EDMOND ABOUT
LE TURCO
Le bal des artistes — Le poivre
L’ouverture au château — Tout Paris — La chambre d’ami
Chasse allemande — L’inspection générale
Les cinq perles
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
1867
Tous droits réservés
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
A MONSIEUR THÉODORE JUNG
Capitaine d’état-major
Témoignage de reconnaissance et d’amitié.
E. A.
LE TURCO.
Ce que vous allez lire est une histoire du café d’Orsay.
Hier soir à cinq heures, le gabion était farci. Le gabion, afin qu’on n’en ignore, est une salle du rez-de-chaussée où nous prenons l’absinthe entre nous. Nous étions une vingtaine d’officiers ; l’artillerie dominait, l’état-major était représenté par le grand capitaine Brunner ; il y avait passablement de cavalerie et un peu de ce que nous appelons (toujours entre nous) « le génie bienfaisant. »
Gougeon, des guides, racontait le dernier concert des Tuileries et se montait insensiblement la tête pour Mlle Nillson, lorsque Brunner lui coupa la parole au ras de la moustache par un formidable éclat de rire. Tout le monde ouvrit l’œil, et Gougeon, qui n’est pas commode, devint pâle comme un mouchoir.
« Pardon, Brunner ! dit-il en se soulevant à demi ; je ne savais pas être si drôle que ça ! »
Brunner interpellé fit le geste naïf d’un dormeur qu’on éveille. Le guide reprit sa phrase en haussant le ton, mais il ne l’acheva point. Il avait rencontré le regard de Brunner et saisi, pour ainsi dire au vol, une de ces émotions profondes et navrantes qui font tomber notre colère à nos pieds.
« Cher ami, dit le capitaine, c’est à moi de vous demander pardon. Tout en vous écoutant, je promenais mes yeux sur la gazette, et j’y ai rencontré une nouvelle,… une de ces nouvelles dont il faut se hâter de rire pour éviter… vous savez quoi. »
Il n’avait rien évité du tout, le pauvre garçon. Sa voix faiblit, ses yeux se troublèrent : il me passa le journal en indiquant du doigt l’entre-filets qu’il ne pouvait nous lire ; mais nul de nous ne trouva le mot pour rire, ou pour pleurer, dans cette annonce écrite en style pommadé, comme toutes les réclames de high life.
« Un illustre et double hyménée réunira demain devant l’autel aristocratique de *** le concours le plus brillant et le plus distingué, le choix du choix. Mme la comtesse de Gardelux épouse en secondes noces M. le vicomte de Chavigny-Senlis, et le même jour, à la même heure, Mlle Auguste-Hélène de Gardelux doit donner sa main au jeune et riche marquis de Forcepont. Il n’est pas surprenant que la naissance s’allie à la naissance, la fortune à la fortune, la beauté et la vertu à la bravoure et à l’élégance ; le merveilleux, ou, pour parler correctement, le miraculeux de cette cérémonie, c’est la beauté presque jumelle des deux nobles épousées : un profane introduit dans la nef croira voir le mariage de deux sœurs. »
J’avais déposé le journal, et je buvais un verre d’eau pour faire passer le goût de cette prose. Brunner se mordait la moustache et suivait les veines du marbre en cherchant à renfoncer ses larmes. Les assistants se regardaient sans rien dire, trop discrets pour demander un commentaire, mais incapables de saisir aucun rapport entre l’émotion de Brunner et un mariage du faubourg Saint-Germain.
Certes il ne serait pas déplacé dans le monde, mais on ne se souvient pas de l’y avoir jamais rencontré. Il ne ressemble ni peu ni prou à cet aimable et brillant George de Saint qui conduisait encore un cotillon le matin de son départ pour le Mexique. C’est un garçon trop grave pour son âge, un peu loup, surtout depuis deux ans. Il est né en Alsace, à Obernai, je crois, d’une famille de vignerons. Ses parents sont plus qu’à l’aise, il ferait figure à Paris, s’il en avait envie ; mais il se soucie peu de paraître, l’estime des camarades lui suffit. De sa personne, il est bien ; peut-être un peu trop grand et les épaules trop carrées. Ce corps robuste est surmonté d’une figure régulière, blanche et rose : la moustache blonde et les yeux bleus des purs Alsaciens. Sa voix est excellente pour le commandement ; dans un salon, elle paraîtrait forte. Que diable pouvait-il y avoir entre ce bon Brunner et la comtesse de Gardelux ?
Ce secret fût peut-être mort avec lui, si Fitz Moore, des voltigeurs, n’était entré au milieu de ma lecture. Il me laissa finir et me dit : « Mon bien bon, les noms français ne se prononcent pas tous comme ils s’écrivent… On écrit Gardelux, mais nous disons Gardlu.
— Tiens ! s’écria Blavet, du 25e, j’aurais dû me le rappeler. Dans ma promotion, il y avait un Gardelux. Par exemple, vous dire ce qu’il est devenu, je ne suis pas assez ferré sur l’Annuaire.
— Je le sais moi, dit Brunner. Il y a deux ans qu’il est mort en Afrique, dans mes bras. Les deux femmes qui se marient demain sont sa mère et sa sœur. Et je donnerais ma tête à couper que, dans un jour pareil, les deux coquettes n’auront pas un pauvre petit souvenir pour lui ! »
Un juron des mieux accentués compléta sa pensée et termina la phrase.
— Voyons, voyons, mon cher ! reprit Fitz Moore. Ces dames sont de mon monde, et laissez-moi vous dire que vous les condamnez un peu lestement. Qui vous prouve qu’elles n’ont pas gardé un tendre souvenir à votre pauvre camarade ?
— Des preuves ? je n’en ai que trop. Enfin ! Qu’elles se marient si cela les amuse ; mais je vous demande la permission de trouver la noce un peu forte, quand le pauvre Léopold expire dans la province de Biskra ! »
Gougeon fit un signe à Fitz Moore et répondit pour lui, d’un ton plus amical :
« Je vous comprends, Brunner. L’amitié, le dévouement, les regrets sont ce qu’il y a de plus honorable au monde ; mais enfin pouvez-vous exiger que la vie porte éternellement le deuil de la mort ? L’ami que vous regrettez, que nous regretterions sans doute aussi, si nous l’avions connu…
— Oh ! oui !
— Cet ami, dis-je, que vous voyez toujours expirant, a fini de souffrir depuis deux bonnes années. Trouvez-vous équitable que toute sa famille ?… Encore si la chose pouvait lui profiter, à lui ! Mais non. Je vais plus loin : je dis qu’un pareil sacrifice, il ne l’accepterait pas !
— C’est bien possible.
— Laissez l’oubli faire son petit travail.
— Il n’aura pas de travail à faire… Les ingrates ! Mon pauvre ami, leur fils, leur frère, a été oublié tout vivant. C’est une atrocité que je n’ai jamais racontée à personne ; mais puisque le premier mot est lâché, puisque Fitz Moore défend la famille, puisque les souvenirs que j’avais comprimés me suffoquent, il faudra que la vérité sorte. Écoutez. »
I
Nous nous sommes connus à Biskra pendant une année, mais l’intimité n’est guère venue qu’au sixième ou septième mois. On nous avait annoncé un sous-lieutenant qui venait de Saint-Cyr, et qui était comte. Une nouvelle figure, c’est toujours curieux. Si l’on n’était pas petite ville dans une oasis, où le serait-on ? Les uns disaient : C’est quelque protégé que l’on met aux tirailleurs indigènes pour qu’il avance plus vite ; les autres se préparaient à le mener rondement, s’il faisait trop son gentilhomme. Quatre ou cinq fils de famille, plus ou moins décavés dans les tripots de Paris, attendaient ce renfort avec impatience pour fonder une succursale du faubourg Saint-Germain. « Vous êtes bien bons enfants, leur disais-je ; un comte qui aurait quatre sous de chez lui viendrait-il s’ensabler à Biskra ? » Les commentaires étaient épuisés, et l’on commençait à parler d’autre chose, lorsqu’il arriva un beau matin.
Je le vois encore à cheval, précédé d’un spahi et suivi du mulet qui portait ses bagages. Il n’était ni grand ni beau, et il avait l’air d’un enfant chétif. Pas un poil de duvet sur sa petite figure maigre, et un nez que l’absence de moustaches faisait encore paraître plus long. La force lui manquait un peu quand il mit pied à terre ; il n’aurait pas fallu le secouer bien fort pour le faire tomber en syncope. Ses amis par anticipation le conduisirent ou le portèrent au logement qu’ils lui avaient retenu ; il prit un bain, se mit au lit et ne reparut pas de la journée.
Ce déballage de poupée amusa la garnison. Le contraste était vraiment trop drôle entre ce sous-lieutenant de demoiselles et les lascars à tous crins qu’il venait commander. Tout ce jour-là, au café, au cercle, dans les rues, on s’abordait en disant : As-tu vu le turco ? que penses-tu du turco ? Pour un turco, voilà un drôle de turco. » Le nom lui en resta pour la vie, c’est-à-dire pour l’année. Enfin son brosseur même trouvait ce nom plus commode à prononcer que celui de Gardelux et l’appelait respectueusement : Sidi Turco.
La seconde impression fut à son avantage. Dans les visites qu’il fit, dans la bienvenue qu’il nous offrit, dans les heures toujours si longues d’une garnison oisive, il se fit mieux connaître et mieux apprécier. Sa politesse était cordiale et sans hauteur ; il s’associa d’emblée à notre train de vie et refusa de faire bande à part avec la jeunesse dorée, ou dédorée. On sut bientôt qu’il apportait au milieu de nous un grand fonds de bonne volonté et une belle instruction militaire. Entré le cinquantième à l’école, il en était sorti dans les douze premiers ; c’était lui qui avait choisi les tirailleurs indigènes lorsque l’état-major lui était ouvert. On vit qu’il montait à cheval non pas comme un élève de manége, mais comme un homme qui a eu son premier poney à quatre ans. Les soldats de sa compagnie, après l’avoir un peu tâté, sentirent qu’il avait la main ferme et lui obéirent ni plus ni moins que s’il eût eu cinq pieds six pouces. Bref, au bout de six semaines, il était posé comme pas un dans la garnison de Biskra. Seulement les peaux fines de sa caste s’étonnaient qu’un garçon si bien né, émancipé par acte authentique et libre de manger vingt-cinq mille livres de rente, n’eût rien à leur conter sur ces mesdemoiselles Amanda, Nina et Lobélia, de Paris. Sur ce chapitre, il était presque neuf, ou du moins très-discret. J’ai surpris par hasard une espèce de liaison entre lui et une danseuse de la tribu des Ouled-Nayl ; mais je doute qu’il l’ait gardée longtemps, et surtout que le cœur fût de la partie. Son cœur était ici, et drôlement placé, comme la suite vous le prouvera.
