Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
CHRONIQUE
DE
1831 A 1862
Héliog Ducourtioux-Imp Routy
Duchesse de TALLEYRAND et de SAGAN
1850
Plon-Nourrit & Cie Edit.
DUCHESSE DE DINO
(PUIS DUCHESSE DE TALLEYRAND ET DE SAGAN)
CHRONIQUE
de
1831 A 1862
Publiée avec des annotations et un Index biographique
PAR
LA PRINCESSE RADZIWILL
née Castellane
IV
1851-1862
Troisième édition
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE—6e
1910
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Copyright 1910 by Plon-Nourrit et Cie.
DUCHESSE DE DINO
CHRONIQUE
1851
Sagan, 1er janvier 1851.—Cette date fait naître plus de pensées sérieuses et graves qu'elle ne permet d'espérance et qu'elle n'offre de joies. Que nous donnera cette année que nous inscrivons aujourd'hui pour la première fois? Que de mystères elle renferme!
Sagan, 7 janvier 1851.—Je pars dans quelques heures pour Berlin où la grippe règne épidémiquement. D'après les derniers relevés, soixante mille personnes en étaient atteintes. Cette vilaine grippade, partout où elle a régné, a été le précurseur du choléra. Ainsi, il se pourrait bien que ce grand moissonneur se réveille sur nouveaux frais pour une nouvelle récolte. A la garde de Dieu!
Je pense trouver Berlin fort à la paix pour ce qui regarde l'est de l'Europe. C'est pour l'instant le principal. Quant à Dresde, je ne crois pas qu'on y parvienne à résoudre promptement toutes les questions pendantes. L'équilibre est bien difficile à retrouver, après de si formidables secousses.
Berlin, 9 janvier 1851.—Le Cabinet Manteuffel a eu la majorité dans les deux Chambres, pour empêcher la reprise de la discussion de l'Adresse[ [1]. Tous les ministres, à cette occasion, ont fort bien parlé, déclarant qu'ils étaient décidés à briser sans retour avec la révolution.
Je ne sais pas encore grand'chose, n'ayant vu que la Mission anglaise. A tout prendre, j'ai cependant aperçu que si les gens sages sont satisfaits de la paix, chacun se sent plus ou moins humilié des reculades nécessaires; on reste abattu et sérieux. M. de Manteuffel, que j'ai rencontré sortant de la Chambre, et qui a arrêté ma voiture, m'a dit qu'il était fort préoccupé des nouvelles de France; que Hatzfeldt, dans ses dépêches, le préparait à de nouvelles crises.
Berlin, 11 janvier 1851.—On est assez sérieux ici, socialement. Hier cependant il y a eu un joli concert à Charlottenburg, et les physionomies étaient assez ouvertes. M. de Manteuffel est retourné à Dresde, pour y passer quarante-huit heures et prendre congé du prince Schwarzenberg qui repart définitivement pour Vienne. Dresde marche clopin-clopant; cependant, on y cherche, et on croit y trouver une solution. Il est question, mais vaguement encore, d'envoyer le comte d'Arnim-Heinrichsdorf à Vienne.
On se montre, ici, très préoccupé des destinées de la France et de l'état critique qui s'y révèle de plus en plus. M. de Persigny a laissé un triste renom. On est satisfait de son successeur, qui a une chétive mine, mais qui est poli et sans jactance[ [2].
Humboldt se porte étonnamment bien, mais sa politique est, à mes yeux, moins belle que sa mine.
Berlin, 15 janvier 1851.—Les agitations politiques parisiennes préoccupent ici[ [3], mais cependant l'attention du public est toujours principalement tournée vers Dresde d'où il paraît que le baron de Manteuffel est revenu de bonne humeur, il y a deux jours. Hier au soir, ses salons étaient remplis. J'y ai paru un instant, tout le parti conservateur s'étant promis de s'y rendre.
M. Thiers est aux pieds de Mme de Seebach, disant qu'elle n'est pas jolie, mais qu'elle a de l'élégance dans l'esprit. On dit aussi qu'il écrit souvent à la Reine des Pays-Bas, et que ces commerces féminins le consolent des mécomptes de son ambition.
Berlin, 17 janvier 1851.—J'ai vu hier la Reine, qui était venue de Potsdam pour voir la nouvelle chapelle que le Roi a fait construire dans le Château, et où on a fait le premier essai de la musique qui y sera exécutée demain à la fête des Ordres[ [4]. Cette chapelle, dans le style byzantin, est grande et vraiment très belle; les proportions en sont vastes, la coupole surtout imposante. La musique y fait un fort bel effet.
La seconde Chambre paraît pousser le Cabinet à la dissolution, en le taquinant et l'entravant sans cesse.
La première Chambre est aussi ministérielle que la seconde l'est peu.
Berlin, 19 janvier 1851.—Je vois avec peine qu'en France le gâchis est à son comble; c'est le nivellement le plus complet. Pas un nom, pas une individualité qui ressorte et qui se détache sur ce fond boueux.
Ma vie ici est sans chocs, sans contrariétés, mais aussi sans grand intérêt, et les journées effiloquées par mille petites obligations sociales me laissent l'âme assez vide. Il n'y a ni grandes fêtes, ni grandes fatigues, mais une mauvaise coupe d'heures, et une série de petits devoirs auxquels on ne peut se refuser, qui heurtent ma paresse et effarouchent ma sauvagerie, deux dispositions qui vont fort en augmentant.
Berlin, 23 janvier 1851.—M. de Radowitz est revenu avant-hier d'Angleterre, ce qui fait naître bien des inquiétudes, et aussi bien des espérances, et jette, de toutes parts, une certaine agitation dans les esprits surtout, le Roi ayant dit tout haut, à table, qu'il l'avait appelé auprès de lui.
Berlin, 25 janvier 1851.—Avant-hier, à un grand dîner chez Prokesch, le ministre d'Autriche, on m'a assuré qu'à Dresde tout allait bien entre la Prusse et l'Autriche, mais que les petites puissances leur donnaient beaucoup de fil à retordre. En attendant, il y a tous les jours ici des revues pour inspecter les régiments de la Landwehr, qui rentrent dans leurs foyers; cependant, le désarmement ne va pas aussi vite que le voudrait le ministre des Finances, et que les populations le demandent.
Berlin, 1er février 1851.—J'ai dîné avant-hier à Charlottenburg, avec le comte de Sponneck, danois arrivant de Vienne et s'arrêtant ici pour y terminer l'interminable question danoise.
Quelqu'un de fort avant dans la haute diplomatie me disait hier que, depuis que Schwarzenberg avait écarté Schmerling du Cabinet de Vienne, il s'y était grandement fortifié et avait éliminé un dangereux intrigant. Ce n'est pas un autrichien qui m'a tenu ce langage.
Berlin, 5 février 1851.—L'Archiduc Léopold est venu, de Hambourg, faire une pointe ici. Il y est arrivé hier; je l'ai vu le soir, en petit comité, chez le ministre d'Autriche. Il est grand, beau, gai, naturel, aimable, avec cette rondeur et cette bonhomie autrichienne qui a de la grâce. Il m'a beaucoup plu. Aujourd'hui, il y a parade en son honneur à Potsdam, demain ici. Il repartira le 8, je crois, pour son corps d'armée.
Berlin, 7 février 1851.—A la Cour, avant-hier, tout avait fort bel air; les femmes en grand habit; le cercle suivi d'un superbe concert exécuté dans la grande salle blanche. Le Roi portait le cordon de Saint-Étienne, en l'honneur de l'Archiduc.
Hier matin, pour le même objet, grande parade. Le soir, grande soirée chez le ministre d'Autriche, où tous les Princes, par exception, se sont rendus, sauf le Prince de Prusse.
Le Roi, après la parade d'hier, a porté, lui-même, le grand cordon de l'Aigle noir à l'Archiduc. Pendant la parade, il a fait jouer l'air national autrichien. Que tout cela est étrange par la rapidité des changements de scènes, sans transition! Ce qui est triste, c'est qu'il n'y a là aucune garantie contre un changement également rapide en sens contraire.
Berlin, 23 février 1851.—Les nouvelles de Dresde ne semblent pas très rassurantes; les petites puissances se montrent toujours difficultueuses, récalcitrantes; les grandes puissances qui pourraient, qui devraient s'entendre pour les soumettre, se combattent par des rivalités hors de saison.
La France proteste contre l'incorporation des provinces lombardo-vénitiennes; la Prusse veut ravoir Neuchâtel; Mazzini agite l'Italie et aiguise partout des poignards; ses émissaires arrivent même dans le Nord, et la police prussienne commence à avoir l'éveil sur leur présence ici, mais cette police est d'une maladresse proverbiale. Le Hanovre se met aussi à faire son petit bout de libéralisme, intempestif, incommode, déplorable, et cela parce que le vieux Roi baisse visiblement, que son ministre principal est actuellement M. de Münchhausen, qui a des tendances pour le parti de Gotha[ [5] et qui est soutenu par la toute-puissance de la comtesse de Grote, dont il est le gendre. Les intrigues Bunsen-Cobourg-Gotha brochent sur le tout. Le Prince Albert, qui voit son frère sans enfants, vise à l'agrandissement du duché de Cobourg et à la formation d'une espèce de royaume de Thuringe pour son second fils, et il s'agite, à cet effet, par tout moyen.
La Reine Victoria a invité le Prince et la Princesse de Prusse à venir à Londres pendant la fameuse Exhibition[ [6].
Sagan, 1er mars 1851.—Me voici rentrée dans mon silencieux séjour, qui m'a souri à travers le neigeux linceul qui le recouvre. Je m'étais couchée tard, avant-hier, à Berlin, ayant été au bal donné par mes amis les Radziwill. J'avais eu, à la veille d'un départ, grande envie de m'en dispenser, mais ils tenaient à ma présence, surtout au souper, afin de me placer à côté du Roi, qu'on prétend que je fais causer, et que je divertis plus qu'une autre. Je ne le pense pas, car je me trouve on ne saurait moins divertissante, mais enfin j'ai voulu être agréable à de bons et excellents amis d'enfance, et je suis restée. A ce bal, le ministre Manteuffel est venu dire au Roi qu'il venait de recevoir par télégraphe la nouvelle que lord Stanley avait accepté le Ministère, et qu'il allait dissoudre la Chambre des Communes. A l'examen, il s'est trouvé que cette nouvelle venait, non pas de Londres, mais de Paris, et par voie télégraphique il est vrai, mais adressée à une maison de commerce; les Westmorland la mettaient donc en doute. La grande affaire de l'Europe entière, c'est la retraite de lord Palmerston; si elle ne se vérifie pas, on n'aura rien gagné[ [7].
Sagan, 7 mars 1851.—Les tristes prévisions que j'entends faire sur l'état politique du monde me préoccupent d'autant plus que je voudrais fort, du mois de mai prochain en un an, voir la France, l'Allemagne et l'Italie se maintenir sans nouvelles explosions. Mais quelle outrecuidance que de jeter ses regards et de pousser ses exigences aussi loin! Hélas! Possédons-nous seulement le lendemain?
Sagan, 9 mars 1851.—Je vois avec douleur lord Palmerston reprendre sa place. Lors même qu'il n'y resterait pas longtemps, il aurait toujours le loisir d'y faire du mal, surtout d'en faire au Continent déjà si malade; il faut, hélas! si peu de jours pour faire un mal incalculable!
Sagan, 19 mars 1851.—J'ai reçu hier une lettre de Mme Alfred de Chabannes qui habite Versailles, mais dont le mari est à Claremont. Elle est dévouée à la Maison d'Orléans, mais comme elle est sensée et éclairée, elle juge sans aveuglement, et j'ai été frappée de trouver ce qui suit dans sa lettre: «Mes amis de Claremont vont dans l'abîme. Quel horrible article dans l'Indépendance belge, en réponse à la lettre si digne du Comte de Chambord[ [8].
«Je suis au désespoir. Nos bonnes têtes, les conservateurs habiles, passent aux légitimistes, les brouillons, tels que Thiers et autres, aux républicains modérés. Ma chère Duchesse d'Orléans sert de prétexte à ces derniers; ils la trompent; leur plan est d'avoir Mgr le prince de Joinville pour président de la République, et c'est là le vrai but de la proposition Creton[ [9]; c'est l'anguille sous roche que Berryer a devinée. Les douleurs de cette pauvre Duchesse d'Orléans sont les miennes; elle maigrit, elle change; ils la tueront à force de tracas. Elle va retourner à Eisnach; la Reine sa belle-mère se rendra en Belgique; les Aumale et Joinville à Naples, les Nemours en Autriche.»
Dans une lettre que j'ai reçue du marquis de Dalmatie, il me répète à peu près les mêmes choses, disant que Thiers, honni, conspué par tous les partis, impopulaire partout, n'en reste pas moins le plus actif et le plus habile instrument du mal. Il déplore, non moins que ma cousine de Chabannes, qu'à Claremont on soit aussi complètement la dupe de Thiers, qui règne absolument sur les esprits de cette pauvre famille. Le Marquis en revient au reproche qui devient bien général contre la Duchesse d'Orléans, celui de ne faire que de la politique personnelle; répétant qu'elle ne voudra jamais de la fusion, qu'elle se complaît dans le rôle de chef de parti, rôle que la fusion ferait cesser. Quant à ses beaux-frères, M. Guizot dit d'eux que ce sont d'excellents fonctionnaires, mais pas des Princes. Les légitimistes, ajoute le Marquis, qui avaient fait de grandes avances, qui se berçaient de l'espoir de toucher à la fusion, ont été tout à coup réveillés de leur rêve, quand on est venu leur demander, un peu trop naïvement, de jouer le rôle de dupes, et, après leur avoir refusé toute garantie, leur dire: «Remettez-vous-en à la loyauté de M. Thiers», qui, au même moment, était en intrigue avec la Montagne. La bonhomie des légitimistes ne pouvait aller jusque-là. Thiers a alors fait croire à Claremont que les légitimistes s'étaient indignement conduits et que l'honneur exigeait que les Princes d'Orléans rompissent tous les fils avec Frohsdorf; ils ont donné dans le panneau, et leurs dernières lettres détruisent toute espérance de fusion. Ils s'enveloppent, disent-ils, dans leur dignité, et ils congédient leurs troupes.
Pour cela, il n'ont pas grand'chose à faire.
Sagan, 21 mars 1851.—J'ai reçu une lettre de M. Molé, la plus coquette, la plus cajolante, la plus complimenteuse, la plus flatteuse, la plus tendre, la plus admiratrice qui se puisse imaginer. C'est à l'occasion du mariage de sa petite-fille, Mlle de Champlâtreux, avec le fils aîné du duc de Noailles, qu'il rompt un long silence, disons mieux, un profond oubli. Il y a deux pages sur ce mariage, une sur la politique, une autre tout imprégnée des échos du passé, de sa jeunesse, de la mienne, quoiqu'elles ne se soient jamais confondues, mais elles se sont envisagées, elles ont suivi deux routes parallèles, qui, par cela même n'ont pu se toucher, en étant, cependant, bien rapprochées.
Sagan, 14 avril 1851.—Les gazettes apportent aujourd'hui la nomination du nouveau Ministère français, et, en même temps, je trouve dans l'Indépendance belge un long article à la louange de l'énergie et de l'habileté du nouveau Ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, qui serait, dit-on, l'âme et le véritable chef du nouveau Cabinet. Si telle est, en effet, l'importance du personnage, il faut espérer qu'une main ferme arrêtera, momentanément du moins, le torrent socialiste, et qu'il y aura sursis aux explosions jusqu'en 1852[ [10].
Sagan, 16 avril 1851.—J'ai reçu, hier, plusieurs lettres de Paris, une, entre autres, de M. de Barante, qui représente la France comme fort malade, à la vérité, mais qui ne croit à aucune explosion prochaine, et qui semble ne prévoir de conflit sérieux que pour 1852. Il ajoute que c'est l'opinion des faiseurs de toutes les nuances; mais les faiseurs sont sujets à illusion, preuve le 24 février 1848.
L'Indépendance belge continue à prôner les mesures énergiques prises dès le début par M. Léon Faucher contre les socialistes. Dieu veuille qu'elles soient efficaces!
Sagan, 20 avril 1851. Jour de Pâques.—Un beau soleil éclaire la fête de la Résurrection. Que ne peut-il rajeunir ce vieux monde politique, comme il ravive la nature! Car, quant à l'âme, il ne dépend que d'elle de se raviver et de s'embellir; il lui faut, à la vérité, plus d'un effort pour y parvenir; souvent une santé éprouvée suffit pour paralyser la meilleure volonté; je m'en aperçois sans cesse à moi-même, qui, depuis deux jours spécialement, suis reprise d'à peu près toutes mes misères de l'année passée. Mon voyage de France pèse sur moi; pourtant, il faut y avoir été une dernière fois avant de mourir. La première communion de ma petite-fille Marie[ [11] est une circonstance spéciale. Je voudrais parler à mes hommes d'affaires, voir mes petits-enfants que je ne connais, ou pas du tout, ou que peu, visiter le tombeau de mon oncle[ [12] avant de prendre place dans le mien, serrer la main de deux ou trois personnes qui m'ont conservé bon souvenir, et puis en avoir fini. Mais je m'arrête, je suis en sombre disposition.
Sagan, 6 mai 1851.—Je n'entreprendrai pas mon voyage in good condition ni in good spirits. Je ne sais trop où je vais, je me sentirai seule et destitude[ [13]. Comme ce n'est ni par légèreté, ni par goût de changement ou futilité, mais bien pour accomplir un devoir de haute convenance, que je m'engage dans cette route, je veux espérer qu'elle ne me sera pas fatale.
Voilà la correspondance Mirabeau-La Marck livrée au public[ [14]. Je suis on ne saurait plus curieuse du livre et des articles qu'il provoquera dans les journaux et revues.
