EDITH WHARTON
AU TEMPS DE L’INNOCENCE
TRADUCTION PAR MADELEINE SAINT-RENÉ TAILLANDIER
REVUE
DES
DEUX MONDES
XCe ANNÉE—SIXIÈME PERIODE
TOME SOIXANTIÈME
BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
RUE DE L'UNIVERSITÉ, 15
1920
TABLE DES MATIÈRES
[CHAPITRE I]
[CHAPITRE II]
[CHAPITRE III]
[CHAPITRE IV]
[CHAPITRE V]
[CHAPITRE VI]
[CHAPITRE VII]
[CHAPITRE VIII]
[CHAPITRE IX]
[CHAPITRE X]
[CHAPITRE XI]
[CHAPITRE XII]
[CHAPITRE XIII]
[CHAPITRE XIV]
[CHAPITRE XV]
[CHAPITRE XVI]
[CHAPITRE XVII]
[CHAPITRE XVIII]
[CHAPITRE XIX]
[CHAPITRE XX]
[CHAPITRE XXI]
[CHAPITRE XXII]
[CHAPITRE XXIII]
[CHAPITRE XXIV]
[CHAPITRE XXV]
[CHAPITRE XXVI]
[CHAPITRE XXVII]
[CHAPITRE XXVIII]
[CHAPITRE XXIX]
[CHAPITRE XXX]
[CHAPITRE XXXI]
[CHAPITRE XXXII]
[CHAPITRE XXXIII]
[CHAPITRE XXXIV]
[I]
Un soir de janvier 187..., Christine Nilsson chantait la Marguerite de Faust à l'Académie de Musique de New-York.
Il était déjà question de construire,—bien au loin dans la ville, plus haut même que la Quarantième rue,—un nouvel Opéra, rival en richesses et en splendeur de ceux des grandes capitales européennes. Cependant, le monde élégant se plaisait encore à se rassembler, chaque hiver, dans les loges rouges et or quelque peu défraichies de l'accueillante et vieille Académie. Les sentimentaux y restaient attachés à cause des souvenirs du passé, les musiciens à cause de son excellente acoustique,—une réussite toujours hasardeuse,—et les traditionalistes y tenaient parce que, petite et incommode, elle éloignait, de ce fait même, les nouveaux riches dont New-York commençait à sentir à la fois l'attraction et le danger.
La rentrée de Mme Nilsson avait réuni ce que la presse quotidienne désignait déjà comme un brillant auditoire. Par les rues glissantes de verglas, les uns gagnaient l'Opéra dans leur coupé, les autres dans le spacieux landau familial, d'autres enfin dans des coupés «Brown,» plus modestes, mais plus commodes. Venir à l'Opéra dans un coupé «Brown» était presque aussi honorable que d'y arriver dans sa voiture privée; et au départ on y gagnait de pouvoir grimper dans le premier «Brown» de la file,—avec une plaisante allusion à ses principes démocratiques,—sans attendre de voir luire sous le portique le nez rougi de froid de son cocher. Ç'avait été le coup de génie de Brown, le fameux loueur de voitures, d'avoir compris que les Américains sont encore plus pressés de quitter leurs divertissements que de s'y rendre.
Quand Newland Archer ouvrit la porte de la loge réservée à son cercle, le rideau venait de se lever sur la scène du jardin. Le jeune homme aurait pu arriver plus tôt, car il avait dîné à sept heures, seul avec sa mère et sa sœur, et avait lentement fumé son cigare dans la bibliothèque aux meubles gothiques, la seule pièce où Mrs Archer permettait qu'on fumât. Il s'était attardé, d'abord, parce que New-York n'était pas une de ces villes de second rang où l'on arrive à l'heure à l'Opéra,—et ce «qui se fait» ou «ne se fait pas» jouait un rôle aussi important dans la vie de Newland Archer que les terreurs superstitieuses dans les destinées de ses aïeux, des milliers d'années auparavant.
Le second motif de son retard était tout personnel. Il avait flâné en fumant parce qu'étant au fond un dilettante, savourer d'avance un plaisir lui donnait souvent une satisfaction plus subtile que le plaisir même. Cela était vrai surtout quand il s'agissait d'un plaisir délicat,—comme l'étaient du reste la plupart des siens,—et, dans cette occasion, le moment qu'il escomptait était d'une qualité si rare et si exquise que, s'il avait pu fixer avec le régisseur la minute précise de son arrivée, il n'aurait pu choisir un moment plus propice que celui où la prima-donna chantait: «Il m'aime,—il ne m'aime pas,—il m'aime,» en laissant tomber avec les pétales d'une marguerite des notes limpides comme des gouttes de rosée.
Naturellement, elle chantait «M'ama,» et non «il m'aime,» puisque une loi immuable et incontestée du monde musical voulait que le texte allemand d'un opéra français, chanté par des artistes suédois, fut traduit en italien, afin d'être plus facilement compris d'un public de langue anglaise. Ceci semblait aussi naturel à Newland Archer que toutes les autres conventions sur lesquelles sa vie était fondée: telles que le devoir de se servir de deux brosses à dos d'argent, chiffrées d'émail bleu, pour faire sa raie, et de ne jamais paraître dans le monde sans une fleur à la boutonnière, de préférence un gardénia.
«M'ama,—non m'ama,» chantait la prima-donna, et «M'ama!» dans une explosion finale d'amour triomphant. Pressant sur ses lèvres la marguerite effeuillée, elle levait ses grands yeux sur le visage astucieux du petit ténor, Faust-Capoul, qui, sanglé dans un pourpoint de velours violet, coiffé d'une toque emplumée, essayait vainement de paraître aussi sincère que sa candide victime.
Newland Archer détourna les yeux de la scène pour les plonger dans la loge d'en face. C'était celle de la vieille Mrs Manson Mingott, qu'une monstrueuse obésité empêchait depuis longtemps de se rendre à l'opéra, mais qui s'y faisait toujours représenter, les jours de première, par quelques personnes de sa famille. Ce soir-là, le devant de la loge était occupé par sa belle-fille, Mrs Lovell Mingott, et par sa nièce, Mrs Welland; et un peu en arrière des matrones embrocardées était assise une jeune fille en toilette blanche, dont les yeux extasiés ne quittaient pas les amants sur la scène.
Comme le «m'ama» de Mme Nilsson vibrait dans la salle silencieuse,—les loges se taisaient toujours pendant l'air de la marguerite,—un incarnat plus vif monta aux joues de la jeune fille, embrasant son front jusqu'aux racines de ses tresses cendrées et envahissant le contour de sa jeune poitrine, où une modeste guimpe de tulle était attachée par un seul gardénia. Elle abaissa les yeux sur l'énorme bouquet de muguets posé sur ses genoux, et Newland Archer la vit caresser doucement les fleurs du bout de ses doigts gantés de blanc. Il poussa un soupir satisfait, et se retourna vers la scène.
Aucune dépense n'avait été épargnée pour les décors, dont la beauté satisfaisait même les familiers des opéras de Paris et de Vienne. Le devant de la scène, jusqu'à la rampe, était recouvert d'un drap vert émeraude. Au second plan, dans des parterres symétriques, en laine verte moussue, et bordés d'arceaux de croquet, étaient plantés des arbustes en forme d'orangers, mais fleuris de roses variées. Sous ces rosiers, dans la mousse, poussaient des pensées gigantesques, toutes pareilles à ces essuie-plumes que les vieilles filles brodent pour leurs pasteurs. Çà et là une marguerite s'épanouissait sur une branche de rosier, présageant déjà les futurs prodiges du célèbre horticulteur Luther Burbank.
Au centre de ce jardin enchanté, Mme Nilsson écoutait les déclarations passionnées de M. Capoul. Elle était vêtue d'une robe de cachemire blanc, ornée de crevés de satin bleu de ciel. Une aumônière pendait de sa ceinture bleue, et ses épaisses nattes jaunes étaient soigneusement disposées de chaque côté de sa chemisette de mousseline. Elle affectait une ignorance ingénue lorsque, de la parole et du regard, l'amoureux lui indiquait la fenêtre du rez-de-chaussée du pimpant chalet de briques qui sortait de biais de la coulisse droite.
«L'adorable enfant,» pensa Newland Archer, son regard revenant vers la jeune fille aux muguets, «elle ne se doute même pas de ce que cela veut dire.» Et il contempla le joli visage pensif avec un frémissement où l'orgueil de son initiation masculine se mêlait à un tendre respect pour la pureté profonde de la jeune fille. «Nous lirons Faust ensemble au bord des lacs italiens,» se dit-il, les scènes de sa future lune de miel se confondant vaguement dans sa pensée avec les chefs-d'œuvre de la littérature que son privilège d'époux lui réservait de révéler à sa jeune femme. C'était seulement dans ce même après-midi que May Welland lui avait permis de deviner ses sentiments, et déjà les rêves du jeune homme, allant plus loin que la bague de fiançailles, le premier baiser et la Marche Nuptiale de Lohengrin, la lui représentaient à ses côtés dans quelque paysage magique de la vieille Europe.
Loin de vouloir que la future Mrs Newland Archer fit preuve de naïveté et d'ignorance, il désirait qu'elle acquît à la lumière de sa propre influence un tact mondain et une vivacité d'esprit la mettant à même de rivaliser avec les plus admirées des jeunes femmes de son entourage: car dans ce milieu c'était un usage consacré d'attirer les hommages masculins, tout en les décourageant. Si Archer avait pu sonder le fond même de sa propre vanité,—ce qui lui arrivait parfois,—il y aurait trouvé le souci que sa femme fût aussi avertie, aussi désireuse de plaire que cette autre femme dont les charmes avaient retenu son caprice pendant deux années. Cependant, chez la compagne de sa vie, il n'admettrait, naturellement, aucune faiblesse semblable à celle qui avait failli gâcher l'avenir de cette malheureuse, et qui avait dérangé ses projets à lui pendant tout un hiver.
Comment créer un tel miracle de feu et de glace, et comment le maintenir en équilibre, Newland Archer ne s'en inquiétait guère. Il se contentait de ce point de vue sans l'analyser, le sachant partagé par tous ces messieurs, giletés de blanc, aux boutonnières fleuries, qui se succédaient dans la loge du cercle, échangeant avec lui de légers propos, et lorgnant en amateur les femmes qui étaient les produits de ce système. Par sa culture intellectuelle et artistique, le jeune homme se sentait nettement supérieur à ces spécimens choisis dans le gratin du vieux New-York. Il avait plus lu, plus pensé, et plus voyagé que la plupart des hommes de son clan. Isolément, ceux-ci trahissaient leur médiocrité intellectuelle; mais en bloc ils représentaient «New-York,» et, par une habitude de solidarité masculine, Newland Archer acceptait leur code en fait de morale. Il sentait instinctivement que sur ce terrain il serait à la fois incommode et de mauvais goût de faire cavalier seul.
—Bon Dieu! s'exclama tout à coup Lawrence Lefferts, détournant sa lorgnette de la scène. Lawrence Lefferts était, somme toute, le premier arbitre de New-York en matière de «bon ton.» Non seulement avait-il probablement consacré plus de temps qu'aucun autre à cette étude compliquée et captivante, mais il y avait un sens inné et particulier du «bon goût» chez cet homme qui savait porter avec tant d'aisance des vêtements impeccables et tirer parti de sa grande taille avec tant de grâce nonchalante. Pour en être convaincu, on n'avait qu'à voir le modelage fuyant de son front chauve, le pli de sa magnifique moustache blonde, les longs escarpins vernis qui terminaient sa mince et élégante personne. Un de ses jeunes admirateurs avait dit: «Si quelqu'un peut décider quand on peut mettre ou non la cravate noire avec l'habit, c'est Larry Lefferts.» De même, sur l'alternative des escarpins ou des souliers «Oxford,» son autorité n'était jamais discutée.
—Bon Dieu! répéta-t-il, et silencieusement il tendit sa lorgnette au vieux Sillerton Jackson.
Newland Archer suivit le regard de Lefferts et vit, avec surprise, que son exclamation avait été occasionnée par l'entrée d'une jeune femme dans la loge de Mrs Mingott. Cette jeune femme était svelte, un peu moins grande que May Welland, et ses cheveux bruns, coiffés en boucles serrées contre ses tempes, étaient encerclés d'une étroite bande de diamants. Le style de cette coiffure, lui donnant ce qu'on appelait alors une «allure Joséphine,» était souligné par la coupe un peu théâtrale de sa robe de velours bleu corbeau, serrée sous la poitrine par une ceinture que retenait une grande agrafe ancienne. La jeune femme, qui semblait inconsciente de l'attention qu'attirait sa toilette originale, s'arrêta un moment, refusant du geste la place que Mrs Welland voulait lui céder à droite de la loge; puis, avec un léger sourire, elle se soumit et s'y installa à côté de Mrs Lovell Mingott.
