DORA MELEGARI
CHERCHEURS
DE SOURCES
SIXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
SOCIÉTÉ ANONYME
33, RUE DE SEINE, 33
Tous droits réservés
OUVRAGES DE DORA MELEGARI
AMES DORMANTES | ||
| 6e édition. 1 volume in-12 | 3 fr. 50 | |
Ouvrage couronné par l’Académie française | ||
FAISEURS DE PEINES ET FAISEURS DE JOIES | ||
| 7e édition. 1 volume in-12 | 3 fr. 50 | |
CHERCHEURS DE SOURCES | ||
| 1 volume in-12 | 3 fr. 50 | |
ROMANS | ||
| Expiation (sans nom d’auteur). | ||
| Marthe de Thiennes (Sous le pseudonyme de Forsan). | ||
| Les Incertitudes de Livia. | Id. | |
| Dans la vieille rue. | Id. | |
| La Duchesse Ghislaine. | Id. | |
| Kyrie Eleison. | Id. | |
| La petite Mlle Christine (sous le nom de l’auteur). | ||
| Les Mères : Caterina Spadaro. | Id. | |
AUTRES OUVRAGES | ||
| Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa familleet à ses amis, avec une Introduction par Dora Melegari. | ||
| Lettres intimes de Joseph Mazzini, avec une Introductionpar Dora Melegari. | ||
| La Jeune Italie et la Jeune Europe. Lettres inédites deJoseph Mazzini à Louis-Amédée Melegari, publiées parDora Melegari. 1 volume in-12 | 3 fr. 50 | |
EN ITALIEN | ||
| Le tre capitali. — 1er volume : La città forte. | ||
| Il sonno delle anime. 2e édition. | ||
| La Giovine Italia e la Giovine Europa, dal carteggio ineditodi Giuseppe Mazzini a Luigi Amedeo Melegari. | ||
| Artefici di pene ed Artefici di gioie, 2e édition. | ||
EN PRÉPARATION | ||
| Amis et Ennemis. | ||
Published, november 10th 1908. — Privilege of copyright in the United States reserved under the act approved March 3d 1905, by Dora Melegari.
A CEUX
QUI SAVENT VOIR
ET NÉANMOINS ESPÈRENT
PRÉFACE
Après une longue période improductive, nous assistons, depuis quelques années, à une exubérante floraison d’études philosophiques, religieuses et mystiques ; mais ces ouvrages, dont le but devrait être la recherche d’une vie meilleure, plus large et plus joyeuse, s’occupent assez rarement de l’application de leurs théories à la vie vécue. Faut-il en conclure que leurs auteurs se sont complus uniquement à des exercices intellectuels ou que la crainte secrète de déterminer les conséquences de leurs principes et celles même des principes opposés, pousse ces écrivains à garder le silence sur le côté pratique des questions qu’ils développent ?
Faire du spiritualisme théorique et ne pas aborder les problèmes moraux qui en découlent semble illogique : cette réserve dénote-t-elle un manque de courage ou une incertitude de pensée ? Pourquoi tant de réticences et d’hésitations ? Le fait d’établir la nécessité d’une ligne de conduite conforme aux principes qu’on accepte ou qu’on professe, n’implique point que tous auront la constance de la suivre sans interruption ; ne pas prévoir les reculs et les chutes possibles indiquerait un manque de discernement, une conception erronée de la nature humaine et une singulière ignorance des forces secrètes qui la dirigent ou l’égarent. Durant certaines périodes de sa vie, l’homme ne peut être sans cesse armé victorieusement contre les puissances tentatrices qui le sollicitent, en lui et hors de lui. Seuls les héros, les stoïques, les rois d’eux-mêmes et ceux qui ont le privilège de se sentir en contact avec les puissances invisibles, sont capables de persévérer toujours, sans faiblir jamais, dans la recherche de la vie meilleure.
Cela n’est pas, hélas, possible à tous ; plusieurs trébuchent et même tombent en route. Mais ceux qui ont eu, ne fût-ce qu’une seule fois, la vision nette de ce que l’homme doit être, se relèvent toujours et se remettent, plus ou moins brisés ou meurtris, à la culture de leur jardin intérieur. Il est, par conséquent, indispensable de connaître et de définir ce qu’un certain ordre de croyances implique, comme ligne de conduite personnelle. Mais, je le répète, les observateurs de la psyché humaine et les chercheurs de vérités profondes évitent volontiers d’appuyer sur ce point. Ils préfèrent rester à la surface intellectuelle des questions et se refusent d’aider au développement de la conscience générale ; c’est pourtant la seule chose nécessaire, puisque d’elle procède le sentiment de la responsabilité, sans lequel l’être humain n’est qu’un atome s’agitant éperdument dans le vide.
Lorsqu’arrivé à la maturité de l’âge, l’homme qui n’a pas cultivé sa vie intérieure, s’aperçoit tout à coup qu’il n’est qu’un automate perfectionné, et essaie de descendre en lui-même à la recherche de sa conscience, il doit parcourir un chemin long, fatigant, obscur, et souvent il n’arrive pas à réveiller l’endormie ou à ressusciter la morte ! Au contraire, si, jadis, elle a vécu et parlé en lui, il réussit toujours à la tirer de son sommeil et de son silence.
Habituer l’homme à établir un dialogue constant entre sa raison et sa conscience, lui enseigner, dès l’enfance, à se rendre compte de ce qu’il voit, de ce qu’il sent, de ce qu’il fait, devrait être la principale préoccupation des moralistes et des éducateurs. Ainsi l’humanité serait débarrassée de cette conception superficielle et automatique de l’existence, qui retarde l’évolution de la plupart des êtres.
Rendre l’homme conscient en toute chose, c’est lui donner des lettres de noblesse, c’est élargir son horizon, c’est le consoler du bonheur, s’il ne l’a pas, c’est, s’il le possède, en centupler, pour lui, les jouissances.
Mais l’usine où s’élabore la vie consciente n’est pas la même pour tous. Dans ces mystérieuses profondeurs, les jets et les flamines jaillissent de façon différente et, pour les faire surgir, chaque âme a un ressort qu’il faut savoir toucher. Par conséquent, découvrir les sources est toute la science de l’éducation et de la vie.
Les poètes racontent qu’Armide avait l’oreille si fine qu’elle entendait l’herbe croître. Ceux qui veulent éveiller chez l’homme le désir des satisfactions supérieures devraient faire comme la magicienne antique : appliquer leur oreille à la terre et essayer d’y percevoir le murmure souterrain des sources cachées.
Dora Melegari.
Rome, janvier 1907-avril 1908.
CHERCHEURS DE SOURCES
CHAPITRE PREMIER
CHERCHEURS DE SOURCES
Tu frapperas le rocher et il en sortira de l’eau.
(Exode, XVII-6.)
L’art de la rabdomancie est très ancien, en Orient. Avec leur baguette divinatoire, les rabdomanciens découvraient les trésors et les sources cachées. La verge de Moïse fit jaillir l’eau du rocher, et Circé était sans doute, elle aussi, armée d’une baguette magique, quand elle changea en pourceaux les compagnons d’Ulysse.
Le bâton a été, de tout temps, le symbole des forces mystérieuses. Mercure avait son caducée, Bacchus son thyrse, Aaron sa verge. Chez les Francs, et même chez les premiers Capétiens, les hérauts d’armes portaient devant les chefs une baguette sacrée, marque de leur dignité.
Cependant, l’usage de la branche de coudrier pour la découverte des trésors et des sources ne date guère, en Europe, que du seizième siècle. Longue de deux pieds et légèrement courbée au milieu, elle devait appartenir à la pousse de l’année et avoir été coupée, le premier mercredi de la lune, entre onze heures et minuit, tandis que certains mots spéciaux étaient prononcés. Ensuite, on la bénissait selon la formule magique, et lorsque le rabdomancien arrivait à l’endroit où se trouvait la source, la baguette semblait tourner entre ses mains comme sollicitée par des forces inconnues.
Malebranche attribuait le phénomène à l’œuvre du démon ; le Dictionnaire des Merveilles de la Nature essaie de le ramener aux principes de la physique ; les sceptiques supposent qu’au moyen de viroles de métal dissimulées dans le bois, et d’un adroit manège des mains, on parvenait, au moment voulu, à imprimer un mouvement de rotation à la baguette ; plusieurs croient aussi, comme Balzac, que le soi-disant magicien obéissait, dans le voisinage des eaux, à quelque sympathie à lui-même inconnue. Aujourd’hui encore, en France, les rabdomanciens ont une clientèle ; il y en a de célèbres, que l’on fait venir à grands frais pour qu’ils découvrent des sources jaillissantes dans les terres desséchées.
On ignore, du reste, pourquoi cette vertu magique a été attribuée au coudrier. Est-ce parce qu’à son ombre les bergers de Virgile se livraient au combat du chant et qu’on en brûlait le bois, le jour des noces, pour porter bonheur aux jeunes époux ?
Phylis aime les coudriers.
Et tant qu’elle les aimera,
Les coudriers l’emporteront
Et sur les myrtes de Vénus
Et sur les lauriers d’Apollon !
Phylis est morte depuis presque deux mille ans, et la branche de coudrier fait encore jaillir l’eau des sources. Légende, superstition ou force physique, inconnue encore et que la science déterminera quelque jour, peu importe ! C’est le symbole qui m’intéresse ; c’est lui que je voudrais dégager et appliquer, car il renferme un enseignement profond. L’âme des hommes est semblable à la terre ; elle contient des sources cachées qu’on ne s’occupe pas assez de faire jaillir, et qui pourraient changer en jardins fleuris, des sols inféconds ; en vignes luxuriantes, des rochers arides !
Se donner la tâche de chercher les sources serait, pour les bonnes volontés humaines, un inépuisable et splendide champ d’activité. Si les personnes qui croient savoir, par leur propre expérience, où se trouvent la vérité, la lumière et la joie, s’armaient de la branche de coudrier pour découvrir les eaux courantes dans les âmes qui les cachent, nous marcherions vraiment vers une humanité meilleure ; et ceux qui auraient aidé cette transformation, dans la mesure de leur intelligence et de leur force, pourraient mourir avec la certitude de n’avoir pas vécu en vain.
Ce qu’il faut essayer tout d’abord, et cela dès les premières années de la vie, c’est de développer l’imagination de l’enfant. Pour sa sensibilité, on doit attendre, car souvent, dans de petits corps fragiles, une sensibilité prématurée nuit à la santé physique. L’imagination n’offre pas les mêmes dangers, et c’est l’une des sources que l’on fait jaillir le plus facilement de l’âme enfantine. Chez quelques-uns, la source est pauvre, et il faut se hâter avant qu’elle ne se soit tarie d’elle-même, ou perdue sous terre en petits ruisseaux qui se dessèchent vite. L’homme dépourvu d’imagination est une pauvre créature misérable, même si elle semble riche, car l’imagination est la force et la joie de l’esprit. Le devoir des éducateurs est donc, — comme celui des hygiénistes en ce qui concerne le développement du corps, — de donner tous leurs soins à l’accroissement de cette puissance de vie, et de ne l’étouffer sous aucun prétexte.
Dans la seconde moitié ou le second tiers du dix-neuvième siècle, après le déclin du romantisme, l’imagination a été, pendant un temps, dépréciée et considérée comme une faculté démodée, nuisible au succès des intérêts matériels, et qu’il fallait, par conséquent, éliminer de gré ou de force des jeunes cerveaux. Tous les pédagogues s’y sont employés. Dire d’un jeune homme ou d’une jeune fille : « Il, ou elle, a beaucoup d’imagination, » équivalait presque à une injure, et ceux qui possédaient ce trésor le cachaient comme une tare pour ne pas devenir suspects. La signification du mot n’était même plus comprise par ses détracteurs. Le vulgaire avait fini par appeler imagination, non plus la charmeuse qui jette un voile d’or sur toutes choses, mais le défaut, propre à certains esprits, de se créer de fausses et chimériques illusions, c’est-à-dire de donner au moindre incident une portée qu’il ne possède point. Or cette tendance puérile ne doit pas être classée sous le nom d’imagination ; elle indique simplement une mentalité vaniteuse, déséquilibrée et dépourvue de discernement.
L’imagination a une bien autre envergure ; ses ailes, qu’elles soient délicates comme celles du colibri, ou puissantes comme celles de l’aigle, portent toujours sur les hauteurs. L’homme à qui les dieux ont conféré ce précieux don ne pourra jamais tomber tout à fait bas. On me citera Edgar Poë, Musset, Verlaine et d’autres poètes encore, dont la muse dut plusieurs fois se voiler le visage ; mais ceux-là, du moins, sentaient leur honte, et plusieurs d’entre eux trouvèrent des accents de terrible angoisse pour décrire leurs chutes. D’autres, l’accès passé, se reprenaient et planaient parfois à des hauteurs vertigineuses. S’ils n’avaient pas eu d’imagination, ils auraient succombé sans souffrance et se seraient vautrés voluptueusement dans la boue où ils étaient tombés. Puis, ils seraient morts obscurs, dans l’abjection, sans avoir eu la vision des cimes, ni su faire vibrer les cœurs.
Même, exception faite des poètes, on peut affirmer que l’imagination est à la base de toute grandeur et de tout progrès. S’ils n’avaient pas eu d’imagination, les conquérants seraient restés sur leurs sols étroits. Alexandre, César, Napoléon ont été de grands imaginatifs. C’est l’imagination qui les a aidés à vaincre, plus encore que leur audace, leur bravoure, leur science stratégique. Pour les hommes d’État également, le grand ressort des conceptions géniales est, avant tout, l’imagination. Cavour et Bismarck en étaient largement pourvus. Sans elle, les intrigues politiques avorteraient avant de naître, car, pour les concevoir et les faire aboutir, l’imagination est indispensable ; sans elle, il n’y aurait plus de grands lanceurs d’affaires ! Sans elle, l’Amérique n’aurait pas été découverte !
C’est un préjugé répandu de croire que, dans les professions dont le but unique est le gain, on n’a pas besoin de l’aide de l’imagination : on va jusqu’à affirmer qu’elle peut être nuisible. Oui, peut-être, pour les simples instruments qui se contentent d’emboîter le pas à leurs prédécesseurs ou à leurs patrons, mais toutes les grandes industries, toutes les grandes entreprises sont nées dans le cerveau d’un « imaginatif ».
Un avocat d’assises qui manquerait d’imagination ne sauverait jamais une tête !
Dans les sciences positives aussi, d’où procèdent les découvertes fameuses dont on mène si grand bruit ? Des hypothèses nées dans un cerveau imaginatif, analysées ensuite et passées au crible de la méthode expérimentale. Sans l’imagination, rien de tout cela n’aurait eu lieu. Archimède devait posséder une imagination puissante.
Évidemment, seule ou insuffisamment soutenue, elle ne suffit pas, mais dès qu’on la supprime, les conceptions géniales deviennent impossibles ; c’est pourquoi, ne pas développer l’imagination des enfants ou étouffer celle qu’ils manifestent, équivaut à les appauvrir, à appauvrir l’humanité et à commettre, par conséquent, un crime social.
Je suis persuadée que la crainte de l’imagination, qui a dominé l’opinion publique et le système éducatif de la seconde moitié du dernier siècle, a privé la science, la littérature et l’art de plusieurs forces vives. Lorsque celle qu’on a dénommée à tort « la folle du logis » et qu’il faudrait appeler « la lumière de l’âme » est très puissante, elle résiste à tous les efforts tentés pour l’écraser, et peut-être même rebondit-elle plus énergiquement lorsqu’on s’efforce de la détruire. Mais ce sont là des cas exceptionnels ; en général, lorsque l’imagination est moyenne, on réussit très bien à enrayer son développement, et même à persuader à l’enfant que c’est une faculté honteuse ou, pour le moins, ridicule, dont il doit dissimuler les manifestations avec soin[1].
[1] Que d’enfants, dans ce temps-là, ont cruellement souffert du mépris où l’on tenait l’imagination, et des efforts que l’on exigeait d’eux pour qu’ils apprissent à la dissimuler.
Sans ce travail d’étouffement auquel on s’est livré sur l’enfance et la jeunesse pendant au moins un tiers de siècle, je suis persuadée que notre civilisation serait plus avancée et nos littératures plus riches[2]. Cette perte est irréparable, et non seulement on n’a pas permis à une génération de donner sa mesure, mais on a sevré des vies humaines de beaucoup de joies et de plaisirs.
[2] J’ai connu des enfants auxquels on interdisait les compositions, dans la crainte que ce genre de travail ne développât leurs facultés imaginatives.
Demandons-nous (je parle, bien entendu, des gens pour lesquels les repas du jour, le sommeil de la nuit et les jouissances physiques ne représentent pas le summum des délices humaines) quels sont les meilleurs moments de nos journées et les heures dont notre mémoire garde l’impérissable souvenir ? Nous citerons celles que notre imagination a éclairées. Qu’est l’amour lui-même, si l’imagination ne l’embellit pas, ne le relève pas, ne le dore pas ? Une fonction imposée par le génie de l’espèce et que beaucoup d’êtres assimilent presque aux plaisirs de la table. Tandis qu’aidé par l’imagination, l’amour est la plus grande douceur des âmes, la clarté lumineuse des vies, l’enchanteur qui change les réalités grises en visions radieuses. Mais, dira-t-on, pourquoi transfigurer ainsi l’amour, puisque, fatalement il doit s’évanouir, se changer en cendres au goût amer ? Plus et mieux l’on aime, plus on souffre, et le but de la vie est de ne pas souffrir… Erreur, lamentable erreur ! Le goût des cendres sera plus écœurant et amer si les sens et le cœur n’ont jamais connu les voiles d’or. Non seulement l’amour aura cessé d’exister, mais son souvenir aura perdu tout prestige et tout charme. Au contraire, ce qui a été, ne fût-ce qu’un jour seulement, éclairé par l’imagination, continue à illuminer l’existence, malgré les douleurs, les abandons, les chutes…
De même, pour que l’amitié ne reste pas terne et grise, l’imagination est indispensable autant que le soleil à la croissance et à la coloration des fleurs. Pas d’enthousiasme non plus sans imagination, pour les personnes ou pour les causes, puisque l’un procède directement de l’autre !
