DORA MELEGARI

FAISEURS DE PEINES
ET
FAISEURS DE JOIES

Deo favente

TREIZIÈME ÉDITION

PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
SOCIÉTÉ ANONYME
33, RUE DE SEINE, 33

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OUVRAGES DE DORA MELEGARI

AMES DORMANTES

7e édition, 1 volume in-12 5 fr.  »

Ouvrage couronné par l’Académie française.


FAISEURS DE PEINES ET FAISEURS DE JOIES

11e édition, 1 volume in-12 6 fr.  »


CHERCHEURS DE SOURCES

6e édition, 1 volume in-12 5 fr.  »


AMIS ET ENNEMIS

1 volume in-12 5 fr.  »

ROMANS

Expiation (sans nom d’auteur).
Marthe de Thiennes (sous le pseudonyme de Forsan).
Les Incertitudes de Livia Id.
Dans la vieille rue Id.
La Duchesse Ghislaine Id.
Kyrie Eleison Id.
La petite Mlle Christine (sous le nom de l’auteur).
Les Mères : Caterina Spadaro Id.
Les Mères : Mes Filles Id.

AUTRES OUVRAGES

Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa famille et à ses amis, avec une Introduction par Dora Melegari.

Lettres intimes de Joseph Mazzini, avec une Introduction par Dora Melegari.

La Jeune Italie et la Jeune Europe. Lettres inédites de Joseph Mazzini à Louis-Amédée Melegari, publiées par Dora Melegari, 1 volume in-12 5 fr.  »

EN ITALIEN

Le tre capitali. — 1er volume : La città forte.

Il sonno delle anime, 2e édition.

La Giovine Italia e la Giovine Europa, dal carteggio inedito di Giuseppe Mazzini a Luigi Amedeo Melegari.

Artefici di pene ed Artefici di gioie, 2e édition.

Aux
LECTEURS D’AMES DORMANTES

PRÉFACE

Ce livre, que je dédie aux lecteurs d’Ames dormantes, s’adresse, comme le précédent, à tous ceux qui cherchent la justice et voudraient trouver le bonheur dans l’harmonie de leur être avec les réalités de la vie et les vérités supérieures. Les réflexions qu’il contient n’ont point le but orgueilleux d’expliquer le mystère de notre individualité, ses origines et son avenir, mais d’établir une communication mentale entre ceux qui partagent les mêmes espérances.

Nous assistons, en ce moment, à une décomposition, ou plutôt à une désagrégation de l’ancien monde, de ses mœurs et de ses principes. Elle s’est d’abord préparée lentement, puis a progressé avec une vertigineuse rapidité. Cependant, les molécules qui composaient l’édifice social sont restées les mêmes, et si tout tend à se transformer, rien ne sera détruit. Dans cette recomposition inévitable, certains angles faux, sous lesquels tant de choses étaient considérées, disparaîtront, et les préjugés tomberont comme les feuilles mortes des arbres, pour se reconstituer peut-être sous une autre forme.

Mais, pendant quelque temps du moins, on sera forcé de voir plus vrai et plus juste, parce que l’horizon de tous se sera élargi. Un ardent admirateur de l’Asie a écrit que les Européens, ne connaissant qu’un demi-hémisphère, n’avaient eu jusqu’ici que des demi-pensées ! Avons-nous même toujours des demi-pensées ? L’évidence de ce qu’il y a d’incomplet dans nos perceptions cérébrales nous saisit parfois si fortement, que nous sentons notre ignorance avec une douloureuse intensité.

Même sur les questions les plus simples, formulées en axiomes par les générations antécédentes, le doute a pénétré les esprits sincères et les consciences droites. L’ancien langage ne nous contente plus ; nous voudrions des formes nouvelles pour exprimer les pensées nouvelles en gestation dans notre cerveau. Et, n’ayant à notre disposition que les vieux mots, nous les torturons pour leur attribuer un sens qu’ils n’avaient pas autrefois.

Le besoin d’être débarrassé d’une foule de raisonnements surannés, de conceptions étroites, d’idées toutes faites que les générations successives se sont transmises, sans les analyser jamais, tourmente l’homme. Mais il continue encore à redire machinalement, d’une voix découragée, où la conviction ne vibre plus, les phrases que répétaient ses pères, et il n’ose pas porter une main suffisamment hardie sur les formules de l’ancienne psychologie pour les éclaircir, les enrichir et les simplifier.

Celle-ci avait une façon dogmatique de diviser les hommes en bons et mauvais, sages et fous, forts et faibles, purs et impurs, athées et croyants ; elle avait trop de nuances ou trop peu ! Ne serait-il pas plus pratique et plus vrai de les partager désormais en deux nouvelles catégories, correspondant aux tendances vers lesquelles s’oriente l’avenir : Faiseurs de joies et Faiseurs de peines, puisque, chaque jour davantage, tout sera calculé à cette mesure ?

Le christianisme semble disposé, tout le premier, à revenir aux formules simples et à se concentrer en deux notions principales : celle d’un père divin d’où nous procédons et vers lequel nous devons retourner, et celle de la fraternité entre les hommes. La pratique de cette fraternité tend à devenir — mille symptômes l’indiquent, — la véritable pierre de touche des vies religieuses. Du reste, la logique l’impose : refuser de reconnaître ses frères visibles, équivaut à renier le père invisible et commun. Sortir de l’impasse est impossible.

L’époque approche où l’homme (en dehors de tout parti politique ou confessionnel) apprendra à dire nous et aura honte d’abuser du monosyllabe moi. Déjà aujourd’hui, lorsque, dans l’existence réelle ou dans les créations littéraires, une personnalité vivante ou fictive étale pompeusement ses émotions, ses déboires, ses difficultés, comme si son état particulier avait pour l’univers une importance capitale, elle provoque chez les autres une certaine impatience. Donner tant de poids à ses sensations personnelles, paraît aux esprits modernes une faiblesse puérile et ils ne s’émeuvent plus, comme jadis, aux tristesses et aux lamentations des poètes.

Chaque âme, chaque intelligence, chaque conscience a en soi, pour les spiritualistes du moins, une valeur réelle ; diminuer cette valeur enrayerait, à leurs yeux, tout progrès moral. Mais les âmes, les intelligences, les consciences d’autrui devraient avoir pour chacun le même prix que la sienne propre. Si l’homme sentait réellement battre dans son cœur le cœur de l’humanité, la route d’un bonheur relatif s’ouvrirait probablement devant lui.

Jusqu’ici, il a tâtonné dans ses efforts vers le bien, et il suit encore des sentiers obscurs où des clartés fugitives paraissent et disparaissent. Sa destinée est probablement de ne jamais connaître, sur cette terre, la lumière éclatante du vrai complet, mais il est certain qu’il sent en lui la possibilité d’intensifier et d’élargir sa vie d’une façon illimitée, et d’arriver, plus tard, au seuil des portes lumineuses, derrière lesquelles la vérité rayonne.

Cette recherche ardente de la signification de notre destinée ennoblit l’homme, et si la théorie de l’immortalité conditionnelle était juste, ce serait sans doute là un des moyens de la conquérir. Mais il en est un autre, plus simple, plus à la portée de tous : celui de ne pas faire souffrir et de répandre la joie autour de soi. Si cette préoccupation dominait les âmes et les vies, que de larmes seraient essuyées, et que de floraisons nouvelles égayeraient nos jardins !

Dora Melegari.

Rome, mars 1905.


Je demande d’avance pardon aux lecteurs des quelques répétitions qu’ils trouveront dans ce livre. Elles sont inévitables dans un ouvrage de ce genre, les mêmes remèdes s’appliquant dans l’ordre moral à des maux différents, et les mêmes causes produisant souvent des effets dissemblables.

FAISEURS DE PEINES
ET
FAISEURS DE JOIES

CHAPITRE PREMIER
FAISEURS DE PEINES

Temer si dee di sole quelle cose,

C’hanno potenza di far altrui male.

Dante.

La souffrance est la grande éducatrice. Sans elle, l’âme humaine resterait un champ brûlé, sec et stérile. Le malheur est semblable à la pluie qui, pénétrant dans les profondeurs de la terre, fait germer les semences. Le bonheur est comme le soleil, il éclaire, réchauffe, et, sous son influence, les arbres et les plantes fleurissent. L’homme a donc besoin de l’un et de l’autre. Si la félicité constante retarde son évolution, la continuité de la douleur a pour effet certain de le déprimer jusqu’à le rendre incomplet, incapable de produire des fleurs odorantes et des fruits savoureux : à lui aussi, il faut des saisons de joie pour s’épanouir et rayonner.

Mais comment arriver à ce juste équilibre, comment dispenser en parts égales les sourires et les larmes, distribuer à chacun la dose qui lui convient des deux éléments ? Cette répartition, quels que puissent être dans l’avenir les progrès de la science et les perfectionnements sociaux, est et restera impossible. Le grand distributeur des biens et des maux en fera toujours à sa guise. L’homme, cependant, pourrait éviter partiellement la souffrance, d’abord en apprenant à se bien aimer[1], ce qui écarterait de sa vie les chagrins inutiles, et, ensuite, en s’imposant le devoir d’être aussi peu que possible, pour autrui, un faiseur de peines.

[1] Voir le chapitre : « Le faux amour de soi », dans Ames dormantes.

Aujourd’hui, lorsque nous souffrons de l’injustice, de la mauvaise foi, de l’intolérance, de la jalousie, de la méchanceté de notre prochain, nous ne pouvons plus accepter ses coups d’estoc et de taille comme des épreuves venant directement de Dieu, pour nous punir de nos manquements et de nos erreurs. Cette conception moyenageuse a cessé de correspondre à la mentalité moderne ; nous savons que les blessures par lesquelles notre sang coule sont simplement le résultat des intentions venimeuses du cœur d’autrui. Or, est-il nécessaire que ce cœur soit rempli de sentiments hostiles, d’envies de nuire et de désirs injustes ? Si l’homme se rendait compte du mal qu’il cause, peut-être apprendrait-il à se contrôler davantage et à réfléchir aux responsabilités qu’il assume en cédant à ses impulsions malfaisantes.

Mais devenir conscient du résultat de ses actes indique déjà la possession d’une conscience relativement active. Or, il y a une foule de personnes qui ont étouffé la leur — si elle a jamais fonctionné — et pour lesquelles savoir qu’elles donnent du chagrin équivaut à les pousser à en donner davantage. Elles sont, en tous cas, absolument indifférentes aux peines qu’elles causent. Faire souffrir leur semble une preuve de puissance. Dans leurs yeux — ce sont même souvent de beaux yeux — passent des lueurs malignes, et l’on voit la pointe de leurs doigts s’enfoncer dans la paume de leur main comme dans le cou d’une victime qu’on étrangle.

Le raisonnement ni la pitié ne peuvent rien sur ces cœurs. Pour les attendrir, il faudrait de bien autres bouleversements, et la réflexion ne les amènera jamais à une vue nette de leurs responsabilités. Ce n’est pas pour eux que j’écris ces pages, mais pour ceux qui, tout en faisant souffrir, parfois jusqu’à la cruauté, ont cependant dans leurs âmes de vagues aspirations de bonté, de justice, de droiture…


« Tous nos chagrins nous viennent des autres. » Cette affirmation pessimiste d’un homme auquel la vie n’avait plus rien à apprendre, renferme une part de vérité, mais, pour la rendre complète, il faudrait ajouter : « et toutes nos joies en dérivent ». En effet, les esprits capables de sentir la beauté et le charme de la solitude sont rares. Les mots : Beata solitudo, sola beatitudo sont compris de peu d’âmes, et même celles qui ont le plus besoin de silence, qui ne sauraient vivre sans des heures de méditation, ne peuvent supporter un trop long isolement. « Rien de grand ne se fait sans la solitude », disait Lacordaire ; mais les heures où l’on essaye de faire grand sont rares et courtes, et il y a des cœurs qui n’y aspirent jamais.

Du reste, quelles que soient les tendances intérieures de l’esprit, la plus grande partie de l’existence des individus normaux s’écoule en contact avec les autres hommes. Nous avons besoin les uns des autres, et sommes, par conséquent, les uns pour les autres, des sources constantes de peines ou de joies.

Les êtres absolument indépendants, qui n’appartiennent à aucune communauté, qui ont secoué le joug de la famille, se trouvent, eux aussi, sauf quelques cas de misanthropie accentuée, dans les mêmes conditions. Il faut être arrivé à un haut degré d’évolution et se trouver en communion intime et permanente avec Dieu et les amis invisibles, pour ne plus souffrir des variations d’humeur des autres hommes, pour supporter avec sérénité et indulgence leurs torts et leurs défauts. Mais ce sont là des situations mentales fort rares et la plupart des êtres se replient douloureusement aux contacts désagréables et s’épanouissent aux contacts affectueux, encourageants et doux… Aussi, en réfléchissant à ce que l’on peut pour ou contre le bonheur d’autrui, on se sent écrasé et l’âme se met à trembler.

Si nous pouvions procéder à un minutieux examen rétrospectif de toutes les phases de notre existence passée, de nos douleurs et de nos joies, des pas en avant et des pas en arrière qui ont avancé ou retardé notre marche, et des tendances imprévues qui, pendant une courte durée, ont semblé s’éveiller en nous ; si nous nous rappelions les arrêts et les progrès subits de notre développement intellectuel et moral, les jours de courage et les jours de découragement qui se sont succédé sans cause apparente et ont, tour à tour, élevé ou abaissé la température de notre vie intérieure, nous nous rendrions compte de l’influence que les pensées et les paroles de notre prochain ont eue sur les oscillations de notre être.

Les hommes subissent l’impulsion de forces diverses d’action et de réaction : celles des puissances invisibles, celles de leur propre ego, celles des existences antécédentes qu’ils ont peut-être vécues, celles de l’atavisme et celles enfin de leur prochain. Ces dernières sont les plus facilement réalisables et analysables.

Parents, instituteurs, amis, indifférents, tous ont une part dans nos plaisirs et nos tristesses. Les premiers dirigent nos vies ; les seconds, nos pensées, par les livres qu’ils nous font lire ; les troisièmes notre sentimentalité ; les derniers représentent l’opinion publique qui exerce également une action considérable sur notre orientation morale. Du jour de sa naissance au jour de sa mort, l’homme est donc la proie des autres. Si le cercle des influences qu’il subit est restreint, elles n’en sont que plus profondes et actives. S’il est plus étendu, elles sont indirectes, complexes et moins reconnaissables, mais tout aussi réelles.

Dans la formation de notre esprit et les vicissitudes de notre vie, la part des autres est immense, sans que nous nous en rendions nettement compte. Ceux qui échappent à la domination de leur entourage subissent l’influence du prochain par les courants de la pensée générale, auxquels nul ne peut se soustraire complètement. Les plus farouches défenseurs de leur indépendance dépendent, eux aussi, d’autrui, pour certains de leurs plaisirs et de leurs chagrins, à moins qu’ils n’aient réussi à supprimer dans leur être toute sentimentalité et toute sensualité.

L’affirmation de ce que les autres peuvent pour ou contre nous est indéniable, et pourtant la proposition contraire est vraie également : le bonheur et le malheur de l’homme résident surtout en lui-même. Et cela, non seulement en raison des satisfactions que lui donnent la richesse ou la pauvreté de sa vie intérieure et ses communications avec le divin, mais parce qu’il peut apprendre, par la culture d’une certaine philosophie, à jouir des rayons de chaleur qu’irradie la sympathie humaine et à opposer aux vents glacés de l’hostilité une cuirasse d’indulgence, de patience et de froideur. Au contraire, s’il se laisse aller au pessimisme et à la violence de ses impressions, il contribue à augmenter, jusqu’à l’invraisemblable, la somme de souffrances que lui cause autrui.

En résumé, l’homme est en grande partie l’artisan de sa propre destinée, mais cependant l’influence du prochain sur son bonheur, son malheur et l’orientation morale de sa vie est immense et décisive. Il croit y échapper en s’enfermant avec ses livres et ses souvenirs. Mais que sont les livres ? Les pensées des autres. Que sont les souvenirs ? Le rappel des jours passés avec les autres, des peines et des satisfactions qu’ils nous ont données. L’homme ne pourra donc assurer ses joies possibles et échapper aux douleurs inutiles qu’en modifiant ses rapports avec ses semblables.


Quelles que soient les améliorations qu’il est possible d’espérer dans les relations des hommes entre eux, il y a évidemment des séries de douleurs auxquelles l’être humain ne pourra jamais échapper : la pauvreté, la maladie, la mort ! Souvent les uns et les autres sont provoqués ou précipités par les efforts d’autrui. Il est certain, cependant, qu’indépendamment des mauvaises volontés humaines, l’homme est destiné à souffrir et à voir souffrir, à mourir et à voir mourir, ce qui suffit à rendre sa destinée tragique. Le stoïcisme ou la résignation peuvent lui apprendre à souffrir avec fermeté, sans se plaindre ; mais voir souffrir ceux qu’il aime, rien ne pourra lui enseigner à le supporter sans un intolérable déchirement d’âme. Il est presque plus facile de voir mourir.

Sans arriver à accueillir la mort des siens avec des manifestations de joie, comme le faisaient, paraît-il, les anciens Égyptiens, les cœurs très pieux trouvent dans la conviction profonde du revoir certain et de l’entrée des disparus dans la vie bienheureuse, une consolation à la séparation momentanée. Pour eux les morts ne sont pas des absents, ils sont des invisibles.

Aucune espérance ne vient par contre adoucir l’angoisse causée par la souffrance des vivants que nous aimons ; elle broie le cœur, et le plus ferme esprit ne parvient pas à l’étouffer. Tant qu’il s’agit de lutter, de disputer à la pauvreté, à l’insuccès, à la maladie, des êtres chers, avec l’espoir de réussir, une force soutient ; mais devant l’irrémédiable, la liqueur amère se boit jusqu’à la lie et une intolérable sensation d’impuissance torture l’âme.