Mr Sillerton Jackson avait rendu la jumelle à Lawrence Lefferts. Tous les messieurs de la loge se retournèrent pour écouter ce qu'allait dire Mr Jackson, car son autorité sur le chapitre «famille» était aussi incontestée que celle de Lawrence Lefferts sur le chapitre «bon ton.» Il connaissait toutes les ramifications des cousinages de New-York, et pouvait non seulement élucider les parentés compliquées des Mingott (par les Thorley) avec les Dallas de la Caroline du Sud, et celles des Thorley de Philadelphie,—branche aînée,—avec les Chivers d'Albany (dans aucun cas ne confondre avec les Chivers de University Place), mais il pouvait aussi énumérer les caractéristiques de chaque famille: comme, par exemple, la fabuleuse avarice de la branche cadette des Lefferts,—ceux de Long Island,—ou encore, la propension des Rushworth à faire des mariages insensés, ou encore la folie périodique de chaque seconde génération chez les Chivers d'Albany, avec lesquels leurs cousins de New-York avaient toujours refusé de s'entre-allier, à la désastreuse exception de la pauvre Medora Manson, —mais aussi, sa, mère était une Rushworth!
Outre cette forêt d'arbres généalogiques, Mr Sillerton Jackson portait, entre ses tempes étroites et creuses, et sous le chaume de ses cheveux argentés, un registre de la plupart des scandales et mystères qui avaient couvé sous la surface paisible de New-York depuis un demi-siècle. Ses informations s'étendaient, en effet, si loin, et sa mémoire était si fidèle qu'on le croyait seul à pouvoir dire qui était réellement Julius Beaufort, le banquier, et quel avait été le sort de l'élégant Bob Spicer, le père de la vieille Mrs Mingott. Celui-ci, quelques mois après son mariage, avait disparu mystérieusement, emportant une grosse somme d'argent qui lui avait été confiée, justement le même jour où une séduisante danseuse espagnole, qui faisait les délices de New-York, s'était embarquée pour Cuba. Mais ces secrets, et beaucoup d'autres, étaient soigneusement gardés sous clef dans le for intérieur de Mr Jackson. Non seulement son sévère sentiment de l'honneur lui imposait de ne pas répéter ce qui lui avait été confié, mais il se rendait compte que sa réputation de discrétion augmenterait encore les occasions d'apprendre ce qu'il voulait savoir.
Ces messieurs attendaient donc avec un visible intérêt l'oracle qu'allait rendre Mr Sillerton Jackson. De ses yeux bleus troubles, ombragés de vieilles paupières sillonnées de veines, il scruta en silence la loge de Mrs Mingott; puis, relevant sa moustache d'un air songeur, il dit simplement:—Je n'aurais jamais cru que les Mingott oseraient cela.
[II]
Newland Archer, pendant ce bref incident, s'était senti dans un étrange embarras.
Il lui était désagréable que la loge où sa fiancée se trouvait assise entre sa mère et sa tante devînt le point de mire de toute la curiosité masculine de New-York. Il ne put d'abord identifier la dame en robe Empire, ni comprendre pourquoi sa présence suscitait un tel émoi parmi les initiés. Puis, subitement, il comprit; et il eut un sursaut d'indignation. Non, vraiment, personne n'aurait pu supposer que les Mingott oseraient cela. Ils l'avaient osé cependant: ce n'était que trop évident. Les propos échangés, à voix basse, dans la loge derrière lui, ne laissaient subsister aucun doute: la jeune femme était la cousine de May, cette cousine dont on parlait toujours dans la famille comme de la «pauvre Ellen Olenska.» Archer savait qu'elle venait d'arriver inopinément d'Europe: même, Miss Welland lui avait dit (et il ne l'en avait pas blâmée) qu'elle était allée voir «la pauvre Ellen,» qui était descendue chez la vieille Mrs Mingott. Archer approuvait entièrement la solidarité de famille, et admirait, chez les Mingott, le courage qu'ils montraient à défendre les quelques brebis galeuses que leur souche irréprochable avait produites. Dans le cœur du jeune homme il n'y avait place pour aucun sentiment mesquin ou malveillant, et il lui plaisait que sa future compagne ne fût pas empêchée par une fausse pruderie de témoigner de la sympathie, dans l'intimité, à sa cousine malheureuse. Mais recevoir la comtesse Olenska en famille était bien autre chose que de la produire en public, et surtout à l'Opéra, à côté de la jeune fille qu'il devait épouser, comme tout New-York l'apprendrait le lendemain.—Non, il partageait l'avis du vieux Sillerton Jackson: il n'aurait pas cru que les Mingott oseraient cela.
Archer n'ignorait pourtant pas que Mrs Manson Mingott, la matriarche de la famille, avait l'habitude de pousser son audace jusqu'aux dernières limites. Il avait toujours admiré cette vieille dame hautaine et autoritaire, «qui avait su s'allier au chef de la riche lignée des Mingott, marier ses filles à des étrangers,»—un marquis italien et un banquier anglais,—et, pour comble de témérité, avait fait construire, dans le quartier lointain du Central Park, une grande maison en pierres de taille blanches, alors que la pierre brune n'était pas moins de rigueur que la redingote l'après-midi. Et cependant, elle n'était que Catherine Spicer, sans fortune, ni position sociale suffisante pour faire oublier que son père s'était publiquement déshonoré.
Ses filles mariées à l'étranger avaient passé dans la légende. Elles ne revenaient jamais voir leur mère, et celle-ci, devenue, comme beaucoup de personnes d'esprit actif et de volonté impérieuse, corpulente et sédentaire, restait philosophiquement chez elle. Mais la maison en pierres blanches qui prétendait imiter les hôtels de l'aristocratie parisienne était là, signe visible de son courage. Elle y trônait, entourée de meubles du XVIIIe siècle, et de souvenirs de Louis-Napoléon,—car elle avait brillé aux Tuileries dans son été,—elle y trônait avec une placidité complète, comme s'il n'y avait rien d'extraordinaire à vivre au delà de la Trente-quatrième rue et dans une maison où les fenêtres n'étaient pas à guillotine, mais ouvraient comme des portes à la française.
Tout le monde, y compris Mr Silleton Jackson, était d'accord pour reconnaître que la vieille Catherine n'avait jamais eu de beauté: un don qui, aux yeux de New-York, justifiait tous les succès, et excusait un certain nombre de faiblesses. Des esprits malveillants disaient que, comme son impérial homonyme, elle avait réussi par la force de sa volonté, sa dureté de cœur, et une sorte de hauteur audacieuse qui semblait se justifier par la décence et la dignité parfaite de sa vie. Le vieux Manson Mingott, mort au moment où elle atteignait ses vingt-huit ans, avait lié sa veuve par des dispositions testamentaires dictées par sa défiance à l'égard des Spicer; mais l'audacieuse Catherine poursuivit son chemin sans crainte, se mêla à la société étrangère, maria ses filles dans Dieu sait quels milieux mondains et corrompus, fréquenta des ducs et des ambassadeurs, fraya familièrement avec des catholiques ultramontains, reçut des artistes de l'Opéra, fut l'intime amie de Mme Jenny Lind,—sans que jamais (comme Mr Sillerton Jackson était le premier à la proclamer) aucun souffle eût terni sa réputation,—le seul point, ajoutait-il, sur lequel elle se distinguât de l'autre Catherine.
Mrs Manson Mingott avait réussi, depuis longtemps, à libérer la fortune de son mari, et elle vivait dans l'abondance depuis un demi-siècle. Mais le souvenir de ses embarras financiers l'avait rendue parcimonieuse, et, bien qu'elle montrât un goût luxueux quand elle achetait un vêtement ou un meuble, elle ne pouvait se résoudre à dépenser pour les plaisirs passagers de la table. Sa famille considérait que cette mesquinerie discréditait le nom des Mingott, toujours associé à la conception d'une vie large; mais on continuait à venir chez la vieille dame, en dépit des plats de chez le restaurateur et du champagne de pacotille. Elle répondait en riant aux observations de son fils, qui essayait de remonter le crédit de la famille en ayant le meilleur cuisinier de New-York:—À quoi bon deux chefs dans la famille, maintenant que j'ai marié mes filles et que le beurre me fait mal au foie?
Newland Archer, tout en rêvassant sur ces choses, avait de nouveau porté le regard vers la loge des Mingott. Il vit que Mrs Welland et sa belle-sœur faisaient face aux critiques de la salle avec l'aplomb que la vieille Catherine avait inculqué à toute sa tribu. May Welland, seule,—, peut-être parce qu'elle se sentait regardée par son fiancé,—semblait se rendre compte de la gravité de l'incident. Quant à la cause de cette émotion, elle restait gracieusement assise dans son coin de loge, les yeux fixés sur la scène. Se penchant en avant, elle révélait un peu plus de poitrine et d'épaule que New-York n'avait accoutumé d'en voir, au moins chez les personnes qui avaient des raisons pour vouloir passer inaperçues.
Peu de choses semblaient à Newland Archer plus pénibles qu'une offense au «bon goût,» cette lointaine divinité dont le «bon ton» était comme la représentation visible. Le visage pâle et sérieux de la comtesse Olenska lui semblait convenir à la fois à la circonstance et à son malheur. Par là, elle lui plaisait; mais la manière dont le velours libre du corsage glissait de ses fines épaules le choquait et le troublait. La pensée de May Welland exposée à l'influence d'une jeune femme si insouciante des principes du bon goût lui était insupportable.
—Après tout, entendit-il dire à un tout jeune homme derrière lui (il était entendu que les loges pouvaient causer pendant la scène de Méphistophélès et de Marthe), après tout, qu'est-il arrivé au juste?
—Mais elle l'a planté là tout simplement. Personne ne le nie.
—C'est une affreuse brute, n'est-ce pas? continua le jeune homme, qui, évidemment, se préparait à prendre la défense de la dame.
—La pire des brutes. Je l'ai connu à Nice, dit Lawrence Lefferts avec autorité. Un individu à moitié paralysé, couleur de cire, cynique, méchant. Une tête plutôt distinguée, du reste. Tenez, quand il n'était pas avec les femmes, il collectionnait des porcelaines; voilà le type, et, dans les deux cas, il payait le prix fort.
Il y eut un éclat de rire, et le jeune champion insista:
—Et après?
—Eh bien! elle a décampé avec le secrétaire de son mari.
—Ah!
La figure du champion s'assombrit.
—Ça n'a pas duré longtemps. J'ai entendu dire que, quelques mois plus tard, elle vivait seule à Venise, où j'imagine que Lovell Mingott est allé la chercher. La famille prétend qu'elle était horriblement malheureuse. C'est possible, mais tout de même je ne vois pas la nécessité de la faire parader à l'Opéra.
—Peut-être, hasarda le tout jeune homme, est-elle trop malheureuse pour qu'on la laisse seule à la maison?
Il y eut un nouveau rire, et le jeune homme rougit violemment et fit semblant d'avoir voulu risquer une insinuation malveillante.
—Eh bien! c'est trouvé d'avoir amené Miss Welland le même soir, dit quelqu'un à demi-voix, en jetant un regard de côté sur Newland Archer.
—Oh! cela fait partie du plan de campagne; les ordres de la grand'mère, sûrement, répondit Lafferts en riant. Quand la vieille dame a un but à atteindre, elle n'y va pas par quatre chemins.
L'acte finissait, et il y eut un remue-ménage général dans la loge. Tout à coup, Newland Archer se sentit amené à une action décisive. Son désir d'être le premier à entrer dans la loge de Mrs Welland, de proclamer publiquement ses fiançailles avec May, et de la soutenir au milieu des difficultés, quelles qu'elles fussent, où la situation compromise de sa cousine pouvait la jeter, mit fin d'un seul coup à ses scrupules et à ses hésitations. Il se leva, et par le corridor circulaire gagna l'autre côté de la salle.
En entrant dans la loge de Mrs Mingott, il rencontra le regard de Miss Welland, et vit qu'elle avait immédiatement deviné pourquoi il était venu. La réserve que tous deux considéraient comme une si haute vertu ne permit pas à la jeune fille de formuler sa pensée; mais le fait même qu'ils se comprenaient sans mot dire, elle et Archer, les rapprocha plus qu'aucune explication n'aurait pu le faire. Le jeune homme lisait dans ses yeux clairs: «Vous voyez pourquoi maman m'a amenée ce soir,» et elle devinait dans les siens la réponse: «Pour rien au monde, je n'aurais voulu que vous ne fussiez pas venue.»
—Je crois que vous connaissez ma nièce, la comtesse Olenska, dit Mrs Welland, en serrant la main de son futur gendre.