L’enthousiasme procure à l’âme une dilatation délicieuse : l’esprit s’y élargit et s’y repose. Et cependant on lui fait une guerre acharnée. Que de gens se plaisent à jeter des seaux d’eau froide sur nos admirations ! Un petit sourire méprisant et supérieur erre sur leurs lèvres, et ce sourire impressionne la jeunesse ; elle en a peur, elle se sent diminuée par ces regards ironiques, qui arrivent même parfois à lui faire renier ses dieux. Plus tard, dans la vie, lorsqu’on s’est rendu compte de la valeur réelle des choses, la situation se renverse ; l’on rend avec usure le sourire méprisant et l’on plaint les malheureux dépourvus d’imagination, qui n’ont jamais connu l’enthousiasme et ses saintes erreurs. Ce sont de pauvres, de très pauvres gens !
Il faudrait se borner à les plaindre, s’ils n’avaient pas le tort de déconcerter les jeunes esprits. J’ai connu une femme qui a usé plusieurs années de sa vie dans le pénible effort qu’elle faisait pour ressembler aux autres, pour devenir comme tout le monde, pour étouffer le don divin qu’elle avait reçu. Heureusement pour elle, ses tentatives furent vaines, mais cependant certains manques d’élan qu’elle déplora plus tard et qui la firent souffrir, étaient la conséquence du mépris pour l’imagination qui, dans sa jeunesse, régnait en maître sur l’opinion publique.
Diminuer, étouffer, tuer l’imagination dans une créature humaine, c’est tarir en elle, on ne saurait assez le répéter, les sources des joies les plus pures, des joies objectives, de celles que donnent la nature[3] et l’art. Le devoir des chercheurs de sources est donc de découvrir cette précieuse faculté, de l’éveiller, de la faire jaillir et d’apprendre à l’homme à tirer d’elle toutes les richesses et les forces qu’elle tient en réserve.
[3] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.
Les êtres privés d’imagination ne peuvent faire de bons éducateurs : il faudrait les écarter de l’enseignement, et, en tous cas, ne jamais leur confier la direction d’une éducation complète. Tout au plus pourrait-on leur permettre certaines branches spéciales qu’ils enseigneraient suffisamment et médiocrement. Jamais ils ne parviendront à faire de bons pédagogues dans la haute acception du mot.
Je dis qu’ils enseigneront médiocrement, car même dans les sciences exactes, telles que la chimie, l’histoire naturelle et la botanique, l’imagination est une aide puissante. Dans les sciences historiques son rôle est d’une importance capitale. Un maître, dépourvu d’imagination enseignera l’histoire sans lui donner de relief et ne saura pas faire saisir à l’enfant les grands ensembles qui se fixent dans la mémoire. L’enfant, de son côté, étudiant sans intérêt, ne pourra se passionner pour les personnages héroïques ou coupables qui se meuvent à travers les événements qu’on lui raconte avec froideur. Par conséquent, il ne les comprendra pas, car c’est par l’imagination que l’intelligence enfantine arrive à saisir les grands mouvements de l’histoire. Il en est de même pour la poésie, la littérature, l’art… Rien, en somme, dans le savoir humain, ne peut se passer de l’imagination. Elle facilite tout ; c’est la grande source des connaissances, des découvertes, des héroïsmes, et quand elle n’est pas un don naturel, il faudrait pouvoir la faire naître artificiellement.
Ceux qui se préoccupent, à bon droit, de l’avenir des générations nouvelles, devraient s’entendre pour remettre l’imagination en honneur et la soustraire à l’injuste dédain sous lequel les générations utilitaires avaient essayé de l’écraser. Mais il ne s’agit pas simplement de lui jeter la bride sur le cou : ce serait aller au-devant des pires dangers. Si l’on développe cette faculté merveilleuse, ce n’est pas pour la laisser sans aliments. Le travail intellectuel et moral de ceux qui, sous une forme ou l’autre, ont charge d’âmes, en sera considérablement augmenté. Il faut empêcher avant tout que l’imagination devienne subjective[4], et beaucoup de discernement est nécessaire pour parer à ce grave péril. Non seulement les éducateurs ont besoin de science et de conscience, ils doivent posséder encore des âmes vivantes et communicatives, des intelligences ouvertes, capables de tracer des routes et d’indiquer les sommets.
[4] Évidemment dans son essence l’imagination est toujours subjective ; en me servant de ce terme un peu impropre, je veux indiquer les imaginations qui ne possèdent ni puissance d’observation, ni la vision des choses extérieures.
La mauvaise habitude de s’exalter à faux pour soi-même, — cause des déceptions amères et d’amoindrissement moral, — est un des résultats de l’imagination subjective : celle-ci intensifie le personnalisme, excite la sensibilité et renforce l’égoïsme, tandis que l’imagination objective, — celle qui s’extériorise, — en portant l’intérêt de l’homme hors de lui-même, le pousse aux conquêtes de l’esprit, aux recherches nobles, aux découvertes, aux combinaisons, aux entreprises qui apportent la gloire et la richesse. Dans des proportions plus modestes, elle sert à embellir, à colorer, à adoucir la vie.
Plus tard, et avec d’habiles précautions, les chercheurs de sources devront s’occuper de la sensibilité de l’enfant, car elle est aussi nécessaire que l’imagination, à son développement intégral. Qui enrichit sa sensibilité, enrichit son intelligence, dit avec raison Maeterlinck. Au siècle dernier, par réaction contre les théories de Rousseau, on a essayé de l’extirper, elle aussi, en cultivant avant tout dans les âmes les sentiments utilitaires. La médiocrité morale d’une bonne partie de nos contemporains suffit à montrer combien cette noble entreprise a réussi.
Au point de vue social, ce travail de destruction a été une erreur grave, la sensibilité étant plus importante que l’imagination pour tout ce qui se rapporte aux relations des hommes entre eux. Un individu dépourvu de sensibilité, à moins qu’il ne soit doué d’une intelligence très fine, est presque toujours un vulgaire et un grossier. Il y a une science du cœur qui se reflète dans les attitudes et les paroles et que rien ne remplace quand elle manque. La gentilezza d’animo, comme l’appellent les Italiens, est la source du tact véritable ; sans elle tous les chocs sont durs, bruyants, cassants. Un homme, au contraire, dont on aura cultivé la sensibilité dès l’enfance, conservera toujours une sorte de douceur dans les procédés, quelles qu’aient été les luttes et les amertumes de son existence.
Combien d’individus l’on rencontre — aujourd’hui surtout, ils pullulent — qui ne s’occupent jamais que de l’utilité pratique des choses. A leurs yeux, le tableau et le livre n’ont de valeur qu’en raison de ce qu’ils ont rapporté ; la découverte scientifique, en raison de ses résultats d’argent ; l’amitié, en raison des portes qu’elle ouvre, et ainsi de suite ! Très probablement, ces personnes étaient nées avec une sensibilité médiocre qui n’a pas résisté au système d’étouffement auquel on l’a soumise. Il n’en reste plus trace, et même la sensibilité d’autrui excite leur dédain. Les sensibles le devinent, le comprennent, et ont la faiblesse de rougir de ce dont ils devraient se glorifier, donnant ainsi raison, par leur attitude piteuse, à ces arrogants détracteurs des véritables lettres de noblesse de l’homme.
Quand donc les gens qui ont du cœur et de l’altruisme arriveront-ils à mépriser ouvertement ceux dont les facultés affectueuses sont concentrées sur eux-mêmes ? Malheureusement, ce jour n’est pas proche, car le manque de courage est aujourd’hui, un des traits caractéristiques, des êtres sensibles et bons. Il faudrait apprendre à l’enfant que les gens sans cœur sont des pauvres qu’il faut d’abord plaindre et ensuite dédaigner, comme des non valeurs. Tout cela, bien entendu, dans la mesure où le dédain est permis à ceux qui voient, dans tous les hommes, des frères, dont ils ne peuvent se désintéresser complètement.
En parlant de sensibilité, je n’entends point cette sensiblerie ridicule ni ce faux sentimentalisme[5] qui font le malheur et l’ennui de tant de familles, et sont les vers rongeurs de l’amour et de l’amitié, mais bien cette puissance d’affection qui est la source des joies humaines et la meilleure consolation que la vie accorde aux hommes.
[5] Voir Ames dormantes.
Ne pas aimer les autres, signifie d’ordinaire s’aimer soi-même à l’excès, c’est-à-dire être un misérable idolâtre[6]. Je crois, et je l’ai écrit ailleurs, que le moment viendra où l’on considérera comme un ridicule et une tare, d’afficher le moi haïssable. Mais que l’aube de ce jour est lointaine encore !
[6] Voir Faiseurs de Peines et Faiseurs de Joies.
Ce que j’ai dit pour l’imagination est également vrai pour la sensibilité. Si elle devient subjective[7], il vaudrait mieux l’étouffer ; pour être la source fraîche et pure où nous nous désaltérons, et où les autres se désaltèrent à leur tour, il faut qu’elle ne garde pas toutes ses eaux pour elle-même. Apprendre à l’enfant qu’il doit aimer objectivement les gens et les choses, c’est avoir fait jaillir une source de son cœur, c’est lui avoir ouvert, pour l’avenir, des perspectives de bonheur toujours réalisable et des facultés d’élargissement spirituel.
Le mysticisme moderne, l’état d’âme le plus exquis et le plus élevé que l’homme puisse connaître ne saurait naître et se développer chez les créatures dépourvues d’imagination et de sensibilité. Je ne dis pas qu’il faille élever les enfants dans l’idée d’en faire des mystiques, ce serait les conduire et nous conduire à des déconvenues certaines. Pour connaître cet état spécial, il ne suffit pas d’être un « imaginatif » et un sensible, il faut un appel du dedans et du dehors, et que les hôtes mystérieux qui viennent parfois nous visiter, fassent leur demeure en nous. Le but de l’éducation doit être simplement de former des hommes et des femmes doués d’une large compréhension humaine, capables de sentir toutes les joies, de supporter courageusement toutes les douleurs, et chez lesquels rien ne s’oppose aux contacts avec le divin.
Or, je le demande à la conscience de ceux qui ont des fils et des filles à élever, cette préoccupation les hante-t-elle beaucoup ? Ils vont au plus pressé : il faut, d’abord, apprendre aux enfants ce qu’il est indispensable de savoir, pour ne pas faire une trop piteuse figure dans les rapports sociaux. Puis, dans les familles où le travail est une nécessité, il y a les examens à passer, les carrières à choisir pour les fils, les mariages à combiner pour les filles. Atteindre l’à peu près est déjà difficile ; comment viser aux sommets ? En effet, la tension d’esprit serait trop considérable, à moins que le besoin et le désir de chercher les sources ne soit devenu, chez les parents et les éducateurs, partie intégrale d’eux-mêmes, une de ces règles de conscience auxquelles on obéit sans effort et qui ne causent presque plus de fatigue.
Certes, l’homme ne peut se mettre à la place de Dieu, et il est forcé de faire, chaque jour, un acte de foi pour ranimer son courage et ne pas se laisser abattre par les soucis que lui donne l’avenir de ceux qu’il aime. Il doit aussi s’en remettre, en grande partie, à la Providence ou au Destin, en ce qui concerne la formation de leurs caractères. Cependant un effort est toujours demandé à l’homme, même lorsque Dieu paraît intervenir miraculeusement en sa faveur. Ainsi, lorsque Jésus ressuscita Lazare, il aurait pu, d’un geste lointain et majestueux, soulever la lourde dalle qui fermait la grotte où reposait le frère de Marthe et de Marie. Mais il exigea que l’effort humain eût sa part dans le miracle, et il ordonna aux assistants de déplacer la pierre du sépulcre.
Les exemples de ce genre pourraient se multiplier à l’infini, et nos expériences personnelles confirment, elles aussi, l’existence de cette loi : Dieu veut que nous soyons ses coopérateurs ! On n’obtient rien sans peine, et dans les plus merveilleuses histoires de succès humain, une part d’effort personnel est toujours demandée. Comment pourrions-nous nous y soustraire dans l’éducation des êtres que la nature ou la confiance d’autrui a remis entre nos mains ?
L’inégalité[8] existe partout dans la nature : les caractères, les tendances, les facultés sont diverses et, sauf quelques principes fondamentaux, il faudrait élever chaque enfant de façon différente. Cela n’est pas possible ; mais les éducateurs sont semblables à des musiciens qui, chargés d’accorder et de faire vibrer des instruments, devraient écouter avec attention les sons qui en sortent pour être capables d’insister, suivant les cas, sur telle ou telle note ; ils enrichiraient ainsi, pour chaque être, la source des plaisirs par le développement des goûts.
[8] Voir, dans Faiseurs de peines et Faiseurs de joies, le chapitre : l’Égalité.
Les goûts ! Quelle immense ressource ils sont dans la vie ! Dès qu’un goût se manifeste chez un enfant, il faudrait empêcher qu’il ne se dessèche et périsse avant d’avoir donné ses fruits. C’est une plante précieuse que l’on devrait arroser avec sollicitude, soutenir et greffer…
Les gens qui ont des goûts ne s’ennuient jamais. Or, une bonne partie des tristesses de la vie sont causées par l’ennui qui ronge tant d’existences. Ceux qui ont appris à regarder et savent voir[9], ne connaissent jamais la monotonie des longues journées mornes. Ils trouvent partout des sources d’intérêt, d’observation, de comparaison : les gens qui sont en contact avec les forces mystérieuses de la nature, pour lesquels le vent a une voix, les eaux un secret, les bois un mystère, le ciel des promesses, le soleil des enchantements, qui les tirent de leur petit Moi, pour leur faire presque toucher l’infini, ces gens-là ne s’ennuient jamais, car leur vie est toute imprégnée de poésie.
[9] Il existe des écoles en Angleterre, dont le programme consiste à apprendre aux enfants à regarder. Ils doivent considérer une carotte pendant deux ans de suite. Après quoi, ils sont capables de la décrire et de la dessiner avec une parfaite exactitude.
Les poètes ? Combien ce mot s’applique mal souvent ! J’en connais de profonds qui n’ont jamais écrit un vers ou cherché une rime, mais qui ont dans les profondeurs cachées de leur âme des sources secrètes de poésie intarissable ; ils en mettent dans leurs sentiments, leurs sensations, leurs pensées ; ils n’ont pas l’avarice des poètes de profession, qui gardent jalousement leurs inspirations, de peur d’en perdre quelque chose au profit d’un autre ; ils sont larges, généreux et font librement part de ce trésor à ceux qui vivent dans leur rayonnement. Cette source de poésie intérieure pourrait être développée par l’éducation. Elle est, du reste, le résultat naturel de l’imagination et de la sensibilité.
Ces deux sources vives de chaleur et de lumière donnent aussi naissance à un autre phénomène moral : l’héroïsme ! Évidemment, des existences entières peuvent s’écouler, sans que la possibilité d’accomplir un acte héroïque s’y présente jamais : il s’agit donc moins de préparer l’enfant à des actions glorieuses que de lui en faire savourer la beauté. Du reste, si l’occasion d’acquérir publiquement le titre de héros se rencontre rarement, celle d’être un héros obscur se trouve à chaque pas. Tous les renoncements joyeusement acceptés sont une forme d’héroïsme ; tous les actes ignorés de courage moral, dont l’existence de certains êtres est remplie, en sont une également. Si l’on avait étouffé en ceux-ci le germe de l’imagination et de la sensibilité, ils n’auraient été, sans doute, que des utilitaristes médiocres et tristes.
Développer chez l’enfant le goût du beau, sous toutes les formes, est aussi l’un des devoirs des chercheurs de sources. Lui apprendre à discerner et à savourer la beauté, c’est le préparer à des joies inconnues du vulgaire et que la méchanceté humaine ne pourra lui ravir jamais.
Si l’on disait aux mères : « Par telle parole, par tel acte vous pourrez enrichir vos enfants », quels sacrifices n’accepteraient-elles pas, pour assurer à ceux qu’elles aiment cet accroissement de richesse ? Ce qu’elles font et comprennent si bien dans l’ordre matériel, pourquoi se refusent-elles si obstinément à l’entendre dans l’ordre moral ?
En certains pays, la littérature a essayé d’ouvrir aux joies désintéressées l’âme de l’homme et de l’enfant. Ainsi les Anglais, par l’obligation qu’ils imposent à toute personne bien élevée d’être cheerful, ont travaillé utilement en ce sens, malgré les brumes de leur climat et leur tempérament spleenétique. Une vieille Anglaise de la classe moyenne, solitaire, pauvre même, vivant à l’étranger, aura toujours un petit home confortable, où il y aura des livres, des gravures, un bouquet de violettes et une tasse de thé, les soirs d’hiver. Des Italiennes, des Françaises vivant dans les mêmes conditions médiocres d’existence, rentreront dans un logis terne, où ne se verra pas la moindre tentative de confort ou l’élégance. Quand elles ont cessé d’être jeunes, elles ne vont qu’à l’indispensable et excluent, pour la simplifier, toute esthétique de leur vie ; être cheerful et confortable, dans les limites du possible, ne leur apparaît pas comme une obligation morale. L’éducation, sur ce point, leur a manqué.