Les cœurs vaillants parviennent à opposer le stoïcisme à leurs souffrances personnelles, mais ils ne les sentent que davantage peut-être, car la douleur qui ne s’extériorise pas, creuse en profondeur. Tous d’ailleurs ne sont pas des cœurs vaillants ; ceux-ci même sont très rares. La seule idée de la maladie terrorise certaines âmes, et elles ne voient dans la mort que « la reine des épouvantements ». Ces âmes tremblantes n’hésitent pourtant pas à causer à des êtres destinés, eux aussi, à la souffrance, à la maladie, à la disparition, un surcroît de chagrins déprimants, rongeants, inutiles… Il y a quelque chose à la fois de tragique et de puéril dans les peines que nous nous infligeons les uns aux autres, sachant que nous sommes tous des condamnés à mort qui ne peuvent être sûrs du lendemain.

Vivre pour soi, ne pas compter sur les autres, se renfermer dans les satisfactions égoïstes, représente pour beaucoup d’esprits la suprême sagesse. Ils se croient indépendants, et ils sont d’autant plus esclaves ; car, même pour les plus personnels et matériels plaisirs, le concours d’autrui est indispensable, sous quelque forme que ce soit. Les joies de l’ambition satisfaite dépendent de l’admiration des autres ; celles de l’amour, de la tendresse ou de la complaisance des autres ; celles du confort, de l’intelligente organisation du travail des autres, et ainsi de suite, indéfiniment. Nous ne pouvons échapper à ces contacts et à cette dépendance.

Ceci établi et constaté, les éducateurs intelligents devraient se préoccuper de diminuer les souffrances humaines, en éveillant les consciences sur ce point spécial, en forçant l’homme à reconnaître l’énorme responsabilité qui lui incombe dans les peines qui attristent le monde. Le jour doit arriver où tout être sincère et non méchant apportera le même soin à ne pas être un faiseur de peines qu’à ne pas commettre une action reconnue malhonnête ou violemment cruelle.

La préoccupation de ne pas aggraver les malheurs d’autrui se borne forcément à l’entourage direct ; l’homme ne peut envisager beaucoup au delà la répercussion de ses actions. Cependant, le moindre mouvement accompli ayant une influence indirecte et indéterminée sur le mouvement général, le bien qu’on fait à quelqu’un peut avoir pour résultat le malheur d’un inconnu. C’est pourquoi Renan raconte, dans ses Souvenirs, qu’il était arrivé à la détermination de ne jamais recommander personne, de crainte de commettre une injustice. Mais en poussant cette théorie à l’extrême, on arrive au plus effroyable égoïsme, sans rétablir le règne de l’équité.

L’homme est, aujourd’hui encore, un être extrêmement limité, et peut-être le restera-t-il toujours ; la sphère où il agit directement est fort restreinte. Sa pensée seule peut dépasser les bornes de l’horizon que ses yeux perçoivent, et se répandre au loin. Mais, pratiquement, il n’a guère pour prochains que ceux dont la vie se mélange à la sienne par la famille, par l’amitié, par les intérêts communs. S’il se donnait comme devoir, — sans se désintéresser des grandes préoccupations humaines, — de ne pas rendre malheureuses, par sa faute, les existences qui dépendent de lui, un pas immense serait fait, et une bonne partie des peines sous lesquelles succombent les habitants de la terre, s’allégerait merveilleusement.

Mais comment amener les hommes à cette résolution, ceux surtout dont l’éducation n’est plus à refaire et qui ont vécu jusqu’ici parfaitement insouciants des conséquences de leur caractère et de leurs façons d’agir ? La plupart même n’ont jamais pensé aux dommages qu’ils ont causés. Quelques rares âmes délicates et sensibles sentent seules le scrupule d’avoir affligé, découragé, froissé… Les autres foulent d’un pied paisible les petites fleurs qui croissent sur le sentier où elles marchent ; leurs mains brutales écornent et brisent ce qui passe à leur portée, et elles écartent avec une dédaigneuse indifférence les obstacles qui les gênent. Les violents, les maussades, les injustes, les jaloux torturent la vie des autres, sans presque en avoir conscience, tellement il est admis que l’on peut avoir un détestable caractère sans risquer la mésestime.

Or, c’est là le point sur lequel la mentalité humaine doit se transformer. Les défauts de caractère méritent d’être considérés comme des tares morales, et jugés comme tels. L’opinion publique est seule capable de produire ce mouvement de pensée ; l’essentiel est d’établir un courant, pour faible qu’il soit ; il s’élargira ensuite et dominera les esprits. Lorsqu’il sera admis que tourmenter son prochain équivaut à le dépouiller de sa bourse, les gens ne lâcheront plus aussi facilement la bride à leurs tendances irritables, impérieuses, intolérantes et injustes. Certains êtres s’arrogent le monopole de cette licence et en tirent même une sorte d’orgueil étrange qu’ils décorent du nom de courage ou de franchise, et peut-être sont-ils de bonne foi ! Mais cette bonne foi est basée sur une telle erreur de jugement, qu’on ne peut en tenir compte.

La formation d’une opinion publique sur cette matière est donc le seul remède aux maux variés que les hommes se causent entre eux. Il est nécessaire d’établir des courants de pensée en ce sens, et tous doivent s’y essayer. L’analyse des sentiments et des mobiles qui poussent les gens à se tourmenter les uns les autres est le premier pas à faire dans cette voie ; le second est de leur ouvrir les yeux sur les conséquences, souvent désastreuses, de leurs actes et de leurs paroles. Il faut, en somme, que l’être humain devienne conscient, l’inconscience étant le grand obstacle à son évolution.


Mais, dira-t-on, il est parfois utile de faire souffrir pour former les caractères. En évitant toujours de causer de la peine à autrui, on risque de perdre toute influence moralisatrice, de provoquer un amollissement général des facultés, et surtout des facultés de réaction si nécessaires à la santé physique, intellectuelle et morale des individus. La souffrance est bonne…

Pour ce qui est du dernier argument on peut se tranquilliser, la souffrance ne manquera jamais, la Providence ou la destinée se chargeant toujours de nous la faire connaître. Mais la première partie de l’objection est juste : il faut savoir, dans l’éducation, toucher et blesser certains sentiments, les faire saigner même, et viriliser les caractères en leur imposant l’effort, le renoncement, le travail, toutes choses qui, au moment même, ressemblent étrangement à des peines. Les enfants ont à ce sujet des perceptions étonnamment justes. Ils préfèrent presque toujours les parents sévères à ceux qui ne le sont pas, pourvu qu’ils découvrent, sous leur rigueur apparente, un esprit de justice et de bonté. Évidemment un père, une mère qui, pour éviter une contrariété à leurs enfants, leur permettent de se lever tard, de négliger leurs études et de consacrer leurs forces au plaisir, sont leurs pires ennemis. Par une indulgence puérile et une faiblesse inintelligente, ils risquent d’endommager l’avenir de leurs fils et de leurs filles de façon irrémédiable ; ils méritent donc d’être placés parmi les pires faiseurs de peines.

Mais tout raisonnement suppose une intelligence capable de le comprendre. La vérité la plus évidente, sottement appliquée, peut avoir des résultats pires que le mensonge. Ainsi la nourriture est indispensable à la vie, l’air, au fonctionnement des poumons ; mais gaver un enfant d’aliments, ou l’exposer à un vent du nord glacé, pendant des heures entières, est atteindre un but contraire à celui que l’on se propose. Il en est ainsi de la trop grande complaisance. Vouloir écarter de ceux qu’on aime les difficultés à vaincre et les occasions d’effort, est le plus mauvais service à leur rendre, surtout s’il s’agit d’enfants et de jeunes gens. Il faut, au contraire, inventer les obstacles, si les conditions de la vie n’en fournissent pas. Telle parole incisive, tel blâme sévère sont comme le sel qu’on mêle aux aliments ; ils servent de stimulant. Ne pas savoir, à l’occasion, causer volontairement un moment de peine, serait mal aimer ou montrer une déplorable absence de compréhension.

Mais entre une critique méritée, destinée à produire un effet salutaire, et des paroles malignes, reflet de sentiments injustes, jaloux, ou pis encore, aucune comparaison ne peut s’établir. La première est semblable au remède qui guérit, même si le goût en est âcre ; les secondes sont des liqueurs qui empoisonnent.

On objectera encore que telles personnes, capables de formuler les plus dures vérités, ont été des sonneurs de cloches efficaces. Que d’âmes réveillées par ces langues acerbes ! Jamais un doux berger n’aurait eu cette influence. C’est qu’il y avait en ces hommes, aux paroles brusques et sévères, l’étoffe d’un apôtre, et qu’ils s’exprimaient en mots cinglants, emportés par leurs convictions et non par un esprit de méchanceté, d’intolérance ou d’injustice. Il est certain, du reste, que leur influence dépendait de la valeur et de la force de leur caractère et non des formes brusques et dures dont ils enveloppaient leurs enseignements et leurs blâmes. Avec plus de douceur et d’indulgence, le même effet aurait été produit, peut-être même un effet meilleur.

En quelques cas, en certaines circonstances, avec les natures molles et léthargiques, il est possible que la violence soit nécessaire pour éveiller les consciences. Elles ont besoin de l’effet physique produit par la voix irritée, les paroles rudes et les manières brutales. Le fait se vérifie surtout avec les enfants. Plus tard, l’esprit critique s’étant développé chez l’individu, la boursouflure dans les reproches en détruit l’efficacité.

De toutes façons, une démarcation nette doit être établie, dès le début, entre les faiseurs de peine par altruisme et conscience et les faiseurs de peine par égoïsme et inconscience. Les premiers savent ce qu’ils font, même s’ils se trompent dans la forme qu’ils emploient ; les seconds sont semblables à des aveugles, qui mettent le feu partout où ils passent, sans discerner les désastres dont ils sont cause. Ces criminels sans le savoir sont les plus à plaindre des hommes, car ils risquent de se trouver devant l’irréparable, le jour où ils ouvriront les yeux à la vue nette des responsabilités qu’ils ont encourues.

CHAPITRE II
CRIMINELS INCONSCIENTS

Sûrement si les créatures vivantes pouvaient voir les conséquences de toutes leurs mauvaises actions… elles s’en détourneraient avec horreur.

Imitation de Boudha.

Ernest Renan s’exprimait à peu près en ces termes, en parlant de l’éducation religieuse : « Nos enfants ont été élevés sous l’influence de l’ombre du christianisme, mais qu’en sera-t-il de nos petits-enfants ? Ils n’auront plus que l’ombre d’une ombre : or, c’est bien mince ! » Nous en sommes maintenant à cette ombre d’une ombre, et c’est bien mince, en effet ! Cependant, dans certaines classes sociales, l’instruction religieuse se donne encore par conviction ou par convenance, et l’on enseigne le décalogue aux jeunes gens et aux enfants. Mais la plupart sont disposés à penser, comme d’ailleurs le faisaient leurs pères, qu’une partie des dix commandements ne les regarde point, ceux surtout qui défendent le vol et le meurtre. Les personnes qui les instruisent les forcent à s’y arrêter, leur démontrant qu’on peut voler son prochain sans lui dérober apparemment aucun objet matériel, en diminuant injustement sa réputation, en dénigrant ses capacités, en lui faisant perdre du temps lorsqu’il vit de son travail, en retardant les payements qui lui sont dus, en essayant d’obtenir des rabais exagérés sur le prix des objets qu’on lui achète. Les exemples peuvent se multiplier à l’infini, et tous représentent des vols, inconscients peut-être, mais non moins réels et pernicieux dans leurs effets.

Quand il s’agit du : « Tu ne tueras point », les instructeurs sont plus embarrassés et moins clairs. Toute pensée de haine, disent-ils, impliquant le désir de la disparition de l’ennemi ou du gêneur qui encombre notre route, peut être assimilée à l’homicide. Mais si l’on tue plus souvent par la pensée que par le poignard ou l’arme à feu, ces élans meurtriers sont toutefois assez rares, et s’ils révèlent des cœurs violents, rancuniers, intéressés, ils sont du moins nuls dans leurs effets, car ceux que l’on occit en espérance sont d’ordinaire les plus rebelles à quitter le monde d’où l’on voudrait les exclure.

Des façons de tuer bien autrement réelles et sûres peuvent être citées : un fils qui triche au jeu, une fille qui se déshonore, amènent ou précipitent la mort de leurs parents. Certaines cruelles trahisons d’amour ont parfois aussi le même résultat. L’associé infidèle qui ruine l’ami confiant est souvent la cause directe de la maladie qui emporte celui-ci. Énumérer les occasions tragiques où l’homme est responsable d’avoir abrégé les jours de son semblable serait trop long. Les cas extrêmes que je viens de citer sont rares cependant. La plupart des gens honnêtes ou appelés tels n’ont ni déshonneur, ni trahison, ni ruines à se reprocher. Ils vont de l’avant dans la vie, la conscience sereine, certains de n’avoir pas manqué au sixième commandement et, si on le prononce devant eux, ils relèvent vertueusement le front. Cet ordre, qu’ils n’ont jamais enfreint, ne les regarde pas ; il s’adresse à ceux que la police traque ou que les prisons abritent.

Cette parfaite tranquillité d’esprit est-elle justifiée ? Sommes-nous réellement certains que ces paroles ne nous regardent pas et que, s’adressant à un peuple entier, Moïse, sous l’inspiration divine, ait prononcé des paroles inapplicables à la plupart des hommes ? Il est probable, au contraire, que les ordres donnés l’étaient pour tous, s’adossaient à tous, correspondaient à des tentations et à des possibilités communes à tous.

Il y a dans la vie humaine, comme je l’ai dit déjà[2], un côté grave dont on a rarement conscience. Si l’on s’en rendait nettement compte, l’orientation de l’existence serait différente. J’entends parler de la portée qu’ont les actes, les paroles et, qui sait ? même les pensées personnelles. N’est-il pas effrayant que tout ce que nous disons ou faisons ait une répercussion immédiate qui influe sur notre propre destinée et sur celle d’autrui ? C’est dans le fait de cette répercussion qu’il faut chercher en quoi le sixième commandement regarde tous les hommes, et pourquoi ils sont dans l’erreur en voulant l’appliquer à une seule catégorie d’individus.

[2] Voir le chapitre : « [Faiseurs de peines] ».


Quelle que soit la forme des doctrines religieuses, philosophiques ou positivistes qui gouvernent les vies, certaines notions sont communes à tous les hommes. La nature, l’hérédité et l’influence des milieux sont la cause de ces analogies. En tout cas l’on peut affirmer que tous les êtres créés souffrent des mêmes peines. Quelquefois leurs joies sont diverses, mais la douleur les assimile les uns aux autres. Comme la mort, elle est le grand niveleur, et « la garde qui veille aux barrières du Louvre n’en défend pas nos rois ». La même qualité de larmes rougit les yeux des misérables et des puissants, et leurs cœurs se serrent de la même façon, sous l’étreinte de la souffrance. Nous pouvons donc tous mesurer ce qu’elle représente pour autrui, et nous rendre compte des ravages qu’elle produit dans l’organisme physique.

Si réellement l’on doit trouver dans l’au-delà un règne de justice où toutes les actions secrètes des hommes et tous les effets de ces actions seront pesés à une juste balance, il y aura de singulières surprises. Parmi les meurtriers que Dante a placés dans le septième cercle de l’enfer, au milieu d’une rivière de sang bouillant : Lungo la proda del bollo vermiglio ove i bolliti faceano alte strida, nous verrons peut-être surgir des figures que nous n’aurions jamais supposé devoir faire partie de la sinistre cohorte. Et si le grand poète demandait à entendre le récit de leurs fautes, ces damnés ne pourraient plaider ni la passion folle, ni la jalousie aveuglante, ni l’ambition effrénée, car c’est inconsciemment qu’ils ont été assassins.

Mais jusqu’à quel point l’homme de notre époque a-t-il le droit de se déclarer inconscient, de plaider l’ignorance et de décliner les responsabilités qui lui incombent ? Son premier devoir d’être civilisé n’est-il pas justement de savoir ce qu’il fait, d’être conscient de ses actes et de leurs conséquences ?

Il y a évidemment des peines involontaires dont nul n’est responsable et des peines salutaires[3] qui sont un devoir. Cependant qui de nous est certain de n’avoir jamais fait souffrir sciemment et inutilement les êtres dont l’existence se trouve mélangée à la nôtre, et d’avoir ainsi abrégé des vies ? En certains cas, ces peines furent passagères, et le repentir de ceux qui les provoquèrent en a effacé la trace et le souvenir. Mais il y a des individualités qui s’arrogent le droit, avec suite et persévérance, de causer les pires souffrances à ceux qui ne leur ont point fait de mal. Sans parler du déshonneur, de la ruine et des catastrophes innombrables que certaines créatures malfaisantes provoquent autour d’elles, il y a des formes infinies de chagrins usants que les hommes se donnent les uns aux autres, sans même avoir pour excuse la loi de la conservation, cette loi inférieure et cruelle, derrière laquelle s’abritent les égoïsmes effrénés. On peut ramener, il me semble, la plus grande partie de ces peines inutiles à la formation incomplète des caractères et à l’habitude de ne pas tenir compte des impressions que nos actes et nos paroles produisent sur les sentiments d’autrui.

[3] Voir le chapitre : « [Faiseurs de peines] ».


L’augmentation croissante des suicides est un fait indéniable et général. Les causes qui les provoquent, — sauf dans les cas passionnels, — ne sont plus tout à fait les mêmes qu’autrefois. Ainsi les suicides pour échapper au déshonneur ont diminué, et ceux pour échapper à la maladie et à la misère ont quintuplé au moins. Le phénomène s’explique aisément. Le mot honneur est composé des mêmes lettres, mais sa signification a varié, et ses limites se sont étonnamment élargies ; ce n’est plus l’île escarpée et sans bord où nul ne pouvait rentrer quand il l’avait quittée, c’est une plaine qui s’étend à l’infini et dont on ne discerne plus nettement les bornes. Par conséquent, la crainte d’en être expulsé a cessé à peu près d’inquiéter les consciences.