Archer salua; Ellen Olenska inclina légèrement la tête, sans lui tendre la main gantée de clair, dans laquelle elle tenait son éventail de plumes d'aigle.
Ayant adressé ses hommages à Mrs Lovell Mingott, une dame épanouie harnachée de satin craquant, Archer s'assit près de May, et lui dit à voix basse:
—J'espère que vous avez dit à Mme Olenska que nous sommes fiancés. Je veux que tout le monde le sache. Voulez-vous m'autoriser à l'annoncer au bal ce soir?
Miss Welland rougit de plaisir, et lui jeta un coup d'œil radieux.
—Sans doute, si maman consent; mais pourquoi changerions-nous ce qui est déjà arrangé?
Il ne répondit que des yeux, et elle ajouta, souriante, à voix basse:
—Annoncez-le vous-même à ma cousine, je vous le permets. Elle m'a dit que vous étiez des camarades d'enfance.
Miss Welland repoussa un peu sa chaise, pour permettre au jeune homme de s'approcher de sa cousine; et immédiatement, et avec un peu d'ostentation, dans l'espoir que toute la salle verrait ce qu'il faisait, Archer s'assit auprès de la comtesse Olenska.
—Nous avons joué ensemble, n'est-ce pas? demanda-t-elle, en tournant vers lui ses yeux graves. Vous étiez un mauvais sujet et m'avez embrassée une fois derrière la porte; mais c'était de votre cousin, Reggie Newland, qui ne s'occupait jamais de moi, que j'étais amoureuse.
Elle promena son regard sur la courbe étincelante des loges.
—Ah! comme tout ici me rend le passé! Je revois tous les hommes en costumes de gosses, et les femmes en petits pantalons brodés, dépassant leurs jupes courtes, dit-elle de son accent étrange, légèrement traînant, et ses yeux cherchèrent de nouveau ceux du jeune homme. Si agréable que fût leur expression, Archer fut choqué qu'ils reflétassent, de l'auguste tribunal qui à l'heure même la mettait en jugement, une image si peu respectueuse. Rien n'était de plus mauvais goût qu'une impertinence mal placée, et il répondit avec une certaine raideur:
—En effet, vous avez été absente très longtemps.
—Oh! des siècles et des siècles! Si longtemps, dit-elle, que je m'imagine déjà être morte et enterrée, et que cette chère vieille Académie me semble être le Paradis.
Ce qui, pour des raisons qu'il ne put définir, parut à Newland Archer une manière encore plus irrespectueuse de décrire la société de New-York.
[III]
Cela se passait invariablement de la même manière: jamais Mrs Julius Beaufort ne manquait de se montrer à l'Opéra le soir de son bal annuel. Pour donner ce bal, elle choisissait avec intention un jour de représentation, marquant ainsi qu'elle dominait de haut les soucis d'une maîtresse de maison, et se reposait sur un état-major de serviteurs stylés pour l'organisation de chaque détail de la réception.
La maison des Beaufort était une des rares habitations de New-York qui possédassent une salle de bal. À une époque où il devenait «province» d'étendre une toile à danser sur le tapis du salon, et de transporter le mobilier à l'étage supérieur, une salle de bal, réservée à ce seul usage, fermée pendant trois cent soixante-quatre jours de l'année, avec ses chaises dorées rangées contre les murs et son lustre emprisonné dans une housse de tarlatane, constituait une incontestable supériorité et rachetait ce que le passé des Beaufort pouvait avoir eu de regrettable.
Mrs Archer, qui aimait à mettre en axiomes sa philosophie sociale, disait: «Nous avons tous quelques chéris dans la racaille.» Encore qu'elle fût osée, la phrase était juste, et plus d'un membre de cette société exclusive en avouait secrètement la vérité. Mrs Beaufort appartenait, il est vrai, à une des plus honorables familles américaines: elle avait été la ravissante Régina Dallas, de la branche de la Caroline du Sud, une beauté sans fortune, lancée dans la société de New-York par sa cousine la folle Medora Manson, qui faisait toujours par bonne intention ce qui n'était pas à faire. Être apparenté aux Manson ou aux Rushworth, c'était avoir «droit de cité» (comme disait Mr Sillerton Jackson) dans la société de New-York; mais ne le perdait-on pas en épousant un Julius Beaufort? En effet, qui était Beaufort? Il passait pour Anglais, il était agréable, bel homme, colère, hospitalier et spirituel. Arrivé en Amérique muni de lettres de recommandation du gendre de Mrs Manson Mingott, le banquier anglais, il s'était créé rapidement une importante situation dans le monde des affaires. Il avait des habitudes de dissipation, une langue mordante, des ascendants inconnus, et lorsque Medora Manson annonça que sa jeune cousine lui était fiancée, on estima que la pauvre Medora ne faisait qu'ajouter une nouvelle folie à la longue liste de ses imprudences.
Néanmoins, deux ans après le mariage de la jeune Mrs Beaufort, sa maison était devenue la plus recherchée de New-York. Personne ne savait exactement comment le miracle s'était accompli. Mrs Beaufort était indolente, passive, les malveillants la disaient même ennuyeuse; mais, parée comme une châsse, couverte de perles, devenant plus jeune, plus blonde, et plus belle d'année en année, elle vivait en souveraine dans son opulent palais et y attirait la société entière, sans même lever son petit doigt chargé de pierreries. Les gens bien informés prétendaient que c'était Beaufort lui-même qui dressait les domestiques, apprenait au chef de nouveaux plats, indiquait aux jardiniers les plantes de serre à cultiver pour les salons, et pour la table, faisait les listes d'invités, préparait le punch de l'après-dîner. En tout cas, son activité domestique s'exerçait dans l'ombre, et on ne le connaissait que sous l'aspect d'un maître de maison hospitalier et nonchalant, qui errait dans ses salons avec le détachement d'un invité, en disant: «N'est-ce pas que les gloxinias de ma femme sont des merveilles? Je crois qu'elle les fait venir de Kew.»
Le succès de Beaufort (tout le monde en convenait) tenait à une certaine manière de s'imposer. Le bruit courait bien qu'il avait dû quitter l'Angleterre, avec la connivence secrète de la banque dont il faisait partie; mais cette rumeur passait avec le reste, quoique l'honneur de New-York fût aussi chatouilleux sur les affaires d'argent que sur les questions de mœurs. Tout pliait devant Beaufort: tout New-York délitait dans ses salons. Il y avait vingt ans qu'on disait: «Je vais chez les Beaufort,» sur le même ton de sécurité qu'on aurait eu pour dire: «Je vais chez Mrs Manson Mingott;» et on avait de plus l'agréable perspective d'y être traité avec des plats et des vins de choix au lieu d'un insipide champagne de l'année, et de croquettes réchauffées.
Mrs Beaufort avait donc, selon l'usage, fait son apparition dans sa loge juste avant «l'Air des Bijoux;» selon l'usage, elle s'était levée à la fin du troisième acte; et, ramenant sa sortie de bal sur ses nonchalantes épaules, elle avait disparu. Ceci voulait dire qu'une demi-heure plus tard le bal commencerait.
La maison des Beaufort était de celles que les New-Yorkais montraient avec fierté aux étrangers, surtout, un soir de bal. Les Beaufort avaient été des premiers qui, au lieu de louer le matériel du bal, avaient à eux un tapis rouge dont leurs domestiques couvraient les marches du perron les jours de réception, et une tente pour abriter les invités à leur descente de voiture. C'étaient eux aussi qui avaient inauguré la coutume d'installer le vestiaire des dames dans le hall au lieu de les faire monter dans la chambre à coucher de la maîtresse de la maison, où elles refrisaient leurs cheveux à l'aide d'un bec de gaz. Beaufort passait pour avoir dit, de son air méprisant, que toutes les amies de sa femme avaient certainement des caméristes capables de veiller à ce qu'elles fussent correctement coiffées avant de sortir.
De plus, la salle de bal formait partie de la maison. Au lieu d'y accéder en s'écrasant dans un étroit couloir,—comme chez les Chivers,—on y arrivait par une pompeuse enfilade de salons, le «vert d'eau,» le «cramoisi» et le «bouton d'or,» d'où l'on voyait déjà scintiller sur le parquet les nombreuses bougies de la salle de bal, et tout au fond, dans les profondeurs verdoyantes d'un jardin d'hiver, des camélias et des fougères arborescentes entremêlant leur feuillage au-dessus des sièges de bambou doré.
Newland Archer, comme il convenait à un jeune homme de son monde, arriva assez tard. Après avoir laissé sa pelisse entre les mains des valets de pied en bas de soie,—les bas de soie étaient une des rares fatuités de Beaufort,—il avait flâné quelques instants dans la bibliothèque tendue de cuir de Cordoue, meublée de Boule et ornée de bibelots en malachite, où quelques messieurs causaient en se gantant: puis il avait rejoint la file des invités que Mrs Beaufort recevait à la porte du salon «cramoisi.»
Archer était décidément nerveux. Il n'était pas allé à son cercle après l'Opéra,—selon la coutume des jeunes élégants,—mais, la nuit étant belle, il avait remonté une partie de la Cinquième avenue avant de prendre la direction de la maison des Beaufort. Il appréhendait nettement que les Mingott n'allassent trop loin, et que, par ordre de la grand'mère, ils n'amenassent au bal la comtesse Olenska.
Le ton des propos échangés dans la loge du cercle lui avait fait comprendre qu'une telle erreur serait grave. Bien qu'il fût plus que jamais décidé à ne pas abandonner la position, son ardeur chevaleresque s'était légèrement refroidie depuis le bref entretien qu'il avait eu avec la comtesse Olenska.
Se dirigeant vers le salon «bouton d'or,» où Beaufort avait eu l'audace d'accrocher l'Amour victorieux (le nu si discuté de Bouguereau), Archer trouva Mrs Welland et sa fille près de la porte de la salle de bal. Quelques couples glissaient déjà sur le parquet luisant, et la lumière des bougies éclairait de tournoyantes jupes de tulle, des têtes virginales enguirlandées de modestes fleurs, les aigrettes audacieuses, les ornements étincelants des jeunes femmes, les plastrons raides et les gants glacés des danseurs.
Prête à se joindre à eux, Miss Welland, ses muguets à la main (elle ne portait pas d'autre bouquet), se tenait à l'entrée de la salle de bal, le visage un peu pâle, les yeux brûlant d'une profonde animation. Un groupe de jeunes gens et de jeunes filles l'entourait. Ils échangeaient, avec force poignées de mains, des rires et des plaisanteries, auxquels Mrs Welland, qui se tenait d'un pas en arrière, accordait un regard d'approbation tempérée. Il était clair que Miss Welland annonçait ses fiançailles, tandis que sa mère adoptait l'air de condescendance et de regret qui convenait en la circonstance.
Archer s'arrêta un moment. C'était sur son désir formel que la nouvelle était annoncée, et cependant ce n'était pas ainsi qu'il eût voulu faire connaître son bonheur. Le proclamer dans la cohue d'une salle de bal, c'était lui ravir le charme de l'intimité qui convient aux sentiments profonds. La joie du jeune homme était si sincère que cette superficielle profanation en laissait l'essence intacte, mais il aurait voulu que la surface même demeurât sans ombre. Ce lui fut une satisfaction de s'apercevoir que sa fiancée sentait comme lui. Elle lui jeta un regard suppliant qui disait: «Souvenez-vous que nous faisons cela parce que c'est bien.» Aucun appel n'aurait pu trouver dans son cœur un écho plus immédiat, mais il eût désiré que la nécessité d'annoncer si vite leurs fiançailles fût venue d'un motif autre que la défense de la pauvre Ellen Olenska.
Dans le groupe qui entourait Miss Welland, on accueillit le jeune homme avec des sourires bienveillants, puis, ayant pris sa part des félicitations, il entraîna sa fiancée au milieu de la salle.
—Maintenant, nous n'avons plus besoin de parler, dit-il en souriant de tout près aux yeux candides de la jeune fille, tandis qu'il s'élançait avec elle sur les flots rythmiques du Danube bleu.
Elle ne répondit pas: un sourire tremblait sur ses lèvres, mais ses yeux restèrent lointains et sérieux, comme fixés sur quelque douce vision.
—Ma chérie, murmura Archer en la pressant dans ses bras.
Pour lui, les premières heures des fiançailles, même passées dans une salle de bal, avaient quelque chose de grave et de sacramentel. Quelle vie nouvelle il envisageait, avec cette blancheur, ce rayonnement, cette bonté, à ses côtés!
La danse terminée, tous deux ils se dirigèrent, comme il convenait à des fiancés, vers le jardin d'hiver, et s'assirent derrière un grand écran d'arbustes exotiques. Newland porta à ses lèvres la main gantée de la jeune fille.