Notre amitié a commencé par les échecs, où il était d’une jolie force : il me rendait la tour, à moi qui ne suis pas mazette. Pour varier nos plaisirs, nous montions à cheval, nous chassions le sanglier, nous poussions des reconnaissances vers le tombeau de Sidi Oq’ba ou les ruines de Zaatcha. Nous flânions à pied par la ville dans cet uniforme de fantaisie que l’on sait : la longue chemise de soie tombant jusqu’aux pieds, les babouches et le large chapeau de paille particulier aux chefs du sud ; rien de moins, rien de plus. Quand la chaleur était trop forte, nous allions nous baigner dans un de ces canaux qui arrosent les racines des arbres. Je possédais en commun avec neuf ou dix de mes camarades une cage construite au sommet de trois palmiers, à vingt mètres du sol. On y montait en sortant du bain par une échelle de corde et l’on s’y étendait en jantes de roue, les pieds au centre, les têtes à la circonférence. Cette station placée entre le ciel et la terre nous procurait des siestes ineffables. Le thermomètre avait beau marquer quarante-cinq degrés, nos alcarazas nous donnaient quelques gouttes d’eau fraîche, et si quelque semblant de brise agitait l’air, c’était pour nous. Le soir, on s’asseyait dans la niche d’un café maure, ou bien les officiers se retrouvaient dans ce merveilleux cercle d’Aumale, où les gazelles, les autruches et les produits les plus singuliers du désert s’acclimatent un peu mieux qu’à Paris. On a beau dire, c’est une jolie garnison que Biskra ; si seulement l’eau n’y était pas si mauvaise !
Ce que j’aimais surtout dans la conversation du turco, c’est que j’y apprenais tous les jours quelque chose. On croit en savoir long quand on a passé dix ans au collége ; ce bambin-là qui n’avait pas fait ses classes m’étonnait et m’humiliait un peu. Non qu’il fût homme à se vanter de rien ; il se serait plutôt caché de sa science : il fallait l’occasion pour lui délier la langue. Une double inscription latine et grecque sur un fût de colonne indignement rongé l’amusa pendant un quart d’heure. Voilà, montre en main, le temps qu’il mit à la copier, à la rétablir et à la traduire sur une feuille de son carnet. Moi, j’ai des bras, j’avais déterré la colonne ; mais du diable si j’aurais pu déchiffrer le premier mot ?
Il avait le cerveau farci de choses curieuses ; en me promenant avec lui, je m’initiais peu à peu à l’histoire, à la botanique, que sais-je ? Il connaissait l’Afrique par principes mieux que moi, Africain depuis cinq ans et capitaine depuis trois !… Un jour, il m’expliqua que le grand désert était une mer desséchée, que l’eau pouvait rentrer chez elle tôt ou tard, qu’on pourrait même l’y ramener par un travail analogue au percement de l’isthme de Suez, car enfin le Sahara est à vingt-sept mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée ! Saviez-vous ça ? Moi, j’en fus transporté : mon imagination prit le galop ; je passai toute la nuit à rêver la fabrication d’une grande mer intérieure qui isolerait notre colonie algérienne, nous mettrait à l’abri des nomades, permettrait à la marine française d’aborder à Biskra, comme à Oran ou à Philippeville, et de l’autre côté ouvrirait l’Afrique tropicale aux explorateurs de mon pays ! J’avais la fièvre. Le lendemain, quand j’offris au turco d’entreprendre l’affaire à nous deux, il me dit en souriant : « Tu veux donc bien du mal aux Écossais et aux Suisses ? » Et il me fit la théorie la plus curieuse sur les glaciers d’Europe qui fondent chaque année au vent du Sahara : si ce vent-là courait sur l’eau au lieu de passer sur le sable, il arriverait tout rafraîchi par l’évaporation ; les glaciers, ne fondant plus, gagneraient de proche en proche, la Suisse et l’Écosse seraient gelées, et le climat de la France à jamais gâté. Vous voyez, il savait tout ; j’ai retrouvé cela plus tard, dans un livre, exactement comme il me l’avait dit.
Depuis son arrivée, il ne lisait presque pas. Les journaux ne le tentaient guère, et sa bibliothèque, qu’il m’a léguée, se composait de neuf volumes. En revanche, il écrivait beaucoup, car sa provision de papier fut épuisée en quatre mois, et il s’arrêtait souvent à la boutique du Maltais Giovanni pour en acheter d’autre. Comme il restait enfermé dans sa chambre un jour au moins par semaine, les suppositions allaient bon train ; quelques-uns l’accusaient de correspondance amoureuse, d’autres le présentaient comme un poëte incompris ou un journaliste anonyme, d’autres enfin comme un malade, sujet à des accès de mélancolie périodique. Moi, son ami, je m’étais fait une loi de respecter le mystère, quel qu’il fût ; en somme, je ne l’aurais jamais deviné, s’il ne s’était découvert à moi par un accident déplorable. Voici le fait.
A Biskra, le courrier de France arrive tous les huit jours ; une sonnerie de clairon annonce la bonne nouvelle, tous les officiers courent au cercle militaire, et là, le vaguemestre ouvre cette sacoche de bénédictions. Ce n’est pas pour me vanter, car enfin le bonheur n’échoit pas toujours aux plus dignes, mais j’ai beaucoup d’amis solides et une famille comme on n’en fait plus. J’écris peu, c’est sans doute indigence d’idées, mais depuis que je suis au monde, on m’a énormément répondu. Chaque semaine, j’avais cinq ou six lettres à lire, quelquefois neuf ou dix, quand la famille et l’amitié s’étaient donné le mot. Lorsque la récolte était bonne, je m’en allais tout fier, étalant la chose en jeu de cartes et lisant à demi-voix la lettre de maman Brunner : je n’ai jamais commencé par une autre ; que les enfants trouvés me jettent la première pierre !
Un matin de septembre, le 4, il m’en souviendra toute la vie, j’étais riche de sept ou huit lettres. La bonne vieille de là-bas m’envoyait un billet de cinq cents francs ; l’homme n’est pas parfait, et la tribu des Ouled-Nayl ne connaît pas encore la théorie de l’art pour l’art. Item, on m’annonçait de chez nous un envoi de jambons, de saucisses, de vin de Barr et de kirschenwasser, qui devait remonter la popotte pour un mois. J’étais content, je marchais sur mes pointes, je reconnaissais du coin de l’œil, tout en lisant, l’écriture de ma cousine Gretchen et de mes vieux amis sur les autres enveloppes : je me réfugiai, pour déguster tous ces crus de bonne encre française, dans le petit salon de l’est, au bout du cercle ; Gougeon y a passé, il voit cela d’ici. J’entre, et j’aperçois le turco qui déchirait la bande d’un journal, par grand extra, avec une figure de l’autre monde.
« Eh bien ! lui dis-je étourdiment, qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’étais pas au courrier, tu n’as donc pas de lettres aujourd’hui ? »
Il me sauta à la gorge comme un petit jaguar, et cria en m’étranglant :
« Tu m’insultes ! que t’ai-je fait ? Tu sais bien que personne ne m’écrit à moi ! O Charles ! Charles ! »
Là-dessus, sans me laisser le temps de la surprise, il passa par la fenêtre et s’enfuit en pleurant. Le cercle militaire n’a qu’un rez-de-chaussée, grâce à Dieu.
Je demeurai tout abruti. J’étais son supérieur, il avait porté la main sur moi : si quelqu’un nous avait vus, il allait en conseil de guerre ; mais ça, je n’y pensai que le lendemain. Mon premier mouvement fut de serrer les lettres dans ma poche et de courir chez lui pour savoir en quoi et comment je lui avais fait de la peine. Une coquine aux yeux barbouillés me jeta la porte au visage. C’est ainsi, entre parenthèses, que j’ai eu connaissance de sa liaison.
Le lendemain, au petit jour, je dormais assez mal sous ma moustiquaire, la porte et la fenêtre ouvertes, quand il m’éveilla par mon nom. Je passe une gandoura, et je vais à sa rencontre. Il m’embrasse, il pleure, il bredouille un tas de choses où le mot pardon revenait à chaque instant.
« Tu ne sais pas, dit-il, tu ne peux pas savoir ;… mais je te dirai tout. Charles ! je suis le plus malheureux des hommes. J’aime de toutes les forces de mon cœur, et l’on ne se souvient même pas de moi. C’est l’enfer glacé de Dante ! »
J’ai su depuis que Dante avait imaginé un enfer sans feu.
Il m’entraîna dans la campagne, au diable vert. Je reverrai toujours le paysage. Avez-vous remarqué cela ? Quand un événement joyeux ou triste enfonce un clou dans le décor, c’est fixé pour la vie ; on ne l’oublie plus. Ainsi le champ de fèves où ma cousine Gretchen… mais ne confondons pas les histoires.
Il se mit à me raconter sa vie avec une abondance de cœur ! Ah ! quand un homme économise tout en lui-même, il y a des moments où il se trouve joliment riche, allez ! Ce fut une débâcle, une explosion, que sais-je ? imaginez tout ce qu’il y a de plus fort. Une pièce qu’on aurait chargée tous les jours, à toute heure, depuis 1850, et qu’on allumerait à présent ! Entendez-vous le coup ? C’est à faire frémir. Un garçon plus délicat, plus tendre et plus sentimental à lui seul que l’Alsace et l’Allemagne réunies, et qui n’a jamais eu ni père ni mère !
Son père, M. de Gardelux, n’était pas un père. C’était un monsieur qui faisait courir. Il avait une écurie à Chantilly, une danseuse à l’Opéra ; il était quelque chose au club, trésorier ou vice-président, je ne sais plus ; mais la vie de Paris l’absorbait si complétement qu’il oubliait le chemin de son hôtel pendant des vingt-quatre heures. Sa femme, mariée à quinze ans, mère à seize, ou soi-disant telle, n’avait ni nourri, ni élevé, ni connu son fils. Moi, j’ai teté maman Brunner jusqu’à l’âge de quatre ans, et si vous la voyiez, vous reconnaîtriez avec moi que ça ne l’a pas fatiguée. Il faut dire que chez nous les filles se marient à vingt-cinq ans, dans leur force. Les enfants rachitiques sont ceux qu’on a trop tôt. Ainsi la sœur de Léopold, née quatre ans après lui, est une personne superbe : ceux qui en douteraient n’ont qu’à l’aller voir demain à l’église. C’est à deux pas d’ici, pas vrai, Fitz Moore ?