D’autre part, la résignation étant désormais considérée par les écoles modernes comme la vertu des faibles et des incapables, la plupart des gens ont honte de la pratiquer. Et lorsque les nuages s’amoncellent, ils s’enfuient de la pauvreté et de la souffrance, en se jetant dans la mort. Ceux qui ont désappris aux âmes la beauté et la grandeur de la patience auraient dû prévoir ce que cette doctrine provoquerait de désespérance chez les malheureux, désespérance que les meilleures lois sociales ne guériront pas, car les souffrances physiques et morales échapperont toujours à leur contrôle.

Peut-être ces contempteurs de la résignation ont-ils, au contraire, prévu le résultat de leurs leçons et estiment-ils que les êtres inutiles à la société font bien de se supprimer ? En ce cas ils ne mériteront pas une accusation de légèreté. Il faut même reconnaître qu’ils n’ont pas travaillé en vain et que leur influence sur les âmes a été réelle.

La responsabilité d’une autre catégorie de suicides, assez fréquente de nos jours, et qui a pour cause les chagrins domestiques, peut en partie leur être attribuée également. Les trahisons conjugales ne se cachent pas sous cette dénomination (ayant leur rubrique spéciale) ; il s’agit simplement des tortures que les membres d’une même famille s’imposent les uns aux autres et qui, parfois, produisent des exaspérations telles, que les victimes de ces misères préfèrent en finir avec la vie plutôt que de continuer à les supporter.

Le dédain ouvertement exprimé pour la patience et la résignation contribue, certes, à ces accidents, mais d’autres facteurs entrent également en jeu, et ce sont le manque de contrôle sur soi-même et l’irascibilité qu’on ose aujourd’hui étaler impudemment en les décorant du nom de nervosité : « Dans ma jeunesse, la neurasthénie s’appelait mauvais caractère », disait une femme au franc parler. Évidemment elle avait le tort de trop généraliser, mais un fond de vérité ornait ses paroles. Que de choses appelées honteuses autrefois et que, sous le nom de nerfs, on se pardonne aujourd’hui avec une aisance étonnante. Accuser quelqu’un d’impatience, d’irritabilité, d’injustice et même de mauvaise foi n’est plus une injure : « Ce sont les nerfs », répond-on, et ce mot magique explique et excuse tout. Chacun se sent devenir irresponsable, car ces nerfs-là, chacun les a, chacun serait tenté par moment de leur lâcher la bride.

Une certaine réaction contre l’importance excessive donnée aux désordres nerveux commence à se manifester dans le monde médical, et d’autres moyens de cure que la complaisance, dont les spécialistes ont usé jusqu’ici, sont préconisés. On essaye, par l’éducation de la raison, de démontrer aux malades que l’état de leurs nerfs dépend en grande partie de l’état de leur esprit, et que c’est celui-ci qu’il faut guérir. Mais après avoir persuadé aux gens qu’ils ont un système nerveux détraqué, il est excessivement difficile de les convaincre que la guérison dépend d’eux-mêmes. Leur amour-propre se met de la partie, car ils sont devenus intéressants à leurs propres yeux, regrettent leur situation de sujets pathologiques et n’éprouvent aucun désir de redevenir responsables de leurs propres actes.

Le phénomène est singulier, mais très réel. Évidemment on se sent humilié des maladies enlaidissantes, répugnantes et qui mettent des entraves aux jouissances ; mais si la vanité et le plaisir n’en souffrent pas, certaines gens trouvent une sorte de satisfaction orgueilleuse à parler de leurs maux. Le personnage de Dickens, qui était si démesurément fier de la frêle santé de sa femme, n’est, comme toutes les caricatures, qu’une exagération de la vérité.

Le nervosisme n’a pas créé les défauts par lesquels les hommes de tout temps se sont fait souffrir les uns les autres, mais il les a aggravés, leur a fourni le prétexte de s’étaler avec impudeur ; en même temps, il diminuait les qualités d’endurance. De là un malaise général ; les nerfs des uns ne veulent plus supporter les nerfs des autres ; X se laisse aller à son irascibilité, et Z se révolte contre les façons désagréables qu’il avait jusqu’ici supportées avec patience.

Un examen de conscience s’imposerait à tous, car tous, plus ou moins — sauf quelques lumineuses exceptions — font souffrir et souffrent. Or, ces souffrances sont inutiles et pourraient être, en partie du moins, éliminées, si la préoccupation de ne pas être des faiseurs de peines pénétrait les esprits, et si chacun apprenait à mesurer ses responsabilités. Le mauvais caractère d’un membre d’une famille n’amène pas nécessairement le suicide des autres, mais il décolore leur existence et peut accélérer le développement des maladies dont ils portent le germe. Dans beaucoup de cas, il précipite les morts.

Les organisations sensibles, fières et délicates, les cœurs profonds sous une apparence brusque, les êtres de bonne foi et de justice sont ceux qui souffrent davantage des contrariétés de la vie domestique. Ils ont le besoin intense d’un centre d’harmonie et de paix où se reposer des luttes extérieures, et ne savent se résigner à ne pas le trouver sous leur toit. Le regret les ronge et les rend moroses, ternes, découragés. Ils contribuent ainsi à alourdir l’atmosphère morale de la famille. D’abord victimes, ils finissent par devenir bourreaux, tellement l’humeur chagrine est une maladie contagieuse. Le prince de Bismarck a dit, je ne sais où, que les gens de bonne humeur avaient toujours raison. En tout cas, les grognons ont toujours tort. Comme il suffit d’une brebis malade pour empoisonner un troupeau, il suffit d’un caractère chagrin pour gâter tous les autres, c’est la traînée de poudre. La minute d’avant, on riait ; le fâcheux entre, et au bout d’un instant chacun boude !

Ces effets désastreux se manifestent surtout dans les familles, parce que la gêne en est bannie et que, s’aimant davantage, on est plus sensible aux procédés désagréables. Et puis c’est l’histoire de la goutte d’eau qui, tombant chaque jour, finit par creuser le sol. Telle attitude, prise fortuitement dans le monde par un indifférent, froisse sans affliger, mais de la part d’une mère, d’une femme, d’un frère, d’un mari, elle blesse aux points sensibles du cœur. Est-ce à dire que la vie de famille nous expose à des expériences douloureuses auxquelles nous échappons ailleurs ? Il est impossible de le nier, et cependant la famille est encore ce que l’on a inventé de mieux en ce monde, et ceux qui voudraient la détruire n’y parviendront pas.

On pourra la dissoudre, elle se reformera fatalement. La supprimer serait priver l’homme de tout appui et de toute consolation. Mais la rendre douloureuse, comme le fait notre manque d’altruisme, c’est la forcer à dévier de sa mission véritable, qui est d’être un abri, une école et un but. Comment concevoir une humanité sans famille ? Les hommes ne seraient plus que des voyageurs solitaires, passant d’un hôtel à l’autre, n’appartenant à personne, sans devoir, sans responsabilités, ne connaissant que la joie de contacts passagers, d’où naîtra peut-être une autre créature solitaire, dont l’État s’emparera et qu’il lancera ensuite dans l’existence, sans le souvenir d’un passé, sans l’espérance d’un avenir.


Les êtres brutaux et violents, méchants même, ne sont pas toujours ceux qui enveniment davantage la vie de famille. Les caractères injustes et de mauvaise foi — l’un ne va généralement pas sans l’autre — causent des misères plus profondes, et le mal qu’ils font est autrement subtil et dangereux. L’affirmation paraîtra paradoxale et ne l’est pas. D’abord les premiers sont rarement aimés ou cessent promptement de l’être, et leurs actes ne produisent souvent que des effets extérieurs ; ils donnent des coups de poing qu’on peut rendre ou dont on peut guérir. Les seconds versent un poison lent qui tue.

Certaines natures ne souffrent que faiblement de l’injustice ou de la mauvaise foi de leur entourage ; tout glisse sur elles, pourvu que leurs intérêts ou leurs plaisirs ne soient pas compromis. Pour les êtres droits et sensibles, au contraire, tout contact avec ces deux forces dissolvantes représente une torture qui les exaspère et les humilie.

On m’a accusé de juger sévèrement les femmes, et certains passages d’Ames dormantes m’ont valu des reproches de la part de celles qui, reconnaissant leurs propres mérites, trouvaient mes réflexions déplacées. D’autres, au contraire, âmes admirables et droites, se sont montrées d’une humilité touchante, me reprochant de n’en avoir pas dit assez sur les lacunes de l’esprit féminin. Je crains, cette fois-ci encore, d’éveiller des susceptibilités en osant prétendre qu’au point de vue de l’injustice, les femmes rendent des points à l’autre sexe.

C’est surtout dans la famille que ce manque d’équité se manifeste. L’homme ayant au dehors de nombreux champs d’action et d’évolution, se complaît parfois, chez lui, au rôle de bon juge. La mère, l’épouse, la sœur y prétendent rarement. Dites à un homme qu’il est injuste, il s’offense. Retournez l’accusation contre la femme, elle ne se révolte pas, elle sourit parfois même avec complaisance. Les scrupules ne l’arrêtent guère dans ses aveugles préférences ni dans ses appréciations fausses. Elle estime que de ne pas avoir à se soucier de ce qui est juste, représente un des privilèges de son sexe…

Les femmes sincèrement chrétiennes et les femmes intellectuellement supérieures ne tombent pas dans cette basse erreur. Elles se croient dignes d’aspirer à la justice, et l’accusation d’y manquer les blesse autant que l’homme. Mais tout ce qui est haut est rare. Pour qu’il y ait un changement dans les conditions psychologiques de l’humanité, il faudrait que certaines habitudes morales s’établissent sur le terrain commun. Il ne sera possible d’y arriver que par l’éducation et l’influence de l’opinion publique, lorsque celle-ci se reformera sur des bases nouvelles.

Quand l’injustice nous touche directement et lèse nos intérêts, nous nous révoltons, nous nous indignons, mais notre plus fine substance n’est pas seule touchée. D’autres éléments s’y mélangent, et les sentiments qui nous agitent sont tellement imprégnés de colère et de rancune personnelle, que le sens de l’équité blessée se fait moins sentir. C’est lorsque les actes, les paroles et les pensées injustes ne sont pas dirigés contre nous, mais contre autrui, que nous connaissons, dans toute son intensité, cette souffrance spéciale, intolérable aux âmes droites.

L’injustice vis-à-vis des enfants est la plus inique ; ils ne peuvent se défendre et ne se rendent même pas compte de ce qui les fait souffrir ; on voit passer dans leurs yeux une surprise, une détresse qui angoissent le cœur. Dans la jeunesse, l’effet des injustices subies est moins émouvant, mais plus dangereux ; il aigrit, endurcit et souvent déprave les âmes. Il éloigne de la famille, prématurément, ceux qui auraient encore besoin d’être guidés par elle ; il dépose dans les jeunes esprits des germes de défiance et de rancune qui ne s’éliminent jamais.

Un fils, une fille, qui voient l’un de leurs parents victime de l’injustice de l’autre, en sont plus frappés que s’il s’agissait de torts plus graves qui se dissimulent mieux et heurtent moins au fond.

Si encore on parvenait à démontrer leurs torts aux êtres injustes, une sorte de soulagement s’ensuivrait. Mais on n’y parvient jamais, souvent parce qu’ils sont inconscients, et presque toujours parce qu’ils sont de mauvaise foi vis-à-vis d’eux-mêmes et des autres. Il est rare que la mauvaise foi ne soit pas alliée à l’injustice ; elles marchent presque toujours de conserve, l’une appuyée sur l’autre. De la famille où elles s’exercent journellement, ces deux sœurs perverses s’étendent à tous les rapports sociaux, qu’elles gâtent et attristent.

La mauvaise foi est subtile, s’insinue partout, même dans l’amour et aussi souvent dans l’amitié. Les relations mondaines en sont saturées, et elle atteint des proportions gigantesques dans la vie publique. Le jeu des partis dans le système parlementaire est basé en grande partie sur la mauvaise foi. Cette nécessité de désapprouver toute noble initiative du parti contraire, et d’approuver aveuglément les sottises de son propre parti donne aux âmes l’habitude de se mentir à elles-mêmes. Les esprits droits tendent à réagir contre ce servage politique, mais au point de vue du système représentatif, ces velléités d’émancipation morale sont réprouvées. Sur certaines questions l’on voit aujourd’hui les groupes se désagréger, les caractères indépendants se refuser à voter contre une motion qui leur paraît bonne, simplement parce qu’elle est présentée par des adversaires. Ces symptômes semblent indiquer un avenir meilleur, où les hommes, au lieu de se ranger sous un drapeau, représentant des intérêts, se disciplineront sous le joug de principes librement acceptés, dont le but unique sera le bien général.

Que nous sommes loin encore de cette sincérité d’âme ! Dans quels rapports humains la mauvaise foi ne règne-t-elle pas en maîtresse ? Les gens, en ce monde, paraissent surtout préoccupés de se tromper l’un l’autre. De l’homme d’État, qui éblouit le pays de promesses qu’il sait ne pouvoir tenir, jusqu’au négociant, qui vend des produits falsifiés, et à l’ouvrier, qui fait par calcul un ouvrage sans durée, pour s’assurer une clientèle, la mauvaise foi s’étale à tous les degrés de l’échelle sociale. On le sait : quelques-uns s’indignent, d’autres sourient ; mais tant qu’elle ne lèse que des intérêts matériels, qu’elle ne se manifeste que dans la vie publique et les rapports extérieurs, on la supporte et on n’en meurt pas.

Mais si elle pénètre dans l’intimité de notre existence sentimentale, elle devient, elle aussi, tout comme l’injustice, une cause de mort, car elle soulève des révoltes dans la partie la plus délicate de notre être. Découvrir de la mauvaise foi chez ceux que l’on aime, — même en dehors de l’amour, — est autrement douloureux qu’une injure ou un acte brutal. Il est triste de ne pouvoir tabler sur le dévouement d’un frère, d’une sœur, d’un ami, mais ne pouvoir compter sur leur bonne foi est plus triste encore. Le cœur se gonfle d’indignation jusqu’à éclater et n’a pas la ressource de se soulager par des reproches comme pour un tort tangible, le caractère de la mauvaise foi étant justement de nuire et d’exaspérer, sans en assumer la responsabilité.

Des personnes, qui seraient fort étonnées si on doutait de leur honorabilité, se permettent de dire les choses les plus blessantes et les plus injustes à leur entourage, de ces choses qui font saigner l’âme. Puis, si leur victime essaye de réagir, elles jouent la surprise, déclarent qu’elles ne comprennent pas pourquoi on se fâche, que pas une parole, dont elles aient à se repentir, n’est sortie de leur bouche. Et cependant leurs lèvres sont chaudes encore des mots incisifs et cruels qu’elles ont prononcés ! Est-ce lacune mentale ou mauvaise foi ?

D’autres individualités ont pour système, dans une discussion, de ne jamais tenir compte des arguments de leur interlocuteur, et reviennent toujours à leur point de départ pour défendre leur égoïsme, imposer des sacrifices à autrui ou reprocher des torts qu’on ne leur a pas faits. Aucune démonstration, aucune explication ne les persuade, les bonnes raisons n’arrivent pas à leur cerveau. Du moins elles n’en tiennent aucun compte et, après des heures de discussion, remettent sur le tapis leurs premiers arguments, dont la fausseté cependant leur a été victorieusement démontrée. Ces mêmes personnes ont pour système de ne jamais reconnaître ce qu’on a fait pour elles et ne se souviennent que de ce que l’on a oublié de faire. Si l’on s’abaisse à rappeler des actes positifs de dévouement accomplis à leur égard, elles regimbent, vous accusent de leur reprocher les bienfaits reçus et déclarent qu’elles n’en avaient nul besoin !

Tout esprit manquant de droiture est, par cela même, ingrat. Or l’ingratitude, jointe à la mauvaise foi et à l’injustice, font tant de mal aux êtres sensibles, que la plupart des maladies de foie et de cœur qui, tout à coup, emportent nombre de gens, ont été lentement préparées par la tristesse, l’amertume, la révolte qu’éprouvent les âmes loyales et tendres à ces contacts douloureux.

Les femmes en général, — exception faite naturellement des femmes de cœur et d’intelligence supérieure, — ont l’habitude de dire du mal des maris, en tant que catégorie. Ils le méritent sur beaucoup de points sans doute. Mais il en est cependant de dévoués, de bons, s’exténuant de travail pour donner du bien-être à leur famille, qui sont tués lentement par l’ingratitude, l’injustice et la mauvaise foi de leur femme. Celle-ci est peut-être une très vertueuse personne, qui n’a jamais manqué à ses devoirs d’épouse, mais elle se plaint toujours ; elle ne reconnaît jamais ce que l’on a fait pour elle ; elle a des caprices constants et une irritabilité chronique. Le pauvre homme rentre dans son intérieur où jamais une bonne parole ne l’attend, où jamais ses oreilles n’entendent un raisonnement juste. S’il est faible et sans principe, il cherchera des compensations ailleurs, mais s’il est honnête et affectionné, il se contentera d’être malheureux, de se ronger intérieurement, et de ces rongements naissent les maladies qui emportent.

Dans les vies mondaines et les maisons riches, où les obligations d’une grande fortune finissent toujours par extérioriser forcément les existences, ces misères morales se sentent moins, parce que l’on dépend moins les uns des autres. Mais dans les milieux modestes et laborieux, l’homme aurait besoin de trouver dans sa famille, qu’il soit mari, père, fils, ou frère, un abri pour se reposer des luttes de la journée et se préparer à celles du lendemain, un abri où il soit sûr de ne pas rencontrer l’injustice, la mauvaise foi, l’ingratitude, ces ennemis qui le guettent à chaque instant dans la vie publique.