—Vous voyez, j'ai fait ce que vous m'avez demandé, dit-elle.
—Oui, je ne pouvais pas attendre, répondit-il en souriant. Puis, après un moment, il ajouta:
—Seulement, j'aurais désiré que ce ne fût pas dans tout ce bruit.
—Oui, je sais.—Ils échangèrent un regard de compréhension mutuelle.—Mais, après tout, même ici, nous sommes seuls ensemble, n'est-ce pas? continua-t-elle.
—Oh! bien-aimée, oui, toujours! s'écria Archer.
Évidemment, elle comprendrait toujours: elle dirait toujours ce qu'il faudrait. Cette découverte fit déborder la coupe de sa félicité, et le jeune homme continua gaiement:
—Mais je voudrais vous embrasser et je n'ose pas!
Tout en parlant, il jeta un regard rapide autour de la serre, s'assura d'une solitude momentanée, et, attirant la jeune fille, il posa un léger baiser sur ses lèvres. Pour atténuer l'effet de cette audace, il la mena vers un endroit moins retiré du jardin d'hiver et, s'asseyant auprès d'elle, il prit une fleur de son bouquet. Ils restèrent silencieux, et l'avenir s'étendit à leurs pieds comme une vallée ensoleillée.
—Avez-vous annoncé nos fiançailles à Ellen? demanda-t-elle un moment après, parlant d'une voix de rêve.
Se ressaisissant, Archer se rappela qu'il ne l'avait pas fait. Une invincible répugnance à parler d'un tel sujet avec l'étrangère avait arrêté les mots sur ses lèvres.
—Non, après tout, je n'en ai pas eu l'occasion, dit-il, improvisant une excuse.
May parut déçue, mais doucement résolue à obtenir gain de cause.
—Hâtez-vous, alors, dit-elle, car je ne l'ai pas avertie.
—Bien sûr. Mais n'est-ce pas plutôt à vous de lui parler?
Elle réfléchit:
—Oui, si je l'avais fait au bon moment. Mais maintenant, je crois que vous devriez lui expliquer que je vous avais prié de lui annoncer la nouvelle avant que nous ne la disions à tout le monde. Elle pourrait croire que je l'ai oubliée. Vous comprenez, elle est de la famille, et comme elle a été si longtemps absente, il est naturel qu'elle soit un peu susceptible.
Archer regarda la jeune fille avec enthousiasme.
—Oui, cher ange, je le lui dirai sûrement.—Il jeta un regard du côté de la salle de bal.—Mais je ne l'ai pas encore vue; est-ce qu'elle est là?
Miss Welland secoua la tête.
—Non. Au dernier moment elle a renoncé à venir.
—Au dernier moment? releva-t-il, trahissant sa surprise que la comtesse Olenska eût envisagé un instant de paraître au bal.
—Oui, elle adore danser, dit simplement la jeune fille, mais tout à coup, elle s'est avisée que sa robe n'était pas assez habillée, bien que nous la trouvions ravissante,—et ma tante a dû la remmener.
—Tant pis! dit Archer, avec une insouciance joyeuse.
Rien ne lui était plus agréable chez sa fiancée que la volonté de porter à la dernière limite ce principe fondamental de leur éducation à tous deux: l'obligation rituelle d'ignorer ce qui est déplaisant. «Elle sait aussi bien que moi, pensa-t-il, la vraie raison de l'absence de sa cousine; mais je ne lui laisserai jamais deviner que je sache qu'il y ait l'ombre d'une ombre sur la réputation de la pauvre Ellen.»
[IV]
Le jour suivant fut consacré au cérémonial des fiançailles. Le rite était précis et inflexible: Newland Archer, accompagné de sa mère et de sa sœur, fit visite à Mrs Welland; puis, avec sa fiancée et sa future belle-mère, il se rendit chez Mrs Manson Mingott pour recevoir la bénédiction de l'aïeule.
Pour le jeune homme, c'était toujours un incident amusant, qu'une visite chez Mrs Manson Mingott. L'habitation, en elle-même, était déjà un document historique, quoiqu'elle n'eût pas l'ancienneté de certaines vieilles maisons de famille de University Place ou du bas de la Cinquième Avenue. Celles-ci étaient du plus pur 1820, avec un mobilier d'une harmonie sévère, tapis aux guirlandes de grosses roses, meubles de palissandre, cheminées cintrées en marbre noir, grandes bibliothèques vitrées. Au contraire, la vieille Mrs Manson Mingott, dans sa maison de construction plus récente, avait hardiment rejeté le lourd mobilier de sa jeunesse, mariant aux anciens meubles du XVIIIe siècle qui lui venaient des Mingott la frivole décoration du second Empire. Elle se tenait habituellement dans son petit salon du rez-de-chaussée, installée près de la fenêtre, comme pour attendre tranquillement que le flot de la vie mondaine, gagnant son quartier, déferlât jusqu'à ses portes. Sa patience égalait la certitude où elle était que bientôt les terrains à bâtir, les carrières, les bistros, les misérables potagers avec leurs serres délabrées, et les rochers d'où quelques chèvres mélancoliques considéraient ce triste tableau, disparaîtraient dans le surgissement de résidences aussi somptueuses que la sienne, et que les gros pavés sur lesquels les omnibus cahotaient avec fracas seraient remplacés par un asphalte uni comme celui dont se revêtaient, disait-on, les rues de Paris. En attendant, elle ne souffrait pas de son isolement. Tous ceux qu'elle désirait voir allaient à elle et, sans corser le maigre menu de ses dîners, elle attirait dans ses salons autant de monde que les Beaufort.
L'avalanche de graisse qui l'avait envahie dans son âge mûr, comme un flot de lave submergeant une ville, avait changé la petite femme potelée, au pied fin, à la cheville cambrée, en quelque chose d'aussi vaste et majestueux qu'un phénomène de la nature. Elle avait accepté cette submersion avec philosophie, comme toutes ses autres épreuves, et maintenant, dans l'extrême vieillesse, son miroir lui offrait l'agréable image d'une masse blanche et rose sans rides, d'où émergeaient les traits d'un visage mignon qui semblait attendre d'être dégagé de ce bloc de chair. Une succession lisse de doubles mentons conduisait jusqu'aux profondeurs d'une poitrine encore nacrée, voilée de neigeuses mousselines sur lesquelles reposait la miniature de feu Mr Mingott; tandis qu'autour d'elle, et jusqu'à ses pieds, débordant des bras d'un spacieux fauteuil, s'écroulaient des vagues et des vagues de gros grain noir, sur la crête desquelles deux petites mains blanches se balançaient comme des mouettes.
Depuis longtemps, le fardeau de son embonpoint avait rendu impossible à Mrs Mingott l'usage des escaliers et, avec son esprit d'indépendance, elle avait mis ses appartements de réception à l'étage supérieur et s'était établie,—violant toutes les habitudes de New-York,—au rez-de-chaussée de sa maison. Ainsi, quand on se trouvait près d'elle, devant la fenêtre de son boudoir, on avait, dans l'ouverture d'une portière de damas jaune, la perspective inattendue d'une chambre à coucher avec un immense lit tapissé comme un divan, et une table de toilette enguirlandée de dentelles. Les visiteurs étaient étonnés et quelque peu scandalisés par cet arrangement. Ne rappelait-il pas à de pudiques Américains certaines scènes de romans français où la galanterie est presque suggérée par le décor? C'était donc ainsi que s'installaient, dans les vieilles sociétés libertines, les femmes du monde qui avaient des amants!
Newland Archer, dont l'imagination situait les scènes d'amour de Monsieur de Camors, dans la chambre à coucher de Mrs Mingott, s'amusait du contraste entre un tel souvenir et la vie irréprochable de la vieille dame; mais il se disait, non sans admiration, que, s'il avait plu à cette femme intrépide d'avoir un amant, elle se le serait offert sans l'ombre d'hésitation.
À la satisfaction générale, la comtesse Olenska n'avait pas assisté à la visite des fiancés. Mrs Mingott expliqua qu'elle était sortie: ce qui, par un soleil resplendissant et à l'heure mondaine, sembla un peu osé de la part d'une femme compromise. En tout cas, elle épargnait aux jeunes gens l'embarras de sa présence, et l'ombre légère que son malheureux passé aurait pu projeter sur leur radieux avenir. Comme on pouvait s'y attendre, la visite se passa sans nuage. La vieille Mrs Mingott se montrait enchantée des fiançailles, qui, depuis longtemps prévues par des parents avertis, avaient été discutées en conseil de famille; et la bague de fiançailles, un gros saphir monté sur d'invisibles griffes, eut toute son approbation.
—C'est la nouvelle monture, qui laisse à la pierre toute sa beauté, mais qui paraît un peu nue à des yeux accoutumés à la vieille mode, expliqua Mrs Welland, avec un coup d'œil conciliant du côté de son futur gendre.
—Des yeux accoutumés à la vieille mode?... J'espère que vous n'entendez pas parler des miens, ma chère. J'aime toutes les nouveautés, dit l'aïeule, en levant la pierre vers ses petits yeux brillants qui n'avaient jamais connu de lunettes.—Très distinguée! dit-elle, c'est un beau bijou! De mon temps, on se serait contenté d'un camée entouré de perles. Mais c'est la main qui fait valoir la bague, n'est-ce pas, mon cher Mr Archer?—Elle balança une de ses petites mains aux doigts effilés, dont des plis de vieille graisse encerclaient les poignets comme des bracelets d'ivoire.—La mienne a été modelée à Rome par le célèbre Ferrigiani. Vous devriez faire faire celle de May. Il n'y manquera pas, ma petite. Elle a la main grande, mais blanche; les sports modernes épaississent les jointures. Et à quand le mariage? s'interrompit-elle, en regardant Archer.
—Oh! murmura Mrs Welland, pendant que le jeune homme, souriant à sa fiancée, répondait: Le plus tôt possible, si vous voulez bien m'appuyer, chère Madame.
—Nous devons leur donner le temps de se connaître un peu mieux, tante Catherine, interposa Mrs Welland, affectant une hésitation de convenance.
L'aïeule répondit vivement:
—Se connaître? Quelle plaisanterie! Tout le monde à New-York a toujours connu tout le monde. Laissez-le faire, ma chère; n'attendez pas que le vin ait perdu sa mousse. Chaque hiver maintenant, je risque une pneumonie, et je veux donner le repas de noces.
Ces déclarations successives furent accueillies avec les sourires et les protestations qui convenaient, et la visite se terminait sur un ton de douce plaisanterie quand la porte s'ouvrit devant la comtesse Olenska. Elle entra en chapeau et en costume de ville, suivie,—à l'étonnement de tout le monde,—par Julius Beaufort.
Les dames s'exprimèrent mutuellement leur plaisir, et Mrs Mingott tendit au banquier la main modelée par Ferrigiani.
—Ah! Beaufort! voilà une rare faveur!
Elle avait l'habitude exotique d'appeler les gens par leur nom de famille.
—Merci. C'est une faveur que je voudrais vous faire plus souvent, dit le banquier de son ton d'arrogance habituelle. Je suis généralement très pris à cette heure-ci; mais j'ai rencontré la comtesse Ellen dans Madison Square, et elle a été assez aimable pour me permettre de l'accompagner.
—J'espère que la maison sera plus gaie, maintenant qu'Ellen est ici, s'écria Mrs Mingott avec une superbe audace. Asseyez-vous, asseyez-vous, Beaufort. Approchez le fauteuil. À présent, je vous tiens, et nous pouvons potiner à notre aise. J'ai su que votre bal était magnifique, et j'ai très bien compris que vous ayez invité Mrs Lemuel Struthers. Ma foi, je serais curieuse de la connaître.
Elle avait oublié ses parents, qui se dirigeaient vers l'antichambre sous la conduite d'Ellen Olenska. La vieille Mrs Mingott avait toujours professé une grande admiration pour Julius Beaufort; ils se ressemblaient par une certaine similitude dans leurs manières dominatrices et par les raccourcis qu'ils faisaient à travers les grands chemins des conventions. En ce moment, elle désirait vivement savoir ce qui avait décidé les Beaufort à inviter pour la première fois Mrs Lemuel Struthers, la veuve du richissime fabricant de cirage. Celle-ci était revenue l'année précédente d'un long séjour initiateur en Europe, décidée à faire le siège de la petite citadelle fermée qu'était la société de New-York.
—Naturellement, si vous et Regina l'invitez, la question ne se pose plus. C'est vrai, nous avons besoin de sang et d'argent nouveaux; et on dit qu'elle est encore très bien, dit la vieille dame carnivore.
Dans le hall, pendant que Mrs Welland et May s'enveloppaient dans leurs fourrures, Archer s'aperçut que la comtesse Olenska le regardait avec un sourire où se lisait une interrogation discrète.
