BIBLIOTHECA
AMERICANA

COLLECTION D’OUVRAGES
INEDITS OU RARES
SUR
L’AMÉRIQUE.

LEIPZIG & PARIS,
LIBRAIRIE A. FRANCK
ALBERT L. HEROLD.

1864.

VOYAGE
DANS LE
NORD DU BRÉSIL
FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614

PAR LE
PÈRE YVES D’ÉVREUX.

PUBLIÉ D’APRÈS L’EXEMPLAIRE UNIQUE CONSERVÉ A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE DE PARIS.

AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES
PAR
M. FERDINAND DENIS,
conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève.

LEIPZIG & PARIS,
LIBRAIRIE A. FRANCK
ALBERT L. HEROLD.

1864.

Le P. Yves d’Evreux
et les premières missions du Maranham.

Au temps de Louis XIII, le magnifique couvent des capucins de la rue St. Honoré comptait parmi ses moines deux religieux portant le même nom : Le P. Yves de Paris et le P. Yves d’Evreux. Le premier, ancien avocat, beau diseur, ardent à la dispute, imbu des idées de son siècle jouissait par la ville d’une haute réputation ; et les biographies modernes constatent encore son éclat effacé ; le second, ami secret de l’étude, plus ami de l’humanité, esprit observateur, âme passionnée pour les beautés de la nature, prêt à marcher où l’appelait son zèle, mais ne faisant nul cas de la curiosité que pouvait exciter sa personne, fut complétement oublié et oublié de telle sorte, que malgré un mérite reconnu deux cent cinquante ans ont passé sur son humble tombe sans qu’une voix amie ait appelé l’attention sur lui.

Pour qu’il fût fait mention de ce moine obscur, il a fallu deux choses, sur lesquelles on ne devait pas compter au temps où il vivait ; la transformation en un puissant Empire des déserts qu’il avait parcourus ; et l’amour passionné de certains vieux livres, qu’on réhabilite avec raison, parce que seuls, ils retracent des faits sans la connaissance desquels, la civilisation, croissante de certains pays, marcherait dans l’ignorance de ses origines.

Le grand couvent de Paris, renfermait alors bien des hommes condamnés à un injuste oubli. Fondé en 1575, par Catherine de Médicis[1], il avait acquis en peu de temps une renommée de science théologique, de zèle charitable dans les épidémies et d’abnégation, qu’il conserva à peu près intacte durant tout le dix-septième siècle. C’était là que le parti favorable aux religieux cloîtrés recrutait les esprits actifs qu’il opposait à l’évêque de Belley. C’était sur ces vastes terrains, possédés naguère par la maison de la Trémouille que s’élevait cette immense officine, bien connue du corps médical de Paris, où les habitués de la cour, aussi bien que les plus humbles bourgeois, venaient se munir de médicaments difficiles à se procurer autre part, ou qu’on préparait avec une incurie étrange dans les autres quartiers de l’immense cité[2]. Mais disons-le promptement ce n’était pas la science incontestée alors de ces religieux, ni les résultats positifs de leur administration soigneuse, ni même les bienfaits journaliers, par lesquels ils se rendaient utiles aux classes nécessiteuses, qui leur valaient le crédit universel dont ils jouissaient dans Paris, ils le devaient surtout aux conversions éclatantes, dont le grand monastère de la rue St. Honoré avait été tout récemment le théâtre. C’était dans ce couvent, qu’un des plus grands seigneurs du dernier règne, le comte du Bouchage, plus connu sous le nom du P. Ange de Joyeuse, était venu renoncer au faste de la cour, et s’était démis volontairement de ses charges militaires, pour vivre dans la plus étroite pauvreté. C’était dans ce sombre asile qu’un des rejetons les plus illustres de la famille de Pembroke, avait abjuré le Calvinisme et, renonçant à la plus brillante existence, avait accepté les humbles fonctions qui dès la première année du siècle, il est vrai, s’étaient échangées pour lui contre les dignités de l’ordre, et l’avaient mis à même de poursuivre sans relâche, la mission qu’il s’était volontairement imposée.

[1] L’ordonnance qui constitue définitivement le monastère est du 28 novembre. Ce lieu de retraite avait été concédé l’année précédente par Catherine de Médicis, à des capucins venus d’Italie : la donation fut confirmée par Henri III le 24 septembre 1574. Voy. Boverio, Annali di Frati minori.

[2] Le Mercure Galant renferme une vue très curieuse de la vaste apothicairerie de ce couvent.

Il nous serait facile de multiplier ici les noms célèbres, et d’étonner peut-être, en mettant en relief ceux qu’on a si complétement oubliés ; pour être bref, nous nous maintiendrons strictement dans notre sujet[3].

[3] Dès l’année 1617, on ne comptait pas moins de 655 religieux dans les deux custodes de Paris et de Rouen, il y avait parmi eux 209 clercs. Vers 1685, il y avait en France 5681 capucins.

Le P. Yves d’Evreux et le P. Yves de Paris apparurent comme nous l’avons dit, à peu près vers la même époque ; mais la renommée toujours croissante de l’un, éclipsa complétement le souvenir bien fugitif que l’autre avait laissé et de bons esprits ont pu même un moment les confondre. Ils eurent cependant, il faut le répéter, une destinée bien différente. Yves d’Evreux, nous l’avons dit, s’éloignait en général du bruit politique, et ne se mêlait aux luttes du siècle que pour soulever quelque point de doctrine religieuse ; le second, infiniment plus jeune dans l’ordre que son homonyme, toujours prêt à prendre part aux combats que les ordres réguliers soutenaient parfois contre le pouvoir ecclésiastique, s’était acquis par cela même une immense renommée, dont se glorifiait le monastère. On le regardait comme un éloquent orateur et comme l’un des hommes les plus diserts de son temps. L’hyperbole de l’éloge monastique, va même jusqu’à le considérer comme la tête la plus forte qu’eut encore produite son ordre. Ce fut donc lui qui occupa uniquement ses supérieurs, lui dont les livres multiples, écrits surtout en latin, furent opposés victorieusement aux écrits violents lancés contre les ordres mendiants. Il avait gardé de son ancien état d’avocat, la faconde embrouillée de l’époque, il se mêlait en outre d’astrologie judiciaire, on lui attribuait en un mot le fatum mundi, livre absurde, mais qui pendant un temps s’était emparé des esprits. Déclaré à l’unanimité l’oracle de son couvent, on n’eut pas même un moment l’idée de joindre dans un commun souvenir, un religieux qui s’appelait comme lui et qui ne savait que faire le sacrifice de son existence, pour amener quelques âmes à Dieu ! Qu’eût fait notre humble amant de la nature, devant ce personnage glorieux, devant ce phénix des théologiens français, comme on se plaît à le nommer[4] ?

[4] Nous n’inventons rien : l’un de ses plus ardents admirateurs, capucin comme lui, il est vrai, parle de sa personne en ces termes : Tantarum segete scientiarum, factus est dives ut Galliae Phoenix hac nostra aetate communiter sit appelatus. Voy. le vaste répertoire de Denis de Gênes. Bibliotheca scriptorum ordinis minorum Sancti Francisci capucinorum. Wadding, plus modéré, se contente d’appeler Yves de Paris egregius concinnator, insignis Capuccinus. L’auteur anonyme des éloges mss. des capucins de la ville de Paris, met moins de bornes à son enthousiasme : « La nature a semblé vouloir s’épuiser pour donner à ce grand personnage tout ce qu’elle pouvait lui donner avec abondance de grandeur de plus rare et de plus surprenant ! » Né en 1590, Yves de Paris prit l’habit religieux le 27 septembre 1620, six ans après le retour d’Yves d’Evreux revenant malade du Brésil : il mourut le 14 octobre 1678. Ce religieux a fait imprimer 28 ouvrages, dont nous reproduirons ici les titres principaux en suivant l’ordre chronologique de leur publication : Les heureux succès de la piété ou les triomphes de la vie religieuse sur le monde et l’hérésie, 4me édit. Paris, 1634, 2 vol. in-12. — De l’indifférence, 2me édit. Paris, 1640, in-8. — La théologie naturelle. Paris, 1640-1643, 4 T. in-4. — Astrologiae novae methodus et fatum universi observatum, a Franc Allaco Arabe christiano. Paris, 1654. C’est ce livre, que le hardi et crédule capucin craignit cependant de publier sous son nom et qu’on désignait sous le nom de Fatum mundi. — Jus naturale rebus creatis a Deo constitutum, etc. etc. Parisiis, 1658, in-fol. — Le Fatum mundi fut réimprimé en 1658, et l’année d’après parut l’ouvrage suivant : Dissertatio de libro praecedenti ad amplissimos viros senatus Britanniae Armoricae. Parisiis, 1659, in-fol. — Digestum sapientiae in quo habetur scientiarum omnium rerum divinarum et humanarum nexus, etc. etc. 1654 — 1659, 3 vols. in-fol., réimp. avec des additions en 1661. — Le Magistrat Chrétien mis en ordre par le P. Yves, son neveu. Paris, 1688, in-12. — Les fausses opinions du monde. Paris, 1688, in-12. etc. etc. — On voit qu’il n’y a nulle analogie d’études entre les deux capucins homonymes. L’un des ouvrages du P. Yves de Paris fut brûlé de la main du bourreau.

Mais qui songe maintenant au P. Yves de Paris ? Qui s’intéresse même aux discussions dont la véhémence excita autour de lui une admiration si vive ? Remettons ici les hommes aussi bien que les faits à la place qu’ils doivent occuper réellement. Yves d’Evreux a su contempler dans sa grandeur primitive une terre exubérante de vie et de jeunesse, deux siècles d’oubli ont passé sur son œuvre et il brille aujourd’hui, jeune, plein de grâce, à côté de Lery, de Fernand Cardim, d’Anchieta, de toutes ces âmes privilégiées, qui unissaient la faculté de l’observation au sentiment exquis des beautés de la nature, et qui ont salué, poètes inconnus, l’aurore d’un grand Empire.

Yves d’Evreux, il le faut dire avec regret, a eu la destinée de presque tous les historiens primitifs du nouveau monde ; sa biographie quelque peu développée reste à faire : malgré les plus minutieuses recherches multipliées en ces derniers temps, au-delà de ce que l’on pourrait supposer, nous connaissons à peine les circonstances les plus importantes de sa vie ; on ne saurait même rien de positif à ce sujet, sans quelques notes glanées çà et là, dans les archives des vieux couvents. Comme son œuvre, son histoire réelle s’est éteinte dans tous les souvenirs. Les écrivains de son ordre pensent en avoir dit assez sur lui, lorsqu’ils ont rappelé qu’il vivait au dix-septième siècle, qu’il fut zélé missionnaire, et qu’il fit un livre, continuation obligée du voyage de son compagnon, le P. Claude : ils oublient même de rappeler qu’il vécut deux ans parmi les indiens, où celui-ci ne fit qu’un séjour de quatre mois.

Selon les inductions qu’on peut tirer d’un livret ms. conservé à la bibliothèque mazarine, opuscule plein de dates précises, consacrées aux capucins du couvent de la rue St. Honoré, notre missionnaire devait être né vers 1577. Son surnom indique bien certainement la ville dont il est originaire, mais nous ne savons pas même le nom qu’il aurait dû porter dans le siècle, comme on disait alors. Sous ce rapport, les amateurs de vieux voyages ont été beaucoup plus favorisés à l’égard de son compagnon le P. Claude, qu’on sait avoir appartenu à une excellente famille d’Abbeville, celle des Foullon[5]. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que les parents du père Yves lui firent faire des études excellentes, et que les professeurs auxquels on le confia ne se contentèrent pas de lui enseigner le latin, mais qu’ils lui apprirent le grec et même l’hébreu et qu’ils surent lui inspirer ce goût littéraire, sans lequel il n’y a pas d’habile écrivain. Ce fut au couvent de Rouen qu’il fit son noviciat ; il y entra le 18 août 1595 ; le doute le plus léger ne saurait exister à ce sujet[6]. Après avoir pris l’habit dans cette maison, il y demeura probablement pendant quelques années et dut prêcher dans la plupart des villes de la haute Normandie. Il est également probable qu’alors il se trouva en rapport d’études et de ministère avec le jeune François de Bourdemare, né comme lui normand, comme lui prédicateur dans sa province et destiné plus tard à lui succéder dans la mission du Maranham[7].

[5] Et non Sylvère, comme l’a dit par mégarde dans la biographie, le vénérable Eyriès. (Voy. à ce sujet M. Prarond, Les hommes utiles de l’Arrondissement d’Abbeville. 1858, in-8.)

[6] Voy. le ms. de la bibliothèque mazarine déjà cité, il porte au titre : Annales des R. P. Capucins de la province de Paris, la mer et la source de toutes celles de ça les monts. No. 2879, pet. in-4.

[7] François de Bourdemare ou Boudemard, né à Rouen, avait quitté la province, où sa famille jouissait du plus grand crédit, pour se faire capucin à Orléans. Il entra comme novice au couvent de cette ville, le 2 octobre 1603, mais il est infiniment probable qu’il revint en Normandie, avant de faire partie du grand couvent de la rue St. Honoré.

Distingué bientôt par ses supérieurs, et portant déjà le titre de prédicateur, qu’on n’accordait qu’aux religieux d’élite, le P. Yves fut désigné pour remplir les fonctions de gardien du couvent de Montfort. Malheureusement, les documents que nous avons sous les yeux et qui constatent ce fait, ne désignent pas d’une autre façon, la ville dans laquelle dut s’écouler la plus grande partie de la jeunesse studieuse de notre bon missionnaire. Il y a en France plus de treize localités portant ce nom, et il ne nous est point possible de dire d’une façon absolue, où notre voyageur s’affermit dans sa carrière religieuse. Dès les premières années du siècle, il change néanmoins de résidence, et nous le retrouvons au grand couvent de la rue St. Honoré, vers le milieu de l’an 1611, à l’époque où le P. Léonard de Paris était encore provincial de l’ordre[8], presque au moment où ce savant religieux allait être nommé par le pape supérieur des missions orientales.

[8] Le P. Léonard, mourut à Paris, âgé de 72 ans, le 4 septembre 1640. Antoine Faure, son père, était conseiller au parlement de Paris. Le livre des éloges historiques, ms. de la bibliothèque impériale, le qualifie « du plus grand homme que la religion des capucins ait jamais eus et aura peut-être jamais. » On le trouve de nouveau provincial de la rue St. Honoré en l’année 1615.

Nous aurons occasion de signaler autre part, le mouvement politique, appliqué aux expéditions maritimes qui se manifesta parmi nous, vers le milieu du XVIme siècle, et qui tenta de faire participer notre commerce aux avantages que l’Espagne et le Portugal s’étaient exclusivement réservés. Cinquante ans plus tard et tout en profitant des avantages acquis par les explorations des Verazano, des Cartier, des Roberval et de tant d’autres navigateurs qui avaient créé pour nous, ce qu’on appelait alors la nouvelle France, on tournait les regards vers les régions plus favorisées où l’on prétendait coloniser ce que l’on appelait avec amour la France équinoxiale. Il y avait eu déjà en 1555, une France Antarctique, qui, si elle n’avait porté ce nom qu’un moment, n’en avait pas moins acquis à nos marins les sympathies chaleureuses et dévouées des peuples indigènes dont les tribus nombreuses se partageaient alors le Brésil. Le mouvement protestant aidait partout à ces conquêtes paisibles, bien qu’il ne dût pas laisser de traces durables dans l’Amérique du sud, les réfugiés comme les missionnaires, soumettaient ces nations barbares[9] dont les deux communions se disputaient la conversion. Sans parler ici de certaines prétentions des Navigateurs Dieppois, qui faisaient remonter leurs explorations premières des côtes du Maranham, à l’année 1524 ; sans mentionner même, les navigations d’Alphonse le Xaintongeois aux bouches de l’Amazone, dès 1542 ; il nous serait facile de prouver que vingt-cinq ans plus tard Henri IV concédait à un brave capitaine de la religion réformée, l’immense étendue de territoire vers lequel Yves d’Evreux devait se diriger, pour y évangéliser les sauvages, au sortir de sa paisible retraite de Montfort. Nous voyons en effet, Daniel de la Tousche, sieur de la Ravardière en possession de ces concessions si vaguement définies grâce à des lettres patentes datées du mois de juillet 1605[10]. Nous acquérons la certitude même que deux ans plus tard, après avoir accompli deux voyages successifs dans le nord du Brésil, la Ravardière avait décidé les Tabajaras et les Tupinambas proprement dits à envoyer une sorte d’ambassade vers le roi très chrétien dans le but de solliciter sa protection contre les envahissements des Portugais. Cette mission indienne avait été sans résultat, mais la Ravardière n’en avait pas moins continué un séjour prolongé parmi ces peuples, et en 1610, ayant fait renouveler les anciennes concessions qui lui avaient été faites cinq ans auparavant, il s’était cru autorisé immédiatement après la mort de Henri IV, à former une association pour la colonisation définitive de ces régions abandonnées[11].

[9] Voy. sur l’expédition protestante du sieur Villegagnon, les Relations circonstanciées de Nicolas Barré, de Jean de Lery et de l’Anonyme, reproduit par Crespin. Il est certain que les Calvinistes avaient établi leur prédominance dans la baie de Rio de Janeiro. On peut leur opposer les nombreux pamphlets auxquels donna lieu le chef de l’entreprise. La réunion de ces pièces satyriques fait partie des riches collections de la bibliothèque de l’Arsenal.

[10] Comme on le verra autre part et lors de la publication de la première partie du voyage, l’ancienne expédition de la Ravardière avait été précédée par celle de Riffault en 1594, et des Vaux, le compagnon de ce dernier, s’était immédiatement mis à la découverte du pays en se mêlant aux Indiens.

[11] Nous croyons devoir reproduire ici le texte de cette concession renouvelée ; le premier texte nous est resté inconnu. « Louis à tous ceulx qui les présentes verront salut. Le feu roy Henry le grand nostre très honoré seigneur et père, que dieu absolve, ayant par ses lettres patentes du mois de juillet 1605, constitué et estably le sieur de la Ravardière de la Touche, son lieutenant général en terre de l’Amérique, depuis la rivière des Amazones jusques à l’île de la Trinité, il auroit faict deux divers voyages aux Indes pour descouvrir les havres et rivières propres pour y aborder et y establir des Collonies, ce qui luy auroit si heureusement succeddé (sic) qu’estant arrivé en ces contrées, il auroit facilement disposé les habitans des isles de Maragnan et terre ferme adjacentes vues par luy, Topinamboux, Tabajares et autres à rechercher nostre protection et se ranger soubz nostre authorité, tant par sa généreuse et sage conduitte et par l’affection et inclination naturelle qui se rencontrent en ces peuples envers la nation françoyse, laquelle ils avoient assez faict cognoistre par l’envoy qu’ils firent de leurs ambassadeurs, qui moururent sytost qu’ils furent arrivez au port de Cancalle, et dont nous aurions encore receu de pareilles asseurances, par les relations qui nous en furent faictes par le sieur de la Ravardière, ce qui nous auroit depuis donné occasion de luy faire expédier nos lettres patentes du mois d’octobre mil six cent dix pour retourner de rechef aux dits pays, continuer ses progrez ainsi qu’il auroit faict et y auroit demeuré deux ans et demy sans trouble, et dix-huit mois tant en guerre qu’en tresve avec les Portugais, etc. etc. » Nous avons réservé à dessein pour la publication prochaine du livre de Claude d’Abbeville dont celui-ci est le complément, tous les détails politiques qui regardent l’expédition ; nous réservons également pour cette partie de la collection les détails biographiques sur les Razilly, sur la Ravardière et sur de Pézieux.

Ce n’avait pas été toutefois aux hommes de son parti religieux, que la Ravardière s’était adressé pour mener à bien cette vaste entreprise, il était au contraire entré sans hésitation en pourparler avec de fervents catholiques dont la loyauté lui était parfaitement connue, l’amiral François de Razilly, l’une des vieilles gloires de la France, et Nicolas de Harlay, l’une de ses sommités financières, étaient devenus ses associés pour l’exploitation de son privilége. Nous ne connaissons pas dans tout le XVIIme siècle de transaction consentie entre catholiques et protestants qui manifestât à un plus haut degré que celle-ci, la probité unie au désintéressement : C’était en réalité, une entreprise digne du concours de ce père Yves d’Evreux ; dont tout nous atteste la droiture et la sincérité.

Le titre de lieutenant du Roy, avait été dévolu sans contestation à Razilly ; celui-ci s’était réservé en même temps toute liberté d’action, et n’avait pas cessé de faire prévaloir les prérogatives de la communion qu’il professait. Partout où il se présenterait sur ces plages, la croix allait être plantée solennellement. Des missionnaires catholiques devait être emmenés d’Europe pour prêcher la foi aux Indiens. Ces conventions reçurent en effet une exécution si ponctuelle, qu’on ne trouve pas un seul passage, soit dans Claude d’Abbeville, soit dans Yves d’Evreux, qui laisse soupçonner, le moindre dissentiment se manifestant parmi les chefs de l’expédition.

Fort du crédit dont il jouissait depuis longtemps à la cour, aidé d’ailleurs par les secours pécuniaires, d’une importance réelle, qu’il avait tirés de son association avec Nicolas de Harlay, seigneur de Sancy, baron de Molle et de Gros bois, l’amiral de Razilly était parvenu rapidement au but qu’il s’était proposé, en intéressant la Régente au succès d’une entreprise, approuvée d’ailleurs précédemment par Henri IV. Sur sa demande, Marie de Médicis écrivit au P. Léonard, qui gouvernait alors le grand couvent des capucins de la rue St. Honoré, et lui demanda en réclamant ses prières, quatre religieux, destinés à fonder un couvent de l’ordre dans l’île de Maragnan. Il faut bien le dire, le nord du Brésil, qui offre aujourd’hui toutes les ressources de la civilisation, apparaissait alors, même aux plus doctes de l’université de Paris, comme une région vouée à toutes les horreurs de la vie sauvage, et dont les cosmographes, quand ils s’en occupaient, exagéraient à dessein la barbarie, laissant d’ailleurs à l’imagination le champ complétement libre, et ne marquant aucune délimitation exacte, sur ces cartes informes, où Raleigh se plaisait naguère à évoquer tous les monstres du monde antique.

Il n’y eut cependant pas un seul moment d’hésitation parmi ces religieux, lorsque le provincial eut fait lecture de la missive royale à l’heure où ils se trouvaient tous rassemblés dans le vaste réfectoire du monastère : quarante d’entre eux voulurent être choisis pour faire partie de cette périlleuse entreprise, et les documents officiels que nous avons sous les yeux, nous font connaître même l’espèce d’enthousiasme qui s’empara du couvent tout entier quand on connut la teneur du message des Tuileries. La plupart des pères du couvent s’offrirent dans un élan spontané pour desservir la mission nouvelle : le zèle des plus ardents dut être réprimé et le P. Léonard, d’accord avec le définiteur de l’ordre déclara aussitôt, qu’on se maintiendrait strictement dans le choix des quatre religieux demandés.

Voici la liste de ces noms, dans l’ordre qu’ils devaient garder entre eux, et les rares historiens qui les mentionnent, se seraient évité quelques erreurs, si comme nous, ils avaient consulté les archives du couvent :

Le très vénérable père Yves d’Evreux, supérieur[12].