Hanovre, 15 mai 1851.—J'ai fait tout ce que je m'étais proposé de faire à Berlin et à Potsdam, où l'indisposition de la Reine et le voyage à Varsovie occupaient tous les esprits[ [15]. Il est question d'une visite de l'Empereur de Russie à Olmütz, d'y réunir les trois potentats du Nord. On espère les Majestés russes à Berlin, pour l'inauguration, fixée au 31 mai prochain, du beau monument de Frédéric le Grand[ [16]. Ici, à Hanovre, on est redevenu fort prussien, depuis la course que le vieux Roi a faite à Schwerin et à Charlottenburg.
Bruxelles, 16 mai 1851.—Arrivée hier soir ici, je viens de recevoir une très gracieuse lettre de la Reine Marie-Amélie, qui m'annonce que le Roi Léopold, voulant profiter aussi de ma présence, m'engage à dîner demain à Laeken, mais que je devrais arriver une heure avant, pour qu'elle puisse me voir seule.
J'irai dans la matinée, aujourd'hui, voir les Metternich.
Paris, 19 mai 1851.—Me voici dans Babylone. J'y suis arrivée hier à cinq heures du soir. A Laeken, j'ai été touchée de l'accueil qui m'a été fait par belle-mère et gendre; mais j'ai été effrayée du changement du prince de Joinville, complètement sourd, courbé, voûté, grisonnant, abattu, silencieux, sauvage. Il me semble que si on le voyait ainsi en France, il n'y paraîtrait redoutable à personne.
Paris, 23 mai 1851.—Je voudrais pouvoir écrire longuement, mais on sait ce que c'est qu'un vol à travers Paris. J'y suis traquée, abîmée, et cependant je ne le quitterai que le 31, et cela sur le désir de l'évêque d'Orléans[ [17], que j'ai vu longuement hier. Il veut faire route avec Pauline et moi; il veut me montrer lui-même l'établissement de la Chapelle[ [18] où sont mes petits-fils; il veut que je dîne à l'Évêché; bref, il veut de si bonne grâce qu'il n'y a pas moyen de s'y refuser sans en avoir une très mauvaise.
J'ai fait la connaissance de M. de Falloux, qui a parfaitement répondu à l'idée que je m'en étais faite, et c'est une chose qui, en bien ou en mal, se rencontre fort rarement. J'ai vu bien d'autre monde encore; mais l'intérêt qu'offre la curiosité satisfaite me manque complètement, car je n'ai plus aucune curiosité, du moins celle des personnes, et le temps me manque pour satisfaire celle des choses. J'ai été cependant avec la maréchale d'Albuféra assister à une représentation d'Adrienne Lecouvreur à la Comédie-Française, mais cela m'a fait veiller, car tout se passe bien tardivement ici; on y dîne aussi très tard, et cela ne me va pas du tout.
Je n'ai point encore vu la princesse de Lieven, malgré deux essais réciproques; mais il me faudra aujourd'hui passer sous les fourches caudines.
Paris, 25 mai 1851.—L'horizon politique s'obscurcit sur nouveaux frais. Les Burgraves croient à des éruptions volcaniques pour le mois de juin. Est-ce du 15 au 20, ou du 20 au 30 que la bombe éclatera? Voilà où on en est.
Une espèce de Jacquerie a commencé en Berry aux environs du château du duc de Mortemart[ [19]. On y met le Château en état de défense.
Paris, 27 mai 1851.—M. de Falloux viendra assister à Marmoutiers à la première Communion de Marie[ [20]. Il paraît qu'il m'a prise à gré; c'est on ne saurait plus réciproque. Je lui sais d'ailleurs bien bon gré de m'avoir offert quelqu'un à estimer au complet. Lui, l'Évêque et le cher Chatelain sont ici les êtres avec lesquels je me plais, sans oublier cependant le doux et aimable Barante.
Paris, 31 mai 1851.—Hier, à dîner, chez M. Molé, on parlait de votre livre[ [21], dont, en tout, on parle beaucoup, pour louer le rôle que vous avez dans cette publication, ainsi que la manière dont vous l'avez saisi et rempli. Celui que vous donnez à M. d'Arenberg et le jour sous lequel vous l'avez placé l'ont fort grandi aux yeux de tous. Quant à Mirabeau, il me semble diminué, amoindri dans l'opinion qu'on avait de ses ressources d'habileté, sans se relever du mépris qu'inspirait son caractère.
J'ai dîné avant-hier chez Mme de Lieven. J'ai eu la satisfaction qu'elle m'a trouvée stupide et qu'elle me l'a dit assez clairement pour me faire espérer qu'elle le dirait et répéterait dans ses lettres vertes, si fort en circulation dans toute l'Europe[ [22]. Du reste, tout s'est passé très poliment entre nous. Seulement, elle a voulu me produire à son Club du dimanche[ [23], à quoi je me suis absolument refusée, mais sous des prétextes plausibles et qui n'avaient rien de désobligeant.
Je pars ce soir. Je passerai la journée de demain à Orléans, et après-demain j'irai à Valençay.
Valençay, 3 juin 1851.—Je me sens fort tristement émue ici, par ce qui est resté, par ce qui a été déplacé, par les ressemblances, par les différences...
Valençay, 5 juin 1851.—Mme de Hatzfeldt est arrivée ici seule[ [24], son mari ayant été retenu à Paris par l'intempestive éloquence du Président au banquet de Dijon. A cette occasion, on m'écrit de Paris ce qui suit: «L'incartade du Président à Dijon assombrit encore notre horizon. Elle remet tout en question et la discorde éclate plus violente que jamais. La dégradation du gouvernement, obligé de nier et de se rétracter, est à son comble et ne profite cependant à personne. Je ne crois pas la tranquillité matérielle en jeu pour le moment, mais le chaos de 1852, l'œil seul de Dieu peut le percer.»
Rochecotte, 14 juin 1851.—Je suis arrivée ici hier dans la soirée, ce qui n'a pas laissé de m'émouvoir. On inflige de grands supplices, soit au cœur, soit à la conscience, par cette vie rétrospective que je mène depuis près d'un mois; je veux espérer qu'elle est salutaire à l'âme.
Le Mans, 20 juin 1851.—M. de Falloux est arrivé avant-hier à Rochecotte. Il nous a apporté les lettres familières du comte Joseph de Maistre, qui viennent de paraître, et nous en a lu quelques-unes, qui sont dignes de ce grand penseur et de cet écrivain si original.
Les deux premiers volumes de l'Histoire de la Convention par Barante se publient ces jours-ci. Il est heureux que cette terrible époque soit traitée par un honnête homme.
Paris, 27 juin 1851.—Je pars demain pour Bruxelles; je serai, Dieu aidant, à Bade le 1er juillet.
Il y eut ici une interruption dans la correspondance, qui ne reprit qu'après le séjour de Bade.
Wurtzburg, 11 août 1851.—Nous sommes arrivées ici sans encombre. Hier au soir, nous nous sommes fait conduire au vieux Château de Heidelberg. Le soleil s'est couché pittoresquement derrière les ruines; l'air, la couleur, le paysage, tout était beau.
Aujourd'hui, j'ai beaucoup lu: j'ai fini les deux volumes de M. de Maistre; je les ai lus crayon en main. Il se trouve dans cette correspondance des lettres de M. de Bonald que je préfère à celles de M. de Maistre; aussi élevées, elles sont plus simples, plus serrées, et plus françaises en fait de style. Cependant, je suis assez sous le charme de M. de Maistre, quand il est sérieux; je ne l'aime guère quand il plaisante, quoique l'esprit ne manque jamais, seulement ses ailes ont quelquefois du plomb dans leurs plumes. M. de Maistre, le fils, a eu une heureuse et vengeresse idée en publiant les lettres de l'abbé de Lamennais et de M. de Lamartine adressées à son père, et qui, par la différence du point de départ, font encore mieux ressortir l'infamie du point d'arrivée.
Bamberg, 17 août 1851.—Les journaux qui nous ont été prêtés ici à l'auberge disent que décidément le prince de Joinville accepte toutes les candidatures: députation, présidence, tout lui convient; il se prête à tout. Il ne manquait que cet abaissement de plus pour assurer le progrès des rouges, car les légitimistes, auxquels à Claremont on a refusé la fusion, préféreront voter pour les candidats de la Montagne, à voir revenir un Orléans sans un Bourbon, et les bonapartistes en feront autant. Il paraît qu'un manifeste fort travaillé du prince de Joinville va être lancé dans le public. En attendant que je le lise, j'ai lu aujourd'hui le petit volume de la comtesse Hahn, intitulé De Babylone à Jérusalem. Il est intéressant, surtout pour qui connaît ses précédents ouvrages, pour qui la connaît elle-même. Il est d'ailleurs intéressant pour la foi; il est écrit avec verve et talent; il répond aux objections courantes des gens du monde ignorants contre le catholicisme; mais je ne suis pas bien sûre que sa conversion, du reste fort sincère, lui ait fait rencontrer en chemin l'humilité; je serais un peu tentée d'en douter; il faut bien qu'elle parle d'elle puisqu'il s'agit de son voyage spirituel, mais il y a façon de le faire; puis, tout en abjurant tous ses écrits précédents, tout en répétant qu'elle n'en sait plus une ligne, qu'elle a tout oublié, elle se cite elle-même sans cesse... Ce petit livre peut avoir une utilité réelle pour les autres; c'est donc une œuvre méritoire; mais lui sera-t-il utile à elle? Il me semble que si j'étais son confesseur, je dirais que non; mais, comme je n'ai point ce difficile honneur, je n'ai point à me faire une opinion à cet égard.
Taunenfeld, près Lœbichau, 20 août 1851.—J'écris d'un pavillon, à une lieue de Lœbichau, que j'ai habité dans mon enfance, qui m'appartenait, dont la situation est fraîche et jolie, et où ma sœur s'est établie pendant qu'elle fait faire des réparations urgentes à Lœbichau. Je vais aller tout à l'heure, dans la partie sombre du parc, où un tertre de gazon sans clôture et une croix de fer indiquent le lieu de repos de notre mère et de notre sœur Pauline[ [25]. Je n'aime pas cette façon presque païenne, du moins peu catholique, de déposer des restes chéris. Encore est-il trop heureux que la croix s'y trouve! Mais ce bois ouvert, ces allées tournantes, ces massifs de fleurs jardinières, tout cela m'est parfaitement antipathique. J'aime une certaine austérité recueillie (qui n'ait rien de trop lugubre) pour les tombeaux; mais, avant tout, une défense sûre contre toute profanation, une barrière qu'il faille ouvrir, un verrou à tirer, une cloche à sonner. Ce n'est pas le hasard d'une promenade, peut-être joyeuse, qui doit nous conduire auprès de ceux qui nous ont quittés pour nous attendre ailleurs. Il faut savoir qu'on va à eux, il faut le vouloir, et y arriver dans une certaine disposition de l'esprit, du cœur, de l'âme...
J'ai reçu une lettre de Paris, de ma cousine Mme Alfred de Chabannes, dans laquelle il y a le passage suivant:
«Ici, la situation politique devient honteuse pour ma couleur. La candidature du prince de Joinville a reçu son adhésion, s'appuyant sur les républicains avancés. Je doute qu'on sache le fond de cette intrigue à Claremont; même, j'en suis sûre, le Journal des Débats qui nous était favorable ne suivra pas cette ligne désastreuse. Si, du moins, Mme la Duchesse d'Orléans voulait comprendre tout ce qui se passe, et qu'elle restât en Allemagne au lieu de n'y faire qu'une course. Thiers est au fond de toute cette détestable intrigue; il joue la Princesse et cela depuis longtemps. Il jouera de même le prince de Joinville, pour consolider la République à son profit personnel. Il est bien douloureux de voir ceux qu'on aime lancés à pleines voiles sur une semblable mer, celle des révolutions. J'en suis au désespoir.»
Sagan, 8 septembre 1851.—J'attends aujourd'hui le Roi pour dîner, et demain dans l'après-midi, il continuera sa route. Heureusement que la pluie diluvienne d'hier a cessé et que, pour l'instant, le soleil luit et le ciel est pur.
Sagan, 10 septembre 1851.—Le temps n'est pas beau ici; cependant, il n'est pas tombé une goutte de pluie pendant le temps que le Roi a bien voulu y rester. Seulement, s'il faisait clair, il faisait froid. Mais cela n'a pas empêché le Roi de vouloir se promener à pied, en phaéton, de vouloir tout regarder, de s'amuser des progrès qu'il remarque entre chacun de ses voyages. Il était de la meilleure humeur du monde, content de tout, gracieux, en train, drôle; bref, tout à fait entraînant comme il sait l'être; pour moi, plus affectueux que jamais. En m'embrassant à l'adieu, il a passé à mon bras un petit bracelet fort simple et d'autant meilleur goût, sur lequel se trouve gravé: Donné par l'amitié. Un petit médaillon s'y trouve accroché, contenant, sous de l'émail bleu, des cheveux de la Reine. Quel dommage que cet aimable homme soit... Roi!
Il avait dans sa suite, très nombreuse, un officier autrichien, le baron de Hammerstein, qui lui avait été assigné pour l'accompagner dans les États autrichiens et auquel il a fait la politesse de l'inviter à le suivre jusqu'à Berlin.
J'ai lieu de croire que le Roi a été content de son passage par l'Autriche, et que la satisfaction a été réciproque à l'entrevue d'Ischl[ [26].
Sagan, 20 septembre 1851.—Voilà la duchesse de Maillé morte; voilà la vicomtesse de Noailles morte. Ces deux dames n'avaient que quelques années de plus que moi. Toutes deux bien douées, encore à l'âge où l'on peut se croire un certain sursis; l'une portant avec courage de grands désastres, l'autre jouissant d'une très belle existence. Rien n'y fait, rien n'abrite le bonheur, ni l'infortune; si j'avais quelque chose à apprendre sur ce grave chapitre, ces deux événements me frapperaient encore plus, mais, en vérité, je suis bien habile sur le néant. Disons-nous, au milieu de tout ce qui périt et de cette banqueroute absolue qui est la vie, que l'affection, celle que nous ressentons nous-mêmes, encore plus que celle que nous pouvons inspirer, est un bien, un trésor, qu'il nous est accordé d'emporter dans le grand par-delà. Quoi de plus beau, en effet, que de se sentir encore, au couchant de la vie, la faculté d'aimer, de croire et par conséquent d'espérer.
Sagan, 1er octobre 1851.—Non, je ne crois pas que l'âme la mieux préparée, la plus détachée des choses d'ici-bas, soit pour cela obligée d'éteindre tous les besoins du cœur. Je crois au contraire que rien n'est plus doux, plus tendre, plus dévoué que l'âme détachée, parce qu'elle ne doit être détachée que de l'égoïsme personnel; par conséquent, elle doit se faire toute à tous, aimer mieux, aimer avec une abnégation plus parfaite.
Sainte Thérèse dit que la grande punition infligée à Lucifer était de ne plus pouvoir aimer. Il y a des dévots secs, arides, impitoyables, orgueilleux; ou bien il y a des ascétiques qui, ermites dans une grotte sauvage, ont rompu tout commerce avec les hommes. Mais ces ermites eux-mêmes se sont mis à aimer les oiseaux, à nourrir les hôtes des bois, à aimer la nature et les créatures ailées ou sauvages, et à les apprivoiser, tant l'homme a besoin d'aimer. Nous ne serons jamais des dévots desséchés, ni des habitants du désert. Nous serons tout simplement des chrétiens dociles, humbles, ne craignant pas la mort, résignés à vivre, aimant ceux qui sont doux et honorables à aimer, et attendant en charité, paix et confiance que Dieu nous appelle et nous juge dans sa miséricorde. C'est là, je crois, le vrai travail chrétien. Le desséchement est un piège du démon; le détachement de soi et non pas des autres, c'est là l'œuvre de Dieu.
Voilà mon petit traité. A mon sens, on peut parvenir à résoudre le problème sans arriver à la démence de Pascal. Cruelle solution qu'un Dieu de bonté et d'équité ne saurait préparer à notre faiblesse!
Sagan, 7 octobre 1851.—Le duc de Noailles finit une lettre, en réponse à mon compliment de condoléance sur la mort de la Vicomtesse, par ces mots: «Tout le monde ici est triste, l'Élysée est triste, les fusionnistes et les légitimistes sont tristes, les orléanistes ne sont pas gais; la confusion est au comble, les divisions sans bornes et la prévision impossible.»
J'ai reçu hier la visite d'une belle dame, ou, du moins, d'une jadis belle dame parisienne, légitimiste de tout temps, enfin, de la marquise de La Roche-Lambert, née de Bruges, tante d'un des élèves de notre collège de Sagan. Elle revenait de Frohsdorf et retournait en France. Elle a voulu voir son neveu en passant et a cru devoir me remercier de l'intérêt que j'ai témoigné à cet enfant. Elle a déjeuné chez moi. Une de ses raisons, m'a-t-elle dit, pour demander à me voir, a été de me rapporter des paroles de Mme la Dauphine. Celle-ci lui ayant demandé quelle route elle prendrait pour retourner en France, Mme de La Roche-Lambert lui a répondu qu'elle passerait par Sagan embrasser son neveu et qu'elle me verrait en passant. Sur cela, Mme la Dauphine aurait répondu: «Ah! Dorothée. J'ai toujours eu du faible pour elle, car je l'ai connue bien jeune à Mittau, avant son mariage. Dites-lui que je me souviens d'elle, avec intérêt.» J'avoue que j'ai été fort touchée, mais fort étonnée de ces paroles, qui, du reste, me sont fort précieuses. M. de Falloux et le duc de Noailles m'avaient, à la vérité, répété que j'étais en fort bonne odeur à Frohsdorf, mais je pensais que c'était tout au plus chez la seconde génération.
Berlin, 13 octobre 1851.—Je suis arrivée avant-hier soir ici. Hier, j'ai fait ma cour à Mme la Princesse de Prusse. J'ai vu Humboldt, Prokesch et d'autres encore. De nouvelles, je n'en entends pas. Je crois qu'il n'y a rien à savoir pour le moment. On dit M. de Manteuffel s'affermissant dans le pays et auprès du Roi, content des différentes Diètes provinciales; mais à tout prendre, on sommeille. Espérons que ce sommeil est un véritable repos d'où ressortiront le calme et l'équilibre. Cela dépend de la France: je vois tous les regards se porter vers elle avec anxiété.