—Sûrement, vous savez déjà la nouvelle, dit-il, répondant à ce regard en riant d'un air confus. May m'a reproché de ne pas vous l'avoir apprise hier à l'Opéra. Elle m'avait recommandé de vous annoncer nos fiançailles; mais je n'ai pas pu, dans cette foule.
Le sourire de la comtesse Olenska, de ses yeux descendit à ses lèvres. Elle parut plus jeune, plus pareille à cette Ellen Mingott, brune et hardie, sa camarade d'autrefois.
—Naturellement je sais... je vous félicite et je vous excuse. On n'annonce pas ces choses-là dans une foule.
Les dames étaient sur le seuil de la porte et la Comtesse leur tendit la main.—Adieu. Venez me voir un jour, dit-elle en s'adressant brusquement à Archer.
Dans la voiture, en descendant la Cinquième Avenue, ils parlèrent de Mrs Mingott, de son âge, de son esprit, de toutes ses étonnantes originalités, mais personne ne fit allusion à Ellen Olenska. Archer savait cependant que Mrs Welland pensait: «C'est une erreur qu'Ellen commet de se promener, le lendemain de son arrivée, avec Julius Beaufort dans la Cinquième Avenue à l'heure de la foule élégante.» Et le jeune homme lui-même ajoutait mentalement: «Elle devrait savoir qu'un fiancé ne passe pas son temps chez les dames; mais c'est probablement comme ça que ça se passe dans le monde où elle a vécu, et où on n'a pas autre chose à faire.» Et, en dépit des goûts cosmopolites dont il se piquait, Newland remercia le ciel d'être un citoyen de New-York, et sur le point de s'allier à une jeune fille de son espèce.
[V]
Le lendemain soir, le vieux Sillerton Jackson vint dîner chez les Archer.
Mrs Archer, personne timide et retirée du monde, aimait néanmoins à, être bien informée de ce qui s'y passait. Mr Sillerton Jackson appliquait à l'investigation des affaires d'autrui une passion de collectionneur et une science de naturaliste. Il vivait avec sa sœur, Miss Sophy Jackson, qu'on invitait, à défaut de son frère, quand on ne pouvait pas mettre la main sur lui, et qui lui rapportait ainsi des bribes de menus racontars qui remplissaient quelquefois utilement les vides de ses informations.
Quand Mrs Archer désirait un renseignement, elle demandait à Mr Jackson de venir dîner; et, comme elle honorait peu de personnes de ses invitations, et qu'elle et Janey formaient un excellent auditoire, Mr Jackson acceptait presque toujours, au lieu d'envoyer sa sœur. S'il avait pu dicter ses conditions, il aurait choisi un soir où Newland était sorti... non par manque de sympathie pour le jeune homme, (ils s'entendaient merveilleusement à leur cercle), mais parce que le vieux conteur sentait quelquefois, chez Newland, une tendance à peser ses témoignages que les dames de la famille n'accusaient jamais.
Si la perfection pouvait exister sur la terre, Mr Jackson aurait demandé aussi que la chère fût un peu meilleure chez Mrs Archer. Mais de mémoire d'homme, New-York était divisé en deux grands groupes fondamentaux: celui des Mingott, des Manson, et tout leur clan, qui appréciait l'élégance, la bonne table et le luxe, et la tribu des Archer, Newland, Van der Luyden, qui, eux, s'intéressaient aux voyages, à l'horticulture, à la lecture des romans sérieux, et affectaient de mépriser les jouissances matérielles.
On ne pouvait pas tout avoir. Quand on dînait chez les Lovell Mingott, on dégustait du canard sauvage apprêté à la Maryland, du terrapin et des vins de crû: chez Adeline Archer on parlait de voyages en Suisse et des romans de Hawthorne. Aussi, quand un amical appel venait de Mrs Archer, Mr Jackson disait-il à sa sœur: «J'ai ressenti un peu de goutte depuis mon dernier dîner chez les Lovell Mingott, il sera bon pour moi de me mettre à la diète chez Adeline. «Heureusement, du reste, le vin de Madère des Archer avait «fait le tour du Cap.»
Mrs Archer, veuve depuis longtemps, habitait avec son fils et sa fille dans la Vingt-huitième rue. Le deuxième étage de sa maison était consacré à Newland, et les deux femmes s'étaient resserrées dans les pièces du premier. En parfaite harmonie de goûts et d'intérêts, elles cultivaient dans des petites serres sur le rebord de leurs fenêtres des fougères rapportées de leurs voyages, faisaient «du macramé» et de la tapisserie, collectionnaient la faïence lustrée «coloniale,» et lisaient les romans de Ouida, dont elles goûtaient l'atmosphère italienne et la description des paysans, quoiqu'en général elles préférassent les romans mondains où il s'agissait de «gens comme il faut.» Elles parlaient sévèrement de Dickens, qui n'avait jamais su peindre un «gentleman,» et considéraient Thackeray moins à l'aise dans le grand monde que Bulwer,—qui cependant, commençait à se démoder.
Au cours de leurs voyages à l'étranger, Mrs et Miss Archer recherchaient et admiraient surtout les paysages: elles considéraient l'architecture et la peinture comme des sujets réservés aux hommes, aux lettrés qui lisaient Ruskin. Mrs Archer était née Newland, et la mère et la fille, qui se ressemblaient comme deux sœurs, étaient, disait-on, de vraies Newland, toutes deux pâles, légèrement voûtées, avec de longs nez, d'aimables sourires, et la distinction, la langueur de certains portraits de Reynolds. Leur ressemblance eût été complète, si l'embonpoint de l'âge mûr n'avait tendu le corsage de satin broché noir de Mrs Archer, tandis que les popelines brunes et violettes de Miss Archer pendaient, à mesure que s'écoulaient les années, plus mollement sur ses formes virginales. Newland se rendait bien compte, pourtant, qu'au point de vue de leur mentalité, la ressemblance était moins complète que ne le faisaient croire leurs manières si exactement semblables. L'habitude de vivre ensemble dans une étroite intimité leur avait donné le même vocabulaire, l'habitude de commencer leurs phrases par: «Maman trouve,» ou: «Janey est d'avis,» selon que l'une ou l'autre désirait émettre une opinion personnelle. Mais, tandis que la sereine quiétude de Mrs Archer se reposait facilement dans ce qui était accepté et familier, Janey était sujette à des envolées inattendues qui montaient de sources romanesques depuis toujours comprimées.
La mère et la fille s'adoraient et vénéraient leur fils et frère. Archer les aimait avec tendresse, et l'admiration qu'elles lui prodiguaient, et dont il jouissait, désarmait en lui toute critique. Après tout, se disait-il, c'était une bonne chose pour un homme que d'exercer chez lui une autorité incontestée, même si, dans son for intérieur, il lui arrivait de la discuter lui-même.
Dans cette occasion, le jeune homme savait parfaitement que Mr Jackson aurait préféré le voir dîner dehors; mais il avait ses raisons personnelles pour rester.
Mr Jackson voulait sans doute parler d'Ellen Olenska, et naturellement, Mrs Archer et Janey brûlaient de savoir ce qu'il avait à en dire. Tous les trois seraient gênés par la présence de Newland, maintenant que ses projets d'alliance avec le clan Mingott étaient connus, et de voir comment ils se tireraient de la difficulté intriguait et amusait le jeune homme.
D'abord, ils tournèrent autour de la question, en parlant de Mrs Lemuel Struthers.
—Il est regrettable que les Beaufort l'aient invitée, commença doucement Mrs Archer, mais Regina subit toujours l'influence de son mari, et Beaufort...
—Certaines nuances échappent à Beaufort, dit Mr Jackson, en inspectant l'alose et se demandant pour la millième fois pourquoi la cuisinière de Mrs Archer calcinait toujours ses grillades.
Newland, qui se faisait depuis longtemps la même question, connaissait bien chez son vieil ami cette expression mélancolique.
—Oh! bien entendu, Beaufort est un homme vulgaire, reprit Mrs Archer; mon grand-père Newland disait souvent à ma mère: «Quoi que vous fassiez, ne permettez jamais que ce Beaufort soit présenté à vos filles.» Mais, en tout cas, il a le mérite d'être lié avec des gens du monde, en Angleterre aussi, dit-on. Tout cela est incompréhensible.
Elle s'arrêta, jetant un coup d'œil à Janey. Elle et Janey connaissaient tous les détails du mystère Beaufort, mais en public Mrs Archer persistait à prétendre que le sujet n'était pas convenable pour les jeunes filles.
—Mais cette Mrs Struthers, qui dites-vous qu'elle est, Sillerton?
—Elle sort d'une mine, ou plutôt d'une buvette de mineurs. Puis, elle a fait une tournée de «tableaux vivants» en Nouvelle-Angleterre, et lorsque la police s'en est mêlée, elle s'est mise avec...
Mr Jackson, à son tour, regarda Janey, dont les larges paupières commencèrent à battre. Tout cela était nouveau pour elle.
—Et puis, poursuivait Mr Jackson (pourquoi permettait-on au maître d'hôtel de couper les concombres avec un couteau d'acier?), et puis, vint Lemuel Struthers. Il paraît que son agent de publicité s'est servi de la tête de la jeune femme pour ses affiches de cirage. Vous savez qu'elle a des cheveux très noirs, genre égyptien. En tout cas, Struthers a fini par l'épouser.
La manière dont Mr Jackson faisait valoir chaque syllabe de cette phrase contenait un monde d'insinuations.
—Oh! au point où nous en sommes aujourd'hui, cela n'a pas d'importance! dit Mrs Archer avec indifférence.
En ce moment, pour les dames, l'intérêt n'était pas là: le sujet d'Ellen Olenska était trop nouveau, trop passionnant pour ne pas les absorber toutes. En réalité, le nom de Mrs Struthers avait été lancé dans la conversation uniquement pour permettre à Mrs Archer d'ajouter:—Et la nouvelle cousine de Newland était au bal?
Il y avait une petite pointe d'ironie dans l'allusion à son fils. Archer le comprenait et s'y attendait. Mrs Archer, qui donnait rarement une entière approbation aux événements de ce bas monde, trouvait les fiançailles de son fils parfaitement satisfaisantes. Elle en était particulièrement heureuse «à cause de cette affaire absurde avec Mrs Rushworth,» avait-elle confié à Janey, faisant allusion à ce qui semblait encore à Newland une affreuse tragédie, dont son âme garderait toujours le souvenir et la blessure. Il n'y avait à aucun point de vue de meilleur parti à New-York que May Welland. Bien entendu, un tel mariage n'apportait à Newland que ce qu'il était en droit d'espérer; mais les jeunes gens sont si sots et si déconcertants, et certaines femmes tellement séduisantes et dénuées de scrupules, que c'était un miracle de voir son fils doubler victorieusement le Cap des Sirènes pour entrer dans le port d'un mariage irréprochable.
Tout cela, Mrs Archer le sentait, et son fils savait qu'elle le sentait, mais il comprenait aussi qu'elle avait été troublée par l'annonce prématurée des fiançailles, ou plutôt par la raison qui l'avait dictée; c'est pourquoi, étant après tout un maître tendre et indulgent, il était resté à la maison ce soir-là.
—Ce n'est pas que je critique l'esprit de corps des Mingott; mais je ne vois pas pourquoi les fiançailles de Newland seraient mêlées aux faits et gestes de «cette Olenska,» se plaignait Mrs Archer à Janey, seul témoin des légers écarts qui se produisaient dans la parfaite urbanité de sa mère.
Chez Mrs Welland, son attitude avait été parfaite (en fait de belle tenue, personne ne la surpassait), mais Newland savait,—et sa fiancée l'avait sûrement deviné,—que tout le temps de la visite la mère et la fille étaient sur le «qui-vive,» dans l'attente d'une intrusion possible de Mme Olenska, et quand ils eurent pris congé, Mrs Archer s'était permis de dire à son fils: J'ai été contente qu'Augusta fût seule à nous recevoir.
Ces manifestations de trouble intérieur trouvaient Newland d'autant plus sensible qu'il était lui-même d'avis que les Mingott étaient allés un peu loin. Cependant, comme les règles de leur code s'opposaient à ce que la mère et le fils fissent allusion au sujet qui les préoccupait, Archer avait simplement répondu: «il faut passer par la période des réunions de famille quand on va se marier. Le mieux est de s'en débarrasser le plus vite possible.» Et sa mère s'était contentée de serrer un peu les lèvres sous le voile en dentelle qui tombait de sa capote en velours gris, garnie de raisins givrés.