[12] On peut lire tout au long la lettre d’Obédience qui fut accordée au P. Yves dans la Chronologie historique des Capucins de la ville de Paris, p. 193, elle est en date du 27 août 1611, et commence ainsi : « Venerando in Christo Patri Yvoni Ebroiensi predicatori ordinis fratrum minorum Sancti Francisci Capucinorum, frater Leonardus parisiensis ejusdem ordinis in Provincia parisiensi licet immeritus salutem in domino, in eo qui est nostra salus. »

Le T. V. Claude d’Abbeville.

Le T. V. P. Arcène (sic) de Paris.

Le T. V. Ambroise d’Amiens.

Les religieux choisis parmi leurs frères, s’étaient prosternés à genoux devant le P. Léonard, pour le remercier humblement de l’honneur auquel ils se trouvaient appelés ; il leur fut annoncé que le voyage serait prochain : Dès l’heure même ils étaient prêts.

Il n’y a nul doute, on le voit, sur la qualité du religieux auquel devait être confiée la direction des missions du Maranham. On a donc quelque peine à comprendre, pourquoi l’ancien gouverneur de la province, Berredo, qui fait autorité au Brésil, accorde le titre de supérieur à Claude d’Abbeville, dont la nomination dans le mouvement hiérarchique suit seulement celle du digne missionnaire appelé à diriger ses travaux. Il fallait certainement que le P. Yves eût acquis déjà dans l’ordre une renommée incontestable, pour qu’on le préférât aux trois religieux qui venaient de lui être adjoints. Tous trois ils étaient prêtres ; comme lui, ils ont donné la preuve qu’ils possédaient une instruction solide, et le troisième d’entre eux, déjà fort avancé dans sa carrière, avait été à diverses reprises revêtu de certains emplois honorables qui attestaient la considération dont il jouissait auprès de ses supérieurs. Le P. Ambroise s’était d’ailleurs voué avec ardeur à toutes les œuvres de charité, durant les années calamiteuses qui avaient pesé sur la fin du siècle, et sa bonté active était si connue, ses prédications ferventes étaient si bien accueillies par le peuple, qu’on l’avait surnommé l’Apôtre de la France[13].

[13] Ses restes reposent au Brésil ; ce fut le seul des quatre missionnaires qui ne revit pas l’Europe. Le P. Ambroise d’Amiens avait fait d’excellentes études, et avait même brillé en Sorbonne ; il allait prendre sa licence, pour se vouer à la magistrature ou simplement au barreau, lorsqu’il se décida en 1575 à entrer chez les Capucins ; c’était un des premiers frères qui eussent habité le couvent de la rue St. Honoré et il y avait rempli à diverses reprises l’office de gardien. Il faut placer entre les années 1584 et 1586, l’époque des courageux dévouements, où il brava les horreurs de la contagion pour secourir la population parisienne, qui lui décerna le surnom sous lequel on le connaissait. L’âge déjà avancé auquel il était parvenu aurait dû le faire exclure du voyage, à l’issue duquel il succomba, mais il est certain qu’on ne put résister à ses instances et qu’il mit tout en œuvre pour faire partie de la mission : il s’y rendit du reste d’une grande utilité. Voy. le ms. de la bibl. imp. intitulé : Eloges historiques de tous les grands hommes et de touts les illustres religieux de la province de Paris, fonds St. Honoré.

Les lettres d’Obédience délivrées au P. Yves d’Evreux par ses supérieurs sont datées du 12 août 1611, et lui ordonnent d’aller s’embarquer à Cancale, où il sera reçu à bord du vaisseau amiral commandé par le lieutenant du roi Razilly.

Le récit détaillé de la longue navigation qui devait conduire les missionnaires au Brésil, la séparation forcée de la flottille, les péripéties de ce voyage, qui dura près de cinq mois, et qui s’effectue aujourd’hui à jour fixe en moins de 25 jours ; tout cela a été dit en termes précis et excellents par Claude d’Abbeville, dans la première partie de la narration et nous ne saurions le répéter ici. Ce que nous pouvons affirmer c’est que le P. Yves n’eut pas seulement à supporter les désagréments d’un voyage maritime, dont nous ne saurions guère nous représenter maintenant les difficultés, mais qu’aux soucis d’une installation déplorable, vinrent se joindre encore bien des fatigues imprévues et, une fois à terre, bien des douleurs poignantes ; telles que celles que lui fit ressentir par exemple, la mort du digne P. Ambroise, puis les vives attaques d’une maladie, qui se renouvela jusqu’à son départ, et auxquelles il faillit succomber. Tout cela a été raconté, simplement, dignement, par le zélé missionnaire beaucoup mieux que nous ne saurions le faire ici.

Ce qu’il ne dit pas, le pauvre moine dont l’exquise sensibilité et la résignation touchante se montrent en tant d’occasions, c’est le chagrin qu’il dut ressentir, quand il vit que le courage imprévoyant de M. de Pézieux, n’avait eu pour résultat que la mort déplorable de cet ami, sans que la vaillance de M. de la Ravardière en pût tirer nul avantage pour le maintien de la colonie ; ce qu’il n’a pu nous raconter, c’est sa déchéance des fonctions de supérieur de la mission, qu’il dut apprendre avant même le triomphe des armes de Jeronymo de Albuquerque et l’expulsion définitive des Français. Pour expliquer cette circonstance dont le digne religieux ne fait nulle mention, il est indispensable de dire ici un mot de la situation administrative, dans laquelle se trouvait le grand couvent de la rue St. Honoré.

En 1614, le père Léonard, si renommé parmi ses frères, avait cessé d’être provincial et ne devait être promu de nouveau à ces hautes fonctions qu’à la fin de l’année 1615. C’était le très vénérable Honoré de Champigny qui l’avait remplacé[14] ; et l’on vante à bon droit les améliorations de toute nature, l’activité surtout dans la distribution des secours charitables, qui s’était introduite sous son gouvernement intérieur.

[14] Le P. Honoré de Champigny mourut en odeur de sainteté dans le courant de 1621.

A cette époque, un religieux étranger, originaire de l’Ecosse, et appartenant à une grande famille, fixait sur lui les regards de ses frères et l’on peut dire aussi ceux de la cour de France, le P. Archange de Pembroke, avait remplacé en quelque sorte le P. Ange de Joyeuse. Nommé provincial en 1609, et n’ayant pas cessé depuis ce temps de remplir des emplois importants, le capucin écossais avait été nommé après le départ du P. Yves, directeur des missions, dans les Indes orientales et occidentales. Les raisons qui firent abandonner plus tard l’expédition du Maranham se taisaient alors ou pour mieux dire n’existaient pas ; Archange de Pembroke résolut de se rendre lui-même au Brésil et de donner une impulsion considérable à la petite mission emmenée quelques mois auparavant par François de Razilly. Pour cela, il fit choix de onze religieux, sur le zèle desquels il devait compter, mais dont les noms sont restés dans l’oubli, et parmi lesquels se trouvait un historien, aujourd’hui complétement perdu, dont il nous a été impossible de retrouver la Relation malgré les recherches les plus persévérantes continuées durant plusieurs mois à Paris, à Rouen et à Madrid[15].

[15] L’indication de cet ouvrage nous a été conservée par Guibert et ne paraît ensuite dans aucune bibliographie spéciale. Bourdemare publia ses observations sous le titre de Relatio de populis brasiliensibus. Madrid, 1617, in-4. Léon Pinello parle du Fr. J. François de Burdemar (c’est l’orthographe dont il se sert), comme il parle d’Yves d’Evreux, probablement sur ouï-dire. Le livre des éloges affirme qu’il entreprit deux voyages en Amérique et qu’il vint mourir en qualité de forestier dans un couvent de son ordre, en Espagne, un an environ après la publication de son livre. Nous supposons que l’expression dont se sert ici le biographe est purement et simplement la francisation du mot espagnol forastero, étranger.

Le P. François de Bourdemare était du nombre de ces gentilshommes opulents, qui après avoir joui de toutes les superfluités de la fortune, éteignaient tout-à-coup dans un cloître ce que l’on appelait l’orgueil du siècle et les souvenirs mondains ; veuf depuis quelques années, il avait abandonné ses richesses territoriales à son fils et il était venu ensevelir sa vie dans les monastères d’Orléans et de Rouen, d’où il était passé au couvent de la rue St. Honoré de Paris ; là il donnait, dit-on, des preuves journalières d’une humilité qui dépassait de beaucoup à coup sûr, ce que l’on exigeait des membres de la communauté. Gentilhomme renommé naguère par son élégance, à cette époque de faste qui précéda le faste de Louis XIV, il ne portait plus que des vêtements rapiécés, il ajoutait encore par son abandon à la pauvreté de l’habit de capucin. Compléter le martyre, se vouer à la conversion des sauvages lui sembla la chose la plus naturelle et la plus enviable à la fois ; cet homme dont la société avait été si recherchée, et dont l’instruction était si solide qu’il pouvait écrire un long ouvrage en latin, regarda comme un bienfait des définiteurs de l’ordre d’être envoyé dans une contrée à peu près déserte, où manquaient toutes les ressources de la vie ; lui et Archange de Pembroke, dont la vie avait été plus brillante encore que la sienne s’embarquèrent le 28 mars 1614 avec dix autres moines, à bord du navire où commandait le brave de Pratz qui emmenait sur son navire 300 nouveaux colons et qui portait des secours à la Ravardière, dont on prévoyait sans doute à Paris, la situation difficile.

Comblés des dons de ces seigneurs de la cour de Louis XIII, avec lesquels ils se trouvaient naguère en relations journalières, charmés surtout de transmettre à l’humble couvent du Maranham, les beaux ornements auxquels la duchesse de Guise avait travaillé de ses propres mains, ils partirent au Hâvre, et l’on peut dire que pour l’époque leur traversée fut une sorte de phénomène, ils ne mirent que deux mois et 15 jours pour parvenir à la côte nord du Brésil, mais une fois entrés dans la baie de Guaxanduba, ils apprirent en quel état déplorable se trouvaient alors les affaires de la France dans ces contrées. Les missionnaires n’ignoraient point que leur institution les mettait pour ainsi dire à l’abri de ces revirements politiques, que le reste de l’expédition pouvait redouter (on ne pouvait les faire prisonniers par exemple) ; ils se rendirent en pompe au couvent de St. Louis, ils y portèrent les présents de la duchesse de Guise, mais ils n’y trouvèrent plus qu’un seul religieux, le P. Arsène de Paris[16], et encore était-il accablé de maladies. Plus malade que son unique compagnon, sachant sans doute qu’il était remplacé dans son ministère, comme supérieur du monastère naissant, Yves d’Evreux s’était embarqué très probablement à bord d’un des navires qui avait accompagné l’escadre ; les documents que nous avons sous les yeux disent qu’en ce moment, il se trouvait réduit à l’inaction par une complète paralysie, suite probable des fatigues auxquelles l’avaient contraint ses travaux journaliers dans le fort.

[16] Le P. Arsène de Paris, ne tarda pas lui-même à quitter le Brésil, mais son zèle pour les missions n’était point diminué, par la triste issue des affaires du Maranham ; il passa au Canada, et prêcha les Hurons, après avoir converti les Tupinambas. Il fut même supérieur des missions de l’Amérique du Nord durant cinq ans ; il vint mourir dans le grand couvent de Paris le 20 juin 1645, il comptait 46 ans de religion. Il est infiniment probable qu’il eut pour successeur en Amérique le P. Ange de Luynes gardien de Noyon, que nous voyons commissaire et supérieur des missions du Canada en 1646.

Pour expliquer l’invasion lente mais continue de cette triste maladie, il suffit de se représenter d’ailleurs ce qu’était en réalité à ce moment la ville naissante de San Luiz. Bien que cette riante capitale soit considérée aujourd’hui à bon droit comme une des villes les plus salubres de l’Empire Brésilien, elle surgissait à peine alors du sein des forêts ; les miasmes délétères qui s’échappent toujours des lieux récemment défrichés, l’absence absolue de certains médicaments énergiques au moyen desquels on combat aujourd’hui victorieusement les influences paludéennes, tout concourt à expliquer, comment le P. Yves d’Evreux ne put attendre l’issue de la guerre commencée et dans quelle nécessité il se vit de regagner l’Europe, pour ne pas devenir le fardeau de la mission, après en avoir été l’agent le plus actif et le soutien le plus dévoué.

Rien ne nous a été raconté de la façon dont s’opéra son voyage, et nous ne savons pas même s’il se rendit à Paris, ou bien s’il alla demander un asile dans sa ville natale, au couvent de capucins[17], que l’ordre y avait fondé quelques mois seulement après son départ. Les archives de la ville d’Evreux, se taisent absolument sur ce point et ne contiennent rien, qui ait trait à la mission brésilienne ; il faut désormais attendre d’un hazard imprévu, des documents biographiques dont on ne peut pas même soupçonner l’existence.

[17] Le couvent des capucins de la ville d’Evreux ne fut érigé qu’en l’année 1612 « à l’extrémité d’un faubourg de la ville du côté du midy, en partie par les soins et par la libéralité de Jean le Jau, alors grand pénitencier et vicaire général du diocèse. » Voy. Histoire civile et ecclésiastique du comté d’Evreux, p. 365. M. l’abbé Lebeurier, dont on connaît les lumières et le zèle archéologique, a bien voulu faire toutes les recherches nécessaires sur le point qui nous occupe ici, elles ont été complétement infructueuses.

L’historique de la seconde mission des capucins français au Maranham, complétement ignorée de Berredo et des autres écrivains portugais, ne nous laisse pas dans la même incertitude au sujet des missionnaires qui succédèrent à Yves d’Evreux et à ses compagnons[18]. Nous savons qu’arrivés dès le 15 juin devant la ville naissante, ils chantaient le Te Deum le 22 du même mois, dans le couvent rustique qu’avaient commencé à édifier leurs prédécesseurs ; mais nous n’ignorons pas, non plus, qu’ils prévoyaient dès lors, la ruine de la mission.

[18] Le ms. que nous avons sous les yeux et qui rend compte sommairement du voyage d’Archange de Pembroke ne laisse pas voir assez clairement le nom de la localité qui reçut les missionnaires, pour que nous essayions de le reproduire, nous transcrivons néanmoins le récit du débarquement : « Quelques soldats allèrent à terre et trouvèrent divers obstacles qui ne nous pronostiquèrent rien de bon, c’estoit quelques Portugais et un prestre séculier, qui animoient les Indiens contre les François : il y eut de la batterie et nos soldats apprirent que les Portugais avoient dessein de s’emparer de la côte du Maragnan et y chasser les François, ce qui fit conjecturer à nos pères qu’ils n’y feroient pas grand fruict. » Ms. du fonds des capucins de la maison rue St. Honoré.

Nous ne savons point quels furent les actes du P. Archange, au couvent de St. Louis ; mais il est à peu près certain qu’il n’imita dans son zèle ni le P. Yves d’Evreux, ni le P. Arsène de Paris ; nous voyons même que ses efforts échouèrent parce que la division s’était mise, « parmi les choses de la colonie et que cela s’accrut encore avec l’arrivée des Portugais, qui se rendirent maîtres du pays. » Le pieux biographe dont la narration nous sert ici de guide, admet bien que le nouveau supérieur administra le baptême à 650 Indiens, mais il ajoute que sans doute ces pauvres sauvages ne restèrent pas longtemps fidèles à la religion qu’ils avaient embrassée et qu’ils retournèrent à leur idolâtrie ; « le nombre des chrétiens sincères ne s’élevant pas au-delà de soixante, auxquels il faut joindre une vingtaine d’enfants. » Si l’on retrouvait une vie détaillée de l’aventureux moine écossais que signale le vieil écrivain de l’ordre, en la taxant de fort exagérée, on aurait probablement des renseignements plus détaillés sur sa mission en Amérique. Malheureusement ce livre, s’il existe dans quelque bibliothèque ignorée, est tout aussi rare que celui de François de Bourdemare et nous avons échoué dans les recherches multipliées que nous en avons faites pour en offrir un extrait à nos lecteurs[19].

[19] Forcé de nous renfermer dans un cadre limité, nous ne pouvons donner que sommairement le récit des événements qui amenèrent l’abandon du Maranham par les Français. Tout fut décidé le 21 novembre 1614 après la bataille où périt l’infortuné de Pézieux. Outre le grand mémoire publié au sujet de cette expédition par l’Académie des Sciences de Lisbonne, on trouvera les renseignements les plus étendus sur cette période de l’histoire du Maranham et sur ses missions par les Jésuites dans la vaste et précieuse publication du docteur A. J. de Mello Moraes. Elle est intitulée : Corographia, Historica, Chronologica, Genealogica, nobiliaria e politica do emperio do Brasil. (Voy. le T. 3, publ. en 1860.)

Nous supposons toutefois, que le P. Archange de Pembroke, laissant plusieurs de ses missionnaires dans le couvent des capucins récemment édifié, effectua son retour en France, dès la fin de 1614 et qu’il fut ramené en Europe, par ce capitaine de Pratz, qui conduisait à Paris Gregorio Fragoso le propre neveu de Jeronymo de Albuquerque, chargé lui-même d’une mission diplomatique, qu’on allait discuter contradictoirement à Lisbonne. Rentré dans sa cellule du couvent de la rue St. Honoré, le P. Archange y oublia promptement le Brésil, il se mêla aux affaires politiques de son temps, les dignités de l’ordre vinrent le trouver de nouveau et il vécut dans le grand monastère, jusqu’au moment où Richelieu atteignit à l’apogée de sa puissance[20].

[20] Sa mort est fixée dans les Obituaires de l’ordre, au 29 août 1632 ; c’est-à-dire en l’année où fut célébré le traité de Castelnaudary. Il y avait alors 47 ans qu’il était en religion ; on lui donne toujours la qualification de religieux écossais, mais en réalité il appartenait à une famille galloise.

Les amateurs de vieux voyages, ceux qui scrutent encore avec intérêt les souvenirs épars dont il faudrait composer l’histoire plus glorieuse qu’on ne le suppose de nos colonies, ne s’arrêteront pas à ces détails, ils voudront savoir comment le Maranham échappa aux efforts courageux du brave La Ravardière. L’histoire générale du Brésil, publiée en ces derniers temps par l’exact Adolfo de Varnhagen, leur répondra avec plus de précision encore, que le poète lauréat Southey. C’est là qu’ils pourront voir comment des forces portugaises ayant été expédiées dès le mois d’octobre 1612 pour chasser les Français de leur nouvel établissement, dont la cour de Madrid prenait ombrage, le mois de mai 1613 ne s’était pas tout-à-fait écoulé que Jeronymo de Albuquerque partant du Ceará s’était déjà concerté avec Martim Soares, pour faire réussir l’expédition hérissée de difficultés dont il avait le commandement. Des renforts indispensables venus de Pernambuco sont mis à sa disposition et le 23 août le blocus de l’établissement français est commencé ; le 19 novembre La Ravardière à la tête de deux cents fantassins et de 1500 Indiens attaque résolument ceux qui veulent le déloger de sa ville naissante ; le brave de Pézieux succombe dans une tentative imprudente, pour n’avoir pas exécuté les ordres d’un chef plus expérimenté que lui. Les Portugais prennent à leur tour l’offensive et bientôt, malgré son habileté reconnue et sa valeur brillante, le chef de la nouvelle colonie se voit contraint de négocier un arrangement, qui renvoie devant les cours de Madrid et de Paris les parties belligérantes. Avant d’en venir à cette extrémité, La Ravardière a perdu cent hommes et a vu neuf des siens prisonniers. On peut dire que si sa résistance est celle d’un brave dont la renommée était faite, la conduite de ses rivaux a tout le caractère chevaleresque qu’on déployait alors si souvent dans les combats singuliers. Pourquoi faut-il, qu’après des conventions librement consenties, et quand le 3 novembre 1614, La Ravardière a remis solennellement le fort de San Luiz à Alexandre de Moura, un acte déloyal ternisse cette campagne noblement terminée. La Ravardière, en effet, quitte dès lors le Maranham et suit Alexandre de Moura à Pernambuco, mais c’est bientôt pour être dirigé sur Lisbonne, où il subit au fort de Belem une captivité étroite qui ne dure pas moins de trois ans[21].

[21] D’ordinaire les historiens taisent cette dernière circonstance ; nous ne la voyons même rappelée sommairement et sans commentaires que dans la collection diplomatique (le quadro elementar) du vicomte de Santarem. La lettre autographe, qui constate la captivité de La Ravardière existe à la bibliothèque de la rue de Richelieu, où nous en avons pris connaissance. Elle contraste, il faut le dire, avec ce qui s’était passé un an auparavant, dans le camp de Jeronymo de Albuquerque. Cette lettre écrite d’un style fort modéré est adressée à M. de Puysieux. (Voy. fonds franc. No. 228 — 15, p. 197)

On le voit par cet exposé sommaire, la ville de San Luiz, la capitale florissante d’une des provinces les plus riches du Brésil, est une cité d’origine absolument française ; et la chambre municipale l’a heureusement si bien compris, qu’elle a récemment relevé de leur ruine les modestes édifices qui datent de cette époque : il y a là, à la fois, absence de patriotisme étroit et sentiment de bon goût. Mais revenons au livre charmant, dont nous devons surtout nous occuper, faisons connaître le sort bizarre qui l’attendait en France. Nous évoquerons ensuite avec le bon moine, quelques souvenirs dont peut se colorer la poésie.

Moins malheureux en apparence, que ce Jean de Lery qu’on a si bien caractérisé, en l’appelant le Montaigne des vieux voyageurs[22], Yves d’Evreux n’avait pas vu son manuscrit égaré durant quinze ans, une mésaventure plus complète, plus absolue l’avait frappé. Expédié aux supérieurs de l’ordre, ce livre, qui complétait celui de Claude d’Abbeville fut détruit avant son apparition. Imprimé chez François Huby dans les ateliers duquel s’était déjà éditée la relation de son compagnon, il avait été complétement lacéré. François Huby, nous le disons ici avec regret s’était en cette occasion laissé séduire et, oubliant les devoirs imposés à sa profession, n’avait pas craint de devenir l’instrument d’une préoccupation politique des plus mesquines. Selon toute probabilité, la raison qui faisait retenir La Ravardière au fort de Belem, conduisait les mains sacriléges qui détruisaient rue St. Jacques, le volume précieux dans lequel on exposait avec une si admirable sincérité, les avantages que devait produire à la France l’expédition de 1613. Mais entre l’impression du voyage de Claude d’Abbeville et celle du livre qui en est la suite nécessaire, un événement d’une haute portée politique s’était produit. Le mariage d’une princesse espagnole avec Louis XIII encore enfant avait été définitivement résolu[23] ; et tout un parti, dans la cour de France, avait un singulier intérêt à étouffer ce qui pouvait porter quelque ombrage à la maison d’Espagne. Les projets de conquête dans l’Amérique du sud, cessaient tout-à-coup de trouver des partisans. Dès lors même on dut employer tous les moyens pour faire oublier un projet de conquête, dont avec le temps l’Espagne s’était inquiétée : et la relation écrite d’un style si modéré, qui racontait simplement les incidents d’une mission lointaine, fut vouée à un complet anéantissement.