A la sensibilité, à l’imagination, au goût de l’héroïsme, il est indispensable d’ajouter un élément qui est le correctif de ces dons précieux et les empêche de mettre le désordre dans les esprits et dans les vies. Je veux parler de l’esprit de méthode. Malheureusement il est rare de voir les imaginatifs et les sensitifs en reconnaître suffisamment l’utilité et la valeur ; d’un autre côté les intelligences méthodiques pèchent presque toujours par une aridité désolante. Il faudrait unir ces extrêmes pour former l’homme complet.
La méthode simplifie toute chose, dans l’ordre matériel comme dans l’ordre intellectuel. Elle est indispensable à l’organisation des vies larges ou modestes, et là où elle manque, la sérénité et le calme, sont absents. Or, sans sérénité et sans calme, il est difficile d’arriver au succès, surtout à une époque « tourbillonnante » comme la nôtre ; par conséquent, après la découverte des sources, le devoir des éducateurs est de faire comprendre à l’enfant que, pour coordonner ces forces, la méthode est indispensable.
De cette façon seulement on arrivera à donner à l’homme intérieur le développement auquel il a droit, car ce n’est que dans l’expansion de tout son être que la créature humaine peut apprendre à sentir la valeur de la vie. Si son cœur et son cerveau restent des champs arides, où trouvera-t-elle à se désaltérer ? Nous dépendons énormément de notre prochain[10] ; cependant, si nous ne possédons rien en propre, personne ne peut nous aider efficacement, et ce que nous possédons doit représenter et valoir quelque chose. Si notre cœur et notre esprit ne recèlent aucun trésor, nous sommes semblables à cette « herbe flétrie », bonne seulement à être jetée dehors.
Tous connaissent la sensation atroce des jours où aucune vibration intérieure ne se fait sentir et où, même les âmes les plus riches, ne trouvent en elles que vide et sécheresse. En ces jours-là, elles donneraient leur vie pour rien ! Cet état pitoyable est constant chez ceux en qui nul n’a songé à faire jaillir les sources cachées. Quelques-uns n’ont pas besoin d’aide : leurs sources sont si abondantes et si riches qu’elles sortent de terre sans le secours de personne ; mais ce sont les exceptions. En général, il faut aider les âmes et les creuser patiemment, pour que l’eau en jaillisse.
[10] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.
Le moment est grave. Ceux qui ont encore le bonheur de croire et dont la foi est ferme comme le rocher dont parle l’Évangile, ne peuvent se faire illusion : le sentiment religieux a déserté la plupart des cœurs. Pour beaucoup, le vide du ciel est un fait certain, aucun doute à cet égard n’existe plus, et ils refusent même de discuter sur ce point. Il en est d’autres, — et ils sont assez nombreux aujourd’hui, — que des besoins religieux tourmentent encore, mais qui repoussent les formes théologiques existantes et la morale officielle. On ne peut les abandonner à leurs douloureuses incertitudes, et cependant il ne suffit pas de leur dire : « Croyez, et tout deviendra limpide à vos yeux. » La foi ne se commande pas. Une seule chose est possible : éveiller en eux, par l’imagination et la sensibilité, les forces, les cultes et les goûts qui conduisent vers ces hauteurs où Dieu, de tout temps, s’est manifesté à l’âme de l’homme.
CHAPITRE II
LES PARENTS
Comment se fait-il, les enfants étant si intelligents, que les hommes soient si bêtes ? Cela doit tenir à l’éducation.
Alexandre Dumas, fils.
Chacun sent plus ou moins vaguement, aujourd’hui, qu’une grande partie de notre système d’éducation est à refaire et qu’il faut trouver d’autres procédés pour former l’âme de l’enfant et l’initier à la vie.
La première éducatrice et la première initiatrice est la mère, et je vais toucher ici à un point délicat[11] et à un problème difficile. Seul, le sentiment de ma complète objectivité me donne le courage de formuler la question suivante : « A part les soins matériels, où plusieurs excellent, dans quelles proportions les mères actuelles, étant donnés les courants de la pensée moderne, sont-elles capables de faire jaillir des sources dans l’esprit et le cœur de leurs enfants ? »
[11] Si j’étais mère moi-même ou simplement institutrice, j’hésiterais à aborder l’argument, car on pourrait croire que je veux me citer en exemple et blâmer les autres, pour préconiser mon système personnel d’éducation.
Il y a des mères parfaites, il y en a d’admirables, auxquelles nul rabdomancien ne peut être comparé, et à qui l’on voudrait donner l’humanité entière à élever. Mais il est inutile de s’occuper de ce qui marche droit en ce monde ; ce sont les gens difformes et les boiteux qu’il est urgent de redresser.
A notre époque, à la fois si grande et si effrayante, le rôle de la mère est devenu infiniment plus difficile qu’il y a vingt ou trente ans, alors que l’esprit de rébellion et d’anarchie n’avait pas encore envahi le cerveau des jeunes gens et même des enfants, et qu’il existait des croyances et des traditions auxquelles on pouvait faire appel, avec la certitude qu’elles éveilleraient un écho dans les consciences. Des vérités a prioriques, des principes moraux indiscutables étaient alors généralement admis, tandis qu’aujourd’hui, de tous côtés, le terrain est mouvant, et plus rien n’est accepté sans discussion. Les mères ont, par conséquent, besoin d’une expérience, d’une instruction, d’une force morale, d’une finesse d’intuition dont elles pouvaient se passer autrefois, alors que leur titre suffisait à les couvrir d’autorité et de dignité. Désormais, pour posséder et conserver le prestige maternel, il faut le mériter, car l’enfant se rend compte, raisonne, critique, et, iconoclaste d’instinct, est toujours prêt à renverser les anciens autels.
Cependant, pour le bonheur et le progrès de l’humanité, on ne peut renoncer à l’influence de la mère sur l’enfant, ni à l’initiation qu’elle lui donne, car de cette influence et de cette initiation dépendent en grande partie le salut du monde. Préparer des mères pour l’avenir et induire celles qui ont déjà charge d’âme à se persuader de l’extraordinaire grandeur de leur mission est le devoir des moralistes modernes, et cela est nécessaire aussi bien dans l’ordre physique que dans l’ordre spirituel.
On ne pourra jamais recourir, pour la naissance des hommes, aux procédés qu’on emploie, dans les haras, pour le perfectionnement de la race chevaline ; mais il faudrait, du moins, empêcher la reproduction des êtres malsains, rongés de maladies transmissibles et inguérissables. Les femmes, quand elles l’auront compris, pourront y aider efficacement. Il y a, en outre, une foule de personnes auxquelles la paternité et la maternité devraient être interdites, en raison de leurs tares morales et intellectuelles. Or, celles-là justement mettent des enfants au monde avec une inconscience absolue du cruel délit qu’elles commettent. Nourrir l’illusion que la société parviendra jamais à exercer un contrôle complet à cet égard, serait caresser l’impossible chimère ; mais peut-être arrivera-t-on un jour à faire comprendre à la conscience humaine que donner la vie à d’autres êtres implique des responsabilités graves. Cette idée a déjà gagné du terrain : les parents des classes bourgeoises se sacrifient aujourd’hui pour leurs enfants bien plus qu’ils ne le faisaient autrefois. Peut-être même dépassent-ils la mesure et ont-ils obtenu, comme résultat, un développement très accentué d’égoïsme chez la génération nouvelle.
Dans les classes populaires, celles où les pensées s’expriment crûment, on entend aujourd’hui des jeunes gens et des enfants reprocher à leurs parents de les avoir fait naître, afin de se dispenser envers eux de tout devoir filial. Dans les classes élevées, l’éducation empêche ces mêmes pensées de se formuler brutalement, mais sommes-nous bien certains qu’à la première déception, elles ne surgissent pas silencieusement dans les cœurs arides et égoïstes des jeunes jouisseurs de notre époque, qui ont érigé en dogme leur droit personnel au bonheur et au plaisir ?
Pour lutter contre ces tendances et essayer d’en empêcher l’éclosion, il faut des qualités de discernement et d’intuition dont les parents d’autrefois, je le répète, n’avaient pas besoin au même degré. Ceux d’aujourd’hui se rendent-ils compte de ce besoin ? A de rares exceptions près, ils se contentent d’aimer leurs enfants et de pourvoir à leur subsistance. La formation des caractères les occupe assez peu. Quelques-uns s’affligent des tendances peu favorables au succès qu’ils constatent chez leurs fils et leurs filles, et essayent de développer en eux l’ambition et l’amour de la lutte : ils dévoient ainsi des âmes douces et simples qui auraient peut-être vécu heureuses, laissées à leurs dispositions naturelles. D’autres s’acharnent à étouffer, chez leurs enfants, les élans d’imagination et de cœur qui pourraient les pousser aux entreprises généreuses[12] ; la plupart les abandonnent aux hasards de la vie, des circonstances, des éducateurs et des camarades !
[12] Voir le chapitre : [les Coupeurs d’ailes].
Si pareille insouciance était possible autrefois, alors que, malgré certains écarts de conduite, la morale traditionnelle n’était pas discutée, elle n’est plus admissible aujourd’hui. A qui se fier désormais ? Aucune sécurité n’existe nulle part, la lecture des journaux en fournit la preuve. Nous y voyons journellement que certaines classes sociales, jadis réputées respectables, participent dans de larges proportions à la criminalité. Rien n’est resté debout dans les consciences. Il y a encore, heureusement, des âmes fermement attachées à leur foi ou à leur idéal, mais l’on est frappé cependant du désordre de pensée et de l’incohérence de jugement qui se manifestent même chez les gens personnellement honnêtes. Ils ne savent plus discerner le bien du mal, souvent ils mettent l’un à la place de l’autre. Le contact de ces âmes incertaines avec de jeunes esprits est déconcertant et pernicieux.
Cet état d’anarchie intellectuelle contribue à aggraver les responsabilités des parents et à élargir leurs devoirs. Ils ne peuvent plus rien laisser au hasard, car le hasard, aujourd’hui, prend parfois de vilains noms. Veiller, veiller sans cesse, tout en respectant l’individualité et la liberté des êtres sur lesquels ils se penchent, c’est l’obligation qui s’impose inexorablement à eux. Il y a là de quoi occuper la vie des femmes, puisque la tâche de façonner l’âme et la conscience de l’enfant leur revient pour une grande part, une part que peut-être la paresse morale des hommes a trouvé de son intérêt de trop élargir.
Si, dans l’éducation donnée aux jeunes filles, on n’insiste pas suffisamment sur les devoirs de la maternité, — ses hauts devoirs s’entend, — on ne parle absolument pas aux jeunes gens des devoirs de la paternité. Certes, les hommes élevés dans un milieu honnête savent qu’ils devront pourvoir à la subsistance de leur famille, mais c’est tout, et encore essaient-ils de diminuer ce poids et de s’en décharger le plus possible en épousant une femme riche. Quant à ce qui concerne l’éducation des enfants, ou l’étude de leurs caractères et de leurs tendances, la direction qu’il faudrait leur donner, ils abandonnent ce travail à la mère, — même lorsqu’elle est frivole et sotte, — et n’interviennent que dans les questions importantes. Encore ne le font-ils qu’après avoir été mis au courant et suggestionnés par leurs femmes. Le jugement qu’ils portent et le conseil qu’ils donnent manquent par conséquent d’indépendance et de valeur, toute opinion qui ne se fonde pas sur l’observation directe, demeurant incomplète et unilatérale.
Si encore les responsabilités ne s’établissaient de cette façon peu équitable que dans les ménages où la femme est sérieuse et intelligente, la portée du mal ne serait pas grande, bien que, pour l’œuvre aussi délicate et complexe de la formation des caractères et des âmes, le concours de deux cœurs et de deux esprits ne soit pas de trop. Malheureusement, nous voyons des hommes parfaitement au courant de l’insuffisance et de l’incompétence de leurs compagnes, les laisser diriger librement et entièrement l’éducation de leurs enfants. Un mari disait de sa femme : « Je ne lui donnerais pas une lettre à mettre à la poste, » et confiait sans hésiter à ce cerveau vide et frivole ce qu’il avait de plus précieux au monde, ou du moins ce dont il lui sera demandé le plus sévèrement compte, si le règne de justice auquel nous aspirons se réalise un jour en ce monde ou au delà de ce monde.
Des exemples de cette inconséquence se rencontrent journellement. Il y a des exceptions, et elles sont nombreuses ; mais, en général, le père, dans toutes les classes, se désintéresse de l’enfant, non au point de vue de l’affection, du moins à celui de la direction morale. Manque de temps ! dira-t-on. Oui, peut-être, pour l’ouvrier qui rentre le soir, accablé par le travail du jour (tout cela aussi a bien changé !) et incapable d’un effort mental. Oui, encore, pour le professionnel : avocat, médecin, ingénieur, trop occupé au dehors pour surveiller chez lui les détails de l’éducation des enfants. Mais les bourgeois, les rentiers, les oisifs ne sont-ils pas coupables des mêmes négligences ? Ils auraient tout le temps d’être des éducateurs et des initiateurs, et n’y songent même pas !
Quelques-uns s’irritent, lorsque les études ne marchent pas ; ils paient des répétiteurs à leurs fils et essaient, s’ils ont de l’influence, de les pousser dans les carrières où ils entrent. Puis, si les fils font des sottises ou des dettes, ils se fâchent et réagissent avec violence. Leur surprise, d’ordinaire, est extrême ; ils ne pensent pas que s’ils avaient mieux étudié le caractère de leurs enfants, essayé de diriger leurs idées, de combattre leurs tendances, de les initier eux-mêmes à la vie, ils auraient peut-être évité ces crises, souvent irréparables.
Si l’on constate, d’un côté, l’indifférence des pères pour le développement du caractère de leurs enfants, l’on voit, de l’autre, l’insuffisance de la plupart des mères devant la double tâche qu’elles ont à remplir. Aucun des deux n’est assez pénétré de la grandeur de sa mission ; l’homme, — je ne parle pas des chrétiens réels et des spiritualistes convaincus, — n’attache pas grande importance aux dispositions morales de ses fils et ne s’occupe guère de créer en eux cette douceur d’âme[13] qui est l’une des meilleures sauvegardes contre certaines tentations et certains actes. Les mères, — je ne répéterai jamais suffisamment qu’il y en a de parfaites, de supérieures, d’admirables, — n’ont pas une mentalité assez développée pour les exigences de l’existence actuelle et ignorent de quelles armes fils et filles doivent être pourvus pour savoir combattre et vaincre. Le but qu’il faut poursuivre est double, par conséquent : secouer l’inertie des pères et élever les femmes, auxquelles la plus grande partie du travail éducatif sera toujours confiée, à la hauteur de leur tâche.
[13] Voir le chapitre : [Chercheurs de sources].
Tous les enfants, tous les jeunes gens et l’on peut dire tous les hommes, ont l’adoration de la force. Or, cette force, l’enfant croit généralement que son père la possède ; l’influence de celui-ci pourrait donc être très grande sur ses fils. Il en est de même pour les filles, qui attribuent volontiers certains conseils de leurs mères aux préjugés et aux idées démodées ; de la bouche d’un homme qui connaît la vie, ils acquièrent plus d’importance, l’homme représentant, pour la mentalité féminine, celui qui sait. Il est, en outre, le porte-voix de l’opinion masculine, cette opinion qui garde encore tant de prestige aux yeux des descendantes d’Ève[14]. Les règles de bonne tenue elles-mêmes, formulées par un père, paraissent plus dignes de considération aux filles, et les pièges signalés plus effrayants.
[14] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.
Persuader aux pères qu’ils doivent user de leur ascendant et intervenir directement dans la formation du caractère de leurs enfants, voilà un des buts qu’il faut poursuivre. Les hommes faits, esclaves de leurs habitudes morales, se modifieront difficilement, mais les générations à venir pourront être préparées à remplir ce devoir. Pourquoi ne parler qu’à un seul des sexes des obligations qui découlent du fait grave d’avoir mis des enfants au monde ? Si ce sentiment d’obligation pénétrait la conscience des hommes, peut-être réfléchiraient-ils davantage aux responsabilités dont ils se sont chargés jusqu’ici avec tant d’insouciance, peut-être verrions-nous moins d’enfants du hasard.
Sans toucher, du reste, à ce point délicat de la question, et en nous bornant à envisager les enfants qui vivent, de droit, sous le toit paternel, il est certain que si les pères appliquaient leur intelligence et leur cœur à faire de leurs fils des hommes et de leurs filles des femmes dans le sens profond du mot, la société en retirerait un immense avantage.
On a toujours reconnu, à certains signes spéciaux, les fils de femmes distinguées ; de même, les filles, dont les pères ont été les initiateurs intellectuels, portent une empreinte spéciale ; elles ont dans l’esprit quelque chose de plus large, de plus viril, de plus généreux. L’intelligence masculine a fait jaillir en elles des sources qu’une éducation exclusivement féminine n’aurait peut-être pas réussi à découvrir. On me répondra que cette tâche revient de droit au mari ; c’est à lui d’ouvrir des horizons nouveaux à l’âme vierge qui lui est confiée, c’est à lui de la faire participer aux manifestations intellectuelles et morales auxquelles les expériences de sa vie d’homme l’ont initié… Autant de mots vides de sens ! Dans la réalité, et sauf exception, les maris s’occupent assez peu de chercher les forces cachées que détient l’âme de leurs femmes. Et puis, leur influence s’exerce trop tardivement. Les jeunes filles, aujourd’hui, se marient presque toutes après vingt ans, et la tendance moderne est de retarder toujours davantage l’époque de leur mariage ; par conséquent, lorsqu’elles changent d’état, leur psyché est déjà formée.
Certes, elle pourra subir encore de graves modifications, s’égarer très loin, descendre très bas ou monter très haut, mais cependant, le travail principal est accompli. Or, c’est durant la période de travail mental, qui va de douze à vingt ans, que l’initiation paternelle pourrait être efficace sur le cerveau des jeunes filles. Je me rends parfaitement compte qu’un homme sérieux, absorbé par les intérêts de sa carrière ou de sa profession, ne peut pas devenir le mentor continuel de ses enfants ; mais le loisir de s’occuper d’eux intelligemment ne lui manque jamais, s’il le désire. Et justement parce que ses conseils et ses enseignements seront plus rares, ils auront plus de force et d’efficacité.