Sagan, 20 octobre 1851.—Me voici rentrée depuis hier dans ma cellule. J'ai eu très froid en route, mais le ciel était pur, et le soleil reflétait ces joyeux rayons sur ces teintes chaudes et variées de l'automne, qui me plaisent tout particulièrement. Je vais maintenant me caser ici pour de bon. Je n'ai plus de courses à faire; je ne m'attends plus à des visites dans cette saison avancée; je vais me mettre à lire, à peindre, à broder, à écrire, à gouverner ma maison et mes établissements de charité, à faire planter, bref, à remplir mes journées le moins mal possible, c'est-à-dire le plus utilement pour mon âme et pour le bien-être de mes entours.
Sagan, 24 octobre 1851.—La mort de Mme la Dauphine[ [27] est un événement qui ne saurait passer inaperçu. Les grandes infortunes, toujours portées avec la plus noble et la plus simple dignité, lui assignent une place tout à part dans notre déplorable histoire contemporaine. Il ne lui a manqué qu'un peu de charme et de grâce, pour la mettre au-dessus des plus grandes victimes de tous les siècles.
Sagan, 5 novembre 1851.—Le Roi de Hanovre est au plus mal. Cette mort ne sera pas un petit événement à travers les difficultés allemandes, ce fils aveugle et les intrigues anglaises.
Sagan, 12 novembre 1851.—Il me revient qu'on est très blessé à Frohsdorf: 1o de la brièveté du deuil pris à Claremont pour Mme la Dauphine; 2o de ce qu'on n'ait pas écrit au Comte de Chambord, à l'occasion de la mort de son illustre tante, à lui qui avait écrit lors de la mort de Louis-Philippe; 3o de ce qu'on s'est borné à un message verbal de condoléance, confié au duc de Montmorency, sans même le charger d'aller à Frohsdorf, mais seulement de le transmettre à quelque chef légitimiste présent à Paris. J'avoue que je ne puis blâmer le ressentiment que l'on éprouve de cette façon si peu sympathique, si peu respectueuse envers le malheur des aînés.
Sagan, 14 novembre 1851.—J'ai achevé hier la lecture des Souvenirs du chancelier de Müller, de Weimar. C'est celui dont M. de Talleyrand parle dans son morceau sur l'entrevue d'Erfurt. Dans ces Souvenirs, il est sans cesse question de mon oncle, avec une grande vérité de détails et une justice rare qui m'a fait plaisir. Le tout est un petit volume pas du tout difficile à comprendre, simplement écrit, bien pensé, clairement exprimé, et donnant un tableau parfaitement exact de l'Allemagne sous l'Empire. Ce M. de Müller n'a rien de commun avec l'historien Jean de Müller.
Sagan, 16 novembre 1851.—Le Roi de Hanovre s'éteindra sous peu, s'il ne l'est déjà. On se querellera sur la tutelle. Ce sera un point en litige de plus, du provisoire en herbe, vice inhérent à un siècle tout à la fois paresseux et inquiet[ [28]. Et la France? si ardente et si molle, si agitée et si insouciante? Contrastes merveilleux et déplorables que ne simplifieront pas messieurs les Burgraves. Ils me font l'effet de momies en service extraordinaire[ [29].
Sagan, 17 novembre 1851.—Je nie que ce que vous appelez[ [30] ma haute raison n'ait pas besoin des enseignements de la mort. Qui de nous peut se croire assez détaché pour n'en avoir nul besoin? Pour ma part, j'en suis fort nécessiteuse au contraire, et j'espère que ma pauvre âme en tirera profit. Toutes les lectures, les méditations n'approchent pas, dans l'impression qu'elles produisent, du spectacle réel. Il est bien grave et plein de révélations. D'ailleurs, je ne me fais aucune illusion sur l'état de ma santé, et je la crois assez profondément ébranlée pour, peu à peu, chausser mes sandales. C'est un bon emploi de solitude. J'ai trouvé, il y a quelque temps, dans le prophète Osée, un passage que je pourrais à bon droit fixer sur la porte de cette maison-ci: «Je l'ai conduit dans la solitude, et là lui ai parlé au cœur.»
Je suis enchantée que Mgr Dupanloup veuille vous faire voir ses matériaux sur M. de Talleyrand[ [31]. Je crois que plus on fouillera, plus on recueillera sur son compte, et plus on découvrira de contrastes. Telle est la condition de presque tous les hommes qui, avec une bonne nature et des facultés distinguées, ont été jetés dans un monde corrompu, dans une position fausse, et dans les orages révolutionnaires. L'essentiel est de montrer l'excellent de la nature primitive, et, tout en reconnaissant les graves erreurs, de prouver qu'elles n'ont jamais été jusqu'à la cruauté ni jusqu'à la bassesse. Quelque distrait que soit le public par les grands tremblements de terre actuels, il reviendra un temps où la curiosité, l'intérêt se réveilleront pour un passé plein d'enseignements. On y cherchera la vérité. Elle est si souvent dénaturée, si difficile à retrouver que ceux qui travaillent à la dégager de ses nuages seront des bienfaiteurs de l'avenir.
Sagan, 1er décembre 1851.—Nous voici au début du dernier mois d'une année, qui, à travers plus d'une épreuve, sera peut-être regrettable en comparaison de cette date 1852 qui semble devoir résoudre bien des problèmes. Ces solutions seront-elles lumineuses? je ne le crois pas; sanglantes? j'en doute; boueuses? je voudrais presque en répondre. Si telle est la destinée politique de la vieille Europe, tâchons du moins que, dans la vie intime, tout soit clarté, douceur, paix et confiance; cela peut se conserver à travers tous les orages, toutes les catastrophes, et c'est à cela qu'il faut s'attacher avec persévérance et fermeté.
Sagan, 4 décembre 1851.—Les nouvelles télégraphiques de Paris me jettent depuis hier dans une grande agitation[ [32]. Je ne m'étendrai pas ici sur les réflexions, prévisions, qui se pressent en foule dans l'esprit de tous à de pareilles extrémités. L'année 1851 n'a pas voulu laisser à son héritière le soin de justifier les prédictions qui s'y attachaient; elle s'est chargée de la déflorer.
Sagan, 6 décembre 1851.—Les projets me semblent plus jetés au hasard que jamais par le coup de tonnerre parti de France. On m'écrit de Berlin que l'on s'y attend à ce que le Président, pour distraire les rouges, voudra les jeter hors des frontières par une guerre étrangère. J'avoue que je n'y crois pas pour l'instant. Il a trop de difficultés intérieures, qui réclament d'autres remèdes qu'une guerre étrangère; pendant qu'il porterait ses troupes contre le dehors, le pays resterait livré aux démagogues, et c'est ce qu'il ne saurait, ce me semble, risquer. Il doit être uniquement occupé du résultat de ce suffrage universel dont il évoque l'épreuve dans ce mois-ci. C'est là aussi ce qui doit occuper l'Europe entière, car si les rouges triomphent en France, leur sanglant succès sera assuré, ou du moins tenté partout, et partout probable. Je n'ai aucune nouvelle directe de France depuis la crise du 2. Mme la Duchesse d'Orléans comprendra-t-elle enfin, hélas! après coup, le guêpier dans lequel l'héroïque Thiers et consorts l'ont fait tomber? La fusion, qui aurait pu sauver les principes et la civilisation entière, est maintenant hors de propos. M. Thiers à Vincennes, le douteux Changarnier sous les verrous, la candidature Joinville couverte de ridicule, Mme la Duchesse d'Orléans reste la grande coupable aux yeux de l'Europe[ [33]. Et voilà où conduisent l'esprit faux chez tous et l'ambition personnelle chez les femmes, à qui il n'est permis d'en avoir que pour autrui. Mais à quoi servent toutes ces réflexions? Hélas! à rien, qu'à reconnaître une fois de plus le profond aveuglement de l'humanité.
Sagan, 9 décembre 1851.—Mme d'Albuféra me mande que rien n'égale les fureurs de Mme Dosne[ [34]. On ne relâche pas en masse les députés faits prisonniers le 2, mais tantôt l'un, tantôt l'autre, les orléanistes et les montagnards les derniers. Le carnage a été très grand à Paris. Si le Président comprend bien sa mission, il terrassera les rouges. C'est le meilleur, le seul moyen pour se perpétuer au pouvoir, car il gagnerait ainsi la reconnaissance de toute l'Europe. On me mande de Vienne qu'on y est très favorable au Président, surtout, je pense, aux mesures énergiques de son coup d'État. Il me paraît que Thiers, en cage, est plutôt l'objet du ridicule qu'il n'a la gloire du martyre.
Sagan, 11 décembre 1851.—Les nouvelles de Paris m'intéressent. Voilà les mesures de déportation qui prennent rang dans toutes celles que le coup d'État a enfantées. Il ne s'agit ni de l'exalter, ni de le stigmatiser pour le moment. Il s'agit d'en observer les conséquences, et, si elles tournent à l'ordre, à la conservation, si l'anarchie est terrassée, si les intérêts matériels de la société sont sauvés, il faudra bien chanter le Te Deum. Mais quand tout cela origine d'une dictature militaire, sans l'appui d'un principe, d'une tradition, sans le prestige d'une gloire personnelle, sans dynastie, sans entourage, on se demande où est l'avenir, et tous les calculs humains restent sans base. On en est donc réduit à ces intérêts matériels dont je parlais tout à l'heure, et qui, momentanément, semblent protégés. Le commerce, le crédit, la valeur des propriétés, tout cela peut avoir et aura probablement une résurrection, dont il faut jouir avec reconnaissance, avec prudence, et surtout sans aveuglement.
Sagan, 13 décembre 1851.—J'ai eu hier une lettre de Paris, qui me dit que l'état des provinces est assez mauvais; que, dans le centre de la France surtout, il y a eu bien plus d'horreurs commises qu'on ne le dit. Rien ne peut mieux servir le Président, car sa seule force est dans la terreur que causent les rouges, mais cette force est réelle et augmente en raison de ce que ceux-ci démasquent leurs infâmes projets. On me dit aussi qu'il est fort question d'envoyer à la Martinique les généraux prisonniers à Ham[ [35]. On n'y va pas de main morte! Du reste, Changarnier, avec son système de bascule, ses finasseries et tromperies entre Frohsdorf et Claremont, n'a que ce qu'il mérite.
Sagan, 15 décembre 1851.—Je trouve qu'on donne trop d'importance à M. Thiers. En Allemagne, il eût été sans inconvénient, car on lui eût fait partout assez mauvais accueil, mais à Claremont, il sera très nuisible, à moins que les derniers événements n'aient fait ouvrir les yeux sur le fallacieux de ses avis, et le danger de ses directions. Mais les esprits faux se refusent à la lumière, et je n'en connais pas de moins juste que celui de Mme la Duchesse d'Orléans.
Sagan, 17 décembre 1851.—J'ai reçu une lettre de mon fils Alexandre, qui avait vu M. de Falloux à son passage par Orléans, se rendant en Anjou après sa sortie de prison à Paris[ [36].
Mme d'Albuféra me mande que rien n'égale la division des familles: les plus proches s'invectivent, d'anciens amis se brouillent, il n'y a plus de salon possible. Elle me mande aussi, comme un fait certain, que les brigands ont saccagé un couvent de femmes en Nivernais.
Les embarras financiers de la France pourraient bien devenir le nœud gordien de la destinée du Président. Tout est énigme en ce moment, et la solution n'a pas plus de vraisemblance pour une chose que pour une autre. Le point essentiel reste l'extermination des rouges, car ils ruineraient le pays tout autant, plus même, en y joignant les incendies, les pillages et les massacres. Puisse le Président les extirper. Parfois, la crainte du contraire me prend, car c'est une hydre à cent têtes qu'il s'agit d'abattre.
Sagan, 18 décembre 1851.—J'ai reçu une lettre du duc de Noailles dont je vais faire quelques extraits: «Au fond, et en prenant l'ensemble de la situation, l'état de l'Assemblée, la division des partis, l'impossibilité de la fusion, l'épouvantable organisation du socialisme et des sociétés secrètes, l'imminence du péril en 1852, l'événement qui s'est accompli est heureux. C'est ainsi que le sentent tous les esprits réfléchis et sensés, c'est ainsi que je l'ai senti du premier moment. Il a été accompli avec une habileté, un ensemble, et dans des proportions qui le rendent véritablement prodigieux; le 18 brumaire n'est qu'un petit garçon auprès du 2 décembre. Cet événement, heureux pour le présent, n'est même pas malheureux pour l'avenir: à mes yeux, l'orléanisme a été à peu près tué avec la République, et la légitimité est l'héritière directe de la phase actuelle; seulement, on ne sait pas quand la succession s'ouvrira... Cela sera-t-il court?
«Cela pourra être long. Il reste certain que le despotisme militaire pouvait seul nous tirer de l'état où nous étions, et des dangers que nous courions. Il faut que ce despotisme dure encore, car le mal est immense et profond; ce qui se passe dans les provinces le fait bien voir! Il faut que l'œuvre entreprise s'accomplisse, c'est ce que je ne me lasse pas de répéter et de faire arriver à ceux qui gouvernent, par les voies qui me sont ouvertes. Il faut déraciner le socialisme et les sociétés secrètes; il faut en briser tous les cadres, enlever dans chaque département l'état-major de ces sociétés, frapper sur tous les chefs aux différents degrés, terrifier les autres, leur montrer leur impuissance et les décourager à jamais! On me dit que telle est, en effet, l'intention.
«Je crois que le Président aura un grand nombre de voix; les légitimistes et conservateurs voteront pour lui ou s'abstiendront.
«Les princes d'Orléans, et surtout la Duchesse, sont atterrés; ils étaient dans la plus complète illusion, surtout sur les sentiments de l'armée. La Duchesse était convaincue qu'elle serait au premier jour aux Tuileries. On avait saisi, il y a six semaines (par le moyen d'un domestique), une lettre de M. Roger du Nord à la Duchesse d'Orléans, où il lui disait que tout était prêt, que Thiers assurait que dans un mois tout serait fini, et qu'on était sûr de Changarnier (qui, en même temps, par parenthèse, se promettait à nous). Le Président a cette lettre.
«La vie du Président est fort menacée; il s'attend à être tué; il s'occupe de former d'avance une espèce de gouvernement militaire pour le cas de cet événement, qui serait bien malheureux pour tout le monde dans le moment actuel.
«Il y a, dans les actes du Président, depuis le 2 décembre, une douceur et des égards très marqués pour le parti légitimiste. Nous verrons la suite de ces grands événements; c'est le premier pas de fait pour remonter l'échelle sociale.»
Sagan, 28 décembre 1851.—Les journaux apportent des nouvelles d'Angleterre: la démission donnée et acceptée de lord Palmerston. C'est un soulagement universel, et qui déroutera la démagogie autant, pour le moins, que les coups d'État du Président. Mes vieilles rancunes et mes indignations subséquentes saluent cette chute ministérielle à cris de joie. Pourvu qu'elle soit définitive, et que ce méchant brandon soit éteint pour de bon! Hélas! Cette chute a été tardive: le mal s'est fait trop longtemps pour n'avoir pas creusé profondément; mais enfin, il vaut mieux un arrêt tardif qu'une durée indéfinie.
1852
Sagan, 1er janvier 1852.—Bon an! Puisse Dieu fermer toutes les plaies du passé, faciliter le présent et garantir l'avenir, car que sont tous nos efforts sans la grâce?
Sagan, 5 janvier 1852.—Si lord Palmerston s'est retiré du Cabinet, il ne l'est pas de la politique, et je ne tiens pas le monstre pour accablé. Mais du moins cette retraite aura-t-elle eu le mérite de calmer bien des susceptibilités continentales, de donner une certaine satisfaction à de justes griefs et de décourager moralement les démagogues d'Italie et de Suisse. On finit par se conduire en politique comme dans la vie privée, c'est-à-dire, à se contenter des plus petits acomptes que de mauvais débiteurs vous apportent. Mais je ne me fais aucune illusion, et je ne crois encore à aucune durée, à aucun équilibre fixe nulle part. Le Président a beau rétablir les aigles impériales et faire remeubler les Tuileries, il n'en est, pour cela, pas plus définitivement établi que l'Europe n'est sauvée. Depuis 1793, le plus long régime en France n'a pas duré dix-huit ans accomplis.
Sagan, 13 janvier 1852.—D'après ce qu'on m'écrit, Paris doit être vraiment fort curieux en ce moment. Il paraît que Mme de Lieven y tient salon comme par le passé, qu'elle n'arbore aucun drapeau, et que son salon reste terrain neutre pour tous. Il me semble difficile cependant qu'il ne se soit pas modifié. J'y ai vu au printemps dernier Molé, Berryer, Falloux, Changarnier, etc., qui sont tous ou boudeurs ou éparpillés.
Berlin, 20 janvier 1852.—Je suis ici depuis trois jours. La Reine, avec laquelle j'ai eu l'honneur de causer hier, m'a dit que la Grande-Duchesse Stéphanie allait à Paris; puis, elle m'a paru regretter que lady Douglas, à laquelle elle s'intéresse beaucoup, ait pris une attitude secondaire auprès de la princesse Mathilde, qui n'est pas en trop bonne odeur ici.
Le ministre de Russie, avec lequel j'ai dîné hier, m'a raconté que le Président se plaignait du salon de Mme de Lieven comme lui étant fort hostile, et que la princesse Mathilde en avait fait une scène au jeune d'Oubril.
Berlin, 22 janvier 1852.—La Cour a commencé hier la série des fêtes qu'elle compte donner deux fois par semaine jusqu'au Carême. Hier, c'était un très beau concert dans la salle Blanche, qui s'y prête si bien, les femmes en grand habit, le tout très noble; les chœurs du Prophète, dirigés par Meyerbeer, d'un grand effet.
Berlin, 26 janvier 1852.—Les dernières nouvelles de France ne plaisent pas ici. Les mesures de rigueur prises contre la famille d'Orléans et l'avènement, à cette occasion, de Persigny au Ministère semblent des fautes graves, dans l'intérêt même du Président[ [37].