Tous les hommes ne sont pas taillés dans le même drap, car je me suis laissé dire que bien des gens naissaient et vivaient comme ce malheureux garçon sans en ressentir la moindre incommodité. On lui paya une nourrice bourguignonne du plus beau sang, visitée par le médecin de la famille ; sa layette fut commandée chez la grande faiseuse ; on le sevra conformément aux règles de l’art ; on lui donna tout un jeu de bonnes étrangères pour qu’il sût l’allemand, l’anglais et l’italien sans les apprendre. A l’âge de sept ans, comme un prince, il sortit des mains des femmes et retomba sous la coupe d’un petit abbé doucereux, qui l’appelait monsieur le vicomte. Un pauvre sire que cet abbé, malgré les belles lettres et les belles vertus dont le séminaire l’avait farci ! Pénétré du sentiment de son humilité, il répétait à lui-même et aux autres que Dieu l’avait enlevé à la charrue pour l’asseoir sous les lambris des grands : dans cette idée, il ne s’asseyait qu’à moitié, et quand il lui fallait marcher sur un tapis, ses grands pieds restaient en l’air comme pour demander pardon aux belles fleurs de laine teinte. Voyez-vous un pauvre garçon sans parents, sans camarades, sans autre compagnie sur la terre qu’un abbé plat, révérencieux et confit ! Comme Paris doit être amusant dans ces conditions-là ! Il est vrai que l’enfant passait six mois au château : c’était le temps le plus supportable de sa vie. On le laissait courir, jardiner, monter aux arbres, galoper des heures entières sous la garde d’un valet sûr, l’abbé n’étant pas cavalier pour un liard. C’est au château que Léopold fit un peu connaissance avec sa famille : il dînait quelquefois à table ; on l’appelait même au salon pour distraire la compagnie lorsque la pluie battait les vitres et qu’on était en petit comité. Sa gaucherie, ses airs sauvages et ses réponses effarées amusaient Mme la comtesse et ses amis intimes. Quand le petit bouffon prenait mal la plaisanterie, vite on le renvoyait à l’abbé. Léopold m’a conté que dès l’âge de cinq ans il avait songé au suicide. Voyez-vous, quand on lit dans les journaux qu’un bambin s’est pendu ou s’est coupé la gorge, on a peut-être tort de plaindre les parents ; moi, je commencerais par les fourrer en prison, et nous verrions ensuite.
Ce qui sauva Léopold, ce fut son amitié pour la petite Hélène et surtout l’arrivée d’un nouveau précepteur. Un vrai homme, celui-là ; notre pauvre turco parlait de lui comme d’un père. Il s’appelait Pelgas ; on l’avait chassé de l’université pour un livre très-neuf et très-hardi sur la réforme des études. Dix ans plus tard, ce travail-là l’aurait peut-être conduit au ministère : voilà ce que c’est que d’arriver à temps.
Je ne sais pas ce qui est advenu du livre et de la méthode ; mais les résultats que j’ai vus étaient superbes. Il paraît que le précepteur avait investi la place de plusieurs côtés à la fois, éveillant toutes les facultés de son élève comme un garçon d’hôtel parcourt les corridors en frappant à toutes les portes. Une étude repose d’une autre ; l’enfant travaillait du matin au soir et ne se fatiguait pas un instant. A Paris, on suivait les cours publics, on visitait les collections et les musées, et l’on philosophait sur tout cela à la bonne franquette, comme deux amis causent ensemble de leurs affaires. A la campagne, on étudiait le ciel, la terre, les plantes, les bêtes, la culture et l’économie rurale ; on s’enfermait souvent pour lire les bons auteurs. C’était une vie magnifique ; l’enfant se sentait devenir homme. A mesure qu’il acquérait une supériorité réelle, il oubliait les vanités de la naissance et de la fortune ; il s’élevait peu à peu vers l’idée de rajeunir le nom de Gardelux par des mérites plus neufs. Il essayait d’écrire, il tournait joliment le vers. De son enfance souffreteuse, il lui restait un petit fonds de poésie que la science avait plutôt accru que desséché. A seize ans, il rêvait d’être un poëte érudit comme Lucrèce, et d’introduire le vrai dans les esprits les plus fermés, grâce au charme des beaux vers. Il est de fait que les vers font un autre chemin que la prose. C’est comme la balle forcée qui va plus loin et entre mieux.
Vous allez voir, messieurs, si le cœur humain n’est pas une drôle de boutique. La gloire qu’il rêvait, devinez ce qu’il en voulait faire ? Ce n’était pas pour lui, c’était pour la déposer en offrande aux pieds de cette poupée qui se marie demain, madame de Gardelux. On ne croirait jamais ces choses-là, si on ne les avait entendues des gens eux-mêmes : le malheureux enfant avait un culte, une dévotion, l’amour céleste d’un martyr pour ce nuage de tulle et de gaze de Chambéry qui s’envolait tous les soirs à deux chevaux par la grande porte de l’hôtel. Il voulait conquérir ce cœur introuvable que ses caresses, ses larmes et ses sourires d’enfant n’avaient jamais pu dénicher. C’était sa véritable ambition, la dernière fin de ses travaux et de ses espérances ; mais cette idée, profondément cachée dans le plus secret repli de son âme, n’était connue que de la petite sœur Hélène. M. Pelgas, à qui l’on disait tout, ne reçut point cette confidence-là. Un petit sentiment de pudeur s’opposait à ce qu’un étranger apprît un tel secret de famille. La sœur avait douze ans, l’âge où les petites filles ressemblent à des anges de cathédrale gothique.
« C’est cela, disait-elle à son frère, sois un grand homme, fais la conquête de maman ;… mais tu la partageras avec moi ! »
Une chose que j’ai devinée à moi seul, mais que je n’ai jamais dite au turco, c’est que les femmes jeunes et lancées comme sa mère n’aiment pas à voir grandir leurs enfants. Le monde a beau savoir que vous vous êtes mariée à quinze ans ; lorsqu’il vous voit paraître au bras d’un grand garçon, il se dit : Voilà une jeune femme qui pourrait bien se réveiller grand’mère.
L’éducation de Léopold était assez avancée pour marcher toute seule, quand son maître, M. Pelgas, fut appelé à l’île Maurice. Quelques riches créoles qui avaient été ses élèves lui offraient la direction d’un collége important dans cette île obstinément française. C’était un avenir assuré, presque une fortune pour ce pauvre homme de bien. Il hésita longtemps à quitter son cher disciple, le fils adoptif de son esprit ; mais ce fils ne devait-il pas le quitter un jour ou l’autre ? La porte du baccalauréat était franchie ; le comte, généreux dans son indifférence, faisait meubler à Léopold un bel appartement de garçon ; madame avait commandé un phaéton chez son propre carrossier pour M. le vicomte : on approchait visiblement de l’époque où un jeune gentilhomme est enlevé à ses maîtres pour retomber aux mains des femmes. M. Pelgas dut tenir compte de ces signes précurseurs ; il accepta la direction du collége en réservant sa liberté jusqu’à la rentrée. La lettre écrite et partie, il vint trouver Léopold et lui dit : « Je vous quitte dans six mois. Vous aurez dix-sept ans ; c’est un âge absurde à Paris. On est impropre à tout travail utile, et quand on a votre fortune et votre liberté, on est presque tenu de faire des sottises. Je ne veux pas qu’en me perdant vous vous perdiez vous-même. La poésie n’est pas une maîtresse assez tenace pour vous fixer sérieusement. Qu’est-ce que l’on peut dire en vers, ou même en prose, si l’on n’a ni vécu, ni aimé, ni souffert ? Vivez d’abord, occupez-vous activement, faites quelque chose. J’ai pensé à l’état militaire : il faut la discipline et le danger pour développer en vous l’élément viril. Vous serez prêt pour les examens de Saint-Cyr ; il s’agit de repasser notre histoire et de prendre un léger supplément de mathématiques. Vous savez le dessin, et des langues vivantes trois fois plus qu’il n’en faut. Cela dit, mon cher enfant, embrassons-nous. Nous avons toute la journée pour nous attendrir, et demain au travail ! »
Le jeune homme ne se décida pas si vite ; les si et les mais trottèrent plus d’un jour : il finit cependant par se rendre à la raison et par tracer lui-même un plan de vie logique. Deux ans d’école et dix ans de service l’amèneraient à l’âge de vingt-neuf ans, capitaine et décoré, selon toute apparence. Vers la trentième année, il donnait sa démission, choisissait une femme et perpétuait sa race après avoir fortifié sa santé, bronzé ses nerfs, complété son éducation à la grande école de la vie, et peut-être honoré son nom. Il serait temps alors de rimer à l’usage du siècle, si la petite fleur bleue (comme disait M. Pelgas) n’avait pas séché au grand air.
A quelques mois de là, comme M. de Gardelux faisait ses malles pour l’Angleterre, il reçut la visite de Léopold.
« Tiens ! c’est vous ? lui dit-il en le voyant tout pâle et tout ému. Nous avons quelque chose à demander ? Ma bourse vous est ouverte, mon cher, et j’entends que vous vous adressiez à moi seul toutes les fois que vous aurez des dettes.
— Oh ! monsieur, pouvez-vous supposer ?…
— Mais l’hypothèse n’a rien d’offensant ; il faut que jeunesse se passe. Allons, dites votre affaire en deux mots ; je soupe à Londres. »
Il allait voir courir son favori Caldron, ce poulain qui promit tant et qui tint si peu. Était-il engagé pour le Derby ou pour le Royal Oaks, je ne sais trop. Léopold, de plus en plus troublé, dit qu’il venait solliciter l’autorisation nécessaire pour se présenter à Saint-Cyr.
« Quelle diable d’idée avez-vous ? dit le comte ; mais on n’entre pas là comme au moulin. Est-ce qu’il n’y a pas des examens, des épreuves ?
— M. Pelgas espère que je pourrai les subir.
— Ah !… c’est égal, mon cher, vous m’étonnez. Je pensais que vous commenceriez par prendre un peu de bon temps, par étudier Paris. Un grand benêt de dix-sept ans qui va se mettre à l’école ! Amusez-vous d’abord : est-ce qu’on vous a jamais rien refusé chez moi ? Quand on porte un nom comme le vôtre, on s’engage à vingt-cinq ans dans la cavalerie, on va faire un tour en Afrique, et bientôt les bureaucrates sont trop heureux de vous nommer officier. Qu’en dites-vous ? Non… Eh bien ! soit : à votre aise ! Faites préparer les papiers ; je signerai tout ce qu’il vous plaira. »
Mme de Gardelux ne vit dans ce projet qu’une fantaisie d’enfant.
« C’est l’uniforme qui vous séduit, n’est-ce pas ? Je souhaite qu’il vous aille bien et qu’il vous fasse une autre tournure ; mais vous savez que l’épaulette n’est pas admise dans nos salons. »
Quant à la petite Hélène, elle parla tout autrement.