Lorsqu’un père, doué de quelque supériorité d’esprit ou d’âme, s’empare du cerveau de sa fille, il devient le maître de son intelligence et de son cœur. Plus tard, elle subira l’influence de son mari, celle d’autres hommes, mais la première empreinte demeure, indélébile, et si les volontés, qui pèseront momentanément sur la sienne, réussissent à l’égarer sur des routes coupables ou moins nobles, leur empire ne durera pas ; elle les secouera tôt ou tard et retrouvera sa vraie âme, celle que la mentalité paternelle avait formée.
Quant aux fils, sur lesquels le père exerce moins d’influence dans l’ordre intellectuel et psychique, ils ont cependant un besoin urgent de son autorité. Lorsque celle-ci manque ou ne s’exerce pas, les inconvénients qui dérivent de cette lacune dans l’organisation familiale sont innombrables. Il est inutile d’insister sur ce point. L’on s’étonne souvent que les fils d’hommes célèbres soient rarement à la hauteur de leurs pères. C’est que, très probablement, ces hommes célèbres ne se sont pas souciés d’exercer leur autorité. Ils l’ont abdiquée dans les mains d’une mère médiocre ou d’instituteurs incapables.
Désormais, dans toute éducation d’homme, il faudrait introduire un nouveau code de devoirs : celui des obligations que la paternité impose, lorsqu’on la comprend d’une façon moderne. Je dis, moderne, car les privilèges tyranniques de l’ancien pater familias ont été abolis heureusement, et pour toujours.
Les privilèges de la mère, au contraire, se sont agrandis dans ces dernières années. Aujourd’hui, elle joue dans l’organisation de la famille un rôle qui autrefois n’appartenait qu’au chef de la communauté. Dans beaucoup de maisons, tout ce qui concerne l’éducation et la direction des enfants dépend d’elle ; elle seule les prépare à l’avenir. Quelques mères sont dignes de cette tâche ; beaucoup d’autres pourraient le devenir, si l’on modifiait l’enseignement qu’elles reçoivent comme jeunes filles. Je crois que l’instruction intégrale et l’école mixte[15] nous donneront des mères plus capables d’élever des hommes, que celles d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas suffisant ; d’autres choses encore doivent être modifiées dans l’enseignement moral donné aux femmes. On ne les prépare pas à la vie ; elles-mêmes en souffrent, et leurs enfants en portent la peine[16].
[15] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.
[16] Voir le chapitre : [les Amies de l’Homme].
Un attristant phénomène fournit la preuve de ce manque de préparation. Beaucoup de jeunes filles de quatorze à dix-huit ans se montrent sérieuses, manifestent des goûts artistiques, s’intéressent aux sciences, à la littérature, même au mouvement social, et leur cœur est ouvert à la charité. Quelques-unes sont casanières, d’autres sportives, presque aucunes mondaines ; toutes paraissent saines d’esprit et de cœur. Leurs grâces, à peine écloses, sont pimentées d’originalité et irradiées d’une lueur claire. En les observant, l’âme se remplit d’espérance : ce sont les femmes de l’avenir ! Hélas ! du jour où elles quittent la salle d’étude et commencent à partager la vie de leur mère, à subir sa seule influence et à évoluer dans son milieu, l’édifice s’écroule. Adieu sérieux et originalité ! Elles deviennent frivoles, vaniteuses, médiocres, prennent des attitudes et ressemblent à des poupées mécaniques, faisant les mêmes gestes et les mêmes pas. Leur cerveau se vide de ce qu’il contenait jusqu’alors pour se remplir de pensées inutiles et ridicules.
Jadis, il y a quelque vingt ans, c’était l’amour, ou plutôt le désir de l’amour, qui tournait la tête aux filles. Occasion de danger ou, en tout cas, de chagrin ; oui, peut-être, mais, au moins, sous des formes souvent absurdes, elles obéissaient à l’instinct tout-puissant, à un besoin de tendresse, tandis qu’aujourd’hui, ce qui les occupe, c’est la toilette, l’envie de se faire voir, de paraître, de dépenser largement, d’acquérir une situation mondaine que le mariage solidifiera ou augmentera… Telles sont, en général, les préoccupations de nos jeunes contemporaines, dès que leur mère commence à les introduire dans le monde et à leur faire partager sa vie.
Tout ceci, dira-t-on, n’est vrai que pour les jeunes mondaines des classes riches. Comme si l’esprit de vanité ne régnait pas en maître, aujourd’hui, dans tous les milieux ! Souvent, même, ce sont les familles les moins fortunées qui lui font les plus absurdes sacrifices ! La soif de paraître est aussi vive chez la petite bourgeoise[17] que chez la femme élégante et aisée, et ces goûts, contenus chez les jeunes filles durant les années d’études, éclatent dès qu’elles sont admises à partager les habitudes et les préoccupations de leurs mères. Il y a des exceptions en cela comme en tout, mais en général, on ne peut dire que quand l’heure d’apprendre la vie aux jeunes filles a sonné, l’influence maternelle s’exerce sur elles de façon heureuse.
[17] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.
Qu’il s’agisse de les lancer dans le petit ou dans le grand monde, les leçons sont à peu près pareilles, et toutes ont pour base la vanité. « Oh ! combien j’en ai vu mourir, de jeunes filles ! » dit Victor Hugo dans les Fantômes. « Que j’en ai vu décroître ! » pourrait-on s’écrier avec autant de vérité. Plusieurs avaient des ailes qu’on a coupées[18], et souvent, bien souvent, c’est la mère, l’exemple de la mère et de son entourage qui ont décapité les jeunes pavots, dont la tête tendait à s’élever un peu au-dessus des autres.
[18] Voir le chapitre : [Coupeurs d’ailes].
En tarissant les sources, au lieu de les faire jaillir, les mères agissent souvent avec bonne foi, persuadées que ce qui leur a suffi doit suffire à leurs filles. Travailler à faire atteindre à ces débutantes dans la vie ce qui a été leur propre idéal d’existence, n’est-ce pas agir en bonnes et sages éducatrices ? Si, pendant quelques années, elles ont consenti à ce que d’autres influences s’exercent sur la mentalité de leurs enfants, c’est que la société actuelle demande aux femmes une somme de savoir qu’elles auraient été incapables de transmettre. Mais, cette période étant terminée, elles vont pouvoir faire de leurs filles des êtres semblables à elles-mêmes.
Dans les milieux où l’aisance est médiocre et dans ceux où l’existence matérielle est difficile[19], les mères n’ont pas des vues plus sérieuses. Elles se sacrifient, pour assurer à leurs filles une apparence d’élégance, et développent chez elles le désir de paraître. Les adversaires de la culture féminine m’amusent toujours quand ils prétendent que l’instruction nuit aux vertus domestiques. Sont-ce ces vertus-là que les mères ignorantes ou à moitié cultivées enseignent à leurs filles ? Pas le moins du monde ! La cuisine, la couture, la tenue du ménage, l’art de faire valoir ce que l’on possède, qui pense à les leur enseigner ?
M. Émile Faguet dit avec raison que la vie des jeunes filles de la bourgeoisie est dévorée par une démoralisante oisiveté. Leurs études terminées, et jusqu’à leur mariage, — à moins que la fortune de leurs parents ne leur permette de mener la grande vie mondaine, — elles ne savent comment employer les heures de la journée. On les a dégoûtées des intérêts qui avaient séduit un moment leur imagination, et on ne donne aucune pâture à leur activité. Quelques familles ont le bon sens de leur permettre l’accès des œuvres sociales, et même de les y pousser ; mais, dans les pays latins, c’est rare encore. M. Émile Faguet voudrait que les mères abandonnent à leurs filles les soins du ménage. L’ignorance des jeunes femmes pour tout ce qui concerne la tenue d’une maison est, en effet, incroyable, et leur procure, après le mariage, de pénibles années d’apprentissage. Cela est d’autant plus grave, que le nombre des salariés et des salariées diminue chaque jour de façon inquiétante.
Il suffit de considérer avec attention et objectivité le problème de l’éducation féminine, pour se rendre compte que celle-ci est presque toujours basée sur des principes faux ou du moins mal compris. On dirait que son but est de former des créatures inutiles. Celles qui ont appris à se suffire à elles-mêmes se comptent. Les autres ne savent ni coudre une chemise, ni préparer un repas, ni donner des soins aux petits enfants. Sur ce dernier point, elles sont d’une ignorance complète. Or, puisqu’on les élève pour le mariage, ne serait-ce pas la première chose à leur enseigner ? J’ai entendu un médecin déclarer que, même dans les classes aisées, une bonne partie de la mortalité enfantine était due à l’incapacité des mères.
Pourquoi ne pense-t-on pas à combler cette déplorable lacune ? On fait suivre aux jeunes filles des cours de tout genre, mais jamais d’hygiène enfantine ! Cependant, les crèches et les asiles, où elles pourraient apprendre pratiquement les soins à donner à l’enfance, ne manquent pas. Les mères intelligentes devraient comprendre combien ces leçons seraient indispensables.
Transformer la mentalité des mères, voilà l’essentiel ! Si on n’y arrive pas, il n’y a rien à espérer. Plusieurs vivent à côté de la vie ; d’autres, les soucieuses, n’en voient que le côté écrasant. Bien peu arrivent à une vue d’ensemble. Presque toutes sont pressées de marier leurs filles, de les voir à la tête d’un ménage, avec des enfants à élever ; mais celles qui pensent à les préparer à ce rôle sont en très petit nombre.
Un autre point très grave mériterait également d’attirer l’attention des mères. L’état actuel de la société rendant l’avenir incertain, toute femme devrait être pourvue d’une profession ou d’un métier. Pour celles qui sont intelligentes et studieuses, l’instruction intégrale résoudra en partie le problème. Pour les autres, il y a des gagne-pain honorables que la vanité seule empêche d’accepter. Votre fille, dites-vous, aura une dot convenable, mais ne voit-on pas journellement des dots diminuées ou perdues par les spéculations ou les prodigalités ? A la fortune, le devoir des parents, même riches, est d’ajouter le moyen de gagner honorablement sa vie ; tant mieux si l’occasion de s’en servir ne se présente pas ! Dans les familles simplement aisées ou de situation médiocre cette obligation s’impose plus encore.
Réussira-t-on à faire pénétrer ces deux idées, la seconde surtout, dans le cerveau des mères bourgeoises d’aujourd’hui ? Bien des préjugés s’y opposent. Peut-être, pour qu’elles les acceptent faudra-t-il les préparer, dès l’enfance, à cette vue nouvelle de l’existence. Ce retour aux réalités pratiques de la vie et, en même temps, cet élargissement des horizons intellectuels et moraux exige une transformation dans les principes de l’enseignement qu’il appartient aux éducateurs et aux moralistes de réaliser. Ils doivent préparer les mères à devenir, pour leurs filles, des guides pratiques et sérieux et à être toujours davantage, pour leurs fils, des amies intelligentes et sûres. A eux aussi de rendre les hommes plus conscients des obligations de la paternité, de leur apprendre qu’ils doivent travailler à la formation du caractère de leurs enfants, afin de pouvoir répéter, avec le grand roi hébreu : « Mon fils, si ton cœur est sage, mon cœur à moi sera dans la joie… »
CHAPITRE III
LES ÉDUCATEURS
Ce qui aux yeux de l’écolier constitue le maître, c’est la pleine possession de soi-même, le parfait accord de la conduite et du langage, l’esprit d’exactitude et de justice…
Octave Gréard.
Dans la crise morale que nous traversons, la question de l’éducation privée ou publique est l’une des plus graves qui se posent. De tout temps, des intelligences supérieures l’ont envisagée, et, au dix-neuvième siècle surtout, elle a été la grande préoccupation d’esprits nobles et sincères qui ont essayé de la résoudre. Mais ce grand effort n’a pas abouti : le niveau intellectuel et moral des enfants et des adolescents n’est pas supérieur à celui de leurs pères. Pourquoi pareil résultat négatif ? Les instruments seraient-ils défectueux ? Nous avons vu que la préparation donnée par la famille n’était plus suffisante pour les besoins et les dangers de l’heure présente. Celle des éducateurs l’est-elle davantage ? Le sujet est si complexe, si sérieux et si délicat, que des volumes ne suffiraient pas à l’épuiser. Je me bornerai donc à toucher brièvement deux points : la nécessité de relever moralement la situation des instituteurs et l’obligation, pour eux, de comprendre la grandeur de la mission qu’ils accomplissent.
Les éducateurs ? Eux aussi devraient être des chercheurs de sources. Or, cette tâche demande des qualités de premier ordre. C’est donc toute une classe qu’il faudrait relever, pour pouvoir la choisir dans l’élite, non seulement intellectuelle, mais morale de la nation. Et cela déjà pour les écoles élémentaires et secondaires, les années que les enfants y passent étant d’une importance extrême pour la formation de leur caractère.
Tout d’abord (on me dira que je demande l’impossible), l’enseignement ne devrait pas être choisi simplement comme une profession, mais accepté comme une vocation irrésistible. Sans cet élan, il ne peut y avoir de bons instituteurs. Pour gagner les esprits et les cœurs, il faut se donner soi-même. Un instituteur indifférent pourra faire des leçons brillantes, il ne pénétrera jamais l’âme de ses élèves et ne marquera leur cerveau d’aucune empreinte. Quant aux éducateurs corrompus et corrupteurs, ce sont des criminels, et la même épithète s’applique à ceux qui, les sachant indignes, permettent qu’ils exercent leur ministère.
Le mot est écrit, et je le maintiens. L’enseignement est un ministère, aussi sacré que celui du prêtre dans l’ordre religieux, et il est surprenant que les défenseurs de l’école laïque ne le proclament pas. Il ne faudrait pas seulement en exclure les immoraux et amoraux, mais les gens bornés, tous ceux qui ne sentent pas l’importance de la mission, n’aiment pas la nature et[20] dont l’âme est médiocre.
[20] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.
Il va de soi que pour former une classe d’élite, pour avoir le droit d’écarter et de choisir, une transformation est nécessaire : la classe des instituteurs, je le répète, doit devenir une classe privilégiée, pécuniairement et socialement parlant. Ce serait l’unique moyen de l’élever à la hauteur de sa tâche. Évidemment une réforme de ce genre ne pourra se faire que lentement, peu à peu, et les difficultés à vaincre seront énormes. Sans l’aide de l’opinion publique, il sera impossible d’y arriver. C’est donc, tout d’abord, un mouvement d’opinion qu’il faut provoquer. Chacun peut y aider pour sa part, en montrant un respect particulier aux personnes, auxquelles est confiée l’éducation des générations futures, et en exigeant inexorablement d’elles certaines qualités indispensables, sans lesquelles il n’y aurait pas moyen de les autoriser à exercer leur profession.
Par exemple, si les pères[21] ne se désintéressaient pas, comme ils le font, de l’éducation de leurs enfants, ils pourraient, en se liguant avec d’autres pères, intervenir efficacement, pour que tel professeur indigne de sa tâche, ou qui l’accomplit avec négligence, ne continue pas plus longtemps à former des élèves insuffisants ou détestables. Ce sont des exécutions dont les mères, dans l’état de choses actuel, ne peuvent guère se charger.
[21] Voir le chapitre : [les Parents].
La plupart des professeurs et des instituteurs ne voyant, dans leur carrière, qu’un gagne-pain assuré, y consacrent le moins de temps possible, parce que les bénéfices qu’ils en retirent ne sont pas à la hauteur de leurs prétentions. Ils n’éprouvent, pour les élèves dont ils ont la charge, qu’une indifférence nuancée d’hostilité ; leur grossièreté et leur manque d’intérêt indisposent les jeunes gens qui, à leur tour, deviennent irrespectueux, inattentifs et finissent par envelopper tout le personnel enseignant dans la même antipathie et le même dédain injustes. Je dis injustes, car si certains maîtres font preuve d’une incompétence absolue dans les matières qu’ils enseignent, d’autres sont admirables de dévouement, de patience, et obtiennent, comme éducateurs, de merveilleux résultats. C’est presque un vol de ne pas donner aux enfants la chance de tomber dans de pareilles mains. Les parents devraient se persuader de cela, et les autorités scolaires également. En théorie, chacun partage cette opinion, mais, en pratique, chacun laisse courir, par nonchalance et par cette tendance à examiner superficiellement toute chose qu’on ne pourra jamais assez flétrir, car elle empoisonne les âmes !
Laisser courir ! Voilà le délit dont nous nous rendons tous coupables. Certes, le système est commode, et, si nous en étions les seules victimes, nous pourrions donner satisfaction à notre paresse, « la vilaine bête accroupie dans les cœurs », dont parle T. Combe[22]. Mais si, au contraire, nous avons charge d’âmes, laisser courir a une bien autre importance. C’est un plaisir qu’on ne peut plus se permettre, il implique de trop graves conséquences morales.
[22] Auteur suisse très connu par ses ouvrages contre l’alcoolisme.
Les empreintes reçues dans la jeunesse sont parfois indélébiles. Quand un professeur, homme ou femme, sait frapper, en bien ou en mal, l’imagination de ses élèves, les notions qu’il leur donne s’effacent lentement, quand elles s’effacent. Dans la maturité de la vie on retrouve en soi des idées, des impressions, des sentiments à la source desquels on peut remonter ; cette source est l’enseignement reçu. Il existe, paraît-il, au Japon, pour les officiers, des écoles d’hypnotisme où on les entraîne au courage et au patriotisme héroïque. Cela nous semble étrange, mais au fond tous les instituts d’éducation, que sont-ils, sinon des applications hypnotiques inconscientes ? Une suggestion, en effet, s’exerce presque toujours du professeur à l’élève.