Berlin, 28 janvier 1852.—Hier au soir, on a représenté des tableaux vivants chez M. de Manteuffel. Toute la Cour s'y trouvait et le Roi m'a fait l'honneur de me dire qu'il venait d'apprendre, par dépêche télégraphique, que le ministre de France ici, M. Lefebvre, était rappelé pour faire partie du Conseil d'État. Son successeur n'est point encore connu. On est fâché, ici, du rappel du petit homme; il s'est tenu tranquille, il n'a été ni importun, ni désagréable à personne, et l'inconnu est rarement rassurant. Le successeur, quel qu'il soit, trouvera d'ailleurs une fort mauvaise disposition, provoquée par les mesures Persigny, qui sont autant de fautes et de vilenies. M. de Manteuffel m'a assuré savoir par voie certaine que M. de Morny ne s'était pas retiré devant la mesure anti-orléaniste, mais parce que son ton de maire du palais était devenu insupportable au Président. En attendant, M. de Morny se donne les airs d'être la victime chevaleresque de Persigny.
Berlin, 30 janvier 1852.—Je suppose que la Grande-Duchesse Stéphanie sera peinée des derniers actes de son neveu et qu'elle les désapprouvera complètement. J'aurais compris que le Prince-Président obligeât les Princes d'Orléans à tout vendre dans le délai d'un an; mais la confiscation! Berryer a proposé de plaider pour les Princes, dans cette question: c'est habile et de bon goût. Malheureusement, il paraît que le récri contre cette spoliation ne s'élève que dans les salons, mais que les masses inférieures trouvent la mesure d'autant meilleure qu'on dit vouloir leur en appliquer les bénéfices matériels. Quelle confusion dans ce triste monde plus ou moins partout! Quelle en sera l'issue ou plutôt quelle en sera la fin? Vivrons-nous assez pour y atteindre? Je ne le pense pas, pour ma génération du moins.
Berlin, 3 février 1852.—Mes lettres de Paris font une triste peinture des salons. Ainsi, il n'y en a pas d'ouvert dans la société française, excepté celui de M. Molé, devenu légitimiste pur. Depuis les décrets de confiscation des biens d'Orléans, la princesse de Lieven ne sait plus quel drapeau déployer, ni quel langage tenir. Il paraît, du reste, que le décret a été modifié pour le caveau de Dreux, rendu à ceux qui y ont versé tant de larmes, mais si on rend ainsi les morts aux vivants, on réduit ceux-ci à une gêne extrême, qui gâtera singulièrement leur existence. En attendant, Jérôme Napoléon est nommé Président du Sénat, avec deux cent mille francs de traitement, le Luxembourg pour palais d'hiver, et le château de Meudon pour résidence d'été. Chaque ministre a cent mille francs d'appointements.
Au bal des Tuileries, il y a eu querelle de préséance, dans la famille impériale, la princesse Mathilde furieuse du pas accordé à la marquise de Douglas. Le sang corse n'est pas assez refroidi pour que, pendant la durée du règne, il n'y ait pas quelque vendetta à redouter.
M. Nothomb m'a dit que le Roi des Belges avait formellement protesté contre la spoliation de l'héritage maternel de ses enfants.
Berlin, 6 février 1852.—Une dépêche télégraphique a apporté hier la nouvelle qu'on avait tiré sur la Reine d'Espagne, et qu'elle avait été blessée[ [38]. En même temps, M. de Manteuffel disait que tous les rouges expulsés de France s'étaient concentrés en Espagne et en Italie, que les meurtres s'y multipliaient et que tous les gouvernements étaient avertis qu'il existait un vaste complot pour tuer tous les souverains. J'ai su d'ailleurs, par une excellente source, qu'il y a eu déjà deux tentatives contre la vie du Prince-Président, et que l'un des assassins était un soldat. A chaque fois, on les a fusillés sur-le-champ, et on n'en a pas fait mention dans le public. C'est assurément le plus court, le plus sûr et le plus habile.
Quand on regarde l'Europe, on se dit plus que jamais que tout projet est insensé et qu'entre les chances habituelles de la vie humaine, il y a, moins que jamais, un lendemain à la veille.
Pourquoi serait-ce lord Normanby qui serait la vraie cause du renvoi de lord Palmerston[ [39]? On dit que lord Normanby cherche à être gouverneur des Indes.
J'ai une lettre intéressante, qui dit ceci: «A Londres, personne ne prévoit encore quelle sera l'issue des premiers débats du Parlement. Lord John Russell se montre fort assuré de pouvoir se maintenir; lord Granville de même; lord Palmerston se montre calme et silencieux, mais lady Palmerston est furieuse; elle lui reproche son calme, qu'elle excuse cependant en disant que cela tient à son angélique caractère, qu'il est incapable d'aigreur, ni de rancune.
«La Reine d'Angleterre est furieuse contre Louis-Napoléon et ses décrets de spoliation.»
Berlin, 8 février 1852.—Une lettre de Paris me dit ceci: «L'ennui et la curiosité de Mme de Lieven sont satisfaits par l'étrangeté du temps actuel; elle est drôle à entendre parler sur le règne de M. Guizot, qui n'en reste pas moins attaché à son char et qui avale des couleuvres en plus grand nombre que la nature n'a pu en produire; il se dédommagera à l'Académie demain; c'est là le cimetière des beaux esprits du jour[ [40].»
Berlin, 14 février 1852.—Voici l'extrait d'une lettre que j'ai reçue, et qui a quelque valeur sur les questions anglaises: «J'espère que vous avez lu les débats de notre Parlement. Vous serez satisfaite de voir que lord John a tellement mis lord Palmerston dans son tort. Palmerston a manqué son essai de justification et le déplaisir qu'il a causé à la Reine est devenu bien patent. Sa carrière avec les Whigs est finie à tout jamais. Il paraît que le parti radical est aussi dégoûté de lui, à cause de l'approbation qu'il a exprimée des œuvres despotiques de Louis-Napoléon. L'impression générale de la Chambre était évidemment contre lui; son discours a été pâle, son attitude embarrassée.
«La déclaration de lord Derby de ne vouloir rien céder sur le protectionnisme empêchera toute coalition avec les Peelistes et laisse l'opposition tout aussi divisée que l'année passée, ce qui donnera une espèce de force factice aux ministres actuels.»
Sagan, 23 février 1852.—Je suis rentrée dans ma retraite, qui est toute ornée de glaçons. J'aime Sagan, malgré tous ses défauts, sur lesquels je ne m'aveugle nullement; il m'a coûté trop d'efforts, trop de sacrifices, pour ne pas avoir, par cela même, acquis du prix à mes yeux. Puis, j'y ai fait quelque bien, ranimé la contrée, donné de la vie, du mouvement à la population; ma surabondante activité y a trouvé pâture. J'ai quelques motifs de croire que j'y suis bien vue, et qu'on y redoute ma mort comme la fin du monde, c'est-à-dire, comme la fin de ce petit point, presque imperceptible, du monde. D'ailleurs, j'y ai traversé toute une vie de l'âme, orages, luttes, secousses; j'y ai ensuite trouvé calme, méditation, recueillement. La Providence, en m'y conduisant par mille voies bien détournées, a fait encore preuve, là, de son admirable habileté, patience et miséricorde. Il est juste que ce soit là aussi que je lui paye le plus volontiers le tribut de ma reconnaissance.
Il n'y a pas d'amertume dans mes paroles; pour de la tristesse, c'est autre chose! Comment n'en éprouverais-je pas là? et ailleurs? et partout? J'ai eu mari sans vie domestique; j'ai des enfants sans vie matérielle; j'ai quelques rares amis dont je suis séparée; j'ai eu des guides et des protecteurs, ils ne sont plus sur la terre; ma santé n'est plus ce qu'elle a été; mes souvenirs sont souvent fort amers, comme le sont tous ceux dans lesquels on ne peut fouiller sans buter à chaque pas contre une erreur, une folie, une déception. J'ai fait, en grand, en petit, en autrui et surtout en moi-même les plus tristes expériences. Voilà de quoi justifier toutes les tristesses. Les miennes sont fréquentes, je dirai même constantes au fond de l'âme, point apparentes dans le monde, moins comprimées dans la solitude; et voilà pourquoi je leur appartiens sans partage à Sagan. Et cependant, en y regardant bien, je trouve que si j'ai autre part plus de distractions, j'ai, à Sagan, plus de consolations. J'y ai mes pauvres; c'est si bon à aimer, à soigner, précisément parce que les individus n'entrent pour rien dans l'intérêt qu'ils inspirent. On ne voit ni leurs défauts, ni leurs qualités, on ne voit en eux que les membres souffrants de Celui qui s'est immolé pour nos péchés. Plus les péchés ont été multipliés, et plus il est doux et consolant de soigner notre Sauveur dans les plaies et misères de ceux que la Providence place sous nos yeux.
Il me semble que je viens de montrer mon âme dans tous ses replis, toute pleine à la fois des meurtrissures que je dois à Satan et des miséricordes que je dois à Dieu.
Sagan, 29 février 1852.—Je continue à bien m'arranger de ma solitude, qui me permet de causer sans distractions avec mon curé, sans interruptions avec mon médecin. D'ailleurs, on a beau ne pas se plaire dans le monde, en reconnaître le vide et l'illusion, il nous atteint, quoi qu'on en ait. Il agite l'esprit, il trouble la paix, il obscurcit l'âme, il la fatigue, il l'épuise; on y perd le gouvernement de soi-même par mille pauvretés qu'on méprise, et cependant auxquelles on cède. Bref, on ne reprend tout son équilibre que dans une certaine réclusion, qui, pour être salutaire, doit, pendant quelque peu de jours du moins, être absolue. On en sort, et plus douce, et plus armée, plus paisible et plus forte, plus aimable dans le service des autres, et, cependant, s'appartenant davantage à soi-même. Voilà ce que je demande à ma solitude; je voudrais être sûre de l'avoir trouvé.
Sagan, 13 mars 1852.—L'incendie du château à Varsovie donnera de l'humeur à Saint-Pétersbourg[ [41]. Une chose qui ne laisse pas d'être extraordinaire et, par conséquent, remarquée, c'est ce voyage des jeunes Grands-Ducs de Russie, se rendant, par Vienne (où on leur prépare de grandes fêtes), à Venise, en passant par Breslau et Dresde, et évitant Berlin, dont ils ne passent qu'à si extrêmement petite distance, et où se trouve, comme Roi, leur propre oncle!
Sagan, 4 avril 1852.—Je suis décidée à essayer de passer l'hiver prochain dans le Midi. Je veux choisir un lieu où ma fille Pauline puisse venir me rejoindre. J'ai donc arrêté ma pensée sur Nice, que je connais, où j'ai déjà fait deux séjours agréables, où on vit à bon marché, sans devoirs de Cour. Le climat, pour qui n'a pas mal à la poitrine, est excellent, les environs charmants, la mer superbe, les promenades faciles. Veut-on vivre en ermite? on le peut. Veut-on voir du monde? on y trouve des échantillons des différents pays de l'Europe, parmi lesquels on peut choisir. Dans une secousse politique on peut ou s'embarquer immédiatement, ou passer en une demi-heure en France. Mon intention est d'être à Nice le 1er novembre pour y rester cinq mois consécutifs. C'est bien hardi de plonger si avant dans l'avenir, mais j'avoue que je me suis attachée à ce projet, qu'il me serait pénible d'y renoncer et que je demande à Dieu de le bénir.
Sagan, 8 avril 1852.—La mort du prince Félix Schwarzenberg est un événement bien grave pour le jeune Empereur, pour tous les intérêts autrichiens, et, à mon avis, pour l'Europe entière, car tout ce qui affaiblit le principe conservateur est fatal, et, assurément, il était un habile et courageux champion dans la lutte contre le mauvais principe.
Sagan, 13 avril 1852.—On sera fort content à Saint-Pétersbourg du choix de Buol pour remplacer le prince Schwarzenberg; très mécontent à Berlin, où sa raideur est, depuis les conférences de Dresde, fort redoutée. Windisch-Graetz, que j'aime personnellement beaucoup, n'eût pas convenu à ce poste; ce n'est pas un personnage politique, et, excepté une petite coterie de famille, tout le monde le juge ainsi. Il paraît que le prince Schwarzenberg, qui savait que ses jours étaient comptés, a souvent parlé à l'Empereur des éventualités après sa mort, et que c'est lui qui a désigné Buol pour les Affaires étrangères, Kübeck pour la présidence du Conseil.
Vienne, 11 mai 1852.—Je suis arrivée à Vienne hier, vers huit heures du soir, après quinze heures de chemin de fer qui m'ont paru un peu longues, malgré un beau soleil, qui avait toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l'à-propos. A Brünn, où on s'arrête une demi-heure, j'ai aperçu le Spielberg, rendu célèbre par Silvio Pellico. Il domine de fort près la ville et comme on lui a donné, à l'extérieur, un badigeonnage rose, on peut de loin se faire illusion sur le noir de l'intérieur. Aussitôt après mon arrivée ici, j'ai vu ma sœur. Plus tard, on m'a raconté qu'il n'était question que de la belle revue du matin: trente mille hommes de troupes superbes ont été montrées à l'Empereur de Russie. Le jeune Empereur d'Autriche a commandé lui-même toute la revue. Il doit y avoir ce matin des exercices à feu; après dîner, promenade élégante de tout le beau monde au Prater où les deux Empereurs se montreront ensemble[ [42].
L'Empereur Nicolas est allé, en personne, voir Jellachich et le prince Windisch-Graetz; ce dernier lui a présenté ses cinq fils, tous les cinq dans l'armée.
Vienne, 15 mai 1852.—Avant-hier, j'ai eu mon audience chez Mme l'Archiduchesse Sophie, très longue, très gracieuse, très intéressante.
Le comte de Nesselrode avait désiré me voir; nous avons pris rendez-vous dans le cabinet de Mme de Meyendorff; autre conversation fort intéressante dont j'espère ne pas perdre le souvenir.
J'ai aussi été chez la Princesse Amélie de Suède, qui m'a beaucoup questionnée sur sa nièce Caroline[ [43]. J'en ai dit tout le bien que j'en pense.
J'ai passé une heure entre le prince de Metternich et sa femme, car celle-ci ne permet jamais de voir le premier seul. Je pourrais rendre mon récit bien plus intéressant, mais sous de certains courants d'air la plume se paralyse.
Vienne, 17 mai 1852.—C'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de M. de Talleyrand. Ce jour rappelle de grandes épreuves, de grandes consolations, des larmes de regret et d'espérance.
M. et Mme de Metternich ayant mis une insistance particulière à ce que je dînasse chez eux, j'y ai dîné hier. Il a été question de M. de Talleyrand; et, à cette occasion, M. de Metternich s'est fort bien expliqué sur mon oncle. Il a dit et répété que, sans avoir toujours été de son avis, sans avoir approuvé tous les actes de son existence, il l'avait toujours trouvé d'une grande douceur, d'un grand agrément dans le commerce; plein de véritable et naturelle bienveillance, incapable d'une noirceur, encore moins d'une cruauté; sans fiel, sans rancune, fidèle à ses amis, fidèle à sa patrie, bon Français et incapable de trahir, pour un vil intérêt, ceux de la France. M. de Metternich s'est tout autrement exprimé sur M. de Chateaubriand, dont il a fait un portrait affreux, et qui m'a semblé parfaitement ressemblant.
Les nouvelles de Berlin ne sont pas bonnes; les crises ministérielles et parlementaires sont imminentes; la position de Manteuffel intolérable; Gerbach, l'aide de camp, donne sa démission; le comte de Stolberg est abreuvé de chagrin; le Prince de Prusse antinobiliaire; l'Impératrice de Russie inquiète, agitée, désolée; l'Empereur Nicolas qui, de Myslowitz à Cosel, a été tellement de glace que le Roi de Prusse a fait semblant de s'endormir parce qu'il n'y avait plus moyen d'y tenir; l'Empereur, dis-je, a dû arriver hier à Potsdam, et Nesselrode également. On s'attend à être, pendant les six jours que durera cette visite, dans l'eau bouillante. L'Empereur Nicolas a dit ici, au moment de son départ, à tout son entourage russe qu'il a rassemblé ad hoc: «Messieurs, je vous défends, sous peine de ma disgrâce, de mettre le pied dans cette infâme ville de Berlin, pendant mon séjour à Potsdam.» L'Empereur, qui souffre du foie, et qui a des vomissements de bile à chaque émotion désagréable, a dit ici à quelqu'un de qui je le tiens sans intermédiaire: «Vous verrez que mes vomissements me reprendront à Potsdam, et que j'y tomberai malade.» Ici sa disposition a été toute différente; il n'y a eu que tendresses et effusions paternelles entre le Czar et le jeune Empereur.
Sagan, 22 mai 1852.—Me voici rentrée dans mes foyers.
On me mande de Berlin que l'Empereur de Russie a concentré toutes ses tendresses fraternelles sur la Reine de Prusse, qui, du reste, les mérite parfaitement. Il paraîtrait, néanmoins, que les sollicitations et les palpitations ravivées de l'Impératrice ont obtenu que son auguste époux se rendit à Berlin pour des manœuvres, l'Opéra, et un grand dîner au Château.
Sagan, 26 mai 1852.—J'ai reçu une invitation officielle pour assister à l'ouverture du Palais de Cristal de Breslau, qui a lieu après-demain. Je voudrais pouvoir m'y rendre, afin d'y voir en lumière les industries saganaises, auxquelles on a accordé des places excellentes, dans l'idée de m'allécher. Le Roi et la Reine ne s'y rendront que le 9 ou le 10 du mois prochain, et coucheront probablement ici le 8.
Sagan, 30 mai 1852.—C'est le 8 juin que m'arrive le flot royal; le 9 on va à Breslau, dont je suis revenue hier, très satisfaite de ce qu'une province si peu en renom de civilisation ait produit de belles et bonnes choses; le tout arrangé de fort bon goût, avec intelligence et une sorte de grandeur, eu égard à notre position géographique, à nos rares débouchés et à la misère des temps.
Mon pauvre Cardinal est bien malade, il s'est réfugié à la campagne; il paraît que le coup que lui a porté l'animal furieux qui l'a terrassé l'automne dernier est la cause, longtemps cachée, de ses souffrances actuelles[ [44].