« Je serai encore plus fière de toi, disait-elle, quand tu seras un bel officier. Et puis c’est un moyen de rester unis toute la vie !
— Comment ?
— Oh ! j’ai pensé à tout. Tu chercheras dans les régiments de la guerre le plus brave officier, le plus loyal et le meilleur. Tu en feras ton ami d’abord, puis tu l’amèneras pour que j’en fasse ton frère, et alors nous courrons ensemble jusqu’au bout du monde ; j’aurai un cheval blanc, nous remporterons des victoires, et les ennemis, voyant que vous êtes avec une dame, ne tireront jamais sur vous. »
N’était-ce pas gentil ? Elle avait à peine treize ans quand elle parlait si bien. Les femmes naissent bonnes, voyez-vous, c’est l’éducation qui les gâte.
La première fois que Léopold entra chez lui dans l’uniforme de l’école, — c’était à la sortie du jour de l’an, — Mme de Gardelux poussa un drôle de cri pour une femme qui n’a pas vu son fils depuis deux mois : « Dieu, qu’il est laid ! Hélène, venez voir ce pantin qui vous arrive de Versailles. » J’avoue que la tenue de Saint-Cyr n’est pas avantageuse et qu’elle a déparé des garçons mieux bâtis ; mais est-ce qu’une Française devrait parler ainsi d’un uniforme que… suffit ! Ce jour-là, Mlle Hélène fut encore plus douce et plus caressante qu’à l’ordinaire.
« Mon bon Léo, disait-elle à son frère, je sais que tu n’auras pas toujours ces épaulettes-là. Va, pauvre chrysalide, je t’aime autant que si tu étais déjà le plus brillant des papillons ! »
Quand le sort en veut à quelqu’un, il fait tenir bien des malheurs dans un espace de deux ans. Léopold perdit coup sur coup M. Pelgas et M. de Gardelux, son autre père. Le pauvre professeur avait pris la fièvre en arrivant ; il lutta quelques mois, puis il sentit qu’il n’était pas le plus fort et croisa les bras en philosophe pour se regarder mourir. Sa dernière lettre (je l’ai) est un long et touchant adieu à celui qu’il laissait terriblement seul ici-bas. Il lui fait en quatre pages un cours de consolation que Cicéron et Sénèque auraient signé ; mais je ne suis pas sûr qu’ils l’auraient écrit si posément à la veille de leur mort. Il y a de fiers braves gens parmi ceux qui se dévouent à débrouiller les jeunes têtes, et je ne sais pas trop si le bourgeois est quitte envers eux lorsqu’il leur a donné ses dix louis par mois.
Le duel de M. de Gardelux avec le marquis de Kerploët a fait moins de bruit que tant d’autres. Les journaux n’en ont pas soufflé mot, sauf un ou deux qui ont mis les initiales. Pouvait-on raconter que deux hommes de race, pères de grands enfants, et mariés, chose bizarre, à deux des plus jolies femmes de Paris, s’étaient battus pour les beaux yeux d’une guenon quadragénaire ? Les témoins attestèrent que le combat avait été loyal ; M. de Kerploët se retira pour dix-huit mois en Bretagne, les Gardelux enterrèrent leur mort, et tout fut dit.
Cette perte fut d’autant plus sensible à Léopold qu’il commençait tout justement à se lier avec son père. Une pointe de vanité avait entamé la cuirasse du viveur égoïste. A force d’entendre répéter que son fils était un officier du plus bel avenir, il prit quelque intérêt à ce jeune homme, l’invita plusieurs fois à dîner, et même vint le voir à Saint-Cyr un jour de courses : vous me direz que l’école n’est pas bien loin de Satory. Un mois avant la malheureuse affaire qui devait les séparer à jamais le père présentait Léopold à quelques amis du club ; on déjeunait, on buvait à ses succès futurs ; on le voyait déjà lieutenant de hussards, menant un train, jouant gros jeu, courant les femmes, cravachant les malappris et faisant la figure qui sied à un cavalier français. M. de Gardelux avait toujours été friand de la lame : un dilettante du point d’honneur.
Il eut un mauvais jour et perdit tout au jeu de l’épée. La déveine avait commencé au jeu du turf par la chute lamentable de Caldron. Ce fut ensuite la dame de pique qui tourna casaque, puis une grosse affaire de bourse qui lui éclata, pour ainsi dire, dans la main. Bref, la fortune qu’il laissait n’était plus une fortune : à peine si ses enfants eurent un million à partager. Quant à la veuve, elle était riche de son chef. Elle n’eut pas plutôt commandé son deuil de laine qu’elle s’occupa d’émanciper Léopold : c’était le meilleur moyen de s’émanciper elle-même. Il ne paraît pas qu’elle ait regretté sérieusement son mari. Vous me direz qu’il ne s’était pas fait tuer pour elle : c’est égal, une vraie femme aurait mieux fait les choses, ne fût-ce que pour l’édification des deux enfants.
Les grands coups de la mort nous laissent dans le cœur une brèche ouverte : entre qui veut dans ces occasions. Eh bien ! non ; Léopold ne put pas surmonter l’indifférence de sa mère. Lorsqu’il revint du cimetière, il courut à l’appartement de la comtesse pour pleurer avec elle : madame avait défendu sa porte, et en donnant cette consigne elle n’avait pas songé à faire une exception pour son fils. Mais Mlle Hélène reconnut la voix du bon Léo ; elle sortit au-devant de lui et l’entraîna dans sa chambrette :
« Viens, dit-elle ; maman ne veut plus pleurer parce qu’elle a mal à la tête ; mais à nous deux nous sangloterons tant que tu voudras. Pauvre père ! ah ! Pauvre père ! »
Si quelque chose avait pu consoler mon ami, c’était la tendresse de cette petite. Un beau jour il apprit que Mlle Hélène était partie avec sa mère pour le lac de Neufchâtel. N’allez pas croire au moins que la comtesse le fît par haine ! C’était beaucoup plus simple : elle avait reconnu que, pour une femme de son âge et de ses habitudes, le rôle de veuve désolée est horriblement difficile à Paris. Elle invita son fils à la rejoindre dès qu’il aurait passé le dernier examen. Je crois même qu’il resta deux mois entiers auprès d’elle, et qu’il ramena la famille à Paris. Le mois de décembre était déjà fort entamé, et Léopold partait le 1er janvier pour l’Afrique. Pendant ces jours rapides, les derniers qu’il avait à vivre en France, il tenta plusieurs fois un effort désespéré. Ce pauvre diable, trop aimant pour être heureux ici-bas, ne voulait pas partir sans arracher à sa mère, une larme, une caresse, une bénédiction, je ne sais pas… enfin quelque chose de maternel ! Il avait besoin de ce rien comme d’un viatique pour la route, peut-être même devinait-il par un pressentiment secret que son premier voyage allait être le grand. Il perdit son temps et ses peines. Mme de Gardelux, sans retourner dans le monde, laissait le monde rentrer chez elle à petit bruit. Elle n’avait pas pris un jour, mais on sut bientôt qu’on la trouvait toute la semaine ; l’aimable bourdonnement des niaiseries à la mode la rendit sourde aux propos mélancoliques du déchiré Léopold. Elle avait été presque aimable à Neufchâtel, elle fut presque froide à Paris : le Faubourg la regagnait. Le matin des adieux, mon malheureux ami crut saisir un moment favorable. Il avait pénétré sur la pointe du pied dans le petit boudoir de sa mère. Mme de Gardelux tournait le dos à la porte et semblait regarder attentivement un portrait que le sous-lieutenant avait fait faire et apporté la veille. « Enfin ! dit-il, elle pense à moi ! Elle me regrette donc un peu ! » Dans cette idée, il courut jusqu’à elle, se précipita à ses genoux et lui cria au milieu des larmes :
« Ah ! chère petite mère ! embrassez-moi ! bénissez-moi ! Que j’emporte ce souvenir de vous !
— Vous êtes fou ! s’écria-t-elle ; est-il permis de faire peur aux gens ? Relevez-vous, mon cher, et prenez un autre visage. Vous vous rendrez malade, et vous me donnerez une attaque de nerfs. Que voulez-vous de moi ?
— Que vous m’aimiez, ma mère !
— Je vous aime tout autant qu’on s’aime en famille dans le monde où nous vivons ; nous ne sommes pas des bourgeois, Dieu merci ! Je ne sais si c’est ce M. Poulgas ou Pelgas qui vous a donné ces façons, mais elles ne sont de mise en aucun lieu, et vous ferez sagement de les perdre. J’ai vu le moment où ma fille devenait par contagion aussi ridicule que vous. Vous n’êtes pas un sot, vous savez vous tenir, vous avez certaines manières, on trouve généralement que vos façons d’agir sont celles d’un gentilhomme ; mais toutes ces qualités, auxquelles je rends justice, sont corrompues par une sensiblerie maladive. Soignez-vous ! »
Voilà le bel adieu qu’il obtint ; mais c’est la petite sœur qui fut ingénieuse à le consoler ! Elle le conduisit jusqu’au chemin de fer avec sa gouvernante ; elle le dorlota, le berça, le baigna de ses larmes et finit par engourdir un peu cette douleur aiguë dont il avait le cœur pénétré. Assurément Mme de Gardelux avait calomnié sa fille en la croyant guérie de cette précieuse sensibilité. Les deux enfants jurèrent de s’écrire une fois par semaine ; Mlle Hélène glissa dans la main de son frère un médaillon d’or où elle s’était fait peindre par Mme Herbelin. Une merveille, ce petit portrait ; je l’ai admiré six mois avec lui et dix-huit mois sans lui : vous saurez comme.
Lorsqu’il fallut enfin se séparer au coup de cloche, elle lui prit la tête entre ses bras et lui dit à l’oreille :
« Tu sais, ma commission ? N’oublie pas ! »
Il se sentit rajeunir de deux ans au souvenir de cet aimable enfantillage et répondit en souriant :
« Le projet tient donc toujours ?
— Toujours.
— Alors, une question importante : blond ou brun ?
— A ton choix ; mais j’aimerais mieux qu’il fût blond. Va-t’en, tu me fais dire des sottises !
— Adieu !
— Au revoir ! »
Je vous raconte tout cela d’un seul trait ; mais vous supposez bien qu’il ne m’a pas tout dit à la première séance. Il ne fallut qu’un moment pour rompre la glace, mais le flot des histoires, des souvenirs et des confidences mit plusieurs mois à s’épancher. Nous étions bien heureux, lui d’ouvrir son cœur à quelqu’un, moi de trouver un ami qui m’admettait ainsi dans sa famille.