Du reste, dans tous les rapports humains, on agit plus par la pensée que par la parole ; dans l’enseignement, ce phénomène se produit avec une force singulière. Certains éducateurs n’auraient même plus besoin de parler pour se faire entendre. On répondra que seuls les êtres exceptionnels peuvent exercer une action de ce genre, et qu’ils sont rares dans l’école. D’abord ce n’est pas juste, il y en a plus que l’on ne croit, et puis, logiquement, où les chercher ailleurs ? Ceux à qui l’État et la famille confient les citoyens de l’avenir ne devraient-ils pas être la ruche où les meilleurs sucs d’une nation s’élaborent ?
Par conséquent, il faudrait que les instituteurs et les institutrices représentent ce que le pays possède de meilleur et de plus sain, et ne se recrutent pas parmi les gens de culture et d’éducation médiocres. Probablement, dans l’avenir, ces fonctions, aujourd’hui modestes, seront recherchées comme un honneur par les hommes et les femmes que la confiance publique appellera à les remplir. En attendant que cette transformation s’accomplisse, notre devoir à tous est d’honorer — on ne saurait assez insister sur ce point — ceux et celles qui, dès aujourd’hui, sont conscients de la grandeur de leur tâche.
L’influence d’un précepteur et surtout d’une institutrice compréhensive sur le développement de ses élèves est énorme. Si les jeunes filles, à certains moments de leur vie, donnent des espérances qui, après leur entrée dans le monde, s’abattent piteusement vers le sol, comme un vol d’hirondelles chassé du ciel par la pluie, à qui en revient le mérite ? Aux femmes dévouées et intelligentes qui ont su découvrir et faire jaillir les sources des âmes juvéniles qui leur étaient confiées. Si ces âmes tombent ensuite dans des mains frivoles, qui les dévoient, la responsabilité n’en remonte pas aux éducatrices, mais aux mères[23].
[23] Voir le chapitre : [les Parents].
L’influence de l’institutrice privée s’exerce plus prépondérante encore que celle de l’institutrice publique, car elle suit son élève toute la journée et partage son existence. Il est vrai que son enseignement est parfois contrarié par celui de la famille ; il lui faut du tact et du pluck, pour lutter contre les tendances du milieu où elle se trouve, et les vaincre. Quelques-unes fléchissent ; d’autres, plus fortes, plus fines, arrivent à étendre leur influence au delà de leurs élèves. Mais ce sont des cas rares. En général, elles se bornent à modeler ou à refondre, en bien ou en mal, le caractère de celles qu’on leur confie. Je dois dire qu’en général c’est plutôt en bien.
Si elles ont l’âme sérieuse, elles marquent l’esprit des jeunes filles d’une empreinte contre laquelle, plus tard, la mère entrera en lutte. Si elles l’ont futile et trouvent un terrain favorable, elles exercent une influence dissolvante. Je connais une femme qui a traversé bien des vicissitudes, et qui, pourtant, n’a jamais pu oublier les enseignements que lui avait donnés une institutrice frivole et conventionnelle. Dans ses moindres gestes, dans sa tenue physique et morale, dans sa façon d’évaluer les gens et les choses, elle continue à lui obéir aveuglément, souvent même au détriment de sa santé, de son repos, de son plaisir, et surtout de son bonheur ! L’éducatrice est morte depuis longtemps, mais son ombre s’étend toujours sur la destinée de son élève, décolorant et rétrécissant son horizon, l’empêchant de se délivrer d’habitudes mentales, dont elle est assez intelligente pour discerner l’absurdité. On peut dire que cette influence rétrospective a ruiné une vie, car elle s’est exercée dans les moments les plus inopportuns.
Ce pouvoir suggestif qu’elle exerce, rend très difficile et délicat le choix d’une institutrice, et il faudrait faire de celles-ci un corps d’élite qui serait revêtu d’une grande dignité. Or c’est le contraire qui arrive, et il est effrayant de constater avec quelle imprudente facilité les parents introduisent sous leur toit des personnes médiocres et vulgaires, pourvu que leur réputation de bonnes mœurs soit intacte, comme s’il suffisait de ne pas avoir connu les passions, pour bien élever des enfants et leur apprendre à donner leur mesure !
Dans les internats, l’influence des instituteurs et des institutrices s’exerce plus fortement encore, la famille absente ne pouvant la contrebalancer. Les enfants sont livrés sans contrôle à une direction contre laquelle, pendant de longs mois, il n’y a pas de recours possible. Avec les idées modernes, ce système, sauf pour certaines études spéciales, finira par disparaître. Pourtant, il offre, dans certains cas, de réels avantages. Il existe des parents, incapables, ignorants, corrompus qui sont d’un mauvais exemple perpétuel pour leurs enfants ; il y a des familles où de déplorables luttes intimes sont le spectacle de chaque jour. Élevés dans de pareils milieux, que peut-on attendre des hommes de l’avenir ? Les internats représentent, pour cette catégorie de malheureux, prédestinés aux égarements par les milieux d’où ils sortent, une chance de salut. Elle disparaîtra si on les supprime. Et pourtant, que de périls redoutables ils renferment. Même si la direction est bonne et sage, il y a les maîtres, les camarades… Combien de crimes impunis s’y commettent, combien d’esprits s’y dévoient, combien de cœurs s’y vicient ! Pour échapper à ces embûches inévitables, il faudrait avoir été cuirassé d’avance par la famille qui, d’ordinaire, n’y pense pas. Les parents qui lancent leurs enfants dans ces agglomérations d’êtres, font preuve d’une extraordinaire confiance ou d’une étrange légèreté.
Les maisons religieuses, malgré tout ce qu’on peut dire contre elles, sont encore préférables aux instituts laïques ; le jour seulement où l’enseignement sera considéré comme une mission, et non choisi comme un simple gagne-pain, et souvent même un pis-aller, ceux-ci pourront prendre le dessus. Jusqu’ici la conscience des instituteurs et institutrices laïques n’a pas été réellement formée. En certains pays surtout, ils avouent cyniquement leur manque d’intérêt pour l’enseignement qu’ils donnent.
Les enfants élevés dans les internats, ou qui ont des instituteurs ou institutrices privés, représentent une minorité ; le plus grand nombre fréquente les écoles publiques ou les externats, ce qui est certainement le système le plus normal, pour peu que le milieu familial soit intelligent et paisible. Les contacts avec le monde extérieur sont suffisants pour préparer à la vie, et en même temps l’influence du dehors peut être combattue, dans ses mauvais côtés, par celle du dedans. Cependant, même dans ces conditions, le pouvoir suggestif du maître est immense, et les parents ne devraient jamais cesser de suivre attentivement les évolutions que subissent l’âme et l’esprit de l’enfant.
Suivre, se rendre compte ! C’est le remède à tous les maux, et c’est ce que nous nous refusons à faire par insouciance, par inconscience, absorbés par la vie automatique de chaque jour. Essayer d’arriver à une vue claire des choses serait le premier devoir des parents et des éducateurs. La plupart d’entre eux, au contraire, agissent et se dirigent en aveugles, et si on leur demandait les mobiles de leurs paroles, de leurs enseignements, de leur ligne de conduite, ils seraient fort embarrassés de répondre. Fatalisme, dira-t-on, confiance en Dieu, essaieront de murmurer quelques-uns. Quelquefois, peut-être, mais en général, c’est simple incohérence, paresse, habitude de ne pas réfléchir, de ne pas faire d’examen de conscience, de ne pas envisager en face ses responsabilités. La confiance en Dieu revêt d’autres formes ; on ne peut s’y méprendre : elle est faite de prières et non de légèreté. Aucune comparaison n’est possible entre cet état d’âme spécial, qui consiste à remettre toutes choses aux puissances invisibles et supérieures et la vision très incomplète de leur mission, qu’ont souvent même les parents tendres et les éducateurs honnêtes. Ces derniers, en général, ne semblent pas se douter de l’immense répercussion qu’ont leurs paroles, leurs actes, leurs attitudes… La plupart d’entre eux, en tout cas, sont parfaitement inconscients du privilège qu’ils possèdent : « Quelle tâche bénie que celle de l’éducateur ! Malgré ses soucis, ses fatigues, ses désillusions, elle réserve des joies intenses à ceux qui s’y consacrent de tout leur cœur et de toute leur âme, » écrivait Georges Butler. Combien d’éducateurs, au contraire, ne voient dans leur tâche qu’une corvée dont ils ont hâte de se libérer !
J’ai dit dans un autre livre que ceux qui ne sentent et n’aiment pas la nature ne sauront jamais être de bons éducateurs. Cela paraît un paradoxe, et tout au plus admettra-t-on la nécessité de ce sentiment dans les leçons de littérature et d’art. Mais pour le reste, dira-t-on, à quoi peut servir l’amour de la nature, de la beauté, de l’harmonie ? Comme je l’ai écrit dans un précédent chapitre[24], l’imagination éclaire tout, facilite tout ; sans elle, l’enseignement est plat, incolore, pédant… Il faut, pour être efficace, qu’il ouvre des horizons ; or, comment accomplir cette tâche, si on n’a pas soi-même l’esprit ouvert ? La masse est médiocre, répondra-t-on, et des médiocres suffisent à l’instruire. Mais sait-on si, dans cette masse, il n’y a pas des cerveaux qu’une intelligente culture tirerait peut-être de la médiocrité, dans laquelle on les maintient, on les enfonce…
[24] Voir le chapitre : [Chercheurs de sources].
Si les hommes sont souvent indifférents, négligents, cyniques même, dans l’accomplissement de leur tâche, les femmes y font preuve, parfois, d’une légèreté incroyable. Leurs dons naturels les porteraient cependant à être des éducatrices de premier ordre. Déjà nous en avons d’admirables qui peuvent servir d’encourageant exemple. Mais ce qui nuit aux femmes, dans l’enseignement comme ailleurs, du reste, c’est qu’elles aiment rarement les choses en soi, elles les font pour des raisons autres que la chose elle-même. Ainsi le directeur d’un laboratoire scientifique, où plusieurs jeunes filles travaillent, me disait récemment : « Elles sont assidues à l’étude, arrivent à l’heure exacte, montrent une patience méritoire dans les recherches, mais elles ne vont jamais au delà, cet au delà qui est tout dans la science. A peine ont-elles obtenu la place qu’elles convoitent ou gagné le prix d’un concours, leur zèle se ralentit, et pour peu qu’un mariage, même médiocre, se présente, elles lâchent avec joie tous leurs instruments de travail, n’ouvrent plus un livre et oublient ce qu’elles ont appris ! »
Je veux croire que les couleurs de ce tableau sont un peu poussées, mais il est certain que le travail intellectuel représente, pour les femmes, un but à atteindre, et, en général, une nécessité économique, plutôt qu’un goût réel pour la science et la culture. Si ce goût existait, on verrait les femmes riches, dont l’existence est assurée, se consacrer à l’étude, à la lecture… Cela se rencontre rarement ; les plus sérieuses préfèrent l’action, le mouvement, ce qui les éloigne de chez elles, les met en contact avec autrui. Ceci prouve que le cerveau de la femme est encore rebelle à la méditation, à la concentration, à l’abstraction… Il ne fait guère d’efforts qu’en vue d’un résultat positif à atteindre.
Cette paresse du cerveau féminin se manifeste également dans le corps enseignant, et si l’influence des éducatrices, déjà si grande, ne s’exerce pas plus prépondérante encore, il faut en chercher la cause dans la répugnance naturelle des femmes pour le travail mental et solitaire. Or, pour bien enseigner, il faut être arrivé, comme culture, à un degré supérieur à celui de ce qu’on enseigne ; les femmes devraient s’en persuader. Elles répondront que les hommes méritent les mêmes reproches, et elles auront raison en partie. Cependant, il y a des savants dans le professorat[25], des savants modestes qui travaillent et étudient pour le plaisir de savoir, sans l’ambition de parvenir. Connaît-on beaucoup de savantes désintéressées ?
[25] Je parle, bien entendu, des écoles primaires et secondaires.
Il serait d’autant plus désirable de pousser les femmes qui enseignent à étendre leur culture, qu’elles pourraient trouver dans cette voie un sérieux avenir, leurs dons de persuasion et d’intuition les mettant en mesure de frapper l’imagination et le cœur de l’enfant et de l’adolescent. Elles pourraient faire jaillir les sources. La plupart n’y songent guère aujourd’hui. Il y a beaucoup d’insupportables pédantes qui, magnifiant le peu d’instruction qu’elles possèdent, s’imaginent être des femmes supérieures ; il leur suffirait de s’instruire davantage, pour comprendre la réalité de leur ignorance. Il y a d’autres femmes pour lesquelles l’enseignement représente un gagne-pain quelconque ou un moyen de s’élever sur l’échelle sociale, et qui apportent à l’accomplissement de leur tâche une frivolité étonnante. Orientées autrement, elles auraient été tout aussi bien choristes, comparses dans un théâtre ou mannequins.
Si, par contre, on constate les miracles obtenus par une institutrice dont la vocation est véritable, on demeure émerveillé de ce que les femmes savent réaliser en ce genre. Une culture supérieure intellectuelle et morale pourrait faire d’elles, je le répète, d’admirables chercheuses de sources, mais il faudrait les recruter dans ce qu’une nation possède de meilleur et de plus élevé comme pensée, esprit, manières… Madame de Maintenon régna sur l’âme de Saint-Cyr par ses grandes façons.
Les sources abondent, c’est la baguette de coudrier qui manque ! M. Guizot a dit très justement que nous avons en nous des facultés qu’une seule existence ne suffit pas à développer[26]. En effet, nous sentons souvent que des voies, différentes de celles que nous suivons, auraient pu s’ouvrir devant nous et correspondre tout aussi bien, et mieux peut-être, à nos tendances et à nos capacités. Les théosophes se résignent, en pensant qu’ils réaliseront ces forces dans une autre incarnation. Ceux qui ne croient pas à de futures existences terrestres soupirent et disent : « c’est dommage » ; et s’ils ont du sens commun, ils ne se consument pas en regrets stériles. Quelques-uns, car la race des Icares n’est pas perdue, se jettent avec fougue dans de multiples entreprises, touchent à tout, se mêlent de tout, et, voulant ravir le feu du ciel, n’arrivent même pas à en retenir une étincelle !
[26] Il y a, pour les créatures humaines vraiment distinguées, plus d’une destinée possible, et elles portent en elles des puissances qu’une vie humaine, toujours si étroite, n’éveille et ne développe point. (Guizot.)
Mais le fait de sentir en nous tant de possibilités diverses, que nous ne parvenons pas à réaliser, prouve l’existence de sources vives qui, découvertes à temps et bien canalisées, pourraient activer l’évolution humaine et rendre l’homme conscient des forces inconnues qu’il détient en lui et qu’il n’a pas encore appris à discerner et à manifester.
Je crois fermement que la bourrasque dévastatrice qui souffle, en ce moment d’un bout de la terre à l’autre, ne durera pas et que, lorsqu’elle se sera dissipée, un avenir meilleur luira pour l’humanité. Quand toutes les forces bonnes, aujourd’hui éparses et inconscientes d’elles-mêmes, se seront reconnues et coalisées, une grande partie des tristesses qui assombrissent l’heure présente disparaîtra ; un souffle purificateur passera sur le cœur des hommes, et ils apprendront à se désaltérer aux eaux fraîches. Mais, pour y arriver, ils doivent aimer et approfondir la nature, écouter ses voix et chercher en eux-mêmes l’empreinte du divin, que les basses passions de la vie factice effacent, et que l’ange de la pitié vient chaque jour dessiner à nouveau dans leurs âmes.
Leur montrer cette empreinte, et ouvrir leurs oreilles aux hymnes que la nature chante au soleil et aux étoiles, est la tâche des chercheurs de sources, et ces chercheurs de sources devraient être surtout les éducateurs. Si ceux-ci comprenaient leur mission, il n’y aurait même plus besoin de lois nouvelles ni de courants d’opinion publique, pour élever leur situation ; elle grandirait immédiatement et s’imposerait au respect général.
CHAPITRE IV
LES RENCONTRES
Celui qui garde son âme veille sur sa voie.
(Proverbes.)
L’homme subit la triple influence de l’hérédité, du milieu, de l’éducation : une quatrième, celle des rencontres, représente dans sa destinée morale la part du hasard.
Ce mot redoutable de hasard, dont la signification nous échappe, qui peut, tout aussi bien, signifier la mise en action des forces divines que des forces pernicieuses, et sous lequel se cachent les causes inconnues dont notre vue bornée ne perçoit que les effets, est dans la bouche des créatures humaines synonyme d’ignorance. Mais il pèse lourdement sur leurs vies, par l’inattendu qu’il y amène.
Avec quelle légèreté nous prononçons d’ordinaire ces trois syllabes : rencontres, et quelle mince importance nous leur donnons dans notre esprit ! Pourtant, chacun de nous peut, en remontant le cours de son existence passée, discerner la large part qu’elles ont eue sur ses malheurs ou ses joies, ses déboires ou ses succès. Elles produisent, en outre, dans les vies, des répercussions prolongées dont nous ne nous rendrons compte que le jour où, devenus conscients, nous saurons rattacher tous les effets à toutes les causes.
En général, les relations des hommes entre eux ne sont pas le résultat de rencontres fortuites ; elles se recrutent dans la famille et le milieu où l’on vit, et il est facile, plus ou moins, de présumer le rôle qu’elles joueront dans le développement du caractère, du cœur et de l’existence de chacun. Bien que leur influence puisse être considérable, elles se rattachent à d’autres catégories de faits moraux ; ce qui m’occupe, c’est le choc imprévu d’esprits et d’âmes que les hasards de la vie mettent soudainement en présence.