L'Empereur de Russie a failli périr par un accident de chemin de fer entre Myslowitz et Varsovie. Le train a déraillé sur territoire russe; plusieurs personnes de la suite ont été blessées, mais l'Empereur est sain et sauf.
Le 26 au soir, à la fête donnée au Babelsberg pour l'anniversaire qu'on célébrait ce jour-là, un orage, une trombe d'eau, des éclairs furieux ont fondu sur tous les augustes promeneurs, tout au travers d'une course en voitures ouvertes; la foudre est tombée deux fois devant celle où se trouvait l'Impératrice, elle en a eu des défaillances; bref, on m'écrit que le tout a été ce qu'on peut imaginer de plus déplorable.
Sagan, 10 juin 1852.—Avant-hier, Leurs Majestés, accompagnées de Mme la Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg-Schwerin, sont arrivées ici à deux heures de l'après-midi. J'avais été à leur rencontre. Après un peu de repos et une grande toilette, long dîner, conversation après le café, toilette de promenade, thé pris dans le haut du parc, sous une tente dressée exprès et fort ornée. Après quoi, longue tournée dans le parc, en totalité illuminé, mi-partie en ballons de couleurs, mi-partie en lampions brillants; chaque dix minutes des feux de Bengale colorés. Des bandes de musique sur l'eau dans des bateaux illuminés, des chants, des fusées; bref, c'était très beau, je dois en convenir. L'église de Sainte-Croix s'est produite dans une mer de feux rouges; le temps superbe, plus de huit mille personnes circulant librement partout, foule tranquille et respectueuse, et cependant faisant entendre de bons cris. Toute la caravane royale dans huit voitures à moi, parcourant au pas toute cette étendue. On est rentré souper au milieu des livres et des gravures; après quoi, toute la ville, les corporations diverses, bannières flottantes, transparents allégoriques, se sont placées sur la place du Château en Fakel-Zug[ [45]. Le Roi s'est fait présenter tous mes petits protégés du gymnase. La bonne humeur, la bonne grâce ont été parfaites. La Reine surtout, avant tout, par-dessus tout, d'une gaieté, bonté, abandon de conversation comme je ne me doutais pas qu'elle pût être.
Sagan, 16 juin 1852.—C'est le Prince de Hesse, ex-gendre de l'Empereur Nicolas, qui épouse la Princesse Anna de Prusse. Elle devra vivre à Cassel dans les plus désagréables relations de famille, avec un mari qui ne semble pas rassurant. Il doit hériter de l'Électorat, ce qui suffit à le rendre odieux à l'Électeur actuel qui est un très méchant homme. Il a négocié partout pour que ses enfants morganatiques fussent reconnus ses successeurs, mais partout il a échoué. L'avenir de la Princesse Anna fait naître bien des appréhensions; mais elle a beaucoup d'esprit, beaucoup de volonté, cela aide.
J'ai lu l'article de Cousin sur Mme de Longueville dans la Revue des Deux Mondes, et j'en ai été ravie. Il m'est venu à la pensée que des allures chrétiennes avaient échappé au voltairien[ [46], tant il est vrai qu'il n'y a pas moyen de rester profane quand on touche au grand siècle. Aussi, je voudrais m'y plonger et délaisser toute autre lecture.
Günthersdorf, 18 juin 1852.—Humboldt m'a prêté un livre que j'ai lu hier: L'Orléanisme, c'est la révolution. On dit qu'il fait effet, et je le crois. Ce n'est pas qu'on ne puisse en partie le controverser, mais il y a des faits, des rapprochements, des résultats habilement et clairement établis, impossibles à nier. Puis il y a, à la suite, des pièces, lithographiées sur originaux, frappantes. Je regrette, pour la pauvre Reine Marie-Amélie, que l'amertume ne lui en soit pas épargnée.
Lœbichau, 30 juin 1852.—Je suis auprès de ma sœur. Elle est fort triste et moi très abattue; à nous deux, nous ne nous sommes pas importunes, parce que nous ne contrastons pas dans nos dispositions d'âme. Les mille et une souvenances d'enfance et de jeunesse ensevelies dans les tombeaux, et qui, ici, semblent nous faire appel, ne laissent pas que de mettre les cordes les plus sensibles en jeu. Ma sœur et moi nous nous sentons sur la pente rapide qui nous conduit là où reposent ceux qui remplissaient jadis brillamment des lieux devenus si solitaires. Les vieux serviteurs qui restent gardiens de ces déserts en font encore plus apercevoir le vide, ou, pour mieux dire, la vétusté.
Carlsbad, 4 juillet 1852.—Mme Alfred de Chabannes m'écrit de Versailles: «La position de Mme la Duchesse d'Orléans en Suisse deviendra affreuse. Ses beaux-frères négocient maintenant avec le Comte de Chambord, qui, dégoûté et blessé, demande des garanties. Les jeunes Princes ne consultent plus leur belle-sœur; elle sera forcée de les suivre plus tard, en attendant, elle se place dans un vrai guêpier. Le duc de Montpensier, arrivant d'Espagne, est le plus spirituel et le plus actif; il a fait changer les voies; c'est lui qui mène mère, et frères, et sœur; aussi Mme la Duchesse d'Orléans ne l'aime-t-elle guère.»
Carlsbad, 14 juillet 1852.—M. de Flavigny, venant de Paris, et qui a passé vingt-quatre heures ici, dit que la santé du Président inquiète ses amis. Il a, dit-on, un tempérament épuisé, et parfois, des somnolences étranges.
Changarnier et Lamoricière, qui ont vu la Duchesse d'Orléans en Belgique, lui ont, à ce qu'il paraîtrait, fortement parlé pour la fusion. Je suppose qu'en Suisse elle entendra d'autres sons qui lui paraîtront plus harmonieux.
Carlsbad, 18 juillet 1852.—Voici deux faits dont l'exactitude m'est certifiée. Le Gouvernement français a trouvé très mauvais les honneurs rendus sur le territoire belge à Mme la Duchesse d'Orléans; il en a fait porter plainte, et on s'est confondu en excuses, disant que le maire de Liège entre autres avait agi sans ordres. En outre, l'Ambassadeur de France à Londres a reçu ordre de ne point se rendre à l'audience diplomatique que la Duchesse de Montpensier a donnée comme Infante d'Espagne au Corps diplomatique de Londres. L'Ambassadeur d'Espagne a fort ressenti ce procédé, et a déclaré qu'il ne mettrait plus le pied à l'Ambassade de France.
Teplitz, 2 août 1852.—La comtesse de Hahn-Hahn m'a écrit une lettre inattendue, dans laquelle elle m'annonce se dépouiller de tout ce qu'elle possède. Elle donne toute sa fortune à l'établissement du couvent du Bon-Pasteur, à Mayence, dans lequel elle prendra le voile[ [47]. Mais cette fortune ne suffit pas; elle quête pour achever cette œuvre, et elle commence par moi. Cette lettre figurera dans ma collection d'autographes, et c'est ce que j'en aime le mieux.
J'ai reçu aussi une lettre de la comtesse Mollien. Elle est en Angleterre, auprès de la Reine Marie-Amélie, et fait des tournées intéressantes avec cette Reine douée d'une force physique extraordinaire et d'une activité que le malheur ne peut détruire.
Le duc d'Aumale a acheté une propriété en Angleterre; je crois que c'est la maison que ses parents habitaient jadis à Twickenham. Il s'y établira à l'automne avec sa belle-mère[ [48], qui est venue rejoindre sa fille. Le prince de Joinville partira à l'automne avec femme et enfants pour l'Espagne; peut-être sa mère sera-t-elle du voyage. Les Nemours restent à Claremont. On paraît être là fort ignorant des projets de Mme la Duchesse d'Orléans.
Teplitz, 10 août 1852.—Sans nier l'incontestable talent de Mlle Rachel, qui est maintenant à Bade, sa belle prononciation, sa physionomie expressive, ses gestes gracieux, ses inspirations heureuses, je dois dire qu'elle ne ma jamais entraînée. Elle est trop étudiée; tout est calculé à l'avance, minutieusement calculé; et la preuve, c'est qu'elle joue chaque rôle toujours de la même manière; même geste, même intonation, même accent, même cri placé au même instant. C'est une page notée, et c'est là aussi ce qui fait qu'à la seconde ou troisième fois qu'on l'a vue dans le même rôle, elle paraît extrêmement monotone. Mais ce sont de ces aveux qu'il ne faut faire qu'à huis clos. Quant à la comédie, dans laquelle je l'ai vue aussi s'essayer, elle m'a déplu; elle y est sèche et trop risquée à la fois, à cent pieds au-dessous de Mlle Mars, dont la grâce, le bon goût et les nuances fines étaient si remarquables.
Teplitz, 18 août 1852.—La rentrée de l'Empereur d'Autriche à Vienne a été quelque chose de merveilleux[ [49]. La Capitale a voulu effacer, par cette réception, les mauvais souvenirs de 1848, et ne pas rester en arrière des ovations de la Hongrie. Au débarcadère, il y avait soixante mille personnes rassemblées autour de l'estrade préparée où le Corps municipal a harangué l'Empereur. Toutes les corporations ont fait haie jusqu'à l'église Saint-Étienne; les maisons étaient pavoisées, les fenêtres se payaient jusqu'à cent francs chacune; les dames qui les occupaient étaient en brillantes toilettes. Sur la place Saint-Étienne, le Métropolitain, croix en tête, harangua Sa Majesté, entourée non seulement de tout le clergé régulier de la ville, mais encore de toutes les communautés religieuses, si nombreuses à Vienne. Te Deum ensuite dans la cathédrale. Il faisait obscur quand on est sorti, car il était déjà six heures du soir quand l'Empereur était arrivé au débarcadère. En sortant de l'église, il a trouvé Vienne nageant dans la lumière, de toutes les tours des différentes églises, des feux de Bengale. Tous les édifices publics et privés illuminés a giorno, devises, transparents, cris, vivats, applaudissements, rien n'y a manqué. Le jeune Empereur a passé deux heures à se promener, en calèche découverte, dans les rues, toujours au pas, à cause de la foule qui se pressait autour de la voiture.
Sagan, 2 septembre 1852.—J'ai quitté Teplitz, à tout prendre, contente de l'effet des bains et douches, et satisfaite du repos et de l'air doux et léger de cet agréable lieu. Je suis rentrée hier dans mon home où j'ai trouvé tout en bon ordre.
On m'écrit que le Président donne à Saint-Cloud des fêtes à la Louis XIV. Il y a des loteries de bijoux pour les dames, où la princesse Schœnbourg a gagné une bague en pierreries valant cinq cents francs. Je ne sais si, à sa place, cela me plairait.
Sagan, 18 septembre 1852.—La mort du duc de Wellington m'a saisie péniblement. Je lui étais restée fort reconnaissante de son fidèle souvenir pour mon oncle, et de sa constante bienveillance pour moi. Comme notre misérable époque va s'appauvrissant! Les derniers astres s'évanouissent, pour rendre les ténèbres de plus en plus profondes.
Sagan, 26 septembre 1852.—La France va donc devenir impériale. Mme la Duchesse d'Orléans l'aura bien voulu, et j'avais bien raison de lui dire à Eisenach: «Madame, vous jouez le jeu du Président.» Du reste, cette France, si près l'année dernière d'entendre crier: Vive la République démocratique et sociale, s'égosille à présent, par terreur, à crier: Vive l'Empereur! Du moins, si Louis-Napoléon étouffe le monstre du socialisme, il faudra reconnaître en lui, une fois de plus, le doigt sauveur de la Providence[ [50].
Nuremberg, 19 octobre 1852.—Après avoir passé quelques jours à Potsdam, j'en suis partie le 17 après-midi pour aller coucher à Leipzig, et hier j'ai fait, en quinze pénibles heures de chemin de fer, le long et ennuyeux trajet de Leipzig ici, par une gelée blanche qui ne s'est pas même évanouie devant un tardif et pâle soleil. La jolie et intéressante contrée s'apercevait à peine à travers les fenêtres ternies. Je resterai aujourd'hui ici pour rafraîchir mes souvenirs de Nuremberg. Demain, je compte être à Munich, puis me diriger sur Nice.
1853
Nice, 5 janvier 1853.—Je trouve, dans une lettre de Paris, de Mme Louis de Talleyrand, une phrase qui me paraît juste: «On respire ici sous l'oppression, tant l'anarchie a fatigué, mais on en prévoit le retour, et la tristesse domine, au fond, tous les esprits non officiels.»
J'ai achevé les Mémoires de Cosnac. Si des deux volumes on en faisait un seul, il pourrait être des plus piquants, car il s'y trouve quelques coins de coulisses qui n'étaient point encore venus jusqu'à nous. Puis l'auteur était évidemment un esprit fin, prompt, vif, original, hardi, libre d'allures, par hauteur plus que par licence, ce qui le plaçait presque au niveau de ceux de qui dépendait sa fortune. La charmante Henriette d'Angleterre y paraît sous le jour le plus touchant[ [51].
Mes lettres de Berlin disent que, pour la politique générale, le voyage de l'Empereur d'Autriche y a fait merveille, mais que pour la question douanière elle n'a pas fait un pas. La cuisine parlementaire qui se fait en ce moment à Berlin y cause une grande agitation; on en est ému et inquiet.
Nice, 8 janvier 1853.—Dans l'Indépendance du 3 janvier se trouve la liste officielle des sénateurs: Mouchy, La Rochejaquelein et Pastoret étonnent! La Maison Impériale y est aussi; du moins, est-elle toute prise dans les sommités bonapartistes, il n'y a rien à y reprendre.
Mon fils Alexandre[ [52], qui est arrivé hier, et la poste m'ont apporté de Paris une quantité de lettres, dont je vais donner quelques extraits: 1o «Ici on se querelle, on se boude, l'hiver est triste; notre pauvre société française n'existe plus; il n'y a plus un salon possible; chacun vit dans son coin. Vous aurez vu les noms des grandes et premières charges avec leurs énormes cumulants, traitements, dans les gazettes. Voici ceux des chambellans: MM. de Flamarens, d'Arjuzon, de Quitry, Walsch, de Belmont, et quelques autres encore que j'oublie en ce moment. Chaque chambellan aura un traitement de dix mille francs. Il n'y aura plus de Clichy pour les sénateurs, leur prison sera le Luxembourg.»
2o «Vous aurez vu les grandes charges de la Maison Impériale. Elles ont amené la démission de sénateur du prince de Wagram, qui s'attendait à être Grand-Veneur, son père l'ayant été sous l'Empire, et le fils connaissant mieux que personne la vénerie.
«La société est intenable. L'aigreur réciproque de chaque fraction, à son comble, l'anathème contre MM. de Pastoret et de La Rochejaquelein presque unanime.
«M. Molé est revenu accablé et dérouté de Champlâtreux.
«Depuis que les journaux n'osent plus rien dire, les faux bruits nous inondent: je ne vous donne donc pas pour certain que c'est le duc de Guiche qui ira à Berlin remplacer M. de Varennes, M. de Béarn allant à Bruxelles, ce qui mécontente les Broglie.»
3o «Les lettres de créance du ministre de Prusse ont tardé à arriver jusqu'il y a six jours. On en était de bien mauvaise humeur ici, et on le montrait d'une façon bien gauche. Les lettres envoyées à M. de Kisseleff ne contenaient pas les mots: Monsieur mon frère, tandis que celles de l'Autriche et de la Prusse les portaient. L'ordre était donné aux ministres de ces deux Puissances de ne remettre leurs lettres que si celles de Russie étaient acceptées, et on ne voulait pas les recevoir. Cependant, tout s'est arrangé, Kisseleff vient de remettre les siennes, les autres le seront demain.»
4o «Rien ne peut vous donner une idée de ce qu'a été le séjour de la Cour Impériale à Compiègne. Entre autres, on y a joué des charades en action. Sur le mot curé, par exemple, les dames, à quatre pattes, faisaient les chiens, etc.
«L'Empereur est décidément fort amoureux d'une Espagnole, Mlle de Montijo. Il lui a montré la couronne impériale préparée pour l'Impératrice. On dit ce joyau splendide. Pour le faire valoir, l'Empereur a voulu que la belle Espagnole l'essayât, à quoi elle s'est prêtée sans difficulté, accueillant même ce que cet augure pouvait avoir de personnel pour son avenir.
«Il paraît que les trois Cours du Nord reconnaissent le fait impérial, mais non comme provenant d'un droit hérité, ni même transmissible par héritage: Napoléon élu Empereur par la nation, voilà tout. Louis-Napoléon a reçu officieusement communication de cette rédaction à Compiègne; ayant au premier moment comprimé l'impression qu'elle lui faisait, le soir l'effet a éclaté par de violentes attaques de nerfs et de colère, pendant lesquelles il menaçait de faire immédiatement entrer l'armée française en Belgique. On a fait chercher au plus vite les Ministres pour le calmer. Ils y sont parvenus avec peine. C'est là le vrai de cette indisposition qui l'a retenu à Compiègne, au delà du premier terme fixé pour la durée de ce séjour.»
Nice, 11 janvier 1853.—J'ai reçu hier une très affectueuse lettre de la Reine Marie-Amélie, en réponse à une lettre de bonne année. Elle m'est parvenue par Mme Mollien, qui était chargée de me la faire arriver. Celle-ci me mande que Mme la Duchesse d'Orléans était allée, avec ses enfants, passer les fêtes de Noël et du jour de l'An avec sa sainte belle-mère; que, depuis, elle est retournée à la belle habitation qu'elle a louée près de Plymouth; elle s'y ennuie beaucoup, à ce qu'il paraît, et, au printemps, elle veut changer, non seulement de lieu, mais aussi de pays. On ne sait point encore celui qu'elle choisira.
