EXPIATION
3047-81. — Corbeil. Typ. Crété.
Au lecteur:
EXPIATION
PARIS
CALMANN LÉVY ÉDITEUR
1881
Droits de reproduction et de traduction réservés
EXPIATION
C..., 28 octobre 1878.
Tout est terminé : le testament de mon père a été ouvert, les comptes sont réglés. Je viens de signer une procuration pour faire vendre la vieille maison, mon unique héritage paternel ; j’ai écrit en même temps à ma cousine Renée de Hauteville, la seule parente qui me reste en ce monde, pour lui dire que j’accepte l’hospitalité qu’elle a la bonté de m’offrir. En le faisant, j’ai cédé aux instances de madame de Faverges et aux raisons péremptoires du notaire. Je n’ai pas assez pour vivre. De la fortune de mon père il ne reste rien ; ses voyages scientifiques, sa passion de bibliophile l’ont absorbée. L’incurie de son administration a consommé sa ruine. Toutefois j’aurais préféré rester ici, y végéter au jour le jour et attendre que, remise du coup qui m’a frappée, je puisse songer à un avenir de travail.
C’est demain que je pars. Probablement je ne reviendrai jamais dans cette demeure. Si inhospitalière, si triste qu’elle m’ait été, j’éprouve en la quittant une sorte de regret, et je revis par la pensée dans les années écoulées, tellement il est vrai que l’on s’attache aux lieux où l’on a le plus souffert ! Je me souviens, comme si c’était hier, du jour où j’y suis entrée pour la première fois. Ma marraine venait de mourir. Depuis la catastrophe qui avait brisé notre vie de famille en dispersant notre intérieur, depuis le jour fatal où ma mère avait disparu et où ma marraine m’avait emmenée comme une enfant maudite, je vivais auprès d’elle et n’avais pas revu mon père. En la perdant, j’avais perdu mon asile. Mon père m’écrivit alors de le rejoindre. J’arrivai à C... Aucune parole de bienvenue ne m’y accueillit, et dès cette heure il fut avec moi ce qu’il devait être jusqu’à celle de sa mort.
Notre vie en commun commença. Dans les premiers temps j’avais espéré un rapprochement ; je lui demandai de me permettre de lui faire la lecture, de me laisser prendre des notes pour lui. Il refusa. Néanmoins je revins à la charge, mais un jour il me traita si rudement que je n’osai plus tenter le moindre effort.
— Thérèse, me dit-il, cessez vos importunités, elles m’irritent inutilement. Vous ne pouvez m’aider en rien ; les femmes n’entendent quoi que ce soit aux choses intellectuelles et ne savent que confondre toutes les questions. Votre présence ici est déjà pénible pour moi ; n’en augmentez pas l’embarras en voulant m’imposer vos services.
J’ai beaucoup pleuré alors à ce sujet, mais c’était au commencement ; plus tard je me suis endurcie. Mon père ne m’aimait pas, il ne m’aimerait jamais. C’était un malheur, comme tout dans ma vie avait été un malheur. Il y a des personnes qui naissent marquées pour la douleur. Il faut qu’elles se résignent de bonne heure ; je m’étais résignée.
....... ......... ....
Des émotions de ces dernières semaines, il m’est demeuré une stupéfaction douloureuse qui m’empêche de rassembler mes idées. Une seule impression distincte se dégage de cet assoupissement moral : celle de mon isolement complet. Désormais je suis seule au monde, toute seule. Ce sentiment de solitude est souvent venu déjà attrister et aggraver ma situation. Mais c’est bien pis maintenant. Alors du moins mon père vivait, et bien que son cœur me fût fermé, qu’il me tînt systématiquement éloignée de lui, c’était pourtant quelqu’un à qui j’appartenais. Aujourd’hui je n’appartiens plus à personne, aucun devoir ne me réclame, aucune obligation ne me retient. Demain, mon dernier lien se brisera, quand je quitterai ce qui fut pour moi la maison paternelle. Thérèse, ma pauvre fille, te voilà libre, aussi libre qu’un oiseau du ciel. Thérèse, que feras-tu de ta liberté ?
Château de Hauteville.
Je suis arrivée à Hauteville il y a une semaine. C’était vers le soir, il tombait une pluie fine et serrée, le vent agitait les grands arbres du parc. Sur le perron du château je vis de loin une femme debout ; sa silhouette se dessinait nette et droite sur le fond lumineux du vestibule éclairé. Quand la voiture approcha, elle descendit rapidement les degrés, exposant sa tête nue à l’eau du ciel.
Ses deux mains amicalement tendues m’aidèrent à descendre, puis s’appuyèrent sur mes épaules, tandis qu’elle m’embrassait. Je sentis contre mon visage fatigué la pression de sa joue fraîche et j’entendis une voix vibrante et jeune qui me disait :
— Soyez la bienvenue, Thérèse !
Cette femme, c’était ma cousine Renée. Elle est fort jolie, grande, élancée, avec un petit air languissant dans la démarche qui lui donne une grâce de plus. Son teint est mat, ses cheveux châtains sont enroulés simplement autour de sa tête ; sur le front une frange qui tombe très bas sur les yeux. Les yeux ! voilà ce qu’elle a de plus remarquable ; ils sont grands, lumineux, d’un bleu violet ; l’expression en est singulièrement triste et forme un contraste étrange avec son visage d’enfant aux contours arrondis et légèrement indécis encore. La bouche est celle d’une personne heureuse, une bouche faite pour sourire. Voilà ce qu’est l’extérieur ; quant au reste, c’est encore l’inconnu ; mes yeux voient, mais je ne suis en état ni d’observer, ni de définir. Je ne l’avais pas revue depuis son enfance, c’était donc une étrangère en face de qui je me trouvais. Nous étions un peu embarrassées l’une vis-à-vis de l’autre. Elle me regardait d’un air à la fois curieux et timide.
— Comme vous devez avoir froid ! dit-elle enfin ; quel triste voyage !... Je suis fâchée que Robert n’ait pu aller à votre rencontre.
Elle m’installa auprès du feu, me raconta qu’elle était seule au château, que son mari était absent, qu’il ne reviendrait que dans quelques jours. Ensuite, elle me parla de sa tante de Faverges, de son frère Gontran, de leur enfance si heureuse ! Maintenant il voyageait en Afrique, elle lui écrivait de longues lettres...
Ce bavardage innocent, sortant de cette bouche enfantine, me berçait doucement : il y avait si longtemps que je n’avais entendu une voix jeune ! Telle fut notre première soirée.
Les jours suivants, elle se donna mille peines pour me distraire, me témoignant une cordialité dont je voudrais avoir la force de lui être plus reconnaissante ; puis elle s’aperçut de mon anéantissement et comprit que la meilleure charité serait de me laisser à moi-même. Je reste donc de longues heures dans ma chambre, les mains croisées autour de mes genoux, écoutant la pluie qui bat contre les vitres, regardant les brouillards se dégager lentement des forêts de sapins qui entourent Hauteville. Mes idées flottent indécises sur tout, sans se fixer sur rien. Le passé me semble un rêve douloureux dont le présent est le lamentable réveil. Quant à l’avenir, je n’y songe même pas ; il y a des années que je n’y songe plus.
Pendant que j’écris, la pluie continue à tomber, on dirait qu’il va pleuvoir toujours. C’est un de ces temps par lesquels les malheureux se sentent plus malheureux encore. Les heureux... mais qui est-ce qui est heureux en ce monde ? Serait-ce ma cousine Renée ? Il est si difficile de juger de ces choses ! Elle semble l’être. Mais quand on est mariée, le bonheur dépend du mari qu’on s’est choisi, et je ne le connais pas encore cet « incomparable Robert », comme l’appelle madame de Faverges. On dit que c’est une merveille, mais il est sage, je crois, de se méfier des merveilles.
15 novembre.
Les jours se suivent et se ressemblent dans leur monotonie accablante. Ce grand château, avec son parc immense, ses tourelles, ses vastes pièces silencieuses, semble une prison magnifique dont la gaîté et la joie seraient bannies. L’atmosphère qu’on y respire convient mieux à ma tristesse qu’à la jeunesse de Renée. Elle lit pour se distraire de vieux romans de chevalerie et rêve de la belle Mélusine et de Guilhan le pensif.
— Cela me donne des idées d’aventure, me disait-elle l’autre jour comme je la rencontrais, un gros volume poudreux à la main. Je m’imagine être une princesse enchantée enfermée dans une tour et qu’un chevalier hardi va venir délivrer.
J’ai essayé de sourire.
— Quelle folle rêveuse je suis ! n’est-ce pas ? s’est-elle écriée en rougissant. Mon frère se moque de moi et dit que je resterai enfant toute ma vie.
Quand je suis descendue ce matin, je l’ai trouvée le visage rayonnant, une lettre à la main. Elle est venue à moi souriante, disant :
— Mon mari arrive ce soir.
Il y avait de la joie dans le ton dont elle prononça ces paroles, mais c’était plutôt une joie d’enfant qu’une joie de femme.
Elle s’est donné toute la journée un mouvement singulier, allant, venant, dérangeant un meuble ou un autre. Je restais à la regarder, oubliant de monter dans ma chambre. Cette activité, cette vivacité, cette jeunesse d’impressions qui attache de l’importance aux plis d’un rideau, à l’arrangement d’un vase de fleurs, à un tableau plus ou moins éclairé, tout cela m’étonnait, j’allais presque dire m’amusait.