[22] Je me plais à rappeler ici une aimable expression du savant Auguste de St. Hilaire. Lery avait effectué comme on sait son voyage à Rio de Janeiro au temps de Villegagnon, c’est-à-dire en 1556. La première édition de ce récit charmant ne parut qu’en 1571. Notre Yves d’Evreux, qui a par le style tant de points de contact avec cet écrivain avait-il lu son livre ? Nous ne voyons rien en lui, qui puisse faire conclure pour l’affirmative. Les éditions du Voyage de Lery, se multiplièrent cependant à tel point, qu’il y en eut une cinquième et dernière en 1611.

[23] Ce projet d’une double alliance entre les deux couronnes, datait déjà de 1612, il fut annoncé officiellement le 25 mars, de la même année, et l’on sait qu’il ne s’effectua que trois ans plus tard. Le départ des missionnaires avait eu lieu déjà le 19 mars. Les fiançailles du roi de France avec l’infante ne préoccupaient pas encore les esprits comme ils les préoccuperont par exemple en 1615. Tous les faits relatifs à l’alliance des deux royaumes, sont consignés longuement dans le livre suivant : Inventaire général de l’histoire de France par Jean de Serre, commençant à Pharamond et finissant à Louis XIII. Paris, Mathurin Henault, in-18. (Voy. le T. VIII.)

Au moment où cet acte arbitraire s’effectuait, un seul homme en France, porta un intérêt réel à l’œuvre et à son auteur. François de Razilly n’était pas tombé heureusement dans la captivité qui paralysait tous les efforts de La Ravardière ; on peut dire même qu’il n’avait pas perdu de vue, un seul moment, les avantages que son pays pouvait tirer d’une colonie dont il avait dirigé les premiers efforts. Sachant que le volume dû au père Yves d’Evreux allait être détruit complétement, bien qu’il fût imprimé dans son intégrité ; il se transporta à l’imprimerie de Huby, pour s’y faire remettre un exemplaire du livre ; soit qu’il n’eût pas mis assez de promptitude dans ses démarches, soit que la destruction de l’œuvre fût commencée, les feuilles qu’il parvint à se faire délivrer, ou qu’un de ses agents se procura par subtilz moyens, ne purent être réunies sans qu’on eût à déplorer la perte de divers fragments ; des lacunes assez importantes, ne permirent point d’en former un exemplaire complet. L’amiral fit imprimer sa protestation, autre part, sans aucun doute, que dans les ateliers de la rue St. Jacques, il la joignit au livre qu’il fit relier magnifiquement aux armes de la maison de France, et il alla le porter, non pas à Marie de Médicis, l’ancienne protectrice de la colonie du Maranham, mais à Louis XIII. Le roi enfant s’était fort amusé l’année précédente des trois pauvres Sauvages Tupinambas, dont il avait été le parrain, ses souvenirs même étaient assez vifs, pour qu’il crayonnât de temps à autre les ornements grotesques dont nos brésiliens prétendaient s’embellir[24] ; il lut peut-être quelques pages du beau volume que Razilly venait de lui offrir, mais à cela se borna sans doute, l’intérêt qu’il lui accorda. Richelieu n’était pas encore surintendant de sa marine, les projets de navigations lointaines sommeillaient à la cour pour bien des années. Le livre du P. Yves, accolé à celui du P. Claude, dont il était la suite, fut déposé sur les rayons de la bibliothèque et tout le monde l’y laissa dormir. Ce fut là au temps du digne Van-Praet, au début de l’année 1835, que l’auteur de cette notice eut le bonheur de le rencontrer. Il serait oiseux de raconter ici de quelle surprise fut frappé l’heureux découvreur à la lecture de ce récit aimable, si sincère dans ses moindres détails, si précieux par ses utiles renseignements. Pour faire comprendre sa valeur, il suffit de dire, que notre bon missionnaire était demeuré deux ans, où son vénérable compagnon n’avait vécu que quatre mois à peine. Yves d’Evreux figura dès lors dans une série d’articles, que publiait la Revue de Paris, sur les vieux voyageurs français, et certes il parut sans désavantage à côté de ce P. du Tertre, que Châteaubriand a nommé d’une façon si juste, le Bernardin de St. Pierre du dix-septième siècle.

[24] On a pu voir, il y a quelques mois, chez un marchand de curiosités de la rue du petit Lion un dessin attribué à Louis XIII enfant et qui représentait bien évidemment la figure d’un Tupinamba ornée de peintures bizarres.

Cet article, dont le moindre défaut sans doute était d’être trop peu développé forma en la même année une mince brochure publiée chez Techener et promptement épuisée. Yves d’Evreux ne fut plus dès lors complétement inconnu aux amateurs de vieux voyages, aux hommes de goût même, qui recherchent curieusement les écrivains oubliés, avant-coureurs du grand siècle. Préoccupé plus qu’on ne le croit en Europe de ses poétiques traditions et de ses gloires naissantes, le Brésil salua le nom du vieux voyageur et lui donna un rang parmi les hommes trop peu connus qu’on doit interroger sur ses origines. L’empereur D. Pedro, qu’on doit ranger parmi les bibliophiles les plus éclairés et dont on connaît le goût pour les raretés bibliographiques, qui jettent quelque jour sur les antiquités de son vaste empire, en fit faire une copie, son exemple fut imité ! L’unique exemplaire de la bibliothèque impériale fut lu et relu ; une phalange d’écrivains habiles et zélés qui ont exhumé du néant l’histoire de leur beau pays, l’appelèrent en témoignage de leurs assertions, Adolfo de Varnhagen, Pereira da Sylva, Lisboa, l’auteur du Timon, et en dernier lieu le savant Caetano da Sylva, le citèrent parmi les meilleures autorités qu’on pût invoquer sur les croyances indiennes et contribuèrent singulièrement à le faire sortir de son obscurité.

La France n’avait pas attendu ces témoignages d’estime pour assigner au P. Yves d’Evreux, la place qu’il méritait. Si Boucher de la Richarderie n’avait pas même prononcé son nom en rehaussant de tout son pouvoir celui de Claude d’Abbeville, M. Henri Ternaux Compans l’avait destiné à augmenter sa précieuse collection des voyageurs qui ont fait connaître l’ancienne Amérique. M. d’Avezac le cite avec honneur et fait ressortir ses qualités.

Tous ces témoignages d’admiration pour l’humble écrivain, qui sacrifia sans murmure son œuvre, n’ont malheureusement pas eu pour résultat de faire sortir sa vie de l’obscurité qui la voile, et nous ne savons en vérité sur quelles autorités se fonde un savant bibliographe, quand il le fait vivre jusqu’en l’année 1650[25].

[25] La plus grande obscurité règne en général sur la biographie de ces vieux voyageurs devenus tout-à-coup si importants au point de vue historique. Le vénérable Eyriès que nous citons parfois est bien peu fondé dans son assertion par exemple, lorsqu’il affirme que Claude d’Abbeville poussa sa carrière jusqu’en 1632. Les mss. de la maison St. Honoré le font mourir à Rouen dès l’année 1616, après 23 ans de religion. Il n’est pas exact non plus de lui attribuer la vie de la bienheureuse Colette vierge de l’ordre de Ste. Claire. Ce livre parut en 1616 in-12 et en 1628 in-8 ; les initiales qu’il porte au titre auraient pu faire éviter cette méprise, peu importante, il est vrai. L’opuscule dont nous parlons se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal, où nous avons été à même de l’examiner.

En présence d’un volumineux manuscrit de la bibliothèque impériale nous avons pu croire une seule fois que tous nos doutes sur les points principaux de la biographie de notre écrivain allaient être enfin éclaircis, il n’en a rien été. Les Eloges historiques de tous les grands hommes et tous les illustres religieux de la province de Paris ne renferment malheureusement que les notices relatives aux religieux de St. Honoré, de Picpus et de St. Jacques[26]. Il est dit même dans le cours de l’ouvrage que le P. Pascal d’Abbeville[27] ayant séparé sa province de la province de Normandie en 1629, il ne faut point chercher dans ce recueil les noms des religieux qui n’habitèrent pas Paris.

[26] Ce recueil vraiment curieux, commencé le 18 novembre 1709, se composait jadis de 3 vols. in-4., le T. 1er malheureusement égaré contenait les Annales de la Province, sa perte nous a privé probablement de quelques détails précieux sur la mission du P. Yves ; il est inscrit sous ce numéro : Capucins de la rue St. Honoré 4 (Ter.).

[27] Le P. Paschal d’Abbeville fut élu au couvent de la rue St. Honoré 19me provincial ; la division qu’il opéra en 1629, eut lieu probablement par suite du nombre croissant des religieux dans les trois couvents de Paris.

C’est un fait que l’on a trop complétement mis en oubli, que l’excitation toute littéraire qui se fit sentir en France à deux reprises diverses, lors de l’arrivée sur notre sol des Sauvages brésiliens qu’on vit à soixante ans de distance débarquer soit à Rouen, soit à Paris. Ces apparitions successives d’Indiens, qui sont d’ailleurs suivies toujours de relations remarquables, provoquent évidemment dans les esprits, un retour vers les beautés primitives de la nature, qui n’est ni sans charme, ni sans grandeur. Notre Montaigne ne lui échappe pas, et il le témoigne par quelques paroles pleines de grâce, à propos d’une chanson brésilienne. Les deux plus grands poëtes de ces temps-là, si divers et si rapprochés cependant, s’en émeuvent au point de consacrer une attention toute particulière à ces habitants des grandes forêts, mêlés fortuitement aux gens de la cour de France et dont ils se prennent à envier les joies paisibles et surtout l’insoucieuse existence. Ronsard ne veut pas que ces hommes qui lui rappellent ce que fut le monde à son origine, perdent rien de leur heureuse innocence, et il adjure même ceux qui les vont visiter de ne point échanger l’ignorance où ils vivent contre les soucis de la civilisation[28]. Malherbe en entretient longuement à son tour le docte Peiresc ; il en fait l’objet de plusieurs de ses lettres, c’est sur leurs traces, qu’il faut chercher la paix et la joie. Leurs danses ont inspiré les raffinés de la cour, et l’un des plus habiles artistes de Paris a fait sur leurs airs une sarabande d’un goût merveilleux, dont le poète envoie une copie[29]. Nous pourrions encore citer d’autres exemples de ce subit engouement pour l’indépendance des pauvres Indiens et surtout pour le magnifique pays qu’ils habitent. Selon ces poètes, en tête desquels il faut mettre du Bartas[30], c’est à cette source vivifiante, que peut se renouveler par des comparaisons nouvelles, une verve prête à tarir. Sans aucun doute, tous ces vieux voyageurs trop complétement oubliés durant un siècle, exercèrent une réelle influence sur leur temps et plus tard, comme on peut s’en convaincre en relisant Chateaubriand, la naïveté de leurs récits, la fraîcheur de leurs peintures, inspirèrent les grands écrivains qui songeaient déjà dans leurs descriptions à sortir des types convenus et à émouvoir par la vérité.

[28] On ne connaît pas généralement ces vers de Ronsard, ils s’adressent au fondateur de la France antarctique, à ce changeant personnage, tour-à-tour huguenot et fervent catholique, dont Lery fuit les sévérités excentriques, jusqu’au plus profond des forêts :

Docte Villegaignon tu fais une grand’ faute,

De vouloir rendre fine une gent si peu caute,

Comme ton Amérique, où le peuple incognu

Erre innocentement tout farouche et tout nud,

D’habits tout aussi nud, qu’il est nud de malice,

Qu’il ne cognoist les noms des vertus ni des vices

De Sénat ny de Roy, qui vit à son plaisir,

Porté de l’appétit de son premier désir :

Et qui n’a dedans l’âme ainsi que nous emprainte

La frayeur de la loy qui nous fait vivre en plainte :

Mais suivant sa nature est seul maistre de soy,

Soy mesme est sa Loy, son Sénat et son Roy.

Qui de coutres trenchans la terre n’importune

Laquelle comme l’air à chacun est commune

Et comme l’eau d’un fleuve est commun tout leur bien

Sans procez engendrer de ce mot tien et mien.

Pour ce laisse les là ne romps plus (je te prie)

Le tranquille repos de leur première vie.

Laisse les (je te prie) si pitié te remord

Ne les tourmente plus et t’enfui de leur bord.

Las ! Si tu leur apprends à limiter la terre,

Pour agrandir leurs champs, ils te feront la guerre

Les procez auront lieu, l’amitié défaudra

Et l’aspre ambition tourmenter les viendra

Comme elle fait ici, nous autres pauvres hommes

Qui par trop de raisons trop misérables sommes :

Ils vivent maintenant en leur âge doré.

Le poète, en continuant ses conseils finit par dire : comme Rousseau Je voudrois vivre ainsy.

[29] Voy. la Correspondance et la Collection Peiresc.

[30] Cet écrivain aimable en donne une preuve, dans son poème de la première semaine qui ne fut imprimé qu’en 1610 bien que l’auteur fût déjà mort en 1599.

Déjà l’ardent Cocuyes és Espagnes nouvelles,

Porte deux feux au front et deux feux sous les ailes

L’aiguille du brodeur aux rais de ces flambeaux

Souvent d’un lit royal chamarre les rideaux :

Au rais de ces brandons, durant la nuit plus noire

L’ingénieux tourneur polit en rond l’yvoire,

A ces rais l’usurier recompte son trésor,

A ces rais l’escrivain conduit sa plume d’or.

Le lampyre que les indiens des Antilles nommaient Cocuyo fut partout comme on voit la grande merveille du XVIme siècle. Le P. du Tertre lui a consacré quelques lignes charmantes.

Yves d’Evreux n’est pas seulement un peintre habile, un conteur naïf, c’est un observateur clairvoyant des mœurs d’une race pour ainsi dire éteinte, qu’on ne saurait trop souvent consulter. Pour ne choisir qu’un exemple parmi ceux qu’il offre en si grand nombre, il est le seul qui nous décrive de véritables idoles modelées en cire par les Indiens ou sculptées dans le bois. Hans Staden, Thevet, Lery et même Gabriel Soares si explicites sur le culte du Maraca, se taisent sur celui qu’on rendait alors à ces statuettes grossièrement façonnées, sans doute, par les habitans nomades des grandes forêts, mais qui n’en constitue pas moins un commencement dans la pratique naissante de l’art ; il dit de la façon la plus précise comme on le pourra voir aisément : « Cette perverse coustume prenoit accroissement et s’enhardissoit ès villages proches de Juniparan. » Puis il ajoute, que son compagnon le R. P. Arsène, trouvait au destour des bois de ces idoles… Or, on peut tirer de ce passage une induction curieuse et qui n’est pas sans importance pour l’archéologie future d’un grand empire, c’est qu’au début du XVIIe siècle un changement notable s’était opéré déjà dans les idées religieuses du grand peuple de la côte. Sans doute à cette époque les Piayes avaient vu des statues dans les églises qu’on édifiait de toutes parts sur le littoral : avec la merveilleuse facilité d’imitation que possèdent les Indiens, déjà à la fin du XVIe siècle, ils avaient personnifié quelques-uns des nombreux génies dont ils peuplaient leurs forêts. Ces premières idoles, furent malheureusement taillées dans le bois ; nulle d’entre elles que nous sachions n’a été conservée par les musées ethnographiques du nouveau monde, qui de toutes parts, commencent à se fonder ; elles existaient cependant en assez grand nombre. Arrivés dans le voisinage du fleuve des Amazones, les Tupinambas étaient entrés en relation d’idées avec des peuples indigènes infiniment plus civilisés qu’eux ; la puissante nation des Omaguas par exemple, dont les tribus venaient des régions péruviennes, pouvait avoir exercé son influence sur l’art grossier, dont on trouva parmi eux de si curieux specimen. Il est à remarquer que ces faits importants, sont en général absolument négligés par les historiens portugais. Ce n’est pas une gloire médiocre pour notre vieille littérature, que d’avoir produit des écrivains assez observateurs pour en faire l’objet d’une étude attentive.

Parmi ceux qui se mêlèrent à ces nations malheureuses, au début du XVIIe siècle, nous ne connaissons à vrai dire qu’un seul voyageur portugais, dont les récits charmants doivent être placés à côté de ceux de Jean de Lery et du P. Yves d’Evreux[31]. C’est ce Fernand Cardim, qui était encore supérieur des jésuites en 1609 et qui visita les Indiens du sud, après avoir longtemps administré les Aldées d’Ilheos et de Bahia. Bien que ce missionnaire ne puisse nullement se comparer pour l’importance des documents qu’il renferme à Gabriel Soares[32], auquel il faudra toujours recourir dès que l’on prétendra avoir une idée exacte des nationalités indiennes et de la migration des tribus, il est surtout par son style, de la parenté de notre vieil écrivain ; il a comme lui un abandon de préjugés, qui lui fait aimer les Sauvages et un charme d’expression qui peint admirablement l’Indien dans son Aldée, en nous révélant surtout la grandeur naïve de son caractère.

[31] Narrativa epistolar de uma Viagem e missão jesuitica pela Bahia, Porto Seguro, Pernambuco, Espirito Sancto, Rio de Janeiro etc. Escripta em duas Cartas ao Padre Provincial em Portugal. Lisboa, 1847, in-8.

[32] Tratado descriptivo do Brasil em 1587 etc. Rio de Janeiro, 1851, in-8. Ces deux ouvrages ont été exhumés par M. Adolfo de Varnhagen, l’historien si connu du Brésil. Ce dernier ouvrage dont un ms. se trouve à la bibliothèque impériale de Paris est reproduit également par son habile éditeur, dans la Revista trimensal. Gabriel Soares, périt en 1591 sur une côte inhospitalière, à la suite d’un déplorable naufrage, c’est presque, comme on le voit, un contemporain d’Yves d’Evreux.

La relation du P. Yves d’Evreux n’ajoute pas seulement un document d’une importance réelle à l’histoire du Brésil, elle n’est pas uniquement destinée à constater les faits qui succédèrent à la fondation de San Luiz, aux yeux des Français, elle doit avoir encore un autre genre de mérite. Par la naïveté élégante de sa diction, par la couleur habilement ménagée de son style, par la finesse de ses observations, on pourrait dire aussi par le sentiment exquis des beautés de la nature qu’elle révèle chez son auteur, elle appartient à la série des écrivains français, qui continuent l’époque de Montaigne et qui font présager le grand siècle. Yves d’Evreux, si on eût été à même de le lire, eût exercé sur son temps, l’influence qu’avait eue quelques années auparavant Jean de Lery, qui décrivait des scènes analogues à celles qu’on le voit si bien peindre. Moins habile écrivain que lui, Claude d’Abbeville continua cette influence littéraire.

Si dans la retraite qu’il s’était choisie, et que nous supposons, non sans quelque raison, avoir été ou Rouen ou Evreux, ou même le bourg de St. Eloi, le P. Yves apprit quel avait été définitivement le sort de ses chers indiens, son âme en dut être profondément contristée. Après l’expulsion des Français, Jeronymo de Albuquerque avait été nommé Capitão mór du Pará, tandis que Francisco Caldeira Castello Branco était désigné pour continuer les découvertes et les conquêtes vers les régions du Pará. Ce fut des efforts combinés de ces deux officiers que résulta la fondation définitive de la riante cité de San Luiz et dans le même temps celle de Belem.

Ces deux villes s’élevèrent pacifiquement et sans que les Indiens missent d’opposition à leur construction. Bien loin de là, ils prêtèrent leur concours aux travaux considérables qu’elles exigeaient, et plusieurs d’entre eux accompagnèrent même un officier nommé Bento Maciel sur les rives du Rio Pindaré, à la recherche des immenses richesses métalliques qu’on supposait à tort exister sur ses bords ; expédition fatale, qui n’eut pas d’autre résultat que l’anéantissement des Guajajaras.

Les Tupinambas ne commettaient plus sans doute d’hostilités contre les Portugais et ils vivaient sous la direction de Mathias d’Albuquerque, le fils du gouverneur, mais ils n’en regrettaient pas moins vivement leurs anciens alliés. Ils n’occupaient plus le voisinage immédiat de la cité nouvelle, c’était dans le district de Cumá que se groupaient leurs nombreuses Aldées. Un jour que le chef européen qui les surveillait s’était absenté pour rejoindre son père qui l’avait mandé auprès de sa personne, quelques Indiens arrivés du Pará passèrent par Tapuytapera. Ils étaient porteurs de lettres qui devaient être remises au Capitão mór de San Luiz. Un Tupinamba converti au Christianisme et que l’on appelait Amaro, profita du passage de ses compatriotes pour mettre à exécution un épouvantable projet. S’emparant de l’une des lettres, que portait l’un de ses compatriotes, il la déploya et feignit de la lire[33], puis s’adressant aux chefs, il leur déclara que le contenu de ce message n’était autre chose qu’une abominable trahison ourdie par les Portugais, ceux-ci avaient résolu, osa-t-il affirmer, de les rendre tous esclaves. Un épouvantable massacre durant lequel périrent sans exception tous les blancs fut le résultat de cette ruse indienne que les événements précédents ne rendaient que trop facile à réaliser. Le bruit d’un incident pareil gagna bientôt le littoral. Mathias d’Albuquerque se porta résolument sur les lieux et vengea ses compatriotes en exterminant sans pitié les Tupinambas.

[33] Berredo affirme que cet Indien était un ami dévoué des Français. Mais le Jornal de Timon mieux informé, nous révèle le nom de ce terrible sauvage, il s’appelait Amaro, et il avait été élevé dans les missions du sud. Par conséquent il ne pouvait y avoir contracté une grande tendresse pour les Français. Pour ourdir son affreux stratagème, il suffisait bien de la haine conçue par certains Indiens contre ceux qui asservissaient leur pays, il n’était pas nécessaire d’être originaire de Rouen ou bien de la Rochelle.

Alors les tribus éloignées s’excitent entre elles, à former une alliance indissoluble ; un esprit implacable de vengeance anime maintenant ces sauvages naguère si paisibles et si disposés à embrasser la foi nouvelle, que leur avait prêchée Yves d’Evreux. Les Aldées lointaines se soulèvent spontanément. Jeronymo d’Albuquerque expédie des troupes aguerries contre les Indiens, la mort et l’incendie remplacent les fêtes auxquelles on s’était livré naguère avec tant d’abandon. Trois ans s’étaient écoulés à peine cependant depuis le départ des capucins français ; on était arrivé au commencement de 1617. La ville de San Luiz do Maranham bâtie avec activité, commençait à prendre l’aspect d’une cité européenne. Cet accroissement rapide ne pouvait manquer d’inquiéter les sauvages, ils étaient devenus clairvoyants : contraints à abandonner le sud du Brésil, pour trouver les grandes forêts au sein desquelles ils avaient espéré recouvrer leur indépendance, ils n’avaient plus maintenant qu’une pensée, c’était la destruction complète d’une race envahissante que leurs ancêtres n’auraient pu chasser. Les chefs Tupinambas formèrent une ligue des bords solitaires du Cumá à ceux de l’Amazone ; on allait marcher secrètement vers la colonie nouvelle et, à un jour convenu, tous les habitans devaient en être exterminés. Il n’y avait plus guère d’Indien, alors, qui ne bravât sans terreur les décharges de la mousqueterie.

Pendant que ce projet s’ourdissait et que l’on songeait à en poursuivre l’exécution, Mathias d’Albuquerque était sans défiance à Tapuytapera, avec un petit nombre de soldats ; c’en était fait de lui et des hommes qu’il commandait, lorsqu’il se trouva un traître parmi les indigènes ; le complot des chefs fut découvert au commandant portugais, celui-ci ne se laissa pas intimider par le nombre des ennemis redoutables qu’il avait à combattre, il leur livra une première bataille et les repoussa à cinquante lieues de là, aidé dans cette action audacieuse par un officier plein de bravoure que l’on nommait Manuel Pirez.