Nice, 15 janvier 1853.—J'avance dans la lecture de l'histoire de Louis XVII[ [53], si profondément émouvante. Il ne s'y trouve rien de nouveau en fait de grands événements; les contours extérieurs du quadruple drame du Temple sont connus de tout le monde; mais des détails curieux dans leur révélation abondent et remplissent ce cadre de larmes et de sang d'une manière habile, parce que la vérité est prise sur le fait, qu'elle se sent partout, se reconnaît à des signes certains et met ainsi le lecteur directement aux prises avec tous les bourreaux et toutes les victimes. C'est une douleur et une angoisse qui saisissent à la première page du livre et qui s'accroissent jusqu'à la dernière, sans aucune relâche. J'en suis parfois malade, parce que la torture devient contagieuse, et cependant je ne sais pas quitter cette agonie si barbare et si admirablement chrétienne, et sublime jusque dans ce malheureux enfant, qui se retrouve en mourant le petit-fils de saint Louis. Je sais bon gré à l'auteur, M. de Beauchesne, d'avoir consacré tant de soins à cette courte vie de dix ans, qui se trouve être celle d'un enfant, d'un homme, d'un vieillard, d'un martyr.
Mon fils Louis[ [54] m'a apporté une lettre de Paris dont voici l'extrait: «L'intérêt des derniers jours ici a roulé sur la reconnaissance par les Puissances du nouveau titre impérial de Louis-Napoléon. Cet intérêt a été vif. Louis-Napoléon a hésité pendant quarante-huit heures à accepter les lettres de créance. La raison politique l'a emporté; il s'est appuyé, vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres, sur les termes aimables et amicaux de l'Empereur de Russie, pour passer par-dessus ce qui y manquait, et il l'a fait d'assez bonne grâce. Mais c'est un sacrifice qu'il a fait, il ne le cache pas à certaines personnes. En gardera-t-il rancune? C'est là la question. Je suis porté à le croire. Il y a une chose certaine, c'est que, sans désirer la guerre positivement, et voulant surtout que la France ne l'accuse pas de la faire par ambition personnelle, il ne la craint pas; il croit qu'elle tournerait à son avantage, et que son nom aurait, sur les bords du Rhin, l'effet qu'il a eu dans le midi de la France. Que ce soit une illusion ou non, une pareille conviction suffit pour tout commencer. Rien n'est prochain, cependant cela est sûr. Il y a une autre chose certaine, c'est que c'est une tête froide, qui travaille toujours, qui se croit sûre de ne pas se tromper, et qui n'abandonne jamais ses desseins. La réalité, qui a justifié ses plus chimériques espérances, donne raison d'avance à toutes celles qu'il peut former désormais. Or, il a dans l'esprit l'idée qu'il est appelé à faire de grandes choses pour la France, et même pour l'Europe. Toutes ces conditions ne présentent pas une grande sécurité pour l'avenir.
«L'intérieur est très calme; de longtemps les difficultés ne viendront pas de là. On se rapproche peu du nouveau Gouvernement. Nous sommes vis-à-vis de lui comme l'étranger, nous ne lui disons pas: mon frère.
«On songe toujours au mariage; j'y crois l'Empereur décidé, mais on ne trouve pas de Princesse; tout a échoué; il y en a d'ailleurs fort peu. Il serait possible qu'il s'en passât, et qu'il épousât une femme quelconque, afin d'avoir une postérité. Cela ne grandirait pas la situation. En tout, l'opinion s'arrête très difficilement à l'idée qu'il aura des successeurs, et elle est surtout très hostile à Jérôme et à son fils.»
Nice, 21 janvier 1853.—Les lettres reçues hier de Paris tournent toujours autour du même sujet: le mariage de Louis-Napoléon. Je lis dans les journaux l'étonnant discours qu'il a adressé au Sénat et aux Corps constitués. Il faut lire cette allocution in extenso; le Journal des Débats donne ce texte en entier[ [55].
La sœur de Mme de Montijo a épousé Lesseps, autrefois Consul; voilà une petite parenté toute gentille! Eugénie[ [56] a choisi comme témoins le duc d'Ossuna et le marquis de Bedmar, qui ont accepté de la conduire à l'autel.
On voulait marier le fils de Jérôme avec Mlle de Wagram, mais il a reculé devant la parenté Clary, qu'il trouve au-dessous de sa dignité. Cela flattera le Roi de Suède[ [57]. Quel tohu-bohu que tout ceci!
Nice, 22 janvier 1853.—C'est décidément un mariage d'amour que fait Louis-Napoléon. On me mande que Mlle de Montijo, élevée dans une pension de Paris, est fort belle, de grande naissance par son père; sa mère est fille d'un consul anglais, ce qui explique la teinte anglaise du genre de beauté, nullement espagnol, de la nouvelle Impératrice, car il n'est pas question de formes morganatiques; ainsi, point de Princesse. J'en suis charmée. Mais quelle charge, à l'âge et avec la santé du sposo, d'avoir une femme jeune, belle et méridionale! et cela dans l'entourage Bonaparte et l'atmosphère qui l'enveloppe.
Voici d'autres détails que j'ai glanés dans mes lettres de Paris, qui ne sont remplies que du mariage: Mlle de Montijo a de vingt-cinq à vingt-sept ans; beauté hautaine avec des cheveux auburn qu'elle tient de sa mère irlandaise; elle a des allures hardies. On raconte que jouant à cache-cache dans les saturnales de Compiègne, l'Empereur l'aurait découverte cachée derrière le rideau d'une chambre, où, se croyant seul avec elle, il aurait voulu l'embrasser étroitement, et qu'elle l'aurait repoussé en disant: «Pas avant d'être Impératrice.» Une autre personne, cachée tout auprès, prétend avoir entendu ce propos.
Le Conseil des Ministres a été très opposé à ce mariage. Les entours immédiats en sont très peinés. Légitimistes et orléanistes sont charmés de cette équipée matrimoniale et de tout ce qu'elle promet.
Nice, 28 janvier 1853.—J'ai eu hier une nouvelle qui me va au cœur. Le Cardinal-Prince-Évêque de Breslau est mort à son château épiscopal de Johannisberg le 19 de ce mois. Je m'attendais d'autant moins à une fin aussi prochaine que j'avais reçu le 22 une lettre de son secrétaire particulier, écrite par ses ordres, en date du 13, dans laquelle, en m'envoyant sa bénédiction pour l'année 1853, il me remerciait de mon constant intérêt, de mes vœux, et me faisait donner les détails satisfaisants d'une crise salutaire, longtemps espérée en vain par les médecins, enfin effectuée, depuis laquelle le sommeil et l'appétit se reproduisaient sensiblement. Eh bien! six jours après, il a été enlevé à ses amis, à l'Église! Et à quelle époque? Il ne nous appartient pas de demander à la Providence: Pourquoi? mais il est permis de pleurer, de prier, et surtout de suivre l'exemple de cette angélique patience qui ne s'est pas démentie un instant durant de si longues et de si cruelles souffrances. Je perds personnellement en lui un appui, une consolation à laquelle j'attachais un prix infini. Sa bonté ne s'était jamais démentie pour moi depuis 1845. Pendant huit années, il a toujours été un ami à la fois sincère et indulgent, sachant faire la part de toute chose. Je conserverai à sa mémoire la plus vive reconnaissance, et je le place dans le ciel à côté de cet autre ami chrétien dont j'ai tant aussi éprouvé l'indulgente affection[ [58]. Il me semble qu'à Rome on devra comprendre quelle perte cette mort sera pour l'Église en Allemagne. Le goût personnel du Roi de Prusse pour le Cardinal, l'influence réelle, souvent magique qu'il exerçait d'autant plus sur le Monarque qu'il était lui-même entraîné par tout ce que celui-ci a de séduisant, avaient formé un lien direct, qui était devenu la seule étoile qui brillât encore en Prusse à notre horizon religieux.
Nice, 30 janvier 1853.—Les journaux nous ont apporté hier la nomination de la maison de l'Impératrice Eugénie[ [59]. La Grande-Maîtresse est toute naturelle, la Dame d'honneur aussi, dans une Cour qui dérive du véritable Napoléon; mais les Dames du palais sont prises dans le plus petit monde, et les Messieurs aussi. C'est drôle, d'y fourrer tant de parenté et de faire avancer sa voiture, fermer une portière, ouvrir une fenêtre, porter châles et manteaux, par des cousins.
Un des jeux de mots de Paris est de dire que l'Impératrice sera la femme la mieux habillée, parce que tout Paris l'habille.
On dit que l'Impératrice a toute une kyrielle de prénoms; qu'on a hésité longtemps sous lequel elle serait plus habituellement désignée, qu'on avait flotté surtout entre Eugénie et Eudoxie, et qu'enfin on s'était tenu au premier, le second sentant trop le Bas-Empire.
Nice, 1er février 1853.—La duchesse d'Albuféra m'écrit ce qui suit: «La liste des Dames de l'Impératrice n'a été arrêtée qu'après plusieurs refus. Celui de la duchesse de Vicence a été absolu. On trouve la liste officielle fort terne.
«Le couple impérial se rendra à Saint-Cloud après la cérémonie et y passera quelques jours; les fêtes officielles recommenceront au retour. L'amour de l'Empereur est tel que samedi 22, pendant le bal des Tuileries, il a quitté la nombreuse compagnie pour aller passer deux heures dans ses petits appartements, où Mlle de Montijo s'était rendue. Son appartement coûte un million d'ameublement; les plus magnifiques cadeaux lui seront votés; la Ville de Paris lui offre un collier valant six cent mille francs.
«L'étiquette dans la cérémonie du mariage sera calquée sur les plus anciennes traditions; rien n'y manquera; il y aura même de plus un dais et le trône dans Notre-Dame, ce qui ne s'était pas pratiqué jusqu'à présent, dit-on.
«Vous verrez dans les journaux qu'on sème des jardins et qu'on en plante en une nuit pour fleurir et ombrager le cortège.»
Nice, 2 février 1853.—Il paraît qu'on pense, comme je le prévoyais, au baron de Kettler pour remplacer le cardinal Diepenbrock. C'est assurément le meilleur choix que l'on pourrait faire. M. de Kettler a beaucoup de zèle, de fermeté; beaucoup plus d'activité corporelle que le Cardinal; il visitera davantage son diocèse; il parlera tout aussi bien, au moins en chaire; il a aussi un extérieur imposant; il est bien né, bien apparenté, généralement estimé et honoré, mais il n'a pas l'onction, la grâce, la suavité, l'élégante dignité, l'à-propos dans la conversation, le tact aussi fin, aussi sûr; il alarme moins, et il n'exercera pas la même séduction personnelle sur le Roi. Ils avaient servi tous les deux dans l'armée, et M. de Kettler porte même sur son noble et austère visage une marque de son naturel guerroyant.
Nice, 4 février 1853.—J'ai reçu plusieurs lettres de Paris. Voici, en résumé, quelques détails: à la cérémonie du mariage à Notre-Dame, la princesse Mathilde était fort théâtralement arrangée, avec un air triste et contrarié; l'Impératrice très belle; on dit que sa seule imperfection est d'être plus grande, assise, qu'on ne s'y attend quand elle est debout. Elle a dit que, sacrifiant sa liberté et sa jeunesse, elle donnait plus qu'elle ne recevait, aussi se laisse-t-elle adorer. Les Dames avaient l'air terre-à-terre, mais décent. Les décorations de Notre-Dame splendides, mais les Cardinaux n'ayant pas grand air; c'est, qu'excepté M. de Bonald, il n'y en avait pas un seul de bonne maison.
Une circonstance sûre, mais qu'on ne publie pas pour ne pas éveiller les superstitions, c'est qu'en rentrant de Notre-Dame par une autre route que celle par laquelle le cortège s'y était rendu, la voiture impériale surmontée d'une grande couronne, en passant sous la voûte du Pavillon de l'Horloge, les chevaux entrés, elle n'a pas pu avancer. Le cocher, surpris, a donné des coups de fouet aux chevaux, qui, alors, ont fait tomber l'obstacle, lequel n'était ni plus ni moins que cette couronne, trop haute pour le portail, et qui a volé en éclats! Ominous![ [60]
Nice, 5 février 1853.—Quelqu'un arrivé de Paris ici dit que, pendant les cérémonies du mariage impérial, la population était curieuse, mais froide; que l'Impératrice a paru moins jolie qu'on ne s'y attendait; en effet, il me revient qu'elle était d'une pâleur extrême, ce qui nuisait à son éclat. Les marchands vendent énormément, sans doute, dans cette frénésie de luxe, mais les affaires proprement dites restent assez stagnantes, le public ne prenant encore aucune confiance, et tout apparaissant jusqu'à présent fantasmagorie.
On me dit ce qui suit dans une lettre de Paris arrivée hier: «M. Molé vient d'être très malade d'une fluxion de poitrine, une saignée l'a sauvé. La princesse Lieven languit et se traîne misérablement dans une complaisance admiratrice et plate de tout ce qui est, sans compter pour rien les turpitudes des gens qu'elle accueille avec transport, comme porteurs de nouvelles et dépositaires du pouvoir. Elle parle de ses anciens amis avec un dédain qui révolte; jamais la rage du succès ne s'est montrée avec un plus incroyable cynisme.»
On m'écrit aussi que la duchesse de Hamilton était en simple particulière dans une tribune, à cause du grand deuil de son beau-père. Elle paraissait fort triste, et aurait désiré un autre mariage pour le parent qu'elle aime beaucoup.
Nice, 6 février 1853.—Hier, veille de la Sainte-Dorothée, ma patronne. Le matin, j'avais été par politesse chez la comtesse d'Orestis, à une bataille de confetti qu'elle avait arrangée dans son jardin pour la Société russe et anglaise. Ce plaisir particulier aux Italiens, quand la multitude passionnée y prend part dans un long espace comme le Corso à Rome, a quelque chose d'original, de fiévreux, de contagieux dont j'ai éprouvé moi-même la frénésie; mais dans un petit jardin, avec peu de monde, où d'ailleurs on se tapait de trop près, et, par conséquent, beaucoup trop fort, c'était un plaisir à froid, très peu récréatif. Aussi, au bout de trois quarts d'heure, je suis rentrée chez moi.
Le soir, je voulais me coucher, quand, tout à coup, les portes se sont ouvertes, et plus de vingt-cinq personnes sont entrées chez moi, avec un déluge de bouquets, de vers, de dessins, de souvenirs de toutes sortes. Puis, mes enfants, qui étaient dans le secret, ayant fait éclairer et orner de fleurs la grande salle, j'y ai trouvé un concert charmant tout organisé. Le vieux marquis de Negro avait, pour l'occasion, composé une hymne qui a été chantée à ravir et répétée aux cris de bis de la compagnie. Tout cela a duré jusqu'à une heure du matin. J'étais exténuée de fatigue, de reconnaissance, d'émotion.
Mme d'Avenas écrit à ma fille que l'avant-veille de son mariage, l'Impératrice Eugénie est allée au Sacré-Cœur de Paris où elle a passé quelques années de son enfance. Mme d'Avenas s'y trouvait par hasard; elle a trouvé l'Impératrice charmante, naturelle, simple, voulant revoir tous ses souvenirs de jeunesse, et jusqu'à la sœur converse qui la lavait. Cette visite a eu un bon retentissement dans le monde pieux.
Nice, 10 février 1853.—La poste m'a apporté une lettre de la maréchale d'Albuféra qui me dit ceci: «Les personnes qui reviennent de Saint-Cloud parlent du bonheur dont on y jouit. Il y aura, le Mardi gras, bal d'intimes aux Tuileries. Les toilettes sont resplendissantes; on porte beaucoup d'or et d'argent, non seulement dans les étoffes, mais encore dans les rubans et les fleurs. Les formes des robes restent les mêmes, seulement on a adopté pour les robes habillées des queues de trente centimètres; c'est un acheminement au grand habit.»
M. de La Marmora vient de recevoir, par voie télégraphique, la nouvelle d'un soulèvement à Milan et dans plusieurs autres villes de la Lombardie. Les poignards mazziniens auraient joué, mais le canon autrichien l'aurait emporté; les détails manquent[ [61].
11 février 1853.—Il est arrivé tout à l'heure des lettres de Milan disant ce qui suit: «Pendant le Carnaval, des Milanais masqués et armés ont surpris et forcé les troupes qui gardaient le Palais. Cependant la garnison, bientôt ralliée, a pris sa revanche et a vengé les soldats et officiers, parmi lesquels un colonel, qui avaient été massacrés.» On dit même que des potences sont dressées sur les places publiques.
Je lis l'ouvrage du père Theiner sur Clément XIV[ [62]. C'est d'un grand intérêt. Le tableau de l'époque qui en fait l'introduction est habilement tracé. Je n'en suis que là jusqu'à présent. Le bruit que fait cet ouvrage en prouve l'importance. C'est évidemment un livre sérieux, puisé à des sources bien authentiques. Les Jésuites font habilement de n'y pas répliquer et d'éviter une polémique prolongée sur ce terrain que M. Crétineau leur a rendu le mauvais service de provoquer. On me mande que les amis des Pères Jésuites font tous leurs efforts pour obtenir que ce livre soit mis à l'index à Rome, mais que le Saint-Père s'y refuse. Je crois, j'oserais même dire que je sais qu'en effet il y a de fort bonnes raisons pour qu'il ne laisse pas toucher l'auteur, qui a puisé ses inspirations, disons même son audace (car il y en a beaucoup dans une telle communication), dans des encouragements supérieurs.
13 février 1853.—M. Avigdor est venu m'assurer que les troubles de Milan avaient cessé. Il m'a, de plus, apporté la proclamation incendiaire de Mazzini, qui, de sa personne, paraît avoir été à Bellinzona. Le bruit court ici qu'on aurait découvert une vaste conjuration à Bologne; que des troubles auraient éclaté à Bologne et une révolte à Monza; on ne peut trop encore y voir clair, et quoique je ne doute pas que la victoire restera à l'autorité légale, je n'en suis pas moins troublée en pensant qu'il y a un pays tellement miné et en effervescence.
Le Journal des Débats a donné deux passages relatifs à l'arrestation de M. de Saint-Priest et à la lettre qu'il écrit à ce sujet. Tout palpite encore sur cette pauvre terre de France, travaillée par tant de passions diverses[ [63].