Sa revanche, Archer le savait, sa revanche légitime, serait, ce soir-là, de faire jaser Mr Jackson sur la comtesse Olenska, et lui, Archer, ayant fait son devoir en public comme futur parent des Mingott, ne voyait aucun inconvénient à entendre discuter sur la dame dans l'intimité, encore que le sujet commençât de l'ennuyer.
Mr Jackson avait pris une tranche de filet tiède que le maître-d'hôtel lui avait servi d'un air morose et sceptique, et avait refusé la sauce aux champignons après l'avoir flairée imperceptiblement. Il paraissait découragé, affamé, et Archer fit la réflexion que, probablement, il finirait son repas sur Ellen Olenska. Mr Jackson se renversa sur sa chaise et regarda les portraits des Archer, Newland et Van der Luyden, dans leurs cadres sombres sur les murs sombres.
—Comme votre grand-père Archer prenait plaisir à un bon dîner, mon cher Newland! dit-il, les yeux sur le portrait d'un jeune homme dodu, à poitrine bombée, cravate haute et habit bleu, qui se détachait entre les colonnes blanches d'une maison de campagne. Eh bien! Eh bien! continua-t-il, je voudrais savoir ce qu'il aurait dit de tous ces mariages étrangers.
Mrs Archer ne releva pas cette allusion à la cuisine ancestrale, et Mr Jackson ajouta délibérément: «Non, elle n'était pas au bal.»
—Ah! murmura Mrs Archer d'un ton qui voulait dire: «Elle a eu cette décence.»
—Peut-être les Beaufort ne la connaissent-ils pas, suggéra Janey avec une malice naïve.
Mr Jackson fît claquer sa langue, comme s'il goûtait un invisible madère.
—Mrs Beaufort, peut-être; mais Beaufort la connaît certainement, car tout New-York a pu la voir cet après-midi, remontant avec lui la Cinquième Avenue.
—Miséricorde! murmura Mrs Archer, s'apercevant évidemment qu'il était vain d'expliquer par de la délicatesse les faits et gestes des étrangers.
—Porte-t-elle un chapeau rond ou une capote dans l'après-midi? hasarda Janey. Je sais qu'à l'Opéra elle avait une robe de velours foncé sans garnitures, et tout à fait plate, comme une chemise de nuit.
—Janey! dit sa mère, et Miss Archer rougit en essayant de prendre un air assuré.
—En tout cas, c'était de meilleur goût de ne pas aller au bal, continua Mrs Archer.
Un esprit pervers poussa son fils à expliquer:
—Je ne crois pas que ce soit pour elle une question de tact; May m'avait dit qu'elle devait y aller, mais que la robe en question n'était pas assez brillante pour le bal.
Mrs Archer sourit, voyant sa pensée confirmée.
—Pauvre Ellen! fit-elle, ajoutant avec compassion:—Il faut tenir compte de l'éducation excentrique que lui a donnée Medora Manson. Qu'attendre d'une jeune fille à qui on a permis de porter une robe de satin noir le soir de son premier bal?
—Ah! je me la rappelle bien dans cette robe! dit Mr Jackson, et il ajouta:—Pauvre fille! du ton d'un homme qui, tout en se plaisant au souvenir de cette vision, comprenait ce qu'il en fallait augurer.
—C'est étrange, remarqua Janey, qu'elle ait gardé un vilain nom comme Ellen. Je l'aurais changé pour Élaine.
Elle promena son regard autour de la table pour juger l'effet de ses paroles.
Son frère se mit à rire:
—Pourquoi Élaine?
—Je ne sais pas: c'est plus polonais, plus frappant...
—Plus frappant? Ce ne doit pas être précisément ce qu'elle désire! dit Mrs Archer d'un ton un peu hautain.
—Pourquoi pas? demanda son fils, soudain discuteur. Pourquoi ne se ferait-elle pas remarquer si c'est son bon plaisir? Pourquoi se dissimulerait-elle comme une femme déshonorée? Elle est «la pauvre Ellen,» parce qu'elle a eu la mauvaise chance de faire un détestable mariage; mais je ne vois pas que ce soit une raison pour se couvrir la tête de cendres, comme si c'était elle qui fût coupable.
—Je suppose, dit posément Mr Jackson, que c'est le point de vue qu'adoptent les Mingott.
Le jeune homme rougit.
—Mon avis ne dépend pas du leur, si c'est cela que vous voulez dire, monsieur. Mme Olenska a mené une existence malheureuse, cela ne la met pas hors la loi.
—Il y a certaines histoires, commença Mr Jackson, jetant un coup d'œil du côté de Janey.
—Oh! je sais, le secrétaire! releva le jeune homme. (Ne soyez pas absurde, mère, Janey n'est pas une enfant.) On dit, n'est-ce pas? continua-t-il, que le secrétaire l'a aidée à quitter son butor de mari, qui la tenait, pour ainsi dire, prisonnière? Eh bien! après? J'espère qu'il n'y a pas un homme parmi nous qui n'en ferait autant.
Mr Jackson jeta par-dessus son épaule un coup d'œil au morose maître d'hôtel, pour demander:
—Peut-être, cette sauce, après tout..., seulement un petit peu.
Puis, s'étant servi, il remarqua:
—On m'a dit qu'elle cherchait une maison. Elle a l'intention de s'établir ici.
—Il paraît qu'elle a demandé le divorce, dit Janey, audacieuse.
—J'espère qu'elle l'obtiendra! fît Archer.
Le mot était tombé comme une bombe dans la paisible salle à manger. Mrs Archer arqua ses sourcils délicats, d'une manière qui signifiait: «Le maître-d'hôtel!» et le jeune homme, comprenant, se mit à raconter sa visite à la vieille Mrs Mingott.
Après le dîner, selon la coutume de la maison, Mrs Archer et Janey montèrent, en traînant derrière elles leurs longues draperies de soie, jusqu'au salon d'en haut, tandis que les messieurs restaient en bas pour fumer. Sous la lampe coiffée d'un globe gravé, se faisant face, de part et d'autre d'une table à ouvrage en bois de rose, elles se mirent à travailler chacune à un bout d'une bande de tapisserie destinée au futur salon de la jeune Mrs Newland Archer.
Pendant que ce rite s'accomplissait, Newland installait Mr Jackson dans un fauteuil près du feu, dans la bibliothèque gothique, et lui tendait un cigare. Mr Jackson s'enfonça dans le fauteuil avec satisfaction. Il alluma le cigare sans défiance; c'était Newland qui les pourvoyait de cigares. Étendant devant le feu ses maigres chevilles, il dit:
—Vous prétendez que le secrétaire l'a simplement aidée à s'enfuir? Mon cher, c'est entendu; mais il l'y aidait encore un an plus tard, car quelqu'un les a rencontrés vivant ensemble à Lausanne.
—Vivant ensemble? Eh bien! pourquoi pas? Qui a le droit de refaire sa vie, si ce n'est elle? Je suis écœuré de l'hypocrisie qui veut enterrer vivante une jeune femme parce que son mari lui préfère des cocottes.
Il se retourna avec colère, allumant son cigare.
—Les femmes devraient être libres, aussi libres que nous le sommes, déclara-t-il, faisant une découverte dont il ne pouvait, dans son irritation, mesurer les redoutables conséquences.
Mr Sillerton Jackson se rapprocha encore du feu et fît entendre un sifflotement sardonique.
—Mon Dieu! dit-il après une pause, Olenski partage évidemment votre manière de voir, car je n'ai jamais entendu dire qu'il ait fait le moindre effort pour ravoir sa femme.
[VI]
Après que Mr Jackson eut pris congé, et que les dames furent montées se coucher, Newland Archer regagna son cabinet au deuxième étage. Une main vigilante avait, comme de coutume, entretenu le feu, préparé la lampe. La chambre, avec ses rangées de livres, ses murs où pendaient des reproductions de tableaux célèbres, sa cheminée drapée de velours rouge et garnie de statuettes d'escrimeurs, était accueillante et intime.
Comme il se laissait choir dans son fauteuil près du feu, son regard tomba sur une grande photographie de May Welland, que la jeune fille lui avait donnée aux premiers jours de leur idylle, et qui remplaçait maintenant sur son bureau tous les autres portraits féminins dont il avait jadis été orné. Avec une sorte de terreur respectueuse il contempla le front pur, les yeux sérieux, la bouche innocente et gaie de la jeune créature qui allait lui confier son âme. Ce produit redoutable du système social dont il faisait partie, et auquel il croyait, la jeune fille qui, ignorant tout, espérait tout, lui apparaissait maintenant comme une étrangère. Encore une fois, il se rendit compte que le mariage n'était pas le séjour dans un port tranquille, mais un voyage hasardeux sur de grandes mers.
Le cas de la comtesse Olenska avait troublé en lui de vieilles convictions traditionnelles. Son exclamation: «Les femmes doivent être libres, aussi libres que nous,» avait touché à la racine d'un problème considéré dans son monde comme inexistant. Il savait que les femmes «bien élevées,» si lésées qu'elles fussent dans tous leurs droits, ne revendiqueraient jamais le genre de liberté auquel il faisait allusion; et les hommes se trouvaient, dans la chaleur de l'argumentation, d'autant plus disposés à la leur accorder. De telles générosités verbales n'étaient qu'un plaisant déguisement des inexorables conventions qui réglementaient le milieu où il vivait. Néanmoins, il serait tenu à défendre, chez la cousine de sa fiancée, une liberté que jamais il n'accorderait à sa femme, si un jour elle venait à la revendiquer. Le dilemme ne se présenterait évidemment jamais, puisqu'il n'était pas un grand seigneur débauché, ni May une sotte comme la pauvre Gertrude Lefferts. Mais Newland Archer se représentait aisément que le lien entre lui et May pourrait se relâcher pour des raisons plus subtiles, mais non moins profondes. Que savaient-ils vraiment l'un de l'autre, puisqu'il était de son devoir, à lui, en galant homme, de cacher son passé à sa fiancée, et à celle-ci de n'en pas avoir? Qu'arriverait-il si un jour, pour des causes imprévues, ils en venaient à ne plus se comprendre, à se lasser, à s'irriter mutuellement? Passant en revue, parmi les ménages de ses amis, ceux qu'on disait heureux, il n'en trouva pas un qui réalisât même de loin la camaraderie tendre et passionnée qu'il imaginait dans une intimité permanente avec May Welland. Il comprit que cet idéal de bonheur supposerait de sa part, à elle, une expérience, une adaptabilité d'esprit, une liberté de jugement, que son éducation lui avait soigneusement refusées; et il frissonna en songeant qu'un jour leur union, comme tant d'autres, pourrait se réduire à une morne association d'intérêts matériels, soutenue par l'ignorance d'un côté et l'hypocrisie de l'autre. Lawrence Lefferts se présentait à son esprit comme étant le mari qui avait le mieux réussi à tirer de ce genre d'association tous les bénéfices qu'il comportait. Devenu le grand-prêtre du bon ton, il avait si bien façonné sa femme à sa convenance que, malgré ses liaisons affichées, elle se plaignait en souriant du «puritanisme de Lawrence,» et baissait pudiquement les yeux quand on faisait allusion devant elle aux deux ménages de Julius Beaufort.
Archer se dit qu'il n'était pas un grand imbécile comme Larry Lefferts, ni May une oie blanche comme la pauvre Gertrude; mais s'ils étaient plus intelligents, ils avaient pourtant les mêmes principes. En réalité, ils vivaient tous dans un monde fictif, où personne n'osait envisager la réalité, ni même y penser. Ainsi, Mrs Welland, qui savait parfaitement pourquoi Archer la pressait d'annoncer ses fiançailles chez les Beaufort, et qui n'attendait rien moins du jeune homme, avait fait semblant de s'y opposer, et de n'agir que contrainte et forcée.
La jeune fille, centre de ce système de mystification soigneusement élaboré, se trouvait être, par sa franchise et sa hardiesse même, une énigme encore plus indéchiffrable. Elle était franche, la pauvre chérie, parce qu'elle n'avait rien à cacher: confiante, parce qu'elle n'imaginait pas avoir à se garder; et sans autre préparation, elle devait être plongée, en une nuit, dans ce qu'on appelait «les réalités de la vie.»
Newland était sincèrement, mais paisiblement, épris. Il se délectait dans la beauté radieuse de sa fiancée, sa santé exubérante, son adresse au tennis et à cheval. Sous sa direction, elle s'était même essayée à la lecture, et déjà elle était assez avancée pour se moquer avec lui de la fade sentimentalité des Idylles de Tennyson, mais non pour goûter la beauté d'Ulysse et des Lotophages. Elle était droite, fidèle et vaillante, et Archer s'imaginait même qu'elle possédait le sens de l'ironie, puisqu'elle ne manquait jamais de rire à ses plaisanteries. Enfin, il croyait deviner, dans cette nature innocente et fraîche, une ardeur qu'il aurait la joie d'éveiller.