L’antagoniste de Razilly et de La Ravardière vivait encore, mais il était bien près à cette époque de finir sa carrière ; fixé à San Luiz dans la cité naissante, il put aider son fils de ses avis et des forces qu’il tenait en réserve. Mathias d’Albuquerque ne se laissa pas effrayer par les difficultés de tout genre que rencontrait sa petite armée dans ces immenses solitudes ; il battit partiellement les Indiens et le 3 février 1617, il remporta sur eux une victoire complète, ils furent repoussés dans la profondeur des forêts. Alors seulement, le vieux général rentra à San Luiz, les tribus les plus redoutables venaient d’être exterminées ; et ce qu’il venait d’accomplir dans ces déserts, Francisco Caldeira le faisait à son tour dans les solitudes du Pará, où s’élevait la cité de Belem.

Ce n’était pas à coup sûr ce qu’avaient rêvés Yves d’Evreux et ses trois compagnons, pour le Maranham : ils en avaient fait en leur âme le séjour d’une société nouvelle, où tous ces cœurs simples allaient se réunir à eux, pour célébrer un Dieu de paix. Des ordres de massacre remplaçaient les jours de prière ; une solitude effrayante s’était faite autour des colons. Il y aurait cependant une sorte d’injustice à le taire ; les religieux qu’avaient amenés avec lui Jeronymo d’Albuquerque, avaient continué l’œuvre des missionnaires français. Comme Yves d’Evreux et comme le P. Claude d’Abbeville, F. Cosme de San Damian et F. Manoel da Piedade, appartenaient à l’ordre des capucins dès l’année 1617, c’est-à-dire au moment où sévissait la guerre et quand Bourdemare publiait son livre ; ils demandaient à la cour de Madrid des religieux infatigables, endurcis à toutes les fatigues et capables de les aider. Le 22 juillet quatre nouveaux religieux arrivaient dans ces régions, mais ce n’était pas au petit couvent de San Luiz qu’ils étaient destinés, ils restèrent aux environs de Belem et commencèrent les conversions du Pará[34].

[34] Voy. Berredo, Annaes historicos do Maranham, voy. également O Jornal de Timon (M. Lisboa). Lisbonne, 1858, No. 11 et 12. Cet écrivain fixe l’époque de la mort de Jeronymo de Albuquerque, à l’année 1618 ; son fils Antonio de Albuquerque, lui succéda dans le gouvernement de la province.

Il est toutefois bien incertain, que ces faits historiques, auxquels il faut accorder désormais une place si importante dans les annales du Brésil, soient jamais parvenus aux oreilles des missionnaires dévoués qui avaient bravé tant de fatigues pour convertir les Indiens ; pendant plus de deux siècles, l’Europe y demeura complètement indifférente, et ce ne fut même qu’une vingtaine d’années après leur accomplissement qu’on vit les capucins du grand couvent de Paris reprendre courageusement l’œuvre de leurs prédécesseurs[35] : à cette époque, Yves d’Evreux était bien près d’avoir accompli sa carrière si, pour lui déjà, ce dur pèlerinage n’était fini.

[35] En 1635 des missionnaires de l’ordre des capucins partent pour la Guyane. Leurs travaux sont consignés dans les mss. légués par le grand couvent de Paris.

Tout était consommé d’ailleurs pour les peuples un moment nos alliés fidèles, auxquels il avait tenté de porter les lumières de l’Evangile. Déjà, ils s’étaient retirés sur les bords déserts du Xingú, du Tocantins et de l’Araguaya. Et c’est là, bien loin des colons européens qu’ils se sont perpétués sous les noms connus à peine des Apiacas, des Gés, des Mundurucus, si redoutés jadis, si peu craints aujourd’hui et d’ailleurs favorisés par une administration humaine[36]. Ces possesseurs primitifs du Brésil parlent encore dans sa pureté l’idiome des Tupis, dont le P. Yves nous a conservé quelques vestiges comme Thevet et surtout Jean de Lery l’avaient fait avant qu’il ne rassemblât laborieusement les éléments de son livre. C’est sur les bords de ces grands fleuves que nous avons nommés que tant de tribus décimées ont été observées il y a quarante ans par l’illustre Martius. Mais le savant voyageur ne se plaindrait plus aujourd’hui que nul ne soit allé recueillir les souvenirs expirants dont ces Indiens sont demeurés les dépositaires. Lorsque le gouvernement brésilien eut la pensée, en ces derniers temps, d’instituer une commission scientifique composée de savants nationaux, et chargée de visiter les points les plus reculés de cet immense empire qui ne renferme pas moins de 36° d’orient en occident, ce fut le Ceará, le Maranham, le Pará et même le Rio Negro, qu’il voulut qu’on explorât. Il avait parfaitement compris que s’il y avait dans ces terres vierges, d’admirables productions naturelles à recueillir, il y avait aussi toute une mythologie, toute une série de traditions historiques à préserver de l’oubli. Aussi tandis que les Freyre Alleman, les Capanema, les Gabaglia, réunissaient les précieux matériaux sur l’histoire naturelle, sur la géographie et sur la météorologie, dont ils ont commencé une vaste publication[37], un poète historien, aimé de son pays, s’en allait résolument dans ces solitudes inexplorées pour s’initier aux secrets de la vie indienne. Antonio Gonçalvez Dias, né lui-même dans l’intérieur du Maranham, familiarisé dès l’enfance avec les légendes américaines, parlant la lingoa geral, se chargeait en quelque sorte d’exécuter le programme tracé par Martius. Bientôt les légendes américaines, nous n’oserions dire les mythes religieux des grands peuples du littoral, nous apparaîtront, tels qu’ils se sont perpétués dans l’intérieur (grâce à l’exil peut-être) et ce sera alors, quand le moment des sérieuses études ethnographiques sera arrivé, que l’on comprendra toute la valeur des récits naïfs de Lery, de Hans Staden et d’Yves d’Evreux.

[36] Voy. sur ces peuples, la rapide visite qui leur a été faite par M. de Castelnau en 1851 : Expédition scientifique dans les parties centrales de l’Amérique du sud. T. 2. p. 316.

[37] Voy. Trabalhos da Commissão scientifica de exploração. Rio de Janeiro. Typographia universal de Laemmert, 1862, in-4.

Il y aurait cependant une étrange injustice à nier les anciennes tentatives faites par les religieux portugais pour opérer la conversion des peuples sauvages dans le voisinage de l’Amazonie ; ce fut grâce à eux, que l’exploration du Maranham commença vers l’année 1607, par ces voyages qu’accomplissaient avec tant de courage les missionnaires partis des couvents de Pernambuco : tentatives qui ne furent point perdues pour la géographie, mais qui, au profit de l’œuvre chrétienne, n’aboutirent d’abord qu’à un martyre inutile. Plus tard, sans doute l’œuvre des Figueira et des Pinto porta ses fruits et de grands travaux évangéliques adoucirent la position des Indiens du Maranham[38]. C’est encore un écrivain français, à peu près ignoré et contemporain de nos bons missionnaires, qui a retracé avec le plus de zèle et on pourrait dire avec un soin vraiment pieux, l’itinéraire suivi par ces hommes courageux, contemporains du P. Yves qu’il a connu sans doute, mais dont il ne possède ni la grâce, ni la naïveté[39]. Pierre du Jarric nous apprend comment les vastes régions intérieures d’un pays que convoitait la France, furent parcourues par deux religieux de son ordre, à peu près au temps où La Ravardière pour la première fois en explorait le littoral. Francisco Pinto et Luiz Figueira avaient toutefois, à cette époque, un grand avantage moral sur les Français, ils savaient admirablement la langue des peuples qu’ils tentaient de convertir. Bien plus jeune que son compagnon, destiné à succomber dans son apostolat, le P. Luiz Figueira s’initia alors plus que jamais aux secrets d’une langue déjà visiblement altérée sur le bord de la mer, et qui se conservait dans sa pureté primitive au sein des forêts. Cinq ans après l’impression du volume qu’on devait au P. Yves, il publia son Arte de Grammatica et pour la première fois depuis les essais incomplets du XVIe siècle, on eut les principes d’une langue que parlait encore un peuple courageux destiné bientôt à périr[40]. Revenons à notre pieux voyageur.

[38] On trouvera les renseignements les plus détaillés sur les missions jésuitiques et sur l’administration des Indiens au Maranham (choses si peu connues en France) dans la Corografia historica chronographica du Dr. Moraes e Mello. Cet écrivain a soin de rappeler dès le début de son Tome 3, les immenses secours qu’il a tirés des dons faits à l’institut historique de Rio de Janeiro par le conseiller Antonio Vasconcellos de Drummond e Menezes. Dans le cours de ses longs voyages, le diplomate auquel on doit de si précieux renseignements sur l’Afrique, ne s’était pas borné à ces recherches et il avait réuni touchant le Brésil d’innombrables manuscrits sur lesquels aujourd’hui s’appuie l’historien. Privé depuis plusieurs années de la vue, il en a fait hommage à son pays.

[39] Trois ans environ, avant le départ de la mission des capucins pour le Maranham, le P. du Jarric dédiait au roi enfant, le livre suivant : Seconde partie de l’histoire des choses plus mémorables advenues tant ez Indes orientales, que autres pays de la descouverte des Portugais en l’establissement et progrez de la foi Chrétienne et Catholique et principalement de ce que les religieux de la Compagnie de Jésus y ont faict et enduré pour la mesme fin depuis qu’ils y sont entrez, jusqu’à l’année 1600, par le P. Pierre du Jarric, Tolosain de la mesme compagnie, à Bourdeaus, Simon Mellange, 1610, in-4. Tout ce qui est relatif au Brésil, se trouve contenu dons ce vaste recueil entre les pages 248 et 359. Mais c’est dans le livre V de ce que l’auteur appelle l’Histoire des Indes Orientales, part. 3, p. 490, qu’il faut chercher les faits curieux signalés dans cette notice.

[40] Cette première édition, publiée en 1621, est devenue pour ainsi dire introuvable, la seconde que nous avons sous les yeux est intitulée : Arte de Grammatica da lingua brasilica do P. Luis Figueira, Theologo da Companhia de Jesus. Lisboa, Miguel Deslande, anno 1687, pet. in-12. Le savant bibliographe portugais M. Innocencio da Sylva ne reproduit pas exactement ce titre, mais il signale une édition faite à Bahia en 1851, par M. João Joaquim da Sylva Guimaraens : le titre en est fort développé. La Grammaire d’Anchieta, Arte da Grammatica da lingoa mais usada na Costa do Brazil, parut à Coïmbre en 1595, in-8. On n’en connaît en Portugal qu’un seul exemplaire.

S’il vivait encore, comme cela est assez probable, bien au-delà de l’époque qu’on assigne à ces événements, en 1619, par exemple, Yves d’Evreux ne faisait plus partie certainement du vaste monastère dont il était sorti jadis pour se rendre dans le nouveau monde. On peut supposer que son homonyme de Paris commençait à l’éclipser et qu’il se tenait loin de la grande communauté ; s’il eût habité le couvent de la rue St. Honoré, il n’est pas probable qu’on l’eût complétement oublié dans les courtes biographies qu’on accorde si libéralement à des religieux qui n’avaient rien écrit, tel est entre autres cet Yves de Corbeil, simple frère lai mort en 1623, et que recommandait uniquement dans l’ordre son dévouement à l’humanité.

Nous en avons d’ailleurs la certitude, c’était dans un humble couvent de sa province natale que le P. Yves s’était retiré : nous le trouvons en 1620 à St. Eloy[41], et nous supposons qu’il avait choisi cette résidence parce qu’il s’y trouvait dans le voisinage du couvent des Andelys.

[41] St. Eloi près Gisors, dans le département de l’Eure, est une bourgade de 384 habitans à 25 kil. des Andelys ; il y a également St. Eloi de Fourques, village de l’Eure à 25 kil. de Bernay. Nous inclinons à croire que ce fut dans la première de ces bourgades, que demeura notre missionnaire.

Dans ces fertiles campagnes, où s’était éveillé le génie du Poussin, notre bon missionnaire avait encore sans doute des loisirs suffisants pour admirer la riante nature et la fraîcheur des paysages. Peut-être en d’autres temps eût-il été à même de retracer ces fines observations qui en font parfois un incomparable naturaliste ; mais après l’émotion qu’avait imprimée à sa pensée la majestueuse solitude des forêts séculaires du Brésil, il ne se laissa plus captiver que par les ardentes disputes de la théologie. Un livre encore introuvable (car nous nous heurtons à chaque moment ici, à des raretés presque aussi difficiles à rencontrer que le voyage), nous prouve que pour son repos, il ne sut pas résister à l’esprit du siècle. N’ayant plus à convertir les Indiens, il se prit à discuter avec les protestants, et chose assez bizarre, ce fut un de ses compatriotes, personnage essentiellement estimé de ses coreligionaires qu’il attaqua ou peut-être auquel il répondit seulement. Nous ignorons le titre du premier opuscule, qu’il lança à son adversaire, mais un savant bibliographe de la Normandie, M. Frère, nous a fourni le second ; c’est pour nous une sorte de révélation.

Ce livret est intitulé : Supplément nécessaire à l’escript que le capucin Yves a fait imprimer touchant les conférences entre lui et Jean Maximilien Delangle. Rouen, David Jeuffroy, 1618, in-8.[42]

[42] Voy. la Bibliographie Normande. Nous nous sommes adressé directement à la docte obligeance de M. Frère pour obtenir la communication du supplément nécessaire ; malgré des recherches persévérantes, il s’est vu dans l’impossibilité de nous fournir d’autre renseignement que celui dont on peut prendre connaissance dans son excellent ouvrage.

Cet écrit que le docte bibliographe attribue à notre missionnaire, pourrait ne pas être émané directement de sa plume, mais il prouve l’existence d’un autre ouvrage plus étendu, et démontre qu’il y avait eu entre lui et les dissidents de sérieuses discussions orales. Mieux lui eussent valu, sans doute, les naïves discussions qu’il avait naguère avec Japi Ouassou en l’île du Maranham ou les prédications si rarement interrompues qu’il faisait naguère au Port St. Louis et qu’interrompait si rarement la grave assemblée des Indiens, auxquels une sévère politesse enjoint d’écouter l’orateur tant qu’il lui plaît de garder pour lui la parole ; circonstance qui (pour le dire en passant) a bien pu tromper en mainte circonstance un ardent missionnaire, sur le succès qu’il obtenait. Yves d’Evreux, cette fois, avait affaire à l’un des hommes les plus fermes et les plus estimés parmi les protestants et l’écrit du religieux fut déféré au parlement.

Jean Maximilien de Baux, seigneur de Langle, était un jeune ministre plein d’ardeur, originaire d’Evreux comme le P. Yves, et demeurant alors au grand Quevilly, petite ville de quinze à seize cents habitans à une bien faible distance de Rouen[43]. Nous ne savons point quel était l’objet en discussion : quelque diligence que nous ayons faite, aucune des pièces du procès n’est venue à notre connaissance ; mais il est certain que le dernier écrit, dont M. Frère nous a révélé l’existence, excita d’une manière fâcheuse l’attention de l’autorité, car un arrêt du parlement, en date du 8 avril 1620, intervint à son sujet, et condamna David Jeuffroy à cinquante livres d’amende pour avoir édité sans permission préalable, le livre incriminé[44]. Cette décision n’atteint pas notre missionnaire on le voit, elle s’applique uniquement à l’imprimeur qu’il avait choisi, mais elle implique en soi un blâme indirect qui atteint le livre, et l’on peut supposer que notre bon missionnaire s’était laissé emporter par l’ardeur de la polémique, à des personnalités regrettables. On était cependant assez peu scrupuleux sur ce point en 1618, et il ne paraît pas qu’en définitive, la carrière du jeune ministre auquel s’attaquait le P. Yves, en ait été suspendue dans sa marche ; bien loin de là, nous le voyons dès l’année 1623 député par ses coreligionaires au synode national de Charenton, puis il fait partie, quatre ans plus tard, de celui qui se tient alors en Normandie, dans la ville d’Alençon.

[43] Le grand Quevilly, Clavilleum, bourgade de la Seine inférieure est à 6 kil. de Rouen seulement, et fait partie du canton de Grand-Couronne.

[44] Maximilien de Baux fut appelé plus tard à desservir l’église du culte réformé à Rouen. Il poussa sa carrière jusqu’à l’âge de 84 ans et mourut en 1674 ; il laissa après lui la réputation d’un homme dont l’âme était droite et les mœurs singulièrement austères. Voy. les frères Haag, La France protestante.

A partir de l’année 1620, nous perdons toute trace du P. Yves d’Evreux. Cependant plusieurs écrivains ecclésiastiques bien postérieurs à cette date, enregistrent son nom dans leurs vastes nécropoles, en multipliant de telles erreurs à son sujet, qu’on acquiert la certitude qu’ils n’avaient jamais vu son livre. Boverio da Salluzo[45], Marcellino de Pise[46], Wadding[47], d’ordinaire si exact, le P. Denys de Gênes[48], ou ne donnent que des détails généraux fort approximatifs sur son œuvre sans en spécifier la date, ou altèrent grossièrement le millésime de l’année d’impression. Ce dernier, par exemple, le fixe à 1654, erreur bien évidente, procédant d’une première faute d’impression et que répètent à l’envi Masseville[49] et même le Moreri Normand[50]. Le P. Franc. Martin, de l’ordre des Cordeliers, dont on conserve le manuscrit à Caen la change seul de son autorité privée et la porte à 1659, en donnant toujours comme lieu d’impression la ville de Rouen. L’Epitome de la bibliotheca oriental y occidental de Leon Pinelo, livre qui fut réédité comme on sait par Barcia au XVIIIe siècle, est le seul ouvrage en ce tems où soit mentionné le voyage que nous réimprimons, avec une certaine exactitude, mais là encore, le titre de la relation publiée par notre pauvre missionnaire se trouve si singulièrement altéré par le bibliographe espagnol, qu’on voit dans cette indication erronée l’influence de Denis de Gênes, il est difficile de reconnaître sous un pareil déguisement l’habile continuateur du P. Claude d’Abbeville[51].

[45] Capucinorum Annales, Lugduni, 1632, in-fol., puis la traduction italienne : Annali di Frati minori Cappucini etc. Venetia, 1643, in-4.

[46] Annales seu sacrarum historiarum ordinis minorum Sancti Francisci qui Capucini nuncupantur etc. Lugduni, 1676, in-fol.

[47] Annales ordinis minorum, 2me édit., Romae, 1731, puis les Scriptores ordinis minorum, 1650, in-fol. du même.

[48] Bibliotheca Scriptorum ordinis minorum. Genuae, 1680. in-4., réimp. en 1691 pet. in-fol. Ce dernier, après quelques lignes sur les mérites du P. Ivo Ebroycencis vulgo d’Evreux donne ainsi l’Indication de son livre : scripsit gallicè Relationem sui itineris et Navigationis Sociorum que Capucinorum ad regnum Marangani : cui etiam adjunxit historiam de moribus illarum nationum. Rothomagi, 1654. Voy. T. 1 in-4.

[49] Histoire de Normandie. T. VI, p. 414. Masseville prouve évidemment qu’il s’est contenté de traduire le P. Denys de Gênes, puisque il dit, que notre missionnaire « donna une Relation géographique des régions où il avait pénétré et particulièrement du pays de Marangan. » Regni Marangani a dit son prédecesseur.

[50] Voy. ce précieux ms. à la bibl. de Caen. Une bibliothèque américaine, composé par le colonel Antoine de Alcedo, Madrid, 1791, 2 vol. in-8., ne mentionne pas le P. Yves : mais cette omission nous laisse peu de regrets, son compagnon, le P. Claude d’Abbeville, y est représenté convertissant avec un zèle infatigable les Sauvages du Canada !

[51] La première édition de l’Epitome, supprimée par ordre de l’inquisition et devenue rarissime, ne porte sur son titre gravé, qui fixe la date de l’impression du livre à 1629, que les noms d’Antonio de Léon, celui de Pinelo est omis. Il n’y est fait nulle mention d’Yves d’Evreux (ce livre fait partie de la bibl. Ste Geneviève), l’édition donnée en 3 vols. pet. in-fol. par Barcia travestit ainsi le titre de notre livre : Fr. Yvon de Evreux, capuchino. Relacion de su viage al Reino de Marangano, con sus compañeros : historia de las Costumbres de aquellas naciones. Imp. 1654, in-4. frances.

Nous en avons à peu près la certitude, par les manuscrits que nous a légués le grand couvent de la rue St. Honoré, Yves d’Evreux vécut au-delà de l’année 1629, mais il ne revint pas à Paris, tout indique même qu’il devait être tombé dans une sorte de défaveur, parce que l’on avait sans doute à cœur de faire oublier au roi d’Espagne les tentatives qui avaient été faites naguère sur le Maranham. Cela est si vrai, que les anciens chefs de l’expédition ne purent renouer une vaste entreprise, dans laquelle étaient engagés leurs plus chers intérêts. Malgré la faveur dont il semble avoir joui à la cour, l’amiral de Razilly échoua complétement dans ses tentatives sur ce point, et lorsqu’il fut rendu à la liberté, après sa captivité dans le château de Belem, le brave La Ravardière ne retourna jamais dans l’Amérique du sud. Ces deux noms paraissent encore une fois dans l’histoire de notre marine[52], et ils apparaissent glorieusement, mais c’est en Afrique, sur ces côtes inhospitalières, où de hardis pirates devaient être châtiés de temps à autre, pour que toute sécurité ne fût pas enlevée à notre commerce.

[52] Isaac de Razilly, chevalier de l’ordre de St. Jean de Jérusalem, premier capitaine de l’Amirauté de France, chef d’Escadre des vaisseaux du roi en la province de Bretagne, est nommé amiral de la flotte royale qu’on expédie sur les côtes de la Barbarie en 1630 et il s’adjoint La Ravardière : le 3 septembre de la même année nous le trouvons devant Safy, où il s’occupe du rachat des captifs.

La Ravardière employa glorieusement et, nous le voyons, d’une façon toute chrétienne, les dernières années d’une vie active, consacrée entièrement à la gloire de son pays ; le temps lui manqua pour tracer le récit de ses voyages dans l’Amérique du sud. Nous savons de science certaine que, par ses ordres, une relation détaillée de son expédition sur les bords de l’Amazone avait dû être dressée en 1614. Cette espèce de journal, qui éclaircirait tant de choses, ne nous est pas parvenu, il ne serait pas sans intérêt à coup sûr, de la comparer aux documents qui nous ont été transmis vers le même temps par un autre Français, dont les voyages ont eu les honneurs d’une réimpression. Dix ans auparavant, en effet, le garde des curiosités de Henri IV et de Louis XIII, Jean Mocquet avait parcouru les rives de l’Amazone, vers le milieu de l’année 1604, et s’était efforcé de faire connaître le grand fleuve à ses compatriotes. Malheureusement, ce pauvre chirurgien de campagne, avait plus de zèle que de lumières et ses observations ne pourraient se comparer à celles d’un homme aussi connu par son instruction que par sa loyauté. Le voyage de La Ravardière sur l’Amazone et dans le Maranham, doit être aussi décrit minutieusement dans la grande chronique manuscrite des pères de la compagnie qui existe encore à Evora. En consultant les savants travaux bibliographiques de M. Rivara, nous en avons acquis la certitude, le chapitre 111 de ce vaste recueil est consacré entièrement au séjour des Français dans ces régions. Nous n’avons pas été à même de l’examiner. Grâce à l’esprit d’investigation, qui s’est emparé de tant de savants historiens, on ne saurait donc désespérer complètement de retrouver l’écrit que nous signalons.

