E. GRANSTRÖM

La nouvelle
Robinsonnette

AVENTURES D'UNE FILLETTE
SUR UNE ILE DÉSERTE

ADAPTÉ DU RUSSE
AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
Par Léon GOLSCHMANN & Ernest JAUBERT

PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET CIE
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

TYPOGRAPHIE: FIRMIN-DIDOT ET Cie.—MESNIL (EURE).

Hélène assise au milieu de ses compagnons d'infortune.

Robinsonnette

CHAPITRE PREMIER

Un vieux loup de mer.—Le départ pour un pays lointain.—La pêche aux huîtres.—En plein Océan.—Le Gulf-Stream.

Vieux marin, le capitaine S., pendant les quarante années de sa vie errante, avait visité presque toutes les mers du globe. Partout on le connaissait comme un homme droit, honnête et instruit. Ayant atteint sa soixantième année, il résolut de quitter l'élément orageux pour aller passer le restant de ses jours dans sa ville natale, à Gothenbourg, auprès de sa famille bien-aimée.

Sa femme, bonne et intelligente créature, ressentait pour la mer une crainte invincible. Lorsque, autrefois, son mari s'embarquait, elle appréhendait toujours de ne plus le revoir. Cette inquiétude continuelle avait fini par ébranler fortement sa santé.

Leur fille unique, Hélène, que son père adorait, étudiait dans un pensionnat dirigé par une amie de sa mère. Son bon cœur et ses excellentes aptitudes la firent bientôt aimer par tout le monde.

La plus grande joie qu'elle donnât à son père, c'était quand elle s'asseyait au piano et lui chantait ses chansons favorites. Il l'accompagnait souvent de sa voix de basse, à laquelle tant d'années d'une vie inquiète et agitée n'avaient rien ôté de son charme et de sa douceur.

Hélène venait à peine d'entrer dans sa quinzième année, quand son père perdit soudainement la vue. A partir de ce moment, la fillette ne le quitta plus: elle allait avec lui à la promenade, lui faisait la lecture à haute voix, et s'efforçait, par tous les moyens, d'adoucir le malheur qui l'avait frappé. Lui, de son côté, enseignait à sa fille tout ce qu'il savait et, grâce à une mémoire excellente, elle apprit de lui, dans l'espace d'une année, plusieurs langues européennes.

Le vieux capitaine eut recours à tous les médecins réputés de sa ville, mais aucun d'eux ne put lui rendre la vue. Enfin, il se souvint que, pendant un séjour en Italie, il avait fait la connaissance d'un célèbre oculiste, dont le nom était fameux dans toute l'Europe. Le vieillard résolut de s'adresser à lui. Malgré l'amour qu'elle portait à son mari, la mère d'Hélène ne put surmonter la crainte que lui inspirait la mer, et se décida à laisser partir sa fille avec son père, lequel, de son côté, estimait qu'il aurait bien de la peine à se passer d'elle, personne ne sachant comme elle lui faire la lecture, se conformer à ses habitudes et à ses goûts.

Le voyage lointain qu'elle devait entreprendre enchantait Hélène. Son imagination ardente lui retraçait d'avance la joie qu'elle aurait à contempler les monuments majestueux et sans prix de l'art italien, à admirer les beautés de la nature méridionale.

Le jour du départ arriva. Gaîment elle prit congé de ses amies, qu'elle espérait revoir dans une année.

Mais les adieux de sa mère bien-aimée lui causèrent beaucoup de chagrin. Ce fut en pleurant qu'elle reçut sa bénédiction, en pleurant qu'elle lui promit de soigner le vieillard avec la sollicitude la plus dévouée.

Le père et la fille se rendirent à bord du brick Le Neptune, que commandait l'un des amis du vieux marin. Un vent favorable les porta rapidement en pleine mer et les rives de leur pays natal disparurent bientôt derrière l'horizon. A peine la dernière bande de terre se fut-elle dérobée à ses regards, que des larmes brillèrent aux paupières d'Hélène; il lui sembla que jamais elle ne reverrait sa mère, ses amies, sa patrie… L'océan immense lui apparut comme un désert sombre; un sentiment d'indicible tristesse s'empara de son âme.

Le troisième jour, Hélène aperçut dans le lointain une flottille considérable de petits navires, qui tournaient autour d'une seule et même place. Ayant regardé dans la lunette d'approche, elle s'aperçut, que ces navires, les voiles déployées, pêchaient quelque chose au fond de la mer.

—Voyez, voyez! fit-elle en s'adressant au capitaine; quelle multitude de pêcheurs, là-bas, sur un seul point! Il est à croire qu'il y a là beaucoup de poisson.

—Non, Hélène, ce n'est pas du poisson qu'on pêche là-bas, mais des huîtres. Ici se trouve une des plus riches huîtrières.

—Est-ce qu'on peut les pêcher à l'aide des filets? Les huîtres gisent pourtant au fond de la mer.

—On emploie pour cette pêche un engin peu compliqué, qui rappelle la drague, et que l'on traîne sur le fond de la mer en arrachant ainsi les huîtres qui y adhérent.

—Mais de cette façon on finira par les détruire toutes?

—Non, mon amie, fit observer le père d'Hélène, assis non loin de là. Les huîtres se multiplient dans des proportions incroyables. Une seule huître reproduit plusieurs millions de ses semblables et pourrait remplir de sa postérité plusieurs milliers de tonneaux. Malheureusement, elles sont exposées à bien des dangers pendant leur développement. A un certain moment, ces petits êtres s'élèvent par myriades, semblables à une poussière vivante, au-dessus de leur banc et errent en liberté, jusqu'à ce que vienne pour elles le temps de se fixer. Pendant cette période, elles périssent en quantité innombrable: les courants marins, les flux et les reflux les emportent loin du banc et leur enlèvent ainsi la possibilité de trouver le sol nécessaire pour se fixer. Ensuite, les poissons en dévorent un grand nombre; les écrevisses guettent l'instant où la pauvre huître ouvrira ses valves pour se régaler de sa chair savoureuse; les étoiles de mer les sucent avidement, et les limaçons, perçant avec leur trompe des trous dans la coquille, se saisissent ainsi de leur proie. Si la très sage nature n'avait soin d'augmenter continuellement leur nombre, elles auraient bien vite disparu de la surface de la terre.

Autour d'eux s'étendait une immense plaine d'eau.

Tout en écoutant son père, Hélène suivait curieusement du regard la petite flottille, jusqu'à ce qu'elle se fût évanouie à l'horizon.

Le temps se maintenait toujours très beau. Le sixième jour de leur voyage, les voyageurs entrèrent dans l'Océan Atlantique. Autour d'eux s'étendait une immense plaine d'eau. Alors seulement Hélène comprit, pour la première fois, ce que c'était qu'une mer bleue: la teinte vert-trouble de la mer du Nord faisait place ici à l'azur le plus intense. Ce n'était pas seulement une eau colorée légèrement à la surface, mais une masse épaisse de saphir également bleue au soleil et à l'ombre.

—Papa, fit la fillette, en s'adressant à son père assis à ses côtés; je n'ai jamais vu la mer d'un bleu aussi beau. Celle de nos côtes est tout simplement trouble en comparaison de ce que je vois ici.

—Ce bleu, ma petite amie, résulte de la présence du sel dans l'eau de la mer; il est particulièrement visible dans l'eau chaude du courant équatorial dont font partie le Gulf-Stream et le Currosivo. A ce courant bienfaisant, des contrées entières doivent leur existence. Que deviendrait sans lui notre Norvège? C'est grâce à lui et à lui seul, que notre climat est relativement si doux. A l'extrême nord de notre pays, on voit verdir des forêts et fleurir des plaines, tandis que dans d'autres contrées, sous la même latitude, toute la végétation s'engourdit sous la glace et les gelées. Le Gulf-Stream porte ses dons même au lointain Spitzberg, sur les rives duquel on trouve souvent des arbres venus des contrées méridionales de l'Amérique et des bords du Mississipi. Le Currosivo joue le même rôle à l'égard du littoral méridional de l'Alaska, et occidental de l'Amérique du Nord. En sortant du chaud Océan Indien, il baigne les rivages de l'Asie orientale et s'avance très loin vers le Nord. Les Aléoutiens, qui habitent le littoral du nord-est, ne connaissent presque pas d'autres bois que celui qui leur est fourni par le Currosivo des côtes de la Chine.

Cependant le vaisseau fendait lentement les ondes, en laissant derrière lui un léger sillage, qui semblait, sous les rayons brillants du soleil à son déclin, refléter des millions de petites étoiles scintillantes. La mer elle-même étincelait et s'ensanglantait de pourpre. Des nuages blancs glissaient sur le ciel d'un rose violacé, dessinant les contours fantastiques et bizarres d'édifices féeriques, d'animaux et de monstres qui lentement disparaissaient pour faire place à d'autres. Hélène se tenait sur le pont, ravie de ce spectacle merveilleux.

CHAPITRE II

Les thons.—Les pêcheurs bourreaux.—Les pétrels.—La tempête.—Le corsaire.—Un incendie en mer.—Sauvés!—La destruction du Neptune.

Depuis trois semaines régnait un temps magnifique.

Le navire se trouvait alors à proximité du détroit de Gibraltar; il s'arrêta dans la rade de Lisbonne, où le capitaine avait à débarquer un petit chargement de marchandises. Sur le rivage, c'était une activité fébrile. Des centaines de canots allaient et venaient dans toutes les directions. On apprit qu'on se livrait à la pêche du thon. La pêche de ce poisson énorme, qui, comme son père le disait à Hélène, pouvait atteindre deux toises de longueur, constitue l'industrie principale de la plupart des pêcheurs espagnols, français et italiens. A une certaine époque de l'année, ils s'approchent des côtes en grandes troupes, pour frayer.

Hélène s'aperçut qu'on tirait sur le bord un énorme filet.

—Voulez-vous venir avec moi pour assister à la pêche? lui demanda le pilote en chef. A en juger par la mine réjouie des pêcheurs, elle sera bonne.

—Va, Hélène, fit son père; c'est un spectacle intéressant.

Hélène descendit avec le pilote dans le canot, où se trouvaient déjà quatre matelots; et l'embarcation fila vers l'endroit où se trouvaient les pêcheurs rangés autour du filet qu'on avait tiré tout près du bord. Sur le rivage était massée une foule de spectateurs avec des longues-vues. Lorsque le canot arriva auprès des pêcheurs, Hélène s'aperçut qu'ils s'étaient déjà préparés pour l'attaque et armés de fortes perches au bout desquelles étaient fixées des crochets en fer. Tous les canots entouraient la «chambre de mort» qui terminait le filet. Le filet s'approchait d'un mouvement lent et égal, aux cris incessants des pêcheurs. A mesure que la «chambre de mort» montait vers la surface, les canots se rapprochaient les uns des autres; en même temps l'agitation croissante annonçait l'approche du poisson.