Il y a, même dans l’amitié, des barrières qui ne tombent pas aisément. Par exemple on prétend que nous sommes tous égaux au collége. Eh bien ! quand je faisais mes études au collége de Schlestadt, j’étais lié comme un frère avec le fils aîné du sous-préfet. Nous partagions nos confitures et nos billes ; ce que je possédais était à lui, et réciproquement. Mais quand nous sortions le dimanche, quand il allait, lui à la sous-préfecture, et moi chez mon oncle le boulanger Felrath, c’est à peine s’il me reconnaissait dans la rue. Il me disait bonjour de loin, comme s’il avait eu honte de s’avouer mon copain. Si son père lui avait demandé : Quel est ce garçon-là ? il eût peut-être répondu en rougissant : Rien ; un élève du collége ! Ainsi nous mettions tout en commun, excepté nos parents. Pourquoi ? Parce qu’il croyait être plus que moi hors de la classe. Un sous-préfet, chez nous, c’est presque un noble, et le papa Brunner n’était qu’un simple vigneron. Il est vrai que nous avions trente et quelque mille francs de rente, et que l’autre, chargé de famille, ne possédait que sa place. N’importe, on aurait craint de déroger en m’offrant une assiettée de soupe dans la maison banale du sous-préfet.
C’est un peu la même chanson dans l’armée, quoique l’égalité soit la base de toutes nos lois. On a couché sous la même tente, on a bu dans le même verre, on a risqué sa peau l’un pour l’autre, on s’estime, on s’aime, on se tutoie, on est frères, frères d’armes ; mais je ne connaîtrai jamais ni la mère, ni la sœur, ni la femme de mon frère, si une malheureuse particule de hasard vient se jeter entre nous. Les révolutions ont dérangé bien des choses ; elles n’ont pas touché à cette bêtise-là. J’ai connu très-intimement plus de vingt fils de famille ; j’en ai même sauvé un qui s’était exposé à des risques sérieux. Je suis sûr que ce garçon-là se ferait massacrer plutôt que de laisser dire un seul mot contre moi. Quand nous nous rencontrons dans Paris, il se jette à mon cou, il me traîne au café, il veut que je dîne avec lui dans les restaurants les plus dorés ; mais il ne m’a jamais présenté à sa femme, et je ne sais pas même l’adresse de son ménage. Est-ce vrai ce que je dis ? Alors vous comprendrez pourquoi le pauvre Gardelux me devint plus cher en trois mois qu’un ami de dixième année. Ce qu’il faisait n’était que juste, car enfin j’oubliais avec lui l’inégalité de nos grades, et le grade est une affaire autrement méritée que le nom ; mais je lui savais gré d’avoir le sens commun, attendu la rareté de la chose.
Nous voilà donc intimes, ou, pour mieux dire, ne faisant qu’un. Il aurait fallu se lever matin pour nous rencontrer l’un sans l’autre. Je savais toutes ses idées, il connaissait toute mon histoire, qui n’a jamais été bien compliquée, Dieu merci ! Nous regardions ensemble le petit portrait de sa sœur, et nous disions Hélène tout court en parlant d’elle. Il s’était mis à me faire un croquis de mémoire, d’après Mme de Gardelux, pour que toute la famille me fût présentée dans les formes. Nous passions des journées à raisonner sur la froideur de la comtesse, sur la gentillesse de la petite sœur. Ces souvenirs mêlés de bien et de mal épanouissaient cette pauvre âme ; ils me faisaient plaisir aussi : quand vous vous trouverez au milieu du désert, devant ces dunes de sable qui ondulent à perte de vue, vous ne serez pas exigeants en matière de conversation. Tout ce qui parlera de la France sera roman pour vous. Rien qu’au nom du pays, on se lèche les lèvres ; c’est si bon !
Je ne me lassais pas d’entendre mon ami rabâcher ses misères, ni lui de me les raconter. Il avait dans une cassette quelques gants, quelques fleurs séchées, quelques menus chiffons, vrai bagage d’amoureux, et les quatre ou cinq lettres que sa sœur lui avait écrites depuis leur séparation. C’est bien creux, la correspondance d’une petite fille de quinze ans, mais ça ne manque pas d’un certain goût de fruit vert qui vous pénètre. Ces pattes de mouche me trottinaient longtemps devant les yeux ; je ruminais en m’endormant ces phrases à moitié faites et jamais ponctuées ; le parfum vague du papier me revenait après un jour ou deux.
Quand Léopold se lamentait de cette correspondance si gentiment commencée et sitôt interrompue, je le trouvais injuste, je défendais Hélène, j’énumérais les mille occupations qui dévorent la vie de Paris. Écris, toi, lui disais-je, puisque tu as vingt-quatre heures de loisir dans ta journée. Raconte-lui ta vie, tes promenades, tes plaisirs, tes amitiés, tes ennuis. Alors, qui sait ? elle s’intéressera peut-être aux cent cinquante mille palmiers de Biskra, et nous aurons une réponse. »
Il en vint à me faire lire les lettres qu’il expédiait là-bas. Tous les huit jours, sans faute, il en écrivait deux. Quel cœur ! et quel style ! Surtout avec sa sœur ; il était plus à l’aise, il entrait dans plus de détails. Quand je me trouvais là par hasard, je lui suggérais des raisonnements, je lui poussais des idées, je collaborais. Il mit un jour sous enveloppe une aquarelle où j’avais peint l’intérieur de sa chambre, et nous deux fumant, nos chibouques nez à nez. Ce fut moi qui cachetai la lettre, et même, en allumant la cire, je remarquai que ma main tremblait. Voyez-vous la vanité des artistes ! Les peintres doivent éprouver cette émotion-là quand un de leurs tableaux part pour le Salon.
Depuis tantôt cinq mois, nous vivions de la même vie, et je le connaissais si bien qu’il me semblait impossible de découvrir en lui rien de nouveau. Il me gardait pourtant une surprise. Je tombai de mon haut quand il me dit en sortant du cercle :
« Tu ne sais pas que je rimaille énormément toutes les nuits ? J’ai toujours peur de te disloquer la mâchoire, sans quoi je te régalerais de mes œuvres complètes. Il y en a de quoi faire au moins deux volumes chez moi. »
On devinait fort bien, sous ce mépris apparent de ses œuvres, un attachement profond et même une sorte d’anxiété. Je le suivis jusqu’à sa maison, et j’insistai pour qu’il me prêtât le premier volume.
« Quel volume ? reprit-il avec un sourire forcé. Je t’ai dit deux cartons bourrés de paperasses. En voici un, prends-le si tu veux, et allumes-en ta pipe aussitôt que l’ennui te gagnera. Ou plutôt… étends-toi là, sur la peau de lion, que je te lise une page ou deux… Non ! tu t’endormirais. Tiens, mon vieux, et sauve-toi vite, je serais homme à courir après toi… »
Je m’enfuis comme un voleur, et je lus, sans m’arrêter, trois cents pages embrouillées, raturées et quelquefois illisibles. Jamais je n’avais fait une telle consommation de poésie, même dans les belles éditions d’Hugo, de Lamartine ou de Musset ; mais l’amitié est capable de tous les miracles. Du reste ils étaient bien, ses vers. La famille a eu tort de ne pas les imprimer, il y en avait de sublimes ; peut-être un peu d’obscurité dans les pièces philosophiques comme le Doute, Où vais-je ? Au premier qui porta la croix. Les descriptions du désert étaient étincelantes ; les scènes de la vie arabe vivaient et remuaient. Dans la Fantasia, on entendait positivement parler la poudre ; la Diffa du grand chef était traitée aussi grassement qu’une page de Rabelais. Et quelle abondance de cœur dans les pièces : A ma mère, Quand j’étais tout petit, Tu m’aimeras ! Mais la fleur du panier, c’était encore une demi-douzaine de petites idylles, rêveries, caresses rimées à l’intention de la jeune personne qui va se marier demain. Hélène, Beaux jours, Notre petit jardin, Fratri futuro, sont autant de petits chefs-d’œuvre que j’ai lus et relus à travers mes larmes. Quand j’eus vidé le carton, je retournai chez Léopold, quitte à le réveiller ; je voulais le second volume. Je ne l’éveillai point, car il ne dormait pas. Un poëte inédit est sur le gril quand il sait qu’on le lit et qu’on le juge. Ma foi ? j’avais jugé, et je lui dis carrément : Tu es un homme de génie ! Je crois que ça lui fit plaisir ; il se mit à me déclamer le tome deux, lui-même. Celui-là me parut encore plus beau, car Léopold lisait à ravir. Et jugez si je fus content de voir que la dernière pièce, un vrai chef-d’œuvre, était adressée en toutes lettres à son ami Karl Brunner ! Si jamais je remets la main dessus, je la ferai graver en or, sur le marbre ; mais la famille a tout gardé, et probablement tout brûlé. C’était son droit : elle héritait.
Toute la nuit fut prise par la lecture, et quand l’aube parut, nous avions plus envie de respirer le grand air que de nous mettre au lit. Toute cette poésie fermentait dans ma tête ; j’aurais rimé moi-même pour un rien ; il n’aurait pas fallu m’en défier.
« Écoute, dis-je à Léopold, tu t’es emparé de moi depuis hier soir, tu m’appartiens pour la journée : chacun son tour. On va nous seller deux chevaux, et nous pousserons une reconnaissance en plaine. Je veux voir si les premiers rayons du soleil sont aussi doux que les premiers rayons de la gloire. Nous reviendrons ensemble prendre un bain et déjeuner à ma pension, puis tu t’en iras faire la sieste aux trois palmiers tandis que j’organiserai ma petite fête pour ce soir. Je veux que le Champagne baptise solennellement le grand poëte de Biskra ! » Le pauvre enfant riait de mon enthousiasme, mais au fond il avait la tête aussi montée que moi.
Mon programme fut suivi de point en point. Dans la journée, je recrutai dix camarades pour faire une tablée complète. Une vieille Espagnole, célèbre par sa cuisine et par sa complaisance, nous prêtait sa maison et poivrait le fricot. Je fis dévaliser par mon soldat tous les marchands de vin et de goutte qui empoisonnent l’oasis, et j’invitai les danseuses les moins tannées de la célèbre tribu. Un mois de ma solde y resta, mais tant pis ! Il fallait que la fête de l’amitié fît époque dans l’histoire.