Il y a aussi, bien entendu, des maris, des pères, des fils brutaux, injustes, de mauvaise foi et ingrats, — surtout ingrats, — mais, en général, les torts des hommes prennent d’autres formes, ils tuent d’une autre façon, et leurs torts sont plus apparents, plus grossiers, plus tangibles… Impossible pour ceux-ci de plaider l’inconscience. Ainsi on voit des hommes ruiner leur famille par leurs vices, leur imprudence ou leur faiblesse, mais, du moins, ils ont la responsabilité de ces catastrophes, puisque l’administration de la fortune est entre leurs mains. Pourtant que de fois c’est la femme qui pousse au luxe, se refuse à l’économie, ne veut pas sacrifier ses robes et ses colifichets et rend impossible les réformes que le chef de famille voudrait imposer.

Des statistiques de la criminalité, il résulte que les hommes recourent aux moyens violents pour se débarrasser des femmes, dans une proportion très supérieure à celle de l’autre sexe ; mais dans la catégorie des empoisonnements, celui-ci reprend le dessus. Il en est de même pour les torts qui, sans avoir recours au crime, amènent la mort des membres d’une famille : ceux des femmes sont plus subtils, ils ne frappent ni le regard, ni le toucher, ni l’opinion, et si la loi se mêlait de les rechercher, ils échapperaient à son contrôle.

Les hommes prennent leur revanche sur d’autres questions, car ils sont faiseurs de peines tout autant et même davantage que les femmes. Ainsi dans les malheurs qu’amène l’amour, leur responsabilité est plus considérable, et il en est de même sur beaucoup d’autres points. Mais leurs torts, leurs fautes, leurs crimes représentent, la plupart du temps, des réalités positives, tangibles, visibles, dont ils doivent rendre compte. Leur injustice, leur mauvaise foi revêtent des formes agressives et brutales et se montrent plus souvent encore dans la vie publique que dans la vie privée, tandis que la femme, n’ayant pas cette ressource, exerce son action seulement dans la famille et dans l’intimité.

Si la façon perfide de faire souffrir, où excellent certaines créatures humaines, excite l’indignation à cause des découragements douloureux qu’elle provoque et des malheurs qui en résultent, une tristesse profonde se joint à l’indignation, car ces créatures ont souvent le cœur affectueux ; elles aiment ceux qu’elles torturent, elles voudraient être bonnes, remplir leur devoir, elles croient le remplir et sont parfois — pas toujours — absolument ignorantes du mal qu’elles causent.

Lorsque, dans cette existence ou dans des existences successives, elles auront développé leur conscience et que l’éducation de leur raisonnement sera faite, leur réveil sera terrible, car le mot trop tard est le plus douloureux que les lèvres humaines puissent prononcer. Trop tard pour être heureuses elles-mêmes, trop tard pour rendre heureux ceux qu’elles aimaient, trop tard pour réparer les ravages qu’elles ont produits, trop tard pour redonner la vie…

CHAPITRE III
ÉGALITÉ

L’œil ne peut pas dire à la main : je n’ai pas besoin de toi, ni la tête dire aux pieds : je n’ai pas besoin de vous.

Saint Paul.

Parmi les faiseurs de peines, il faut placer au premier rang les utopistes généreux et fous qui ont jeté dans le monde le mot d’égalité. Ce mot, qui répond au besoin de justice qui tourmente les consciences modernes, a séduit les âmes ; pourtant jamais mot n’a contribué davantage à détruire la paix des cœurs en éveillant en eux d’irréalisables aspirations. Une partie du malaise qui trouble la société actuelle en procède directement, car donner pour but aux hommes l’égalité, c’est les placer en face d’une chimère éternellement fuyante.

Sur quoi se basent, en effet, les espérances égalitaires qui aujourd’hui soulèvent les foules ? Où que nous regardions, l’inégalité règne partout : dans les œuvres de la nature, les formations humaines, les infinies variétés psychologiques des individus. Depuis le commencement des siècles jusqu’à maintenant, sous aucune forme, l’égalité n’apparaît dans le monde ; preuve que d’immuables lois s’y opposent. Les religions s’en sont si nettement rendu compte qu’elles ne l’ont jamais proclamée, même au point de vue spécial de la situation de la créature vis-à-vis du créateur.

Le christianisme lui-même, tout en proclamant que tous les hommes sont enfants de Dieu, contredit absolument, par la doctrine des appelés et des élus, le principe égalitaire. Pour nous en tenir à la religion de l’Occident, il résulte de l’ancien et du nouveau Testament que l’Éternel n’a pas vis-à-vis de chacun des intentions identiques, qu’il emploie des mesures diverses, qu’il crée des vases d’élection et des vases de perdition. N’est-il pas le potier qui se sert d’éléments différents pour des fonctions différentes et avec lequel nul n’a le droit de contester ? Les paroles de l’apôtre Paul sont à ce sujet nettes et explicites : Dieu appelle qui Il veut, rejette qui Il veut, et pourtant, tous sont ses enfants, tous sont égaux devant son amour et sa justice.

C’est là le mystère que le sentiment de la solidarité bien comprise tend à éclaircir ; la tête a besoin des bras et les bras, de la tête. Et ce besoin mutuel crée une sorte d’égalité entre les membres d’un même corps ; mais l’inégalité des conditions et des dons durera aussi longtemps que le monde, et même peut-être au-delà du monde.


Les fondateurs d’État et les différentes civilisations, s’inspirant des inégalités de la nature, établirent des régimes, basés sur tant de tyrannie, d’abus et de criantes injustices, qu’enfin le cœur de l’homme se révolta. La déclaration, relativement récente, de l’égalité de tous devant la loi, procède de cet éclat d’indignation, si fort chez quelques-uns, qu’il a créé d’irrésistibles courants et imposé dans la législation quelques principes à base d’équité.

On n’est encore qu’au commencement de la route à parcourir. De grandes réformes restent à accomplir, et le devoir de tous est de travailler, même au prix de graves sacrifices personnels, à accélérer les conquêtes de la justice. Celles-ci promettent à l’humanité un avenir meilleur, où les revendications seront moins âpres, étant moins justifiées, où les poussées de l’envie s’atténueront, où, lorsque surgiront des conflits, chacun sentira qu’il existe des « juges à Berlin », et une opinion publique intelligente et droite dont les arrêts auront moralement force de loi. Ce jour est éloigné encore, bien que l’aurore en semble proche à quelques-uns ; mais que ce résultat soit atteint à longue ou à brève échéance, il représente la seule victoire contre l’inégalité à laquelle l’homme puisse prétendre.

Le mirage de l’égalité des conditions, qu’on fait miroiter devant les foules, est aussi décevant que les plus fausses chimères dont on ait jamais amusé l’humanité. Autant promettre à l’homme de l’empêcher de mourir ! Un médecin qui leurrerait ses clients de pareille espérance, passerait pour un charlatan, un ignorant ou un fou ! Les prophètes, annonciateurs d’une société future dont tous les membres posséderont les mêmes avantages, préparent, à ceux qui leur prêtent foi, de terribles déconvenues. En tous cas, ils développent dans les âmes un inguérissable mécontentement, une croissante irritation, qui, au lieu d’augmenter le sentiment de la fraternité, en étouffe les germes.

On répondra que mes arguments enfoncent des portes ouvertes, que les plus ignorants se rendent compte des inégalités de la nature, et savent que pas une feuille d’un même arbre n’est semblable à l’autre. Nous ne songeons pas, s’écrient les nouveaux apôtres, à modifier les lois de la création, dont la cause première est encore inconnue, mais à transformer la société que les hommes ont constituée, à abattre les barrières qu’ils ont dressées, à donner à chacun la part qui lui revient dans les fêtes de la vie, à établir, en somme, un état idéal, où tous occuperont une place au festin. Certes, chacun n’aura pas le même visage, la même taille, la même vigueur physique, les mêmes dons intellectuels, mais la future organisation sociale pourvoira à donner à tous la même situation et le même tremplin.

Comme si cette situation et ce tremplin ne dépendaient pas justement du visage, de la taille, de la vigueur physique et des dons intellectuels dont le distributeur, de quelque nom qu’on l’appelle, n’en fit jamais qu’à sa guise ! Mais aucun raisonnement ne prévaut. Le mot d’égalité semble avoir égaré les meilleurs esprits ; ils se sont laissés enivrer par cette fausse divinité. Joseph Mazzini, malgré la hauteur de son intelligence, tenait absolument à inscrire la décevante parole sur le drapeau de la Jeune Italie ; il y tenait plus qu’à toute autre, non seulement pour galvaniser les foules, mais parce que, de bonne foi, il n’en voyait pas le vide et l’absurdité. L’univers, dans toutes ses manifestations, dit : « Inégalité », et l’homme, le faible roseau pensant de Pascal, ose répondre : « Égalité ! »

Il y a dans cette irréalisable aspiration une part de puérilité et une plus grande part de tristesse. Quand on entend des personnes, dont l’ignorance garantit la sincérité, exprimer certaines certitudes, une compassion saisit l’âme. On voudrait prémunir ces cœurs gonflés d’espoir contre les inévitables déceptions et faire luire à leurs yeux de réalisables perspectives, car toute espérance continuellement déçue est pour l’âme un poison corrosif.

Même en admettant la possibilité de constituer par décret législatif un état de choses où les enfants, à leur naissance, seraient tous propriétaires d’un morceau de terrain identique, et auraient tous droit à la même éducation et instruction, l’égalité ne serait pas établie pour cela, non seulement parce que la Providence restera toujours maîtresse de son choix et qu’aucune puissance humaine ne pourra la contraindre à une distribution égalitaire de ses bienfaits, mais parce qu’aucune loi au monde, même soutenue par la violence, ne pourra empêcher qu’il n’y ait des hommes nés pour commander et d’autres pour obéir, dans toutes les classes sociales.

La même hygiène, les mêmes exercices, la même nourriture, pourront peut-être diminuer la dissemblance des formes extérieures (et encore sera-ce possible ?). Mais l’intelligence, le caractère, les sentiments, rien ne les ramènera jamais à un niveau égal. Il ne s’agit pas seulement des différences d’éducation et d’hérédité ; deux frères élevés de façon identique donneront les résultats les plus opposés : l’un comprendra tout dans la vie, l’autre ne comprendra rien ! Leur situation dans la société sera donc fatalement différente, leur travail aura une rétribution différente, l’un aura du prestige sur les volontés et les esprits, l’autre ne pourra que subir le courant général. Voilà donc l’égalité détruite dans les circonstances où elle paraissait le plus facile à établir.

Que sera-ce dans les cas où les débuts de l’existence, l’influence des milieux et l’empreinte atavique sont diamétralement opposés ? D’ailleurs, outre la naissance, la fortune, les dons extérieurs, l’intelligence, le caractère, tant de forces secrètes différencient les hommes les uns des autres, que, même si on parvenait à niveler tout le reste entre eux, ils resteraient toujours dissemblables. Il y a dans chaque être des puissances spéciales dont on n’a pas pénétré l’essence et dont il est tout aussi impossible de déterminer que de régler les effets. Pourquoi tel capitaine, tel chef d’usine, tel maître d’école ont-ils du prestige sur leurs soldats, leurs ouvriers, leurs élèves ? Pourquoi tel autre, doué peut-être de qualités supérieures, ne parvient-il jamais à se faire écouter ni obéir ? La psychologie moderne n’est pas encore arrivée à découvrir par quelles mystérieuses forces certaines organisations dominent les autres, donnent une impulsion aux autres, attirent les âmes comme la flamme les phalènes. Contre ce magnétisme qui donne le pouvoir, provoque l’amour, influence l’opinion, aucun féroce niveleur ne pourra prévaloir jamais. Ce sont là vraiment des portes closes, au seuil infranchissable.


Dans les classes pauvres et dans la longue parabole des déclassés, si nombreux aujourd’hui, il est naturel que le mot égalité ait fait fortune ; il semble le remède à tant de justes besoins et d’injustes souffrances. Mais après avoir jeté son poison dans le cœur des ignorants et des malheureux, pour lesquels il est synonyme de revanche, il a pénétré l’âme générale du monde, et les privilégiés de la fortune et du bonheur y ont puisé le droit de se rebeller contre toute supériorité. Ceux dont l’existence est facile et bonne, y trouvent le prétexte d’un mécontentement continuel et d’une mauvaise humeur chagrine. Le cri qu’on entend n’est plus seulement celui des êtres persécutés et souffrants ; c’est la plainte des vanités exacerbées, qui toutes veulent grimper aux premières places et supportent malaisément de ne pas y être poussées de force par l’opinion publique.

Les quatre syllabes qui, lorsqu’elles partent de la bouche des meneurs d’hommes, poussent le peuple aux émeutes, aux grèves, aux révolutions, ont produit dans la vie intime des classes[4] bourgeoises des bouleversements également dangereux.

[4] Voir Ames dormantes.

La diminution du respect des enfants vis-à-vis des parents en procède de façon directe. On l’attribue au développement de l’individualisme, résultat de l’éducation moderne ; mais ne provient-il pas plutôt de ce que l’esprit a perdu le sens des mesures et a désappris à les évaluer ? Seuls les êtres d’élite savent s’incliner encore devant les supériorités. Les médiocres s’y refusent, depuis le collégien qui s’imagine être sur le même pied intellectuel que son père ou son professeur, jusqu’au néopoliticien qui traite d’imbéciles les principaux hommes d’État de son pays, et au sous-lieutenant qui appelle son général : vieille ganache !

Cette prétendue indépendance n’empêche point ceux qui croiraient se diminuer en subissant le prestige d’hommes supérieurs, de rechercher avidement les puissants du monde, pour solliciter les avantages dont ils disposent. Aucune admiration, aucun respect sincères ne se mêlent à leurs efforts pour obtenir qu’un rayon du soleil tombe jusqu’à eux. Ils se sentent égaux à tous, — mais ce sentiment, au lieu de développer dans leurs âmes une dignité fière, les pousse à l’abaissement moral de feindre, en vue de leurs intérêts, une humilité dont ils enragent de devoir porter le masque. Pourquoi lui et pas moi ? se demandent-ils. Ces mots sont écrits aujourd’hui dans la plupart des cœurs. Les plus naïfs les formulent à haute voix, et il y a quelque chose d’inexprimablement triste dans cette exclamation puérile de gens incapables, qui se croient en mesure de gouverner le monde, de produire un chef-d’œuvre, de découvrir une des forces ignorées de la nature.

Si les jugements que les hommes portent les uns sur les autres étaient connus, la plupart des liens se rompraient, sauf dans les cas rares des âmes qui sentent le respect de leurs affections. Ces appréciations malveillantes sont-elles toujours l’effet de l’envie, de la méchanceté, de la calomnie ? Oui, certes, parfois, mais en général, elles proviennent des cœurs que le venin de l’égalité a infestés.

Ne pouvoir arriver, sur certains points, à la compétence des autres, leur est insupportable ; ils veulent passer le niveau sur les têtes. Or, il n’y a qu’un moyen : abaisser les fronts qui se dressent trop haut, et la meilleure manière d’y parvenir est le dénigrement. Une actrice célèbre disait d’une autre : « C’est une comédienne parfaite, rien ne lui manque, que l’art. » Ces mots blessaient savamment le point sensible, c’est-à-dire celui qui fait la raison d’être d’une existence. Eh bien, c’est ce point-là que les égalitaires visent toujours.

Ils ne diront pas d’un savant : il manque de littérature et de philosophie, mais : sa science est incomplète, superficielle… S’il s’agit d’un homme politique, d’un psychologue, d’un historien, ils l’attaqueront sur sa culture générale. La femme ne s’acharnera pas sur les pires défauts d’une autre femme, mais elle essayera de démolir ses qualités ou ses avantages, ceux surtout qui font son prestige et auxquels elle a le plus sacrifié. C’est le besoin d’égalité qui excite à ce genre de démolissement, dont parfois la méchanceté positive est absente.

Le mécontentement qui attriste tant de vies a également sa source dans la notion erronée qu’il faut posséder ce que les autres possèdent. Les malades, — car c’est là une maladie de l’esprit, — ne se disent pas la chose si nettement à eux-mêmes, mais ils la sentent toujours ; il suffit de les observer d’un peu près pour s’en convaincre. Le nombre des gens qui ne sont pas satisfaits de leur sort est immense, et je ne parle que des classes dirigeantes. Tous possèdent des appétits supérieurs à leur condition, et quand la condition s’améliore, l’appétit croît et le mécontentement reste le même.

Les gens excessivement riches, ou ceux qui occupent une haute situation personnelle ou sociale, sont en général indemnes de la maladie égalitaire ; les indépendants, les solitaires, les philosophes et les sages ne la connaissent pas, et ils en sourient quand ils la constatent chez autrui. Les natures droites, bonnes et simples l’ignorent complètement, mais tous les médiocres d’âme en sont atteints ; leur bas niveau offre un terrain admirable à la culture du bacille. Et cette rage d’égalité en fait immédiatement des faiseurs de peines. Dans leur famille, dans leur entourage direct, la mauvaise humeur, résultant de ce besoin non satisfait, les rend insupportables, irascibles, injustes…

La doctrine de l’égalité a nui énormément à l’auto-critique ; le sentiment de la mesure se perd, les gens s’arrogent le droit de trancher les questions qu’ils ignorent. Avec le sentiment de la mesure et la perception juste de l’échelle des valeurs, le tact, cette chose subtile qui adoucit les angles et rend aisés les rapports sociaux, diminue nécessairement. Les épithètes les moins flatteuses sortent des lèvres les plus incompétentes, non seulement en littérature (la littérature prétendant être l’image de la vie, chacun peut se croire en mesure de la juger), mais en peinture, en musique, en science même…

Cette dernière, surtout sous sa forme médicale, intéresse vivement les femmes, ce qui est juste, du reste, car, ayant charge d’enfants, elles doivent connaître les règles de l’hygiène et savoir, en cas d’absence du médecin, appliquer certains remèdes urgents ; mais il est un peu ridicule de les entendre légiférer sur les méthodes de cure, et lancer sans ménagement, à l’adresse de praticiens parfois célèbres, l’épithète d’imbécile ou de charlatan. Quelle est la source cachée de cette singulière audace ? Le besoin d’égalité. Parce qu’elles ont appris le nom de quelques-uns des remèdes à la mode et des nouvelles applications de la thérapeutique, elles s’imaginent en savoir à peu près autant que ceux dont la vie a été consacrée à ces études.