Mais voilà que retentit enfin le signal du carnage, et les pêcheurs se ruèrent sur leurs prisonniers en les massacrant et en les poursuivant. Dans ce cercle étroit il s'éleva une telle tempête que les vagues commençaient à inonder les bateaux. Les bourreaux travaillaient avec acharnement, en s'efforçant, pour la plupart, de tuer les plus gros des thons. Si un pêcheur était tombé en ce moment à la mer, personne, à coup sûr, ne fût allé à son secours, tant chacun était absorbé par ce terrible carnage. L'air tout autour était rempli d'un vacarme si assourdissant, qu'il était impossible d'y distinguer une voix humaine. L'eau, sur une grande étendue, était teinte du sang des malheureuses victimes.

Au bout d'une heure, les vainqueurs se dirigèrent, en triomphe, vers le rivage.

Ce massacre cruel fit une impression si pénible sur la jeune fille, qu'elle pria le pilote de retourner au plus vite sur le navire.

Dans la journée, le capitaine put décharger ses marchandises et, vers le soir, le vaisseau leva de nouveau l'ancre et déploya les voiles.

Mais, le lendemain matin, le vent commença à tomber et bientôt régna le calme complet. Les voiles pendaient tristement, dégonflées. Le navire s'arrêta, immobile, sur la plaine liquide, unie comme une glace. Un silence profond et accablant s'établit. Nulle part on ne voyait aucun être vivant. Même les poissons n'apparaissaient plus sur la surface de la mer; aussi loin que portât la vue, s'étendaient le ciel et le désert immense de l'Océan.

Mais voilà qu'un puissant coup de vent agita la mer: au-dessus de l'eau apparurent deux petits oiseaux.

—Ce sont des pétrels! fit un des matelots. Ils n'apparaissent qu'à l'approche d'une tempête ou pendant la tempête même.

Les hirondelles de mer tantôt s'élevaient dans les airs, tantôt descendaient au ras de l'eau et semblaient imiter tous les mouvements des ondes. Comme attachées à la vague, elles se maintenaient sur elle comme par magie, ou bien, les ailes largement déployées, planaient immobiles au-dessus de l'eau.

Hélène jeta dans la mer un morceau de pain. Une des hirondelles, qui planait non loin, s'éleva instantanément au-dessus de la vague, fila comme un trait jusqu'à l'endroit où il était tombé et, l'ayant saisi, se mit de nouveau à se balancer en mesure au-dessus des ondes.

Vers minuit, des nuages noirs apparurent sinistres au ciel; un vent impétueux souffla et la mer mugit. Un éclair brilla et immédiatement après retentirent les roulements assourdissants du tonnerre. Une tempête effroyable éclata. Les vagues gigantesques faisaient rebondir le bâtiment comme un copeau; tantôt il s'élevait sur leurs crêtes, tantôt il descendait tout d'un coup dans l'abîme, pour reparaître de nouveau sur la crête d'un autre flot.

Les vagues s'élevaient de plus en plus haut et menaçaient à chaque moment d'engloutir le vaisseau. Hélène tâchait, de tout son pouvoir, de surmonter la peur qui s'emparait d'elle, pour ne pas effrayer son père, déjà assez inquiet sans cela.

La tempête dura trois jours. Tout le monde redoutait à chaque instant la catastrophe. Les matelots étaient à bout de forces et, réduits au désespoir, étaient déjà prêts à abandonner les pompes. Heureusement, vers le matin, l'ouragan se calma et le danger disparut.

Mais le navire avait été entraîné très loin au sud du détroit de Gibraltar. Il fallait revenir en arrière. Le capitaine jugea nécessaire de faire escale dans le port le plus proche de l'île de Madère, pour réparer les avaries qui s'étaient déclarées.

Hélène faillit perdre connaissance.

Il se dirigea vers l'île, et il ne s'en trouvait plus qu'à une trentaine de milles, quand soudain, du haut d'un mât, retentit la voix du matelot de garde: «Un navire en vue!»

Le capitaine monta sur la passerelle, regarda attentivement avec sa longue-vue dans la direction indiquée et, ayant reconnu aussitôt un corsaire dans le navire, donna ordre de mettre immédiatement à la voile, espérant ainsi pouvoir à temps se mettre à l'abri dans le port.

Mais le corsaire s'approchait rapidement. Une heure s'était à peine écoulée, que de son bord retentit un coup de canon qui signifiait: «carguer les voiles et attendre.» Un instant après sur le mât du corsaire s'arborait le pavillon noir.

Le capitaine consulta à la hâte son équipage. Tous, à l'unanimité, décidèrent de se défendre et de vendre chèrement leur vie. Les matelots préparèrent tout pour une défense désespérée, et chargèrent à gros boulets les quatre canons qui se trouvaient à bord.

Cependant le navire continuait à naviguer vers l'île. Le corsaire, d'un nouveau coup de canon, lui fit pour la seconde fois le signal de s'arrêter; mais voyant que le navire continuait à fuir toutes voiles dehors, il ouvrit le feu avec toutes ses pièces.

Une salve effroyable éclata. L'équipage du brick, malgré la supériorité de l'adversaire, chargeait rapidement les canons et, sans s'arrêter, répondait au feu du pirate, en lui causant à son tour un assez grand dommage.

Hélène restait tout le temps dans la cabine et, serrée contre son père, essayait de paraître calme, quoique son cœur palpitât d'effroi. Tout à coup, un boulet du corsaire brisa la vitre de la cabine et, sifflant au-dessus de leurs têtes, alla s'enfoncer profondément dans le mur. Hélène faillit perdre connaissance. Ce combat inégal ne pouvait durer longtemps. La victoire devait rester au corsaire.

Heureusement apparut dans le lointain un grand vaisseau à trois mâts qui, toutes voiles dehors, s'approchait vers le lieu du combat.

En apercevant un adversaire plus fort, le pirate jugea bon d'éviter la lutte. Il fit une dernière décharge avec toutes ses pièces et, déployant ses voiles énormes, s'éloigna rapidement.

Pourtant, quelques boulets avaient traversé la cale du navire et l'eau entrait avec bruit par ces ouvertures. Le capitaine envoya sur-le-champ quelques matelots aux pompes pour vider l'eau et les autres en bas, pour boucher les ouvertures. Mais cinq minutes s'étaient à peine écoulées que les matelots remontèrent sur le pont en déclarant que l'eau montait dans la cale avec une rapidité effroyable, et qu'il était impossible d'arriver jusqu'aux avaries.

Pour comble de malheur, un incendie éclata dans la cuisine du navire. Le feu enveloppa d'abord l'avant du pont et en quelques instants se répandit dans les agrès. Les flammes se propagèrent rapidement sur tout le navire, et le pont retentit de cris d'horreur. Tout le monde se précipita vers les canots. En vain le capitaine essayait-il de rétablir l'ordre, personne ne l'écoutait plus. L'un des canots chavira et on ne put s'en servir. L'autre pourtant fut mis à la mer; une partie des matelots s'y jetèrent avec leurs effets qu'ils avaient traînés en attendant sur le pont. Une odeur suffocante de brûlé envahit le navire.

Sur le trois-mâts on s'aperçut à temps du danger qui menaçait le brick. Deux canots s'en détachèrent et voguèrent rapidement vers le navire qui flambait.

Cependant Hélène, quoique très effrayée, avait gardé sa présence d'esprit. Elle descendit promptement dans la cabine, conduisit son père sur le pont, puis à grand'peine y porta une de leurs malles, où se trouvaient les choses les plus indispensables et les plus précieuses.

A peine les canots arrivaient-ils auprès du brick, que tout le monde s'y précipita. Le capitaine descendit le dernier.

Comme les embarcations s'approchaient du trois-mâts, une détonation formidable retentit à bord du Neptune, et immédiatement après, une colonne de flammes l'enveloppa tout entier. Évidemment, le feu avait atteint les tonneaux de poudre. Le spectacle était véritablement terrifiant. Quelques instants plus tard, toute cette masse enflammée commença, en pétillant, à descendre dans la mer et disparut bientôt sous les vagues.

Hélène se sentit frissonner à l'idée que son père et elle avaient failli succomber à une mort aussi horrible. Il lui semblait que c'était la destinée elle-même qui, au dernier moment, leur avait envoyé ce vaisseau pour les sauver.

Le capitaine accueillit avec bienveillance ses nouveaux passagers et promit de les débarquer au cap de Bonne-Espérance.

—Là, vous trouverez facilement un navire qui vous ramènera en Europe, conclut-il.

Mais il faut croire qu'une étoile funeste poursuivait Hélène et son père. Le capitaine avait eu l'intention de compléter au Cap son équipage, mais les matelots du Neptune ayant consenti à entrer à son service, il n'avait plus besoin de s'écarter de son chemin direct et il persuada à ses hôtes de se rendre avec lui dans l'Inde, où il connaissait un oculiste excellent.

Hélène regrettait beaucoup d'être obligée de s'en aller dans l'Inde, plutôt que dans la belle Italie, mais son père ne s'effrayait nullement de ce voyage et la fillette s'y résigna bientôt; elle commençait même à croire que les beautés de la nature indienne, si originale et si riche, présentaient un intérêt supérieur à celui que lui offrirait un voyage en Italie. Quant à la mer, l'enfant s'était déjà familiarisée avec elle et cette longue navigation ne lui faisait pas peur.

CHAPITRE III

Après le danger.—Cendres, soufre et ténèbres.—Les feux Saint-Elme.—Les dauphins.—La mer des Sargasses.—La constellation du Centaure.—Un Océan en feu.

Le lendemain matin, après une journée aussi pleine d'inquiétude, Hélène et son père montèrent tard sur le pont. La matinée était magnifique. Ils s'assirent sur l'arrière du pont et se disposèrent à lire.

—Et pourtant, papa, dit Hélène, je regrette que nous ne voyions pas le Vésuve; il est en éruption maintenant.

—Il n'y a rien à regretter, mon enfant. Dans l'Inde et sur les îles de l'océan Indien il se trouve beaucoup de volcans. Peut-être aurons-nous l'occasion de voir ce phénomène terrible de la nature.

—Et toi, père, as-tu vu déjà une éruption de volcan?

—Oui, j'en ai vu et plus d'une fois. Mais celle que j'ai surtout présente à ma mémoire, c'est l'éruption du Krakatoa.

—Raconte-la-moi, père, je t'en prie.