Voici l'extrait d'une lettre que mon fils Alexandre a reçue hier de Paris: «A propos de Carmélites, savez-vous que M. Cousin, poussé par son amour rétrospectif pour Mme de Longueville, va très souvent aux Carmélites de la rue d'Enfer, et qu'il ne veut plus écrire une ligne sans la soumettre à la Supérieure, qui est une personne du plus haut mérite, dit-on. Elle lui envoie ses manuscrits revus et corrigés, et il se soumet en enfant à ses décisions[ [64]. C'est fâcheux qu'il n'ait pas pris plus tôt ce parti, mais on ne peut qu'applaudir à cette complète conversion. J'ai toujours estimé les hommes qui reviennent; il faut pour cela autant de courage que de conscience et de sincérité.
«Si l'on s'est égayé à l'étranger de notre nouvelle comète, comme vous l'appelez (l'Impératrice), je vous assure qu'ici les sonnets, les pamphlets, les calembours pleuvent de tous côtés, et dans toutes classes, comme dans tous les salons. Je trouve cela plus déplorable que risible, car à quelque parti qu'on appartienne, il est triste de voir notre pauvre France tombée si bas. Cette malheureuse Impératrice a été tellement traînée dans la boue que, ne fût-ce que par charité chrétienne, je serais portée à la défendre. Tout en faisant la part de l'excentricité de son caractère, on s'accorde généralement sur la bonté de son cœur. Quant à moi, elle a fait ma conquête à Notre-Dame, pas comme beauté, mais par sa dignité et le pieux recueillement de son maintien.
«Savez-vous aussi l'affaire de M. Veuillot avec l'abbé Gaduel? Cet homme est incorrigible[ [65].»
Nice, 14 février 1853.—Il est arrivé hier ici un aide de camp du Roi de Sardaigne, qui a raconté qu'en effet Mazzini s'était avancé jusqu'à Lugano ou Bellinzona, mais que Kossuth, moins prudent, s'était aventuré jusqu'à Voghera. C'est par les autorités autrichiennes que le comte Apponyi en a été averti, ainsi que du passage projeté de certains réfugiés avec armes et munitions, qui devait s'opérer à Stradella. Sur la demande d'Apponyi, on a envoyé des troupes pour disperser le rassemblement, saisir les munitions, etc.; mais on est arrivé, avec ou sans bonne volonté, trop tard à Voghera pour se saisir de Kossuth, qui avait pris le large.
Nice, 18 février 1853.—On m'écrit de Paris: «La tentative faite à Milan prouve que les socialistes ne se tiennent pas pour battus. Aussi la mise en liberté de quatre mille trois cents détenus, en France, a-t-elle produit une véritable terreur dans nos provinces. J'espère encore que ce mouvement milanais suspendra l'exécution de cet acte de clémence; ce serait un grand bonheur.
«On dit que les personnes qui allaient à la Cour de l'Empereur avant son mariage devront être représentées, pour permettre d'éliminer celles qu'on désire en écarter.
«L'Impératrice, jusqu'à présent, ne décide rien par elle-même. Elle soumet tout à l'Empereur, même la robe qu'elle doit porter; ils ne se quittent pas; on dit l'Empereur éperdument amoureux.
«M. de Caulaincourt, second fils de la duchesse de Vicence, épouse Mlle de Croix; il avait été refusé plusieurs fois à cause d'un œil de verre. La mère est enchantée de ce mariage. La jeune personne est riche, bien née et bien élevée. La duchesse de Périgord est moins charmée du mariage de son fils Paul: les Saint-Aignan ne donnent que 15000 francs de rente à leur fille, dont ils retiennent 6000 francs pour frais de nourriture et de logement.
«Il est certain que le maréchal de Castellane avait reçu l'ordre, par le télégraphe, d'entrer en Savoie et de s'emparer du Comté de Nice, si le mouvement milanais n'avait pas été étouffé tout de suite, probablement sous le même prétexte et avec la même durée qui a mené et qui fait rester les Français à Rome.»
Nice, 23 février 1853.—Que dire de cette nouvelle horreur tentée à Vienne[ [66]. Je suis encore sans détails; je ne sais que ce que disent les nouvelles télégraphiques, qui, même, ne sont pas d'accord entre elles. Toujours est-il que ce charmant Empereur a été blessé. Dieu veuille qu'il n'y ait pas de mauvaises suites pour ce jeune Souverain, qui annonce de si belles qualités et dont l'Allemagne a bien grand besoin à l'heure qu'il est.
Nice, 25 février 1853.—J'ai reçu de Vienne, de mon beau-frère[ [67], quelques lignes écrites après l'attentat contre l'Empereur. La blessure avait énormément saigné, mais les médecins la déclaraient sans danger. L'émotion, l'indignation, étaient générales dans toutes les classes; le peuple s'est porté à l'Archevêché, demandant qu'un Te Deum fût chanté à l'instant à Saint-Étienne, pour rendre grâce à Dieu que le coup n'ait pas été mortel.
Un Espagnol est arrivé ici de Paris. Il est l'ami de la sœur du marquis de Bedmar et de Mme de Toreno. Cette sœur, qui se nomme Incarnation de son nom de baptême, a épousé le beau M. Manuel, l'agent de change élégant, héros d'assez éclatantes aventures. Mme Manuel était l'amie de cœur de Mlle de Montijo, mais l'Empereur n'a pas voulu qu'elle fût reçue à la Cour de l'Impératrice. Enfin, à force d'insistances, celle-ci a obtenu de voir, le matin, en particulier, cette amie de cœur. Dans cet entretien, il paraît que la jeune couronnée s'est jetée en pleurant dans les bras d'Incarnation, disant qu'elle se sentait enfermée dans une cage, dorée à la vérité, mais hermétiquement fermée; qu'elle n'était maîtresse de rien, et qu'elle n'avait eu aucune liberté pour la composition de sa maison.
Il faut lire dans le Journal des Débats du 22 de ce mois un article sur l'ouvrage du Père Theiner par M. de Sacy. Il n'y est ni janséniste, ni philosophe, il y est homme de discernement judicieux et impartial, résumant parfaitement l'ouvrage, l'appréciant sans dénigrement, et portant un jugement juste, sain, modéré, et, à mon avis, excellent sur les Jésuites, non pas les Jésuites de l'institution ni ceux d'aujourd'hui, mais ce qu'ils étaient au moment de leur suppression, et ce qu'ils tentent toujours plus ou moins à redevenir.
Le Galignany du 17 février contient la réponse de Mme Tyler, seconde femme de l'ex-Président des États-Unis, à la fameuse lettre collective des dames anglaises[ [68]. Elle est plus rude que l'article que John Lemoinne a fait à ce sujet. Il paraît que les dames américaines, au lieu d'être flattées d'avoir été traitées en sœurs par quelques grandes dames anglaises, sont fort blessées de leurs conseils. Mme Tyler les traite avec une ironie sanglante et le leading article du Times à ce sujet[ [69], que le Galignany rapporte également dans la même feuille du 17, n'est pas moins désagréable pour les dames anglaises que pour celles du Nouveau Monde. On dit les Duchesses, Marquises et Comtesses de la Grande-Bretagne, signataires de l'Épître, très embarrassées, et aux regrets que leur vaniteuse charité leur ait fait faire une semblable démarche. Il est sûr qu'il est impossible d'en avoir fait une plus ridicule.
Nice, 26 février 1853.—J'ai reçu hier des lettres de Paris, dans lesquelles on me dit ce qui suit: «Les amis du Gouvernement ont regretté encore plus que ses ennemis l'arrestation du vicomte de Saint-Priest; je crois qu'il n'y aura, en définitive, que M. Tański de sérieusement atteint. Il correspondait avec plusieurs Cours étrangères, et leur faisait passer, outre des bulletins politiques, tous les couplets, les quatrains, les pamphlets qui pullulent sur l'Impératrice. On a trouvé chez lui, entre autres, la minute d'une lettre de lui, adressée à lady Holland, à Naples, remplie des lazzi que le mariage impérial a provoqués. Walewski et Rothschild ont fait de grands efforts pour obtenir sa liberté, mais inutilement. Ce même Tański était aussi dans l'intimité du prince Jérôme-Napoléon.
«Les témoins espagnols de l'Impératrice, au mariage civil et religieux, n'ont pas été invités depuis aux Tuileries, pas même au bal du Mardi Gras, où il y avait trois cents personnes. Cependant, ils ont dîné hier avec Leurs Majestés, à l'exception du marquis de Bedmar qui a fait dire qu'il partait le matin même pour Madrid.
«Le prince Murat n'a paru ni à la Cathédrale ni aux Tuileries; il est resté sous sa tente, blessé de n'avoir pas eu l'Altesse impériale et le même rang que le groupe Jérôme.»
Nice, 27 février 1853.—On me mande de Vienne que le jeune Empereur, par la violence du coup qui lui a été porté, a cru dans le premier moment avoir reçu un coup de feu et être assailli par plusieurs. Aussi tira-t-il son sabre pour se défendre. Il put ensuite faire cent pas sans chanceler, après lesquels il fut obligé de se laisser conduire par son aide de camp, le comte O'Donnell. Son premier mot à celui-ci a été: «Ceci vient de Milan», et en revoyant sa mère: «Je partage le sort de mes braves soldats de Milan.»
L'Archiduchesse Sophie est dans un état affreux, elle a vraiment l'aspect de la Mère de douleur. Elle prévoit des chances de récidive dans l'avenir et a perdu toute sécurité.
On me mande de Paris que Cousin s'est passionné pour l'Impératrice Eugénie, et qu'il en parle avec la même exaltation que de Mme de Longueville. N'y a-t-il pas là de quoi faire tressaillir la poussière de Port-Royal?
Nice, 28 février 1853.—Ma sœur m'écrit de Vienne, du 21, que la vue du jeune auguste blessé est encore trouble.
Elle me dit aussi qu'à Milan la haute noblesse était venue, en corps et en voitures de gala, offrir au général Gyulay ses compliments de condoléances à l'occasion de l'attentat, et que le général leur aurait dit, en les recevant, qu'il regrettait de devoir à une aussi douloureuse circonstance l'honneur de faire leur connaissance.
Il vient de paraître dans le nord de l'Italie une nouvelle proclamation de Mazzini, qui dit qu'il ne faut pas se décourager par l'avortement de l'insurrection de Milan, puisqu'il ne s'agit que d'attendre quelques jours pour voir des événements plus décisifs; ce qui, d'après les dates, coïnciderait avec l'attentat de Vienne. D'après les journaux, on devait tenter un coup de main sur la forteresse de Bude. Toutes ces trames ont également leurs échos dans le Grand-Duché de Posen, et dans le cœur même de Berlin.
Nice, 1er mars 1853.—Mon beau-frère Schulenbourg, qui est arrivé hier de Vienne, nous a conté bien des particularités sur l'Autriche et la Lombardie qu'il vient de traverser. Les dernières nouvelles télégraphiques que Radetzky avait reçues de Vienne pendant que Schulenbourg était à Vérone portaient que l'état cérébral du jeune Empereur offrait de la gravité; la vue était tellement affectée que le pauvre blessé ne pouvait pas supporter la plus petite lueur; il était obligé de rester dans la plus parfaite obscurité, et son ouïe était tellement surexcitée qu'il entendait distinctement tout ce qui se passait à trois chambres de la sienne. On craignait un épanchement du sang au cervelet. Deux minutes avant l'accident, l'Empereur avait montré au comte O'Donnell un groupe de trois hommes à mines sinistres, en lui disant: «Voilà des brigands.» Aussitôt que le meurtrier fut terrassé, ce groupe a disparu. On a envoyé un prêtre hongrois à l'assassin pour remuer sa conscience et lui faire faire des aveux; il paraissait s'y être décidé et avoir déjà commencé. Les arrestations continuaient de tous côtés.
Cet événement, joint aux troubles et conspirations de Milan et de Hongrie, rapprochera beaucoup les puissances continentales de l'Empereur Napoléon III. On veut faire cause commune et se mettre en faisceau contre le danger commun, et notamment se montrer unis et imposants à la Suisse et à l'Angleterre. Tout tourne au profit de Louis-Napoléon, jusqu'au danger de l'assassinat, dont il court, avec des souverains légitimes, les terribles chances.
L'exaspération contre les Anglais, à Vienne, est telle, qu'au Te Deum de Saint-Étienne, lord Westmorland a pu entendre, s'il comprend l'allemand, des paroles, dites fort haut, et des plus rudes à ses oreilles. Le prince de Metternich, qui n'était pas rentré à la Chancellerie d'État depuis les événements de 1848, s'y est rendu, aussitôt après l'attentat, pour savoir par les Ministres qui étaient réunis, des nouvelles de l'Empereur. C'est noble et bien.
Nice, 3 mars 1853.—Lady Westmorland m'écrit une lettre toute désespérée sur l'attentat contre l'Empereur, auquel elle est d'autant plus sensible que toute la mission souffre de l'exécration vouée à l'Angleterre; je cite ses mots. On voulait faire un scandale devant la maison habitée par les Westmorland. La police a eu beaucoup de peine à l'empêcher, et il n'y a que la connaissance qu'on a des sentiments personnels de lord Westmorland qui fasse qu'on les tolère à Vienne, et elle ajoute: «J'ai l'espoir que les choses sont arrivées à un point tel, que notre Cabinet devra et pourra mettre fin aux menées des abominables gens réfugiés et conspirant en Angleterre contre le repos européen. Mais j'en serais beaucoup plus sûre si mon oncle, le duc de Wellington, vivait encore pour élever la voix.»
Schulenbourg a vu avec peine qu'en Saxe le public de toutes les classes était mal satisfait du mariage du Prince Albert avec la Princesse Carola[ [70]. On n'y trouve ni alliance politique utile, ni entourage de famille brillant; on n'aime pas l'origine maternelle; puis, pas de fortune, le jeune ménage sera tout simplement pauvre, 40000 écus de rente à eux deux pour tout potage; c'est, dans leur position, n'avoir rien. Du reste, la Famille Royale elle-même (mais elle seule) est très affectueuse pour la Princesse Carola et le jeune homme éperdument amoureux. On avait désiré qu'il épousât l'Archiduchesse Élisabeth, la jeune veuve qui habite Brünn, mais aussitôt qu'il eut aperçu la Princesse Carola, qui, par hasard, se trouvait à Brünn en ce moment, et quoique l'Archiduchesse soit infiniment plus belle, il a dit à un neveu de Schulenbourg: «Celle-ci ou aucune.»
Nice, 5 mars 1853.—On m'écrit de Paris ceci: «La clémence de l'Empereur a un effet déplorable sur les provinces, où on s'alarme du retour de ces misérables[ [71]. Les sociétés secrètes sont en pleine vigueur; elles se dissimulent, mais ne se dissolvent pas; les Préfets courageux l'écrivent, ceux qui ne veulent ni inquiéter ni déplaire se taisent lâchement. M. de Persigny, qui s'est élevé fortement, et contre le mariage, et contre l'amnistie, est en froid avec les Tuileries. Le vent y est revenu à M. de Morny. On dit l'intérieur impérial assez triste; l'épuration des dames, un peu trop gaies, est positive.»
Mes nouvelles d'Allemagne confirment la conspiration hongroise, le projet d'assassiner l'Archiduc-Gouverneur, et à Berlin on a découvert des trames semblables. L'émoi a été vif à Charlottenbourg. Il paraît certain que les trois Cours du Nord feront simultanément des démarches sérieuses pour rompre les repaires anarchiques, et rien ne pouvait mieux servir l'Empereur Napoléon III, car avec lui on forcera la Suisse et le Piémont; sans lui cela deviendrait difficile, et comme lui aussi est menacé des poignards socialistes, son intérêt se trouve identique avec celui des trois souverains, et l'entente en deviendra plus cordiale.
Dans les Cours de l'Europe, on est devenu très indifférent pour le rejeton de la branche aînée des Bourbons, et on est tout simplement hostile aux d'Orléans, parce qu'on est persuadé, non sans raison, qu'avec eux reviendrait ce détestable libéralisme bavard, qui a enfanté 1848, et que le jugement faux et vaniteux, enfin tout ce que représentait Mme la Duchesse d'Orléans, créerait bien plus de dangers à l'Europe que la dictature actuelle.
Nice, 8 mars 1853.—Il paraît certain que Mazzini et Saffi se sont embarqués sur une frégate anglaise qui a longtemps côtoyé Villefranche et toute la rivière de Gênes.
Lord Minto se promenait l'autre jour sur l'Acquasola de Gênes, bras dessus bras dessous avec le secrétaire de Kossuth!
La frégate a relâché à Livourne. Plusieurs midshipmen[ [72] sont descendus dans la ville, y chantant des airs et des paroles révolutionnaires en italien. Ils ont été arrêtés par la police autrichienne. Le commandant de la frégate les a réclamés; on les lui a refusés et la frégate a dû prendre le large sans eux.
Nice, 13 mars 1853.—La maréchale d'Albuféra m'écrit de Paris: «Vous désirez savoir la couleur des yeux de l'Impératrice. Ils sont bleus; mais elle se peint les sourcils et les cils en noir, ce qui fait un contraste avec ses cheveux blond ardent et donne beaucoup de piquant à son visage. Tout le monde la trouve belle. On la disait grosse, mais comme elle a valsé au bal du Mardi Gras, on ne sait plus trop que penser. Savez-vous pourquoi l'Impératrice Eugénie est la première écuyère de France? C'est qu'elle a sauté la barrière du Trône! Voilà un des lazzi avec lesquels on se console ici.»
Gênes, 18 mars 1853.—Je suis arrivée ici aujourd'hui à midi. La route était encore fort encombrée de rochers détachés de leurs cimes par les déluges de pluie, et ils entravaient singulièrement notre marche, malgré les efforts des cantonniers occupés au déblayage. J'ai déjà visité les églises de l'Annunziata, du Gesù, de Santo-Ciro et de San Lorenzo, l'Albergo di poveri et l'Ospedale di Santa Caterina. Tout cela a de l'intérêt et complète assez bien mon giro génois.