Néanmoins, ayant fait pour la centième fois le tour de cette âme succincte, il revint découragé à la pensée que cette pureté factice, si adroitement fabriquée par la conspiration des mères, des tantes, des grand'mères, jusqu'aux lointaines aïeules puritaines, n'existât que pour satisfaire ses goûts personnels, pour qu'il pût exercer sur elle son droit de seigneur, et la briser comme une image de neige. Cette idée lui oppressait le cœur.
De telles réflexions étaient sans doute habituelles aux jeunes gens à l'approche de leur mariage; mais Newland Archer ne ressentait ni la componction ni l'humilité dont elles s'accompagnent souvent. Il n'arrivait pas à déplorer,—comme si souvent les héros de Thackeray (et cela l'exaspérait),—de n'avoir pas un passé sans tache à offrir à sa fiancée. S'il avait eu la même éducation qu'elle, ils n'eussent pas été plus préparés à affronter les épreuves et les vicissitudes de la vie que deux nouveaux-nés. En réalité, hors son plaisir et la satisfaction de sa vanité, il ne pouvait trouver aucune raison valable pour refuser à sa fiancée une liberté d'expérience égale à la sienne.
De telles pensées, à un tel moment, devaient nécessairement lui traverser l'esprit; mais il se rendait compte que leur persistance et leur précision étaient dues à l'arrivée inopportune de la comtesse Olenska. Au moment de ses fiançailles, au moment des pensées pures et des espérances sans nuages, il était pris dans les répercussions d'un scandale, et ce scandale soulevait des problèmes sociaux qu'il aurait préféré laisser dormir. «Au diable cette Ellen Olenska!» grogna-t-il, recouvrant son feu et se préparant à se coucher. Pourquoi sa destinée serait-elle mêlée à celle de la pauvre Ellen? Mais il sentait vaguement qu'il commençait seulement à mesurer les risques du championnage que ses fiançailles lui imposaient.
Peu de jours après, l'orage éclata.
Les Lovell Mingott devaient donner un dîner de cérémonie pour la nouvelle arrivée: ce qui impliquait régulièrement trois domestiques d'extra, deux plats pour chaque service, et un sorbet avant le rôti. Les invitations portaient en tête: «Pour rencontrer la comtesse Olenska,» selon la coutume américaine qui traite les étrangers comme des princes, ou tout au moins comme leurs ambassadeurs.
Les convives avaient été triés avec un discernement où les initiés pouvaient reconnaître la main résolue de Catherine la Grande. Avec les Selfridge Merry, qui étaient de toutes les fêtes, les Beaufort, avec lesquels il y avait un lien de cousinage, Mr Jackson et sa sœur Sophy,—qui se rendait toujours là où son frère le désirait,—Mrs Lovell avait invité quelques jeunes ménages des plus élégants et des plus corrects, tels que les Lawrence Lefferts, Mrs Rushworth Lefferts,—la jolie veuve,—les Harry Thorley, les Reggie Chivers et le jeune Morris Dagonet et sa femme, née van der Luyden. Les invités étaient parfaitement assortis: tous faisant partie de la même bande qui, pendant la longue saison d'hiver, dînait et dansait ensemble inlassablement.
Quarante-huit heures après que les invitations furent lancées, on sut que tout le monde avait refusé. Seuls, les Beaufort, le vieux Sillerton Jackson et sa sœur acceptaient. L'affront s'aggravait du fait que les Reggie Chivers, eux-mêmes apparentés aux Mingott, y participaient; et aussi, de la forme identique des réponses, qui exprimaient les regrets des invités sans alléguer d'engagement antérieur.
La société de New-York était alors trop restreinte pour que tout le monde,—y compris les cochers, les maîtres-d'hôtel et les cuisiniers,—ne sût pas exactement quels soirs chacun était libre. Les invités de Mrs Mingott pouvaient donc rendre cruellement nette leur volonté de ne pas rencontrer la comtesse Olenska.
Le coup était inattendu; mais les Mingott, selon leur habitude, le reçurent sans broncher. Mrs Lovell Mingott en dit un mot à Mrs Welland, qui en parla à Newland Archer, lequel, furieux, s'adressa immédiatement à sa mère. Celle-ci, après un mouvement de résistance secrète, céda, comme toujours, aux instances de son fils,—et embrassant aussitôt sa cause avec d'autant plus d'énergie qu'elle avait d'abord hésité, mit son chapeau à brides de velours gris, et déclara:
—Je vais aller voir Louisa van der Luyden.
Dans la jeunesse de Newland Archer, la société de New-York pouvait être comparée à une petite pyramide solide et glissante où aucune fissure apparente ne s'était encore produite.
La base, formée par ce que Mrs Archer appelait «des gens modestes,» se composait d'une majorité de familles honorables, telles que les Spicer, les Lefferts, les Jackson, qui s'étaient élevées au-dessus de leur milieu par des alliances avec les clans dirigeants. Mrs Archer l'affirmait souvent: on n'était plus aussi difficile qu'autrefois et, avec la vieille Catherine tenant un bout de la Cinquième Avenue, et Julius Beaufort l'autre, on avait perdu le respect des anciennes traditions.
Sur ces fondements solides, mais sans éclat, la pyramide s'élevait en diminuant vers le sommet, composée d'un bloc compact et brillant représenté par le groupe des Newland, Mingott, Chivers et Manson. Beaucoup de gens croyaient que ces familles atteignaient le sommet de la pyramide, mais elles-mêmes, au moins les personnes de la génération de Mrs Archer, savaient qu'aux yeux d'un généalogiste sévère, un petit nombre de privilégiés pouvaient seuls prétendre à cette éminence.
—Ne me parlez pas, disait Mrs Archer à ses enfants, de ce que disent les journalistes sur l'aristocratie de New-York. S'il en est une, ni les Manson, ni les Mingott n'en sont, pas plus que les Newland et les Chivers. Nos grands-pères et nos arrière-grands-pères n'étaient que de respectables commerçants anglais et hollandais, venus aux colonies pour faire fortune, et qui réussirent au delà de leurs espérances. Il est vrai qu'un de vos arrière-grands-pères a signé la Déclaration de l'Indépendance et qu'un autre, général dans l'état-major de Washington, a reçu l'épée du général Burgoyne après la bataille de Saratoga. Ce sont là des distinctions dont on peut être fier, mais qui n'ont rien à voir avec le rang et la classe. New-York a toujours été une communauté commerciale, où trois familles à peine peuvent se réclamer d'une origine aristocratique dans le sens réel du mot.
Tout le monde savait quels étaient ces privilégiés: les Dagonet de Washington Square, qui descendaient d'une vieille famille anglaise alliée aux Fox; les Lanning, qui s'étaient entre-alliés avec les descendants du comte de Grasse, et les van der Luyden, descendants directs du premier gouverneur hollandais de New-York, et apparentés depuis plusieurs générations aux aristocraties française et anglaise.
Les Lanning n'étaient plus représentés que par deux vieilles demoiselles: heureuses parmi leurs souvenirs du passé, elles vivaient entourées de portraits de famille et de solides meubles en acajou du XVIIIe siècle. Les Dagonet formaient un clan considérable, allié aux familles les plus honorables de Baltimore et de Philadelphie; mais les van der Luyden, qui étaient au-dessus d'eux tous, disparaissaient dans une sorte de pénombre ultra-terrestre, d'où seules émergeaient les deux figures de Mr et de Mrs Henry van der Luyden.
Mrs Henry van der Luyden était née Louisa Dagonet. Sa mère avait été la petite-fille du colonel du Lac, d'une ancienne famille de l'île de Jersey. Après s'être battu sous Cornwallis, il s'était fixé, la guerre finie, dans le Maryland, avec sa jeune femme, lady Angelica Trevenna, cinquième fille du Earl de Saint-Austrey. Les liens de famille entre les Dagonet et les du Lac, et leurs aristocratiques parents gallois, étaient toujours restés étroits et cordiaux. Mr et Mrs van der Luyden avaient séjourné plus d'une fois chez le duc de Saint-Austrey, chef de la famille, dans sa propriété du pays de Galles, et le duc avait souvent manifesté l'intention de leur rendre leur visite,—sans la duchesse, qui redoutait la traversée.
Mr et Mrs van der Luyden partageaient leur temps entre Trevenna, leur terre dans le Maryland, et Skuytercliff, leur grand domaine sur l'Hudson. Ce domaine avait été accordé par le gouvernement hollandais au premier Gouverneur de la colonie, en récompense de ses services, et Mr van der Luyden portait encore le titre de «Patroon,» titre comprenant des droits seigneuriaux et qui avait été conféré par la compagnie de colonisation néerlandaise, vers le milieu du XVIIe siècle, aux premiers propriétaires sur l'Hudson. Le pompeux hôtel des van der Luyden dans Madison Avenue n'était que rarement habité, et ne s'ouvrait qu'aux intimes pendant leurs brèves apparitions à New-York.
—Je voudrais que tu m'accompagnes, Newland, lui dit tout à coup sa mère, au moment de monter dans le coupé «Brown.» Louisa a beaucoup d'affection pour toi: et puis, c'est à cause de May que je fais cette démarche. Si nous ne nous tenons pas entre nous, c'est l'effondrement de la société.
[VII]
Mrs Henry van der Luyden écouta en silence le récit de sa cousine.
Mrs van der Luyden était toujours silencieuse: mais on savait que, peu confiante par nature et par éducation, elle était néanmoins très bonne pour ceux auxquels elle était vraiment attachée. On avait beau être de ceux-là, on n'en sentait pas moins un froid descendre des hauts lambris blancs du salon de Madison Avenue, où les fauteuils de brocart n'étaient débarrassés de leurs housses que pour le passage des maîtres, tandis que le trumeau doré de la cheminée, et le magnifique cadre du portrait de Lady Angelica du Lac, par Gainsborough, restaient toujours voilés de gaze.
Le portrait de Mrs van der Luyden, en robe de velours noir garnie de point de Venise, faisait face à celui de la belle aïeule. Ce tableau, peint par Huntington, le peintre attitré de l'aristocratie new-yorkaise, passait pour «aussi beau qu'un Cabanel,» et, malgré vingt ans écoulés, il était toujours d'une ressemblance parfaite. Assise sous sa propre effigie, Mrs van der Luyden aurait pu passer pour la sœur jumelle de la jeune femme blonde légèrement appuyée sur un fauteuil doré devant un rideau de reps vert. Mrs van der Luyden continuait à porter du velours noir, garni de point de Venise, quand elle allait dans le monde, ou plutôt,—car elle ne dînait jamais en ville,—quand elle ouvrait ses salons. Ses cheveux blonds, qui formaient sur son front étroit une série de pointes lisses à moitié superposées, s'étaient décolorés sans grisonner, et le nez droit séparant ses pâles yeux trop rapprochés était seulement un peu plus pincé qu'au temps du portrait. Elle rappelait toujours à Newland Archer un de ces corps pris dans les glaciers, qui gardent miraculeusement les couleurs de la vie.
Comme toute sa famille, le jeune homme estimait beaucoup Mrs van der Luyden, mais il était plus intimidé par sa douceur glaciale que par la mine renfrognée de certaines vieilles tantes de sa mère, vieilles filles acariâtres qui disaient toujours «non» par principe, avant de savoir de quoi il s'agissait.
L'attitude de Mrs van der Luyden ne révélait jamais rien sur sa manière de penser; elle écoutait toujours avec bienveillance; puis, ses lèvres minces esquissant un vague sourire, elle laissait tomber la phrase pour ainsi dire invariable: «Il faut que j'en parle avec mon mari.»
Le mari et la femme étaient si parfaitement semblables qu'Archer se demandait comment, après quarante ans d'intimité conjugale, ces deux êtres pouvaient se dissocier suffisamment pour être jamais d'un avis différent. Mais comme aucun d'eux ne prenait une décision sans la faire précéder de ce mystérieux conclave, Mrs Archer et son fils, ayant soumis leur cas, attendaient avec résignation l'énoncé de la phrase habituelle.
Cependant, contrairement à toutes les règles établies, Mrs van der Luyden les surprit en étendant sa longue main vers le cordon de sonnette.
—Je voudrais qu'Henry fût mis au courant de ce que vous venez de me dire, dit-elle. Puis elle ajouta gravement, s'adressant au valet de pied:—Si Mr van der Luyden a fini de lire son journal, priez-le de bien vouloir venir.
Elle prononça la phrase «lire son journal» sur le ton qu'aurait pris la femme d'un ministre pour dire que son mari présidait le Conseil. Ce n'était pas par arrogance qu'elle parlait ainsi, mais parce que dans son entourage on avait toujours attribué une importance rituelle au moindre geste de Mr van der Luyden.