Il en est de même dans toutes les branches du savoir humain : les hommes, tout comme les femmes, se plaisent à trancher sur les choses qu’ils ne connaissent pas. La plupart du temps, ils ne savent pas eux-mêmes quel mobile les pousse à mettre ainsi à découvert leur ignorance. Ils obéissent non pas aux pièges de leurs instincts, comme lorsqu’ils sont guidés par le génie de l’espèce, mais à ceux de la fausse doctrine égalitaire, qui a été répandue dans leurs âmes. Se taire ou interroger n’équivaudrait-il pas à confesser qu’ils reconnaissent à celui qui parle une compétence qu’ils ne possèdent pas eux-mêmes ? Les gens d’esprit ne tombent pas dans cette erreur, mais si les gens intelligents sont innombrables, combien sont rares les gens d’esprit, capables d’auto-critique !

Il est impossible de connaître et d’approfondir chaque sujet, mais il est indispensable d’avoir des « clartés de tout », pour s’intéresser aux arguments en discussion et même pour y toucher. Mais entre toucher et trancher, entre glisser une appréciation ou dogmatiser péremptoirement, il y a la distance qui sépare une brise légère d’un gros vent de pluie.

En présence d’hommes dont l’autorité est reconnue en certaines branches, on voit des gens fort médiocres se carrer dans leur fauteuil, avec l’air de dire : « Vous passez pour un grand savant, un grand artiste, un grand ministre, mais sachez bien que, malgré cela, je me considère comme votre égal ! » Les mots ne sortent pas des lèvres, mais l’attitude et le regard parlent clairement. Des sots outrecuidants ! dira-t-on. Oui, des sots outrecuidants, mais la doctrine égalitaire tend à les multiplier de façon effrayante.

Ce genre de sentiments alourdit et aigrit la vie sociale. Il pénètre dans les familles et les désagrège. Tous les membres ne sont pas doués des mêmes facultés et des mêmes dons ; celui qui s’élève au-dessus des autres par sa beauté ou son esprit, ne flatte plus que rarement l’amour-propre de ses proches ; au contraire, cet amour-propre s’insurge contre sa supériorité, réelle ou apparente. Volontiers on conspire à son détriment, et, dans l’existence familiale, il est le plus malheureux de tous, car il a contre lui toutes les vanités en révolte. Ses actes, ses paroles, ses façons d’être sont l’objet de critiques sourdes et continuelles. Sans la doctrine égalitaire, la famille aurait été heureuse et fière de constater le charme ou la célébrité d’un de ses membres, ce qui aurait assuré des satisfactions à tous. Loin de là, il y a rébellion dans les âmes : la vie de celui qui a émergé est empoisonnée par les hostilités qui l’entourent, le cœur des autres se consume dans des rancunes mesquines. Ces peines en engendrent d’autres, à l’infini, et elles forment, réunies les unes aux autres, un fardeau qui courbe les épaules de l’humanité sous un poids déprimant.


Un autre fâcheux effet de la doctrine égalitaire est de détruire toute originalité. Dans le désir d’être semblable aux autres, l’homme abolit en lui tout ce qui le différencie de son prochain. Il a toujours suivi les mêmes modes, les mêmes habitudes de vivre, il s’est toujours cru obligé aux mêmes plaisirs, mais la tendance, qui déjà existait du temps de Rabelais, — et Rabelais avait des ancêtres, — tend à s’accentuer davantage. Les originaux diminuent de plus en plus ; personne ne ressort en saillie. On n’a qu’une pensée : copier les usages des autres, et, naturellement, de plus haut que soi. Les parents s’agitent, dès qu’ils voient des goûts spéciaux se manifester chez leurs enfants. Une jeune fille, qui n’aime ni le monde, ni la toilette, est considérée comme un échantillon de mauvais goût. Les mères s’alarment : il faut aimer ces choses-là, par force, pour être au niveau des autres ! Et celles qui savent par expérience ce que le développement de ces goûts entraîne pour l’avenir, n’en sont pas moins désireuses de les voir naître et fleurir chez leurs enfants. Ce sentiment illogique, d’où procède-t-il, sinon de l’esprit d’égalité qui trouble les cerveaux ?

On voit des mères intelligentes, droites, honnêtes, se résigner d’avance à toutes les sottises que commettront leurs fils, comme à un droit de péage auquel il est impossible d’échapper, à cause de la parité absolue des êtres entre eux. Voilà la capitale erreur : les hommes ne sont pas tous semblables ; l’instinct, en plusieurs cas, les différencie les uns des autres, et, plus encore, les moyens de le gouverner ou de le réprimer.

Il n’y a rien de plus antipathique et de plus ridicule au monde que la fausse originalité, que la recherche de se distinguer d’autrui ; mais quand on a réellement des goûts et des façons de penser particulières, pourquoi ne pas s’y abandonner simplement ? Ce besoin d’appartenir à un troupeau est l’un des plus absurdes qui existe. Si une initiative part d’assez haut pour qu’il soit élégant de la suivre, on voit la masse des gens s’empresser de la seconder, même si elle ne correspond à aucune de leurs tendances. C’est pourquoi l’on s’ennuie si vite de toutes choses ! Le nombre de ceux qui y participent sans conviction produit ce désastreux effet.

Les meilleurs et les plus éclairés ne résistent pas toujours à cette tendance à l’imitation, qui a pour complice la lâcheté et la paresse inhérentes à l’homme. Leur devoir serait, au contraire, de la combattre avec toutes leurs énergies, puisqu’elle rapetisse l’individu et rend la vie monotone.

Si la notion égalitaire n’avait pas étouffé tout germe d’originalité dans les âmes, l’élargissement des points de vue, la plus grande indépendance dont chacun jouit et l’entrée dans un nouveau siècle auraient dû faire éclore des variétés infinies dans les personnalités. Mais cette notion a pénétré la majorité des cœurs et arrive même à étouffer chez quelques-uns les dons qui les auraient mis en valeur, tellement le besoin de se conformer à la sottise générale est puissant.

La mode est l’image frappante de cet état d’esprit. La femme très riche, et la plus petite bourgeoise sont vêtues de même : identique forme de robe, de manteau, de chapeau ! Seulement, ce qui est élégant chez l’une est laid chez l’autre, à cause de la coupe et de la qualité des étoffes et de la façon dont la toilette est portée. Si la petite bourgeoise, aux ressources modestes, avait assez d’imagination et d’originalité pour adopter un costume inventé par elle, conforme à ses moyens, elle serait bien plus charmante, dépenserait moins et ne ressemblerait pas à une mauvaise copie. Mais elle n’a pas cet esprit, et sert à son tour de modèle à l’ouvrière, qui imite ses chapeaux et ses robes.

On raconte qu’un célèbre peintre français du XIXe siècle confectionnait lui-même les robes de bal de sa femme. Il drapait sur elle des morceaux d’étoffe, de la gaze, des rubans, des fleurs ; tout cela attaché par des épingles et inventé au dernier moment. L’effet était merveilleux, et les toilettes de Mme *** justement célèbres. Quelle femme se prêterait aujourd’hui à pareille fantaisie ? L’idée de ne pas ressembler aux autres, de ne pas être suffisamment banale la glacerait de terreur.

Il en est de certains défauts comme de certaines robes, il faut les avoir. Si quelqu’un s’en passe, il est pris pour un détraqué. Le monde est beaucoup plus exigeant sur les défauts que sur les qualités. Il ne permet pas qu’on lui escroque ceux qu’il est habitué à constater. Avec les années, lorsqu’ils ont cessé d’occuper l’attention du monde, les individus sont autorisés à affirmer leur manière d’être particulière, mais en général, à cet âge, on a perdu toute saillie, comme les pièces de monnaie qui ont trop circulé. Jusqu’à quarante-cinq ou cinquante ans, — sauf s’il appartient à la catégorie des solitaires et des indépendants, — l’homme est obligé à certaines attitudes ; il doit manifester certaines passions et pratiquer certains vices, même innocents. S’il s’en abstient, on croit à de l’hypocrisie, à une pauvreté de nature ; en tout cas, cette non identité complète avec les gens du même âge ou de la même condition paraît un fait anormal qui n’éveille aucune sympathie et provoque les défiances.

L’uniformité en toutes choses est le trait caractéristique de ce commencement de siècle : tout le monde, homme ou femme, se coiffe de la même façon, s’habille de la même façon, se meuble de la même façon, cultive les mêmes sports, adopte les mêmes formes de langage. Démarche, allures du corps, gestes des mains, une mode implacable règle tous les mouvements. Regardez des jeunes filles passer dans la rue, ne dirait-on pas des poupées mécaniques sorties d’un même atelier ? La maternité et l’expérience mettent quelques nuances dans cette monotonie d’attitude, mais jusqu’au mariage ou à l’amour, elle est absolue. Celles qui savent rester elles-mêmes, marcher et se tenir comme la nature ou leur vision personnelle du beau le leur suggère, sont les intelligentes et les rares. La généralité montre une pauvreté d’imagination déplorable et pose avec constance, non en vue de l’esthétique, mais de l’uniformité correcte.

La variété est déjà une beauté en elle-même, et partout où la volonté de l’homme peut atteindre, il s’acharne à la supprimer. La nature, qui a plus d’esprit que nous, ne répète jamais le même visage, joli ou laid. Pourquoi ne pas l’imiter, au lieu de gâter les choses belles par des copies serviles et fades ? Il y a des gens qui, s’ils le pouvaient, identifieraient les sexes pour tout égaliser.

On ne peut méconnaître que le féminisme pose une grave question d’économie sociale et de dignité humaine, mais, dans ses excès, d’où procède-t-il, lui aussi, sinon de l’idée égalitaire ? Il a fait de justes conquêtes et en fera encore, s’il se garde de vouloir uniformiser les êtres. L’homme doit lutter contre la nature pour l’asservir à ses besoins, non pour en détruire les lois fondamentales. Il y a une sorte de plan divin ou d’ordre naturel des choses qu’on ne peut essayer de renverser. Tout effort prolongé en ce sens aurait des conséquences contraires au but poursuivi.

Pourvu que les femmes ne s’enivrent pas d’illusions égalitaires, elles arriveront à conquérir, auprès de l’homme, une place toujours plus considérable : l’instruction intégrale se généralisera, et les moyens honorables de vivre se multiplieront. Mais si elles s’attachent à la chimère des fonctions identiques, elles auront de pénibles surprises. Il y a des femmes supérieures et des hommes fort médiocres, c’est indéniable ; mais l’excès d’intelligence d’un côté et sa pauvreté de l’autre ne suffisent pas à établir l’égalité.

Oh ! le malheureux mot qui ne peut jamais s’appliquer en aucun sens et fausse les cerveaux et les cœurs ! Prenons comme exemple la banale comparaison d’une souveraine et d’une paysanne. Naturellement cette dernière ne peut songer à être l’égale de la première, et pourtant, si la fermière est belle et la reine laide, c’est la reine qui, sur ce point spécial, n’est pas l’égale de la fermière. Le moindre petit professeur, s’il a du génie, peut refuser de reconnaître comme son égal le plus riche personnage du royaume ; de même l’homme bien élevé vis-à-vis du voyou ; cependant le voyou, par la force de ses muscles, regagne l’avantage dans un pugilat, et l’inégalité s’établit à son profit. Et ainsi de suite, indéfiniment.

Ce mot, fatal à la paix du monde, devrait être rayé de toutes les langues et se réfugier uniquement dans le code. Mais, dira-t-on, sans ce besoin d’égalité qui tourmente les âmes, aucun progrès ne se serait accompli dans le monde : c’est lui qui a poussé les hommes aux conquêtes… En est-on bien sûr ? Ne les doit-on pas plutôt, comme le dit Pasteur, aux travaux désintéressés de l’esprit ? Même au point de vue social, il ne faut pas confondre le désir normal, sain et juste, de l’amélioration pour tous avec le chimérique désir d’un état identique pour tous.

Quant à la question de réforme légale, le simple sentiment de la justice aurait suffi à faire modifier la législation de façon plus équitable ; et pour les réformes encore indispensables sur ce point, c’est sur lui qu’il faut compter, car le besoin d’égalité ne répond pas, si on l’analyse de près, à l’esprit de justice ; il voit presque toujours les choses sous un seul angle. L’homme demande à être l’égal de son supérieur, presque jamais de son inférieur, ce qui réduit l’aspiration égalitaire à un besoin de monter, d’atteindre des conditions matérielles et morales supérieures à celles qu’on possède, aspirations légitimes, mais qu’il est pernicieux de déguiser sous un faux nom.

Justice et fraternité, ces deux termes devraient être le catéchisme social de l’homme moderne. Eux seuls sont capables de pacifier l’âme et d’établir entre les créatures humaines des rapports qui ne soient pas réciproquement une source de souffrance. Ils renferment les éléments capables d’améliorer la vie de chaque individu et celle des sociétés humaines ; la recherche de l’égalité, au contraire, ne sera jamais qu’une puérile erreur, grosse d’inévitables déceptions ; elle empire la destinée de l’homme et rend son cœur amer.

Sans diviser absolument, comme le faisait le comte de Gobineau, — ce prédécesseur français de Nietzsche, — les valeurs humaines en quatre catégories : fils de rois, imbéciles, drôles, brutes, il est certain que la terre donne parfois naissance à des êtres d’élite possédant, selon le mot de Carlyle : « La divine idée du monde », et qu’il est impossible de les confondre avec la grande masse des médiocres et des instinctifs. La seule égalité possible consiste en ce que, tous, nous avons besoin les uns des autres : chaque être humain a sa fonction définie dans le grand mouvement de l’univers. On ne le comprend pas toujours ; si l’on s’en rendait mieux compte, les rapports des hommes entre eux s’adouciraient singulièrement. Les rares êtres qui, persuadés de cette vérité, essayent d’y conformer leurs actes, vivent dans une atmosphère de justice et de fraternité dont le chaud et clair rayonnement se répand sur tous ceux qui les approchent.

L’important est d’acquérir la conscience des choses ; l’inconscience est la grande ennemie ; elle nous fait marcher en aveugles et nous mène parfois jusqu’au crime.

CHAPITRE IV
PETITES TARES DE L’AME

Garde ton cœur plus qu’aucune chose que l’on garde, car c’est de lui que procèdent les sources de la vie.

Proverbes.

Les petites tares de l’âme sont la source d’une bonne partie des misères que les hommes se font les uns aux autres. La plupart d’entre eux n’en soupçonnent même pas l’existence, et s’ils apprenaient à remonter de leurs actes aux causes qui les ont produits, ils seraient stupéfaits de découvrir dans leurs cœurs ces excroissances malfaisantes.

Cette ignorance de leur vie intérieure où presque tous les hommes vivent, rend difficile la guérison des maladies morales. Ce qui, au début, n’était qu’une tendance facile à réduire, devient promptement une infection incurable. Apprendre à connaître les véritables mobiles de ses sentiments et de ses actions[5] devrait être le premier devoir de tous les êtres pensants. Or, cette étude subjective est, au contraire, absolument négligée.

[5] Voir le chapitre : « [Égalité] ».

Sauf aux époques de grande crise, l’homme vit automatiquement, sentant, agissant sans se rendre compte de ce qui le pousse dans un courant plutôt que dans un autre. Lorsque ses intérêts sont en jeu, il devient plus accort, mais c’est chez lui un travail intellectuel et non moral. S’il prenait l’habitude de s’examiner davantage, son cœur serait un jardin mieux cultivé, dont les mauvaises herbes seraient parfois arrachées.

Nous sentons cet organe par ses contractions de joie ou de peine, mais nous le traitons comme l’une de ces chambres abandonnées où la poussière, les insectes, les toiles d’araignée s’étalent à l’aise, sans qu’un plumeau diligent vienne les disperser jamais. Les examens de conscience ont toujours été rares, la paresse des âmes et des volontés s’y étant sans cesse opposée ; on les pratiquait tout au plus à certaines époques de l’année, pour cesser d’y penser ensuite.

Dans la vie moderne, si agitée, le temps manque pour les retraites ; il faudrait revenir au système de Pythagore, et repasser sa journée chaque soir, comme on prend son bain, le matin. Mais le soir, on est d’ordinaire si exténué, que les descentes dans l’âme sont brèves et superficielles. Le seul moyen pratique de savoir ce qui se passe en nous, serait de nous le demander à chacun de nos actes et de nos paroles. Nous avons bien l’habitude de regarder où nous mettons les pieds pour diriger notre marche, et cela ne nous coûte aucune fatigue. Pourquoi n’appliquerions-nous pas à l’ordre moral ce que la prudence, dans l’ordre physique, nous fait accomplir si aisément ?

Mais pour comprendre la nécessité d’interroger sa conscience, il faut avoir appris à lui donner de l’importance. Ceux pour qui elle représente une formation artificielle, héritage des générations antécédentes et que les générations futures ne connaîtront plus, hausseront les épaules à l’idée d’en faire un objet d’usage journalier. Ceux qui la nient parce qu’ils ne la sentent plus tressaillir, n’ont qu’à fermer ce livre : il ne peut offrir d’intérêt qu’aux âmes pour lesquelles l’existence d’une voix qui les approuve ou les blâme représente une réalité vécue.

Cette voix est-elle un souffle de l’esprit ou une substance plus fine que la matière animale, puisqu’elle en condamne les instincts aveugles ? Le saurons-nous jamais ? En tout cas, cet organe ou ce souffle produit des phénomènes divers et changeants ; à quelques-uns, il ne s’est jamais révélé ; d’autres l’ont endormi de force, et, toutes les fois qu’il a donné signe de vie, il a été étouffé comme Desdemona par Othello. Chez d’autres encore, il est sujet à des sommeils et à des réveils subits que rien n’explique.