La plupart des rencontres sont, en apparence, insignifiantes, et rien n’avertit l’homme qu’un élément nouveau est entré dans la formation de son être. Quelques-unes, par contre, frappent immédiatement l’esprit, en dehors de toute impression de sympathie ou d’antipathie. Nous sentons qu’un changement est survenu dans notre vie et que le lendemain ne sera plus semblable à la veille. Chez les êtres intuitifs, la sensation est si vive qu’ils se disent dès le premier contact : « Une force dirigeante est entrée en moi. » Même s’ils ne peuvent préciser son caractère, ils devinent que ce nouvel élément pèsera sur leur destinée ou sur leur évolution.
L’effet des rencontres varie suivant les âges ou le degré de développement intérieur de chacun. Dans l’enfance, il est violent, mais passager, et des parents ou des éducateurs attentifs et avertis peuvent l’annuler ou l’amoindrir par une sage et intelligente surveillance. Dans l’âge mûr, les impressions n’ayant plus la même vivacité, les hommes se trouvent moins exposés aux influences ; ils peuvent les exercer plus qu’y obéir. C’est dans la première et la seconde jeunesse qu’ils sont surtout sensibles aux forces qui émanent d’autrui ; le prestige qu’ils subissent prend souvent la forme de l’amour, et comme cette forme est troublante entre toutes, on lui attribue, à tort peut-être, la plus puissante des influences morales.
Il est certain que l’attraction qui pousse les hommes et les femmes les uns vers les autres, même si elle se réduit à une simple émotion sensuelle, modifie pour un temps leur façon de sentir et de penser. Quand l’émotion est durable et que les forces morales et intellectuelles rivent les deux bouts de la chaîne, l’influence de la rencontre s’exerce d’une façon vraiment prépondérante sur la vie et le caractère ; mais j’ai connu des gens très amoureux qui n’avaient aucun pouvoir l’un sur l’autre : si la passion, la tendresse les faisaient céder aux désirs et aux volontés de la personne aimée, leur moi restait, au fond, intangible.
Les êtres forts ou les faibles orgueilleux qui ont honte de leur manque d’énergie, se laissent difficilement influencer par l’amour, tout en lui permettant de bouleverser leur vie par les entraînements qu’il provoque. Des hommes et des femmes restent jalousement attachés à leurs idées et combattent avec obstination celles du compagnon ou de la compagne pour qui ils abandonneraient cependant, sans hésiter, famille ou situation ! C’est qu’au fond, dans l’amour, il y a toujours un conflit latent et que les amants sont des adversaires déguisés. Et c’est seulement quand cet antagonisme cessera, que le type de l’union véritable pourra se réaliser.
Dans le mariage, fruit, lui aussi, des rencontres, ou dans les longues liaisons qui en ont pris les allures, l’influence peut devenir immense, par l’effet de l’habitude et de la cohabitation, et souvent ce n’est pas le meilleur ou le plus intelligent qui modifie les idées de l’autre. La banale figure de la goutte d’eau qui finit par ronger la pierre s’applique ici merveilleusement. On a vu des hommes distingués d’intelligence ne plus penser par eux-mêmes, mais penser à travers le cerveau borné et vulgaire de la femme avec qui ils vivaient. On en a vu d’autres, naturellement probes et honnêtes, cesser de l’être, à l’instigation, parfois inconsciente, de leur compagne. Ce sont là des cas extrêmes, mais il est certain qu’une longue habitude[27] est plus puissante que la passion. Celle-ci centuple les énergies, vivifie les idées (je parle, bien entendu, des cas où les personnes mises en présence ont quelque valeur) et rend les individus moins malléables, plus conscients de leur façon de penser. Lorsqu’au contraire l’indifférence a remplacé l’amour, l’être, devenu moins vibrant, subit plus facilement la pression des esprits qui l’entourent.
[27] L’effet le plus général de l’habitude est d’enlever toute résistance, de détruire tout frottement ; c’est comme une pente où l’on glisse, sans s’en apercevoir, sans y songer. (Maine de Biran.)
Ainsi tel homme marié, follement amoureux d’une autre femme, belle, exquise, d’une intelligence supérieure, dont il sentira vivement le prestige, sera souvent moins influencé par elle que par sa propre femme, qu’il abandonne, qu’il n’admire plus, mais à qui il est lié par l’habitude mentale et le joug des intérêts communs. Par conséquent, les rencontres qui peuvent conduire au mariage sont parmi les plus redoutables. Elles devraient être envisagées comme un événement très grave, et la légèreté avec laquelle nous les considérons en général, sera sans doute jugée dans l’avenir comme une inconséquence touchant de près à la folie.
Les amitiés qui se forment dans la jeunesse, par l’effet d’une rencontre avec un camarade d’université, un voisin de bureau ou une personne quelconque, exercent également une influence qui peut bouleverser une mentalité, lui donner une direction nouvelle, changer l’avenir que l’éducation reçue lui avait préparé. Parmi ces influences, il en est d’heureuses et de perfides ; les plus nombreuses tendent simplement à nous rendre plus médiocres.
Nous sommes tous malades de paresse ; notre esprit, surtout quand il est en formation, éprouve des fatigues d’un genre spécial. Il est comme las de s’être tenu trop longtemps dressé et tendu ; c’est l’heure où les hommes médiocres, mais doués de volonté, prennent possession des âmes. Celles-ci trouvent une sorte de repos dans ces contacts, qui n’exigent aucun travail intellectuel, et donnent une sensation de supériorité qu’on peut maintenir sans effort d’aucun genre. C’est là le secret de beaucoup d’amitiés inexplicables. Elles ont encore une autre cause : peu recherchés d’ordinaire, les médiocres s’attachent plus facilement. Une femme à qui l’on reprochait de mal choisir ses amis, même ses amis très intimes, répondit : « Que voulez-vous ? J’aime avant tout les gens qui m’aiment, ils font tout le chemin, c’est plus commode ! »
En ce cas aussi la cause du phénomène doit être cherchée dans ce besoin de vie inconsciente qui nous tient tous, qui nous donne, lorsqu’il est satisfait, une sensation de repos, et pour lequel, peut-être, nos organes étaient faits avant que la curiosité d’Ève ne nous eût ouvert l’esprit à la science du bien et du mal. La vanité caressée a aussi sa part dans cette influence des médiocres, mais c’est une part minime, au fond, cette passion poussant volontiers les hommes à rechercher ce qui leur est supérieur. Il est vrai qu’il s’agit surtout de supériorité sociale et mondaine.
Après les médiocres viennent les méchants. Ceux-ci ont toujours besoin d’acolytes pour satisfaire leurs mauvais penchants ; ils recherchent avidement les relations et ne perdent aucune occasion de prendre de l’ascendant sur l’esprit des autres. L’activité du mal est incessante ; il développe les énergies d’une façon prodigieuse, il s’impose, il triomphe… Triomphe passager, il est vrai, mais qui pendant qu’il dure, égare beaucoup d’âmes. Il est inutile d’énumérer les effets des amitiés de ce genre, ils sont trop connus. Que de médiocres Faust, ont été les victimes de petits Méphistophélès !
Une heureuse rencontre peut avoir, au contraire, une influence fécondante sur le développement des êtres jeunes. Quand deux intelligences et deux cœurs honnêtes s’attachent l’un à l’autre, c’est un enrichissement subit. Sans trop reculer dans le passé, certaines correspondances du dix-neuvième siècle, publiées récemment, et échangées entre gens destinés, plus tard, à faire leur place dans le monde, prouvent à quel point certaines amitiés ont été un perpétuel encouragement intellectuel, un générateur d’enthousiasme et aussi un frein moral.
Quelquefois l’amitié s’établit entre gens d’âge différent. C’est plus rare, mais cela existe. En ce cas, évidemment, la personne qui a le plus d’expérience influence l’autre, surtout si elle possède, au point de vue intellectuel, une valeur réelle, reconnue ou non. Souvent ces rencontres n’ont, en apparence, qu’un effet passager ; la jeunesse de l’un le jette dans des voies qui ne croisent plus celles de l’autre, mais cependant, comme rien ne se perd en ce monde, toute influence subie laisse une empreinte. Bonne ou mauvaise, la trace demeure. N’y a-t-il pas quelque chose d’effrayant dans cette répercussion continuelle du son rendu par le contact de deux esprits ? C’est comme un écho qui ne mourrait jamais.
Que les rencontres aient pour résultat l’amour, le mariage, la complicité ou l’amitié, il faut les considérer comme de sérieux événements, puisqu’elles modifient la personnalité humaine. L’influence qu’elles exercent procède généralement d’une attraction des cœurs, des sens et de l’intelligence ; si elle est médiocre ou perverse, nous la subissons par simple paresse ou par vanité. Mais toutes les influences qui se rattachent aux sources que nous venons d’énumérer, ne sont ni les plus importantes ni les plus dangereuses.
Il en existe d’autrement subtiles dont il est impossible de pénétrer le secret, et qui s’exercent toutes puissantes sur notre mentalité : le cœur, les sens, l’admiration, l’indolence ou la vanité n’y entrent pour rien ! Elles sont parce qu’elles sont. Si, doué d’une faculté de vision rétrospective, l’homme devait déclarer, à la fin de sa vie, quelles personnes ont le plus contribué à la formation de son être, il ne nommerait peut-être ni celles qu’il a le mieux aimées, ni celles dont il a reçu la plus grande somme d’affection.
Ces influences mystérieuses, pour passagères qu’elles paraissent, marquent les âmes d’une empreinte ineffaçable, car elles s’adressent aux forces cachées et ignorées sur lesquelles la volonté n’a pas de contrôle direct. Aucune intimité n’est nécessaire, ni de fréquentes entrevues ; semblable à un courant électrique une fois établi, cette main-mise d’un esprit sur l’autre n’a pas d’autres coefficients. Elle existe. Souvent l’être qui domine ne connaît pas son empire ; inconscient de son influence, il ne peut pas la circonscrire.
J’ai connu une personne qui, sans s’en douter jamais, exerça un ascendant considérable sur plusieurs de ceux qui l’approchaient. Lorsqu’elle s’en rendit compte, son affliction fut grande ; elle craignait les responsabilités, et l’idée de provoquer chez les autres une excitation et une exaltation capables de les pousser à de dangereuses expériences, la poignait indiciblement.
Une amie lui ayant dit un jour dans une heure de détresse morale : « Toutes les sottises que j’ai faites, c’est à toi que j’en suis redevable, » elle s’écria, stupéfaite et indignée : — « A moi ? A moi qui ne t’ai jamais donné que de sages conseils ? » — « C’est vrai ! » — « Eh bien alors ? » — « Je ne puis t’expliquer, mais toutes les fois que je te voyais, j’avais la fièvre, une fièvre intense… »
La révélation fut douloureuse et se renouvela d’autres côtés.
— Vous communiquez la fièvre !
— Mais si je ne l’ai pas moi-même ?
— C’est égal, vous la donnez !
Ces mots l’affligeaient ; cette force inconnue qu’elle ne pouvait diriger, ne la connaissant pas, la troublait, lui donnait une sorte de peur d’elle-même. Arrivée à un degré d’évolution supérieur, elle aurait probablement exercé avec intelligence cet ascendant et s’en serait servie à son choix, pour le bien ou le mal. Mais elle était jeune, elle n’avait pas essayé encore de devenir consciente, et elle agitait les âmes sans le savoir, ni le vouloir. Née dans une période révolutionnaire ou de luttes religieuses, elle aurait pu utilement enflammer les âmes ; les enflammant en temps de paix, elle aidait simplement à les dévoyer. Cependant elle fit quelque bien, sans s’en douter non plus, à des âmes bonnes, instinctivement nobles, mais un peu molles, qu’elle tira de leur apathie.
Cette force magnétique qui s’exerce à tort et à travers, parce que ceux qui en disposent ne la connaissent pas, est un don effrayant. Augmenter les énergies des passionnés, des égoïstes, des ambitieux, c’est décupler leurs possibilités d’agir au détriment d’autrui, de se jeter dans de folles entreprises ou de courir de périlleuses aventures. Ils auraient besoin, au contraire, d’être ramenés au calme, à l’équilibre… Mais pour donner à chaque être la boisson qui lui est salutaire, il faudrait posséder ce discernement complet qui procède surtout du développement de la conscience. Par conséquent, connaître autrui et se connaître soi-même, c’est-à-dire connaître les forces dont on dispose, serait de nos jours, quoi qu’en dise Carlyle[28], l’essentiel et l’indispensable.
[28] Past and Present.
Dans l’ordre physique, l’homme sait à peu près se guider ; à un mets trop poivré, il n’ajoutera pas d’épices, pas plus qu’il n’enlèvera ses vêtements, les jours de froid. Dans l’ordre moral, au contraire, il agit en aveugle, il ajoute là où il faudrait retrancher, et retranche là où il faudrait ajouter, non seulement quand il obéit à des forces mystérieuses, mais aussi quand il agit volontairement et directement, et il se charge ainsi de lourdes responsabilités. Mais ceci est d’un autre ordre, revenons à ces ascendants singuliers et inexplicables dont les effets ne peuvent être prévus.
Évidemment, la plupart des rencontres que l’on fait dans la vie n’ont, je le répète, aucune portée. On se croise, on s’arrête, on se regarde, des rapports se nouent, puis tout s’efface. Comme dans un cinématographe, des figures nouvelles apparaissent, qui chassent les anciennes, et, sauf dans les cas où il y a amour, mariage ou amitié, il ne reste que peu de chose de ces brefs contacts. D’autres fois, par contre, toute notre vie morale en est modifiée ; la semence, inconsciemment jetée germe et fleurit.
L’indifférent qui n’a excité en vous ni sympathie, ni hostilité, prononce des mots que vous ne pouvez oublier. Ces mots, vous les avez déjà entendus sortir d’autres bouches, et ils ont glissé sur votre conscience. Aujourd’hui ils la marquent d’une façon indélébile. Éloigné de cette personne, peut-être même brouillé avec elle, sa pensée pèse de loin sur la vôtre, vous ne pouvez vous empêcher d’être préoccupé du jugement qu’elle porterait sur vos actes, si elle les connaissait, et vous vous sentez pour ainsi dire forcé de ramener votre manière de voir à la sienne ou de vous demander pourquoi elle est différente. Et pourtant cet être ne vous est nullement cher ou a cessé de vous être cher ; souvent vous ne l’estimez pas, et il n’excite sur aucun point votre admiration ; mais il vous hante toujours, et cette hantise modifie lentement votre âme.
Ces ascendants étranges semblent parfois passagers. De nouveaux courants les détruisent, ou ils sont remplacés par d’autres. Ce dernier cas est plus rare, car il n’arrive pas à toute minute, dans la vie, que deux natures, dont l’une peut magnétiser l’autre, se rencontrent. C’est bien plutôt le tourbillon de l’existence extérieure et automatique qui libère apparemment l’esprit suggestionné. Cependant, ne l’oublions pas, les impressions de ce genre sont ineffaçables, même si une réaction s’est faite contre elles dans notre esprit.
Au fond, tout s’enchaîne dans le mystère où nous vivons, et il est difficile de soulever l’un des coins du voile. Du reste, que faisons-nous pour cela[29] ? Nous laissons s’atrophier l’une des facultés qui pourraient nous y aider le plus. L’homme tue l’intuition sous le raisonnement et la logique, il a contre elle d’extraordinaires défiances, il rougit de s’en servir, comme si c’était un signe de faiblesse mentale. Au lieu de la développer, il s’efforce d’étouffer sa voix, car souvent cette voix le gêne, elle l’avertit de se défier des choses et des personnes qui l’attirent ; ses sens et sa vanité bouchent, à l’envi, ses oreilles. Et pourtant, l’intuition seule pourrait le mettre en garde contre le mystérieux danger des rencontres, ce que toutes ses autres facultés sont impuissantes à faire, bien que La Bruyère prétende qu’il n’y a pas de rencontre « où la finesse ne puisse et peut-être ne doive être suppléée par la prudence ».
[29] Je ne parle pas, bien entendu, des recherches scientifiques qui n’ont jamais été poussées aussi loin que de nos jours.
Les femmes, en général, possèdent beaucoup plus d’intuition que les hommes ; c’est même leur qualité maîtresse, et elles ont moins honte de s’en servir. Mais elles, non plus, ne tirent pas de ce don spécial tout le parti possible. Décorant du nom d’intuition leurs petits préjugés et leurs antipathies secrètes, elles enlèvent au mot et à la chose son prestige et son autorité. Lorsqu’une femme n’a pas envie de remplir un devoir ou de se déranger pour rendre un service, elle dit volontiers qu’un instinct l’avertit de s’en abstenir ; et elle emploie le même argument en sens contraire, pour légitimer ses moindres désirs. Cette déplorable habitude de la feinte vis-à-vis de soi-même et des autres enlève toute valeur aux intuitions féminines. Même quand elles sont réelles, ceux qui devraient en tenir compte haussent les épaules. Quand une mère, une sœur, une femme disent à leur frère, à leur fils, ou à leur époux : « Ne fais pas d’affaires avec telle personne, ne te fie pas à telle autre, abandonne telle entreprise, » l’homme, en général, sourit, sceptique, car il a tellement entendu ce mot d’intuition employé à justifier caprices ou indolence, qu’il n’y croit plus et se prive ainsi d’un secours utile.
Les études plus arides, la vie plus extérieure, le combat pour l’existence et l’habitude de la méthode expérimentale empêchent l’homme de laisser se développer en lui cette faculté, qui, du reste, est évidemment un don particulièrement féminin. Lorsqu’il promit de donner à l’homme « un aide semblable à lui », le suprême créateur de toutes choses a voulu sans doute entendre : « je donnerai à ta compagne un œil intérieur que tu n’auras pas, et, grâce à cet œil, elle pourra t’avertir des embûches du chemin, de celles que ton expérience ne t’a pas appris à discerner ».