Il était évident qu'elle considérait l'incident comme aussi grave que Mrs Archer. Cependant, craignant de s'être trop avancée, elle ajouta en souriant:—Henry est toujours heureux de vous voir, ma chère Adeline; et il tiendra à féliciter Newland.
Les portes à deux vantaux se rouvrirent pour laisser paraître Mr van der Luyden. Grand, maigre, cinglé dans sa redingote gris fer, il avait le même nez droit que sa femme, les mêmes cheveux décolorés, la même expression d'amabilité glacée: seuls les yeux étaient gris pâles, au lieu d'être d'un bleu effacé.
Mr van der Luyden salua sa cousine avec affabilité, et félicita Newland dans des termes calqués sur ceux dont sa femme s'était servie. Puis, il s'installa dans un des fauteuils de brocart avec la simplicité d'un souverain régnant.
—Je venais de finir le Times, dit-il, en joignant ensemble l'extrémité de ses longs doigts. Lorsque je suis à New-York, mes matinées sont si chargées que je trouve plus commode de lire le journal après le déjeuner.
—C'est certainement une bonne habitude, approuva Mrs Archer. Mon oncle Egmont disait même qu'il trouvait moins excitant de ne lire les journaux du matin qu'après le dîner.
—Oui, mon cher père avait horreur de se presser. Mais nous vivons maintenant dans un mouvement vertigineux, dit Mr van der Luyden sur un ton mesuré, parcourant d'un regard satisfait le salon enlinceullé qui paraissait à Newland Archer une si parfaite image de l'existence de ses propriétaires.
—J'espère que vous aviez fini la lecture du journal, Henry? demanda si femme avec une tendre sollicitude.
—Oui, oui, assura-t-il en souriant.
—Alors, je voudrais qu'Adeline vous dise...
—Oh! c'est une affaire qui concerne surtout Newland, dit Mrs Archer. Et elle recommença le récit de l'affront infligé à Mrs Mingott.
—Aussi, termina-t-elle, Augusta Mingott et Mary Welland ont jugé nécessaire, à cause surtout des fiançailles de Newland, que vous et Henry soyez informés.
—Ah! dit Mr van der Luyden.
Il y eut un long silence, pendant lequel le tic-tac de la pendule monumentale en bronze doré, placée sur la cheminée, résonna comme des coups de canon. Archer contemplait, avec le sentiment de leur majesté, ces deux silhouettes effacées, assises côte à côte dans une sorte de dignité royale, reste d'une autorité héréditaire. Le sort les obligeait à rester les arbitres sociaux de leur petit monde, la dernière cour d'appel du protocole mondain, alors qu'ils eussent préféré vivre dans la simplicité et la réclusion, entretenant leurs beaux jardins de Skuytercliff et faisant le soir des patiences.
Ce fut Mr van der Luyden qui rompit le silence.
—Vous croyez vraiment que toute cette histoire vient d'une intervention de Lawrence Lefferts? demanda-t-il, en s'adressant à Archer.
—J'en suis certain. Larry Lefferts s'est compromis encore un peu plus que d'habitude dernièrement... ma cousine Louisa permettra que je m'explique. Il a eu une intrigue assez raide avec la femme du facteur de son village, et vous savez que chaque fois que la pauvre Gertrude commence à avoir des soupçons, et qu'il a peur d'un scandale, il suscite une histoire comme celle de la comtesse Olenska, pour affirmer qu'il a des principes. Il crie sur les toits que c'est une impertinence d'inviter sa femme à rencontrer une personne compromise: il se sert de la comtesse comme d'un paratonnerre. Je vous assure que ce n'est pas la première fois.
—Mon Dieu, les Lefferts! dit Mr van der Luyden avec un doux mépris.
—Les Lefferts! répéta, en écho, Mrs Archer. Que dirait mon oncle Egmont, s'il pouvait savoir que Lawrence Lefferts se permet de formuler une opinion sur la situation sociale de quelqu'un? Ça nous montre où nous allons!
—Espérons que nous n'y sommes pas encore! dit Mr van der Luyden d'une voix ferme.
—Ah! si seulement vous alliez plus souvent dans le monde, Louisa et vous! soupira Mrs Archer.
Instantanément elle eut conscience de sa bévue. Les van der Luyden étaient très sensibles à toute critique au sujet de leur existence retirée. Par nature timides et réservés, ayant peu de goût pour le rôle d'arbitres suprêmes du bon ton que la destinée leur avait dévolu, ils ne demandaient qu'à se cacher dans la sylvestre solitude de Skuytercliff, et c'était seulement par acquit de conscience qu'ils venaient parfois à New-York.
Newland Archer vint au secours de sa mère:
—Tout le monde sait ce que vous représentez, vous et ma cousine Louisa. C'est pourquoi Mrs Mingott a jugé qu'elle ne devait pas permettre qu'un tel affront fût infligé à la comtesse Olenska sans que vous en soyez avisés.
Mr et Mrs van der Luyden se concertèrent du regard.
—C'est le principe que je n'admets pas, dit Mr van der Luyden. Tant qu'une famille de notre milieu soutient un de ses membres, on doit considérer la question comme résolue.
—C'est mon avis, dit sa femme, comme si elle apportait une idée nouvelle.
—Je n'aurais jamais cru, continua Mr van der Luyden, que les choses en seraient arrivées là.—Il s'arrêta, regardant de nouveau sa femme.—Il me revient que la comtesse Olenska est presque des nôtres, par le premier mariage de Medora Manson; en tout cas, elle le deviendra par le mariage de Newland.—Il se retourna vers le jeune homme:—Avez-vous lu le Times de ce matin, Newland?
—Mais oui, mon cousin, répondit Newland, qui parcourait tous les matins une demi-douzaine de journaux en prenant son café.
Le mari et la femme se regardèrent encore. Leurs yeux pâles s'interrogèrent dans une consultation prolongée; puis le visage de Mrs van der Luyden s'éclaira d'un léger sourire. Elle avait compris, et elle approuvait.
Mr van der Luyden se retourna vers Mrs Archer.
—Voulez-vous, chère Adeline, avoir la bonté de dire à Mrs Mingott que si la santé de Louisa lui permettait de dîner en ville, nous eussions été heureux de remplacer les Lefferts à son dîner?—Il s'arrêta pour laisser à cette ironie toute sa portée:
—Comme vous le savez, cela est impossible. (Mrs Archer fit entendre un assentiment sympathique.) Mais Newland me dit qu'il a lu le Times de ce matin; il sait donc, probablement, que le parent de Louisa, le duc de Saint-Austrey, arrive la semaine prochaine à New-York. Il vient pour engager son sloop dans les courses pour la Coupe Internationale l'été prochain, et aussi pour prendre part à une petite chasse aux canards à Trevenna.—Mr van der Luyden s'arrêta encore, puis continua avec une bienveillance croissante:—Avant de l'emmener à Trevenna, nous invitons quelques amis pour le rencontrer: un petit dîner suivi d'une réception. Je suis sûr que Louisa sera aussi heureuse que moi, si la comtesse Olenska veut bien venir dîner ce soir-là.
Il se leva, s'inclina devant sa cousine avec une affabilité cérémonieuse, et ajouta:
—Je crois que Louisa m'autorise à dire qu'elle ira porter elle-même l'invitation en sortant tout à l'heure,—avec nos cartes, bien entendu, avec nos cartes.
À ces mots, Mrs Archer sut comprendre que les grands chevaux bai-bruns qui ne devaient jamais attendre étaient déjà à la porte. Elle se leva, murmurant de hâtifs remerciements. Le regard de Mrs van der Luyden était celui d'Esther triomphante aux pieds d'Assuérus. Mais son mari leva la main avec un sourire.
—Vous n'avez pas de remerciements à m'adresser, chère Adeline. De pareilles choses ne doivent pas se passer à New-York, et ne se passeront pas tant que je pourrai les empêcher, prononça-t-il avec une mansuétude souveraine, en dirigeant ses cousins vers la porte.
Deux heures après, tout le monde savait que la grande barouche à huit ressorts dans laquelle Mrs van der Luyden prenait l'air en toutes saisons avait été vue à la porte de la vieille Mrs Mingott, chez laquelle des cartes et une lettre avaient été déposées. Et ce même soir, à l'Opéra, Mr Sillerton Jackson put certifier que la lettre contenait une invitation pour la comtesse Olenska au dîner que donnaient les van der Luyden, la semaine suivante, en l'honneur du duc de Saint-Austrey.
Dans la loge du cercle, quelques jeunes gens échangèrent un sourire à cette nouvelle, et jetèrent un coup d'œil malicieux du côté de Lawrence Lefferts, qui, nonchalamment assis sur le devant de la loge, tirait sa longue moustache blonde et dit avec autorité, quand la diva s'arrêta:
—Aucune autre que la Patti ne devrait se risquer dans la Sonnambula.
[VIII]
On fut généralement d'accord à New-York pour trouver que la comtesse Olenska avait perdu sa beauté.
Newland Archer n'était qu'un collégien quand elle était venue à New-York pour la première fois, petite fille de neuf à dix ans, jolie, primesautière. Ses parents, qui avaient toujours mené une vie errante, étaient morts quand elle était tout enfant. Elle avait alors été recueillie par sa tante Medora Manson, une voyageuse aussi, qui revenait à New-York pour s'y fixer.
La pauvre Medora, après ses déplacements répétés, revenait toujours à New-York pour s'y fixer, chaque fois dans une habitation plus modeste, et amenant toujours avec elle soit un nouvel époux, soit un enfant d'adoption. Puis, après un certain temps, elle se séparait toujours de son mari ou se querellait avec sa pupille; après quoi, se défaisant à perte de sa maison, elle recommençait à courir le monde. Comme sa mère était une Rushworth, et comme son dernier et malheureux mariage l'avait enchaînée à un des «Olivers fous,» New-York se montrait plutôt indulgent pour elle. Cependant on déplorait de voir confiée à cette extravagante la petite Ellen, dont les parents, en dépit de leur goût pour la vie vagabonde, avaient été très aimés à New-York.
On se montrait bien disposé en faveur de la petite, quoique son teint éclatant et ses boucles indociles lui donnassent un air de gaieté un peu choquant chez une enfant qui aurait dû porter encore le deuil de ses parents. C'était une des aberrations de Medora que d'en prendre à son aise avec les rites du deuil américain, si strictes à cette époque, et quand elle débarqua du paquebot après la mort des parents d'Ellen, sa famille fut scandalisée de voir que le voile de crêpe qu'elle portait pour le deuil de son frère était de plusieurs centimètres plus court que celui de ses belles-sœurs. Quant à Ellen, sa robe de mérinos rouge et son collier d'ambre lui donnaient l'air d'une petite bohémienne.
Mais New-York s'était résigné depuis si longtemps aux singularités de Medora que quelques vieilles dames seulement hochaient la tête devant les couleurs éclatantes qu'on faisait porter à Ellen. La plupart de ses parents subissaient le charme de ce visage animé, de cette nature vive. C'était une petite créature familière et hardie. Amusante avec ses questions imprévues et ses réflexions précoces, elle déployait quelques menus talents, dansant la danse du châle, et chantant des chansons populaires de Naples. La folle Medora s'appelait, de son vrai nom, Mrs Thorley Chivers; mais, ayant reçu un titre papal, elle avait abandonné le nom de son premier mari pour celui de marquise Manson: ainsi, en Italie, expliquait-elle, elle devenait la Marchesa Manzoni. Sous sa direction, la petite fille reçut une éducation peu banale. Elle dessina (chose inouïe) d'après le modèle, et apprit à tenir la partie de piano dans des quatuors avec des artistes de profession. Tout cela ne menait à rien de bon, et lorsque, quelques années plus tard, le pauvre Chivers finit par mourir dans une maison d'aliénés, sa veuve, affublée d'étranges voiles, replia sa tente et partit avec Ellen, devenue une grande fille maigre avec des yeux éblouissants. Pendant quelque temps, on n'entendit plus parler des deux femmes; puis arriva la nouvelle du mariage d'Ellen avec un noble Polonais, portant un nom historique, puissamment riche, qu'elle avait rencontré à un bal des Tuileries et qu'on disait avoir des établissements princiers à Paris, à Nice et à Florence, un yacht à Cowes et des chasses en Transylvanie. Elle disparut dans une sorte d'apothéose; et lorsque, peu d'années après, la pauvre Medora revint encore à New-York, désemparée, désargentée, en deuil d'un troisième mari, et en quête d'une installation encore plus modeste, on se demanda pourquoi sa nièce, si riche, n'avait rien pu faire pour elle. On apprit bientôt que le mariage d'Ellen se terminait en désastre et qu'elle-même rentrait dans sa patrie pour chercher parmi les siens le repos et l'oubli.