Nous étions dans les premiers jours du rhamadan, ce carême mi-parti de jeûnes et de ripailles ; mais je réponds que ce soir-là les cheiks les plus magnifiques ne s’en donnèrent pas autant que nous. De cinq heures à neuf, on but et l’on mangea comme si dans chaque estomac l’absinthe avait creusé un gouffre. Enfin le punch fit son entrée, on alluma le bol, on éteignit les lampes et les bougies, la mère Méného remplit les douze verres et me dit en son patois :
« Señor, las niñas estan aqui. »
— Attends ! lui dis-je, j’ai d’abord un toast à porter. « Messieurs, le turco vient d’achever une grande œuvre. Laquelle ? Vous le saurez plus tard ; mais vous pouvez me croire sur parole, quand je vous jure que la gloire est au bout. A la santé du turco, notre excellent camarade ! A sa gloire ! à l’immortalité qui l’attend ! »
Mes convives étaient tellement échauffés que ce discours ne parut emphatique à personne. Un généreux hourrah me répondit, on rapprocha les verres, et si vigoureusement que l’un des douze se rompit ; c’était le verre du turco. Je vois encore le pied de coupe entre ses longs doigts maigres, et sa pauvre figure éclairée par la flamme livide du punch.
Au même instant, la porte s’ouvrit, et Roland, des zéphyrs, montra sa tête.
« Allons, messieurs, dit-il, le rassemblement va sonner ; on monte à cheval. »
Un tumulte de questions lui répondit. « Quoi ? comment ? où va-t-on ? à quel propos ? C’est une farce. »
Il nous apprit que les Beni-Yala s’étaient révoltés dans l’Aurès, qu’on avait refusé l’impôt, que trois spahis avaient été tués par trahison, et un convoi pillé. Peut-être était-ce un accident sans suite, une simple ébullition de fanatisme au début du rhamadan ; mais on voulait couper le mal à sa source et punir les révoltés sans leur laisser le temps de s’organiser. L’ordre du général était formel ; on partait dans une heure.
C’était donc vrai ! Nous allions faire un bout de campagne ! La surprise et la joie nous dégrisèrent tous à moitié. On se félicitait, on se serrait les mains ; les bougies se rallumèrent, chacun se rajusta, Roland vida un verre au hasard, et chacun tira de son côté.
« Viens donc, » criai-je au turco, qui restait cloué sur sa chaise et toujours pâle.
Dès ce moment, je courus à mes affaires et je n’eus pas une minute pour m’occuper de lui.
Toute la ville était en mouvement, et sans bruit, ce qui doublait l’originalité du tableau. Les soldats couraient, les Arabes traînaient leurs chameaux ou leurs ânes, les ordonnances passaient avec les mulets de réquisition. Je ne fis qu’un bond jusqu’à mon gîte, où mon soldat, le fidèle Baudin, tirait déjà les malles au milieu de la chambre. Les paquets faits, les cantines bourrées, les bagages liés sur le dos du mulet, le tranchant de mon sabre vérifié, mon revolver amorcé, ma ceinture serrée et mes guêtres bouclées, j’avais vieilli d’une heure sans remarquer la fuite du temps. Avez-vous remarqué que l’horloge double le pas quand nous sortons d’un bon dîner ? Ce n’est pourtant pas elle qui a bu.
Nous étions huit cents hommes sur pied dans la cour du fort. Dix coups de langue indiquèrent discrètement dix heures ; le silence n’était troublé de temps à autre que par le piétinement d’un mulet ou le hennissement d’un cheval. L’appel se fit à voix basse, à la lumière d’un falot. Que de précautions pour surprendre les Arabes, qu’on ne surprend jamais, car ils ont toujours des espions chez nous !
Je me rends à mon poste, auprès du général. Il était à cheval au milieu de la cour, la cravache en main, le cigare à la bouche, aussi calme d’ailleurs que s’il allait au bois de Boulogne faire le tour du lac. Il reçoit le billet constatant l’effectif de sa troupe ; il dicte un ordre que les adjudants écrivent sous sa dictée et que les capitaines vont lire à leurs compagnies, groupées en cercle. Vous connaissez ce refrain patriotique : « Soldats, des rebelles sur pied, vos camarades égorgés et trahis, la domination française menacée, l’honneur du drapeau à défendre ! Votre général est fier de vous commander, et la patrie compte sur vous ! »
C’est toujours le même air et les mêmes paroles ; mais comme l’air est juste et le discours fondé, l’effet n’a pas raté une fois depuis que la France est France.
Les soldats ont empoché l’allocution en plein cœur : s’ils ne répondent point par des cris, c’est que la discipline s’y oppose ; mais le murmure qui circule dans les rangs prouve assez qu’on n’a pas parlé à des sourds. On ajuste définitivement les courroies, on serre les sangles, le fantassin jette son fusil sur l’épaule, et l’on fait un à-droite.
Je vous ai dit que notre colonne se composait d’environ huit cents hommes ; on en laissait au plus quatre cents à Biskra. Nous avions deux compagnies du centre, une de tirailleurs et une de zéphyrs ; cent hommes de cavalerie, tant chasseurs que spahis, quarante d’artillerie et du train, et cent cinquante des goums. Le général marchait avec l’avant-garde ; il avait jeté son cigare pour le bon exemple, car dans les marches de nuit on défend également le bruit et le feu. Je me tenais à la disposition du chef, et le turco n’était pas loin ; c’était justement sa compagnie qui avait fourni l’avant-garde.
Chemin faisant, je m’approchai de lui. « Eh bien ! lui dis-je, nous y voilà. Tu es content, j’espère ?
— Oui, c’est un dénoûment comme un autre. J’aime mieux en finir d’un coup.
— En finir ! es tu fou ? C’est ta carrière de soldat qui commence, en attendant les autres succès.
— Je veux bien ; tu me connais : je ne suis pas un homme à pressentiments ; mais cet ordre de départ est arrivé dans des circonstances stupides. Tu parlais d’immortalité, et moi je pensais à la mort.
— C’est bien spirituel ! Et moi, je te prédis que tu seras superbe au feu et que tu reviendras couvert de gloire. Qui sait d’ailleurs si nous aurons affaire à l’ennemi ? Ces révoltes du rhamadan sont des feux de paille ; on se dérange pour les éteindre, et l’on n’en trouve plus que la cendre.
— Comme tu voudras.
— Mais secoue-toi donc, sacrebleu ! Qui est-ce qui m’a bâti un soldat de ton espèce ?
— Cela va mieux, merci. J’étais encore un peu sous l’influence des lettres que j’ai écrites.
— Moi, je n’en écris qu’une dans ces occasions-là. Je dis : « Maman Brunner, nous partons en campagne. On ne sait pas combien ça va durer, tu seras peut-être trois mois sans nouvelles ; mais ne t’inquiète pas, je te donne ma parole d’honneur qu’il ne m’arrivera rien. »
— Moi, dit-il, j’ai laissé un testament en quatre lignes et deux lettres que tu porteras toi-même, entends-tu bien, l’une à ma mère, l’autre à notre petite Hélène. »
II
Vous savez tous, ou presque tous, ce que c’est qu’une marche de nuit en pays inconnu. Ce n’est ni gai ni pittoresque. La colonne se déroule comme un ruban noirâtre sur fond noir. Les belles couleurs des uniformes sont éteintes ; tous les joyeux bruits de la guerre ont fait place à une espèce de silence murmurant à travers lequel on distingue le pas des hommes et la vibration discrète du fer. Un caillou qui dégringole, un pied qui butte, un juron étouffé, voilà les incidents de la route. On ressemble à des moines en procession plutôt qu’à des héros en campagne. Et si la pensée de la mort vient vous traverser la cervelle, vous êtes tout porté à l’envisager en moine. J’ai lu, je ne sais où, que si les batailles se donnaient à minuit, les braves seraient plus rares. C’est un peu vrai, non pas que le courage ait sa source dans la vanité, mais l’homme n’est tout lui que s’il est en possession de tous ses sens. Le moral le mieux trempé ne suffit point. Pour aller galamment au danger, il faut pas mal de choses. C’est dans la plénitude de la vie que l’homme est le mieux disposé à sacrifier sa vie ; c’est au grand jour que nous fonçons gaiement sur les canons, les baïonnettes et tous les aimables engins qui servent à nous ôter le jour.
Or il était onze heures du soir, la lune s’était couchée avec les poules, et les étoiles ne servaient qu’à souligner l’épaisseur affreuse de la nuit. Je me laissai donc envahir par les idées du bon turco, et je me mis à casser une croûte de mélancolie sur le pouce, tout en marchant auprès de lui. Dans ces montagnes invisibles dont chaque pas nous rapprochait, il y avait des fusils chargés à balle ; on pouvait parier à coup sûr que notre colonne ne reviendrait pas au complet. Pour qui les mauvais numéros de cette loterie ? Pour Léopold ? pour moi ? pour tous les deux ? Les gaillards qui ont la foi sont plus heureux que les autres : ils se figurent qu’une prière fait dévier le projectile ! Mais le collége nous ôte un peu cet élément de consolation.
Je ne vous dirai pas que la peur me prit ; c’était ma neuvième campagne. Cependant je me mis à songer à mille choses anciennes et chères que je n’étais pas sûr de revoir ici-bas. Je vis maman Brunner avec ses lunettes d’argent, le tricot dans les mains, le coude sur la fenêtre ; et la vieille maison peinte en rouge, et le chiffre 1640 écrit sur la clef de voûte, et l’auberge des Trois-Rois qui fait face, et l’église, et la belle salle de l’hôtel de ville, et le puits du XVIe siècle, et le pharmacien de la place, celui qui a une si jolie fille et des bahuts si merveilleux. Je revis la gloriette de notre vigne, et les vendanges de 58, les dernières que j’aie faites avec Gretchen, c’est-à-dire Marguerite Moser, ma cousine de Barr, qui était encore une vraie gamine. Bref, ma coquine de mémoire m’en rappela tant et tant que je me sentis devenir tout bête ; j’avais le cœur comme affadi. J’aurais donné cent sous pour entendre le premier coup de fusil des sentinelles arabes, parce qu’alors on sait ce qui vous reste à faire, et l’on n’a plus le temps de se tracasser pour des riens.
A minuit, le général commanda une demi-heure de halte pour attendre les traînards et rajuster sur les hommes et les bêtes ce que la marche avait dérangé. J’expédiai mon service en deux temps, et je me mis à la recherche de Léopold. Il était un peu à l’écart, seul avec son soldat qui lui vidait un bidon sur la tête.
« Ah ! petit maître ! lui dis-je, tu fais toilette pour l’ennemi ! »
Il répondit en s’ébrouant comme un canard :
« Tu n’y es pas ! La coquetterie est étrangère à l’événement ; c’est ma santé que je soigne. Tous tes satanés vins m’ont donné une migraine qui me fend le crâne, et comme il faudra bientôt ouvrir l’œil… Du reste il me semble que ça va mieux. »
Ce malheureux festin, je l’avais non-seulement cuvé, mais oublié : je le croyais à six mois de nous, et nous n’en étions qu’à trois heures. Il me vint un remords d’avoir presque grisé un innocent qui n’était pas de notre force. Si la tête ou les jambes allaient lui manquer par ma faute ! Mais cette ablution lui fit du bien, et à moi aussi.