Le Brésil fait chaque jour les plus louables efforts pour réunir en corps de doctrine les documents inédits qui constituent ses origines historiques ; si jamais le voyage de La Ravardière était découvert dans quelque bibliothèque ignorée, ce serait avec Claude d’Abbeville et Yves d’Evreux le guide le plus sûr qu’on pût consulter sur ces provinces du nord dont on connaît à peine les splendides solitudes et dont notre missionnaire révèle pour ainsi dire le passé.

Voyage au Brésil
exécuté dans les années 1612 et 1613,
par le
P. Yves d’Evreux,
religieux capucin,
publié avec une introduction et des Notes
par
M. Ferdinand Denis,
conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève.

SUITTE DE
L’HISTOIRE
DES CHOSES PLUS
MEMORABLES ADVENUES
EN MARAGNAN ES
ANNEES 1613 &
1614.[53]

SECOND TRAITE.

A PARIS
DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY, RUE SAINT JACQUES A LA
BIBLE D’OR & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS EN LA
GALERIE DES PRISONNIERS.

MDCXV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

AU ROY.

SIRE,

Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir du livre du R. P. Yves d’Evreux supprimé par fraude et impieté, moyennant certaine somme de deniers, entre les mains de François Huby, Imprimeur[54], Que j’offre maintenant à V. M. deux ans & demy apres sa premiere naissance aussi tost estouffee qu’elle avoit veu le jour. Afin que V. M. & la Royne sa Mere pour lors Regente, ne voyant point une verité si claire que celle-cy, fust plus aisement persuadee, par faux rapports, à laisser perir contre leurs sainctes, et bonnes intentions, la plus pieuse & honorable entreprise qui se pouvoit faire dans le nouveau monde. Comme il se verra tant par l’Histoire du R. P. Claude Dableville, que ceste presente à laquelle il ne manque que la plus grand part de la Preface, & quelques Chapitres sur la fin que je n’ay peu recouvrir. Cela s’est faict encor’ à dessein pour faire perdre insensiblement à V. M. le tiltre de Roy Tres-Chrestien. Luy faisant abandonner les sacrifices et sacrements exercez sur les nouveaux Chrestiens, la reputation de ses armes, & bandieres, l’utilité qui pouvoit luy arriver, & à ses subjects, d’un si riche & fertile pays, et la retraicte du tout importante, d’un port favorable pour la navigation de long cours, aujourd’huy ruinee faute d’avoir conservé ce que j’avois avec tant de soins, & de despenses acquis. Pour à quoy parvenir, l’on s’est servy de deux impostures trop recogneuës de personnes qui ont bon jugement, L’une, que le pays estoit infertile, & ne produisoit aucune richesse, contre la verité, que j’ay tousjours constamment maintenuë, et qui ne paroist aujourd’huy que trop veritable, L’autre, que les Indiens estoient incapables du Christianisme contre la parole de Dieu, & la doctrine universelle de l’Eglise. Voilà comment, SIRE, ceste belle action si bien commencee s’est esvanoüye, tant par la fraude & malice de ceux qui pour couvrir leurs fautes & manquement les ont rejettez sur ceux du pays, Qui par la negligence des mauvais François, qui n’ayant autre but que leur profit & interest particulier, se sont peu souciez, de celuy de V. M. & empescher une si signalee perte, qui sert aujourd’huy de fables à toutes les nations estrangeres, de mespris de vostre authorité Royale à toute l’Europe, & de douleur à tous vos bons subjects. Desquelles illusions, quand il plaira à V. M. s’en relever par les salutaires advis de personnages d’honneur, recogneuë pour estre zelez à l’accroissement de la gloire de Dieu, & celuy de vostre Royaume, je luy offre encor’ ma vie, celle de mes freres. Et ce peu de pratique & experience qui est en nous pour faire recognoistre par tous les coins de ce nouveau monde, qu’il n’y a point en la Chrestienté un si grand et puissant monarque qu’un Roy de France. Quand il veut employer, je ne diray pas sa puissance, mais seulement son authorité. C’est, SIRE, Tout ce que peut un de vos plus humbles subjects, auquel tous les mauvais traitemens, pertes de biens & de fortune, que contre la foy publique que j’ay soufferts durant la minorité de V. M. n’ont point faict encor’ perdre le courage de la servir glorieusement. M’assurant qu’elle aura mes services pour agreables, & le vœu solemnel que je fais d’estre le reste de ma vie,

son tres-humble et tres-obeissant serviteur et subject,
FRANÇOIS DE RASILLY.

AU ROY.

SIRE,

La principale raison qu’eurent les Anciens de canoniser entre les Dieux la plus-part de leurs Empereurs, fut la pieté à la Religion qu’ils avoient recogneuë en iceux pendant leur vie. Et c’est chose bien notable que nous trouvons par les Histoires, qu’encore que quelques-uns des Empereurs eslevez de bas lieu, au sommet de l’Empire, se soient monstrez cruels et sanguinaires vers leurs subjects, nonobstant ils n’ont pas laissé d’obtenir apres leur mort le nom de Dieux, avoir des Temples et des Autels, des Sacrifices et des Prestres, establis et ordonnez par le Senat, et ce en consideration de la Pieté et Religion qu’ils avoient conservee inviolablement au milieu de plusieurs autres imperfections. Ces Monarques grands en domination, petits en la cognoissance du vray Dieu, estoient poussez d’une inclination emprainte naturellement dans leur cœur, de la Majesté Divine, de laquelle tous Monarques sont le vif Image, et partant à eux appartient de dilater le Royaume de Dieu, comme les Lieutenans de sa Majesté souveraine. A ceste fin, ils parsemoient leurs arcs et trophees, leurs colonnes et statuës des enseignes de la Religion, et laissoient à la posterité des plaques et planches des metaux plus incorruptibles, ainsi que sont la Bronze, Or et Argent, gravees de leurs Images, et des vestiges de leur pieté, à ce que le temps n’en offuscast la memoire.

Antonin le Pieux, laissa sur la Bronze et l’argent, sa Pieté et Religion Burinee en ceste sorte. C’estoit une Dame vestuë en Deesse, devant laquelle estoit un Autel chargé d’un feu continuellement bruslant, & entre ses mains elle tenoit un Vase plein de bonnes odeurs qu’elle jettoit à chasque heure en sacrifice dans ce feu, signifiant par là la Pieté et Religion qu’il portoit aux Dieux.

Si l’inclination naturelle privee de grace et de lumiere surnaturelle, avoit tant de puissance au cœur de ces Monarques, que pouvons-nous dire, voire que pouvons-nous penser, combien Dieu agite interieurement les cœurs des Rois illustrez et enrichis de la vraye Religion ?

Louys quatriesme Empereur, Prince vertueux et chery de tous, preferoit à toutes ses affaires celles de la Religion ; & pour exciter tous ses subjects à son imitation, avoit marqué sa monnoye d’un Temple traversé d’une Croix, & tout autour estoit inscrit, Christiana Religio.

Celuy qui a emporté le prix, Sire, par sus tous les Monarques du Monde, en faict de Pieté & Religion a esté sainct Louys, l’honneur des François, duquel vous heritez le Sang, le Sceptre, le nom, et l’imitation de ses vertus : car non seulement, il a employé ses thresors, sa noblesse, ains aussi sa propre personne, passant les Mers, (Mers qui ne respectent, non plus que la mort aucune qualité de personnes, pour les envelopper dans ses ondes) afin de restaurer la Pieté & Religion abatuë par les cruautez des Infidelles, & y est mort pour ce subject.

Jamais siecle de Roy n’eust tant de convenance avec le siecle de ce bon Roy sainct Louys, qu’a le vostre, Sire, & laissant à part ce qui ne faict à mon propos, je prendray seulement ce beau subject, que l’ouverture vous est faicte d’imiter sa Pieté & Religion envers ces pauvres Sauvages, qui desirent extremement cognoistre Dieu, et vivre soubs l’ombre de vos Lys, non pas seulement les habitans de Maragnan, Tapouytapere, Comma, Cayetez, Para, Tabaiares, Longscheveux : ains aussi plusieurs autres Nations, lesquelles souhaittent s’approcher des Peres, ainsi que je diray amplement au suivant Discours.

Vous seul, Sire, pouvez tout ce bien, par ce qu’ils ayment naturellement les François & hayssent les Portugais, tout ce que peuvent nos Religieux, c’est d’exposer leur vie à la poursuitte de la conversion de ces pauvres gens : chose de peu de duree, si vostre Royale pieté n’y met la main.

Cest’ affaire n’est pas tant difficile, comme l’on pourroit s’imaginer, ny de si grande charge et despence que l’on estimeroit : il n’y faut des cinquante, ou des cent mille escus, ains une liberalité mediocre fidellement administree (pour l’entretien des Seminaires, où seront admis les enfans des Sauvages, unique esperance de l’establissement ferme de la Religion en ces pays là,) sera suffisante.

Si vostre Majesté, Sire, se resout à cela, je m’asseure qu’à vostre imitation, plusieurs de vos Princes & Princesses, Seigneurs & Dames, s’exciteront à contribuer quelque chose, pour l’augmentation de la Foy en ces quartiers là.

Et afin que je ne sois facheux à vostre Majesté par une prolixité malseante, je finiray avec cest’ histoire Evangelique de la pauvre Chananee reputee pour chienne, laquelle ne demandoit pour la delivrance de sa fille possedee du Diable, que les miettes tombantes de la table Royale du Redempteur : Ceste nation des Sauvages est issüe d’un mesme Pere que ceste Chananee, ses enfans sont possedez des Demons par l’infidelité : Elle ne demande ny vos thresors ny grande somme de deniers, ains seulement les miettes superflues, qui tombent deçà, delà, de vostre Royale grandeur.

Parquoy, Sire, je vous supplie tres-humblement de regarder de bon œil ceste pauvre Nation, & recevoir de bon cœur ce petit Discours des choses plus memorables arrivees pendant les deux ans que j’ay pratiqué avec eux, suivant le commandement de la Royne vostre mere, faict à nos Reverends Peres, duquel nous nous sommes aquitez le plus fidelement qu’il nous a esté possible, ainsi que verrez en ce Traitté, lequel quand vostre Majesté aura eu pour agreable avec le contenu d’iceluy, je m’estimeray tres-bien recompensé de ce que j’en pretens recevoir en ce Monde, auquel tant qu’il plaira à Dieu me faire vivre, ce sera pour m’employer avec toute la fidelité à moy possible, au service de vostre Majesté, comme celuy qui est & sera à jamais d’icelle,

Tres-humble & fidele suject
F. YVES D’EVREUX
CAPUCIN.

ADVERTISSEMENT
au Lecteur.

Amy lecteur, vous serez adverty, que je ne feray aucune repetition des choses que le Reverend Pere Claude a escrit en son histoire, seulement j’adjousteray ce que l’experience m’a donné plus qu’à luy, n’ayant esté que quatre mois dans Maragnan et moy deux ans entiers : vous trouverez ceste verité, quand vous confererez nos deux escrits ensemble, d’autant que l’addition que j’en feray, supposera ce qu’il en aura escrit de mesme matiere.

PREFACE
Sur les deux
Traittez suivans.

La Sapience, aux Proverbes 29. propose un enigme tres-beau en ces paroles : pauper & dives obviaverunt sibi, utriusque illuminator est Dominus : J’ay veu le pauvre sortir d’un hospital chargé de playes et d’ulceres, couvert & non vetu de vieux haillons, marcher en la place publique, & entrer dans le temple du Seigneur par la porte du midy : & en mesme heure j’ay consideré le riche sortir de son Palais bien vetu de soye, & paré d’or, d’argent et de pierres precieuses, venir le long de la voye qui s’aboutit à la porte du Tabernacle du coté de Septentrion, si à propos, que l’un & l’autre, le pauvre & le riche, se sont rencontrez teste à teste, front à front, droict au milieu du grand rideau du Sancta Sanctorum, où la face du Seigneur rend une si belle clarté, que le visage de ces deux rayonnoit d’une mesme splendeur Divine. Voilà ce que veut dire la Sapience sous l’obscurité de ces paroles.

Laissons les diverses explications mystiques et spirituelles qui se peuvent tirer de là, & prenons seulement celle qui faict à nostre subject, laquelle nous avons mise pour frontispice à nostre livre.

Ce pauvre est le pere Sainct François, et les Religieux de son Ordre : Ce Riche est la Royale puissance de sa Majesté tres-Chrestienne procedee de la tige sacree du Roy Sainct Louys. Quand est ce, & en quel lieu, ce Pauvre, & ce Riche se sont-ils trouvez à la rencontre ? ç’a esté veritablement en la Mission Evangelique pour convertir les Indiens. Le troisiesme s’est trouvé entre les deux, sçavoir est, ce grand Dieu illuminateur des pecheurs, gisans sous les tenebres de la mort.

Le pauvre Sainct François a faict dans les Indes, ce que disoit Sainct Paul, en la conversion des Gentils ; Ego plantavi, J’ay planté la Foy parmy les Sauvages de Maragnan : Sainct Louys protecteur de la France & Ayeul de nostre Roy respond, suivant la promesse faicte quand nous embrassames ceste entreprise, Rigabo, Je l’arrouseray, & ne permettray qu’elle se flestrisse, faute de luy donner soulagement. Car ce n’est rien, de planter, si l’humeur manque à la racine qui refocille la plante nouvelle : autrement l’ardeur du Soleil secheroit le tout : Et nostre Dieu qui suit tousjours la disposition des subjets, asseure infalliblement qu’il donnera augmentation à l’entreprise, Incrementum dabo : Et ce par une lumiere plus grande de jour en jour des mysteres de nostre Foy versee sur ces Indiens obtenebrez de l’ignorance, utriusque illuminator est Dominus, Le Seigneur est le flambeau de tous deux.

Qui le peut mieux sçavoir que les Sauvages, lesquels en rendent temoignage par les Baptesmes qu’il ont receu de nos mains, & la promesse comme generale de se faire Chrestiens ? c’est pourquoy ils font responce, credimus. O pieté Royale, vous n’avez point perdu vostre temps de nous avoir envoyé les messagers de l’Evangile.

Suitte de L’Histoire des choses plus memorables advenuës en Maragnan és années 1613 & 1614.

PREMIER TRAICTÉ.

De la Construction des chappelles de S. François & de S. Loüis en Maragnan[55].

Chap. I.

Le Psalmiste Royal David en son Psalme 28, qu’il composa en action de graces pour la consommation du Tabernacle, dict. Afferte Domino filii Dei, afferte Domino filios arietum. Apportez au Seigneur, ô enfans de Dieu, apportez au Seigneur des enfants de beliers, ce que Rabbi Joanathas va expliquant en cete sorte : Tribuite coram Domino laudem cœtus Angelorum, tribuite coram Domino gloriam & fortitudinem. Contribuez devant le Seigneur loüange, ô chœurs Angeliques, contribuez devant le Seigneur gloire et force : Il vouloit dire que les bien-heureux Anges assistent les hommes en toutes leurs sainctes entreprises, & specialement quand il est question de procurer le salut des ames, car ces bien-heureux Esprits marchent au devant & fendent la presse des Diables ennemis de salut, Pour donner seur accez aux hommes Apostoliques vers les Ames errantes par les deserts de l’Infidelité, qui sont icy paragonnees aux Enfans des Beliers cornus, qui rampent deçà delà par les rochers de dureté de cœur, Prises toutefois avec la douceur de l’Evangile se laissent amener doucement à la porte du Tabernacle de Dieu, lavees dans la grande mer du Baptesme, & offertes à la face du Sancta Sanctorum.

Les Premiers sacrifices que receut Dieu du Peuple d’Israël, quand ils allerent posseder la terre de Promission, de laquelle ils bannirent l’Infidelité, furent sous les tentes & pavillons du Tabernacle, mais puis apres le Temple fut basti, dans lequel les mesmes sacrifices furent offerts.

Chose semblable nous arriva, qui allions en ce Païs plein d’Infidelité & d’Ignorance de Dieu farcy de Diables, effrontement tyrannisans ces Pauvres ames captives, pour y donner la lumiere de l’Evangile, bannir la mécroyance, chasser les Demons, planter & construire l’Eglise de Dieu : Car nous celebrâmes l’espace de quatre mois et plus, les saincts sacrifices sous une belle tente, au milieu des arbres verdoyans, puis une partie de nostre équipage estant retournée en France pour querir secours, & l’autre demeuree pour fonder la Colonie, nous fismes bastir la Chappelle de Sainct François de Maragnan en un lieu beau & plaisant, joint à la mer, enrichy d’une belle fontaine, qui jamais ne tarit, où je choisis ma demeure pour servir par apres de convent aux Religieux que j’attendois en secours. Cette chappelle fut achevee la veille de Noel, Jour bien à propos ; correspondant à la devotion qu’avoit jadis le Seraphique Pere Sainct François, auquel la chappelle estoit consacree. D’autant qu’iceluy, entre toutes les festes de l’annee, celebroit la nuict toute lumineuse & sans tenebres de la naissance du vray Soleil Jesus-Christ, & ce sainct Pere avoit telle coustume de bastir une Creche où il passoit cete nuict en haute contemplation du profond mystere de l’Incarnation, & de l’abaissement si nouveau du Tres-haut enterre. De verité je m’esjoüissois infiniement voir dans cette petite Chappelle (faicte de bois, couvertes de Palmes, ressemblant plus à la Creche de Bethleem, qu’aux grands & precieux Temples de l’Europe) nos François en grande devotion Psalmodier les Matines de cette nuict ; Puis lavez au Sacrement de Penitence, recevoit le mesme Fils de Dieu, dans la creche de leurs cœurs, enveloppé des langes des SS. Sacremens de l’Autel.

Nous solemnisâmes le jour de pareille devotion : que la nuict, y adjoustans la Predication, chose que nous avons gardee tousjours du depuis, Festes & Dimanches : de quoy nous recevions tant de contentement, qu’encores qu’endurassions beaucoup en ces premiers commencements, toutefois tandis que dura cette devotion, le temps se passoit si viste, que le jour ne nous sembloit pas durer deux heures ; d’autant que l’esprit nourry de pieté, ne sçauroit avoir si peu d’occupation d’ailleurs, qu’il ne s’estonne de voir si tost la nuict venir.

Je n’estois pas seul qui ressentois cecy, ains plusieurs autres qui me l’ont dit du depuis, que tandis que la santé me permit de garder cet ordre, il ne leur ennuyoit aucunement.

Cete devotion s’augmenta encore bien plus quand la Chappelle Sainct Loüis au Fort fut edifiee[56], à la forme & façon des Eglises de nos Convens, bastie de charpente, close & couverte de bons aiz, ciez des arbres nommez Acaioukantin. Là j’allois celebrer la Messe, chanter Vespres, faire la Predication, et baptiser les Cathecumenes. Au soir la cloche sonnoit, & tous se trouvoient avant que d’aller se coucher, en cette chappelle, où l’on chantoit le Salut, & sonnoit on le Pardon, puis chacun se retiroit où il vouloit.

De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencemens.

Chap. II.

L’homme est composé d’esprit et de corps, l’esprit comme le plus noble doit estre servy le premier, puis apres le corps ; à ce subject il estoit plus que raisonnable de travailler premierement aux Chappelles pour en icelles repaistre les esprits de la parole de Dieu, & des SS. Sacremens, puis s’appliquer à ce qui regardoit le temporel ; Or tout ainsi qu’une terre, non encore cultivee ne donne pas grand contentement à son Maistre, voire s’il n’avoit du pain d’ailleurs, il pourroit mourir de faim aupres d’Icelle semblablement le lieu que l’on avoit choisi pour bastir la forteresse de Sainct Loüis estoit esloigné de toute commodité ; d’autant que c’est une poincte de roche qui avance dans la mer, en un des bouts de l’Isle, où jadis les Sauvages avoient habité & jardiné, & par ainsi rendu sterile ; d’autant que la terre ayant porté trois ans n’a plus de force à produire aucune chose sinon du bois, si d’adventure elle ne repose plusieurs annees ; cela fut cause que nous patissions beaucoup en ces commencements, voire à peine avions nous de la farine du Païs, de laquelle nous faisions du Migan, c’est à dire de la boüillie avec du sel, de l’eau et du poivre, qu’ils appellent Ionker, & de cela seulement nous sustentions nostre vie. Quelques uns qui ne pouvoient manger de cette farine seiche, la détrempoient dans l’eau & la mangeoient, Ceux qui estans en France à peine pouvoient manger des viandes delicates, trouvoient en ce Païs les legumes, quand ils en pouvoient avoir, tres-delicieuses.

Je rapporte cecy pour loüer la patience des François au service de leur Roy, & pour effacer cette tache qu’ordinairement on jette sur leur manteau, qu’ils sont impatiens, indomtables et mal-obeïssans ; Car je tesmoigne, avec verité, que je ne vey jamais tant de patience, et tant d’obeissance, qu’en ces Pauvres François. Que ceux donc qui ont bonne volonté d’aller en ces Païs ne s’estonnent d’entendre cette grande pauvreté ; Car ils ne patiront jamais, ce que nous avons pati, & de jour en jour la terre s’accomode & les vivres s’augmentent.

Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer à la pesche des vaches de mer[57], environ à 30 & 40. lieües de l’Isle : ces bestes poissons ont la teste de vache sans cornes toute fois, deux pates sur le devant au dessous des mamelles, elles produisent leurs veaux comme les vaches, & les nourissent de leur laict, mais le petit veau a cette proprieté digne d’estre remarquee, pour nous servir d’instruction, c’est qu’il embrasse sa mere par sus le dos avec ses deux petites pates, & jamais ne la quitte, quoy que morte, tellement qu’on les prend vifs, & en a-on apporté de vifs jusques en l’Isle, & sont tres-delicats. Que cecy serve aux enfans à executer le commandement de Dieu, d’honorer Pere & Mere, c’est à dire, de leur survenir, aymer & respecter ; que les Catholiques se souviennent de demeurer fermes & colez au giron de l’Eglise leur Mere, & qu’aucune persecution ne les en arrache, que tous bons François cherissent leur Roy & leur Patrie. Ces Vaches de mer sont prises à la pasture qui est l’herbe croissante au bordage de la mer : Les Sauvages coulans leur canot doucement par derriere elles, d’où ils les dardent de deux ou trois harpons, & mortes qu’elles sont, sont tirees à terre, mises en pieces & salees ; Chose pareille arrive aux delicieux & gloutons, qui s’estans fabriquez leur ventre pour Dieu, sont surpris de la mort au milieu des viandes, et saouls sont traisnez en un moment dans les Enfers.