Les personnes qui vivent en communion continuelle avec leur conscience sont fort rares ; ce sont les êtres supérieurs, ceux qui savent diriger leur vie et exercer une influence bienfaisante sur celle d’autrui. Les faiseurs de peines ne se recrutent pas dans leurs rangs. Mais cette élite est peu nombreuse. Des êtres bons, généreux, aimant le bien, détestant le mal, n’en font point partie, car on n’arrive pas sans peine à cet état qui demande un effort constant et une attention patiente. Sans tomber dans les scrupules excessifs qui obscurcissent l’esprit et angoissent inutilement le cœur, nous devons réfléchir aux effets de nos actes et de nos paroles. Tout dans ce monde, ne l’oublions pas, a une plus longue portée que l’esprit borné de l’homme ne le suppose. S’il s’en rendait mieux compte, sa vie intérieure et sociale s’orienterait sans doute différemment.


La vanité, l’envie, la jalousie et l’impatience de toute supériorité sont, avec leurs dérivés, les petites tares des âmes relativement honnêtes. Il y en a de sciemment injustes, criminelles, vicieuses, méchantes, de mauvaise foi ; sur celles-ci, aucun raisonnement humain ne peut avoir de prise. Pour les ébranler, il faudrait une intervention divine : le miracle de la route de Damas, qui foudroya l’apôtre Paul !

Les quatre petites tares que je viens d’énumérer sont généralement unies comme des sœurs qui s’aiment ; mais, suivant les caractères, l’une prévaut sur l’autre, et il est rare qu’elles soient de même taille et de même envergure. La vanité règne seule quelquefois, si elle est accompagnée de sottise suffisante et d’absence d’esprit critique. On voit, en effet, des hommes et des femmes, s’avancer dans la vie le visage satisfait et la bouche souriante, s’admirant eux-mêmes, et parfaitement certains d’exciter l’approbation d’autrui. Ils ne connaissent ni l’envie, ni la jalousie, tellement ils sont certains d’avoir toujours la première place dans le cercle où ils se meuvent. L’impatience de la supériorité d’autrui ne les tourmente jamais, puisqu’ils ne la discernent pas ; la fureur de l’égalité leur est inconnue, car ils se trouvent toujours préférables aux autres. Lorsqu’une femme possède ce don de la satisfaction permanente, beaucoup de souffrances lui sont épargnées. Elle n’est jamais jalouse en amour : son mari peut la tromper, même avertie, elle n’y croit pas ! Des phénomènes identiques se manifestent chez les hommes. Les moindres honneurs, dès qu’on les leur rend, se gonflent à leurs yeux de façon démesurée ; satisfaits au suprême degré, ils n’envient pas les autres. Mais cette catégorie d’êtres est si peu intéressante en soi, qu’après en avoir noté l’existence, elle ne vaut pas la peine de s’y arrêter.

Beaucoup de fierté vraie sauve de la vanité ; le fatalisme également ; une grande finesse d’intelligence produit le même effet ; les âmes stoïques ne la sentent presque pas ; les âmes chrétiennes victorieuses l’ont bannie, mais, chez la grande masse des individus, elle est à la base des impulsions, des paroles, des actes. Les êtres intuitifs, les esprits à perception nette, la devinent et la sentent immédiatement chez les autres. Cette vulgaire production du cœur ternit les plus nobles qualités. Trouver une nature dépourvue de vanité procure une joie rare qui redonne confiance dans la nature humaine.

Malgré leur parenté apparente, il faut tracer une ligne de démarcation nette, entre la vanité et l’ambition. Cette dernière peut être noble ; la première ne l’est jamais. L’être vaniteux qui ne lutte plus contre son instinct de paon, devient, par cela même, capable des plus basses pensées, et des plus méchantes actions ; il est fatalement un faiseur de peines, car la vanité est implacable. Pourtant elle représente une faiblesse et non une force, mais le mal que peut produire la force brutale est moins cruel et moins dangereux.

Il y a des femmes, — les ravages de la vanité masculine revêtent généralement d’autres formes, — irréprochables en apparence, sans faiblesse passionnelle à se reprocher, capables même d’actes de bonté, persuadées par conséquent de leur droit au respect, et qui ont fait plus de mal, par leur vanité et leur jalousie, que n’en ont jamais causé, malgré le retentissement de leurs fautes, d’autres femmes, ouvertement immorales, mais qui n’étaient, du moins, ni vaniteuses, ni jalouses.

La jalousie dont je parle ici n’est pas celle du cœur. Elle naît de l’avidité des louanges, ce sentiment qui rend insupportable les succès d’autrui et produit un irrésistible besoin de dénigrement. Tout rayonnement, autour du front du prochain, irrite ces amours-propres ultra-sensibles ; un désir aveugle de ternir cette auréole les saisit, les emporte, les domine… Ils ne se demandent pas quel sera le résultat de leurs paroles perfides et de leurs manœuvres insidieuses ; ils ne pensent qu’à la satisfaction immédiate de faire descendre du piédestal ou du moins de quelques échelons, les êtres dont la supériorité en un genre quelconque les offusque. Ces échelons descendus peuvent avoir, pour ces derniers, des conséquences désastreuses, qu’importe ! ou, pour mieux dire, nul ne s’en occupe.

L’habitude de consulter sa conscience est forcément abandonnée par les vaniteux ; ils ne pourraient se supporter eux-mêmes, s’ils l’interrogeaient. Lorsqu’ils la sondent, c’est sur d’autres points ; ils n’en ouvrent que quelques portes et cadenassent les autres. C’est là une pitoyable ruse dont presque tous les hommes se rendent inconsciemment coupables. Écouter toutes les voix du juge intérieur est gênant à certaines heures de la vie. Il y a des moments où l’on se bouche l’oreille de droite pour ne laisser arriver les sons qu’à l’oreille de gauche. Mais ce sont là souvent des lâchetés momentanées ; chez les vaniteux, au contraire, l’habitude est devenue invétérée. Leur mal est comparable à la gangrène qui empoisonne le sang, amène la mort, et pourtant ne produit pas ces lancements violents qui indiquent au malade le siège et les progrès du mal.

Malgré cet engourdissement chronique de leur conscience, ces faiseurs de peines sont les premières victimes de leurs malfaisantes pensées. A moins d’être des sots, ils ne sont jamais satisfaits de leurs avantages sociaux. Voir des gens posséder ce qu’ils n’ont pas, est une écharde dans leur chair. Si Dante vivait aujourd’hui, il ajouterait un nouveau cercle à l’enfer, celui de la vanité insatiable et jamais rassasiée.

Les vaniteux et les jaloux répandent du poison autour d’eux ; ils détruisent ou ternissent ce qui fleurit de meilleur dans le cœur humain : sympathie, amitié, estime ! Qui n’a fait l’expérience des refroidissements inexplicables que rien ne justifie. Les poignées de mains deviennent moins cordiales, le ton moins affectueux, les paroles moins confiantes. C’est comme une défiance soudaine, une ombre qui s’interpose, un je ne sais quoi de changé qui n’y était pas la veille. Inutile de chercher bien loin la cause du malentendu, il n’y en a pas, la plupart du temps. Il a suffi de l’influence d’un être vaniteux et jaloux, pour répandre dans les esprits, par le dénigrement ou la calomnie, le germe destructeur des sentiments d’affection et de respect.

En pareil cas, impossible de parer le coup ; on ne se défend pas contre des ombres ! L’expérience de la vie, une bonne dose de philosophie, un certain stoïcisme d’âme aident à supporter ces pénibles surprises, sans que l’on perde son équilibre. Mais les caractères moins bien dressés, plus enthousiastes, plus impulsifs, en souffrent cruellement. Ils en souffrent à cause des amitiés qui se voilent et qu’ils craignent de perdre ; ils en souffrent, parce qu’ils avaient confiance dans l’ami qui les a desservis, et que la preuve de sa trahison les anéantit.

Parfois le dommage n’est que passager, car la vérité est plus puissante que le mensonge ; elle triomphe des médisances et des soupçons : elle a des rayonnements soudains qui dissipent les nuages. Mais il n’en est pas toujours ainsi. Certains caractères, une fois que le doute les a pénétrés, ne parviennent jamais à s’en délivrer, même devant l’évidence ; le travail de la médisance et de l’insinuation calomnieuse a chez eux un retentissement éternel.

Le charme des rapports qui unissaient les êtres est rompu ; c’est une douceur enlevée à la vie, un lien brisé que rien ne renoue. Souvent les conséquences de cette rupture sont infinies et imprévues dans l’ordre moral. Dans l’ordre matériel, les effets peuvent être également pernicieux : il y a des carrières perdues ou enrayées par la petite vanité d’un cœur jaloux ; il y a des gens qui perdent leur pain quotidien, parce qu’ils ont eu le malheur d’obtenir une notoriété qui a agacé les amours-propres de leur entourage. Ces exemples pourraient se multiplier à l’infini.

C’est surtout dans l’art de refroidir les amitiés et de glacer l’admiration que les femmes jalouses et vaniteuses excellent. La jalousie et l’envie des hommes s’attaquent à des biens plus concrets. C’est en vue d’une place, d’une situation, d’un gain quelconque qu’ils s’attaquent et se trahissent les uns les autres. Lorsque le poison a pénétré leur cœur, ils n’ont pas plus de scrupules que les femmes. Et, bien entendu, je ne parle que des gens qui prétendent à l’honnêteté. Pour les autres, ces façons de nuire auxquelles l’intérêt les pousse, sont naturelles et logiques. Se sentir des faiseurs de peines excite même leur orgueil, ils se figurent ainsi acquérir des forces ou affirmer leurs puissances.

La plupart des vaniteux jaloux, hommes ou femmes, ne se doutent pas du mal qu’ils font. Si on formulait contre eux des accusations, ils répondraient, fort étonnés : « Mais comment donc ! Un tel ou une telle ? Mais je suis son ami, je voudrais même lui être utile. J’ai dit du mal sur son compte ? Quelle idée ! Évidemment chacun a sa façon de penser. Faut-il abjurer toute indépendance de jugement ? Ainsi par exemple… » Et de nouveau la charge commence, le dénigrement s’exerce…

Je suis persuadée que, si la plupart des pauvres êtres, que ces vulgaires passions agitent, analysaient la bassesse de leurs motifs, ils en seraient honteux et surpris. Au lieu de les haïr pour les chagrins qu’ils causent, il faut surtout les plaindre. Ils renoncent aux joies les plus parfaites, et vivent dans un malaise continuel. Ces visages ridés prématurément, ces bouches tordues en un pli amer, ces teints grisâtres que le mécontentement, et non la maladie, ternit, tout cela indique un état de trouble pénible. Il y a des jaloux au teint clair, c’est évident, mais cependant, pour l’observateur perspicace, aucune sérénité harmonieuse ne rayonne sur ces visages, reflets d’une âme médiocre, qui ne sait pas se réjouir des joies des autres.

Tous les cœurs, dira-t-on, renferment en germe ces deux passions sœurs ; tous nous sommes vaniteux et tous nous sommes jaloux. C’est à la fois vrai et faux. D’abord, il serait injuste de confondre la vanité avec l’amour-propre ; ils sont d’essence diverse et ne se ressemblent qu’apparemment. Ensuite, il y a réellement des natures qui ne sentent presque pas les atteintes de ces deux ennemies. En tout cas, elles en étouffent avec énergie les moindres manifestations et les traitent en rivales vaincues. Il faut appartenir à cette catégorie de vaillants, pour songer à devenir des faiseurs de joies. Tant qu’on reste une âme vaniteuse, on ne peut répandre le bonheur autour de soi.


L’envie est tellement liée à la jalousie et à la vanité qu’on ne sait comment les séparer, et pourtant de nombreuses nuances les distinguent. Quand on est envieux, on est généralement vaniteux et jaloux, et pourtant on peut être l’un sans l’autre ! L’envie est quelquefois uniquement dirigée vers les biens matériels, sans désir de prestige. On veut l’argent pour l’argent, le bien-être pour le bien-être, le plaisir pour le plaisir ; aucune préoccupation d’amour-propre ne se mélange à cette volonté d’accaparement. Les natures que les jouissances matérielles absorbent et qui les envient désespérément lorsqu’elles leur manquent, sont souvent dépourvues de vanité. Elles se moquent des apparences et des approbations ; ce sont choses vaines. Le tangible seul a du prix à leurs yeux.

C’est plutôt le cas des hommes ; chez les femmes, un peu de vanité se mêle presque toujours à l’envie qui se porte sur les avantages dans lesquels le désir de plaire, de surpasser, de briller, trouve son compte. Les caractères droits, simples et dignes ne connaissent pas ces tares. Ils sont ce qu’ils sont, tout uniment, et la somme de peines qu’ils causent est par conséquent bien moindre.

Les envieux, dans un but d’accaparement souvent illusoire, essayent de détruire et de diminuer les avantages d’autrui, ils laissent tomber les mots perfides qui ternissent les réputations, endommagent les célébrités et répandent autour d’eux une atmosphère lourde, déprimante, empoisonnée de malveillance et de dénigrement. Jamais la nouvelle d’un bonheur ne les réjouit, et, s’ils sont assez bien élevés pour témoigner une satisfaction factice, on sent, sous leur sourire, une âcreté envieuse, et un froid se répand qui glace les cœurs. La plupart des gens n’analysent pas, ils sentent le malaise sans en percevoir la cause.

Ces trois sœurs perfides, unies ou séparées, sont les vraies destructrices du bonheur, de la paix, de la bonne direction des vies. Certaines personnes, apparemment respectables, auront à ce sujet de terribles comptes à rendre. Elles ont empêché et gâté tant de joies, tari tant de bonnes volontés, jeté le doute desséchant sur tant d’affections, dénigré tant de talents, qu’elles auraient fait moins de mal en tordant simplement le cou à une ou deux personnes. Cela aurait limité les ravages à quelques morts violentes.

Malheureusement, réformer le code n’est pas chose facile ; il se bornera toujours à punir les homicides et les vols visibles et positifs. L’opinion publique, elle aussi, quoique plus libre, ne pourra jamais suffisamment atteindre les coupables. Il n’en reste pas moins vrai que les pires ennemis des hommes ne sont pas toujours ceux qui vident les caisses et jouent du couteau.


Ce qui est gai et brillant, ce qui représente la fortune et le succès exerce un irrésistible prestige, et tous se précipitent d’instinct vers ce qui répand chaleur et lumière. De la part des envieux, le mouvement est automatique et non volontaire, car ils trouvent plus facile de pleurer avec ceux qui pleurent que de se réjouir avec les cœurs contents. Il y a cependant des nuances. Certaines personnes jalousent le monde entier, d’autres se limitent à envier leurs proches, ceux qui occupent une position à peu près analogue à la leur, qui poursuivent les mêmes buts et ont les mêmes spécialités.

L’élévation des objectifs n’empêche pas toujours ces venimeuses efflorescences : les œuvres philanthropiques, sociales et éducatrices servent souvent de champ clos à ces luttes perfides. Le besoin de se mettre en avant, de paraître, de faire prévaloir son opinion, gâte les meilleures initiatives. Que de personnes, ne pouvant y jouer le premier rôle, se désintéressent des plus utiles recherches. Et quelle rancune contre celles qui, faisant le bien pour le bien, acquièrent une juste prépondérance. On s’étonne parfois de voir une œuvre s’anémier et périr. Sans qu’on s’en doute, elle meurt des sentiments médiocres qui s’y sont glissés.

Toute pensée d’envie, de rancune ou de perfidie crée des forces perverses et destructrices qui s’exercent ensuite, indépendamment de la volonté qui les a mises en mouvement. Les pensées sont autrement efficaces dans leurs résultats que les actes et les paroles. Une mauvaise pensée non formulée cause plus de ravages que des mots acerbes. Dans l’intimité surtout, elle suffit à tarir les sources de la joie et de la paix.

Il y a des familles où la défense des intérêts communs est si fortement sentie que les membres se tiennent serrés les uns aux autres, comme les soldats d’une compagnie prête à s’élancer sur l’ennemi. D’autres ressemblent à des sociétés d’admiration mutuelle. Dans d’autres encore, l’amour est si profond qu’il enseigne toutes les choses bonnes et douces, et salutaires. Mais il en est que l’envie et la jalousie dévorent ; c’est une conspiration qui s’ourdit contre l’un des membres de la communauté. Tous se mettent d’accord pour le critiquer, blâmer ses actes et sa façon de vivre. On le jalouse en toutes choses ; on ne voit que ses avantages, on nie ses malheurs, aucune pitié ne va jamais à lui ! S’il a quelque élévation de caractère ou d’intelligence, quelque indépendance d’esprit, c’est pire encore, les mauvaises volontés s’accentuent…

Il y a, au fond de tout être vaniteux et jaloux, un tyran impatient de ce qui le dépasse. Que de personnes réservent leur indulgence aux êtres bas, déséquilibrés, en qui ils sentent des inférieurs. Ils éprouvent en leur présence une délicieuse impression de supériorité. Ce sentiment assure le succès des gens médiocres et rend la vie difficile à tous ceux qui s’élèvent un peu au-dessus de la masse par leurs talents ou leurs aspirations.

Ne les plaignons pas trop cependant : puisque le parfait bonheur est dans la communion avec le divin, s’en approcher, même de loin, doit être une joie.

Les souffrances volontaires causées à autrui sont le plus sûr moyen d’interrompre nos communications avec l’hôte mystérieux qui vient nous visiter parfois, et je me demande si un grand péché, qui ne cause peine ou dommage à personne, n’est pas moins repoussant que le petit péché dont le but est la peine du prochain ? Évidemment, il n’y a pas de péché sans conséquence, mais je crois fermement que, dans la balance divine, l’importance du péché en lui-même pèsera moins que le mal dont il aura été la cause.

CHAPITRE V
LES GRIEFS

Reprends ton ami, peut-être n’a-t-il rien fait, et, s’il l’a fait, ce sera pour qu’il ne continue pas.

Ben Sirach.