—Volontiers, mon enfant. Une nuit, comme nous venions de dépasser les îles des Princes, je m'aperçus que la mer autour de nous avait pris une teinte blanchâtre qui bientôt devint complètement laiteuse. Le ciel était presque sans nuages et étincelait d'une quantité innombrable d'étoiles. Mais voilà que, dans la direction du Krakatoa, au nord-est, s'éleva un brouillard blanc et argenté et tout le ciel s'éclaira soudain d'une faible lueur rougeâtre. A l'aube nous aperçûmes, dans le lointain, le Krakatoa. Un énorme nuage noir recouvrait son sommet. Nous prîmes nos longues-vues et nous nous mîmes à observer le volcan. Une heure s'était à peine écoulée que nous vîmes affluer rapidement vers son sommet des nuages innombrables qui s'entassaient les uns sur les autres. Il se préparait là, évidemment, quelque chose d'extraordinaire. En effet nous entendîmes bientôt un bruit sourd et lointain, suivi de fortes détonations et de chocs souterrains. La mer frémit et s'agita en vagues irrégulières, comme une chaudière d'eau bouillonnante, en lançant le navire de tous les côtés. La secousse était si forte, qu'au premier moment, nous crûmes avoir donné contre un écueil. Les matelots s'élancèrent pour carguer les voiles. Cependant les détonations du volcan se changeaient en un tonnerre tellement formidable, que je me vis obligé de transmettre mes ordres à l'aide du porte-voix. A peine les voiles furent-elles repliées que le ciel s'obscurcit entièrement et une nuit complète s'établit, en même temps que nous étions inondés d'une vraie pluie de cendres et de boue liquide, mêlée à des débris de pierre ponce. En très peu de temps, la mer autour de nous et le navire lui-même se couvrirent d'une épaisse couche de cendres, à travers lesquelles il avançait très difficilement. L'air était tellement imprégné de soufre, qu'il devenait difficile de respirer. Mais voilà qu'au milieu de ce tonnerre retentissant éclatèrent plusieurs coups plus formidables que les autres et soudain, des ténèbres si épaisses nous enveloppèrent, qu'il était impossible de distinguer sa propre main: au même moment, à l'extrémité des mâts, brillèrent les feux rougeâtres de Saint-Elme. Ce phénomène imposant dura près d'une heure. Les secousses souterraines et les détonations du volcan continuaient avec la même force, quand tout à coup éclata une explosion si terrible que le navire craqua dans toutes ses jointures et s'arrêta instantanément, comme s'il s'était heurté contre un énorme récif. Un moment plus tard, nous vîmes une vague gigantesque s'élancer avec une rapidité effroyable vers les îles qui apparaissaient au loin. Elle passa au-dessus d'elles, en entraînant tout ce qui vivait à leur surface et toujours avec la même impétuosité s'élança plus loin. Heureusement, le timonier put virer de bord à temps et conjurer ainsi le danger qui nous menaçait. Cependant, les détonations et les secousses devenaient plus faibles, mais les cendres et les pierres continuaient à pleuvoir sur nous. Nous dûmes faire de grands efforts pour sortir de cette espèce de champ flottant qu'elles formaient autour de nous. Mais dans quel état se trouvait notre navire! les ponts et les côtés étaient comme enduits d'une épaisse couche de ciment; les mâts, les agrès et les voiles présentaient le même aspect. Heureusement personne ne fut atteint.

—D'où viennent donc ces feux de Saint-Elme? demanda Hélène.

—Ces jolis feux, répondit le vieux marin, sont dus à un dégagement abondant de l'électricité terrestre attirée par celle des nuages orageux. Le plus souvent ils apparaissent sur les objets terminés en pointe, tels que les extrémités des mâts, les crocs, etc. Mais une fois j'ai eu l'occasion de voir ces points lumineux briller sur les oreilles des chevaux. Cela m'est arrivé pendant mon séjour en France. Je m'en souviens, comme si c'était à présent; je sortais de l'hôtel, pour prendre place dans la diligence qui devait me conduire dans la ville voisine. Au-dessus de nous était suspendu un nuage orageux, noir comme la nuit. Ayant jeté un regard sur les chevaux attelés, j'aperçus, à ma vive surprise, des étincelles sur les extrémités de leurs oreilles. Près de là stationnait un chariot rempli de paille, dont les pointes s'étaient soulevées et paraissaient également enveloppées de flammes. Le fouet même du cocher répandait une lumière éclatante. Au premier moment j'eus peur, croyant que la paille avait pris feu. Mais bientôt le nuage se dispersa et le phénomène disparut.

—Il m'est arrivé, à moi aussi, une fois, d'observer ce phénomène, fit le capitaine en s'approchant d'eux et en se mêlant à leur conversation. Je me promenais un jour sur une terrasse avec des camarades; la chaleur était suffocante et nous avions ôté nos chapeaux. Tout à coup, à notre grand étonnement, nous reconnûmes que la pointe de nos cheveux brillait et quand nous eûmes touché nos têtes, des feux semblables scintillèrent aux extrémités de nos doigts.


En ce moment Hélène s'aperçut qu'une troupe de dauphins s'approchait rapidement du navire.

Elle ne connaissait ces jolis animaux que par les images et regardait maintenant avec une grande curiosité comme ils tournaient gaiement autour du navire et avec quelle adresse surprenante ils bondissaient hors de l'eau, en arquant leur beau corps brillant. Tous leurs mouvements étaient extrêmement rapides et enjoués; ils semblaient rouler ou courir sur les vagues plutôt qu'ils ne nageaient. Les matelots eux-mêmes se groupèrent près du bord pour voir s'ébattre ces pétulants animaux, qui tantôt s'élançaient, tantôt faisaient la culbute, tantôt sautaient l'un par-dessus l'autre et se cachaient de nouveau dans l'eau; ou bien, s'approchant du navire, ils avançaient leur tête hors de l'eau, comme pour mieux examiner l'équipage; puis, plongeant rapidement, passaient en dessous du navire pour apparaître du côté opposé, et se mettaient à nager en avant. Chaque fois qu'ils émergeaient à la surface, ils s'ébrouaient sourdement et laissaient échapper un petit jet d'eau. Le dos noir luisant de ces beaux animaux s'irisait au soleil de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, tandis que le ventre avait la teinte blanche et mate de la porcelaine. Après s'être ainsi divertie à son aise, toute la troupe prit soudain une autre direction et disparut hors de vue.


Plusieurs jours se passèrent. Une fois, en montant sur le pont, Hélène fut surprise de la lenteur avec laquelle le navire s'avançait.

—Dites-moi, je vous en prie, fit-elle en s'adressant au capitaine, pourquoi le vaisseau marche-t-il si lentement? La brise semble même un peu plus fraîche qu'hier et cependant voyez comme il se traîne!

—Nous sommes entrés dans la mer des Sargasses, répondit le capitaine; le fond en est couvert d'innombrables espèces d'algues, qui occupent ici un espace égal à celle de la France entière.

—Que dites-vous! s'écria Hélène. La mer est-elle si basse ici que les algues arrivent à frôler la coque du navire?

—Non, ma fillette chérie, elle est ici d'une très grande profondeur. Mais ces algues peuvent atteindre jusqu'à 100 toises de hauteur et leurs touffes épaisses s'élèvent jusqu'à la surface. Les marins n'aiment guère des endroits pareils, mais pour les animaux du monde sous-marin, cette végétation luxuriante a une importance extrême. Sans algues, la mer ne serait qu'un steppe nu et désert, incapable de nourrir cette faune infiniment riche qui remplit maintenant l'Océan. Ces forêts vierges, ces bois et ces plaines sous-marins servent de grenier d'abondance à tous les habitants de la mer.

Le navire fendait lentement les flots. Hélène se mit à examiner attentivement l'eau transparente de la mer et un spectacle merveilleux s'offrit à ses regards: là-bas, en dessous d'elle, vivait et se développait tout un monde mystérieux de plantes et d'animaux. Partout s'étendaient des tiges et des feuilles allongées qui, semblables à de larges rubans vivants, ondoyaient, agitées par l'eau. Au milieu de cette forêt sous-marine nageaient une multitude de poissons, d'étoiles de mer, de méduses et d'autres animaux ignorés d'elle.

—Dites-moi, je vous prie, est-ce qu'il y a longtemps que les marins connaissent cette mer des Sargasses? reprit-elle.

—Oui, très longtemps. Autant que je sache, les Phéniciens connaissaient déjà une mer épaisse au delà des colonnes d'Hercule,—c'est-à-dire du détroit de Gibraltar—où s'enlisaient les vaisseaux. Ces mêmes forêts d'algues ont suscité beaucoup d'embarras à Colomb: en voyant les navires marcher si lentement, ses équipages prirent peur, et exigèrent le retour immédiat.

Le temps se maintenait toujours au beau. Quoiqu'on eût tendu une toile au-dessus du pont, la chaleur de midi était insupportable. En revanche, les nuits étaient splendides. A peine le soleil achevait-il de disparaître à l'occident, qu'à l'orient l'horizon se couvrait de milliers de points brillants. Immédiatement après tombait la douce nuit des tropiques, et à l'œil ébloui s'ouvrait le panorama majestueux du ciel. A une hauteur vertigineuse, comme à travers les ouvertures d'un château féerique illuminé, scintillait une multitude d'étoiles de toutes les grandeurs. Elles brillaient d'un éclat si merveilleux, qu'Hélène ne pouvait détourner ses regards de ce ciel d'un bleu foncé où resplendissaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle restait ainsi longtemps, absorbée dans la contemplation de ces feux verts, bleus et rouges, à reflets changeants, dispersés sur l'immense voûte des cieux, jusqu'à ce qu'enfin son regard se noyât dans l'abîme rosé de la voie lactée.

Pleine d'enthousiasme, Hélène ne manquait pas de faire part de ses impressions à son père. Le capitaine lui indiqua les cinq astres qui composaient la constellation de la Croix-du-Sud. Elle regarda longtemps ces petites étoiles qui, à première vue, ne se distinguaient presque en rien des autres. En comparaison avec les deux énormes étoiles du Centaure, elles paraissaient même insignifiantes. Mais plus elle les observait et plus elle se trouvait charmée par leur éclat doux et caressant. Et depuis lors, en montant le soir sur le pont, elle cherchait toujours du regard d'abord la constellation de la Croix-du-Sud et, plus tard, après avoir admiré l'éclat des autres astres, elle se mettait de nouveau à contempler avec amour ces cinq petites étoiles, devenues si chères pour elle.

Dans une de ces soirées, Hélène fut frappée d'un phénomène extraordinaire. Le soleil avait disparu dans l'Océan. La splendeur qui accompagnait son coucher s'était éteinte. La nuit tombait. Les contours du vaisseau s'estompaient, de plus en plus incertains et sombres. La mer, de bleue qu'elle était, devint d'abord grise, puis d'un noir impénétrable… Tout à coup, une lueur apparut tout autour: soudain, toute la mer s'alluma, se mit à flamber et bientôt ne fut plus qu'une masse continue de feu. Les crêtes écumeuses des vagues se distinguaient par leur éclat particulièrement vif. Mais voilà qu'une pluie fine se mit à tomber et tout l'Océan flamboya avec une telle intensité qu'en dépit du ciel complètement sombre, on aurait pu distinguer sur le haut du mât le plus petit insecte.