Vers deux heures, nous arrivions aux pentes de l’Aurès. Une gorge s’ouvrit devant nous ; c’est la première porte de l’ennemi : elle n’était gardée que par cinq ou six blocs de construction romaine. Le général se pique un peu d’archéologie, comme tant d’autres : il avait visité ces grandes ruines ; mais il ne savait plus si, du pied de la montagne, on pouvait voir les villages des Beni-Yala. Vous comprenez ? La question était de connaître au plus tôt si l’ennemi nous attendait, s’il avait eu soin de se garder, s’il y avait des feux allumés dans la tribu. Un guide arabe montrait du doigt une cime parfaitement invisible et disait : Les villages sont là, ils dorment. Un spahi des Beni-Yacoub jurait son grand juron que les villages étaient cachés derrière deux collines, et qu’on ne verrait pas avant une heure si leurs feux étaient allumés ou éteints.
Pour plus de sûreté, le général fit faire un deuxième repos. Ah ! nous ne sommes plus dans cette belle Europe, où les armées voyagent en chemin de fer et viennent se piocher à la gare ! Les lenteurs sont inévitables : excusez celles de mon récit. Les hommes chargent leurs fusils, on serre les jambières, et à deux heures et demie, en route ! On pique une tête dans l’inconnu.
Un torrent coule au fond du ravin : nous prenons le torrent, c’est-à-dire que nous le remontons au petit pas, dans un sentier tracé par les mulets arabes. A chaque instant, il faut passer d’une rive sur l’autre : le chemin est dessiné en lacet. On se mouille les pieds, on glisse, on se ramasse, mais personne ne s’arrête : le fouet pousse les bêtes, le devoir fouette les hommes, et nous allons devant nous pendant une bonne heure, bouche cousue, l’œil au guet, le nez au vent. Paf ! un éclair brille sur notre droite, la détonation suit, et un cri formidable répond. C’est un turco de l’avant-garde, le grand nègre qui tout à l’heure bassinait la tête de Léopold. Il a l’épaule fracassée, et il hurle comme un million de chacals. Le général pousse au blessé, je le suis, tandis que vingt hommes, la baïonnette en avant, battent tous les buissons du voisinage. Pas plus d’Arabes que sur la main, c’est l’ordinaire ; mais en revanche le premier qui met le pied sur le plateau nous montre à l’horizon trois villages éclairés comme pour un bal. L’ennemi se gardait à merveille, et c’était nous qui étions surpris.
« Halte ! dit le général. Mes enfants, nous n’avons plus besoin de mettre des mitaines. Puisque nous sommes attendus là-bas, il n’y a plus qu’une précaution à prendre : c’est d’y arriver tous, et aussi frais que possible. » Il fait cerner la masse de rochers où nous étions, développe une compagnie en tirailleurs, trois par trois, pour éviter les surprises, et dit au reste de la troupe : « Reposez-vous, séchez-vous, réchauffez-vous, faites le café, fumez vos pipes ou vos cigares, débâtez vos mulets, donnez-leur à manger, dormez si bon vous semble, mais que tout le monde soit prêt à sept heures du matin ! » Un vrai brave homme, ce général, et magnifique au feu ! mais on lui a fendu l’oreille en 65. Il faut bien que les vieux laissent passer les jeunes, qui ne les valent pas toujours.
Lorsque j’eus surveillé l’exécution des ordres, rendu mes comptes au vieux chef et trempé la moitié d’un biscuit dans le café, il était plus de six heures, et il faisait grand jour. Je revins au blessé, qui continuait à geindre, quoique Marcou, notre aide-major, l’eût pansé dans la perfection. Je le fis mettre sur un cacolet, et je le renvoyai à Biskra, en compagnie de trois fiévreux et d’un mulet qui avait laissé un demi-quart de sa peau dans le ravin. Bon voyage !
J’en étais là quand je vois Léopold accourir à toutes jambes. Il voulait dire adieu à son pauvre Bel-Hadj et lui glisser quelques louis dans une poignée de main. Il me parut fièrement ragaillardi, le jeune homme. Était-ce le sommeil, était-ce le café qui l’avait rendu à lui-même ? Jamais vous n’avez vu soldat plus fier et plus dispos au danger. Il marchait d’un pas relevé, ses yeux brillaient, ses narines palpitaient.
« Eh bien ! lui dis-je, la migraine ?
— A tous les diables ! De ma vie je ne me suis porté comme aujourd’hui.
— Tu me rappelles un vieux soldat qui traitait toutes les maladies par… devine !
— Par la poudre ?
— Bravo !
— Oui, c’est un beau remède, et je veux l’ordonner à tous les cœurs malades. La poésie ne vous guérit pas, elle vous acoquine tout doucement à vos maux ; c’est un pacte avec la douleur, un lit de roses où le blessé se couche en disant au public : Viens me plaindre ! La prière a, dit-on, des effets infaillibles ; mais pour prier il faut croire, et ne pas croire à demi, comme notre génération hésitante et troublée. Non, je n’ai pas la foi assez robuste pour me consoler avec Dieu. Il faudrait imposer silence aux objections de mon esprit, supprimer le meilleur de mon être, immoler la moitié qui pense à la moitié qui pleure. Ami, vive la guerre et ses consolations vaillantes ! Le danger souffle dans la vie comme le vent du nord dans le ciel : âpre et pur, et balayant tous les nuages ! »
Il y avait un peu d’emphase dans tout cela ; je crois pourtant que vous auriez trouvé du plaisir à l’entendre. Il sautait brusquement d’une idée à une autre, comme un poulain qui a cassé sa longe.
« Sais-tu bien, me dit-il, que sans la guerre notre métier serait idiot ?
— Parbleu ! fis-je à mon tour ; mais tu oublies que sans la guerre on n’aurait jamais eu l’idée d’inventer les soldats.
Il comprit qu’il avait lâché une bêtise, mais il n’était pas homme à se laisser démonter.
« Quoi ! dit-il, tu ne sens donc pas que nous serions les plus malheureux et les plus ridicules des hommes sans ce quart d’heure divin ? Se promener sans rien faire au milieu des peuples qui travaillent, porter des armes, c’est-à-dire des instruments de destruction, dans une société où chacun s’ingénie à produire ! Entendre dire tous les ans, dans toutes les discussions de la chambre, que nous sommes un objet de luxe et qu’on pourrait gratter quelques millions sur notre pain ! Obéir passivement à nos chefs, lorsque les baïonnettes de la garde nationale ont la fatuité de se croire intelligentes ! La dernière fois que j’ai dîné avec mon pauvre père, il s’est encore un peu moqué de nous en disant que la vie militaire est résumée en deux mots, se brosser et attendre : attendre les galons, attendre l’épaulette, attendre le ruban, attendre l’ancienneté, attendre le choix des supérieurs et les bontés de monsieur et madame la maréchale, attendre les boulets et les balles cylindro-coniques, et lorsqu’on n’en peut plus, après trente ans de ce métier, attendre la retraite pour aller planter ses choux et finir par où l’on aurait dû commencer !
— Oui, répondis-je ; mais il y a un jour qui rachète les ennuis, les misères et les petitesses de cette vie, c’est lorsqu’au lieu de se brosser soi-même, on brosse l’ennemi, lorsqu’au lieu d’attendre la gloire, on y court à travers mille morts. Ce jour-là, mon cher père, le soldat que vous raillez devient l’égal des dieux !
J’avais raison, Brunner, je devinais l’heure qui va sonner ! »
Pauvre petit turco ! Il était de si bonne foi dans son enthousiasme, ces bouffées partaient d’un cœur si chaud, que je ne savais point le contredire. Il désarmait la critique ; je le trouvais terriblement jeune, et pourtant j’étais ému. Il y a des moments où un mauvais calembour, usé jusqu’à la corde, devient quelque chose de respectable. Cependant je ne pus m’empêcher de lui dire qu’un soldat courant au pas de charge n’est pas encore tout à fait l’égal des dieux. On ne trouverait pas un olympe assez grand pour y loger tant de monde. Nous sommes les égaux de neuf ou dix millions de braves gens qui sont allés au feu pour leur pays depuis que la France est France, rien de plus.
Vous croyez que Léopold accepta la rectification ? Lui ? jamais. Il soutint ferme comme fer que nous étions des dieux de la première volée.
« Car enfin, disait-il, être dieu, c’est servir les hommes sans qu’ils le sachent, sans se montrer à eux, sans en attendre aucune récompense, et voilà justement ce que nous allons faire ce matin. La France nous voit-elle ? sait-elle seulement que Charles Brunner et Léopold de Gardelux se promènent en son honneur dans les gorges de l’Aurès ? A supposer qu’elle l’apprenne un jour, peut-elle nous donner l’équivalent de ce que nous risquons pour elle ? Je l’en défie ! Eh bien ! nous allons nous battre pour ses beaux yeux comme les paladins ne l’ont pas fait souvent pour leurs maîtresses. Il est sept heures moins dix ; la patrie se réveille en s’étirant les bras. Les paysans vont à leur charrue et les maçons se dirigent vers le chantier, mais ma mère, ma sœur et toutes les jolies femmes de Paris ont encore le nez dans la plume ; tous les messieurs du club et pas mal de boutiquiers reposent entre leurs draps. Sur trente-six ou trente-sept millions d’individus qui peuplent cette bonne France, il n’y en a peut-être pas deux qui penseront à nous dans la journée, et nous, mon vieux Brunner, nous allons nous faire casser les os pour prouver que ce peuple est grand, puissant et invincible, pour que le territoire et le nom des Français soient un objet de crainte et de respect universel, pour qu’aucun homme d’aucun pays ne passe auprès de ce chiffon tricolore sans mettre chapeau bas ! Dis maintenant que nous ne sommes pas des dieux, grosse bête ! »
Je sentais que les nerfs étaient pour quelque chose dans ce débordement de gaieté, mais je n’eus garde de le lui dire. La gaieté, même exagérée, est une bonne entrée de jeu dans ces sortes d’affaires. Chez un vieux soldat, le courage a le droit d’être calme et même triste ; j’aime mieux qu’il soit un peu fou chez les bambins de vingt ans.
« Allons ! lui dis-je, j’ai affaire auprès du général, tu es encore d’avant-garde ; va retrouver tes hommes ; je te donne rendez-vous là-haut, au premier village des Arabes. A ce soir, enfant !