Parmi les peines inutiles, dont l’existence est « embroussaillée » et obscurcie, il faut compter les griefs. Le mot semble insignifiant, mais il représente une telle série de sentiments mesquins et de pensées nuisibles, qu’il devient formidable dans ses conséquences.

Semblables à ces petits rongeurs qui finissent par détruire des maisons entières, les griefs portent le trouble dans tous les cœurs où ils naissent, passent et vivent. Dès qu’ils y apparaissent et s’y accumulent, la paix et la joie en sont bannies. Dans tous les rapports sociaux, ils distillent du poison. Leur présence, au début, se fait à peine sentir, et l’on ne s’en aperçoit que lorsque, maîtres de la place, ils en ont chassé tous les sentiments doux : confiance, gratitude, tendresse ! Leur dent malfaisante tranche les fleurs des prairies, et le sol où ils ont passé reste aride et sec.

Il n’y a pas d’affection qu’ils n’assombrissent ; on dirait ces essaims d’insectes qui, en certaines saisons et en certains climats, obscurcissent tout à coup l’atmosphère. La pluie de sauterelles que l’Éternel envoya aux Égyptiens représente au figuré une pluie de griefs. En effet, ceux-ci s’abattent sur l’âme comme les sauterelles sur la terre. Il faut une rare élévation d’esprit pour leur fermer toujours l’entrée de soi-même ; lorsqu’on s’y attend le moins, ils fondent sur les cœurs. Aucune plante au monde n’a une croissance aussi rapide : nains le matin, ils sont géants le soir ! Ils détruisent les meilleures intentions et les meilleurs sentiments. On se sentait prêt à une action généreuse, les griefs surviennent, et les bonnes volontés tarissent !

Le plus souvent, le grief ne repose sur rien ; c’est ce qui fait sa force et son danger. Le cri angoissant de Macbeth, qui se plaint de n’avoir à combattre que des fantômes, se rapporte très bien à la calomnie, mais s’applique tout aussi bien aux griefs. Ils sont d’étoffe si mince que, par amour-propre, nul ne les avoue jamais. Capables de produire, en s’accumulant, des haines meurtrières, ils échappent obstinément à l’explication sincère qui pourrait les dissiper, et demeurent incrustés et dissimulés dans le fond intime de l’être. Le mot de Marie Tudor, disant qu’à sa mort, si on lui ouvrait le cœur, on y trouverait gravé le nom de Calais, peut se répéter pour certains griefs. Il y a des âmes qui les portent en elles-mêmes jusqu’au tombeau. La plupart du temps, si l’on remontait à leur origine, la honte serait grande d’avoir nourri tant d’amertume pour de si maigres torts.

Les personnes qui ne sont pas sujettes à se faire de griefs sont celles qui en donnent le plus aux autres, car elles ne se figurent jamais qu’on puisse leur en vouloir de tel ou tel oubli, de tel ou tel acte insignifiant, de tel ou tel mot dit sans intention. La prévoyance, la prudence, la bonté ne les sauvent pas. Elles devraient rapetisser leur âme pour se figurer certaines mesquines rancunes.

Il y a, par contre, des catégories d’individus qui semblent prendre plaisir à défier les hostilités ; ils n’ouvrent la bouche que pour prononcer des paroles dénigrantes, lancer des calomnies, des médisances, et n’ont jamais pour personne un mot bienveillant ou une attention. Leur but semble être de provoquer les antipathies et les vengeances… Irritables, nerveux, colériques, ils aiment à froisser, à blesser, à humilier, se figurant sans doute affirmer ainsi une supériorité qu’ils sont seuls à reconnaître. Ces faiseurs de peines ne méritent pas qu’on s’occupe d’eux ni qu’on essaye de les prémunir contre les griefs qu’ils excitent volontairement et justement.

Mais on voudrait en préserver les doux, les paisibles et les justes. Comment les mettre à l’abri des rancunes que leurs qualités elles-mêmes suscitent ? L’unique moyen est qu’ils gardent leur âme libre de toute pensée amère. Et alors, peut-être par ces communications mystérieuses d’esprit à esprit, dont on sent parfois les effets, sans en connaître la cause, ils arriveront à déblayer le cœur de leur prochain des griefs qui le rongent.

Le traitement à entreprendre est donc uniquement subjectif, car seul un travail intérieur parvient à délivrer l’âme des parasites qui en absorbent le suc vital. Il ne faudrait accorder aux autres hommes le droit de nous faire souffrir que par la pitié ou l’amour qu’ils nous inspirent. N’y a-t-il pas du ridicule à être la victime du regard froid des indifférents, d’une parole acerbe, d’une négligence, d’une impolitesse de la part de gens dont notre vie sentimentale ne dépend point ?

Et même, quand ces blessures nous sont portées par des amis, des proches, des êtres qui nous donnent le bonheur ou le malheur, n’est-il pas maladroit de leur accorder de l’importance ? Si ces froissements sont légers, ne vaut-il pas mieux les étouffer ? S’ils sont de nature à affliger sérieusement, le plus sage n’est-il pas de les pardonner en silence ? S’ils sont trop graves pour être pardonnés en silence, on gagnerait à les exprimer par des mots.

Impossible ! dira-t-on. Tous ceux qui, sentant des ombres s’interposer entre eux et leurs amis, ont recherché naïvement une explication, se sont trouvés en face d’un mur de glace. — Quelque chose contre vous ? Mais comment donc ? — Il n’y a rien, absolument rien ! — Vous avez une imagination étonnante ! — Et un sourire de raillerie souligne les paroles fausses. Il semble dire, ce sourire : « Vous vous figurez m’avoir blessé ! Quel sot amour-propre est donc le vôtre ! »

L’amour-propre, voilà le grand obstacle à ces expositions sincères de nos blessures morales. Il est, en général, compris de façon singulière. Les hommes ne se soucient guère de la réalité des choses[6], mais bien plutôt du rôle qu’ils jouent, en tant que marionnettes sociales (oh ! pas tous, bien entendu, mais le plus grand nombre). Le cabotinage a tellement envahi les mœurs et les esprits que tout se fait pour et sur la scène, y compris la bienfaisance. Jadis, les auteurs dramatiques et les acteurs se préoccupaient à peu près seuls des applaudissements des foules ; aujourd’hui les conférences, les congrès et les expositions multiples sont autant de théâtres où presque toutes les catégories de citoyens ont leur rôle à jouer.

[6] Voir Ames dormantes, le chapitre : « Le faux amour de soi ».

A certains points de vue, le cabotinage est utile ; il sert d’émulation, il apprend à se mieux tenir, délivre de la timidité. L’habitude de se présenter au public donne, dès l’enfance, un aplomb étonnant ; on voit des petites filles jouer la comédie avec une désinvolture amusante ; elles récitent des compliments aux souverains ou présentent une adresse au Saint Père avec un aplomb et une absence d’émotion que leur envierait une actrice vieillie sur les planches. Pas un battement de cils ! Elles ne rougissent même pas. La rougeur n’est plus que l’indice de l’amour-propre blessé : les causes qui la provoquaient autrefois, pudeur et honte, sont à peu près éliminées de la vie moderne.

Ce développement du cabotinage a donné une impulsion insensée aux vanités et a, par conséquent, augmenté de beaucoup le nombre des griefs secrets. Tous aspirant à un succès personnel sur une scène quelconque, il serait maladroit d’admettre le succès d’autrui. En ce monde, bientôt, il n’y aura plus que des compétiteurs !

Le plaisir de la médisance a peut-être diminué, parce qu’on a moins de temps à y consacrer, mais l’éloge spontané et sincère a disparu des habitudes morales du XXe siècle, et elles sont rares, les gloires qu’on n’essaye pas de démolir ! Pour échapper au dénigrement, il faut avoir de singuliers mérites, ou travailler dans des branches à concurrence limitée. En tout cas, il est indispensable que le grand homme vive solitaire, loin des foules, de façon à ne pas irriter le prochain par le bruit des applaudissements qu’il recueille. Les contacts trop fréquents sont de sûrs provocateurs de griefs.

La grande loi des causes et des effets est mise en doute, à cause des démentis que l’expérience lui donne. Mais sont-ce des démentis ? Si l’on tient compte des causes ignorées, on ne saurait prétendre qu’il y ait jamais un effet sans cause. On ne peut dire non plus qu’il y ait des causes sans effets, les résultats directs d’une cause étant parfois détruits ou paralysés par d’autres causes plus fortes que nous ne percevons pas, et qui provoquent des effets différents de ceux que la cause visible semblait indiquer comme certains. Toutes les inconnues qui entourent la vie de l’homme, et dont on constate l’existence à chaque pas, permettent à cette loi, qui satisfait le besoin de logique et l’instinct de justice que nous portons en nous-mêmes, de conserver sa valeur. Valeur d’hypothèse si l’on veut, mais tout n’est-il pas à peu près hypothèse, dans ce monde de l’incertitude où nous naissons, vivons et mourons ?

On peut donc affirmer que l’exacerbation de l’amour-propre, résultat du cabotinage moderne et de la doctrine égalitaire, a pour conséquence immédiate le grief, car celui-ci trouve dans la vanité une source intarissable où s’abreuver et se renouveler. L’homme vain a désespérément besoin des autres, parce qu’il en attend les approbations et les flatteries dont il est assoiffé. Mais s’il exige des joies, il n’en donne pas et est presque toujours lui-même un faiseur de peines, non par méchanceté ou férocité instinctives, mais simplement parce que l’éloge n’atteint jamais à la hauteur de ses désirs, et que, si on le lui refuse, il regimbe et devient la proie de rancunes qui le transforment en être nuisible. Le petit grief prend facilement chez lui des allures de haine.


Les effets nuisibles des griefs se retrouvent dans tous les rapports sociaux. Entre deux personnes, des relations cordiales s’établissent ; elles ressemblent à un commencement d’amitié. Tout à coup les poignées de mains deviennent plus fraîches, les regards plus distraits, les paroles moins aimables : un pouvoir dissolvant a désagrégé les éléments bons. Ce changement est parfois l’œuvre de la médisance ou de la calomnie, mais souvent il a pour cause un simple grief vaniteux ou sentimental, causé par un léger oubli de l’amour-propre du prochain, ou par un succès qui le heurte, ou une apparence de froideur qui le blesse. A la privation d’une joie possible, qui aurait été l’amitié entrevue, se joignent bientôt les procédés désagréables, car tout grief qui ne s’avoue pas ouvertement recourt, pour se manifester, à des manœuvres secrètes et pernicieuses.

Le caractère des griefs est de créer une atmosphère hostile à ceux qui les ont involontairement causés : demi-mots significatifs, insinuations perfides, soupçons vagues répandus avec art. Le malheureux qui se débat dans cet écheveau habilement embrouillé rencontre des mauvaises volontés partout et ne sait à quoi les attribuer. Devant lui, on se dérobe, les mains se retirent, les offres de service se renient… Évidemment la vérité possède une force en soi, elle triomphe en général de la calomnie, et toute existence pure et droite finit par s’imposer à l’estime. Quand on vit dans une maison de cristal, on ne peut prétendre, à la longue, que votre vie s’écoule dans d’obscures cavernes ; mais le doute propagé avec ruse a suffi à paralyser vos efforts, à retarder votre carrière, à remplir votre cœur d’une amertume dont la saveur âcre ne disparaît entièrement que chez les natures assez fortes pour s’en délivrer par un acte d’énergie.

Les griefs entre gens qu’unissent des liens de parenté n’ont pas autant de répercussion extérieure ; ils nuisent moins à l’existence sociale, mais empoisonnent la vie intime. Il faut les diviser en deux catégories : vanités et sentiments blessés. Les effets sont les mêmes : yeux froids, visages maussades, sourires sarcastiques, paroles piquantes, sous-entendus gros de rancunes… En voyant les membres d’une même famille réunis, on pourrait supposer parfois, d’après leurs attitudes, qu’ils ont de graves méfaits à se reprocher les uns aux autres, et, au fond, ils s’aiment tendrement et sont prêts à se dévouer les uns pour les autres. L’ombre provient d’embryons de torts, non de torts réels, mais ces embryons, grossis par l’imagination, dénaturés par l’amour-propre ou un par faux sentimentalisme, développent et maintiennent les griefs.

Les natures susceptibles s’en forgent sans cesse de nouveaux, pour se torturer elles-mêmes et torturer les autres ; les caractères boudeurs, grognons, pervers, excitables, en ont besoin comme d’un aliment indispensable, pour conserver l’attitude mécontente qui fait le tourment de leur entourage et le leur propre. L’affection, le dévouement, les égards dont on les entoure ne parviennent jamais à tarir cette source d’amertume continuellement jaillissante dans leur cœur. Le don de soi-même ne les touche pas, mais, si vous oubliez de leur faire un message ou si vous ne consentez pas à bouleverser votre journée pour satisfaire leur caprice, ils vous considèrent comme un ennemi. La crise passe, mais pour recommencer deux jours plus tard.

L’art de se tourmenter réciproquement est fréquent entre personnes qui s’aiment. Des gens équitables dans la vie publique et sociale cessent de l’être avec leurs proches et ils ont une audace dans l’injustice qui frise le cynisme. Ils pèsent de tout le poids de leur humeur chagrine sur ceux qui les entourent, et ne pouvant réagir contre les véritables auteurs des désagréments dont ils souffrent, ils inventent des griefs contre leur famille pour se venger sur elle des torts d’autrui. Il y a des maisons d’où la gaîté est bannie, non par les malheurs, mais par les griefs.

Quand ils revêtent la forme sentimentale, ils sont plus exaspérants encore. On rentre un peu en retard, le visage joyeux, apportant une bonne nouvelle ; on trouve des visages sombres qui semblent vous accuser de tous les méfaits.

Une seule personne susceptible suffit à gâter la vie d’une famille entière. On craint toujours de la froisser, on tremble à l’idée de son mécontentement. Semblable à une divinité malfaisante, elle demande sans cesse, pour être apaisée, de nouveaux sacrifices à la bonté ou à la lâcheté d’autrui.

Il est facile de se faire des griefs, car le cœur humain y est enclin et la pente est glissante. S’y laisser aller est la faute la plus grave que l’on puisse commettre contre sa propre âme. Tout homme libre, maître de lui-même, devrait, au premier indice, écraser ces plantes venimeuses sous son talon. Les grandes douleurs ne nous guettent pas toujours, et pourtant, que d’existences tristes et mornes ! En éliminant les griefs, on verrait les sourires refleurir sur des lèvres qui en avaient perdu l’habitude.

Se fâcher contre ceux qu’on aime est absurde ; les tourmenter est criminel. Quand on réfléchit à ce qu’a de tragique la destinée humaine, les souffrances naissant de nos susceptibilités paraissent misérables et folles. Devenir son propre bourreau est de la démence inintelligente. Et c’est ce que tous les hommes font, à peu près, du plus au moins. On dirait que les hauteurs sereines les effrayent ; ils préfèrent les luttes infécondes où, sans rien conquérir, le sang des cœurs coule inutilement et douloureusement.

Mais, dira-t-on, il est impossible de ne pas être sensible aux torts, et que cette sensation ne se change pas en grief. Les âcretés que l’on garde en soi fermentent inévitablement. En famille, il y aurait, pour éviter ces fermentations malsaines, un moyen pratique à employer. Puisque l’aveu direct du froissement éprouvé coûte trop à l’orgueil, on devrait déposer dans un meuble, dont chacun aurait la clef, un registre sur lequel, tour à tour, chacun des membres de la communauté énumérerait les procédés dont il se croit victime. Quand il s’agirait de choses graves et délicates, un pli cacheté, avec une adresse, serait glissé entre les feuillets.

Dénoncer les culpabilités, sans avoir besoin de recourir aux paroles, serait pour tant de pauvres cœurs étouffés par l’accumulation de leurs griefs un soulagement intense. Ce système pourrait, en outre, provoquer chez les âmes scrupuleuses un besoin de réparation, et ainsi, plusieurs plaies morales, involontairement causées, seraient pansées et cicatrisées.

La méthode que je suggère ne sera évidemment pas suivie : les rancunes continueront à être nourries dans les cœurs ; sous le toit familial les mêmes visages renfrognés s’aligneront. Les hommes et les femmes qui, après les combats de l’existence journalière, rentreront au foyer avec le désir de s’y reposer et de s’y réchauffer, y trouveront assis le grief, ennemi de toute paix et de toute chaleur. Ils entendront les voix s’abaisser à leur approche, et ils seront forcés de comprendre que les paroles échangées formulaient des plaintes dont ils étaient l’objet.

Dans la vie publique, les carrières et les professions où les hommes se font concurrence les uns aux autres, il serait utile aussi de pouvoir ouvrir un livre des griefs. La chute d’un Cabinet, qui a parfois pour le pays des conséquences redoutables, est due souvent à des séries de petits griefs dont celui qui les a suscités n’a pas le moindre soupçon. Que d’hommes de valeur éloignés du pouvoir, simplement par les hostilités qu’ils ont inconsciemment provoquées ! Que de votes de méfiance causés par les mêmes motifs ! Que de carrières retardées ou entravées par les rancunes bureaucratiques !

Le médecin, l’avocat, le banquier sont également victimes des griefs : ils voient leur clientèle diminuer et n’en comprennent pas la raison. Des obstacles sans cesse renaissants s’amoncellent sur leur route ; la conspiration des griefs en est cause : deux ou trois bonnes rancunes se sont coalisées et ont réussi à provoquer contre les malheureux un mouvement d’opinion défavorable. Et il en est de même dans toutes les professions et dans tous les métiers. Les ennemis invisibles sont bien plus redoutables que les adversaires connus et tangibles, pour féroces qu’ils soient.