Depuis mon arrivée, par politesse plus que par obligation, Renée avait gardé un deuil sévère, mais aujourd’hui le deuil s’est éclairci, la robe noire s’est ouverte, laissant deviner un cou blanc et rond ; elle a mis une rose à son corsage, une autre dans ses cheveux. En outre, elle, qui m’avait paru fort indifférente à sa toilette, en est singulièrement préoccupée. A chaque instant elle arrange un nœud, chiffonne une dentelle, puis jette des coups d’œil furtifs dans toutes les glaces de l’appartement et, si elle y rencontre mon regard la surprenant en flagrant délit de coquetterie, elle rougit jusqu’à la racine des cheveux. Ces petits manèges me font voir ma cousine Renée sous un jour nouveau.
Je viens de la quitter, j’ai voulu la laisser seule finir ses derniers préparatifs et recevoir son mari. Mon intention était même de ne plus redescendre pour ne pas troubler les joies de ce retour, mais elle a tant insisté pour me présenter à « Robert » que j’ai dû céder.
Minuit.
Vers dix heures, je me suis glissée dans le salon. Mes pas font si peu de bruit qu’ils ne m’ont pas entendue entrer. Les lampes étaient placées dans le fond de la pièce, dissimulées par un paravent ; la seule partie en lumière était celle qu’éclairait la flamme du foyer. Je ne distinguai d’abord que Renée assise sur une chaise basse. Penchée en avant, les coudes sur les genoux, la figure posée sur les mains, elle souriait, et ses yeux étaient levés. Je suivis la direction de son regard et j’aperçus un homme de grande taille, les bras croisés sur la poitrine, s’appuyant au chambranle de la cheminée ; son visage, que n’atteignaient pas les reflets de la flamme, restait caché dans l’ombre et je ne pouvais en distinguer les traits. Je m’étais arrêtée au milieu de la chambre, les contemplant tous deux... Je ne sais combien de temps je demeurai ainsi. Enfin Renée tourna la tête, me vit et s’écria :
— Voici Thérèse !
Elle vint à moi et me conduisit vers son mari, disant :
— Voici Robert !
La simplicité de cette présentation m’embarrassa plus qu’elle ne me mit à l’aise. Lui aussi d’ailleurs resta court, s’inclina gravement, prit ma main, qu’il garda un instant dans la sienne, comme s’il cherchait quelques mots pour accompagner cette marque de cordialité, puis la laissa retomber, toujours en silence. Cet accueil me parut étrange, je levai les yeux sur les siens, je ne sais s’il y lut mon étonnement, mais il se décida à prononcer quelques paroles de bienvenue d’une voix qui me sembla sévère.
Renée me montra du geste un siège vide, je m’assis ; M. de Hauteville resta debout. Sa femme lui posa des questions sur des amis qu’il venait de quitter. Il répondit. Je n’écoutais pas, mais, autant que me le permit la faible clarté de l’appartement, j’examinai celui qui désormais devait être mon hôte. C’était bien là l’homme que l’on m’avait décrit. Grand, portant fièrement la tête, remarquable de distinction dans toutes ses attitudes, les traits réguliers, la physionomie hautaine. Il porte sa barbe rousse coupée en pointe ; ses yeux, dont il m’a été impossible de saisir la couleur, sont très rapprochés l’un de l’autre sous des sourcils droits. La bouche est dédaigneuse et ne paraît pas faite pour le sourire, c’est le contraire de la bouche de Renée. Je suppose que l’on trouve M. de Hauteville beau, mais il y a sur ce visage altier tant de sévérité et d’orgueil qu’il semble plus fait pour inspirer l’effroi que l’attrait.
20 novembre.
La prison s’est animée, le maître de céans se donne un mouvement continuel. Il fait exécuter de grands travaux de genres différents, établir une ferme modèle, percer une route. Le reste du temps il s’enferme dans son atelier. Son atelier ! Renée n’en parle qu’en baissant la voix comme d’un endroit sacré. Je n’ai point encore été admise aux honneurs de ce sanctuaire. Je me défie toujours de la sculpture d’amateur ; en général elle ne vaut rien.
En outre, on a découvert à Hauteville les traces d’un camp romain et l’on va opérer des fouilles. Des ouvriers spéciaux sont arrivés et parcourent le parc en tous sens, interrogeant la terre. Au milieu de cette activité, M. de Hauteville demeure calme et froid. D’ailleurs je ne le vois guère qu’aux heures des repas et pendant la soirée, qu’il passe avec nous. Les premiers jours, j’ai été gênée de me trouver en tiers entre eux, j’aurais voulu me retirer, mais ils n’y ont pas consenti et, à mesure que je suis en état de les étudier davantage, je me rends compte que le tête-à-tête ne renferme pas de grandes douceurs pour ce ménage. Je le devine plus que je ne l’observe ; en apparence, ils sont l’un pour l’autre tout ce qu’ils doivent être ; seulement Renée n’a jamais l’air à l’aise avec son mari, et lui a une manière brève, quoique polie, de lui parler qui n’annonce pas un cœur bien épris. Il ne l’aime donc pas ? Serait-ce que l’activité de sa vie extérieure l’absorbe au point qu’il ne lui reste rien à donner aux affections naturelles ? Mais pourquoi raisonner sur leurs affaires de cœur ? Elles ne me regardent pas plus qu’elles ne m’intéressent. Du reste, qui m’intéresse en ce monde, sauf mes livres, et encore je ne m’en occupe que pour oublier ce qui me manque ; car eux aussi, au fond, en quoi m’intéressent-ils ?
Les fouilles font le sujet de nos conversations du soir. M. de Hauteville parle, et nous écoutons. De temps en temps, Renée s’endort et se réveille en sursaut avec de petits airs effrayés ; elle regarde son mari, et l’on voit qu’elle meurt de peur qu’il ne s’en soit aperçu. Quand le sujet est épuisé, il se fait de longs silences, et tous trois nous considérons le feu. Ce n’est pas gai pour Renée. Les discours savants de M. de Hauteville ne doivent guère amuser la pauvre enfant, qui, j’en suis sûre, voudrait bien parler d’autre chose. L’autre soir, la pitié m’a saisie, et, tirant à moi des journaux illustrés, je lui ai demandé des détails sur les modes nouvelles et sur son dernier voyage à Paris. Elle a souri et s’est mise à babiller tout à fait gentiment. Pauvre petite Renée ! vous n’avez pas plus le mari qu’il vous faut que la vie qui vous convient, et, par ma présence, je suis venue vous apporter une nouvelle note de tristesse. Sous l’empire de cette pensée, je suis entrée le lendemain chez elle et, après avoir causé :
— Que pourrais-je faire pour vous, Renée ? ai-je demandé. Je crains que mon sombre visage ne soit venu obscurcir votre horizon. Ne vous inquiétez pas de ma tristesse, je suis parvenue à m’y attacher, mais je dois veiller à ce qu’elle n’atteigne pas les autres.
— Vous vous trompez, Thérèse, elle ne nous atteint pas ; nous sommes très heureux de vous avoir.
— J’ai peur que vous ne vous ennuyiez, ai-je repris en insistant. Ne pourriez-vous pas vous occuper à quelque chose qui vous intéressât ?
Elle s’est mise à rire.
— J’ai toujours été une grande paresseuse, je suis malhabile aux ouvrages de femme, et la lecture d’un livre trop sérieux me fait mal à la tête, parce que je ne le comprends pas. Mais, malgré mes airs ennuyés, je suis la personne la plus gaie du monde. L’existence me semble très amusante, et j’ai tant d’idées qui me passent dans l’esprit que, la plupart du temps, sans qu’on s’en doute, je ris au dedans de moi-même.
— Nous pourrions du moins faire de la musique ensemble. Vous chantez, j’en suis sûre ?
— Oui, à peine.
Et elle se mit à fredonner quelques notes. Puis un léger soupir lui échappa :
— Je ne suis pas comme vous, Thérèse, je ne sais ni agir ni penser. Je ne sais que rêver. On m’a trop gâtée, je crois. Mon frère Gontran et ma tante de Faverges ont écarté de ma route la plus inoffensive épine. A force de bonheur ils ont fait de moi une créature incomplète.
A mesure qu’elle parlait, je sentais la distance qui nous sépare s’agrandir encore, et je la quittai, la laissant à ses rêves d’enfant et comprenant que l’effort que je venais de tenter était inutile, qu’elle n’avait pas besoin de moi, que je ne pouvais payer d’aucune façon la dette que je contractais envers elle.
1er décembre.
Nous avons fait aujourd’hui une grande promenade. C’est la première fois depuis mon arrivée. M. de Hauteville l’a proposée ce matin. Je voulais refuser, il ne m’en a pas laissé le temps.
— Vous devez faire cet effort, a-t-il dit. Il y a des moments dans la vie où il est nécessaire de dire à son cœur : Je veux. Il faut laisser à la vieillesse lassée cette apathie que produit le rude contact du malheur, et appeler à notre aide les forces sans cesse renaissantes de la jeunesse.
Ce petit discours m’a surprise ; je croyais que cet homme ne parlait jamais que de faits accomplis ou à accomplir et qu’il s’embarrassait fort peu des mouvements de l’âme. Me serais-je trompée ?
Le temps était beau. Le grand vent de ces jours derniers avait séché les routes, ce qui rendait la marche facile et presque agréable. Il y avait si longtemps que je vivais renfermée que cette course en plein air et les pâles rayons d’un soleil d’hiver me causèrent une impression de bien-être.