Les matelots considéraient avec indifférence ce phénomène qui apparemment leur était très familier. Seul un jeune mousse qui, pour la première fois, accomplissait une navigation lointaine, s'arrêta, stupéfait, près du bord.

Ce spectacle avait tellement frappé Hélène qu'au premier moment elle n'en voulut point croire ses propres yeux.

—Qu'est-ce que c'est que cela? fit-elle, toute perplexe, au capitaine qui se tenait non loin d'elle, en lui montrant la mer.

—C'est la mer qui brûle! répondit en souriant le capitaine, comme s'il eût voulu prolonger sa surprise. Cette lueur, continua-t-il, vient d'animaux microscopiques, qu'on appelle «porte-lumières» et qui, en certains endroits de la mer, se rencontrent en une quantité prodigieuse. Ils répandent, comme vous voyez, une lueur phosphorescente rougeâtre, qui augmente avec le mouvement de l'eau ou la pluie, et devient si vive qu'elle permet même de lire un livre imprimé en petits caractères.

Hélène pria le mousse de puiser pour elle de cette eau flamboyante et lorsque celui-ci, après avoir fait descendre le seau, se mit à le retirer, les gouttes d'eau qui rejaillissaient de toutes parts éparpillèrent une vraie pluie de flamme. Dans le seau, l'eau scintillait de milliers de petits feux, gros comme une tête d'épingle.

—C'est admirablement beau, s'écria la fillette, toute ravie.

CHAPITRE IV

«Un homme à la mer».—Une chasse au requin.—Les protégés d'un brigand des mers.—Les aéronautes.—Une pluie d'insectes.—La vitesse du vent.—Le cap de Bonne-Espérance.—L'attaque d'un monstre marin.

Quelques jours plus tard Hélène, assise avec son père sur le pont, lui faisait la lecture. Le vaisseau se balançait lentement en glissant sur les flots, poussé par une brise légère.

Tout à coup un cri résonna sur l'avant: «Un homme à la mer!» Tous se précipitèrent vers le bord. Le capitaine donna immédiatement l'ordre de carguer les voiles et envoya trois matelots au secours de leur camarade qui, en attendant, se démenait fort des bras et des jambes et se maintenait bravement sur les flots. Les matelots mirent aussitôt un canot à la mer et saisirent vigoureusement les rames. Mais en ce même moment ils aperçurent avec terreur, au-dessus de l'eau, la tête et la nageoire triangulaire d'un requin, qui filait avec une rapidité incroyable vers le malheureux. Au bout d'un instant apparut sur l'eau la queue puissante du monstre, puis un cri épouvantable déchira l'air et le matelot disparut sous les ondes.

A la vue de cet affreux spectacle, le sang se figea dans les veines des assistants et l'impression accablante qu'il produisit persista longtemps dans leurs esprits.

Enfin les voiles furent déployées de nouveau et le navire continua son chemin. Pour venger leur malheureux camarade, les matelots se mirent à préparer un hameçon de dimensions énormes. Sur un grand croc en fer, fixé à un gros câble, ils avaient piqué un bon morceau de viande grasse et ils l'avaient jeté à la mer. Pendant quelque temps, ils observèrent avec impatience si le hideux animal n'apparaîtrait pas quelque part; puis, fatigués d'attendre, ils se remirent chacun à sa besogne.

Mais voilà que, trois heures environ après le douloureux accident, on entendit, près du navire, comme un clapotement et on vit l'eau rejaillir de toutes parts. Les matelots se précipitèrent et s'aperçurent que le câble était très tendu.

—Le requin, le requin! s'écrièrent-ils tout d'une voix.

Et ils se mirent à tirer avec ensemble l'énorme hameçon. A leur grande joie, apparut bientôt sur l'eau la tête de ce brigand de mer: le croc avait pénétré profondément dans sa gueule.

Le requin se tordait horriblement et se débattait avec une telle rage contre le flanc du navire, que les matelots craignaient à tout moment de le voir se détacher du croc. Ils purent pourtant, avec de grands efforts, le hisser sur le pont. Sa gueule énorme, garnie de plusieurs rangées de dents longues et pointues, s'ouvrait et se refermait avec une telle force que, quand l'un des matelots y enfonça une grosse bûche, elle craqua sous leur morsure. Ses yeux verdâtres de chat brillaient d'une fureur impuissante et, de temps en temps, il battait avec sa queue le navire, avec une force telle qu'il aurait pu tuer un homme d'un seul coup. Afin d'éviter un malheur, un des matelots s'approcha de lui, avec précaution, par derrière et, d'un coup de hache adroitement appliqué, lui coupa la queue, après quoi l'animal mourut rapidement d'hémorragie.

Un homme à la mer!

Cependant Hélène s'était aperçue qu'auprès du navire, à la surface de l'eau, allaient et venaient deux poissons d'assez petite taille. C'étaient les pilotes, amis et compagnons fidèles du requin pris. Hélène savait par les livres que ces poissons accompagnent toujours les requins, leur trouvent la proie et les amènent vers celle-ci, se nourrissant eux-mêmes des miettes que leur laisse leur protecteur puissant auprès duquel ils se sentent à l'abri des autres poissons carnivores. Sur la prière d'Hélène, un matelot jeta l'hameçon et au bout de quelques instants pêcha un pilote. Maintenant Hélène avait l'occasion d'examiner de près ce fidèle compagnon du requin. C'était un très joli poisson de couleur bleuâtre, au dos foncé et au ventre argenté.


De tous les animaux, dont Hélène avait fait connaissance pendant sa navigation, ceux qui l'intéressaient le plus étaient les poissons volants. Il arrivait que des troupes entières de ces poissons entouraient le navire et s'élevant soudain hors de l'eau à une hauteur de deux ou trois toises, parcouraient rapidement dans l'air, avec un sifflement particulier, un espace d'une centaine de pas environ et disparaissaient de nouveau dans les flots. Souvent ce jeu se répétait plusieurs fois de suite.

Hélène apprit de son père que, quand les poissons volants prenaient toujours une seule et même direction, c'était un indice qu'ils cherchaient à se soustraire à la poursuite des poissons carnivores. Mais elle eut aussi souvent l'occasion de constater que ces poissons volaient dans des directions différentes, passant l'un par-dessus l'autre, s'amusant apparemment à ce jeu. Une fois, ce jeu des poissons volants attira quelques pétrels, qui leur donnèrent la chasse. C'était un spectacle éminemment curieux. Les poissons voltigeaient avec une rapidité incroyable et disparaissaient dans l'eau en un clin d'œil, de sorte que les pétrels, en dépit de leur adresse surprenante, avaient grand'peine à en saisir quelques-uns. Cette chasse dura très peu, parce que les poissons plongèrent bientôt complètement dans les flots. L'un d'eux tomba sur le pont et Hélène put ainsi l'examiner à loisir. Il avait le dos d'un très joli roux clair, les flancs d'un rouge tendre à reflets argentés et le ventre d'un rose foncé.

Un jour Hélène, selon son habitude, faisait la lecture à son père sur le pont; ce soin l'absorbait à ce point qu'elle ne remarqua pas que le soleil avait disparu sous un nuage et qu'un vent frais s'était mis à souffler. Tout d'un coup elle vit tomber d'en haut, sur la table et le livre, des insectes inconnus. Stupéfaite, elle se leva brusquement de la table et, sans en croire ses yeux, elle regardait cette grêle d'insectes pleuvoir des nuages dans la mer et sur le pont.

Le requin.

—Papa, papa, s'écria-t-elle enfin, il se passe autour de nous quelque chose d'extraordinaire. Des insectes vivants tombent d'un nuage! Mais ce sont des sauterelles, papa! comment peuvent-elles se trouver ici, au milieu de l'Océan?

—C'est une pluie d'insectes, mon enfant, répondit le vieux marin, tandis que les matelots balayaient les sauterelles dans la mer. Il est probable que, quelque part sur le rivage, une trombe marine a rencontré une troupe de sauterelles et, l'enveloppant dans son tourbillon, l'a élevée dans les nuages où le vent l'a saisie et emportée dans la mer. Tu sais, n'est-ce pas, que le vent, dans les couches supérieures de l'air, souffle avec plus de force que dans les couches inférieures, ce qui a eu souvent pour conséquence que des sauterelles ont été emportées au loin, pendant des centaines et des milliers de kilomètres, jusqu'à ce qu'enfin, rencontrant un endroit plus calme, elle se soient mises à tomber en pluie sur la terre. Et non pas seulement des sauterelles, des chenilles et des hannetons, mais mêmes différentes plantes, comme par exemple, il y a quelques années, en Espagne, où tout d'un coup on vit pleuvoir des graines de froment. Il se trouva que le vent les avait apportées là de l'Afrique septentrionale, où la tempête avait balayé auparavant plusieurs amas de grains de blé.

—C'est surprenant! Je l'entends dire pour la première fois. Mais combien doit-elle être grande, la vitesse du vent, pour maintenir là-haut un nuage aussi énorme de sauterelles sans le laisser retomber sur la terre.

—Je crois que cette vitesse doit être de 12 à 14 toises par seconde.

—Est-ce que tu sais, papa, quelle est la vitesse du vent en diverses circonstances?

—Oui, mon enfant, et je te le dirai, si cela t'intéresse. Par exemple, la brise légère, qui agite à peine les feuilles sur les arbres, n'a qu'une vitesse d'un mètre environ par seconde. Lorsque sa vitesse est de 7 à 8 toises par seconde, il soulève déjà la poussière et balance les arbres. Mais quand il atteint celle de 12 à 14 toises, il se transforme en tempête, et à 17 ou 20 toises par seconde, il devient un ouragan formidable, qui déracine les arbres et enlève les toits des maisons. Heureusement, sa vitesse ne va pas au delà. Si elle pouvait atteindre quarante toises par seconde, ce vent balayerait instantanément des villes entières, comme des tas de poussière.

Encore une semaine de navigation tranquille se passa. Dans le lointain commença à se dessiner l'extrémité méridionale de l'Afrique. La mer, à mesure qu'on se rapprochait de la côte devenait, de bleue qu'elle était, d'une couleur brune verdâtre.

Quelques heures plus tard, le navire avait atteint le cap de Bonne-Espérance où, au dire des marins, le vent mène une lutte éternelle contre une montagne gigantesque, où l'ouragan est à demeure. Ce n'est pas pour rien que ce cap portait autrefois le nom de cap des Tempêtes.