Le sel du tout necessaire, tant pour saler ces vaches, que pour autres commoditez, se pesche environ à quarante lieuës de l’Isle, dans des grandes plaines sablonneuses, ou il se faict naturellement en forme de glace, dur & luisant comme cristal, & ce par le flus & reflus de la mer qui donne dans ces plaines, & quand la mer est retiree, le Soleil vient à le cuire par sa chaleur, & est beaucoup meilleur, que celuy de France, & que celuy d’Espagne. Il faut l’aller pescher avant la saison des pluyes, pour ce qu’elles noyent le lieu où il se trouve.

Ayant prouvenu à ce mesnage, l’on dispersa une partie des François par les villages, pour y vivre suivant la coustume du Païs, qui est d’avoir des Chetouasaps, c’est à dire hostes ou comperes, en leur donnant des marchandises au lieu d’argent ; Et cette hospitalité ou comperage est entr’eux fort estroicte ; car ils vous tiennent proprement comme leurs enfans, tandis que vous demeurez avec eux, vont à la chasse & à la pesche pour vous, & d’avantage leur coustume estoit de donner leur filles à leurs Comperes, qui prenoient deslors le nom de Marie, & le sur-nom du François pour designer l’alliance avec tel François, en sorte que disant Marie telle, c’estoit autant que de dire la Concubine d’un tel. De sçavoir au vray pour quoy ils appellent leurs filles données aux François, pour concubines du nom de Marie, je ne puis l’asseurer, sinon qu’un jour un Sauvage me dist, luy monstrant un Tableau de la Mere de Dieu, et luy disant, Koaï Toupan Marie. Voilà la Mere de Dieu Marie : il me respondit : chè aï Toupan Arobiar Marie. Je croy & cognoy que la Mere de Dieu est Marie, & appellons nos filles que nous donnons aux Caraibes Marie. Cette coustume de prendre les filles des Sauvages, a esté deffenduë aux François, & cela ne se faict plus, si ce n’est occultement, mesme les sauvages qui de premier abord que l’on fist cete deffence, se doutoient de la fidelité & amitié des François envers eux, pour ne prendre leurs filles comme ils avoient de coustume, à present qu’ils ont esté entierement informez que Dieu defend d’avoir des femmes sinon en mariage, & que les Peres Messagers de Dieu le preschoient & l’avoient fait prohiber par ordonnance du Grand, se scandalisent quand ils voyent les François faire au contraire & le venoient denoncer au Grand & à Nous, en sorte qu’il faut que le François face ses affaires bien secrettement, s’il ne veut que cela soit cogneu.

De la Construction du Fort de Saint Louys, & de l’ardeur des Sauvages à porter les terres.

Chap. III.

Le temps venu qu’il faisoit bon travailler aux fortifications de la place designee pour la defence des François, & que la charpente jà faicte selon le dessein donné pour servir de ceinture au fort à soutenir les terres fut dressee : alors on fit dire par tous les vilages de l’Isle & de la Province de Tapouytapere[58] : que chacun les uns apres les autres eust à venir travailler aux terres que l’on tiroit des fossez du Fort pour les porter sur les terrasses des courtines, esperons, & plates formes, qui du depuis furent couvertes de gros & grands Apparituries[59] qui sont arbres durs comme fer et incorruptibles, en sorte que le canon auroit de la peine contre ceste place & l’escalade tres-dificile : aussi tost dit, aussi tost faict, tellement que de toutes parts un vilage apres l’autre, les Sauvages venoient amenants femmes & enfans quant à soy, aportans des vivres necessaires pour le temps qu’ils sçavoient demeurer à travailler, & ce souz la conduite de leurs Principaux : coustume qu’ils observent en toutes leurs entreprises de consequence, que non seulement ils marchent avec leurs Principaux, ains ils tiennent le front de la compagnie. La nature leur ayant donné ceste cognoissance que l’exemple des Principaux encourage infiniment les Inferieurs.

En quoy ils sont plus fideles à la nature, que nous ne sommes, puis que nous voyons tout le contraire en la Republique Chrestienne : d’où certainement toutes les erreurs & corruptions de mœurs ont pris leur source : car encore que nous devions prester l’oreille seulement à la doctrine & ne point amuser nostre veuë à la mauvaise vie : ce nonobstant les foibles s’acrochent plus aux œuvres qu’au bien dire.

Ces Sauvages venus ils se mettent à travailler d’un ardeur incomparable, monstrans de voix & de geste un courage admirable, & eussiez dit plustost qu’ils aloient aux nopces qu’au travail, ne cessans de rire & s’esjouyr les uns avec les autres, chacun courant portant son fais du fond des fossez au dessus des terasses, & y avoit entr’eux une emulation non petite à qui feroit plus de voyage, & porteroit plus grand nombre de paniers de terre.

Icy vous noterez qu’il n’y a gens au monde si infatigables au travail qu’iceux, quand de bon cœur ils entreprennent quelque chose, ne se soucians de boire ou de manger, pourveu qu’ils viennent à chef de ce qu’ils entreprennent, & au plus fort des difficultez, ils ne font que rire, huer, et chanter pour s’entr’encourager : à l’oposite si vous pensez les rudoyer & les faire travailler par menaces ils ne feront rien qui vaille, & cognoissant leur naturel estre tel, jamais ils ne contraignent leurs enfans ny leurs esclaves, ains ils les ont par douceur.

Le François approche fort de ce naturel, specialement les Nobles, qui ne peuvent subir le joug de la contrainte, mais exposent leur propre vie aux doux commandemens de leurs Princes : beau document pour ceux qui ont charge d’autruy, de plustost les avoir par douceur & clemence que par force & rigueur, menageant en ce point le naturel de la nation Françoise. Non seulement les hommes travailloient : mais aussi les femmes & les petits enfans, ausquels petits enfans, ils faisoient de petits paniers, pour porter de la terre selon leur petite force. J’ay veu plusieurs de ces petits qui n’avoient pas plus de deux ou trois ans faire leurs charges dans leurs petits paniers avec leurs menotes n’ayans pas la force naturelle d’user de peles ou autres instrumens à charger.

Je m’enquis de quelques Anciens, pourquoy ils permettoient que ces enfans travaillassent, amusans plus ceux qui les regardoient & specialement leurs peres & meres que d’avancer besongne ; & davantage qu’ils les mettoient en danger estans nuds & tendres comme ils sont, d’estre blessez par quelque eboulement de terre ou roulement de pierre. Telle fut leur responce par le Truchement : Nous sommes bien aises que nos enfans travaillant avec nous à ce Fort, à ce que venus en leur vieillesse, ils disent à leurs enfans, & ceux cy à leurs descendans : Voilà les forteresses que nous & nos peres ont faict pour les François, lesquels amenerent des Peres pour faire des maisons à Dieu, & vindrent pour nous defendre contre nos ennemis.

Ceste façon de faire remarquer à leurs enfans ce qui se passe leur est commune en general en toutes choses, & ainsi suppleent au manquement d’escriture, pour communiquer les affaire des siecles passez à la posterité : & pour ne rien oublier, ains vivement le graver en leur memoire : souvent ils devisent par ensemble des choses passees aux siecles de leurs grands Peres ou au temps de leur jeunesse, et l’enseignent à leurs enfans, comme nous dirons cy apres. Je voudrois que nos Peres eussent esté aussi diligens à graver dans le cœur de leurs descendans…

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… ment & en abondance, les Sauvages mettent le feu aux buissons & haliers, dans lesquels ces reptiles se retirent. Il y en a de trois sortes[60], les uns de terre, qui font leur demeure dans les bois ; les autres d’eau douce, qui habitent és rivages de ce fleuve, & és lieux marescageux ; Les troisiesmes sont de mer, & vivent en icelle, mais elles viennent faire leurs œufs dans le sable prochain en grand nombre, puis les couvrent industrieusement avec le mesme sable : Ils ressemblent aux œufs de poule, hors-mis qu’ils n’ont pas la coque si dure, ains flexible et mole, & ne sont pas droictement si gros ny aigus, mais ronds, sont fort bons, soit à la coque, soit en autre façon que les vouliez manger.

Le long de ceste Riviere est orné d’arbres, portant casses beaucoup meilleures, que celles que l’on use communément, j’en ay gousté moy-mesme, & plusieurs autres de nostre equipage : & outre la vertu medicinale qu’elles ont, beaucoup plus forte, que celle de Levant : car l’experience a enseigné qu’une once d’icelle faict autant d’operation, que deux de celle du Levant. Elles sont excellemment bonnes confites ne laissant de lascher le corps, & l’entretenir en son benefice. On y voit de tres-belles prairies, longues & larges indiciblement, & portent le foin doux & fin. On y trouve la pite de laquelle se font les taffetas de la Chine en quantité, croissant comme des queuës de cheval, belle comme la soye, & encore plus forte. La terre y est forte & grasse, & beaucoup plus fidelle à la moisson que celle de Maragnan, ou des environs, et m’a-t’on dict qu’on y peut faire deux cueillettes l’annee. Les forests sont de haute fustaye, encore vierges en la couppe, ennoblies de plusieurs sortes de bois fort excellent, soit en couleur, soit en proprieté de medecine : & les Sauvages habitans là, nous ont rapporté qu’il s’y trouvoit du bois de Bresil. Parmy ces Forests il y a une telle multitude de Cerfs, Biches, Chevreils, Vaches braves[61] & Sangliers qu’en peu d’heure vous en tuez autant que vous voulez : & afin qu’on ne m’estime user d’hyperboles en cet endroit, je m’en rapporte aux tesmoignages de ceux qui se sont trouvez en ce voyage de Miary, & sont à present en France, & liront cecy, & confesseront qu’eux-mesmes m’ont dict, que les Sauvages de leur embarquement leur apportoient une si grande quantité de venaison, qu’ils n’en sçavoient que faire. Un Gentilhomme du mesme voyage m’a raconté avoir tué trois Sangliers d’un coup de mousquet[63], ce qui ne pourroit estre s’ils n’y estoient espois.

Il y a grand nombre d’arbres chargez d’esseins de mouches à miel, menues & petites environ comme la moitié des nostres, mais bien plus industrieuses, car elles font de tres-excellent miel liquide & clair comme eau de roche, & ce miel est contenu dans des petites phioles faictes de cire, grosses comme un estœuf, semblables en forme à nos petites phioles de verre, suspenduës par ordre és rameaux d’un petit arbre, composé de cire. Le quel petit arbre de cire, est attaché & colé aux branches au tronc, ou bien dans le creux des arbres des Forests, ou des Prairies. De ce miel on en faict de tres bon vin fort & chaut à l’estomac, qui approche en couleur & en goust au vin de Canarie. Nos gens en firent quantité pendant qu’ils estoient là, duquel plusieurs furent coiffez. Il s’y trouve une autre espece de miel, mal appellé miel pourtant, car il est aigre comme vin aigre & est fait par une autre espece de mouches.

Quelques jours apres que nos gens furent arrivez en cette contree, ils se mirent à chercher les Tabaiares[62], & leurs habitations ; Ils trouverent des Aioupaues[64] et des chemins nouvellement frayez : mais ils ne peurent trouver ceux qu’ils cherchoient : C’est pourquoy voyans que leur farine diminuoit, & qu’à peine en pourroient ils avoir pour retourner jusques en Maragnan, encore bien courte, ils delibererent de r’amener leur armee de Sauvages avec eux, & choisir seulement deux Esclaves Tabaiares, ausquels ils donnerent de la farine pour vivre un mois avec des marchandises, leur promettant une seure liberté & bonne recompense, au cas qu’ils allassent chercher, & trouver leurs semblables, ce qu’ils accepterent & accomplirent, & approchans des villages des Tabaiares, commencerent à huer, & ce pour eviter d’estre flechez : D’autant que ceste Nation estoit en continuel combat avec une autre nation voisine. A leur cry plusieurs sortirent, ausquels ils raconterent le contenu de leur charge : comme les François estoient en Maragnan bien fortifiez, que les Peres estoient avec eux, & qu’on les estoit venu chercher, mais que la farine manquant, on avoit esté contrainct de quitter la poursuitte, & qu’ils avoient esté choisis & envoyez pour parfaire cette entreprise, & dévelopant les marchandises, leur donnerent ferme asseurance de leur discours : à quoy servit beaucoup la recognoissance qu’ils eurent de ces deux Esclaves, autrefois pris en guerre par les Tapinambos. Vous pouvez penser quelle chere on leur fist, & quelle resjouyssance eurent ces Tabaiares de telles nouvelles. Laissons les en repos l’espace de 3. & 4. mois, pour conter à leur aise & r’embarquons-nous avec nos gens, pour retourner en l’Isle.

De la Preparation des Tapinambos, pour faire le Voyage des Amazones.

Chap. VII.

Aussitost que ceste armee fut retournee de Miary, l’on parla chaudement de faire dans peu de temps le Voyage des Amazones[65]. Ja auparavant on en parloit, mais assez froidement, tellement que peu de gens le croyoient, comme à la verité il n’y avoit pas grande apparence de quitter l’Isle, estant si peu de gens que nous estions, pour la deffendre contre les Portuguaiz, desquels nous estions menacez dés ce temps là.

A cette nouvelle toute l’Isle & les Provinces circonvoisines se remuerent : Car vous devez sçavoir qu’il n’y a Nation au Monde si encline à la guerre, & à faire nouveaux voyages que ces Sauvages Bresiliens. Les 4. & 500. lieuës ne leur sont rien, pour aller attaquer leurs ennemis, & gaigner des Esclaves. Et combien qu’ils soient naturellement peureux & craintifs, si est-ce que quand ils sont eschauffez au combat, ils demeurent fermes jusques à ce qu’ils n’ayent plus d’armes, & lors ils se servent des dents & des ongles contre leurs ennemis.

La plus part de leur guerre se faict par ruse & finesse, allans sur l’aube du jour inopinément attrapper leurs ennemis dedans leurs loges, & ordinairement ceux qui ont bonnes jambes se sauvent de leurs mains, les vieillards, femmes, & enfans demeurans pour les gages, qui sont amenez esclaves dans les terres des Tapinambos. Ils font encore autrement, c’est que sous pretexte de marchandise, ils vont le long des rivieres où habitent leurs ennemis, ausquels ils font de belles promesses, & monstrent leurs danrees, & Caramemos ou paniers, dans lesquels ils mettent ce qu’ils ont de plus cher, & quand ils voient leur beau, ils se jettent sur ces pauvres Simpliciaux, tuans les uns, & amenans les autres captifs : Et pour cette cause toutes les Nations du Bresil se défient d’eux, & ne veulent paix avec eux, les tenans generalement pour traitres.

Ils sont fort asseurez quand ils sont en la compagnie des François ; & veulent tousjours que les François marchent devant : que s’ils voyent qu’un François tourne en arriere, ils seroient bien marris qu’il eust meilleures jambes à fuyr qu’eux. En cecy l’on peut voir combien vaut l’opinion que l’on a conceuë des personnes, qui est neantmoins la plus grande vanité & folie de cette vie : car souvent il arrivera que les bons & vertueux demeureront en arriere, où les vicieux & corrompus seront cheris & eslevez.

Je fus fort diligent & curieux à remarquer leur façon de faire pour aller à la guerre, ne me contentant point de ce que j’en avois oüi dire. Premierement les femmes & les filles s’appliquent à faire les farines de guerre[66] en abondance sçachans naturellement que le soldat bien nourry en vaut deux, & qu’il n’y a rien plus dangereux en une armee que la famine, laquelle rend les plus courageux, foibles & sans cœur, & qu’au lieu d’aller contre l’ennemy, il faut aller chercher à vivre. Cette farine de guerre est differente de l’ordinaire, par ce qu’elle est mieux cuite, & meslee avec du Cariman, qui fait qu’elle se garde longtemps : Il est bien vray qu’elle n’est si agreable au goust, mais plus saine que la fraische.

Secondement les hommes s’employent à faire des canots, ou à refaire ceux qui estoient ja faicts, propres à telles affaires ; Car il faut qu’ils soient longs & larges pour y contenir plusieurs personnes, & porter aussi leurs armes & leurs provisions, & neantmoins ce n’est qu’un arbre, Lequel apres qu’ils l’ont couppé par le pied, & bien esbranché, n’y laissant que le seul corps de l’arbre bien droit de bout à l’autre, ils fendent & levent l’escorce avec quelque peu de la chair de l’arbre, environ la largeur & profondeur de demy-pied : ils mettent le feu dans cette fente, avec des copeaux bien secs, qui bruslent à loisir le dedans de l’arbre, & à mesure que le feu brusle, ils grattent le bruslé avec une tille d’acier, & poursuivent ceste façon de faire jusqu’à tant que tout l’arbre soit creusé en dedans, ne laissant d’entier que deux doigts d’époisseur, puis avec leviers lui donnent la forme & largeur, & ces canots de guerre sont quelquefois capables de porter deux ou trois cens personnes[67] avec leurs provisions. Ils voguent à la rame par des jeunes hommes forts & robustes, choisis pour cela, tenans chacun son aviron de 3. pieds de long, poussans l’eau en pique & non en travers.

Troisiesmement, ils preparent leurs plumaceries, tant pour la teste, bras, reins, que pour leurs armes : Pour la teste, ils se font une perruque de plumes d’oissillons rouges, jaunes, pers & violets qu’ils attachent à leurs cheveux avec une espece de gomme, & appliquent sur leur front de grandes plumes d’Arras, & de semblables oiseaux rouges, jaunes & pers en forme de mitre, qu’ils lient par derriere la teste. Ils mettent à leurs bras des bracelets de plumes de diverses couleurs, tissus avec fil de coton, comme est aussi semblablement cette mitre susdite. Sur les reins ils ont une rondache faite de plumes de la queuë d’Austruche[68], qu’ils suspendent avec deux cordons de coton teint en rouge, passant du col en croisade sur le dos, tellement que vous diriés à les voir emplumez par la teste, par les bras, & sur les reins que ce soient des Autruches qui n’ont des plumes sinon qu’en ces 3. parties de leurs corps : Et en effect il me souvient voyant cela de cete belle antiquité que remarque Job chap. 39. Penna struthionis similis est pennis Erodii & Accipitris : La plume de l’Autruche est semblable aux plumes du Heron, & de l’Espervier : lequel passage est clairement expliqué par les diverses leçons ou versions, de l’ancienne coustume tant des Grecs que des Romains, qui estoient que les Colonels presentoient aux Capitaines & Soldats des plumes d’Autruche pour mettre sur leurs casques & heaumes afin de les inciter à la victoire.

Et de faict je voulu sçavoir par mon Truchement pourquoy ils portoient ces plumes d’Autruche sur leurs reins : ils me firent responce que leurs peres leur avoient laissé ceste coustume, afin de les enseigner comment ils se devoient comporter en guerre contre leurs ennemis, imitans le naturel de l’Autruche, qui est quand elle se sent la plus forte, qu’elle vient hardiment contre celui qui la poursuit : si elle se sent la plus foible, levant ses aisles pour emboufer le vent, elle s’enfuit, jettant de ses pates le sable & les pierres vers son ennemy : ainsi devons nous faire, disoient-ils. J’ay recogneu ce naturel de l’Autruche par experience en une petite Autruche privee qui estoit au village d’Usaap, laquelle estoit assaillie journellement par tous les petits garçons du lieu : quand elle voyoit qu’il n’y en avoit que deux ou trois apres elle, elle se retournoit, & avec son estomach les jettoit par terre : que si elle voyoit que la compagnie fust trop forte pour elle, elle gaignoit au pied.

Je m’asseure qu’il y aura des esprits qui s’estonneront de ce que je viens de dire, & specialement comme il est possible que ces Sauvages tirent les moyens de se gouverner de la proprieté des Animaux : mais s’ils se ressouviennent que la cognoissance des herbes medecinale a esté enseignee aux hommes par la Cicoigne, la Colombe, le Cerf & le Chevreil : si la façon de faire la guerre, poser les sentinelles a esté prise des Gruës : si le bien de l’Estat Monarchique a pris son commencement des Mouches à miel : Si les Architectes ont appris des Arondelles à faire les voutes : Si Jesus Christ mesme nous renvoye à la consideration des Milans, Vautours, Aigles & Passereaux, leur estonnement cessera & specialement, s’ils veulent croire que ces Sauvages imitent en tout ce qu’ils peuvent la perfection des Oyseaux & Animaux qui sont en leur pays, sur lesquelles perfections ils composent toutes leurs chansons qu’ils recitent en leurs danses : car les Oyseaux de leurs pays estans vestus de trois couleurs, specialement rouge, jaune, & pers, ils ayment les draps & habits de ces mesmes couleurs : pour ce que les Onces & Sangliers sont les plus furieux Animaux de leur terre, ils prennent leurs dens & les enchassent dans leurs levres, jouës & oreilles pour paroistre plus furieux. Les plumes des armes sont mises aux bouts des espees & des arcs : bref tout cela ainsi preparé, ils se mettent à boire de leur vin fait de mouay publiquement pour dire à Dieu à ceux qui restent dans le pays.

Du partement des François avec les Sauvages pour aler aux Amazones.

Chap. VIII.

Auparavant que j’entre en matiere, il sera bon que j’allegue ce que j’ay appris des Sauvages, touchant la Verité des Amazones, parce que c’est une demande ordinaire, s’il y a des Amazones en ces quartiers là, & si elles sont semblables à celles desquelles les Historiographes font tant de mention ? Pour le premier chef, vous devez sçavoir que c’est un bruit general & commun parmy tous les Sauvages qu’il y en a, & qu’elles habitent en une Isle assez grande, ceinte de ce grand fleuve de Maragnon, autrement des Amazones, qui a en son embucheure dans la mer cinquante lieuës de large, & que ces Amazones furent jadis femmes & filles des Tapinambos, lesquels se retirerent à la persuasion & soubs la conduicte d’une d’entr’elles, de la societé & maistrise des Tapinambos : & gagnans pays le long de ceste riviere, en fin appercevans une belle Isle, elles s’y retirerent, & admirent en certaines saisons de l’annee, sçavoir des Acaious, les hommes des prochaines habitations pour avoir leur compagnie. Que si elles accouchent d’un fils c’est pour le pere, & l’emmene avec luy apres qu’il est competamment alaicté : si c’est une fille, la mere la retient pour demeurer à tousjours avec elle. Voilà le bruict commun & general.

Un jour pendant que les François estoient en ce voyage : je fus visité d’un grand Principal fort avant dans ceste riviere, lequel apres qu’il m’eust faict sa harangue (ainsi que je diray en son lieu cy apres) me dit qu’il estoit habitant des dernieres terres de la Nation des Tapinambos, & qu’il luy falloit pres de deux lunes pour retourner de Maragnan en son village : je luy fis responce que je m’estonnois de la peine qu’il avoit prise de venir de si loing. Il me repliqua, j’estoy venu en Para pour voir mes parens, quand les François passerent pour aller faire la guerre à nos enemis, & ayant ouy tant parler de vous autres Peres, j’ay voulu moy-mesme vous voir pour en porter des nouvelles asseurees à mes semblables. Je luy fis demander à lors par mon truchement, si sa demeure estoit fort esloignee des Amazones il me dit qu’il falloit une lune, c’est à dire un mois pour y aller. Je luy fis repliquer, s’il y avoit esté autrefois, & les avoit veuës, il me fit responce, qu’il ne les avoit point veuës, ny estoit entré en leurs terres : mais bien qu’il avoit rangé dans les canots de guerre l’Isle où elles habitoient.

