, mais cependant le plus grand nombre arrive, et finit par former, dans les académies, une minorité imposante.
La première catégorie se compose de vrais savants, modestes ou non, intrigants ou non, ayant des titres sérieux, et qui, généralement, finissent par obtenir le fauteuil. Évidemment, les titres ne sont pas égaux, ni les chances non plus ; si le candidat enfourche l’intrigue, il arrive plus vite, car, malheureusement, le savant modeste qui persisterait à rester dans son coin serait bientôt oublié. En ce bas monde, un peu d’intrigue ne nuit pas, on peut même dire qu’un peu n’est pas toujours assez. Il faut avoir à un haut degré la conscience de sa force pour attacher son mouchoir à un fauteuil académique, comme on marque sa place au parterre d’un théâtre, et pour dire : un jour je m’assiérai là, je ne sais pas quand, mais enfin, c’est ma place ; il est possible que j’en sois séparé par l’épaisseur de trois ou quatre nullités ; j’attends mon heure avec confiance.
Quelquefois, l’heure qui sonne est celle de l’éternité, et le savant meurt sans être immortel.
VI
Les greffes animales. M. Maisonneuve.
Variole et Vaccine.
La question des greffes animales, c’est-à-dire la soudure d’une partie détachée d’un être vivant, transplantée sur une autre, a fourni à M. Bert le sujet d’une intéressante communication à l’Institut.
Les expériences de l’auteur ont été pratiquées sur des rats. Il est bien juste que ce rongeur, dont la vocation semble d’être exclusivement désagréable à l’humanité, contribue, dans les limites de ses moyens, aux progrès de la science.
La queue d’un rat coupée et dépouillée vers son extrémité divisée, dans une étendue de quelques centimètres, est introduite, au moyen d’une incision, sous la peau d’un autre rat. La soudure ne tarde pas à être si complète, et la continuité du tissu tellement parfaite, qu’une injection poussée post mortem, dans les gros vaisseaux du sujet de l’expérience, pénètre dans cette queue accessoire, devenue un appendice vivant.
Dans un cas, ce n’est que soixante-douze heures après la section, que la réunion a été tentée et avec succès. C’est pour moi le fait le plus important de ces expériences qui ont été variées dans les conditions les plus diverses ; il prouve que la queue d’un rat, séparée de son propriétaire, peut conserver pendant soixante-douze heures la vie à l’état latent. Car rien ne peut ranimer le foyer vital entièrement éteint dans une région de l’organisme, et la vie est nécessaire pour que la soudure s’opère entre les parties rapprochées.
Il y a quelques années, Brinon, ex-zouave, et ancien prosecteur du professeur Grat…, ayant beaucoup étudié, en Afrique, le rat au point de vue comestible et comme animal d’agrément, confectionna une nouvelle tribu de ces rongeurs en leur soudant, par le même procédé, quelques centimètres de la queue au bout du museau. Il baptisa du nom de rats à trompes du Sahara ces hybrides de la nature et de l’art. Un très-savant membre de la Société d’acclimatation, qui vit encore, en acheta une paire trois cents francs, avec la louable intention de propager en France cette intéressante espèce, comme si nous manquions de rongeurs !
Ces estimables acclimateurs ne reculent devant aucuns sacrifices pour doter nos régions d’animaux utiles. Tout leur fait espérer que, dans un avenir prochain, ils pourront acclimater parmi nous le requin et le serpent boa.
Le client du zouave choyait ses rats à trompe et les montrait avec un orgueil bien légitime à ses collègues humiliés.
Mais, hélas ! dès la première génération, il s’aperçut que ses pensionnaires avaient été victimes, et lui aussi, d’une opération… commerciale. Les petits n’avaient pas besoin de cornac ; ils étaient dépourvus de trompe. Le savant n’est pas encore consolé des cruelles plaisanteries que lui a attirées cette tromperie.
Les expériences de Bert se rattachent à ce grand fait physiologique : que lorsque la mort frappe un être, elle n’atteint pas du même coup toutes les parties de l’organisme. Certains organes donnent pendant quelque temps encore des signes spontanés et manifestes de vitalité.