S’il y a des individus dont le trait caractéristique est de susciter les hostilités, par leurs façons brutales et leurs paroles âcres, il en est d’autres dont les âmes ressemblent à des ruches, dans lesquelles, au lieu d’abeilles, se presse l’essaim bourdonnant des griefs : griefs personnels, griefs impersonnels, recueillis pour fortifier les leurs propres. Lorsqu’ils parlent, on sent qu’il ne parviendront jamais à exprimer toutes les rancunes qui bouillonnent dans leur cœur, et c’est à peine s’ils paraissent soulagés, quand ils en ont formulé amèrement quelques-unes. Jamais on ne pourra assez plaindre ces tristes individualités, leur pain quotidien est arrosé de fiel ; mais en même temps, il faut les dénoncer à l’opinion comme les pires faiseurs de peines que la société ait produits. Ce ne sont pas de grands malfaiteurs occasionnels ; leurs délits sont journaliers et, par conséquent, infiniment plus nuisibles.

Dans toutes les classes sociales on retrouve ces misérables natures dont les griefs forment la substance psychique ; ils en mangent, ils en boivent, ils en meurent. Sans arriver à ce degré d’irritabilité morbide, combien de très honnêtes gens n’ont aucun scrupule de nourrir en eux-mêmes de bons petits griefs, nuancés de haine, contre leurs proches ou leurs amis ?

Les privilégiés du destin, ceux dont l’existence s’écoule dans une large aisance tranquille, ne devraient pas connaître les griefs. Et pourtant, ils y sont sujets tout comme les lutteurs à outrance ou les vaincus de la vie. Le récit biblique de l’unique brebis, possédée par le pauvre, et dont le riche s’empare, se renouvelle constamment, car les favorisés du sort font volontiers un grief aux malheureux du moindre avantage qu’ils possèdent. On est parfois surpris de constater certaines rancunes inexplicables. Aucun tort n’a été commis vis-à-vis de ceux qui les nourrissent. Personne n’a marché sur leurs brisées. Pourquoi alors ? Comment expliquer leurs regards hostiles, leurs paroles soudain malveillantes ? Nul ne suppose que la vue d’une unique petite brebis a pu offusquer les possesseurs de grands troupeaux. Si le prophète Nathan leur montrait ce qu’ils ont dans le cœur, comme il fit pour le roi David, peut-être se mettraient-ils à jeûner, honteux de la petitesse de leur âme. Mais si les prophètes se présentaient à la porte de nos contemporains, ils seraient chassés probablement comme d’importuns solliciteurs dont on n’a nulle envie d’entendre le message.

Les griefs que l’attitude hostile révèle ne sont pas les pires. Les griefs cachés sous une apparence cordiale sont les plus dangereux. C’est souvent le cas en amitié, et surtout en amour. Par fierté, par grandeur d’âme, par peur de ce qu’on pourrait découvrir, par crainte d’explications pénibles ou pour d’autres causes plus basses, on cache ses griefs. Tant que la passion dure, ses manifestations ardentes dissimulent les rancunes secrètes. Le jour où l’amour diminue ou s’éteint, elles dressent la tête, et celui qui découvre qu’il en est l’objet, recule épouvanté devant les sentiments hostiles dont le soupçon ne l’avait même pas effleuré.

Il y a encore la catégorie des griefs qu’on se crée volontairement contre les autres, pour expliquer les torts graves qu’on a vis-à-vis d’eux : ce phénomène se produit dans tous les genres d’attachements, mais spécialement dans l’amour. Celui qui cesse d’aimer le premier, cherche des raisons à son inconstance ; celui qui rompt le premier, par légèreté, par opportunisme ou par peur, essaye de se forger des rancunes qui l’excusent. Une femme que son meilleur ami avait quittée subitement, sans une querelle, sans une scène, sans une raison apparente de rupture, après de longues années d’une union étroite, et à laquelle je disais : « S’il pense à vous, il doit avoir des remords », répondit : « Des remords ? Quelle idée ! Il se figure aujourd’hui que tous les torts sont de mon côté. Rétrospectivement il s’est créé des griefs imaginaires. » Je me récriai, indignée, prête à la plaindre davantage. Elle sourit et, posant ses doigts sur ma bouche pour me faire taire : « Ne me plaignez pas, dit-elle, je pourrais avoir des griefs et n’en ai pas ; c’est donc moi, malgré tout, qui ai la bonne part ! »

Elle avait raison. Les griefs sont pareils à une épée à double pointe dont l’une blesse le cœur qu’elle vise et l’autre le cœur d’où elle sort ; mais le plus malheureux des deux cœurs est encore celui qui tient l’épée, car la pointe qui le transperce s’enfonce plus fortement, et il est presque impossible de l’arracher de la blessure.

Tout le monde, en substance, est victime des griefs : ceux qui les nourrissent, comme ceux qui les inspirent, parce que tous se refusent aux explications franches. Et ce qu’il y a de plus triste, c’est que, produisant tant de mal, ils ont souvent une cause si mince, semblables en cela aux duels de ce Napolitain, qui s’était battu dix-sept fois à propos des mérites respectifs du Tasse et de l’Arioste, dont il n’avait jamais lu les œuvres !

CHAPITRE VI
PEINES SENTIMENTALES

Un mot, un regard peuvent effacer des années d’affection.

Balzac.

Parmi les peines que les hommes se causent les uns aux autres, les chagrins intimes occupent une place importante, quoique la vie sentimentale ait diminué de vivacité sous toutes les latitudes et dans toutes les classes. Ce cuirassement contre la sensibilité s’appelle progrès. En effet, dans les pays les plus avancés comme civilisation, l’individualisme outré, les habitudes mouvementées, l’extériorisation générale des existences empêchent le cœur de vivre avec intensité et d’avoir conscience de ses battements. Chez les peuples qui ont couru avec moins de rapidité sur la voie de l’indifférentisme pratique et de la froideur élégante, les affections ont gardé plus de force, et les passions plus de violence : la tendresse familiale attendrit toujours les cœurs, et les désespoirs d’amour sont féconds en catastrophes.

Dans le midi de l’Europe, le dévouement aux parents, aux enfants, au mari produit des miracles d’abnégation, et les femmes sont capables de s’oublier elles-mêmes complètement pour l’homme qu’elles aiment. Un spirituel écrivain français me disait un jour : « Vos compatriotes sont les seules femmes qui savent encore aimer. Regardez une Française dans la rue : elle est toujours élégante, tirée à quatre épingles ; le mari, au contraire, est souvent négligé dans ses vêtements, tandis qu’en Italie l’homme est plus soigné que la femme ; celle-ci s’efface… On comprend que les ressources de la modeste famille sont employées à mettre en valeur le chef, le représentant de la communauté… »

L’observation a du vrai[7], l’Italie est le pays où l’amour sous toutes ses formes — qu’il soit maternel, filial, fraternel, conjugal et même extra-légal — est encore le plus sincèrement pratiqué. Évidemment la civilisation à outrance finira par y pénétrer et l’on y apprendra à raisonner avec plus de froideur. Cependant, quels que soient les effets desséchants de cette civilisation sur les âmes de toutes les races, il y a certains sentiments tellement instinctifs par nature et enracinés dans le cœur, que rien ne parviendra jamais à les détruire de façon complète, et que l’homme le plus raffiné continuera à en souffrir.

[7] Dans les grands centres, cependant, la préoccupation de la toilette chez les femmes augmente de façon inquiétante.

Dans de précédents chapitres, j’ai parlé des chagrins que s’infligent les uns aux autres les gens qui croient s’aimer. Parmi les membres d’une même famille, combien semblent nés pour se tourmenter réciproquement ! Les griefs[8] et les malentendus qui séparent les cœurs sont infinis. Pour les êtres aimants une parole dure, un mouvement hostile, une fausse interprétation de leurs actes ou de leurs intentions équivaut à un coup de couteau moral. C’est pourquoi la jeunesse traverse des moments d’indicible amertume et d’intense désespoir, car elle croit à la durée des impressions douloureuses ; ceux qui les provoquent ont si peu l’habitude de considérer l’effet de leurs paroles qu’ils n’ont pas le moindre soupçon des maux dont ils sont la cause.

[8] Voir le chapitre : « [Les griefs] ».

Une des souffrances intimes les plus secrètes et les plus démoralisantes que les êtres jeunes subissent, est d’assister aux défaillances de caractère des personnes qu’ils ont aimées et respectées dans leur enfance, alors qu’ils ne savaient encore ni discerner ni raisonner. A mesure qu’ils acquièrent l’expérience de la vie et la faculté de juger, les anciennes idoles tombent de leur piédestal, et cette chute provoque une amère douleur.

La jeunesse est intolérante, elle n’admet pas les circonstances atténuantes, elle ne tient compte de rien, elle ne s’arrête pas à considérer, elle donne des interprétations positives à certaines apparences incertaines. Souvent elle est dans le vrai, souvent aussi elle se trompe, mais, que ses impressions soient réelles ou fausses, la peine ressentie est la même. Avoir été cause, même sans le vouloir, d’une pareille déception, remplit de remords les consciences habituées à sentir leurs responsabilités.

Les gens maussades, grognons, capricieux, de mauvaise foi, sont des faiseurs de peines, non seulement parce qu’ils empêchent les autres de danser en rond et attristent leurs vies, mais parce qu’ils ternissent l’image que ceux-ci avaient d’eux dans le cœur. C’est là une subtile souffrance d’ordre sentimental dont il est impossible de mesurer les effets sur l’avenir des âmes.

Une amie me disait un jour : « Tant que mes enfants étaient petits, j’ai vécu à l’aise avec mes défauts et mes mauvaises habitudes. Peut-être gênaient-elles les autres, moi, elles ne me gênaient nullement ! Mais depuis qu’ils sont grands, j’ai honte. Je rencontre leurs regards qui m’embarrassent, je comprends qu’ils me jugent, qu’ils observent mes attitudes, ma manière d’agir, qu’ils mesurent mes paroles. Rien ne leur échappe : ni le petit accroc à la vérité, ni le raisonnement illogique, ni l’irritation injuste, ni aucune des mille imperfections dans lesquelles je me complaisais autrefois. Je suis obligée aujourd’hui de me surveiller constamment, et il se trouvera, à la fin des fins, que mon éducation aura été faite par eux, beaucoup plus que la leur par moi ! »

André Towianski, le mystique polonais, qui voulait rétablir toutes choses en Christ, prétendait que le seul crime véritable était de repousser l’affection ; la pire des actions malfaisantes est d’offrir un caillou à qui nous offre du pain, et les peines que les hommes infligent sans nécessité aux êtres qui les aiment seront comptées, sans doute, comme autant de crimes par la justice suprême.

Beaucoup de gens prennent plaisir à ce jeu, même des gens qui se déclarent et se croient honnêtes et vertueux. Il y a, paraît-il, dans l’âme humaine, des recoins cruels, comme un besoin secret de faire souffrir ceux sur lesquels on a du pouvoir, peut-être parce que, se reconnaissant indigne de leur affection, on les méprise instinctivement de la ressentir.

Ce phénomène, qui a rendu amer le pain quotidien de tant de cœurs endoloris, se manifeste dans tous les genres d’attachement, mais c’est dans l’amour qu’il trouve son expression la plus complète et se produit avec le plus de fréquence.


La question de l’amour est trop complexe pour qu’il soit possible de la traiter dans ces pages ; l’expérience de la vie, la réflexion, l’étude objective des sentiments et des sensations qui exaltent et troublent l’être intime font comprendre à tout observateur sincère qu’aucune forme de déterminisme ne lui est applicable. Les plus savants docteurs en la matière, s’ils tiennent honnêtement compte de la nature complice, des conditions de l’existence sociale, des droits et des devoirs des individus, et, en même temps, des préceptes moraux indispensables aux sociétés bien organisées, doivent se déclarer incompétents à la résoudre.

En premier lieu, appliquer une loi générale à l’amour est impossible, il n’y a que des cas particuliers. Ceux qui méconnaissent ce principe risquent d’exagérer la rigueur ou d’en manquer trop. De toutes façons, même dans une société en progrès, l’amour restera éternellement un élément de trouble. Si on atteint l’idéal d’élever un temple à la vérité dans la cité de la justice ; si on parvient à supprimer la misère, à éteindre les ambitions et les cupidités vulgaires, à installer le règne de la probité morale et matérielle, on n’arrivera jamais à détruire l’attraction qui pousse irrésistiblement, les uns vers les autres, les hommes et les femmes. Par conséquent toujours, dans l’ordre le mieux établi, le désordre risquera de reparaître par l’amour, cause perpétuelle de félicités et de peines.

La douleur étant la réaction naturelle de la joie, ce genre de souffrance ne peut pas être supprimé. Il est toutefois certain qu’on y ajoute des amertumes inutiles par les faux points de vue auxquels on se place. Si l’on savait mieux s’aimer[9], l’intensité des affections ne diminuerait pas, mais les hommes et les femmes cesseraient d’être leurs propres bourreaux.

[9] Ames dormantes, chapitre « Le faux amour de soi ».

La catégorie des amours appelés malheureux est celle où un énergique effort de volonté, joint au raisonnement, pourrait guérir le malade. Ce genre de sentiment, où l’un des cœurs reste froid, tandis que l’autre se consume en vains regrets et en inutiles espérances, est un objet de moqueries, parfois injustes, car, si certains de ces attachements sans réciprocité sont ridicules, on en recentre aussi souvent de touchants. Ces accidents fâcheux sont inévitables, car tous plus ou moins, hommes ou femmes inspirent, dans leur vie, des inclinations auxquelles il leur est impossible de répondre. Parfois ces inclinations sont provoquées volontairement par les coquetteries des femmes ou les flatteries banales dont certains hommes sont coutumiers vis-à-vis des descendantes d’Ève, mais ce sont pour la plupart des phénomènes spontanés dont personne n’est responsable. Ils deviendront, probablement, moins fréquents au XXe siècle, la sentimentalité tendant à disparaître de nos mœurs.

Du reste, l’amour malheureux étant un peu déraisonnable en soi et ne présentant pas de perspective de longue durée, — sauf chez les êtres doués d’une excessive sensibilité, — on le met au second rang dans la nomenclature des douleurs de l’amour. Aux époques romanesques, quelques jeunes filles en mouraient ; aujourd’hui encore on voit des jeunes hommes se suicider parce que leur passion ne peut être satisfaite ; mais c’est plutôt chez eux révolte contre la souffrance, que preuve de sentiment.

Il est curieux d’observer, quand la fièvre bat son plein, combien la façon de procéder des deux sexes est différente. En général, les femmes se moquent des amoureux qu’elles n’aiment point ; aucune pitié n’amollit leur cœur, et parfois leur indifférence moqueuse va jusqu’à la cruauté. Quelques-unes, les conscientes, les bonnes, les douces, — qu’elles aient eu une part directe ou non dans la naissance du sentiment qu’elles inspirent, — essayent de consoler leurs adorateurs éconduits. Et certaines excellent si parfaitement en cet art de transformer l’amour en amitié, que les malheureux qui ont passé par leurs mains conservent de cette cure morale un souvenir attendri, préférable peut-être à celui d’une bonne fortune.

Les hommes sont moins habiles en ce genre de traitement, ils préfèrent une autre méthode : celle de s’émouvoir et de se laisser aimer. Il est certain qu’ils s’apitoient beaucoup plus facilement que les femmes. Est-ce vanité ? bonté ? Les deux choses peut-être à la fois. En tout cas, ils se refusent presque toujours à être des faiseurs de peines pour les cœurs qui se tendent vers eux, sans réfléchir que cette condescendance amoureuse a parfois des conséquences plus cruelles que l’indifférence nettement affirmée.

Mais ces amours unilatéraux ou ceux établis sur une émotion passagère ne marquent pas ordinairement l’âme de traces profondes et n’abrègent pas les existences. C’est lorsqu’il y a entre deux êtres échange complet de toutes les forces, que les douleurs succédant aux joies produisent ces déchirements qui altèrent les sources même de la vie. Les êtres doués d’une robuste santé physique n’en meurent pas, mais en eux quelque chose reste brisé. Ces déchirements naissent souvent de ce qu’il y a d’incompatible entre les aspirations et les capacités des hommes. De loin en loin, il est vrai, quelques cœurs se convient à des noces éternelles ; mais ils sont rares, ces fidélités prolongées étant, paraît-il, contraires aux lois de l’impérieuse nature, sur laquelle, jusqu’ici, nous avons un si faible empire.

L’amour, qui naît de rien, meurt de tout. On voit parfois les êtres qui se sont le plus tendrement aimés et qui semblaient avoir confondu leurs existences morales, se séparer tout à coup sans une raison valable, sans une querelle, sans une infidélité, comme si la substance dont étaient formés leurs cœurs, leurs esprits et leurs sens s’était soudain transformée et ne s’amalgamait plus.

Quand le triste phénomène se manifeste dans les unions sanctionnées, il n’y a pas de brisure apparente, mais la joie disparaît des vies. Entre ces deux êtres qui avaient jusqu’ici vécu cœur à cœur, il ne reste plus qu’un seul et froid trait d’union : l’habitude et les intérêts communs ! Lorsqu’au contraire, le lien n’a pas aliéné l’indépendance, la rupture est rapide ; les amis de la veille, fiancés ou amants, semblent ne pouvoir jamais mettre entre eux assez de distance, pressés qu’ils sont d’oublier leur passé d’amour, par honte peut-être de ce reniement de leurs âmes.

Lorsque le détachement se manifeste en même temps dans les cœurs, il n’y a pas de souffrance, rien que la tristesse d’une lumière qui s’éteint. Mais en général, l’amour déjà mort chez l’un, vit encore chez l’autre et s’exaspère par l’abandon. On accuse les hommes de sonner les premiers le glas. C’est vrai et faux en même temps. Vrai, dans le sens qu’ils sont plus facilement infidèles. Faux, en ce qu’ils savent parfois rester constants en devenant infidèles, tandis que la femme, à la première tentation qui l’assaille d’un autre amour, n’a plus qu’un désir : liquider l’ancien ! Est-ce sincérité plus grande de sa part ? Ou moindre richesse de nature ? Ou parce que son âme plus légère n’a pas reçu d’empreinte assez forte ? Ou que chez elle tout nouvel amour entre d’emblée dans le cœur en maître absolu ?