Nous avons suivi la route qui conduit à la maison forestière, où M. de Hauteville devait parler à son garde. Elle est placée sur la hauteur ; pour y arriver, l’on gravit un chemin rocailleux, taillé dans le flanc même de la montagne. Il faisait presque sombre quand nous sommes redescendus ; le brouillard qui s’élevait du fond de la vallée enveloppait le paysage et le cachait à nos yeux. On ne voyait distinctement que la route sur laquelle nous marchions. Nous allions d’un pas rapide, pressés par la nuit tombante ; l’humidité de l’air nous faisait serrer en frissonnant nos manteaux et ramener nos fourrures autour de nos cous. M. de Hauteville marchait en avant, Renée se rapprocha de lui et se suspendit à son bras. Pendant un instant, je les suivis des yeux. Ces deux ombres enlacées descendant rapidement le sentier étroit de la montagne semblaient marcher sur des nuages et prenaient un aspect fantastique. Quelques pas nous séparaient à peine ; pourtant je sentais qu’il y avait entre elles et moi des abîmes impossibles à franchir. Elles étaient le rêve de la vie : j’en étais la réalité froide et sombre. Involontairement je ralentis le pas ; peu à peu leurs silhouettes devinrent moins distinctes et finirent par disparaître entièrement à mes yeux. Ils m’oubliaient ; bientôt à mon tour je ne pensai plus à eux. Je m’assis sur une pierre et regardai autour de moi : le brouillard montait toujours, les pointes des rochers les plus élevés sortaient seules encore des vapeurs blanches. Aucun son humain ne frappait mes oreilles, je n’entendais que le bruit sourd du torrent qui, grossi par les dernières pluies, se précipitait avec violence dans la plaine. Ce lieu sauvage et désolé exerçait sur moi un charme étrange. Il existait entre mon âme et lui une harmonie secrète dont je ressentais toute la force. Je restais là, affaissée, oubliant l’heure qui passait, subissant la sensation à la fois pénible et douce de ce silence et de cette solitude.
Soudain une ombre se dressa à mes côtés et une voix brève demanda :
— Est-ce vous, mademoiselle de Brives ?
Je reconnus la voix de M. de Hauteville, mais j’étais troublée et ne répondis pas immédiatement. La nuit était entièrement tombée, on ne distinguait plus rien. Sa main se posa sur mon bras.
— Est-ce vous ? répéta-t-il. Renée s’effraye et craint qu’il ne soit arrivé un accident.
A ces mots, je me levai sans parler.
— Que faisiez-vous là ? redemanda-t-il encore plus brièvement.
— Je ne sais, murmurai-je.
Une exclamation irritée faillit lui échapper. Il la réprima aussitôt, et, passant sa main sous mon bras, m’entraîna le long de la côte. Il marchait si rapidement que la respiration me manquait, mais je n’aurais osé me plaindre ; je le suivais haletante et silencieuse. Pas une parole ne fut prononcée entre nous. Sur le perron nous trouvâmes Renée qui nous attendait. Elle courut à moi, s’écriant :
— Quel bonheur que vous soyez rentrée ! J’avais si peur pour vous !
Elle m’entraîna dans sa chambre, me fit sécher devant son feu et boire du thé bouillant sous prétexte que j’avais risqué ma vie dans ces brouillards. Quant à son mari, il ne fit pas la moindre allusion à cet incident et ne prononça pas un mot d’excuse sur la rudesse de sa conduite. Il passa la soirée, absorbé dans ses plans et ses livres, sans daigner nous honorer de ses paroles.
Ah ! monsieur de Hauteville, je crains bien qu’il n’y ait pas beaucoup d’amitié perdue entre vous et moi !
15 décembre.
On attend pour Noël madame de Faverges. Renée manifeste une grande joie. Elle adore cette tante qui l’a élevée et pour laquelle elle professe une profonde vénération. Moi aussi je devrais me réjouir. C’était la seule amie qu’eût conservée mon père ; elle est venue à C... pour sa mort ; elle a vu de près ma vie, elle m’a plainte, elle a souffert et peut me comprendre. Je devrais donc l’aimer. Je ne le fais pas. Est-ce que mon cœur est incapable d’affection ou plutôt ai-je le sentiment que sa manière d’être affectueuse et douce est comme un blâme tacite de la mienne ? Quand elle fixe sur moi son regard tranquille, il me semble qu’elle me perce à jour et qu’elle découvre en mon âme des choses que je n’y soupçonne pas moi-même. Elle m’a dit souvent :
— Vous m’inquiétez, Thérèse ; votre résignation morne m’effraye plus que ne le ferait la révolte. Tout semble dormir chez vous : le mal comme le bien, le cœur comme la conscience.
Jour de Noël.
Aujourd’hui les cloches ont sonné à toute volée. Il faisait encore complètement nuit quand nous sommes descendus de grand matin pour entendre une messe basse dans la chapelle du château. Placée dans une sorte de caveau, elle avait à cette heure un aspect sombre et lugubre. J’y suis entrée la première, puis Renée est venue avec madame de Faverges, qui est arrivée hier. L’office a commencé. Je ne voyais pas M. de Hauteville ; en me retournant légèrement, je l’ai aperçu à ma gauche, un peu en arrière, debout, appuyé contre un pilier qui porte une inscription en souvenir d’un Hauteville mort aux croisades. Le cadre lui convenait ; pour la première fois je l’ai admiré : c’est malheureux qu’il n’ait pas vécu à une autre époque, il aurait fait un superbe croisé, et dans ces siècles à demi barbares, sa hauteur et sa rudesse n’auraient pas blessé comme dans le nôtre.
Je ne suis pas dévote et, ce matin surtout, je ne pouvais recueillir mes pensées. Renée, elle, priait avec ferveur ; madame de Faverges était en extase. Une seconde fois je me retournai. M. de Hauteville avait caché sa tête dans ses mains, et il y avait dans toute son altitude quelque chose d’affaissé, de douloureux qui bouleversait toutes mes idées. En sortant, nous échangeâmes quelques paroles, il avait repris sa figure ordinaire, et le son de sa voix était aussi assuré, net et tranchant que de coutume. Non, l’homme que je venais de voir courbé sous le poids d’une tristesse inconnue n’était pas lui, mais un fantôme de mon imagination.
30 décembre.
La neige tombe à flocons serrés. Les fouilles ont été interrompues. Chaque jour, Renée et son mari font de longues promenades en traîneau, dont elle revient les joues roses, les yeux brillants. Ils vont visiter leurs tenanciers. C’est le moment de la distribution des aumônes. M. de Hauteville est très scrupuleux et très large dans l’accomplissement de ce devoir. J’ai refusé de les accompagner dans leurs excursions. J’ai repris mes lectures et je passe presque toutes mes journées dans la bibliothèque, étendue sur un vieux divan placé dans le fond de la pièce et enveloppée de mon châle noir, dont je ramène un des pans sur ma tête pour ne pas mourir de froid dans cette vaste pièce glaciale et triste. Nul ne vient m’y déranger. M. de Hauteville seul y entre de temps en temps pour prendre un livre ou consulter une des cartes qui pendent le long des murs. Il ne me voit même pas et sort comme il est entré : en silence. Cette solitude est devenue pour moi une nécessité ; elle me permet de me livrer sans contrainte à l’amertume de mes pensées. Le droit d’être triste, ce dernier bien des malheureux, je l’ai acquis et je le garde. Cependant on me le conteste.
Comme je rejoignais Renée dans le petit salon de la tourelle où elle passe ses matinées, un bruit de voix m’a arrêtée sur le seuil de la porte entr’ouverte.
— J’avais espéré, Robert, qu’elle serait pour vous une ressource, que vous pourriez travailler ensemble. C’est une femme si remarquable !
— C’est surtout une femme orgueilleuse, répondit M. de Hauteville. Ma chère enfant, méfiez-vous de votre imagination. Vous m’aviez fait une peinture exagérée de ses mérites, de son intelligence, de son énergie. L’énergie ne consiste pas à se complaire dans ses tristesses et dans l’abandon de soi-même. J’ai cédé à vos instances, Renée, mais, croyez-moi, ne vous forgez pas des chimères inutiles sur la compagne que vous vous êtes choisie. Cela ne serait pour vous qu’une déception.
C’était de moi qu’il s’agissait ; la discrétion m’empêchait d’en entendre davantage ; je m’éloignai sans bruit. Ces quelques mots, surpris par hasard, m’ont fait non seulement constater la sévérité du jugement de M. de Hauteville, mais deviner que c’était malgré lui que Renée m’avait accueillie. Ma résolution de ne demeurer ici que le moins possible s’est fortifiée encore. Depuis lors, dès que je suis en sa présence, je me fais un visage indifférent, je me force à une animation factice, je chante avec Renée, car je ne veux pas que, du haut de sa prospérité et de sa force, il méprise mon infortune comme une faiblesse.
5 janvier 1879.
Depuis quelques jours Renée me paraît souffrante, elle a des soubresauts de gaieté enfantine suivis d’un alanguissement de toute sa personne ; elle reste des heures entières assise près de la fenêtre, les mains croisées, les yeux distraits. J’en ai fait la remarque à madame de Faverges, qui m’a répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant, que sa nièce était sujette à des langueurs passagères ; puis elle a ajouté :
— Si Renée avait quelque peine, je le saurais. Elle n’est pas telle que vous, Thérèse, se refusant à toute expansion.