Cette fois pourtant la mer était calme, à peine agitée d'une houle légère.

Hélène se tenait sur le pont avec sa longue-vue et regardait le rivage peu hospitalier, sur lequel se dressaient trois montagnes énormes, tout à fait différentes d'aspect, et de formes bizarres, comme elle n'en avait jamais vu.

A gauche s'élevait une montagne longue, pas trop escarpée, avec un enfoncement au milieu et le sommet en pente douce. A côté une autre, également large à la base, et le sommet comme tronqué, s'étendait en un large plateau. Elle avait l'aspect d'une énorme table ronde. Tout près, s'élevait perpendiculairement une troisième, dont la forme rappelait une tour inaccessible.

—C'est la montagne de la Table? demanda Hélène, en indiquant à un matelot qui se tenait auprès d'elle, celle qui se trouvait au milieu.

—Oui.

—Et comment s'appelle l'autre, à droite?

—Le Pic du Diable.

—Et à gauche?

—La montagne des Lions.

Pareils à trois monstres, ces trois montagnes sombres montaient la garde autour du rivage méridional de l'Afrique, le protégeant contre la fureur des tempêtes et des ouragans.

La montagne de la Table servait aux habitants du Cap d'indicateur exact du temps: lorsque son sommet s'enveloppait de nuages, une tempête était imminente.

—Regardez donc par là! fit le capitaine en passant auprès d'Hélène, et en lui désignant le large.

Hélène regarda en arrière. A quelque distance du navire s'agitaient un grand nombre d'étranges animaux qui, semblables à de minuscules batelets aux voiles déployées, nageaient avec une grande vitesse. En les examinant avec plus d'attention, Hélène reconnut en eux des argonautes. Les gracieux mollusques se mouvaient à l'aide d'un petit tube, qui rejetait de l'eau; de leurs huit tentacules, deux, les plus larges, étaient dressés et gonflés, en guise de voiles. Avec sa longue-vue Hélène put examiner à son aise ces élégantes barquettes.

Mais voilà que dans le lointain apparurent quelques pétrels. Les argonautes, comme s'ils eussent pressenti le danger, s'alarmèrent, replièrent leurs voiles, serrèrent leurs tentacules et, renversant leur coquille, disparurent sous l'eau. Tout cela s'effectua d'une manière si prompte et si adroite, que le meilleur navire aurait pu être jaloux de la rapidité de cette manœuvre.


Le navire avait déjà presque dépassé le cap de Bonne-Espérance, lorsque le capitaine qui, en ce moment, explorait l'horizon avec sa lunette, aperçut à un mille à l'avant du navire un énorme animal, qui avançait lentement dans la même direction que lui. Tout l'équipage se réunit près du bord pour voir ce monstre. Lorsque le navire l'eut atteint, on reconnut un poulpe de dimensions extraordinaires, qui continuait à naviguer tranquillement en avant, sans faire attention au navire qui s'approchait de lui. Hélène tressaillit involontairement à la vue de ce monstre marin. Sa longueur était de 18 pieds environ, sans compter les huit terribles tentacules, longs de 5 à 6 pieds, et munis d'une grande quantité de ventouses. Ses yeux énormes, à fleur de tête, épouvantaient par leur vivacité. L'énorme gueule ressemblait à un bec de perroquet. En dépit de la grosseur de ce monstre, le capitaine résolut de s'en emparer, et donna l'ordre de lui lancer des harpons et de tirer sur lui. Mais les balles et les harpons pénétraient dans son corps comme dans une gelée. Pour se soustraire aux poursuites, l'animal disparut sous l'eau, mais il revint bientôt à la surface de l'autre côté du navire, et les matelots se mirent de nouveau à tirer sur lui et à lui lancer des harpons. Cela l'obligeait à se replonger dans la mer. Mais il n'y restait pas longtemps, et au bout de quelques minutes il reparaissait de nouveau et se mettait à fouetter rageusement l'eau avec ses tentacules monstrueux. La couleur de l'animal irrité se changea d'un gris clair en un rouge éclatant. Mettre à la mer un canot avec des hommes était dangereux, parce que le monstre, avec un seul de ses tentacules, pouvait le chavirer. Cette chasse se poursuivit ainsi pendant trois heures sans aucun résultat. Enfin l'un des matelots réussit à faire au monstre, avec son harpon, une blessure profonde d'où jaillit une sorte d'écume bouillonnante, mêlée avec du sang, en même temps que se répandait dans l'air une forte odeur de musc. Après bien des tentatives infructueuses, les matelots parvinrent à jeter un nœud coulant sur le poulpe; mais ce nœud glissa sur son corps visqueux et s'enroula autour d'un tentacule. Ce fut parmi les matelots une explosion de joie bruyante; ils se mirent à tirer en haut ce géant des mers, qui se débattait et frappait furieusement avec ses tentacules libres le flanc du navire. Enfin émergèrent à la surface d'abord un tentacule, puis une partie du corps du poulpe. Les matelots poussaient des hourras et hâlaient de toutes leurs forces sur la corde. Mais à peine avaient-ils hissé hors de l'eau la moitié de son corps, que le tentacule se détacha, et le mollusque gigantesque disparut pour toujours dans l'eau. A en juger par le tentacule dont le poids était de 30 livres, on pouvait supposer que l'animal entier en pesait 2000.

Pendant trois jours, ce monstre servit de thème inépuisable aux conversations de tout l'équipage. A cette occasion on débita, il va sans dire, toutes sortes de contes en l'air sur des monstres marins, qui auraient enlevé des hommes du pont même des navires et noyé des vaisseaux entiers.

CHAPITRE V

L'île enchantée.—Un nuage sinistre.—Le typhon.—L'équipage abandonne le navire.—L'amour filial en face de la mort.—Noyés.

Quelques jours plus tard, en montant le matin sur le pont, Hélène s'aperçut que le vent s'apaisait et que le navire avançait très lentement.

Elle prit sa lunette et jeta un regard sur l'horizon qui l'entourait.

—La terre, la terre! s'écria-t-elle, en apercevant soudain au loin une étroite bande à peine visible.

—Ce n'est pas la terre, c'est un récif de corail, lui dit un matelot qui travaillait près de là.

—Ces îles sont la terreur de tous les marins, fit de son côté le capitaine qui avait entendu l'exclamation de la jeune fille: pendant une tempête, il est difficile d'apercevoir cette ceinture étroite, et c'est pourquoi très souvent ces récifs deviennent une tombe prématurée pour les marins.

—Est-il possible que des animaux aussi petits puissent ériger des constructions aussi grandioses? demanda la jeune fille étonnée.

—Ils habitent à une profondeur insignifiante en colonies très nombreuses et, après leur mort, leurs polypiers pétrifiés forment ces bancs menaçants de corail. Dans l'Océan Pacifique on rencontre de ces vastes récifs qui occupent une étendue de plusieurs kilomètres.

Hélène examinait curieusement cette île, qui avait surgi, comme par enchantement, du sein de l'Océan.

Mais voilà que le vent, déjà très faible, tomba tout à fait et le vaisseau s'arrêta. Le récif n'était éloigné du navire que de deux milles au plus.

—Comme je voudrais voir d'un peu près ces constructeurs infatigables de la mer! dit Hélène à son père.

Le père exposa le désir de sa fille au capitaine, qui lui offrit immédiatement de s'y rendre avec un pilote. Un grand canot fut mis à la mer et six matelots se mirent à ramer vigoureusement.

Quand ils furent arrivés près de l'île, le canot fut amarré à un récif qui surplombait. Par endroits, l'île était couverte d'une végétation tropicale; par ci, par là, on apercevait des palmiers solitaires. L'île elle-même présentait l'aspect d'un anneau régulier au milieu duquel se trouvait une lagune, unie comme un miroir, qui ressemblait à un port tranquille. Le temps était calme et la mer si transparente qu'Hélène put examiner à loisir ce jardin sous-marin. Le fond était tapissé de centaines, de milliers de polypes de corail qui, pareils à des fleurs bizarres, se balançaient sur des arbres et des buissons pétrifiés. Leurs intervalles étaient remplis par une mousse bigarrée, dans laquelle, en l'observant attentivement, on pouvait distinguer des millions de polypes. Ce spectacle était d'autant plus merveilleux que le soleil tropical y mêlait son éclat. Des poissons magnifiques, des formes et des couleurs les plus étranges, évoluaient autour des coraux, comme des colibris autour des plantes équatoriales. Les écrevisses transparentes y rampaient aussi en troupes entières avec des crabes bariolés, tandis que les rouges étoiles de mer, les noirs oursins et les méduses de toutes les formes fourmillaient au milieu d'une quantité innombrable de coquillages.

Mais un coup de canon se fit entendre du navire, qui rappelait le canot, et Hélène, à son grand regret, dut interrompre ses observations.

En remontant à bord, elle s'aperçut que le capitaine paraissait très inquiet. Les matelots couraient de part et d'autre, grimpaient sur les mâts et en descendaient avec la rapidité des chats; le capitaine se multipliait partout et partout résonnait sa voix forte et impérieuse.

Profitant d'un instant de répit, Hélène l'interrogea sur le motif de l'alarme générale. Pour toute réponse, il lui indiqua un petit nuage sombre qui s'élevait au bout de l'horizon. Au-dessus d'eux le soleil resplendissait, le ciel était serein et le temps magnifique. Il sembla à Hélène que les appréhensions du capitaine étaient exagérées.

Moins d'un quart d'heure après, le nuage montait lentement et majestueusement, obscurcissait le soleil et bientôt couvrait presque la moitié du firmament. Puis un brusque tourbillon s'abattit sur le navire et un vent effroyable se déchaîna. Le vaisseau s'inclina sur le côté et la mer, un instant avant unie et immobile, s'agita, mugit; les vagues se dressèrent menaçantes.

Le nuage sinistre s'avançait rapidement et soudain, en plein jour, une nuit noire et impénétrable s'établit.

—Le typhon, le typhon! s'écrièrent les matelots pleins de terreur, en descendant rapidement des mâts sur lesquels ils repliaient les voiles.

Quelques instants plus tard, les ténèbres s'illuminèrent subitement à la lueur éblouissante d'un éclair et tout le ciel s'embrasa. On entendit des roulements assourdissants de tonnerre, et les nuages crevèrent en une telle averse, qu'il semblait que le navire ne tiendrait pas contre ce déluge et coulerait à fond. La mer mugissait tumultueuse.

Le navire n'obéissait plus au gouvernail. Il roulait au milieu des vagues qui bouillonnaient comme dans une chaudière, en décrivant sur la mer des cercles énormes. Rester sur le pont,—impossible; c'eût été s'exposer à une mort certaine. Tous les passagers s'étaient réfugiés dans les cabines et, recommandant leurs âmes à la Providence, attendaient l'issue fatale.