Quant au second Chef, ce mot d’Amazone leur est imposé par les Portugais & François[69], pour l’aprochement qu’elles ont avec les Amazones anciennes, à cause de la separation des hommes : mais elles ne se coupent pas la mamelle droitte, ny ne suivent le courage de ces grandes guerrieres, ains vivant comme les autres femmes Sauvages, habiles & aptes neantmoins à tirer de l’arc, vont nuës, & se defendent comme elles peuvent de leurs ennemis.

En l’an donc mil six cens treize, au mois de Juillet le huictiesme jour, le Sieur de la Ravardiere partit du port saincte Marie de Maragnan, salué de plusieurs canonades & mousquetades tirees du fort sainct Louys, comme est la coustume des gens de guerre, menant avec soy quarante bons soldats, & dix Matelots, ayant pris pour son asseurance vingt des Principaux Sauvages, tant de l’Isle de Maragnan Tapouitapere, que de Comma[71], & alla droict prendre terre à Comma, là où plusieurs canots de Sauvages l’attendoient, & ayant faict provision de farines, cingla de Comma aux Caïetés, où il y a vingt villages de Tapinambos, & sejournant en ce lieu pres d’un mois, renvoya sa barque avec soixante esclaves qui luy furent donnez. Le dix-septiesme d’Aoust, il alla des Cayetés avec plusieurs habitans du mesme pays, & vint en un village appellé Meron, où il fit embarquer dans de grands canots tant les Sauvages que les François, & vint à l’emboucheure de la riviere de Para : sur ce chemin de mer un François fut noyé par le renversement du canot où il estoit, ses Compagnons se sauvans à Fourchon sur le ventre du canot renversé.

Ceste riviere de Para est fort peuplee de Tapinambos, tant à son emboucheure que le long d’icelle ; estant arrivé au dernier village environ soixante lieuës de l’emboucheure, il fut affectionnement prié par tous les Principaux de ce pays là d’aller faire la guerre aux Camarapins, gens farouches[70] qui ne veulent paix avec personne, & partant ils n’espargnent aucun de leurs ennemis : ains les captivent tuent & mangent sans accepter : Ils avoient tué peu auparavant trois des enfans d’un des Principaux Tapinambos de ces Regions là, & en avoient gardé les os pour monstrer à leurs parens, afin de leur faire davantage de dueil.

Ceste armee donc des François & des Tapinambos au nombre de plus de mil deux cens sortit de Para, & entra en la riviere des Pacaiares & de là en la riviere de Parisop[72], où ils trouverent Vuacêté ou Vuac-ouassou, qui fit offre de mil deux cens des siens pour renforcer l’armee, dont il fut remercié. Il en fut pris seulement quelque nombre qu’il accompagna luy mesme, et les mena au lieu des ennemis, lesquels demeuroient dans les Iouras[73], qui sont des maisons faictes à la forme des Ponts aux Changes & de sainct Michel de Paris, assises sur le haut de gros arbres plantees en l’eau. Incontinent ils furent assiegez de nos gens, & salvez de 1000. ou 1200. coups de mousquet en trois heures, & se deffendirent valeureusement, en sorte que les flesches tomboient sur les nostres, comme la pluye ou la gresle, & blesserent quelques François & plusieurs Tapinambos, pas un toutesfois n’en mourut. On leur tira quelques coups de fauconneau & d’Espoire, & mit-on le feu à trois de leurs Iouras, dont soixante des leurs furent tuez, ce qui leur acreut davantage le desespoir, aymans mieux passer par le feu, que de tomber és mains des Tapinambos, ce qui fut cause qu’on les laissa là, pour les avoir une autrefois avec douceur beaucoup meilleure, & plus propre pour gagner les sauvages.

Durant le combat furieux des mousquetaires ils userent d’une ruse nompareille, c’est qu’ils pendirent leurs morts contre le Parapet de leur Iouras, & leur ayant attaché une corde de coton aux pieds, les faisoient bransler le long des fentes : ce que voyans les François, ils croyoient que ce fussent des Sauvages vivans qui passassent et repassassent, tellement que tirans trois ou quatre à la fois, ces pauvres corps furent lardez de plusieurs coups, dont ces canailles huoient & se moquoient : lors une de leurs femmes commença à paroistre, qui faisant signe avec un lict de coton qu’elle vouloit parlementer, tous cesserent de tirer, puis ceste femme cria Vuac, Vuac. Pourquoy nous as-tu amené ces bouches de feu (parlant des François à cause de la lumiere qui sortoit des bassinets de leurs mousquets) pour nous ruiner & effacer de la terre : pense-tu nous avoir au nombre de tes esclaves, voilà les os de tes amis & de tes alliez, j’en ay mangé la chair, & si encore j’espere que je te mangeray, & les tiens. On luy fit dire par les Truchemens qu’elle eust à se rendre, afin de sauver le reste du feu. Non, non, dit-elle, jamais nous ne nous rendrons aux Tapinambos, ils sont traistres : Voilà nos Principaux qui sont morts & tuez de ces bouches de feu, gens que nous ne vismes jamais, s’il faut mourir nous mourrons volontiers avec nos grands guerriers : nostre nation est grande pour vanger nostre mort.

Un de leurs Principaux se fit porter dans un canot à la face de nostre armee, & tenant d’une main une trousse de flesches, & de l’autre son arc dit, venez, venez au combat, nous ne craignons rien nous sommes vaillans, j’en flescheray aujourd’huy un bon nombre, & s’estant approché un peu trop pres de nos soldats, un d’iceux luy porta une bale dans la teste qui le renversa mort dans l’eau. Ils estoient si adextres à tirer leurs flesches en haut, qu’elles tomboient droict à plomb dans la galiotte où estoient nos soldats & dans les canots & en blesserent plusieurs. Vous pouvez voir par cecy le courage de ces nations Sauvages : qui ne sont meuz que de la seule nature : que feroient-ils s’ils estoient policez ou conduits & instruits par la discipline militaire ?

Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce voyage, & premierement des ruses d’un Sauvage nommé Capiton.

Chap. IX.

Tandis qu’une partie de nos François, & plusieurs des Principaux des Sauvages estoient en Para & és lieux circonvoisins, plusieurs choses memorables se passerent en l’Isle, lesquelles je vay raconter d’ordre és suivans chapitres. Et premierement d’un plaisant & rusé Sauvage appellé Capiton[74], frere de mere d’un Principal, grand amy des François nommé Ianouaravaête, c’est à dire, le grand chien ou chien furieux.

Ce Capiton s’estoit ingeré finement aupres de nous, nous faisant dire par le Truchement, qu’il desiroit fort de se faire Chrestien, d’apprendre à lire & à escrire, parler François, & faire les reverences, gestes & ceremonies des François. On adjousta foy à ce Sauvage, & quelques-uns d’entre nous prenoient grande peine au tour de luy. Ayant passé quelques mois en nostre voisinage, il fut desireux d’avoir des habits, comme estoient nos Chasubles, avec lesquels nous disions la Messe, & de faict il nous en fit demander par sa femme qui en fut tout aussi tost esconduite. Il ne nous quitta point encore pour ce refus, mais quelque temps apres, couvrant sagement son mescontentement, alloit en son village, & retournoit vers nous, jusques au temps qu’il s’esmeut un petit bruit par l’Isle, que les François vouloient faire les Tapinambos Esclaves, & partant qu’il falloit abandonner l’Isle, & se retirer. A quoy plusieurs presterent l’oreille, & pour ce subject ils quitterent leurs villages, & s’en allerent à d’autres plus commodes, pour fuir, s’il en estoit besoin.

Cettuy-ci estima que le temps estoit venu pour se faire valoir parmy les siens, ayant un desir extrême d’estre estimé grand, & ne pouvoit aquerir ce grade : Car c’est le propre de l’honneur de fuyr ceux qui le poursuivent desordonnément, chose que nous voyons pratiquee en toute sorte de condition, & ç’avoit esté son but & intention, quand il s’approcha de nous, de parvenir à ce poinct par nostre moyen ; Car l’ambitieux n’espargne rien pour arriver à ce qu’il desire, non pas mesme les choses les plus sacrées.

Il commença donc à visiter les villages de l’Isle, esquels il pensoit qu’il y avoit des mescontens contre les François, & là dans les loges, & aux Carbets, selon leur coustume, frappant ses cuisses à grands coups du plat des mains, haranguoit, disant ; Ché, Ché, Ché, auaëté. Ché, Ché, Ché, Pagy Ouässou, Ché, Ché, Ché, Aiouka païs, &c. C’est à dire, Moy, moy, moy, Je suis furieux & vaillant. Moy, moy, moy, Je suis un grand Sorcier : C’est moy, c’est moy, qui tuë les Peres &c. J’ai faict mourir le Pere qui est mort & enterré à Yuiret, où demeure le Pay Ouassou, le grand Pere auquel j’ay envoyé tous les maux qu’il a[75], & le feray mourir comme l’autre. Je tourmenteray les François avec maladies, et leurs donneray tant de vers aux pieds & aux jambes qu’ils seront contraints de s’en retourner en leur païs. Je feray mourir les racines de leurs jardins, à ce qu’ils meurent de faim : J’ai demeuré autrefois aupres d’eux, & mangeois souvent avec eux, je regardois leurs façons de faire, quand il servoient le Toupan. Mais j’ay recogneu qu’ils ne sçavoient rient au prix de nous autres Pagis, Sorciers. Partant nous ne devons les craindre, & s’il faut que nous sortions, je veux marcher devant : car je suis fort & vaillant. Il fut pres de deux mois à courir l’Isle, & faire ces discours sans que nous en sceussions rien, d’autant qu’ils sont fort secrets, où il y va de leur public interest, bien qu’autrement quand il n’y va que du particulier, facilement ils descouvrent les entreprises.

Iapy-Ouässou le reprit fort aigrement de tels discours, ce que fit aussi Piraiuua, mais son frere le Grand Chien le denonça & en outre demanda qu’il luy fust permis de l’aller prendre, & le pendre de sa propre main. Ces nouvelles arriverent incontinent aux oreilles du Capiton, qui commença à trembler comme s’il eust eu la fievre, & ne disoit plus Ché auo-êté, ny Ché Pagi-Ouassou, ou Ché Aiouca Pay, mais bien au contraire devant les siens tremblant de peur il dict, Ché assequegai seta, ypocku Topinambo, ypocku decatougué : giriragoy Topinambo, giriragoy seta atoupaué : ypocku ianouara vacté, ypocku decatougué giriragoy ianouara vaetè giriragoy seta atoupauè : Ah ! que j’ay de peur, & grandement, ô que les Topinambos sont méchans[76], ils sont méchans parfaictement : Ils ont menty, les Topinambos, ils ont menty grandement & amplement : que le Grand Chien est meschant, il est meschant parfaictement ; Il a menty le Grand Chien, il a menty grandement & amplement, &c. Je n’ay rien dit de tout cela, je n’ay point faict mourir le Pere & n’ay point dict que je veux faire mourir le Grand Pere, & que je luy ay envoyé ses maladies. Semblablement je n’ay jamais dit que je veux tourmenter les François & faire mourir leurs racines, car je ne suis point barbier, & ne le fus jamais, ains je veux estre fils des Peres, & retourner auprez d’eux & les nourrir : Ce que je les ay quittez, c’estoit pour venir cueillir mon mil ; Je veux aller bientost trouver le grand Pere, & luy porter de mon May, & de ma pesche, & de ma venaison & luy donner un de mes Esclaves afin d’appaiser le Grand des François, à ce qu’il ne croye le Grand Chien, qui m’a voulu tousjours du mal, encore que je sois son frere : Il m’a voulu souventfois tuer, & si le Mourouuichaue, c’est à dire le Principal des François, luy donne une fois congé de me venir prendre, il me tuera infailliblement. De ces paroles vous recognoistrez l’humeur de ces Sauvages qui ne confesseront jamais la verité tant qu’ils pourront se deffendre.

Ce pauvre miserable Capiton demeura fuitif dans les bois, & se retiroit le plus souvent en un village appellé Giroparieta, c’est à dire le village de tous les Diables, sur le bord de la mer, quand il m’envoya un de ses parens faire la paix avec moy, & obtenir pardon du Grand. M’envoyant un sien Esclave fort & robuste, bon pescheur & chasseur : Luy & sa femme, & ses gens me vindrent voir, chargez de May, de poisson et de venaison, & tant luy que sa femme me dirent merveille pour me persuader de ne rien croire de tout ce qu’on disoit de luy, chargeant les Tapinambos & le Grand-Chien de mensonge, & de plusieurs autres meschancetez, quant à luy qu’il nous estoit bon amy, & qu’il avoit envie d’estre Chrestien & sa femme & luy ayant promis que le Grand oubliera cela, & moy semblablement, il s’en retourna fort joyeux.

De la venue d’une Barque Portuguaise à Maragnan.

Chap. X.

Lors que nous y pensions le moins & que l’Isle estoit vuide de Sauvages et de François (car les uns estoient allez au voyage des Amazones, les autres au 2. voyage de Miary, duquel nous parlerons cy-apres) nous fusmes inquietez l’espace d’un bon mois de mille rapports, tant des Sauvages, qui habitoient pres de la mer, que des François residans aux Forts, qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups de canon du costé de l’Islette Saincte Anne, & du costé de Taboucourou[78], voire que l’on avoit veu trois navires voguans autour de l’Isle : quand pour certain se presenta une barque, commandee par un Capitaine Portuguaiz, nommé Martin Soarez, laquelle venait de l’Isle Sainte Anne, où ils avoient mis pied à terre, pris possession pour le Roy Catholique ; planté une haute Croix, & attaché un aiz gravé, contenant l’Escriture de laquelle sera parlé cy-apres. Cette barque roda l’ance & baye du havre de Caours, mettant pied à terre à chaque fois, pour voir & choisir les contrees propres à faire succres, specialement en un lieu appellé Ianouarapin, où ils planterent une Croix, en intention d’y faire une belle habitation de Portuguaiz, & d’y dresser force moulins à sucre. De là ils s’approcherent de la rade de Caours, qui est une des entrees de l’Isle : où depuis leur venuë, on a basty deux beaux forts, pour empescher la descente. Ils tirerent quelques coups de Fauconneaux, pour appeller les Sauvages de l’Isle à eux ; Personne n’y voulut aller, sinon que le Principal d’Itaparis, soupçonné pour traitre : Il fut interrogé de plusieurs choses, on ne sçait ce qu’il respondit ; Ils luy donnerent quelques haches & serpes, & s’en revint ainsi en l’Isle. Or ces Portuguaiz avoient avec eux des Canibaliers Sauvages[77] qui habitent en Mocourou, & parens des Canibaliers, qui sont refugiez à Maragnan, qu’ils envoyerent à terre pour prendre cognoissance, & sçavoir s’il y avoit dedans l’Isle multitude de François, & s’ils estoient fortifiez, & avoient du canon.

De bon-heur ils s’addresserent à des Tapinambos, qui leur dirent qu’il n’y avoit aucun François dedans l’Isle, qu’ils s’en estoient tous allez, & n’y avoient aucun fort, ny laissé navire, barque ou canon, & sur cette asseurance ils commencerent à manger. Les Tapinambos envoyerent vitement au Fort sainct Louys, donner advertissement de tout cecy. On depescha aussitost une barque, fournie de bons hommes, pour aller saisir les Portuguaiz : mais il arriva qu’un traistre Canibalier, qui haissoit les François, auquel on avoit remis desja plusieurs fois la punition qu’il meritoit, eut le bruit de la venuë des Canibaliers, & alla hastivement les trouver, & leur dit à l’oreille ; Que faites vous icy, montez vitement en mer, & retournez en vostre barque : car il y a plusieurs François en l’Isle qui ont un beau fort, barques, canons & navires : Ce qu’entendant les Canibaliers, se leverent tous esperdus, disans à leurs hostes Tapinambos, qui les amusoient : Ha ! meschans, vous celez vos comperes, & marchans à grand pas avec le traitre Canibalier, ils r’entrerent dans leur batteau & legerement gaignerent leur barque, qui estoit ancree en la rade bien avant dans la mer. Les Portuguaiz voyans cela se douterent aussitost que les François estoient en l’Isle, & ne manqueroient pas de les poursuivre, partant ils se depescherent de lever les ancres, lesquelles à peine estoient levees, qu’ils descouvrent la barque des François, & les François la leur, qui se hasterent de coupper chemin aux Portuguais, marchans à la bouline, extremement bien, brisans les roëles & bancs de la mer, se soucians peu de toucher, pourveu qu’ils eussent leur proye : dont eust reussi une grande commodité : car l’on eust sceu toutes les intentions des Portuguaiz, lesquels s’appercevoient du bon vouloir des…

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… toutes Nations, & nous le voyons par experience en plusieurs lieux de la France, d’où le Proverbe est venu, pleurer de joye.

Estans arrivez au Fort, & s’estans reposez à leur aise, d’autant que de leur naturel, ils sont graves prenans leur temps sans se precipiter à l’estourdie, ny se laisser emporter à la vivacité & impulsion de la curiosité, qui est l’imperfection unique du François de faire toutes ses actions à la haste, donnant le vol à ses affections d’aboutir où elles pretendent, ils allerent trouver le Grand, auquel ils firent ceste harangue.

Suivant les nouvelles que tu as mis en la bouche de deux des nostres, qui estoient esclaves parmy les Tapinambos, pour nous estre par eux fidellement rapportees, à sçavoir de ta venuë & de celle des Peres en ces quartiers, pour nous deffendre des Peros & nous enseigner le vray Dieu, nous donner des haches & autres ferremens pour vivre aisement : nous avons parlé de cela en plusieurs Carbets, & remettant devant nos yeux que les François nous avoient tousjours esté fidelles, demeurans paisiblement avec nous & nous accompagnans à la guerre, où quelques uns d’eux sont morts, tous mes semblables se sont fort resjouys, & ont resolu avec mon Grand de t’obeir en tout & faire ta volonté : c’est pourquoy ils m’ont envoyé me donnant charge expresse de ramener quant & moy de tes François, pour nous accompagner & nous garder jusqu’à tant que nous venions au lieu que tu nous donneras.

La reponce fut de l’amitié qu’on leur portoit, & qu’on leur donneroit des François. De là ils me vindrent trouver en ma loge, où ils m’exposerent semblablement leur charge, ainsi que je diray en son lieu. Ils me demanderent mon petit Truchement pour aller avec eux, afin d’asseurer Thion leur Grand & tous leurs semblables, que je les recevois pour enfans de Dieu, & qu’ils vinssent hardiment soubs la protection des Peres : Ainsi accompagnez d’un bon nombre de François, & mon Truchement avec eux, à qui j’avois donné quelques images pour presenter à Thion leur Grand, ils se mirent sur mer, & allerent droict à Miary, & de là en leurs habitations.

Estans arrivez, ils furent receuz avec un grand applaudissement, force pleurs, force larmes & des danses jour & nuict : les vins furent preparez en grande abondance, les sangliers & autre venaison furent apportez aux François en grand nombre : plusieurs filles des plus belles, leur furent offertes : mais les François les refuserent, alleguans que Dieu ne le vouloit pas, & que les Peres l’avoient defendu : mais s’ils vouloient estre bien agreables aux Peres quand ils viendroient en l’Isle : il faudroit qu’ils plantassent des Croix, pour chasser Giropary[79] du milieu d’eux : aussi tost dit, aussi tost faict, tellement qu’ils planterent une multitude de Croix çà & là, le long de leurs loges qui se voient encore à present en ce lieu, lesquelles demeurent pour marque de leur antique habitation, d’où ils furent appellez pour venir en une autre terre ja illuminee de la cognoissance de Dieu, & enrichie des sacro-saincts Sacrements de l’Eglise, comme fut jadis la nation du peuple d’Israel retiré de l’Egypte pour venir en la terre de Promission.

Ces choses estant faictes, chacun commença à faire la cueillette & moisson, rompre les jardinages & faire grande chere, puis que dans peu ils devoient quitter & abandonner ceste place : ils s’enqueroient ordinairement de plusieurs choses concernant leur salut, & on satisfaisoit à leur demande.

Les François ne perdirent le temps ny la commodité de gagner la nation prochaine qui leur estoit ennemie, & dont ils en avoient tant mangé que c’est pitié de l’entendre : car ils estoient les plus forts & en plus grand nombre de villages & d’hommes : & le Principal de ceste nation, nommé La Farine d’Estrempee, homme vaillant à la guerre, de bonne humeur & fort enclin au Christianisme ainsi que nous dirons en son lieu, disoit en se gaudissant que s’il eust voulu manger ses ennemis, il n’en eust resté pour lors aucun : mais je les ay conservez pour mon plaisir les uns apres les autres, pour entretenir mon appetit, & exercer mes gens journellement à la guerre : que si je les eusse tuez tout en un coup, qui les eust mangez ? Puis mes gens n’ayans plus contre qui s’exercer, peut estre se fussent-ils desunis & separez, comme nous avons faict d’avec Thion. Cecy dit-il, pour ce qu’auparavant ce n’estoit qu’une nation de ces deux : lesquels tous ensemble habitans en ces lieux assez eslongnez de voisins, contre lesquels ils se pouvoient exercer à la guerre, ils se rebellerent l’un contre l’autre. Cecy confirme ceste belle maxime d’Estat, que qui veut conserver l’interieur en paix, il faut exercer les remuans au dehors specialement contre les ennemis de la Foy, & moralement qui veut sauver le cœur de tout vice & imperfection, il faut mettre seure garde aux sens exterieurs.

Les conditions de la paix furent qu’on mettroit en oubly de part & d’autre toutes les injures & mangeries : qui plus avoit perdu, devoit avoir plus de patience, & que jamais ils ne se feroient reproche, aussi que venus dedans l’Isle ils demeureroient separez l’un de l’autre, & tous fidellement assisteroient les François. Et ainsi le temps venu on leur envoya force canots & barques dans lesquels ils se mirent & vindrent à l’Isle. Ils furent bien receuz, & leur Chef Thion salué de cinq coups de canon & de deux saluades de mousquets, & passant par le milieu des soldats François arangez selon les ceremonies de la guerre, il entra au fort où le Sieur de Pesieux & moy le receumes. Quant aux harangues qu’il nous fit, je les diray en leur lieu ; conduisons-le en sa loge pour se reposer.

De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary.

Chap. XIII.

Ayant conversé fort familierement avec ceste Nation, j’ay descouvert beaucoup de particularitez, qui sont propres à eux seuls, & beaucoup d’autres qui sont communes à tous les Tapinambos, desquels personne n’a point encore escrit, au moins parlé suffisamment, & sont belles & rares, qui faict que je m’y estendray plus amplement. Ces peuples estoient appellez par les Tapinambos, Tabaiares, auparavant qu’ils se fussent reunis[80]. Ce nom est commun et appellatif, pour signifier toute sorte d’ennemis ; Car mesme cette Nation des Tabaiares appelloient les Tapinambos de l’Isle, Tabaiares, Tapinambos, maintenant qu’ils sont en l’Isle pacifiez & d’accord : Les Tapinambos les appellent Miarigois c’est à dire gens venus de Miary[82] : ou habitans de Miari, ainsi que les Dannois venans occuper la Neustrie, Province ancienne dependante de la Couronne de France furent appellez Normands, & l’ayant retenuë sous l’hommage des Roys de France, perdit son nom ancien de Neustrie, & prit celuy de Normandie.