J’ai souri un peu amèrement, elle a continué :
— J’avais espéré, Thérèse, que dans ce milieu nouveau, éloignée des souvenirs qui ont pesé si lourdement sur votre jeunesse, votre cœur se serait ouvert. Il semble plus fermé que jamais. Quelles peuvent être les pensées qui s’agitent sous votre front impassible ?
Toujours cette même défiance, comme si ma froideur devait nécessairement recouvrir des profondeurs dangereuses ! Qu’ai-je donc en moi ? Renée, elle aussi, je le sens, partage les idées de madame de Faverges ; j’ai été pour elle une déception. J’ai écrit l’autre jour à mon notaire pour presser la vente de la maison. Mes plans sont faits, je n’attends, pour les exécuter, que la terminaison de cette affaire. Je serai institutrice. Personne ici ne se doute de mes projets. Madame de Faverges criera au scandale, proposera le couvent, parlera d’avenir. D’avenir, je n’en ai pas, mais j’ai vingt-sept ans, je suis libre, courageuse, assez intelligente pour me suffire et trop orgueilleuse pour continuer à vivre comme je le fais ici.
15 janvier.
Le temps est redevenu sec et beau. Les fouilles ont repris, on a fait quelques découvertes importantes, entre autres une tête de guerrier qu’on croit être un Ajax.
— Donnez-moi des nouvelles de Gino, disait ce matin M. de Hauteville à madame de Faverges. Je veux lui écrire, lui apprendre nos recherches ; vous savez que c’est un amateur passionné ; lui seul peut me donner les renseignements qui me sont nécessaires.
— Je ne connais pas son adresse actuelle, mais il y a trois mois il était au lac de Côme, chez la princesse Grimaldi.
— Je vais lui écrire tout de suite, il nous le faut absolument pour le printemps.
— Qui est Gino ? a demandé Renée à sa tante.
— Comment ! vous ne le connaissez pas ? C’est le marquis de Belmonte, un ancien ami de votre mari, un condisciple de l’école militaire, qui plus est, archéologue distingué et homme à bonnes fortunes, très connu à Paris et ailleurs.
— Est-il marié ?
— Oui, mais depuis longtemps séparé de sa femme.
Ce nom ne m’était pas inconnu. Je me rappelais vaguement avoir rencontré autrefois le marquis chez ma marraine.
Plus tard, comme nous nous promenions sur le terrain des fouilles et que M. de Hauteville nous expliquait les théories de l’école allemande :
— Avez-vous lu l’ouvrage de X. ? lui ai-je demandé.
— Non, il n’est pas traduit encore, et malheureusement je ne sais pas l’allemand. Je le regrette, car il doit se trouver dans ce livre des indications qui me seraient précieuses.
— Voulez-vous de moi pour traducteur ? je tâcherai de m’en tirer le mieux possible.
— Vous feriez cela ? cette besogne ardue ne vous rebuterait pas ?
— Au contraire, répondis-je.
Je disais vrai : un travail quelconque me paraissait une diversion heureuse. M. de Hauteville a télégraphié pour avoir le livre, et dans quelques jours nous allons commencer à travailler ensemble. Il y a si peu d’affinités entre nous que, tout en ne regrettant pas ma proposition, je redoute cette tâche en commun.
Madame de Faverges est partie. Renée a beaucoup pleuré en la quittant. Je trouve qu’elle devient de plus en plus pâle et languissante. Malgré toutes les apparences du bonheur, ce ménage n’est pas heureux. C’est une de ces unions sans amour, comme on en rencontre tant dans notre pays, qu’aucun souffle de passion n’anime, qu’aucune sympathie commune ne raffermit et ne console. Elle languit dans l’ennui de la vie austère qu’on lui a faite ; lui souffre de l’existence bornée à laquelle ses opinions politiques le condamnent. Souffre-t-il aussi de ne pas trouver dans la femme qui porte son nom une compagne véritable, ou sa froideur hautaine le rend-elle inaccessible à tout regret ?
1er mai.
Voici des semaines, presque des mois que je n’ai rien écrit. Renée a été malade, et cela m’a fait prolonger mon séjour ici bien au delà du temps que je comptais y passer. Nous avons été inquiets quelques jours, et, une nuit même, le danger a été imminent. M. de Hauteville avait perdu son calme, il ne pouvait demeurer en place et marchait fiévreusement dans la pièce voisine, puis revenait au chevet de sa femme en murmurant : « Pauvre enfant ! pauvre enfant ! » Debout de l’autre côté du lit, je me tenais prête à exécuter les ordres du médecin, et, à mesure que le péril augmentait, je sentais se poser et grandir dans mon esprit cette redoutable question :
— Pourquoi est-ce elle qui meurt et non pas moi ?
En comparant nos deux existences, il me semblait que c’était une injustice de la destinée, une méprise cruelle du sort. Peu à peu l’amertume fit place à l’attendrissement, et la pensée de révolte contre la Providence se changea en prière. Oui, Renée, c’est sincèrement que, cette nuit-là, j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie et d’épargner la vôtre. Le lendemain, une amélioration se manifesta et toute crainte disparut.
Tant que madame de Hauteville fut très malade, elle accepta mes soins ; mais à peine se trouva-t-elle mieux qu’elle m’éloigna systématiquement, quoique avec douceur, et désira la présence de la sœur Marie-Joseph, religieuse qu’elle affectionne et qui la soigna exclusivement durant les longues semaines de sa convalescence. La méfiance inspirée par madame de Faverges commençait à porter ses fruits.
Relevée de mes fonctions de garde-malade, je pus reprendre mes traductions commencées. M. de Hauteville les annote et s’intéresse vivement à ces études. Souvent minuit nous a surpris travaillant encore l’un en face de l’autre... Absorbés dans nos recherches, nous ne nous apercevions pas que le temps passait. En général, nous causions peu. Quelquefois cependant il m’est arrivé de lui parler de moi et de la vie que je menais dans la maison de mon père. Il posait alors sa plume et m’écoutait avec une sympathie sérieuse et attentive. Est-ce la maladie de Renée qui l’a attendri ? Je ne sais, mais sa rudesse s’est adoucie, et son visage a perdu cette expression de mépris hautain dans lequel il semblait nous envelopper tous.
Aujourd’hui, ma traduction est terminée. Je vais reprendre ma liberté et retourner à mon existence solitaire. Cependant M. de Hauteville a entrepris mon buste, et cela m’obligera encore à de longues séances avec lui.
Pendant ces quelques semaines d’activité continuelle et d’oubli de moi-même en face des préoccupations et des intérêts des autres, j’ai perdu le sentiment de mon individualité propre. Ce genre de vie si nouveau a eu sur mon être moral une influence bizarre. Je ne me reconnais plus... Il me semble que je découvre en moi une autre femme dont je ne soupçonnais pas l’existence et qui m’effraye par la force et la jeunesse que je pressens vaguement en elle. Rien cependant n’est venu modifier ma vie, aucun élément nouveau n’y a pris place ; qu’est-ce donc qui se passe en mon âme et quel est le travail mystérieux qui s’y accomplit ?
Depuis deux jours le château a un nouvel hôte dans la personne du marquis de Belmonte, l’ancien condisciple de M. de Hauteville, qui est arrivé pour assister aux fouilles et, dit-on, aussi pour oublier et se faire oublier après certaine aventure dont les journaux ont parlé à mots couverts. C’est un grand séducteur que le marquis. Il a le type de l’emploi, pas cependant le type classique des héros de ce genre ; l’espèce en est démodée, et lui veut être très actuel, d’une actualité même qui contraste avec le château et ses habitants. Je devine à l’ennui de bon goût répandu sur toute sa personne et qu’il cherche vainement à dissimuler, que nous lui produisons l’effet de vieux portraits de famille. D’ailleurs, je le vois peu ; il n’a pas l’air de se souvenir de m’avoir rencontrée autrefois, et je n’ai nulle envie de le lui rappeler.
Le jour même de l’arrivée de son hôte, Renée a repris sa place à table ; plus charmante que jamais dans sa beauté délicate et fragile. Légèrement abattue encore, elle parlait peu et semblait regarder au dedans d’elle-même, oubliant ceux qui l’entouraient. La maladie l’a attristée ; elle rit moins, et quelquefois je l’entends qui soupire.
5 mai.
Ce soir le marquis s’est assis derrière mon fauteuil et m’a demandé, à voix basse, si je me souvenais de lui. J’ai répondu affirmativement. Alors il m’a rappelé les moindres incidents du temps où nous nous étions rencontrés, puis peu à peu il s’est mis à me débiter quelques phrases d’une galanterie banale, rouvrant à mes yeux les horizons d’un monde de pensées et de sentiments qui m’étaient devenus inconnus. Nous avons parlé ainsi longuement ; Renée sommeillait à demi sur sa chaise longue ; M. de Hauteville, occupé avec son intendant, avait quitté la chambre. Une sorte d’excitation inaccoutumée s’était emparée de moi ; il me semblait être retournée de plusieurs années en arrière, je sentais mes joues se colorer et les paroles sortir de ma bouche vives et rapides...
M. de Hauteville rentra et, s’arrêtant sur le seuil de la porte, embrassa d’un coup d’œil le groupe que nous formions ; il fit quelques pas en avant et fixa ses yeux sur les miens ; j’y vis un étonnement qui se changea en une expression de dédain ; sous ce regard, toute mon animation tomba, je me levai aussitôt et, quittant le salon, je regagnai ma chambre.