Brusquement un silence sinistre, un silence de mort s'établit. Tous croyaient leur dernière heure venue. L'attente anxieuse de quelque chose d'effroyable augmentait encore l'horreur de ce moment. Subitement l'ouragan se déchaîna avec une force redoublée. Sur le pont un coup formidable retentit qui ébranla tout le navire. Un instant après les mâts étaient emportés à la mer.

Le vieillard, plein d'effroi, appelait sa fille.

Personne ne se rappela comment l'ouragan avait fini. Le capitaine remonta le premier et, navré, contemplait le pont dévasté. Heureusement, il restait sur le navire trois canots qui au début de la tempête, avaient été solidement attachés aux mâts et qui maintenant tenaient encore à leurs débris.

La tempête reprit, quoique avec une force moindre.

Le troisième jour, à l'approche du matin, elle se calma; mais vers le soir, un vent violent se remettait à souffler et les vagues s'agitaient avec une telle fureur, que le navire en craquait dans ses œuvres vives.

Pour comble de malheur, une voie d'eau se déclara. La catastrophe paraissait inévitable, et Hélène considérait chaque moment comme le dernier de sa vie. Le capitaine et les matelots étaient à bout de forces, mais continuaient pourtant, infatigables, à pomper pour éloigner autant que possible la mort.

Encore une nuit effroyable. L'aurore commençait à poindre, quand le navire retentit soudain de ces cris: terre, terre!

Hélène se précipita sur le pont. En effet, à quelques milles du brick, on apercevait une terre. Les vagues gigantesques et furieuses, chassées par le vent, y entraînaient rapidement le navire. Le salut paraissait proche.

C'était, à ce que l'on pouvait croire, une île, de deux milles de long à peu près. Du navire on apercevait très bien la côte sombre et rocheuse, où s'élevaient, de place en place, des palmiers solitaires. Les matelots se remirent à pomper avec une énergie décuplée. La vue du rivage si proche faisait renaître en eux l'espoir d'un prompt salut.

Mais voici qu'éclate un craquement effroyable, et le navire s'arrête instantanément, échoué sur un écueil. Un cri de terreur s'échappa de toutes les poitrines. Les matelots se cramponnèrent à ce qu'ils purent, pour ne pas être emportés dans la mer par les vagues furieuses, qui s'élançaient par-dessus le pont et menaçaient à chaque instant de mettre le navire en pièces; puis ils se précipitèrent vers les canots, dans l'espoir d'arriver ainsi jusqu'à la terre.

Saisie d'une angoisse effroyable, Hélène accourut sur le pont pour apprendre la cause de la terrible secousse éprouvée par le vaisseau, et reconnut avec horreur que les embarcations avec les matelots qui se sauvaient étaient déjà loin; il ne restait plus à bord que le capitaine avec trois matelots qui se préparaient à sauter dans un petit canot.

—Au nom du ciel, prenez place au plus vite dans le canot, lui cria-t-il, le vaisseau coule à fond.

Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Hélène tendit la main au capitaine pour descendre; mais au même instant elle la retira vivement.

—Et mon père, mon père! s'écria-t-elle.

—C'est trop tard! répondit le capitaine. Descendez, sinon, nous partons sans vous. Vous ne sauverez pas votre père et le bateau ne peut contenir une personne de plus! Descendez au plus vite!

—Sans mon père!… jamais! s'écria la fillette, toute frissonnante à la seule idée d'une séparation éternelle d'avec son père.

«Si ma présence peut lui servir de consolation dans ses derniers moments, pensait-elle, ma mort n'aura pas été inutile… Non, je ne quitterai pas mon père! Je mourrai avec lui si je ne puis le sauver!»

—Non, non, je ne partirai pas sans lui! Ayez pitié! emmenez mon père! suppliait-elle, en s'efforçant de saisir la main du capitaine.

—Que faites-vous, soyez raisonnable, lui cria-t-il. Il sera plus doux à votre père de savoir que vous êtes sauvée que de vous sentir mourir à côté de lui! Descendez, descendez; chaque instant est précieux.

—Non, non, je ne peux pas m'éloigner sans mon père, répondit-elle résolument.

Et elle se précipita dans la cabine.

Cependant le vieillard aveugle, plein d'effroi, appelait sa fille, mais sa voix se perdait dans le mugissement des ondes. En se sentant abandonné, il faillit perdre connaissance; mais en ce même moment, Hélène accourut auprès de lui.

Lorsqu'elle fut remontée sur le pont avec son père, le capitaine était déjà loin et les autres embarcations ne se voyaient plus.

Une vague énorme fondit sur le bateau du capitaine et l'engloutit pour toujours.

Poussant un cri désespéré, Hélène se précipita au cou de son père et cacha sa tête sur la poitrine du vieillard.

De tout l'équipage, seuls, le père et la fille erraient encore sur le navire brisé, dans ce désert liquide.

CHAPITRE VI

Le naufrage.—La vague fatale.—Échappés au péril.—Le reflux.—Sur un navire brisé.—La première nuit sur un rivage inconnu.

A cette journée terrible succéda une calme soirée. Mais la mer restait encore agitée. Le navire brisé, relevé par les flots, errait de nouveau au milieu des rochers, risquant à chaque minute de donner encore une fois contre un écueil.

Hélène s'était réfugiée avec son père sur le pont et regardait avec une terreur mêlée d'espoir le navire les emporter peu à peu vers la terre. La seule idée que le vent pouvait changer et les pousser au large, la remplissait d'épouvante. En considérant le rivage désolé et rocheux, vers lequel voguait lentement le navire, elle se posait involontairement une foule de questions:

«Était-il habité, ou non?… Si cette terre était habitée par des sauvages!… Quel serait alors le sort de son cher père et le sien? Peut-être des supplices, la mort!»

Cette idée la faisait frémir. Mais la vue de son père, tranquillement assis à ses côtés, lui redonna du courage et elle se remit, avec confiance, à la volonté du sort.

En ce moment, son père interrompit ses tristes pensées.

—Mon enfant, surveille d'un œil vigilant tout ce qui se passe sur le navire. Si sa coque ne se brise pas contre les récifs, nous pourrons tenir encore assez longtemps sur l'eau, parce que, pour notre bonheur, le chargement en est composé de marchandises qui ne coulent pas rapidement. Sommes-nous loin du rivage?

—Nous n'en sommes pas loin, père, et quoique lentement, nous nous en rapprochons toujours. Mais presque toute la cale du navire est remplie d'eau.

Le vieux marin était un excellent nageur et, s'il avait encore eu l'usage de ses yeux, il fut arrivé aisément jusqu'à la terre en nageant avec sa fille, d'autant plus qu'elle aussi savait très bien nager.

—Et de quel côté du navire se trouve la terre?

—Du côté droit, père.

—C'est bien, ma fille. Écoute donc maintenant avec attention ce que je vais te dire. Dès que le navire échouera sur un bas-fond, ou donnera contre un écueil, conduis-moi tout de suite vers le côté droit et descends après moi dans l'eau. Nous gagnerons la terre à la nage. Tiens-toi fortement à moi et indique-moi le chemin. Si tu vois venir sur nous une grande vague, retiens ton souffle et ferme les yeux, autrement tu pourrais te noyer.

—Mais peut-être le navire abordera-t-il le rivage? Ne vaudrait-il pas mieux attendre?

—Attendons, mais il faut que tu saches que, si le navire se heurte contre un récif, il ne pourra plus tenir et se brisera infailliblement. En outre, nous devons gagner la terre avant le reflux, autrement nous serions de nouveau emportés en pleine mer, et alors nous serions perdus.

Deux heures environ s'écoulèrent. Le navire continuait à se rapprocher lentement du rivage. Hélène suivait avec une attention fébrile chacun de ses mouvements. La côte était si voisine, que même en avançant avec cette lenteur le navire devait y arriver en une demi-heure à peu près. Le cœur de la jeune fille se mit à palpiter plus fortement à l'idée du salut prochain.

Tout à coup un fracas effroyable se fit entendre: c'était la coque qui craquait; le navire s'arrêta net.

Le père et la fille se levèrent en sursaut. Hélène conduisit rapidement son père vers une petite échelle de corde, qui se trouvait sur le côté droit du navire.

—Tiens-toi, Hélène, tiens-toi fortement à moi, et indique-moi où il faut aller! N'oublie pas mon conseil, dit le vieux marin, en descendant dans la mer avec sa fille.

En entrant dans l'eau, Hélène saisit convulsivement d'une main la ceinture de son père et de l'autre se mit à l'aider. Dans leur précipitation, ils oublièrent de quitter une partie de leurs vêtements et cela faillit les perdre.

A peine étaient-ils arrivés à une cinquantaine de mètres du navire, qu'une énorme vague les recouvrit complètement. Hélène prévint à temps son père et retint elle-même son haleine pendant quelques secondes. Bientôt elle remarqua avec effroi que les forces de son père faiblissaient, et que ses vêtements trempés l'empêchaient de nager. Elle-même sentait sa vigueur l'abandonner et quelque chose l'entraîner au fond comme une pierre.

En regardant derrière elle, Hélène s'aperçut qu'une nouvelle vague arrivait sur eux; le cœur de la jeune fille se serra et elle avait à peine eu le temps de pousser un cri, que le flot les submergea et les jeta avec force contre le rivage. Quand ils se retrouvèrent de nouveau à la surface, le vieillard, à bout de forces, se tenait à grand peine sur l'eau, tandis qu'une autre vague formidable s'élançait sur eux. Hélène sentit que cette vague fatale l'engloutissait. Il est impossible de rendre les sensations diverses qui envahirent l'âme de la jeune fille, quand elle se retrouva de nouveau sous l'eau.

Voilà que le flot fatal passa au-dessus d'eux. Le vieillard rassemblait ses suprêmes énergies. Encore quelques minutes de lutte terrible pour la vie s'écoulèrent… Enfin il se sentit épuisé et, laissant tomber ses bras, il s'abandonna mentalement à la destinée…

Mais à ce moment il sentit la terre ferme sous ses pieds, et remarqua que l'eau ne lui allait que jusqu'aux épaules. Il appela Hélène, mais ne reçut point de réponse. Le vieillard eut peur. Il craignit que sa fille n'eût perdu connaissance. Il sentait que sa main ne le tenait plus que faiblement. Ramassant ses dernières forces, il la saisit dans ses bras et alla en avant, au hasard.

Après des efforts surhumains, il atteignit enfin le rivage et posa avec précaution sa fille sur le sable. Ayant constaté que son cœur battait encore, il essaya, plein d'effroi et d'espoir, de la faire revenir à elle. Hélène reprit bientôt ses sens. Mais elle éprouvait un grand malaise, et tout d'abord ne pouvait se rendre compte de ce qui lui arrivait, et dans quel endroit elle se trouvait. Quand elle eut recouvré complètement ses esprits, son père lui raconta en quelques mots comment, alors qu'il avait déjà perdu tout espoir de salut, le sort avait eu pitié d'eux.