Les François les appellent Pierres vertes[81], à cause d’une montagne non beaucoup esloignee de leur antique habitation, en laquelle se trouve de tres-belles & precieuses pierres vertes, lesquelles ont plusieurs proprietez specialement contre le mal de rate, & flux de sang : & m’a t’on dict qu’on y trouve des Emeraudes tres-fines : Là ces Sauvages alloient chercher de ces pierres vertes : tant pour en mettre en leurs levres, que pour en faire trafic avec les nations voisines. Les Tapinambos & les Tapouis font grand estat de ces pierres[83] : J’ay veu donner moy-mesme pour une seule pierre à levre, de cette sorte, la valeur de plus de vingt escus de marchandise, que donna un Tapinambos à un Miarigois dans nostre loge de Sainct François de Maragnan. Un certain long cheveux vint chez nous, orné de ses plus beaux atours, qui estoient de deux branches de corne de chevreil, & de quatre dents de biche fort longues, au lieu de pendant d’oreille, de quoy il se bravoit extremement, par ce que cela estoit agencé industrieusement, d’autant que le commun, specialement les femmes, ne les portent que de bois rond, assez gros, comme de deux doigts en diametre : vous pouvez penser quel trou ils font à leurs oreilles : mais sa plus grande braverie estoit d’une de ces pierres vertes longue pour le moins de quatre doigts, & toute ronde, qui me plaisoit infiniement, & avois grand desir de l’avoir pour la porter en France. Je lui fis demander ce qu’il vouloit que je luy donnasse pour cette pierre : Il me fist responce : Donne moy un navire de France plein de haches, serpes, habits, espees & harquebuses.

Un autre Tapinambos fort vieil en portoit une en sa levre d’en bas en ovale, large comme le creux de la main, laquelle pour le long temps qu’il la portoit, & ne l’avoit ostée de son lieu, estoit enchassee dans son menton, la chair s’estant repliee par dessus les bords de la pierre, & avoit pris la forme d’ovale de cette pierre. J’ay dict cecy pour faire voir la valeur de ces pierres vertes.

Ces Miarigois sont communément d’une belle stature, bien proportionnez, valeureux en guerre : de sorte qu’estans bien conduicts, ils ne reculent & ne s’enfuyent point comme les autres Tapinambos & n’en puis donner autre raison, sinon qu’ils ont esté nourris parmy les combats, qu’ils ont tousjours livrez aux Portuguais, lesquels ils ont autrefois défaicts, forcé leurs forts, & emporté leurs enseignes, & jamais n’eussent abandonné leur premiere habitation, ainsi que Thion, leur Principal, nous harangua à sa venuë au Fort Sainct Loüis, si la disette des poudres à canon n’eust contrainct les François, qui estoient avecques eux, de ceder à la force, & au grand nombre des Portugais.

C’est un plaisir que de voir le zele & le soin qu’ils ont de porter les espees, que les François leur ont donné, perpetuellement à leur costé, sans jamais les laisser, sinon lors qu’ils reposent en leurs lits ; ou qu’ils travaillent en leurs jardins, & lors ils les pendent en une branche d’arbre aupres d’eux : d’où il me souvenoit de l’Histoire de Nehemias, en la reparation des murs de Hierusalem, que les habitans d’icelle tenoient d’une main les armes, & de l’autre les instrumens à travailler.

Ils sont curieux de tenir leurs espees claires comme cristal, & les fourbissent eux mesmes, avec du sable doux & de lyanduc, c’est à dire de l’huile de palme, les aiguisent souvent pour les entretenir bien tranchantes, r’accommodent la pointe, quand la roüille, qui est fort commune sous cette zone torride, l’a mangée. Ils s’accoustument à les bien manier, faisant marches & des-marches, quasi à la façon des Suisses, quand ils escriment.

Outre qu’ils sont gens de courage & bons soldats, ils travaillent extremement bien, & aimerois mieux une heure de leur besogne, qu’une journee d’un Tapinambos. Leurs Principaux travaillent aussi bien que les moindres, leur travail toutefois est reglé : car ils se levent à la pointe du jour, desjeunent, puis femme & enfans avec eux, vont tous de compagnie, huans, chantans & rians, travailler en leurs jardins, & quand le Soleil vient à sa force, qui est à l’heure de dix heures, quittent le travail, viennent repaistre & dormir, & sur les deux heures apres Midy, quand le Soleil vient à perdre sa force, ils retournent au travail jusques à la nuict.

Les Principaux, qui ordinairement tiennent table ouverte, & pour cet effect doivent avoir une grande estenduë de jardins, dressent un Caouin general, auquel ils convient un chacun, à la charge de coupper ses jardins. Cela se faict avec grande allegresse en une belle matinee ou deux, puis vont boire en la loge de celuy qui les a mis en besogne, chacun goustant au vin s’il est temps de le boire, & au cas qu’ils le trouvent bon, le loüent grandement de sa force, & composent des chansons là dessus, qu’ils recitent en faisant le tour des loges au son du Maraca, prononçans telles ou semblables paroles : O le vin, le bon vin, jamais il n’en fut de semblable, ô le vin, bon vin, nous en boirons à nostre aise, ô le vin, le bon vin, nous n’y trouverons point de paresse : Ils appellent un vin paresseux, qui n’a point de force pour les enyvrer incontinent, & qui ne les provoque à vomissement, pour derechef boire d’autant : Les filles servent à cet escot, on danse, on chante à plaisir, on couche ceux qui s’enyvrent soigneusement, il s’y fait rarement des quereles : mais ils sont joyeux & plaisans en leur vin, specialement les femmes qui font mille singeries, dont elles provoqueroient les plus tristes & espleurez à se débonder de rire. Pour moy je confesse que jamais en ma vie je n’ay eu tant envie de rire, que lors que ces femmes escrimoient les unes contre les autres, avec des gobelets de bois pleins de ce vin, beuvans l’une à l’autre, faisant mille grimaces & démarches.

Ils sont fort liberaux de ce qu’ils ont de plus cher, comme sont leurs filles & leurs femmes : Car je pris garde quand on les alla querir au second voyage de Miary, que plusieurs Tapinambos, tant de l’Isle de Maragnan, que de Tapoüitapere, allerent exprez avec les François, pour avoir des filles & des femmes en don de ces Miarigois, ce qu’ils obtindrent facilement, comme aussi plusieurs autres enjolivemens, que ces peuples seuls ont grace de faire, & par ainsi tenus fort chers & precieux entre les Tapinambos.

Ils ont aussi une coustume, que j’ay pareillement remarquee entre les Tapinambos, c’est, qu’ils portent des siflets ou flutes, faictes des os des jambes, cuisses & bras de leurs ennemis, qui rendent un son fort aigu & clair, & chantent sur icelles leurs notes ordinaires, specialement quand ils sont en leurs Caouins, ou quand ils vont en guerre.

Les jeunes filles ne mesprisent pas l’alliance des vieillards & chenus, comme font les filles de Tapinambos, ains au contraire elles s’estiment d’avantage d’espouser un vieillard, notamment quand il est Principal, & je m’en estonnois, comme chose assez malseante, de voir plusieurs jeunes filles de quinze à seize ans, estre mariees à ces vieillards, ce que font au contraire les filles des Tapinambos, lesquelles passent leur jeunesse en filles de bonne volonté, puis elles acceptent un mary. Ce que j’ay dict, non pour autre subject que pour faire voir l’aveuglement des ames detenuës en la captivité de cet immonde esprit, qui ne cesse de precipiter d’ordure en ordure les ames qui luy servent.

Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs Corps, et comme ils font Esclaves leurs Ennemis.

Chap. XIV.

Ces Peuples, & non seulement eux, mais generalement tous les Indiens du Bresil, ont accoustumé de s’inciser le corps, & le decouper aussi joliment, que les Tailleurs & Cousturiers, bien experimentez en leur art, decoupent leurs habits par deçà : Et ceste façon de faire ne s’arreste pas aux hommes simplement, ains passe jusques aux femmes, avec ceste difference toutefois que les hommes s’incisent par tout le corps, mais les femmes se contentent de se découper depuis le nombril jusques aux cuisses : ce qu’ils font par le moyen d’une dent d’Agouti fort aiguë, & d’une gomme bruslee, reduite en charbon, appliquee dans la playe, & jamais ne s’efface : Ce que je dis en passant, non pour m’y s’arrester, mais pour descouvrir l’origine de cette antique coustume, pratiquee, il y a jà long temps, par les Nations policees, qui me fait dire qu’elle est fondee en la Nature ; puis que cette Nation Barbare, sans communication d’aucune autre Nation civilisee, l’aye inventee & exercee. J’ay donc appris de ces Sauvages, que deux raisons les esmeuvent à decoupper leur corps en cette sorte : sçavoir le regret & deüil perpetuel, qu’ils ont de la mort de leurs parens, tombez entre les mains de leurs ennemis, l’autre est la protestation qu’ils font, comme vaillans & forts, de vanger leur mort contre leurs ennemis : quasi comme s’ils vouloient signifier par cette rasure douloureuse, qu’ils n’espargneront ny leur sang, ny leur vie, pour en faire la vengeance : & de fait, plus il sont stigmatisez, plus ils sont estimez vaillans, & de grand courage. En quoy ils sont imitez des femmes valeureuses & courageuses.

Pour monstrer la source antique de cecy, je ne desire faire la recherche des Histoires Prophanes, chose trop prolixe : ains je me contenteray de le faire voir dans les Sainctes Ecritures, en divers passages, où Dieu reprouve ceste façon, comme chose, qui ressent son Barbare & Sauvage. Au Levitique 19. Super mortuo non incidetis carnem vestram, neque figuras aliquas, aut stigmata facietis vobis, vous ne ferez point pour le mort incision en vostre chair, & vous ne ferez aucunes figures ou marques. Et au Chap. 21. Neque in carnibus suis facient incisuras : Et ils ne feront incisions en leur chair. Au Deut. 14. Non vos incidetis, nec facietis calvitium super mortuo : Ne vous ferez incisions, & ne vous arracherez les cheveux pour le mort. Sur lesquels passage la Glose des Peres adjouste, comme ont coustume de faire les Gentils & Idolatres, & est bien à noter ce que dit le dernier passage : Ne vous ferez incision, & ne vous arracherez les cheveux pour le mort, où il conjoint l’incision avec la decheveleure sur le mort, par ce que ces deux façons de faire sont estroictement gardees par nos Sauvages : quant à l’incision vous l’avez entendu, mais pour la décheveleure, vous devez sçavoir que si tost que les femmes & les filles sont asseurees de la captivité, ou mort en guerre de leurs Peres & Maris, elles se coupent les cheveux, crient & lamentent effroyablement, incitant leurs semblables à la vengeance & à prendre les armes, & poursuivre les ennemis, comme je feray voir cy apres, quand je reciteray l’Histoire des Tremembais.

Quant à la façon de captiver leurs Prisonniers, & les rendre Esclaves : je l’ay apris des Esclaves que l’on m’avoit donnez en ce païs là, pour me prouvoir des choses necessaires à la vie. Un jour je reprenois de paresse l’un d’iceux, fort & vaillant, qu’un Tapinambos m’avoit donné, il me rendit cette responce pour mon admonition, douce toutefois ; (car je sçavois bien la maniere qu’il faut garder envers ceste Nation, laquelle repute les reprimandes pour playes & blesseures, & les battre, c’est autant que les tuer[84], ains aymeroient mieux mourir honorablement, comme ils disent, c’est au milieu des assemblees, comme a descrit suffisamment le R. Pere Claude. Il me rendit, dis je, cette responce. Tu ne m’a pas mis la main sur l’espaule en guerre[85], ainsi qu’a faict celuy qui m’a donné à toy pour me reprendre. Je fus curieux incontinent de sçavoir par mon Truchement ce qu’il vouloit dire : Alors je recognus que c’estoit une ceremonie de guerre, pratiquee entre ces nations, que quand un prisonnier est tombé en la main de quelqu’un, celuy qui le prend, luy frappe de la main sur l’espaule, luy disant, je te fay mon Esclave, & deslors ce pauvre captif, quelque grand qu’il soit entre les siens, se recognoist esclave & vaincu, suit le victorieux, le sert fidelement, sans que son maistre prenne garde à luy, ains a la liberté d’aller de çà de là, ne fait que ce qu’il veut, & ordinairement espouse la fille ou la sœur de son Maistre, jusques au jour qu’il doit estre tué & mangé, & lors luy & ses enfans yssus de la propre fille de son maistre, sont boucanez & mangez : chose pourtant qui ne se fait plus à Maragnan, Tapoüitapere & Comma ny mesmes aux Caietez sinon rarement.

Cette cognoissance me resveilla l’esprit d’une vieille coustume, que j’avois leuë autrefois dans les Sacrez Cayers & Histoires des Romains, pratiquee en la Captivité des prisonniers : laquelle pour bien entendre, il faut remarquer que les ceremonies exterieures, ont esté inventees, pour representer naifvement les affections de l’interieur : Pour exemple, flechir le genoüil, baiser la main, descouvrir la teste, lors que nous salüons quelqu’un, qui nous est affectionné, sont autant de tesmoignages de l’offre interieure, que nous luy faisons : de mesme les espaules ont esté à l’antiquité des hierogliphiques, representans le mystere caché des actions internes, & externes des hommes, & laissant à part ce qui ne faict à mon propos, je me contenteray de rapporter ces deux suyvans : c’est premierement, que le sceptre appuyé sur l’espaule, signifioit la puissance Royale : la Pertuisane sur l’espaule, declaroit la puissance des Chefs de guerre : les Masses d’or & d’argent, la puissance du Senat & des Pontifes : Les haches entortillees de branches de vignes, la puissance du Consulat, & des Gouverneurs de Provinces : A quoy regarde ce qui est escrit par Esaye chap. 9. Factus est Principatus super humerum ejus, sa domination est mise sur son espaule, & au chap. 22. Dabo clavem domus David super humerum ejus, & mettray la clef de la maison de David sur son espaule, c’est à dire le Sceptre de David.

Au contraire mettre un joug, tel que portent les bœufs ou les chevaux au labour, ou bien passer sous la pique traversee entre deux autres : ou bien recevoir sur l’espaule nuë le coup de la verge, estoit le signe d’esclavage, comme l’a fort bien representé le mesme Esaye chap. 9 Jugum oneris ejus & virgam humeris ejus, & Sceptrum exactoris ejus superasti : Tu as surmonté le joug de son fardeau, & la verge de son espaule, & le Sceptre de son Exacteur, parlant de la captivité de la Gentilité, que le Sauveur a affranchie : De mesme ces Sauvages frappans sur l’espaule de leurs prisonniers, ils signifient qu’ils les rendent captifs, & en effect je trouve une belle Prophetie toute literale contenant ce malheur, auquel ces pauvres Sauvages Chananeans sont sujets, par un jugement inscrutable de la Divine Sapience, & la participation de l’antique malediction de Chanaan leur Pere ; c’est en Esaye chap. 47. Tolle molam, & mole farinam : denuda turpitudinem tuam, discooperi humerum, revela crura, transi flumina. Prends la meule & faits moudre la farine : découvre ta turpitude, decouvre ton espaule, monstre tes cuisses, passe les fleuves. Ces Sauvages ont pris la meule & la farine, n’ayans aucuns ferremens pour travailler, soit au bois, soit en leurs jardinages, ains seulement se servoient de haches de pierre, pour couper les arbres, à faire leurs maisons & canots, & pour aiguiser des bastons, afin de cultiver la terre, pour y semer leurs graines, & planter leurs racines, & pour toute recompense de leur labeur, ne mangent que de la farine, des racines grugees sur une rape, faicte de petite cailloux aigus, enchassez dans un bois plat, large de demy pied. Laquelle farine ils font cuire dans une grande poesle de terre, sur le feu, comme il est dict plus amplement en l’Histoire du R. P. Claude. Leur turpitude est découverte en telle façon, que les femmes & les filles, tant s’en-faut qu’elles en soient honteuses, qu’elles ont de la peine de se resoudre à se couvrir : Ils ont l’espaule descouverte, subject à ceste grande captivité, commune à toutes ces Nations : Ils montrent leurs cuisses, la fornication, non toutefois l’adultere, estant en usage parmy eux, sans aucune reprehension. Ils passent les fleuves, cherchans les Isles incognuës, afin de se mettre en seureté.

Des Loix de la Captivité.

Chap. XV.

Puis que nous sommes sur ce subject des Esclaves, il est bon de traicter des Loix de la captivité, c’est à dire, que les Esclavves doivent garder, qui sont celles-cy. Premierement, De ne point toucher à la femme du Maistre, à peine d’estre fleché sur l’heure, & la femme d’estre mise à mort, ou au moins bien battuë, & renduë à ses Pere & Mere : d’où elle reçoit une tres-grande honte, tout ainsi que par deçà une femme seroit taxee d’avoir la compagnie d’un de ses valets : Sur quoy vous pouvez remarquer, que les filles ne sont meprisees pour s’abandonner à qui bon leur semble, tandis qu’elles demeurent filles, mais aussitost qu’elles ont accepté un mary, si elles se donnent à un autre, outre l’injure qu’on leur fait de les appeler Patakeres, c’est à dire putains, elles tombent à la mercy de leurs marys, d’estre tuees, battuës & repudiees.

Il est bien vrai que les François ont addoucy ceste Loy si rude, de ne donner permission aux Marys, de tuer tant l’esclave que la femme adultere : ains les amener tous deux au fort S. Loüis, pour en voir faire la punition, ou la faire eux-mesme, ainsi que je l’ay veu pratiquer quelquefois specialement d’un adultere commis entre la femme du Principal d’Ouyrapyran, & d’un Esclave fort beau jeune homme.

Cet Esclave estoit amoureux de ceste femme, & apres avoir espié tous les moyens d’en joüir, il la vit un jour aller toute seule à la fontaine, assez esloignee du village : Il alla incontinent apres & luy exposa sa volonté, puis l’embrassant de force, la transporta assez avant dans le bois où il r’assassia son desir : Elle qui estoit d’une bonne lignee, ne voulut point crier de peur d’estre diffamee, ains pria l’esclave de tenir le tout caché. Le mary s’ennuyant de la longue absence de sa femme, & qu’elle tardoit tant à venir, il se douta de quelque chose : car elle estoit assez belle & de bonne grace : il vint luy-mesme à la fontaine, où il trouva sur le bord d’icelle les vaisseaux de sa femme pleins d’eau, & tournant sa veuë deçà delà, comme font les hommes frappez d’une telle maladie, vit sa femme sortir du bois du costé de la fontaine, & l’esclave sortir par un autre costé : lors il l’alla saisir au colet, & et le donna en garde à ses amis, prit sa femme par la main & la conduit chez ses parens les enchargeant de la luy representer quand il la demanderoit. Le lendemain accompagné des siens, il m’amena cete Esclave en ma loge, m’exposant le fait comme il est cy dessus raconté, adjoutant que si ce n’eust esté le respect des commandemens qu’avoient faict les Peres & les François, il eust faict mourir cet esclave, pardonnant nonobstant à sa femme qui y avoit esté forcée, laquelle il avoit ja rendue à ses parens pour la laisser. Je le loüé fort de ceste sienne obeissance & respect ; & à la verité c’estoit un homme bien faict, beau de visage & de corps, il parloit bien & en bon termes, representant en son maintien, tant au visage qu’au corps, une generosité & noblesse de courage : je l’envoiay au Sieur de Pezieux Lieutenant pour sa Majesté, en l’abscense du Sieur de la Ravardiere, lequel ayant entendu tout le discours, fit mettre les fers aux pieds à l’esclave, & promit au Principal d’en faire telle justice qu’il voudroit ; le Principal luy repliqua, je veux qu’il meure selon la coustume : le Sieur de Pezieux respondit, que Dieu avoit commandé en sa Loy que l’homme & la femme adultere devoient mourir. Ouy mais dit le Principal : elle y a esté contrainte. Non, dit le Sieur, la femme ne peut estre contrainte par un homme seul, ou au moins elle devoit crier, & non pas prier le Sauvage de n’en dire mot, qui est un consentement tacite : il disoit tout cecy, specialement pour sauver l’esclave de la mort : car il sçavoit bien que le Principal ne permettroit jamais que sa femme fust mise à mort, à cause du grand parentage dont elle estoit. Ce qui arriva sur le champ : car il pria le Sieur de Pesieux de ne faire mourir l’esclave, ains seulement qu’il le mit au carcan, & qu’il luy fust permis de le fustiger à son plaisir ; ouy ce dit le Sieur, à la charge que tu donneras quatre coups de corde à ta femme, devant toutes les femmes qui sont icy au Fort, & ce au son de la trompette. Il s’y accorda, & le l’endemain, elle fut examinee & confrontee avec l’esclave, & le tout recogneu comme je l’ay raconté cy dessus : l’un & l’autre furent menez à la place publique du fort, où est plantee la potence & le carcan : là le mary faisant l’office de bourreau, prend trois ou quatre cordons de corde bien dure qu’il lie en son bras, & entortille en sa main droitte, desquels il sengla sa femme par quatre fois, y laissant les marques bien grosses & entieres, imprimees sur ses reins, son ventre & ses costez : mais non pas sans jetter force larmes, qui luy couloient des yeux le long de ses jouës, avec grands soupirs : sa femme gemissoit semblablement, les yeux vers la terre, de honte qu’elle avoit de voir toutes ces femmes autour d’elle, qui ne faisoient pas meilleure mine qu’elle, ains pleuroient toutes, tant de compassion que d’apprehension, qu’il ne leur en vint autant & d’avantage. Les hommes au contraire se resjouyssoient de voir une si bonne justice, & disoient en gaudissant à leurs femmes : que je t’y trouve. Toute ceste journee là, les femmes des Tabaiares firent une triste mine.

Ce bon mary apres avoir donné les quatres coups a sa femme, luy dit ; je n’avois point envie de te battre, & j’ay faict ce que j’ay peu envers le Grand des François, pour te sauver : mais va, essuye tes larmes & ne pleure plus, je te reprens pour femme, & te rameneray quand & moy, quand j’auray foüeté cet esclave. Dieu sçait si le regret qu’il avoit eu de fouëter sa femme, amenda le marché au pauvre esclave : car le mettant en place marchande, il fit une rouë tout autour de luy de l’estenduë de sa corde faisant retirer un chacun à l’escart. L’esclave avoit les fers aux pieds, debout & nud comme la main, qui supporta si constamment les coups, qu’il ne dit jamais une seule parole, & ne remua aucunement de sa place : encore que ce principal bandast de toutes ses forces les coups sur ce pauvre corps, & perdant l’haleine de force de toucher, se reposa par trois fois, puis recommençoit de tant mieux, tellement qu’il ne laissa partie sur son corps qui ne fust atteinte de ces cordages. Il commença par les pieds, puis sur les jambes, sur les cuisses, sur les parties naturelles, sur les reins, sur le ventre, sur les espaules, sur le col, sur la face & sur la teste. De ces coups l’esclave demeura long-temps malade, tousjours ayant les fers aux pieds, selon la demande qu’en avoit faict ce Principal, mais quelque temps apres il permit qu’il fut delivré, suivant la demande que luy en fit le Sieur de Pesieux, qui en tout vouloit satisfaire à ces Principaux, pour les obliger d’avantage à estre fidelles aux François. La feste ainsi passee il reprit sa femme qui ne pleuroit plus, mais commençoit à rire, ils s’en retournerent, comme si jamais rien ne fust arrivé.

Des autres Loix pour les Esclaves.

Chap. XVI.