Là je me mis à pleurer et je pleure encore, agitée par mille sensations confuses. Pourquoi cet homme est-il venu parmi nous me rappeler ma jeunesse passée, me faire entendre un langage que j’avais oublié, plein d’allusions à des sentiments qui ne peuvent exister pour moi et dont depuis des années j’avais banni la pensée ? Il y a donc des êtres qui ne vivent que par l’amour, pour lesquels la passion est le mot suprême de la vie ?
— Une femme qui n’aime pas n’est pas une femme, disait-il ce soir. Vivre sans amour, ce n’est pas vivre.
Ces phrases vulgaires, qui traînent dans tous les romans, que j’ai lues et relues cent fois sans l’ombre d’une émotion, sans y fixer une minute mon esprit, pourquoi ce soir, prononcées par cette voix mordante et incisive, ont-elles apporté dans mon cœur un pareil trouble ?...
11 mai.
Je ne me reconnais plus, une sorte d’excitation me domine. Parfois, au contraire, il semble que je n’aie goûté quelques moments de sérénité que pour retomber plus profondément dans le sentiment de ma misère morale. Je ne sais plus regarder en face la vie sévère qui m’attend, je me laisse amollir par de vagues rêveries, par d’inutiles regrets des biens que je n’ai jamais possédés.
Aujourd’hui, Renée m’a dit :
— Ne trouvez-vous pas que M. de Belmonte a l’air de moins s’ennuyer ?
Ces mots m’ont fait rougir, car il y a dans la contenance du marquis à mon égard un je ne sais quoi qui m’embarrasse. Il ne me parle que rarement, mais il a une certaine façon de me regarder, de baisser la voix quand il m’adresse la parole, qui ne ressemble en rien à sa manière d’être précédente. Il m’entoure de mille soins qui m’étonnent et semble attentif à tous les mouvements de ma pensée. Hier, comme je traversais le vestibule à la suite de Renée, il a saisi ma main et l’a portée à ses lèvres en murmurant quelques mots que je n’ai pas compris.
— Vous rougissez, Thérèse, a continué Renée. C’est du reste une glorieuse conquête. Il a fait, dit-on, tant de malheureuses !
Je ne sais pourquoi cette innocente plaisanterie m’irrita ; je répondis avec sécheresse que je n’aspirais pas à cette gloire, et je sortis brusquement.
J’avais besoin de marcher ; je pris le chemin qui conduit à la maison forestière. Je n’y étais pas retournée depuis notre promenade de l’automne, et, en redescendant le sentier de la montagne, j’essayais de ressaisir mes impressions d’alors. Les lieux étaient les mêmes, mais l’œil qui les contemplait avait changé. Ce paysage, dont la sauvage et morne tristesse avait si bien répondu à l’état de mon âme, ne me disait plus rien aujourd’hui ; au contraire, il m’oppressait, et j’avais hâte d’en éloigner mes regards. Je marchais très vite. A un tournant de la route, je me trouvai tout à coup en face de M. de Belmonte.
— Je vous attendais, me dit-il.
Je ne lui répondis pas, il se mit à marcher à mes côtés. La nuit tombante enveloppait peu à peu toutes choses autour de nous. Le marquis ne disait rien, mais je sentais ses yeux hardis fixés sur moi, et ce regard oblique, dont je devinais l’expression, me causait un malaise vague... Au bout d’un instant de silence, il commença à parler, il me dit que,... enfin tout ce que l’on dit à une femme à qui l’on veut persuader qu’elle va être aimée, qu’elle l’est déjà... Il s’animait graduellement et savait mettre dans sa voix, en décrivant le bonheur que donne l’amour, des notes qui me troublaient. Le sentier était étroit ; à mesure que nous avancions, il le devenait davantage. La main du marquis frôlait la mienne, ses paroles devenaient de plus en plus hardies... Elles exerçaient sur moi une impression étrange ; la tête penchée en avant, je les écoutais sans songer à l’interrompre. Mon pied glissa contre une pierre, il me soutint et, enhardi par mon silence et mon trouble trop visible, je sentis ses lèvres effleurer mon oreille :
— Laissez-vous aimer ! murmura sa voix ardente.
A ce contact, je m’éveillai comme d’un rêve, le charme se rompit. Ce qui m’avait touchée, ce qui m’avait émue, ce n’était pas lui, mais l’amour dont il parlait. Je le repoussai et, tremblante de confusion et de colère, je le dépassai rapidement. Il me rejoignit et, avec une désinvolture parfaite, il essaya de tourner en marivaudage plaisant ce qui venait de se passer.
Il faisait tout à fait nuit quand nous pénétrâmes sous la grande allée du parc. Je fus très embarrassée d’y rencontrer M. de Hauteville et d’être vue par lui, seule, à cette heure tardive, en compagnie de M. de Belmonte. Il me semblait qu’en me regardant, il allait lire sur mon visage la scène qui avait eu lieu. Mais il ne me regarda même pas ; il échangea quelques mots avec le marquis et, sans m’adresser la parole, continua son chemin.
17 mai.
Depuis quelques jours, M. de Belmonte et M. de Hauteville ne quittent presque pas le terrain des fouilles, mais nous ne sommes pas invitées à les accompagner. Ce dernier met même une certaine affectation à m’exclure de toute participation à leurs entretiens sur ce sujet. Un jour que j’exprimais quelque curiosité à propos d’une statue récemment découverte que l’un croyait être une Muse et l’autre une Grâce, il coupa brusquement court à mes questions et sortit de la chambre, entraînant le marquis à sa suite. Tout cela fut fait et dit d’un ton et d’un air qui ne me laissèrent aucun doute sur son intention blessante. Il a repris complètement sa contenance sévère ; on dirait qu’il a oublié nos longues heures de travail en commun et l’entente sympathique qui en était résultée. Je suis redevenue pour lui l’étrangère des premiers jours, et ses anciennes préventions contre moi ont reparu avec plus de force. Il s’y joint aujourd’hui le soupçon et la méfiance. Il a surpris les regards et les intentions de M. de Belmonte, et il croit sans doute que je suis prête à les accueillir. Je le devine à la façon dont ses yeux se portent alternativement sur lui et sur moi et au sourire de mépris qui plisse ses lèvres quand par hasard il nous surprend l’un près de l’autre.
Les intentions de M. de Belmonte ! moi aussi je les ai percées à jour. Je ne suis ni assez jeune, ni assez ignorante de la vie et du monde pour ne pas comprendre maintenant quel est son but et quelles sont ses espérances. Aux yeux de ce viveur qui a fait de l’amour une étude et de la séduction un art, je dois évidemment, libre, isolée, malheureuse comme je le suis, paraître une proie facile à conquérir. Il s’ennuie au château et veut se désennuyer. J’en éprouve plus de tristesse que de ressentiment. Ma colère n’est pas pour lui, elle est pour M. de Hauteville. Que l’un cherche à me séduire, il est dans son rôle ; mais que l’autre, mon hôte, cet homme qui prétend être si parfait, si juste, me condamne d’avance, et, parce qu’il me voit attaquée, me croie accessible et, qui sait ? peut-être consentante aux pièges qu’on me tend, c’est ce que je ne puis supporter, c’est ce qui me remplit le cœur d’indignation et d’amertume.
Quand, dernièrement, j’ai cru lui avoir inspiré quelque estime et quelque amitié, je me suis grossièrement trompée ; il est aussi incapable d’indulgence que d’affection, et toute sa noblesse d’âme n’est que de l’orgueil déguisé. Si, sur des indices fugitifs et trompeurs, il porte sur moi le jugement que je pressens, que serait-ce si j’étais véritablement coupable ?... Aucune faiblesse ne doit trouver grâce à ses yeux, et la passion et l’amour ne sont pour lui que des mots vides de sens, incompatibles avec cette dignité humaine à laquelle, selon ses principes, il faut tout sacrifier.
Je ne puis éprouver nulle sympathie pour ce caractère, je ne devrais donner nulle importance à l’opinion d’un esprit aussi prévenu et aussi inflexible. Je le sais, je me le répète, et pourtant ce blâme immérité me cause une angoisse insupportable. Ah ! pauvre Thérèse, il vaudrait mieux être seule qu’entourée comme tu l’es. L’un te convoite dans une pensée mauvaise, l’autre le méprise d’avance, et Renée elle-même, instinctivement, se méfie de toi.
20 mai.
Je vais quitter Hauteville. J’y pensais depuis plusieurs jours, mais ce soir ma décision est irrévocablement prise ; je l’ai communiquée à Renée en la priant d’en faire part à son mari et en la remerciant de l’hospitalité qu’elle m’a accordée. Elle m’a demandé des explications que j’ai éludées et a fait, pour me retenir, quelques tentatives qui ne m’ont point ébranlée. Je vois qu’elle attribue mon départ à l’attitude de M. de Belmonte, et je l’ai laissée dans cette erreur.
C’est la conduite de plus en plus blessante de M. de Hauteville qui a provoqué ma détermination. Il ne me croit plus digne, paraît-il, de la pureté de sa femme ! Chaque fois qu’il nous trouve causant ensemble, il montre des signes d’impatience et cherche un prétexte pour rompre notre entretien. Aujourd’hui enfin, comme nous étions tous trois, seuls, réunis après le dîner sur la pelouse, Renée, qui par hasard était en belle humeur, s’assit sur l’herbe en riant ; puis tout d’un coup, avec un geste d’enfant câlin, elle s’appuya contre moi et laissa tomber sa tête sur mes genoux. Alors, d’un mouvement rapide, M. de Hauteville la fit brusquement se relever :
— A votre âge, dit-il d’un ton d’âpreté inexprimable, ces poses enfantines sont aussi ridicules qu’absurdes.