En Angleterre, Clark, ayant ouvert la poitrine d’un pendu une heure et demie après la mort, constata que l’oreillette droite du cœur se contractait d’une manière rhythmique, quatre-vingts fois par minute ; puis progressivement les pulsations diminuèrent pour ne disparaître complétement qu’au bout de quatre heures quarante-cinq minutes. Chez le lapin, on a vu des phénomènes analogues se continuer jusqu’à la quinzième heure.
L’accouchement posthume peut survenir plusieurs heures après le décès de la mère. Enfin, dans ces dernières années, Ollier a démontré que le périoste pouvait conserver, pendant au moins vingt-quatre heures, ses propriétés vitales.
Les expériences d’Ollier ont un intérêt d’autant plus grand, qu’elles se rattachent à des faits extrêmement importants en chirurgie.
Le périoste est une membrane fibreuse, appliquée immédiatement sur les os, qu’elle enveloppe en leur fournissant leurs éléments d’accroissement et de nutrition. C’est cette membrane qu’on enlève si facilement par le raclage de la surface osseuse des viandes alimentaires. Lorsqu’une maladie ou un accident détruisent le périoste sur un point, la partie correspondante de l’os se nécrose et doit être éliminée.
Ollier emprunte un lambeau de périoste à un sujet mort depuis vingt-quatre heures, et le greffe dans les tissus d’un animal vivant. Si on sacrifie ce dernier au bout de quelques mois, on trouve un produit osseux qui a été sécrété par ce lambeau de périoste.
Les chirurgiens ont utilisé les propriétés vitales si énergiques de la membrane périostique : et c’est là le côté pratique et important de la question.
L’os meurt quand il est privé de son périoste, mais aussi le périoste conservé, sécrète un os nouveau à la place de celui que l’opération a fait disparaître.
Le plus remarquable résultat que je connaisse en ce genre, est dû à M. Maisonneuve.
Un malade était atteint d’une suppuration incoercible du tibia ; l’amputation semblait être la seule chance de salut. L’habile chirurgien enleva cet os énorme presque en totalité, en prenant soin de disséquer et de conserver le périoste. Au bout d’un traitement naturellement fort long, un nouveau tibia a été sécrété par la membrure périostique.
Le malade, s’il était ambitieux, pourrait, comme vous ou moi, solliciter une place de facteur rural. Seulement il aurait cet avantage sur ses compétiteurs, de pouvoir montrer trois tibias, l’un dans sa poche, et les deux autres à ses jambes. M. Maisonneuve a présenté ces trois tibias à l’Institut, car c’est un de ces succès qu’on n’enferme pas dans une cave. Il a pratiqué la même opération, et avec le même bonheur, chez une jeune femme à laquelle il a enlevé entièrement la mâchoire inférieure.
Ce sont là des tours de force chirurgicaux très-réussis, mais il faut les envisager surtout par leur côté artistique. Car, avec de pareils délabrements, on ne peut pas exiger que tous les malades donnent de leurs nouvelles au bout d’un mois.
M. Maisonneuve est le zouave de la chirurgie parisienne ; pour lui, il n’est guère d’opération impossible ; son bistouri s’appelle Gusman, il ne connaît pas d’obstacle, et quelque jour son interne lui demandera :
— Monsieur, quelle est la moitié du malade qu’il faut reporter dans son lit ?
A l’exception des armes à feu, tous les moyens de destruction sont devenus ses humbles tributaires, il n’a pas encore fait jouer la mine pour faire sauter les grosses tumeurs, mais il est jeune encore, et l’avenir est à lui.
Ces terribles duels avec la maladie sont palpitants d’intérêt, mais il est bon que l’opéré assiste à la fin de l’opération, pour n’en pas dégoûter les autres.
De taille médiocre et carré sur sa base, le chirurgien de l’Hôtel-Dieu a la main adroite et le poignet solide ; son front est haut, ses cheveux longs, il tire sa caractéristique d’un nez retroussé, planté à pic au milieu d’une face large et encadrée d’un collier de barbe, ce qui lui donne une physionomie un peu cosaque. Actif, chercheur inventif, il a imaginé tout un arsenal d’instruments, parfois ingénieux, toujours terribles. Il pourrait sous leur protection traverser même l’Italie, et je conseillerais aux brigands qui animent le paysage de ce charmant pays, d’attaquer plutôt les soldats du pape que de se frotter à lui.
M. Maisonneuve a une très-belle clientèle, mais ses confrères prétendent qu’il brûle beaucoup trop le pavé.