Saisie d'un muet transport, elle embrassa son père, les larmes aux yeux, impuissante à trouver des paroles pour rendre les sentiments qui l'assaillaient.

S'étant un peu calmée, Hélène regarda autour d'elle. Elle reconnut qu'ils se trouvaient sur le rivage rocheux d'un pays florissant, dont la végétation ne ressemblait pas du tout à celle de l'Europe. Un sentiment de joie ineffable envahit la jeune fille. Elle regardait le ciel, la terre et respirait avec délices l'air tiède et parfumé. Jetant un regard sur la mer agitée, elle s'aperçut que le navire se tenait immobile, loin du rivage, fortement couché sur le flanc et qu'autour de lui écumaient furieusement les vagues. Hélène n'en croyait presque pas ses yeux: «Était-il possible qu'ils eussent pu de si loin atteindre le rivage?» Elle se souvint du malheureux équipage du navire, du capitaine qu'elle avait vu périr sous ses yeux, et elle frissonna.

—Ma pauvre enfant! murmura avec un soupir profond le vieux marin.

L'idée des peines et des privations qui l'attendaient obscurcissaient en lui le sentiment de sa joie primitive.

Hélène semblait avoir deviné la pensée de son père.

—Maintenant je ne vivrai que pour toi seul! fit-elle, en l'embrassant avec effusion. Si cette île est inhabitée, je me mettrai à travailler pour toi et le ciel bénira mes efforts. Je vois que la nature est ici belle et prodigue, et je suis sûre que nous n'aurons pas de privations à subir. Moi, je n'ai besoin de rien, pourvu que tu sois content!

Cette tendre affection de sa fille émut profondément le vieillard. Il l'embrassa avec transport et deux larmes coulèrent de ses paupières éteintes.

Le rivage rocheux était recouvert de la végétation éclatante des tropiques. Sur les arbres élevés, aux branches puissantes et larges, on apercevait par place des fruits bizarres. Quelquefois, ce qui semblait de loin une fleur multicolore se mettait tout à coup en mouvement et on voyait un bel oiseau prendre son essor et s'envoler de l'arbre. Des troupes de perroquets et d'autres oiseaux passaient d'un arbre à l'autre; et sur les montagnes, qui encadraient le rivage, se dressaient les sommets grêles des palmiers élancés, ornés de feuilles gigantesques.

En dépit de la chaleur de midi, Hélène ressentit un frisson désagréable qui lui rappela qu'elle était toute trempée; en même temps elle sentit qu'elle avait faim et soif.

Elle emmena son père un peu loin du rivage, sous un grand arbre ombreux, ramassa à la hâte de l'herbe sèche et des feuilles et lui prépara ainsi une couche molle. Le vieillard fatigué se coucha pour se reposer et, bientôt, sa respiration égale lui apprit qu'il s'était endormi. Hélène se mit à réfléchir à sa situation sans issue. Des pensées inquiètes se succédaient dans son esprit: tantôt il lui semblait que son père et elle mourraient de faim ou se verraient astreints à des privations très dures, tantôt son imagination agitée lui représentait des sauvages et des animaux féroces, sur lesquels elle avait lu tant de récits à la maison. Un profond soupir de son père endormi la tira de sa rêverie.

Hélène se dirigea vers le banc de sable.

Le reflux commençait. La mer s'était apaisée, et seules, de petites vagues, déferlant faiblement sur la côte rocheuse, roulaient en arrière avec un doux bruit. Non loin de là, se découvrait peu à peu un étroit banc de sable qui s'avançait très loin dans la mer. A son extrémité on voyait, couché sur le flanc, le navire brisé, enfoncé profondément sur l'écueil.

Hélène considérait avec une tristesse muette les restes mutilés du beau navire qui, pendant un si grand nombre d'années, bravant dédaigneusement les tempêtes et les orages, avait navigué, superbe, sur l'Océan immense. Et maintenant ses cabines et ses cales submergées étaient devenues le refuge de toute sorte de coquillages marins.

Mais voici que le banc de sable se découvrit tout à fait; seuls, quelques coquillages et étoiles de mer, qui n'avaient pas eu le temps de disparaître dans la mer avec le reflux, étalaient sur le sable leurs formes bizarres, tandis que du rivage arrivaient des troupes d'oiseaux, qui s'abattaient sur eux pour s'en régaler.

La vue du navire brisé rappela à Hélène qu'elle devait se procurer des vêtements et des chaussures. Elle résolut de mettre immédiatement cette idée à exécution et de profiter du reflux, pour traverser le banc de sable et atteindre le navire. Elle ne s'effrayait que de la distance qui séparait le rivage du navire.

«Que ferai-je, si le flux me surprend au retour?» pensait-elle.

Elle regarda son père endormi, et son aspect si triste lui donna le courage de tenter ce voyage assez périlleux. Retroussant sa robe, pour pouvoir plus facilement sauter et grimper sur les roches de la côte, elle se dirigea vers le banc de sable. Le soleil ardent et le vent avaient déjà à ce point séché les rochers, qu'elle pouvait sans danger sautiller de l'un à l'autre. Le banc lui-même était tellement sec qu'elle put sans trop de fatigue arriver jusqu'au navire qui, à ce qu'il semblait, devait être profondément enfoncé sur l'écueil qui se trouvait à l'extrémité même du banc de sable. Sur le revêtement du navire elle aperçut une foule de coquilles, qui s'y étaient attachées. Hélène se souvint de ses compagnons de voyage, et son cœur se serra à l'idée de leur perte prématurée. Maintenant, elle voyait clairement qu'en restant sur le navire tout le monde aurait été sauvé et aurait gagné heureusement le rivage.

Saisissant un bout de câble qui pendait, Hélène grimpa péniblement sur le pont. Là, un effroyable spectacle de destruction se présenta à ses yeux: sur tout le pont, dans un étrange désordre, s'éparpillaient des débris de mâts, des tonneaux, des câbles rompus et une foule d'autres objets. A la vue de ce terrible chaos, une crainte indicible envahit le cœur de la jeune fille, mais elle la réprima bien vite et descendit courageusement dans la cabine. Là, elle retrouva les mêmes terribles traces de destruction: la partie supérieure de la poupe avec les fenêtres avait disparu. Les murs si élégants autrefois étaient complètement démolis. Sur le plancher nageaient dans l'eau des tables, des chaises, des coffres et toutes sortes de débris. Tout près de l'escalier, dans l'eau, elle aperçut, à sa grande joie, la malle de son père, où elle était sûre de trouver tout ce qui leur était indispensable à elle et à son père. La saisissant par la poignée, elle la traîna jusqu'à l'escalier, puis essaya de la monter sur le pont; mais tous ses efforts furent inutiles: l'eau qui avait pénétré dans la malle avait triplé son poids. Sans réfléchir plus longtemps, Hélène la plaça sur l'un des coffres qui nageaient dans la cabine et l'ouvrit avec la clef qu'elle avait sur elle. Tous les objets, quoique trempés, se trouvaient dans le même ordre où elle les avait placés. Hélène retira de l'intérieur tout ce qui était le plus nécessaire, exprima l'eau du linge et des vêtements, et les étala sur le pont pour les faire sécher. Après avoir pris une partie du linge et deux couvertures de laine, elle jeta tout cela sur le banc de sable et descendit elle-même.

Malgré son lourd fardeau, Hélène se mit à courir joyeusement vers le rivage, contente d'avoir trouvé tant de choses utiles. Elle arriva auprès son père, et elle avait à peine eu le temps de déposer son paquet à terre, qu'il s'éveilla et se mit à l'appeler.

Hélène s'assit à côté de lui et, reprenant haleine, lui raconta le succès de sa visite dans le navire. La physionomie du vieux marin manifestait une vive inquiétude, mais il l'écouta en silence jusqu'au bout.

—Cher père, dis, pourquoi as-tu l'air si soucieux? Qu'y a-t-il de dangereux dans cette promenade?

—Mon enfant, répondit le vieillard, le malheur t'a rendue tout d'un coup adulte. Maintenant, tu es obligée de réfléchir toi-même avant de te résoudre à une action quelconque. Mais n'oublie pas, Hélène, qu'en exposant ta vie, tu risques aussi celle de ton père. C'est pourquoi, sois prudente et n'entreprends rien sans m'avoir prévenu; quoique je n'y voie pas, mon expérience peut t'être utile dans bien des cas. Je sais, Hélène, que tu suis volontiers mes conseils, mais je crains que, par amour pour moi, tu n'entreprennes des tâches au-dessus de tes forces. Tu es encore trop jeune, et tu n'es pas habituée à un travail pénible. Il se peut que nous soyons obligés de rester ici pendant très longtemps, et tu dois te munir de courage et d'énergie. Mais rappelle-toi une chose, c'est que ma vie dépend de la tienne, et ne l'expose pas inutilement.

—Sois tranquille, mon père, je n'oublierai pas tes paroles, fit Hélène. Mais maintenant permets-moi de courir encore une fois sur le navire; peut-être y trouverai-je du pain. Ne crains rien, je serai de retour bien avant le flux.

—Dépêche-toi seulement, mon enfant! Ne prends pas trop de choses à la fois. Le navire restera bien là jusqu'à demain, et tu pourras en rapporter encore bien des objets.

Hélène se dirigea rapidement vers le rivage et arriva bientôt près du vaisseau. En examinant le pont, elle jeta un coup d'œil dans la cuisine où se trouvait un placard dans lequel on plaçait généralement les provisions du jour. Le placard se trouva fermé, mais Hélène l'eut vite ouvert à l'aide d'une hache qu'elle découvrit au milieu des outils de menuiserie. A sa grande joie, elle y trouva deux sacs de biscuits, un grand morceau de fromage et plusieurs couteaux. Après avoir pris avec elle ce que ses forces lui permettaient de porter, elle redescendit sur le banc de sable.

Sur le bord, elle aperçut une grande quantité d'huîtres apportées par le flux. Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie; elle savait que son père aimait beaucoup les huîtres.

—Eh bien, Hélène, as-tu trouvé du pain? demanda le vieillard en entendant ses pas.

—J'ai trouvé deux sacs de biscuits, père, et un grand morceau de fromage. Et que d'huîtres j'ai vues sur le rivage! Attends seulement un peu, tu verras le bon dîner que je vais te préparer.

Et posant à côté de son père les objets rapportés du navire, elle retourna en courant sur le rivage où elle ramassa dans son tablier une vingtaine d'huîtres. Non loin de là, Hélène aperçut sur l'un des arbres des fruits jaunes, et en s'approchant elle fut très surprise de reconnaître des citrons.