Renée le regarda, étonnée, sans comprendre. Moi j’avais compris et je ne le regardai pas.
....... ......... ....
21 mai.
Je ne partirai pas. Comme je traversais ce matin la galerie intérieure, la porte de l’atelier s’est soudainement ouverte devant moi. Sur le seuil, M. de Hauteville était debout, très pâle. Je voulais passer outre, il me retint d’un geste qui contenait à la fois un ordre et une prière :
— Entrez ! dit-il en s’écartant pour me livrer passage.
J’obéis instinctivement, il me suivit. Nous nous arrêtâmes au milieu de la pièce, près du socle de marbre d’un esclave endormi. La lumière de midi qui tombait d’en haut se reflétait, éclatante et dure, sur les murs, et nous montrait l’un à l’autre avec une netteté et une précision presque embarrassantes. J’attendais qu’il parlât, mais aucun son ne sortait de ses lèvres. Enfin il me demanda :
— Vous voulez partir, Thérèse ?
Je fis un signe affirmatif.
— Vous ne partirez pas, je n’y consentirai jamais.
Je me redressai :
— De quel droit me retiendriez-vous ?
Il ne répondit pas, il me regardait.
— Mais si vous vous en allez, où irez-vous, ma pauvre enfant ?
Le ton de pitié dont il prononça ces paroles m’irrita davantage encore.
— Où j’irai ? que vous importe ?
— Où ? répéta-t-il. Je veux savoir où.
— Là où je ne serai pas insultée.
— Insultée !... Qui a osé vous insulter ? Belmonte ?... Ce n’est pas vous qui partirez, c’est lui.
La colère bouleversait son visage ; il fit un pas vers la porte. Cette erreur me parut bizarre ; je souris.
— Lui ne m’a pas insultée, murmurai-je.
Si bas que mes paroles eussent été prononcées, elles lui parvinrent. Il s’arrêta :
— Alors, si vous partez, c’est que vous l’aimez.
Il était devenu affreusement pâle. Je continuai à sourire et me détournai comme pour rompre l’entretien.
Sa main de fer s’abattit sur mon bras.
— C’est donc vrai, vous l’aimez ?
— Que vous importe ? fis-je de nouveau.
Il m’avait si profondément ulcérée dans mon orgueil que j’éprouvais, à le braver, une satisfaction qui me vengeait.
— Vous avez raison, Thérèse, que m’importe ?... Misérable que je suis !
Il avait lâché mon bras et marchait fiévreusement dans la chambre, crispant ses mains, prononçant des paroles entrecoupées. Je le regardais, et peu à peu l’agitation qui dominait cet homme s’empara de moi. Un trouble indistinct m’envahissait. Ma colère était tombée. Il se rapprocha.
— Puisque vous l’aimez, Thérèse, partez ! oui, partez !
Sa voix était rauque par l’effort qu’il faisait pour la rendre calme, et il tremblait au point qu’il était forcé de s’appuyer au socle de la statue. D’une de ses mains il couvrit son front, où se lisait quelque chose qui ressemblait à du désespoir.
— Partez ! répéta-t-il violemment, puisque vous l’aimez ; partez !
— Mais je ne l’aime pas ! m’écriai-je presque involontairement.
Un cri lui échappa et une expression de joie indicible éclaira soudain son visage. Sous ce rayonnement je baissai les yeux, éperdue.
— Thérèse, ne partez pas !
Sa voix était devenue suppliante, et les notes en étaient si douces et si brisées qu’on aurait dit la voix d’une femme.
Était-ce bien lui... Robert, qui me parlait ainsi ?... à moi ?
J’avais oublié qui j’étais, je ne comprenais rien à ce qui se passait, et ce que je pressentais vaguement à travers l’incohérence de mes pensées me causait une épouvante indéfinissable. Toute énergie m’avait abandonnée, je ne savais plus pourquoi je voulais partir, et, dans le grand trouble qui m’avait saisie, je restais là muette et tremblante sous son regard.
— Pardonnez-moi ! continua-t-il.
Sa tête orgueilleuse fléchit si bas qu’elle touchait presque ma main.
— Thérèse, dites que vous ne partirez pas.
Ses yeux cherchèrent les miens avec anxiété. Ce qu’il y lut le rassura. Il ne parla plus, ne me remercia même pas... Quelques secondes après, j’avais quitté l’atelier.
Il me semble que je fais un rêve, dont j’espère et dont pourtant je redoute le réveil. Je n’ose interroger mes pensées, j’ose encore moins interroger les siennes. L’idée de le revoir m’épouvante, je voudrais fuir, et je ne le puis...
23 mai.
Je ne l’ai pas revu seule, et aucun mot de sa part n’est venu me rappeler ce qui s’était passé entre nous. Sa contenance est d’une réserve extrême et son visage porte une expression de préoccupation profonde. Quand nos regards se rencontrent, les siens sont empreints d’une telle tristesse, que mon cœur en reçoit une impression douloureuse. Il évite de me parler, et, quand il le fait, c’est d’un ton respectueux, presque humble, comme s’il me demandait pardon de quelque chose. Ce n’est plus le Robert d’autrefois, ce n’est pas le Robert de l’atelier, c’est un Robert qui emploie toutes les forces de son âme et de sa volonté à élever entre nous une barrière qu’il ne puisse franchir. Dans l’égarement où est jeté mon esprit, je ne sais plus discerner ce que je redoute ou ce que j’espère... J’ai perdu tout pouvoir de réflexion, toute faculté d’analyse. Cependant je conserve un calme apparent, et nul ne s’aperçoit de mon trouble. Seul M. de Belmonte me considère d’un œil inquisiteur sous lequel je me sens rougir ; il a des sourires qui m’embarrassent et des sous-entendus qui m’inquiètent. Aurait-il deviné ce qui s’agite en moi ?
Renée a fait, pour me retenir, de nouvelles tentatives auxquelles j’ai répondu par un geste muet d’acquiescement. Elle a repris toute sa gaieté et s’épanouit dans le mouvement et le bruit qui animent le château. De nombreux hôtes y sont arrivés : le vieux professeur Stecchi, qui vient pour diriger les fouilles ; les Sterni, un jeune ménage italien, dont la femme est une amie d’enfance de M. de Hauteville.
Le soir du même jour.
Il y a eu ce soir grand dîner au château. Toutes les femmes étaient en toilettes claires, les épaules nues et des fleurs aux cheveux. Je n’avais pas quitté ma robe noire, et, au milieu de ces couleurs éclatantes et de ces apprêts de fête, mon vêtement sombre se détachait tristement. Qu’y avait-il de commun entre moi et ces figures joyeuses ?...
Renée, le sourire aux lèvres, des roses au corsage, répandant autour d’elle une atmosphère parfumée, passait gracieusement d’un groupe à l’autre. Je la regardais se mouvoir, et le contraste que nous formions paraissait plus frappant encore que de coutume. Jamais le sentiment de ma solitude ne m’avait pesé aussi lourdement sur le cœur.
Vers la fin de la soirée seulement, M. de Hauteville s’approcha de moi et s’assit en silence derrière ma chaise. La conversation était générale, je n’y prêtais qu’une attention distraite ; tout à coup ces mots, prononcés par la voix mordante du marquis, vinrent frapper mes oreilles :
— Il faudrait demander cela à M. de Hauteville, lui qui ne comprend aucune faiblesse ni aucune folie.
Instinctivement je tournai les yeux vers Robert ; il était très ému et ses lèvres tremblaient :
— Je comprends toutes les folies et toutes les faiblesses, murmura-t-il très bas.
Une subite douceur se répandit soudainement en moi ; je n’osais plus le regarder. Les autres continuaient à parler, mais je ne les entendais pas. J’écoutais mon cœur qui me répétait une à une les paroles qu’il venait de prononcer.
24 mai.
On avait organisé ce matin une promenade au château de Clermont, d’où on jouit d’une vue étendue sur la vallée et le lac. Nous avons été en voiture jusqu’au bas de la montagne, de là nous sommes montés à pied. Chacun avait l’air de s’amuser beaucoup : le marquis faisait le bel esprit. Renée et Béatrice Sterni riaient aux éclats. Je cherchai vainement à me mettre à leur diapason, M. de Hauteville n’essaya même pas. Absorbé par le professeur Stecchi, il causait exclusivement avec lui.
Au retour, Renée partit en avant au bras de M. de Belmonte. M. de Hauteville resta en arrière avec le professeur. Je me joignis au groupe principal. La matinée avait été splendide, mais le temps s’était gâté, de gros nuages s’amoncelaient au ciel et tout faisait présager une de ces bourrasques si fréquentes en pays de montagne. Bientôt il commença à pleuvoir et la tempête éclata avec violence. Le vent nous enveloppait de ses tourbillons et entravait notre marche, la pluie nous aveuglait. Mes compagnons me devancèrent. Les plis lourds de ma robe de deuil, que l’humidité collait autour de moi, ne me permettaient plus d’avancer. Je ne connaissais pas la route. Je crois que je me trompai de chemin. Le sentier mauvais et étroit se bifurquait à chaque instant, ma détresse augmentait de minute en minute. Une rafale plus forte que les autres me fit vaciller... A ce moment, j’entendis une voix répéter mon nom. C’était M. de Hauteville. Sans mot dire, il me saisit dans ses bras et, me portant comme un enfant, descendit en courant la colline... Toute crainte m’avait abandonnée, j’éprouvais une impression de sécurité que je n’avais jamais ressentie. De temps en temps, il me pressait plus étroitement contre sa poitrine, et je sentais son visage s’abaisser vers le mien... Mais la bourrasque augmentait, et, malgré la rapidité de sa course, nous étions encore éloignés de toute habitation. Il s’arrêta et regarda autour de lui.