Alexandrie, 18 mars 1853.—Adieu le Midi, le ciel pur, la mer bleue; adieu palmiers, myrtes, roses et oliviers! Nous avons traversé ce matin, par une pluie froide, ou plutôt par une neige fondue, cette partie nue et rude des Apennins. C'était fort laid et fort triste. A Bussana nous avons pris le chemin de fer. Nous étions entassés dans un wagon avec trois Anglais, dont l'un, Irlandais très loquace, revenant des Grandes Indes, les deux autres revenant de Rome et de Naples.
Vérone, 22 mars 1853.—Nous avions quelque espérance d'atteindre Vérone dès hier au soir, ce qui, en effet, nous eût été facile, si nous n'avions pas manqué de dix minutes le dernier départ du chemin de fer. Il a donc fallu rester à Mantoue, où nous étions pitoyablement gîtés dans un détestable petit cabaret, les auberges passables étant encombrées par les parents de ceux qu'on juge en ce moment à Mantoue, non pas à la suite des derniers événements de Milan, mais en conséquence de la grande conspiration découverte en novembre dernier[ [73]; quatorze cents personnes sont gravement compromises; cinq ont déjà été exécutées dans un des forts de Mantoue. L'Empereur vient d'en gracier un grand nombre et de commuer la peine des autres. Mais, Mantoue, cette forteresse déjà si sérieuse et si obscure en elle-même, vue ainsi au travers des torrents d'une pluie glaciale, et sous le voile lugubre des conspirations et des tragédies réelles, dans une petite chambrette dont les vitres étaient cassées et la cheminée était pleine, non pas de feu, mais d'une fumée épaisse, offrait le plus triste séjour.
Vérone, 24 mars 1853.—L'Archiduchesse Sophie a fait un touchant cadeau au comte O'Donnel, cet aide de camp qui était près de l'Empereur d'Autriche au moment de l'attentat contre sa personne. Elle lui a donné une bague très simple, contenant une grosse turquoise, qui s'ouvre, et sous laquelle se trouve une mèche des cheveux ensanglantés de l'Empereur, qui lui ont été coupés après l'attentat. En lui donnant cette bague, l'Archiduchesse a dit au comte O'Donnel: «Ce n'est pas un cadeau impérial, c'est le souvenir d'une mère reconnaissante.»
On a fait à Vienne plusieurs bons mots, dont j'ai retenu les suivants: Le général Haynau est mort le même jour et presque à la même heure que l'Archevêque de Vienne, qui se nommait Milde (ce qui en allemand veut dire douceur). On dit donc, que malgré la férocité attribuée à Haynau, il est mort mit milde[ [74]. Voici le second bon mot. Le général Leiningen, en mission à Constantinople, a obtenu des Turcs de ne plus appeler les chrétiens des chiens; mais à la condition expresse que, désormais, il ne serait plus permis aux chrétiens de donner à leurs chiens le nom de Sultan. Ceci est bien digne du théâtre des Variétés.
Une question plus sérieuse, plus importante, c'est l'arrestation à Milan d'un avocat, chez lequel on a saisi des papiers très explicatifs des projets mazziniens et, entre autres, la preuve qu'à un jour fort prochain, il devait éclater à Naples, Florence et Gênes, des explosions formidables, et mieux organisées que ne l'a été la dernière échauffourée de Milan. On a aussitôt expédié des courriers sur les différents points menacés qui, très probablement, seront arrivés à temps pour empêcher les bombes d'éclater.
Vérone, 25 mars 1853.—Le maréchal Radetzky, m'ayant très poliment fait exprimer ses regrets qu'un reste de grippe ne lui permit pas de venir chez moi, j'ai été hier chez sa femme, où le Maréchal s'est rendu. L'appartement est beau, commode et chaud, la vieille dame fort polie; mais l'intérêt principal se fixait, naturellement, sur l'illustre vieillard, qui complète, pour moi, la série des illustres guerriers contemporains, que j'ai tous connus plus ou moins. Cette série commence par Souvarow qui, à Prague, lorsque son fils cherchait à épouser ma sœur, m'a fait sauter et gambader avec lui, quand j'avais sept à huit ans; ses originalités, encore plus que sa gloire, l'ont fixé dans mon souvenir. Napoléon, avec ses capitaines célèbres; Wellington, Schwarzenberg, Blücher, et maintenant Radetzky, et d'autres encore, m'ont été connus d'assez près, pour pouvoir conserver une impression distincte de leur individualité; et je sais apprécier cette longue chaîne d'illustrations contemporaines.
Il est impossible d'avoir été plus naturellement obligeant, simple, et, en même temps, plus aimablement communicatif que le feld-maréchal Radetzky l'a été avec moi. Sa verdeur, son entrain, à quatre-vingt-six ans, sont une véritable merveille; mais il lui faut soigner une toux qui est incessante depuis quelques jours. Il était parfaitement rassuré sur les suites de la grande conspiration (qui se tramait et qui devait éclater hier), depuis qu'en outre de l'arrestation de l'avocat Milanais, on a aussi opéré celle d'un riche banquier de Bologne. Ici, on est obligé de faire garder les puits des casernes par des sentinelles, pour empêcher l'exécution du projet découvert de les empoisonner; les détails les plus douloureusement curieux abondent.
Vérone, 26 mars 1853.—J'ai eu hier la visite du général Benedeck, une des plus brillantes célébrités des dernières campagnes d'Italie et de Hongrie. Il est maintenant chef d'état-major du feld-maréchal Radetzky. Sa position ici est très importante et, par le temps qui court, très lourde. Il est doux, modeste, poli; sa conversation mesurée sans être froide; ses blessures ont rendu sa santé délicate; il est maigre et de taille moyenne.
Les uns disent que l'ennui commence à régner aux Tuileries; d'autres, au contraire, que les tendresses y sont extrêmes et que l'Impératrice est très touchée des soins constants et charmants dont elle est l'objet. En dehors des grandes soirées, il y en a de petites qu'on dit fort gaies. Pour les présentations à l'Impératrice, l'étiquette ne laisse pas que d'être sévère. Elle consiste en une simple défilade. Mme Le Hon en était furieuse et le disait tout haut.
J'ai reçu une lettre de Mme Mollien, désolée du bruit, qui se répandait de tous côtés, que Mme la Duchesse d'Orléans épousait M. de Montguyon; et elle espère que toute cette histoire est une invention.
Voici les extraits de deux lettres: la première est de M. de Falloux, la seconde du duc de Noailles:
Premier extrait: «Je suis mal au courant des directions actuellement prédominantes à Venise; j'ai eu le chagrin de me trouver en désaccord avec un premier mouvement de M. le Comte de Chambord. A la suite du 2 Décembre, j'aurais voulu que l'élite seule du parti légitimiste représentât, en se retirant de tout, la protestation morale, mais qu'on laissât le gros de nos amis à leurs mairies, à leurs Conseils généraux, y fonder ou y développer les écoles religieuses, qui seules rendront la France, à l'avenir, une nation sur laquelle on puisse régner. Une ligne plus cassante, plus hostile a été préférée[ [75]. Je conçois que cela fut bien tentant pour le Chef de la maison de Bourbon; cependant, j'ai persisté à croire que les conseils donnés étaient exagérés et funestes. Quant à la fusion, M. le Comte de Chambord l'a toujours désirée et a beaucoup témoigné ce désir. On y a mal répondu; et il a fini par être blessé, sans cependant y renoncer ou la repousser absolument. Les d'Orléans répètent beaucoup qu'ils ont fait de nouvelles démarches; mais, de fait, ces démarches étaient des conditions déplacées. Voilà où on en est aujourd'hui. C'est une situation bien dangereuse pour tout le monde. Ce sont les Princes d'Orléans qui ont fait l'Empire; ils suivent une ligne de conduite toute propre à fortifier cet Empire. Tant que la France ne verra pas un grand et fort gouvernement à mettre à la place de ce qui lui donne aujourd'hui le repos matériel, elle ne s'en dégoûtera pas. Mais il faut craindre aussi les illusions du Comte de Chambord. Tant qu'il n'a pas d'enfants, le principe réside bien encore en lui, avec tous ses avantages; mais la réalité, la perpétuité de la Maison de Bourbon, sont dans la branche cadette. Le Comte de Chambord est donc fort paralysé, lui, dont la valeur première est l'hérédité; il ne faudrait donc pas qu'il voulût avoir trop rigoureusement raison, sans vouloir tenir compte de l'état de démoralisation où la France est plongée, sans réfléchir qu'une nation, dans un tel état, est accessible à tous les coups de main. M. le Comte de Paris grandit, M. le Comte de Chambord prend des années, l'action du temps est donc bien inégale pour les deux, et il faudrait tout concilier, en unissant tout indissolublement. Je sais bien que, sans nous autres légitimistes, aucun gouvernement ne durera, mais la France est trop épuisée pour supporter de nouvelles expériences; et si on ne lui ôte pas en commun la chance de se tromper, sa prochaine erreur serait la dernière et la France serait en lambeaux... avant vingt ans. Je voudrais que, des deux côtés, on fût bien persuadé de cette vérité.»
Second extrait: «La fusion est aussi éloignée que jamais. Le fait est que, malgré quelques semblants, les d'Orléans n'en veulent pas, la façon dont ils l'entendent la rendant a priori impossible. Ils ne veulent s'engager vis-à-vis du Comte de Chambord que dans le cas où la volonté nationale se sera prononcée à son égard et lorsque le fait se sera joint au droit. Quant à l'Angleterre, elle ne fera rien contre les réfugiés; on ne pourrait l'y forcer que si la France était à la tête des autres puissances pour l'y obliger, et c'est ce qu'elle ne fera pas. Du reste, point de projets de guerre clairs et arrêtés; mais l'Empereur Napoléon a dit hier, à quelqu'un, qui me l'a répété immédiatement: «La France n'a toute sa puissance et toute son influence que dans l'action. Quand l'Europe est en repos, les vieilles monarchies l'emportent toujours sur elle, et il faut bien avouer que je suis né d'hier.» Ceci a été dit à propos de la rapidité du succès de la mission du Comte de Leiningen à Constantinople[ [76].»
Vérone, 27 mars 1853, jour de Pâques.—Il a fait hier un joli petit semblant de printemps dont, bien vite, j'ai profité pour aller au Giardino Giusti, que j'avais envie de revoir. Les violettes y abondaient, et nous nous sommes livrés à de fort douces illusions, sous les cyprès séculaires égayés par le chant des oiseaux, qui tous paraissaient en belle humeur. Nous avons gagné les terrasses supérieures, d'où la vue était très nette, riche et variée. Nous nous sommes laissés conduire ensuite à un théâtre antique, destiné jadis aux jeux olympiens. Un propriétaire d'ici a acheté et fait abattre les maisons qui encombraient ces ruines; elles paraissent avoir couvert un très grand espace. Des pierres colossales reproduisent ce caractère de grandeur, imprimé à tous les monuments d'une puissance en elle-même gigantesque.
Vérone, 29 mars 1853.—J'ai été hier dire adieu au maréchal Radetzky, toujours retenu par les restes de la grippe. Il a fort agréablement causé dans son cabinet, où je l'ai trouvé, écrivant d'une main aussi ferme que ses conceptions sont claires et lucides. Il m'a montré une belle miniature, représentant l'Empereur François-Joseph, que l'Archiduchesse Sophie lui a envoyée, en y joignant quelques vers des plus touchants. La Maréchale m'a menée dans la bibliothèque, où se trouvent, sous verre, les bâtons de maréchaux autrichien et russe; le second est fort orné de diamants; le premier, moins brillant, est plein d'allusions, de noms, de dates, de symboles. Le tout repose sur un piédestal en bronze, fondu dans l'airain d'un des canons pris à Novare.
Venise, 30 mars 1853.—Au bout de ce prodigieux chemin de fer, qui traverse la lagune, pour enchaîner insolemment l'épouse de la mer à la terre, Pierre d'Aremberg m'attendait hier, au débarcadère. Il s'est placé dans notre gondole pour descendre avec nous le Canal grande, au bout duquel est l'Albergo Danieli où nous sommes descendus. Les salons sont grands, avec la belle vue sur Santa Maria della Salute, San Giorgio Maggiore, la Riva degli Schiavoni et son bruyant mouvement: tout ce grand et vivant tableau se perdant dans le lointain de la mer. La route de Vérone, ici, est charmante, traversant une large vallée, bordée à gauche par les Alpes Tyroliennes, à droite par les monts Euganéens; les unes couvertes de neige et de glace, les autres se dessinant en pointes aiguës sur un ciel, qui s'était enfin purifié.
Venise, 31 mars 1853.—Ma cousine Emma de Chabannes[ [77], pour laquelle j'avais un petit paquet, est venue me voir et me dire que sa Princesse pensait, avec plaisir, qu'elle pourrait enfin faire ma connaissance personnelle. La Princesse part après-demain, pour aller passer quinze jours à Modène; j'y vais ce matin, et ensuite chez la Duchesse de Berry.
Hier j'ai été dans la matinée, en gondole, à l'église degli Scalzi, la plus riche de Venise, et à celle de Santa Maria gloriosa dei Frari, la plus intéressante par ses monuments funéraires. Les Carmes déchaussés qui soignent l'église degli Scalzi sont très polis, et m'ont accueillie à merveille. Ils m'ont montré un autographe de leur patronne, sainte Thérèse, qu'ils conservent sous verre et qui n'est pas placé pour être vu commodément; ensuite je suis rentrée. Il faisait un froid humide fort déplaisant; aussi suis-je restée chez moi, tout le reste du jour, à ne voir de Venise que ce que ma fenêtre veut bien m'offrir; à la vérité, c'est beaucoup, beaucoup à voir, beaucoup aussi à entendre, parce que la voix humaine, dans ses plus diverses inflexions, se charge ici de remplacer le bruit des roues et le piaffement des chevaux.
Venise, 1er avril 1853.—Il faisait positivement chaud dans la gondole qui m'a descendue hier, à midi et demi, au Palais Cavalli. L'accueil y a été fort bon, la conversation facile. Le Comte de Chambord a une bonne figure ouverte et de la rondeur dans les manières, mais il ne faut le voir qu'assis. Quant à la Comtesse de Chambord, elle a toutes mes préférences: dignité, grâce, naturel, politesse bienveillante, taille superbe, bel air, yeux intelligents, cheveux admirables, dents blanches, sourire aimable. L'inégalité de son visage ne va pas jusqu'à la contorsion ni à la grimace. Sa conversation est fort en harmonie avec son extérieur; enfin, elle est ce qu'elle doit être, la position donnée; position si touchante, si élevée, si triste, si difficile, dont la simplicité la tire mieux que toutes les habiletés ne pourraient le faire. Bref, elle m'a plu au delà de ce que je supposais; son mari moins, quoique sa candeur et la loyauté répandues sur ses traits aient de l'attrait. Il a un beau front, droit, élevé; sa conversation est bonne, sage, mais je ne la trouve pas élevée; puis il est, ce me semble, de très belle humeur; je ne sais pas si je n'aimerais pas mieux un nuage de mélancolie.
Le palais Vendramin a des allures toutes différentes. Mme la Duchesse de Berry est devenue d'une laideur suffocante: laideur, allures, gestes, son de voix, plaisanteries, tout est commun jusqu'au vulgaire; bonne femme au fond, mais hurluberlue dans son langage et grotesque de sa personne. Le comte Lucchesi[ [78] n'est pas plus beau, mais il est poli et se tire en maître absolu de sa très difficile position; il fait les honneurs du palais, plus en grand maréchal qu'en époux; mais on sent la main de fer sous le gant de velours. Les trois enfants, issus de ce mariage (la petite fille, née à Blaye, a eu le bon esprit de mourir, il y a longtemps), ne se sont pas montrés.
Après ces deux audiences, je suis allée au jardin botanique, créé en 1815, par ordre de l'Empereur François: j'y ai vu de fort belles plantes; on n'est pas fâché de se retrouver par moments sur des petits carrés de terre ferme.
Lady Westmorland me mande ce qui suit, en date de Vienne du 28 mars: «Lord Stratford de Redcliff a été ici, pendant quelques jours, en route pour Constantinople. Il a eu une audience de l'Empereur et en a été très content, ainsi que du comte Buol. Ils paraissent être tout à fait d'accord sur les affaires de Turquie; c'est une goutte de consolation, car, du reste, il y a une irritation et une animosité des deux côtés, qui nous font passer de mauvais moments. Vienne est fort triste; point de bals, un mauvais opéra et un ballet détestable.»
Venise, 2 avril 1853.—J'étudie Venise de mon mieux. Je vois peu à la fois, mais bien en conscience et avec force livres et recherches. Hier nous avons été visiter San Giorgio avec son magnifique perron, d'où la vue est si belle. Palladio a mis tout son art dans cette église, très correcte par conséquent, mais froide dans ses lignes, sa couleur et ses formes; mais dix belles colonnes de marbre antique, quelques belles figures en bronze et un ou deux souvenirs historiques lui donnent de l'intérêt. Les tableaux s'y perdent par l'humidité de cette île, qu'on va fortifier, et qui deviendra un point de défense formidable. L'église des Capucins, Il Redentore, également du Palladio, a ses mérites et ses défauts; ceux-ci fort augmentés par des ornements d'un goût affreux, imaginés par les bons franciscains, qui ne sont guère artistes. Leur sacristie contient trois Jean Bellini de prima sorte, et, comme contraste, une série de crachoirs, d'une configuration si étrange que je n'ai pu comprendre leur destination que par l'explication que m'en a donnée le Père sacristain. Celui-ci a la plus belle, la plus longue et la mieux tenue, peignée, brossée et brillante de toutes les barbes de capucins que j'aie jamais vues. Il m'a prise en bonne part, et, au dernier moment, il a ouvert une petite armoire contenant une figurine en cire qu'on dit être: il vero Ritratto del santissimo Fondatore degli ordini mendicanti[ [79]. Le fait est que c'est tellement ainsi qu'on se représente saint François d'Assise que, pour moi du moins, je ne mets pas en doute que ce ne soit là son véritable portrait. Enfin, je suis rentrée, bien fatiguée. Après le dîner, je me suis assoupie, mais pas longtemps, car le chant des gondoliers qui, en chœur, égayent leur station au Molo, m'a fait vite ouvrir la fenêtre pour les mieux entendre. C'était fort joli.