Malheureusement la femme, d’ordinaire, ne se soucie guère de ce don ; elle aspire plutôt à l’étouffer, trop préoccupée d’être utilitaire pour s’appliquer à être intuitive. La vision intuitive demande du recueillement ; or, de nos jours, la femme refuse de se recueillir, elle veut avant tout jouir, se donner du mouvement, être dans le train… Ce besoin est devenu général dans toutes les classes. Les hommes qui se déclarent hostiles à l’instruction intégrale pour la femme, sous le prétexte que cela l’éloignera de son chez elle, m’amusent. Son chez elle ? Quand l’y trouve-t-on maintenant ? Et ce ne sont certes pas les études qui l’en éloignent, mais bien plutôt le vide de son esprit.
Toutes les femmes qui désertent leur home, qui envahissent les rues et tous les endroits où l’on se rencontre, le font-elles parce qu’elles veulent s’instruire ? C’est le contraire qui est vrai ! Plus une femme est ignorante, moins elle supporte sa propre société ; la solitude lui est intolérable, elle a besoin du bruit de la rue, des magasins, des visites ; et cela est naturel, car elle n’a rien pour peupler sa pensée. Les heures où les maris, les pères, les fils, les frères sont absents, comment les femmes peu cultivées les passeront-elles ? Elles sortent, et elles oublient de rentrer, et quand les hommes reviennent chez eux après le labeur du jour, ils trouvent d’ordinaire la maison déserte. Les plus droites, les plus dévouées veulent être des Marthes. « La meilleure part », celle de Marie, est méprisée !
Fermons la parenthèse et revenons à l’intuition. C’est certainement l’une des facultés les plus précieuses que Dieu ait données à la femme, mais, comme je l’ai dit déjà, la femme qui fuit le recueillement la perdra. Or, ce serait grand dommage, l’intuition étant, dans notre état actuel de demi-conscience, la seule force qui puisse prémunir efficacement l’homme contre le péril des influences subtiles et des ascendants magnétiques.
Une femme réellement intuitive, assez intelligente pour comprendre la valeur de cette faculté, et suffisamment « évoluée » pour se rendre compte de ses responsabilités, pourrait exercer sur son entourage un énorme ascendant et devenir réellement la gardienne du foyer et de la famille. Il y a quelque chose de sacré dans ce don, et c’est un sacrilège de l’étouffer.
Combien la terre changerait d’aspect et que de sottises seraient évitées, si les hommes écoutaient les voix intérieures, non seulement dans leur existence intime, mais dans leur vie politique et sociale ! Que de guerres malheureuses, de révolutions, de ruines auraient été évitées au monde, si les chefs des nations avaient su développer en eux-mêmes les facultés intuitives ou écouter ceux qui les possédaient.
Les sibylles de l’antiquité et les Mages de l’Orient n’étaient sans doute que des intuitifs. Pour frapper l’imagination des foules, ils s’entouraient d’un appareil théâtral.
Sur son trépied divin, la sibylle inspirée
Parle et se couvre encor d’une écume sacrée.
Mais la source de leur prescience était simplement l’intuition poussée à un haut degré, accrue par l’habitude de prêter l’oreille aux mystérieuses révélations de la nature et de l’âme. Devant les tableaux et les fresques des maîtres, qui reproduisent les figures des grandes sibylles, Delphique, Persique, de Cumes et d’Érythrée, il nous est permis de penser que leur connaissance du passé et de l’avenir — saint Jérôme croyait encore à leur caractère fatidique — [30] n’était pas due à des pratiques magiques, mais simplement à une faculté naturelle que beaucoup de femmes possèdent à un haut degré et qu’il dépend de leur volonté de développer ou d’atrophier.
[30] L’Église même, dans une de ses proses, invoquait l’autorité de la Sibylle : Teste David cum Sibylla.
Quand elles s’en privent en ne l’écoutant pas, elles peuvent être comparées à un soldat qui se dépouillerait de ses armes devant l’ennemi, car si Dieu a donné l’intuition à la femme, afin de la rendre indispensable à l’homme, il la lui a concédée aussi, comme un instrument de défense personnelle. Adam possède la force matérielle, Ève a reçu, pour sa part, le présent de l’âme révélatrice. Essayer de confondre les rôles serait une lamentable erreur.
Je voudrais dire à toutes les femmes : « Au lieu de tendre votre esprit à la recherche avide d’un luxe qui sert à déséquilibrer la société et la famille, développez en vous la faculté divine. Elle vous donnera plus de pouvoir que les élégances extérieures dont votre âme convoite la possession. Alors seulement vous n’aurez plus à craindre le mystérieux danger des rencontres, mais vous pourrez avertir ceux qui croisent votre route des contacts qu’ils doivent éviter. La sibylle écrivait ses oracles sur des feuilles de chêne qu’elle livrait ensuite aux vents. Répandez comme elle vos intuitions, ce don transcendant au moyen duquel, d’après Schelling, « l’intelligence saisit l’absolu dans son identité ». Mais hélas ! la plupart des femmes d’aujourd’hui sont réfractaires au recueillement, et les hommes rient volontiers de ce que les écrivains religieux appelaient jadis les « opérations intérieures de l’âme ».
Dans la jeunesse, toute rencontre exerce un attrait sur l’imagination, et même plus tard dans la vie, les esprits curieux trouvent encore du plaisir à entrer en rapport avec des manifestations nouvelles de l’humanité. C’est un monde inconnu la veille qui s’ouvre à leurs yeux et les amuse. Pour beaucoup de gens même, les visages vus pour la première fois ont seuls du charme ; ceux qu’ils connaissent de la veille les ennuient déjà. Pour eux le monde est un cinématographe.
Ce goût du changement est un préservatif contre le danger des rencontres, car tout glisse sur ces esprits légers qui ignorent la puissance des communications intérieures. Au contraire, plus la vie d’une âme est intense, plus fortes sont les empreintes qui s’y marquent, et plus les rencontres peuvent être dangereuses. Mais comment les régler dans l’existence moderne, comment empêcher les contacts, aujourd’hui que les barrières ne servent qu’à exciter les curiosités et les désirs ?
Maeterlinck prétend que notre morale se forme dans notre raison consciente, et il y marque trois régions : le sens commun, le bon sens et la raison mystique ; cette dernière correspond à peu près à ce que j’appelle conscience et intuition, je ne m’y arrêterai donc pas. Quant au sens commun et au bon sens, ils sont indispensables à toute existence harmonieuse, car, sans eux, point de mesure, et la mesure est nécessaire à l’harmonie.
« Pour avoir la vie heureuse, dit le Brahme voyageur, il faut art, ordre et mesure. » Si l’humanité a besoin, pour progresser, de l’imagination et de la sensibilité[31], il est certain que la raison et ses dérivés, le sens commun et le bon sens, sont la pierre angulaire de l’existence quotidienne. Là où ils manquent, l’homme ne compte plus ses erreurs, ses égarements, ses sottises, car tous les rapports sociaux sont basés sur ce fond commun de sagesse.
[31] Voir le chapitre : [Chercheurs de sources].
Nous connaissons tous des gens excellents et non dépourvus d’intelligence, auxquels le discernement fait défaut. Ils embarrassent leur vie d’un tas de relations inutiles, compromettantes, dangereuses, non par générosité, par don Quichottisme, ou pour ne pas abandonner un ancien ami dévoyé, mais simplement parce qu’ils manquent de sens commun. Si un bon ange ne veille pas sur leurs rencontres, ils risquent de s’égarer très loin, sinon de tomber très bas.
Une force secrète semble les pousser à ne s’entourer que de personnes compromises auxquelles toutes portes sont fermées. Ils jouent le rôle de l’aimant pour les déracinés et les dévoyés. Certes, il n’y a rien de plus antipathique au monde que la recherche des relations utiles. Mettre en première ligne, quand on évalue les gens, l’intérêt qu’on peut retirer de leur fréquentation, indique une bassesse de vues répugnante ; cependant, un certain discernement est indispensable à l’homme, dans le choix de ses relations.
Sans ce discernement, il risque de se mettre et de mettre les siens en contact avec des êtres nuisibles dont la réputation jette une ombre défavorable sur ceux qui les fréquentent et dont le contact est pernicieux. Il faudrait éviter à ceux qu’on aime l’occasion de faire, dans leur entourage direct, de mauvaises rencontres. Puisqu’on ne peut les enfermer dans un enclos ceint de barrières, il faut, du moins, essayer de ne pas mettre sous leurs yeux des exemples équivoques ou corrupteurs.
Certaines personnes possèdent le don de l’harmonie, qui est, en somme, le bon sens traduit en terme musical ; sans raisonner, sans réfléchir, sans bassesse ni compromis, elles évitent les relations douteuses et créent autour d’elles une atmosphère saine et claire. Mais ce don est rare ; il faut à la plupart des gens un effort de raisonnement, un appel désespéré au sens commun, pour ne pas commettre les sottises imprudentes qu’ils sont parfois tentés de faire dans leurs rapports sociaux, pour peu qu’ils soient accessibles à la flatterie, et possédés du désir de la popularité.
Je tiens à le répéter, le snobisme sous toutes ses formes est l’une des pires tendances de notre époque, et ce n’est certes pas lui que je préconise, quand j’insiste sur le devoir de fuir les rencontres fâcheuses. A tous les degrés de l’échelle, il y a des gens à éviter et d’autres à rechercher, à cause de l’atmosphère morale qui semble émaner d’eux. Au fond, pour juger et apprécier les personnalités que la vie met sur notre route, c’est de l’air ambiant qui les entoure qu’il faut surtout tenir compte. Il est donc nécessaire d’enseigner à la jeunesse à rechercher et à bien choisir les atmosphères où elle doit évoluer ; celles-ci représentent, lorsqu’elles sont pures et claires, les véritables lettres de noblesse de l’homme !
Les expériences des uns ne peuvent malheureusement servir aux autres. Chaque âme doit parcourir des chemins difficiles et se heurter à certains écueils avant d’arriver à la lumière. « La vie est une sorte d’initiation qui sert à manifester dans l’homme l’être intellectuel et l’être moral[32] » ; cependant, de combien de naufrages inutiles les âmes pourraient être préservées, si elles étaient mieux armées contre ce qu’on appelle, improprement, faute de savoir discerner les mystérieux desseins des forces divines, le hasard des rencontres !
[32] Ballanche.
CHAPITRE V
COUPEURS D’AILES
Cet homme avait fermé mon cœur, coupé les ailes de mon rêve, étouffé les profondes aspirations de ma vie.
Frédéric Soulié.
Parmi les rencontres nuisibles et inévitables que l’homme fait dans sa vie, l’une des plus ordinaires est celle des coupeurs d’ailes. On les trouve de haut en bas, dans toutes les catégories d’êtres, comme si le cœur de l’homme renfermait des forces perfides qui le poussent à décourager, à entraver, à ralentir les élans d’autrui vers le mieux et le beau. Ce ne sont pas seulement les imbéciles, les méchants, les envieux qui s’acharnent à empêcher les hauts vols, à tarir les zèles, à éteindre les flammes. Ceux qui tiennent les ciseaux et l’éteignoir sont souvent des personnes intelligentes et respectables dont la petite barque a été honnêtement et habilement menée à travers les écueils du monde.
Du reste, nous avons tous été, à l’occasion, des coupeurs d’ailes. Les meilleurs d’entre nous n’en éprouvent pas de remords et s’en félicitent même comme d’un acte de raison qu’ils ont forcé les autres à accomplir. Ils ne se disent pas que des hommes-lumière se sont peut-être trouvés sur leur route et qu’ils ont contribué à étouffer sous la prudence de leurs paroles, le zèle d’un Paul, les découvertes d’un Newton, les aspirations d’un Mazzini.
La presse a l’habitude de désigner ironiquement, sous l’euphémisme de Faiseuses d’anges, certaines mégères sinistres. Nous nous indignons, rien qu’à les entendre nommer, sans penser que les coupeurs d’ailes sont coupables des mêmes crimes. Elles ont étouffé des vies, mais que d’apostolats, d’enthousiasmes, d’idées ils ont, eux, empêché de naître ! Or, tuer l’âme est, au fond, bien plus criminel que tuer le corps.
C’est au nom du sens commun, qui est l’élément essentiel de la vie familiale, sociale, politique, et la base des décisions raisonnables, — mais auquel on ne doit pas élever d’autel, car il est un Dieu médiocre, — que ces doucheurs émérites accomplissent leur œuvre néfaste. Il faut avoir, je le sais, une intelligence large et équilibrée, pour se valoir des services du sens commun tout en évitant de décourager les âmes ardentes, éprises de vie supérieure et qui demandent à déployer leurs ailes.
Et d’abord qu’entend-on exactement par les mots coupeurs des ailes ? Pousser les autres à voir le côté mesquin et égoïste des choses me paraît la meilleure des définitions. Mais il ne faut pas enfermer l’idée dans la formule, car elle a des nuances infinies, et l’action qu’elle exerce peut être à la fois active et négative.
C’est cette seconde façon de couper les ailes que choisissent les personnes qui n’attaquent pas de front les mouvements généreux, mais qui en démontrent l’inanité par leur exemple et leur attitude. Tout élan d’enthousiasme ou d’indignation provoque sur leurs lèvres un petit sourire ironique, qui gèle et déconcerte ; c’est, au moral, un drap humide tombant sur les épaules. Au fond, ce sourire est niais, car il est l’indice de la plus méprisable et de la plus sotte des vanités, celle de l’égoïsme, et pourtant son influence est immense.
Nous avons, tous, de l’amour-propre, et ceux qui échappent complètement à sa forme absurde, c’est-à-dire à la vanité, sont des rara avis, mais entre ceux qui en subissent d’intermittentes poussées, que le simple bon sens suffit à refouler, et ceux qui l’érigent en règle de vie, il y a d’énormes distances. Les vaniteux sont forcément des coupeurs d’ailes. Comment ne le seraient-ils pas ? Tout ce qui distrait l’homme de sa propre personne leur paraît du temps perdu. Bonnes œuvres, visites aux vieillards ou aux malades, services rendus, heures données à des gens dont le contact n’offre ni intérêt matériel ni intérêt de vanité, tout cela rentre dans l’absurde et l’inutile. Perdre des journées entières à s’occuper de toilettes, d’obligations mondaines, des petites recherches du personnalisme prétentieux, voilà, pour ces pauvres âmes, le vrai travail de la vie, le but de Dieu en créant l’homme !
Ces vaniteux sont tellement persuadés qu’ils sont dans le vrai, que parfois, en les voyant vivre et en les écoutant raisonner, on se demande si l’on est bien éveillé, tellement leurs paroles ont l’incohérence et l’illogisme de celles qu’on entend en rêve. On a beau ne leur accorder aucune valeur, elles exercent une action déprimante sur les natures faibles, qui se demandent, troublées : « Aurions-nous pris la route que les imbéciles parcourent ? » Et il leur faut se réchauffer au foyer des âmes ardentes et fortes pour reprendre leur équilibre.
Les coupeurs d’ailes qui appartiennent à la catégorie des vaniteux, sont ceux dont le contact est le plus redoutable, car ils ne mettent pas d’acrimonie dans leur rôle d’éteignoir ; il leur est naturel. De bonne foi, tout ce qui peut distraire de la contemplation de l’idole, c’est-à-dire de soi-même, leur semble puéril, et quand ils voient des gens s’enflammer pour une idée, ils trouvent la chose inepte et le montrent. Or, rien ne déconcerte et ne stérilise comme le dédain tranquille et souriant. Les attaques violentes, les oppositions acharnées ne font pas moitié autant de mal, car souvent elles provoquent une réaction salutaire qui redouble les forces des âmes qui luttent.
Si ceux qui laissent éteindre leur zèle généreux par les raisonnements des opportunistes, pouvaient suivre ceux-ci jusqu’à la fin de leur jeunesse, ils reculeraient épouvantés devant le champ aride qu’offrent leur cœur et leur vie. C’est tellement lamentable, qu’on croit traverser un des cycles de l’enfer. Des bornes, des bornes de tous les côtés ! Pas un bout d’horizon clair, pas de beaux souvenirs désintéressés ! Avant de couper les ailes des autres, ils ont coupé les leurs et restent à ras du sol. Leur jeunesse s’est enfuie ; pour la jeunesse actuelle ils ne représentent que des non-valeurs, et leur personnalité nue et sèche, qui ne s’est jamais élargie dans l’altruisme ou le culte des idées, s’amoindrit de jour en jour. S’ils sont inintelligents, ils ne se rendent pas compte de leur situation et s’usent dans la poursuite de plaisirs qui les fuient ; s’ils sont intelligents et comprennent, il vaut mieux ne pas savoir ce qu’ils pensent, tant ce doit être triste et insupportablement douloureux.
Quand on voit les coupeurs d’ailes exercer avec succès leur métier destructeur, on voudrait arracher de leurs mains les malheureux qu’ils dépouillent de leurs meilleures sources de joies et en qui ils tuent le dieu intérieur. Comme l’a si bien dit Pasteur : « La grandeur des actions humaines se mesure à l’inspiration qui les a fait naître. Heureux celui qui porte en soi un Dieu, un idéal de la beauté et qui lui obéit. » Tuer ces forces divines sous le sarcasme facile et le raisonnement utilitaire, est l’un de ces crimes ignorés qui échappent à la justice humaine, mais que la justice absolue doit châtier par la loi implacable des causes et des effets.
Tous les coupeurs d’ailes ne sont pas des oisifs inutiles et jouisseurs, quelques-uns appartiennent à la catégorie des travailleurs et possèdent parfois une certaine bonté de cœur, mais il émane d’eux, tout de même, un je ne sais quoi de glacial et de sec qui flétrit les fleurs et empêche la sève de gonfler les fruits.