— Quelques pas de plus, dit-il, et nous serons à l’abri.
Bientôt il me déposa à terre et me fit entrer sous une espèce de voûte naturelle formée par des rochers en saillie. Un banc de pierre était placé dans le fond, je m’y assis. Lui resta debout à l’entrée, regardant au dehors, puis il revint près de moi et vit que je tremblais. Il s’agenouilla et, prenant mes mains dans les siennes, essaya de les réchauffer.
— Pauvre Thérèse ! disait-il ; pauvre Thérèse !
Il avait l’air de me plaindre d’autre chose encore que du froid. Nous ne nous regardions pas ; soudain nos yeux se rencontrèrent et ne se quittèrent plus... La pluie continuait à tomber, et l’on entendait le vent gémir dans les gorges de la montagne. Je ne sais combien de temps nous demeurâmes ainsi...
Je fus la première à baisser les paupières, lui me regardait toujours. Ce silence où nous demeurions me troublait.
— Dites quelque chose, murmurai-je enfin.
Il soupira, me demanda si j’avais moins froid et ramena autour de mes épaules le châle mouillé qui les enveloppait.
Nous nous étions levés et, debout tous deux à l’entrée de la grotte, nous contemplions l’horizon assombri. Tout à coup il pencha sa tête sur la mienne :
— Thérèse, — que Dieu me pardonne ! — je vous aime comme un insensé.
Alors, il me dit tout : son amour, ses luttes ; les combats qu’il avait soutenus contre sa conscience, contre lui-même ; il dépouilla son masque de dureté et d’orgueil, il me montra son cœur, il me raconta ce qu’il avait souffert, ce qu’il avait tenté pour se dérober à l’entraînement qu’il subissait... La jalousie que lui inspirait M. de Belmonte lui avait démontré l’inutilité de ses efforts...
— Pourtant, je m’étais juré de me taire. Mais vous avez voulu partir, ma tête s’est égarée, et dans la torture que me causait l’idée de votre amour pour un autre, mon secret m’est échappé.
Tandis qu’il parlait ainsi d’une voix brisée par l’émotion puissante qui l’étreignait, je l’écoutais en tremblant. Il m’aimait !... lui !... C’était donc vrai ? Ce que j’avais pressenti vaguement et avec épouvante, c’était son amour ! l’amour de Robert ! Pourquoi ces mots me remplissaient-ils l’âme d’une joie soudaine ? Est-ce que je l’aimais, moi aussi, et depuis quand ? Je n’en savais rien, je ne savais qu’une chose : c’est que son amour m’était déjà plus cher que la vie et que j’avais oublié tout le reste.
Il ne me demanda pas si je l’aimais, il ne me demanda pas de le lui dire, il sentit qu’en me donnant son âme, il avait pris possession de la mienne.
Le temps s’était rasséréné. On voyait de loin des personnes qui approchaient.
— Ma bien-aimée ! me dit-il simplement.
— Robert ! répondis-je.
Les gens étaient arrivés près de nous. C’étaient des domestiques du château qu’on envoyait à notre recherche. Une voiture attendait à quelque distance, nous la rejoignîmes et regagnâmes Hauteville.
27 mai.
M. de Belmonte, j’en suis certaine, a deviné ce qui se passe, du moins il le pressent. Sa galanterie s’est changée en surveillance, ses flatteries en sarcasmes.
Hier au soir, nous étions réunis sur la terrasse, attendant le lever de la lune ; l’heure prêtait à la rêverie ; chacun était absorbé en soi, nul ne parlait... Mais j’avais besoin d’une tranquillité et d’une solitude plus complètes. Descendant les degrés qui conduisent à l’avenue, je m’enfonçais sous les sombres allées du parc. J’avançais lentement, recueillie en mes pensées ; bientôt Robert me rejoignit, nos cœurs étaient si pleins que nous ne parlions pas... Il me semblait que je l’avais toujours connu, toujours aimé. Il marchait près de moi sans même que sa main effleurât la mienne ; l’harmonie de nos âmes était si complète que toute démonstration aurait été superflue...
Quand, un instant plus tard, je revins sur la terrasse, la lune s’était levée.
— Ah ! voilà mademoiselle de Brives ! s’écria le marquis. Charmante ! me dit-il à demi-voix. Cette mantille blanche vous sied à merveille ; mais un conseil d’admirateur et d’ami : trop voyant, chère demoiselle, trop éclatant ; une mantille noire serait préférable.
Puis, apercevant Robert qui sortait d’un massif et entrait comme nous dans le rayon lumineux :
— Ah ! voilà M. de Hauteville !
Il se retourna vers moi, et très bas :
— Oui, vraiment, une mantille noire serait préférable.
— Vos conseils sont aussi judicieux que bienveillants, monsieur, répondis-je brusquement en rentrant dans la maison, et je remontai dans ma chambre, irritée.
Mais que m’importe M. de Belmonte ? en quoi peut-il me nuire ou me chagriner ? Cependant, malgré moi, il m’inquiète et il me semble que par lui quelque malheur me frappera...
28 mai.
C’était aujourd’hui la fête de M. de Hauteville. Toute la journée, il avait été si occupé à recevoir les félicitations de ses tenanciers, que nous n’avions pu échanger une parole. Le soir on attendait beaucoup de monde au château et l’on devait dîner fort tard.
Après m’être habillée à mon heure habituelle, je suis montée à l’atelier. Il était vide. J’ai regardé mon buste, que Robert est sur le point de terminer, puis j’ai soulevé la portière qui masque l’entrée d’une seconde pièce, dans laquelle il va lire et se reposer après son travail. Elle est de forme à demi circulaire, tendue d’un vieux damas à fond d’or. Une haute fenêtre à balcon lui verse une clarté qui serait trop intense si elle n’était tempérée par des stores de soie.
Robert ne s’y trouvait pas, mais tout rappelait sa présence. Je fis lentement le tour de la chambre, touchant les objets qui lui appartenaient, feuilletant le livre qu’il avait laissé entr’ouvert... Une grande glace de Venise, allant du plancher au plafond, décorait une des parois. Je m’y arrêtai... Ce visage rempli de passion, ces yeux pleins de flammes, ce sourire heureux étaient-ils à la triste Thérèse ? J’avais quitté mes vêtements de deuil et mis ce jour-là une robe blanche d’un tissu brillant et soyeux, qui laissait à découvert mon cou et mes bras. Le reflet des tentures jetait une teinte plus chaude sur mes joues et en dissimulait la pâleur. Pour la première fois de ma vie, je me suivis des yeux avec un certain intérêt ; mais ce que je regardais ainsi, ce n’était pas moi, c’était la femme aimée de Robert...
Une autre image se refléta bientôt à côté de la mienne : celle de M. de Hauteville. Le tapis avait amorti le bruit de ses pas ; je ne l’avais pas entendu entrer. Il me regarda avec des yeux charmés ; lui aussi ne me reconnaissait plus. Un mot de tendresse me monta aux lèvres :
— O mon amour, lui dis-je, mon cher amour, c’est vous qui m’avez donné la vie !
Nous nous assîmes, lui presque à mes pieds, murmurant des paroles d’amour. Tout d’un coup, son front s’obscurcit, il cacha son visage dans ses mains et je l’entendis soupirer profondément.
— Robert ! m’écriai-je.
Il releva la tête, son visage était altéré ; une pensée douloureuse l’agitait ; je le suppliai de me la confier.
— Près de vous, Thérèse, je ne veux penser qu’à vous.
Et, m’attirant à lui, il me pressa dans ses bras avec une sorte d’emportement farouche. A travers les nuages qui les voilaient, il lui passait dans les yeux des lueurs étranges, mélange de douleur et de passion, mais où la douleur dominait.
La chambre s’était lentement obscurcie. La cloche du dîner résonna.
— Adieu ! murmurai-je.
Mais il ne me laissait pas partir ; il lissait doucement les bandeaux de mes cheveux et me regardait comme s’il eût voulu graver à jamais mon image dans son cœur. Puis, s’approchant d’un grand vase rempli de roses-thé et de grappes de lilas blanc, il en prit les fleurs et, les entrelaçant de branches de myrte, les plaça une à une dans mes cheveux.
Une fois encore, nos deux ombres enlacées se reflétèrent dans le miroir assombri.
— Adieu ! répétai-je.
A la porte du salon, je rencontrai le marquis ; il poussa une exclamation.
— Tout en blanc, chère mademoiselle ! s’écria-t-il en me passant sous l’inspection de ses regards hardis. C’est pur ! c’est délicat !... Une vestale ! tout à fait une vestale !
Ses yeux se fixèrent sur ma coiffure. Un sourire sardonique plissa ses lèvres :
— Une vestale couronnée... par l’amour ! ajouta-t-il très bas en s’inclinant profondément.
Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées renouvelèrent cette vague appréhension déjà ressentie, et ma joie en demeura voilée.
1er juin, dans la nuit.