Elle en cueillit quelques-uns et revint avec ses trouvailles auprès de son père. Cette seconde découverte surprit agréablement le vieux marin.

—Eh bien, ma fillette, je vois que ce pays est riche et fertile; il est probable que nous n'aurons pas à souffrir des privations. Il faut croire qu'on trouve d'autres fruits par ici.

—Il y a beaucoup d'arbres qui en sont chargés! Mais peut-on les manger? Ne sont-ils pas vénéneux?

—Cela, nous le saurons. Tu me les décriras plus tard.

Après qu'ils eurent assouvi leur faim, Hélène se leva, pour aller chercher de l'eau. La soif la tourmentait depuis longtemps déjà, et son père paraissait en souffrir tout autant. Alors seulement elle s'aperçut qu'elle n'avait aucun récipient. Elle se reprochait mentalement son manque de prévoyance. Mais il était trop tard pour se rendre sur le navire, car le flux devait bientôt arriver. Son regard rencontra par hasard les coquilles vides d'huîtres jetées dans l'herbe, et sa physionomie s'illumina de joie. C'étaient là des récipients bien petits, à la vérité, mais qui néanmoins pouvaient leur rendre service pour le moment. Elle prit deux coquilles et se mit à marcher le long du rivage, dans l'espoir de découvrir un ruisseau se jetant dans la mer. Bientôt elle aperçut au loin une herbe d'un vert très vif, comme on en rencontre ordinairement près des sources ou dans les endroits très humides. En effet, à peine s'était-elle approchée, qu'elle découvrit avec joie un petit ruisseau dont l'onde claire et limpide brillait dans la verdure éclatante du gazon. Hélène puisa de l'eau dans les deux coquilles et les porta à son père, puis elle revint et, après avoir apaisé sa soif, lava avec délices sa figure brûlante avec de l'eau fraîche.

Le soir tomba. La marée commença à monter. Les flots écumeux escaladaient avec bruit sur les rochers de la côte. Le soleil baissait sur l'horizon et le vent qui soufflait depuis le matin commençait à faiblir, annonçant une nuit douce et tranquille.

Voici que le couchant flambloya d'une lueur étincelante, dont les rayons, en se reflétant dans la mer, scintillèrent sur les crêtes écumeuses des vagues. En même temps retentirent dans les arbres les trilles des chanteurs emplumés, qui semblaient envoyer un dernier salut au jour qui les quittait.

Appuyée contre un grand arbre, Hélène se tenait assise, dans une attitude pensive, auprès de son père qui s'endormait. A la vue du spectacle majestueux du couchant, son âme se tourna vers la miséricordieuse Destinée par la volonté de laquelle l'astre du jour faisait pénétrer la vie dans les forêts et les montagnes, les mers et les plaines. Elle savait que par cette volonté très sage les oiseaux qui tournoyaient au-dessus du banc de sable trouvaient leur nourriture, et elle espérait que sa toute-puissance ne laisserait pas périr un vieillard aveugle et une fillette. Ces pensées raffermirent dans le cœur de la jeune fille l'espoir d'une prompte délivrance.

Mais la dernière clarté disparut à l'horizon et, presque instantanément, sans crépuscule, une nuit noire survint. Sur la haute voûte du ciel s'allumèrent d'innombrables étoiles d'un éclat et d'une pureté inconnus en Europe. Le chant des oiseaux cessa. Un seul chanteur,—son père lui avait dit que c'était le rossignol du Sud,—faisait encore retentir ses trilles sonores là-bas, quelque part, au loin sur la montagne.

CHAPITRE VII

Un sommeil agité.—Épouvantes.—Un pays luxuriant.—Les trésors d'un navire naufragé.

Toute la nuit, Hélène eut des songes alarmants: tantôt elle rêvait qu'elle naviguait sur l'Océan à bord d'un navire magnifique, en compagnie de ses parents et de ses amis intimes, qu'elle avait laissés dans sa patrie; tantôt il lui semblait que, sur les flancs du navire, apparaissaient des ailes énormes et que celui-ci, d'abord lentement, puis avec une rapidité vertigineuse, était emporté dans les nuages. Tantôt elle courait toute seule sur un rocher désert qui s'élevait au milieu de l'Océan: pas un brin d'herbe n'y croissait; aucun être vivant; seules, les vagues mugissantes en interrompaient le silence de mort. Mais voici que, derrière une vague lointaine, émergeait la tête féroce d'un sauvage, ornée de plumes. En l'apercevant, le sauvage saisissait son arc et au même instant, de tous les côtés, surgissaient des vagues d'autres figures terribles toutes pareilles à la première… Ils brandissaient leur arme meurtrière et s'approchaient d'elle en ricanant…

Hélène se réveilla de ces songes pleine de terreur; elle regarda autour d'elle: un brouillard froid et dense l'enveloppait…

Mais voici qu'à l'Orient brilla soudain le premier sillon lumineux de l'aube dorée, qui scintilla en larges gerbes de feu sur les vagues lointaines: les gais chanteurs des forêts s'éveillèrent et l'air du matin résonna de leurs premières roulades. Des rochers de la côte s'élevèrent les oiseaux de mer qui semblaient dégourdir avec délices leurs ailes dans les rayons roses du soleil levant. Une faible brise agitait les sommets des palmiers, et du rivage arrivait le bruit léger des vagues se brisant contre les rochers.

Hélène jeta un regard sur son père tranquillement assoupi et se leva tout doucement. A deux pas d'elle croissaient plusieurs arbres sveltes à larges feuilles, dont les sommets étaient ornés de grands globes d'un brun foncé. Elle reconnut immédiatement des noix de coco. Non loin de là, dans un petit bois touffu, les fruits dorés des citronniers et des orangers tranchaient sur le feuillage d'un vert sombre et au-dessus d'eux, comme des sentinelles, se dressaient les palmiers majestueux, avec leur panache de feuilles, qui se balançaient dans l'azur.

Au milieu de ce fourré grimpaient les vignes et les lianes, enlaçant de leur feuillage sombre les troncs puissants de la forêt vierge, qui exhalait au loin le suave parfum des fleurs blanches des citronniers.

Jamais encore Hélène n'avait vu une végétation aussi luxuriante et involontairement elle demeura quelque temps absorbée dans la contemplation de cette splendide nature.

Elle s'approcha du rivage, mais à peine avait-elle monté sur un des rochers, que de dessous ses pieds un oiseau, vivement, prit son vol.

Elle prit les œufs et courut vers son père.

Hélène poussa un cri d'effroi: ce cri éveilla son père.

—Hélène! appela-t-il.

—Je viens, je viens, papa! répondit-elle. Ne t'inquiète pas; c'est un oiseau qui m'a fait peur.

Alors seulement elle aperçut un nid sur le rocher. Dans ce nid se trouvaient six grands œufs. Elle en prit trois et courut vers son père.

Après avoir entendu le récit de sa petite aventure, il lui expliqua que l'oiseau devait appartenir au genre des canards, à en juger par la situation du nid sur un rocher.

—Maintenant tu pourras, pendant plusieurs semaines, prendre au nid, chaque matin, une couple d'œufs, fit-il en terminant.

—Mais où nous procurer du feu et des ustensiles pour les cuire? demanda-t-elle avec perplexité.

—La nature elle-même a muni ces œufs d'un ustensile propre à les cuire, répondit en souriant le vieux marin. N'as-tu pas remarqué, Hélène, combien leur coquille est dure et solide? Quant au feu, ne t'en inquiète pas. Fort heureusement, j'ai dans ma poche un caillou et un briquet. Ramasse le plus possible de bois sec, qui ne peut manquer par ici. La matinée est assez fraîche et nous nous chaufferons en même temps à la flamme.

Hélène ramassa bien vite une brassée de feuilles et de bois sec qu'elle mit en tas. Le vieux marin battit le briquet d'une main habile et passa à sa fille l'amadou allumé, qu'elle plaça, en soufflant dessus, dans le tas de feuilles sèches. Au bout d'un instant, un feu gai flambait devant eux.

Pendant que son père se chauffait, Hélène alla cueillir des fruits. Mais quel ne fut pas son étonnement, quand elle s'aperçut que certains arbres étaient en même temps couverts de fleurs et de fruits mûrs.

Elle revint auprès de son père avec une énorme grappe de raisin et deux oranges.

—Quel arbre étrange j'ai vu tout près d'ici, papa! fit-elle. Son tronc est très haut et ses feuilles sont plus grandes que moi. Sur quelques-uns de ces arbres croissent de belles fleurs bleues, tandis que sur d'autres, tout à fait semblables, on voit de gros fruits mûrs d'une couleur jaune, ayant l'aspect de plusieurs concombres soudés ensemble.

—Ce sont des bananes, mon enfant, fit observer le vieux marin, les fruits les plus précieux du midi. Dans les contrées tropicales, ils jouent un rôle tout aussi important que le blé dans celles du Nord. Les indigènes se nourrissent presque exclusivement de ces fruits. Mais ils croissent à une hauteur telle, qu'il ne te sera guère facile de les atteindre.

—Ah! si j'étais plus haute au moins de deux mètres, fit en riant Hélène, je te régalerais immédiatement, père, de ces fruits. Leur apparence est assez belle et ils doivent être très savoureux.

—Ils ne sont pas seulement savoureux, ils sont aussi très nourrissants. Mais regarde, Hélène, si notre feu a achevé de brûler. Tu pourras alors cuire les œufs. Tu n'as qu'à faire une ouverture à l'un des bouts et poser l'autre dans la cendre: ils seront vite cuits.

Ayant achevé avec son père ce modeste déjeuner, Hélène résolut d'apporter aussitôt du navire sur le rivage tout ce que ses forces lui permettraient d'enlever.

«Si ce pays est inhabité, se disait-elle, il n'y a pas d'objet qui, un jour ou l'autre, ne nous soit d'une grande utilité.»

Elle attendit avec impatience la marée basse, et se hâta vers le navire. La mer était parfaitement calme et elle parcourut en sûreté le banc de sable presque à sec.

Montée sur le pont, Hélène rassembla tout ce qu'elle espérait de pouvoir emporter sur le rivage avant la marée haute. Ayant jeté sur le banc de sable, entre autres choses, deux casseroles en fer-blanc, une hache, une pelle, des chaussures et des vêtements pris dans les coffres, la fillette descendit et commença à transporter ces effets sur le rivage. La perspective de se trouver munie d'une foule de choses nécessaires et utiles lui donnait du courage et, sans ménager ses forces, elle travaillait avec une hâte fébrile.

Vers le soir, il y avait sur le rivage quantité d'objets de toutes sortes, et tous paraissaient précieux à Hélène.