Le monde meurt d’anémie, car l’indifférence est l’anémie du cerveau et du cœur. Pour l’enrayer, il faudrait encourager les êtres à s’épanouir largement. Après avoir cherché et découvert les sources dans les âmes d’enfants, on doit leur permettre de se répandre et de féconder les terrains à l’entour. Se circonscrire, s’entourer de limites, voilà le mal suprême, la vieillesse prématurée et irréparable. Voilà aussi pourquoi les coupeurs d’ailes, conscients ou inconscients, rentrent dans la catégorie des êtres nuisibles qu’il faudrait éliminer, si l’on veut préparer à l’humanité une vie plus large, plus joyeuse, plus haute.
Les égoïstes, les esprits amers, chagrins, mécontents, appartiennent à la catégorie des coupeurs d’ailes actifs. Les premiers vont jusqu’à s’imaginer qu’ils sont altruistes, en déconseillant à leur prochain toute entreprise capable de troubler la tranquillité de l’existence. Les Romains font à ce sujet un signe de croix spécial et disent en romanesco : « Ne te mêle de rien, n’interviens en aucune chose, laisse le prochain se tirer seul d’affaire et tu auras la vie paisible. »
Avec une mentalité de ce genre tout ce qui peut troubler de quelque façon le calme des journées doit être écarté, à moins que ce dérangement n’apporte un avantage matériel considérable. « Aucune force ne doit être perdue, disent ces faux sages. Calculez toujours si ce que vous donnez rapporte un bien équivalent. » Les gens avisés même ne se contentent pas de l’équivalent, ils veulent un avantage supérieur. On comprend où ce raisonnement mène, ou plutôt, d’où il éloigne ; en pensant ainsi, il est naturel et logique de trouver absurdes et puérils les élans d’enthousiasme pour tout ce qui ne représente pas, dans la vie, un placement profitable.
Bien entendu, les entreprises qui peuvent contribuer à l’enrichissement du prochain n’intéressent nullement ces esprits pratiques, absorbés qu’ils sont par leurs propres poursuites ; mais si ce prochain court après la fortune, les places, la célébrité, ils l’honorent et le jugent intelligent, tandis qu’ils traitent tout acte généreux d’utopie et de sottise.
La famille est l’un des terrains où les coupeurs d’ailes abusent de leurs ciseaux. On y étouffe volontiers tout esprit d’initiative. Les jeunes gens, les jeunes filles doivent être dévorés de zèle, pour résister aux douches glacées par lesquelles on accueille leurs projets, leurs tentatives, leurs espérances… Un souffle froid paralyse les membres et gèle les cœurs. Que de malheureux dévoyés et tombés très bas pourraient faire remonter la responsabilité de leur vie manquée aux conseils stérilisants d’un père, d’une mère, de parents, d’amis pour lesquels l’horizon se limitait au pain quotidien (assaisonné aux truffes si c’est possible,) mais toujours personnel et matériel seulement.
Un horizon borné est peut-être sans danger pour les natures médiocres ; pour celles qui ont de l’élan, des besoins d’expansion, des puissances communicatives, d’autres éléments sont nécessaires, pour les préserver des égarements et des chutes. Mieux aurait valu laisser dormir sous le sol les sources cachées en leurs âmes, que de les développer pour les empêcher ensuite de répandre librement leurs eaux. Certaines natures ardentes ont un besoin impérieux d’agir généreusement, de prendre une initiative altruiste, d’extérioriser leurs idées et leurs enthousiasmes. Enlevez-leur ces possibilités, et vous les jetez fatalement dans des recherches moins nobles ou dans la stérilité que rien ne console. Qui n’a connu, dans l’adolescence et la jeunesse, des heures de cruelle détresse morale provoquées par certains sourires railleurs, certaines paroles froides, certains regards de pitié méprisante ? Qui ne se souvient de leur longue répercussion ?
Il arrive des heures, dans la vie, où un hôte mystérieux descend en nous et demande des comptes à notre conscience ; celle-ci les rend en tremblant, car un voile s’est soudain déchiré à ses yeux, et elle aperçoit en elle-même des tares qu’elle ne soupçonnait pas ou avait oubliées. Toutes les actions blâmables qu’ils peuvent avoir commises se dressent devant les hommes en ces moments redoutables. Plusieurs ferment les yeux pour ne pas voir, essayent de se rendormir, de s’endurcir et y réussissent souvent. Quelques-uns se repentent sincèrement du mal commis et s’emploient à le réparer. Mais souvent, malgré leurs efforts, la paix ne rentre pas dans leur conscience. C’est qu’ils ne l’ont examinée qu’à la surface. Ils n’ont aperçu que les morts dressés aux portes extérieures ; ils n’ont pas regardé au fond, là où gisaient les cadavres des âmes qu’ils avaient tuées, des esprits qu’ils avaient ternis, des yeux qu’ils avaient aveuglés !
S’ils s’étaient penchés sur ces misères, ils auraient, sans doute, reculé épouvantés, et une seule excuse serait sortie de leurs lèvres : « Je ne savais pas. » Quelques-uns ajouteraient : « Je croyais bien faire ; j’ai donné aux autres les conseils que je me serais donné à moi-même. » Puérile excuse qui ne les absout pas. S’ils descendaient encore plus loin dans les profondeurs inexplorées de leur conscience, celle-ci répondrait : « Votre crime a été de ne pas aimer les autres et de n’avoir pas su vous aimer vous-même[33]. » Car apprendre à bien s’aimer soi-même est la base de tout amour, de tout altruisme, de toute expansion…
[33] Voir, dans Ames dormantes, le chapitre : Le faux amour de soi.
Les gens aigris et mécontents chez lesquels la vie a soulevé des levains d’amertume et dont les rancunes secrètes enveloppent l’humanité entière, sont également d’actifs coupeurs d’ailes. Ils méritent quelque indulgence. D’après leurs expériences, les hommes étant sans sincérité, sans bonté, sans saveur, ni relief d’aucun genre, ils estiment inutiles et superflus les sacrifices faits en leur faveur. Ils ne peuvent supporter de voir ceux qu’ils aiment (s’ils aiment encore quelqu’un) perdre leurs forces et leur temps pour une humanité ingrate et inguérissable, et ils s’imaginent donner une preuve d’intérêt aux imprudents qui s’engagent sur la voie de l’altruisme en leur criant : « Casse-cou ».
Cette catégorie de coupeurs d’ailes est moins démoralisante que celle des vaniteux et des égoïstes satisfaits, car leur aigreur et leurs rancunes visibles mettent en garde contre leurs enseignements. On ne les croit qu’à demi, on devine, sous l’amertume de leurs paroles, de mauvais souvenirs personnels. Ce ne sont plus des sages remplis d’expérience qui ensevelissent en souriant sous le ridicule nos forces sensibles et imaginatives, mais des êtres qui ont souffert, qui ont été déçus et sont devenus incapables de visions douces et belles. Leurs lunettes sont opaques, et les clairs rayons ne les pénètrent plus.
Leur pauvre âme est gangrenée par l’envie et la rancune ; des serpents s’agitent dans leurs cœurs, et on les entend siffler à travers les paroles qu’ils prononcent. Ils éprouvent un malin plaisir à réduire les âmes qui vibrent encore, à l’état d’aridité qu’ils sentent en eux-mêmes ; ils éteignent les flammes, déflorent les croyances, arrachent l’espoir… La gaîté les a fuis, ils ne peuvent plus la supporter chez les autres. Cependant, sous leur masque impassible et dur, ils rient. On dirait, à les entendre, une pluie de cailloux qui s’entrechoqueraient en tombant : « Nous t’avons dépouillé, tu es aussi pauvre que nous maintenant, le râteau a courbé toutes les herbes folles et les fleurs superbes qui osaient lever la tête dans ton cœur, nous l’avons enfin rendu semblable au nôtre : une plaine désolée, sans saillie et sans végétation ; les sables du désert et les steppes de la Russie ne sont ni plus plates, ni plus infécondes. Nous t’avons modelé à notre image. »
Ainsi dut rire le serpent lorsque, selon le récit biblique, Ève écouta ses raisonnements tentateurs.
Mme de Sévigné prétendait que si elle pouvait vivre seulement deux cents ans, elle deviendrait la plus admirable personne du monde. Ces paroles démontrent que la spirituelle marquise avait rencontré dans sa vie peu de coupeurs d’ailes. Peut-être aussi la conception de l’admirable, au dix-septième siècle, n’était-elle pas tout à fait la même qu’au vingtième. On demande davantage aujourd’hui, bien davantage, non pas comme idéal religieux ou moral, mais comme idéal social. Jansénius, Pascal, sainte Chantal, saint Vincent de Paul ne peuvent plus être égalés, mais il est certain que la vie d’une grande dame ou d’un grand seigneur sous Louis XIV n’était pas ce qu’à notre époque on appellerait admirable. Les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont appelés à d’autres genres de vertus. La valeur personnelle, la hardiesse, la témérité elle-même durant une campagne suffisaient au dix-septième siècle à laver un homme de toutes les taches ; les vertus civiques ne lui étaient pas demandées, et quant à la femme moderne elle ne correspond, certes, plus au type admiré du temps du grand Roi.
Cependant, à cette époque où l’on ne connaissait guère, en fait d’initiative, que les entreprises guerrières et les fondations religieuses, les coupeurs d’ailes existaient déjà et essayaient de tuer l’élan des âmes vers l’idéal généreux. Ils ont dû naître avec le péché et ont été, certes, pendant tous les stages de l’humanité les plus grands empêcheurs de beauté et de bonté. S’ils l’avaient pu, ils auraient voilé les teintes de l’aurore, noirci la pourpre des couchants, sali les pétales des roses, souillé les eaux courantes, altéré la saveur des fruits et le parfum des fleurs. Leur vie consiste à détruire ; on dirait qu’ils subsistent du sang des âmes qu’ils ont vidées.
Dans la triste énumération des coupeurs d’ailes, il ne faut pas oublier les imbéciles honnêtes qui taillent et coupent par simple sottise et absence de compréhension, parce qu’ils ne voient pas et ne se rendent pas compte qu’une conscience nouvelle est en train de se former dans l’humanité. Ils croient bien faire en éloignant leurs enfants et leurs amis de tout ce qui peut augmenter l’effort et charger l’existence de préoccupations impersonnelles. Ils ne sentent pas que le secret du bonheur est justement dans ce qui arrache l’homme à la contemplation de lui-même et à la recherche de son propre intérêt. Dans la crainte d’appauvrir ceux qu’ils se figurent aimer, ils s’emploient à rétrécir le cercle de leurs idées, de leurs préoccupations, de leurs labeurs, ne comprenant pas que c’est, au contraire, dans la libre expansion de ses forces que l’homme peut s’enrichir.
Les femmes sont de plus fréquentes coupeuses d’ailes que les hommes, parce qu’elles entrent plus volontiers dans le détail de la vie des autres et s’y arrêtent davantage. Dans un beau livre récent, M. Édouard Schuré parle éloquemment de la femme inspiratrice, l’un des plus grands rôles que la femme puisse remplir en ce monde. Pourquoi le recherche-t-elle si rarement, même quand elle est intelligente et intuitive ? Simplement parce que les femmes sont habituées, par atavisme et par habitude, au métier de coupeuses d’ailes. Les bas instincts de leur tempérament les poussent à empoigner le ciseau : esprit d’avarice et d’ordre ; préoccupation de l’intérêt personnel et familial ! Ayant mal compris la famille et la maternité, les ayant transformées en écoles d’égoïsme, la femme peut difficilement remplir cette mission à laquelle la pousseraient cependant tous les côtés élevés de sa nature. Mais il y a conflit entre son ego supérieur et sa personnalité terrestre. Celles qui ont le courage et la force de vivre hors d’elles-mêmes, absorbées par l’idée pure ou par l’amour, — qui leur fait désirer que l’objet de cet amour atteigne les hautes cimes dont elles ont la vision intuitive, — peuvent seules devenir inspiratrices. Les femmes, du reste, dédaignent aujourd’hui tout ce qui les efface ; elles ne s’aperçoivent pas que ce rôle est supérieur à l’autre, car la Muse a toujours plané plus haut que le poète.
Si les compagnes de l’homme employaient leur charme et leur féminité à pousser celui-ci, — dans les ordres d’idées les plus différents, — vers ce qui est grand et beau, toutes les formes de l’amour s’ennobliraient. La mission d’inspiratrice met en jeu les deux qualités maîtresses de la femme : l’intuition et le sentiment. Mais parce qu’elle la laisse dans l’ombre, la femme n’en a compris que rarement la grandeur. Dans l’histoire, en effet, nous rencontrons quelques inspiratrices pour un nombre infini de coupeuses d’ailes. Dans la vie actuelle, le type se perd ; la femme intelligente et cultivée veut immédiatement produire elle-même.
Bien entendu, le titre d’inspiratrice ne peut s’appliquer aux femmes qui poussent l’homme à des actions cruelles et basses, ni à celles qui, dans un but d’intérêt personnel, exaspèrent son ambition d’argent ou de célébrité. C’est, en tout cas, de l’inspiration à rebours, car elle s’adresse aux côtés les plus vulgaires de la psyché masculine.
La femme réellement inspiratrice peut être comparée à l’étoile du matin. Nous en avons vu, dans l’histoire, de pures et de froides comme Hypathie, et ce type de jeune Minerve se renouvellera probablement ; notre époque de culture féminine en produira sans doute quelques exemplaires. Mais, dit Richard Wagner, l’inspiration ne nous vient que de l’amour ; par conséquent, c’est toujours à travers l’amour que la femme parviendra le plus sûrement à être l’inspiratrice de l’homme.
Malheureusement, l’amour, où le trouve-t-on aujourd’hui et de quelle qualité est-il ? L’âme de la femme s’est tournée vers la jouissance, le bien-être, la toilette, le luxe sous toutes ses formes. A quoi peut-elle pousser l’homme, sinon à la recherche du gain ? Même s’il est littérateur ou artiste, et qu’elle le force au travail, son inspiration ne saurait être élevée. Comme elle tient avant tout au succès bruyant, — car il est le plus rapidement rémunérateur, — elle l’incite à produire selon le goût du public et se préoccupe, non de la beauté de l’œuvre mais de son rapport. La femme actuelle, même si elle n’est pas une coupeuse d’ailes et respecte l’art ou le travail de l’homme, est rarement une véritable inspiratrice, car, par ses calculs, elle rabaisse, au lieu de l’élever la mentalité masculine, et voit avant tout, en toutes choses, les résultats d’argent. Ce nom si juste d’associée que lui donnent les romanciers modernes, prouve à quel point la femme d’aujourd’hui est une collaboratrice d’intérêts plus que d’idées.
C’est donc avant tout la psyché féminine que l’éducation doit transformer et spiritualiser. Il faut enseigner à la femme le grand et large sens du mot inspiratrice. Lorsque l’équilibre sera rétabli, après le conflit des sexes auquel nous assistons aujourd’hui, elle comprendra mieux, — son esprit s’étant élargi et débarrassé du préjugé d’après lequel l’ignorance et la puérilité sont des grâces de son sexe, — quel est le rôle auquel le plan divin la destinait. Et ainsi, le nombre des coupeurs d’ailes diminuera. La femme, rejetant loin d’elle les ciseaux avec lesquels tant de fleurs en germe ont été coupées, convaincra l’homme que lorsqu’il empêche des ailes de croître, sous le souffle gelé de son sarcasme, il commet un crime social dont il devra rendre compte, tout comme s’il avait contribué à tarir la vie physique d’un être humain.
CHAPITRE VI
LES FILS DE NARCISSE
Il est bien temps que l’humanité, comme Narcisse qui s’admirait à la fontaine, s’arrache enfin à cette contemplation stérile.
Grün.
Narcisse n’a pas laissé de descendants directs. Il est mort de la contemplation de sa propre beauté, avant d’avoir connu l’amour ; mais ses descendants indirects sont légion, et tous portent en eux-mêmes un principe identique de stérilité et de mort. Les mythes anciens ont des significations profondes, et les vérités qu’ils renferment peuvent s’appliquer encore à nos façons actuelles de vivre et de sentir.
Le sort lamentable du fils de Céphise menace toute une catégorie d’êtres, qui traînent une existence inféconde et aride au lieu de s’épanouir au soleil de l’amour, de la pitié, de la justice. Et personne ne songe à les sauver. Les philosophes et les psychologues s’occupent d’eux théoriquement, mais les moralistes et les éducateurs les abandonnent ; ils devraient, au contraire, donner, dans leurs préoccupations, une très large part aux maladies de la personnalité, c’est-à-dire chercher les moyens d’éviter qu’elles se développent, car enrayer leurs effets lorsqu’elles se sont déjà manifestées, demande des efforts démesurés et d’ordinaire inutiles.
Si dans la vie domestique, sociale, politique, les rapports des hommes entre eux sont hérissés de difficultés, si tant de bonnes intentions avortent, si le bien est malaisé à mettre en pratique, si les plans les mieux établis s’écroulent sans raison apparente, il faut en chercher la cause bien plutôt dans l’excès du personnalisme que dans la méchanceté des hommes ou dans leurs vues intéressées, puisque ces mêmes difficultés surgissent entre des gens honnêtes qui, pris à part, aspireraient au bien, à l’activité harmonieuse des forces bonnes, mais qui n’ont pas désappris de sentir leur moi. Or, ce moi se dresse prépondérant dans toutes les circonstances, il aveugle, diminue, empêche…
Il suffit d’un peu d’attention pour constater le phénomène : le perfide conseiller est presque toujours le personnalisme. Dominateur secret de l’âme, il empoisonne ce qu’il touche, et l’on arrive plus facilement à étouffer un mauvais sentiment qu’à se soustraire à son subtil empire dont, parfois, on n’a même pas conscience.