Le souvenir des heures qui viennent de s’écouler ne s’effacera jamais de mon âme : la trace en demeurera toujours...
Hier matin, Renée avait demandé à M. de Hauteville de l’accompagner aux ruines de l’abbaye de Saint-Sulpice. Il refusa sous le prétexte d’affaires importantes.
— Mais, madame, je suis à vos ordres, dit M. de Belmonte.
— Il y aura un orage ce soir, Renée, interrompit Robert ; il ne peut être question pour vous d’aller aux ruines.
Le sujet tomba.
Dans la journée, notre voisine, madame de Sauves, vint me chercher pour examiner des tableaux qu’elle avait reçus d’Italie. Je partis avec elle sans en avertir Robert. Vers le soir, je fus fort surprise de le voir arriver.
— Un orage se prépare, me dit-il, et je n’ai pas voulu que vous rentriez seule. Venez vite, nous n’avons pas de temps à perdre.
En effet, à peine avions-nous quitté la maison de madame de Sauves que l’orage éclatait avec violence. Nous regagnâmes le château. Dans le vestibule, un domestique s’approcha de Robert et lui adressa quelques mots, parmi lesquels je saisis les noms de M. de Belmonte, de madame de Hauteville et des ruines de Saint-Sulpice. Je compris que, par un caprice inexprimable, Renée était partie avec le marquis de Belmonte pour se rendre à ces ruines, où Robert n’avait pas voulu nous laisser aller le matin. Une exclamation de colère et d’inquiétude lui échappa :
— Partie à cette heure, dans les bois, par un temps pareil, seule avec le marquis, qui ne connaît pas le pays !
Il fit quelques pas avec agitation.
— Rien n’est plus dangereux ; qu’on attelle la voiture, je vais à sa recherche.
Il parlait d’un ton bref et donnait rapidement des ordres. Un éclair déchira le ciel et le tonnerre fit trembler les fenêtres du château. Un des grands arbres du parc venait d’être frappé par la foudre.
— Robert, je vous en conjure, ne partez pas, m’écriai-je, effrayée, tendant vers lui mes deux mains suppliantes.
Il m’écarta d’un geste presque brutal :
— Laissez-moi passer, Thérèse, répondit-il d’une voix grave qui n’admettait pas de réplique. Renée est en danger, je dois aller à son secours, c’est mon devoir.
Sur ces mots, il partit.
Oui, il devait aller à son secours ; tout son amour pour moi, mon amour pour lui, ne pouvaient l’en empêcher. Je sentis qu’il en était ainsi, et ce sentiment s’empara de moi avec la force d’une vérité indiscutable. Elle était le devoir ; mais alors, moi, qu’étais-je donc ? Qu’étais-je venue faire dans cette maison, où l’on m’avait offert une hospitalité généreuse ? J’étais venue y voler l’époux d’une autre femme, d’une enfant confiante qui m’avait accueillie comme une sœur, et, lorsque cet amour coupable m’avait été révélé, je n’avais rien tenté pour le combattre. Aucun remords ne m’avait assaillie, j’avais pris le bonheur sans penser à la honte. Et quand Robert me parlait de ses luttes, de ses combats, cela même ne réveillait pas ma conscience. Dans ses scrupules vaincus, je ne voyais qu’une chose : la force de son amour pour moi. Maintenant que la lumière se faisait, je ne comprenais plus mon aveuglement.
Sa femme ! elle était sa femme ! ce qu’un homme a de plus cher et de plus sacré. Je le savais, mais ces mois, qui quelques heures auparavant me paraissaient ne renfermer qu’une signification banale, maintenant ils me torturaient l’âme. La femme de Robert !... Moi je ne serais jamais que... Ah ! l’amertume de cette pensée, comment la définir et comment l’exprimer ?... Il m’avait quittée pour aller auprès d’elle en me disant : « C’est mon devoir ! » Et j’avais dû courber la tête. Si, un jour, il la quitte pour moi, que pourra-t-il dire et de quel nom me désignera-t-il ?
J’errais dans ma chambre, fiévreusement, allant de la porte à la fenêtre, essayant de rassembler mes idées, sentant que je devais me résoudre à quelque chose et ne le pouvant pas.
Mon imagination surexcitée me montrait ma conduite sous un jour de plus en plus odieux, je voyais les malheurs qui nous menaçaient et l’avenir, de honte pour les uns, de douleur pour les autres, qui se préparait fatalement... J’aimais mieux souffrir seule, il en était temps encore, je partirais, j’irais si loin que l’on perdrait jusqu’à mon souvenir...
La tempête s’était un peu calmée, un bruit de grelots frappa mon oreille... Ils rentraient. Bientôt j’entendis la voix de Robert résonner dans le vestibule ; alors une réaction se fit. Quoi ! ce bonheur à peine entrevu, je devais y renoncer déjà, retourner à mon existence désolée ? Non, le sacrifice était trop grand, je ne pouvais pas... Tout mon amour se dressa dans mon cœur avec une force désespérée pour défendre ses droits, et, dans la lutte qu’il entama avec ma conscience, ce fut lui qui fut vainqueur.
Me sacrifier ? pourquoi et à qui ? J’étais seule au monde, seule responsable de mes actes, personne n’aurait à rougir de moi. Serait-ce à Renée, que j’avais si gravement offensée, envers qui j’étais si coupable ? Mais méritait-elle un aussi effroyable sacrifice, cette femme qui n’avait pas su l’aimer, qui avait passé à côté de son âme sans la comprendre, qui, près de lui, n’avait pu vivre de sa vie, absorbée qu’elle était par ses rêveries enfantines, ses frivoles désirs, ses fantasques équipées ? Pouvait-on mettre dans la même balance la fugitive douleur qu’elle éprouverait peut-être et le désespoir infini qui serait le mien si je devais renoncer à lui ? Et puis n’avais-je pas droit enfin à un peu de bonheur ? Dès son enfance, elle avait eu autour d’elle toutes les tendresses et toutes les joies... moi je n’avais rien eu... Serait-ce à l’honneur, au devoir ? Mais ces mots, si grands, si solennels qu’ils soient, en comparaison de Robert, que me sont-ils ?
Je ne me suis pas couchée, et la nuit entière s’est écoulée dans les angoisses de cette lutte déchirante. Maintenant les lueurs du matin blanchissent l’horizon. Ma décision est prise. J’ai juré à Robert que je ne le quitterais jamais, je tiendrai mon serment. Je sens toute l’étendue du mal que je fais et que je vais faire, les jours d’aveuglement heureux sont passés pour ne pas revenir, mon âme ne connaîtra plus la paix... Qu’importe ! pour lui, je suis prête à tout braver et à tout souffrir, mais je ne veux plus qu’il me quitte pour qui que ce soit. Si coupables que puissent être nos liens, je veux qu’il les avoue hautement et que nous partions ensemble, car je ne puis supporter l’humiliation et la trahison dissimulée de cette existence, où je suis l’amour, où elle est le droit.
Je ne lui dirai rien, mais, s’il m’aime, dans le dernier regard que nous avons échangé il aura deviné mes angoisses, il les aura partagées, et son cœur sera arrivé à la même résolution que le mien.
2 juin.
Je n’ai revu Robert qu’au soir. Son visage pâli et fatigué portait les traces d’un combat douloureux. Il avait compris et souffert comme moi. Nous n’étions pas seuls, nous ne pouvions parler, nos yeux même n’osaient se rencontrer. Une timidité nouvelle nous était venue. Chaque insinuation du marquis, chaque parole inconsciente de Renée semblaient préciser la fausseté de notre situation et nous avertir des compromis honteux qu’elle nous imposait. Ce que notre aveuglement momentané nous avait dérobé nous apparaissait aujourd’hui avec une netteté effrayante. Il avait suffi d’une circonstance, futile en apparence, d’un mot jeté à la hâte, pour bouleverser nos consciences et précipiter la crise de nos destinées.
La soirée s’avançait, Renée se retira ; je gagnai ma chambre, d’où je dus épier la sortie du marquis. Quand j’entendis son pas s’éloigner sur les dalles du vestibule, je rentrai dans le salon, où Robert était demeuré. Il était debout, très pâle. — Je vous attendais, me dit-il. — Puis il ne parla plus. Son visage avait revêtu l’expression solennelle des résolutions suprêmes. On aurait dit un juge hésitant à prononcer sa sentence. Qu’allait-il condamner ? son passé ou notre amour ? Je voulais fixer l’incertitude qui me dévorait.
— Robert ! fis-je. — Il leva sur les miens ses yeux assombris. Quelque énergie me revint, ma fierté m’ordonnait de le laisser libre.
— Robert, le rêve est fini ; la réalité est implacable et dure. Il faut que je parte, vous le sentez comme moi.
Il fit un signe affirmatif.
— Je vous rends à vous-même, à votre devoir.
Ma voix se brisa dans un sanglot. Il me regarda comme il ne m’avait jamais regardée encore. Dans son cœur aussi l’amour avait vaincu.
— Mon choix est fait, dit-il, j’ai rompu avec le passé. Désormais ma place comme mon devoir seront auprès de vous. Thérèse, nous partirons ensemble.
....... ......... ....
Ainsi nous partirons !... O ma mère, si jamais je vous ai jugée sévèrement, pardonnez-le moi !
3 juin.
Nous n’avons pu partir encore.
— Comme je ne reviendrai jamais, m’a dit Robert, j’ai plusieurs dispositions à prendre et je dois régler le sort de chacun.