— Là-haut, répondit-il en montrant les villages, l’enfant se taillera une robe virile à coups de sabre dans les burnous de l’ennemi. »
Toujours un peu de rhétorique : que voulez-vous ? Les héros d’Aboukir et de Marengo étaient presque aussi ridicules que lui.
La colonne se mit en marche à sept heures avec toutes les précautions d’usage. Le général nous ordonna d’éviter le torrent et de suivre les bas côtés de la vallée, qui allait s’élargissant devant nous. D’heure en heure, on faisait halte pour relever les tirailleurs et les flanqueurs. Cet exercice monotone et fatigant se prolongea jusqu’à midi. Vous avouerai-je que mes yeux se fermaient par moment ? Il y avait quarante-huit heures que je n’avais dormi, et cette nuit de marche était tombée mal à propos sur une nuit de poésie. Le soleil me tapait lourdement sur la tête : il est Arabe au fond du cœur, ce vieux scélérat de soleil. Nos hommes s’épongeaient la figure avec leurs manches sans ralentir le pas : ils allaient au feu de bon appétit, comme toujours, mais ils auraient préféré y être tout portés. Pas le moindre bout de chanson dans les rangs ; un silence à couper au couteau. Les Arabes, de leur côté, se recueillaient. Leurs trois villages qui disparaissaient et reparaissaient tour à tour, selon les mouvements du terrain, ne donnaient pas signe de vie. Le général usait sa lorgnette sans découvrir un burnous. Tout à coup il s’arrête et me dit :
« Brunner, je crois que nous y sommes. Que personne ne bouge : je vais voir. »
Là-dessus il nous brûle la politesse et se jette, sans autre escorte que son clairon, dans un petit bois de chênes-liéges. Ce boqueteau couronnait la pente que nous étions en train de gravir. Nous restons à mi-côte, ne voyant rien du tout, mais parfaitement cachés nous-mêmes. Dix minutes après, quelques coups de fusil détachés, puis une assez jolie pétarade nous prouvent que le bonhomme a bien pronostiqué. Nos goums et nos spahis étaient aux prises avec l’ennemi.
Le général ne tarda guère à redescendre. Il avait l’œil brillant et les pommettes rouges ; je me dis : tout va bien. Il ordonne de former les faisceaux et de faire la soupe. On se repose, on cuisine et l’on mange au bruit d’une fusillade bien fournie. Nos grand’gardes n’eurent pas le temps de s’ennuyer pendant que nous déjeunions à leur santé. Je vide une gamelle empruntée à l’ordinaire des fantassins, et la soupe me réveille un peu. Vous savez que le sommeil remplace les aliments ; j’ai constaté souvent que la réciproque est vraie. Tandis que le général fait rassembler les bagages, les sacs et les bêtes qui resteront sous la garde d’une compagnie, je grimpe sur la hauteur, et je me paye un aperçu de notre champ de bataille. Les trois villages sont en face, échelonnés l’un derrière l’autre. Le premier seul est défendu par une espèce de fortification passagère : un simple abatis d’oliviers. Quand nous aurons pris celui-là, les deux autres seront à nous. Nous avons à descendre une rampe d’un kilomètre, déboisée par un vieil incendie, mais qui commence à se couvrir de myrtes, de caroubiers et de lentisques. Aucun obstacle sérieux jusqu’au fond de la vallée ; nos hommes ont balayé la route : je vois une centaine de cavaliers français et alliés se débattre dans le fond contre les tirailleurs ennemis. Le terrain représente une longue bande de pré semée de bouquets d’arbres dont le moindre cache un ou deux hommes. Nos spahis, nos chasseurs et nos goums traquent ce maudit gibier et piquent tout ce qu’ils rencontrent. Nos turcos sont déjà sur le versant opposé et montent la côte. Figurez-vous un escalier dont chaque marche serait un mur en pierres sèches : autant d’étages, autant de vergers, et des Arabes derrière tous les arbres. La discipline n’est pas leur fort : ils sont groupés par-ci, disséminés par là. On voit grouiller des masses blanches partout où nos soldats semblent gagner du terrain ; l’effort des assiégés se déplace à chaque minute. Ils reculent, ils avancent, chaque étage est pris et repris tour à tour. Je ne distingue pas les femmes, mais elles sont de la fête. You ! You ! j’entends les cris d’encouragement qu’elles jettent à leurs hommes.
« Qu’est-ce que vous faites là ? me dit le général de sa voix rude. Au premier coup de fusil, ces mauvais gars d’Alsace ne sont plus bons à rien…
— Qu’à se battre, mon général.
— C’est bien ainsi que je l’entends. Patience, Brunner ! il y en aura pour tout le monde ! »
Cela dit, il partage la troupe en deux colonnes, il met ses obusiers en batterie, et nous voilà dégringolant dans le sentier de la gloire.
Vous pensez bien, mes chers amis, que je ne suis pas homme à vous conter l’affaire en détail. Pour ceux d’entre vous qui ont vu la Crimée, Magenta et Solférino, la prise du Djebel-Yala ressemblerait à une distribution des prix dans un pensionnat de demoiselles. Cependant les sabres coupaient comme ailleurs, les balles faisaient leur trou, et l’on n’avait pas mis de bouchons à la pointe des baïonnettes. Un Arabe, moins bête que les autres, devina que mon cheval me gênerait pour la montée ; il me fit la faveur de le tuer sous moi. Me voilà donc grimpant comme un singe avec le commun des martyrs. Si le sommeil m’avait repris durant cette escalade, je crois qu’il m’aurait fait un tort irréparable ; mais le moyen de dormir au milieu d’une musique qui dépassait de cent coudées toutes les cacophonies de Wagner ! Les obus volaient en grondant sur nos têtes pour éclater au milieu des groupes de burnous ; les fusils petillaient, les balles sifflaient en passant et crépitaient en ricochant sur les pierres ; les fusées traversaient l’espace avec un froufrou solennel ; les clairons, de leur voix mordante, sonnaient le ralliement ou la charge, et les Arabes des deux sexes poussaient des cris à faire peur, si quelque chose faisait peur au soldat français.
Je me souviens d’avoir traversé un premier village, puis un autre, et de les avoir vus flamber derrière moi comme deux fagots de bois sec. Au troisième, les soldats allaient mettre le feu lorsque le général survint, le cigare à la bouche, sur son petit cheval noir. Où la bête avait-elle trouvé des chemins ? C’est ce qu’on n’a jamais su.
« Tas d’imbéciles, dit le grand chef, si vous brûlez ces gourbis, nous coucherons à la belle étoile ! »
Le fait est que nos tentes étaient restées à deux bonnes lieues de là, pour le moins.
Nous voilà donc campés, à cinq heures du soir, sur la cime du Djebel. La position était bonne, on la fortifie en deux temps ; j’organise les postes, je place les grand’gardes, et ma besogne n’est pas plutôt faite que je me laisse tomber sur la première natte venue, dans un coin. J’avais les yeux fermés depuis quatre minutes, quand une idée me réveilla en sursaut : Et Léopold ?
Que pensez-vous d’un égoïste qui se couche sans savoir si son ami est mort ou vivant ? Je me lève, furieux contre moi-même, et je sors de la cabane en me disant de gros mots. Le village était plein de soldats qui mangeaient, fumaient, dormaient ou pillaient, suivant les goûts particuliers de chacun. Je rencontre un turco qui portait une outre d’huile, une botte d’oignons et un chevreau nouveau-né.
« Eh ! lascar ! tu connais ton lieutenant, M. de Gardelux ?
— Sidi turco ? besef !
— Est-il blessé ?
— Makasch.
— Est-il mort ?
— Makasch morto.
— Où est-il ?
— A casa.
— Qu’est-ce qu’il fait ?
— Dormir.
— Puisqu’il n’est ni mort ni blessé, dis-je en moi-même, et qu’il dort paisiblement sous un toit, l’amitié m’autorise à faire comme lui. »
Sur ce, je regagnai mon gîte et je recommençai un nouveau somme. J’en fis plus d’un cette nuit-là, car les propriétaires que nous avions délogés manifestèrent cinq ou six fois l’intention de résilier notre bail.
Vers quatre heures du matin, je donnai ma démission de ronfleur : je n’étais reposé qu’à demi, mais la maison n’était plus tenable. Mon pauvre corps semblait littéralement émaillé de puces. Avez-vous remarqué que ces animaux-là ont une préférence pour les blonds ? Je vais donc secouer mon bétail au grand air, et je me fais montrer la case de Léopold. Il écrivait sur ses genoux, devant la porte.
« Eh bien ! lui dis-je, tu vois qu’on n’en meurt pas. »
Il me tendit la main, ferma son écritoire et jeta son buvard dans la maison, sur le parquet de terre battue.
« Allons nous promener, dit-il ; le paysage est superbe, vu d’ici.
— Il s’agit bien, ma foi, de paysage ! Parlons d’hier, de toi, de nous, du combat, de la victoire ! Tu as reçu le baptême du feu, mon bonhomme, et tu peux regarder dans ta glace, si tu en as apporté une, le visage glorieux d’un vainqueur !
— Bah ! pour une promenade militaire !
— Trop modeste, mon bon ! C’est un joli fait d’armes ; le Moniteur de l’Armée le contera. Es-tu content de toi ? As-tu été un des heureux ? car il y a de la loterie jusque dans les batailles. Qu’as-tu fait ? Qu’as-tu vu ? Qu’as-tu éprouvé ?
— D’abord une peur horrible d’avoir peur.
— Connu, jeune homme, et puis ?
— Et puis fort peu de chose.
— Tu as senti qu’en doutant de toi, tu avais indignement calomnié le fils de monsieur ton père. La colère t’est montée à la tête, et comme il faut taper dans ces occasions-là, tu t’es vengé sur l’ennemi. Est-ce bien ça ?
— A peu près.
— Et encore ?
— Rien de saillant.
— C’est déjà très-joli pour un garçon qui était d’avant-garde, et qui, en fait de prunes, avait droit au dessus du panier. Viens au rassemblement des compagnies.
— Pour quoi faire ?
— Parbleu ! pour écouter l’ordre du jour. »
Il rougit comme un enfant pris la main dans les confitures, et prétexta cette lettre à sa mère qu’il voulait, disait-il, expédier par le premier départ. Je m’en fus tout pensif, et je me demandais, en voyant sa résistance, s’il n’avait pas quelque faiblesse ou quelque hésitation à se reprocher. Ah ! bien oui ! Le premier nom qui m’arrive aux oreilles, c’est justement le sien. Le général remerciait les troupes de leur belle conduite ; il signalait quelques traits de courage et particulièrement l’héroïsme du sous-lieutenant de Gardelux, qui, seul, était allé reprendre au milieu des Arabes douze hommes de sa compagnie imprudemment engagés. Un autre fait de guerre avait été accompli par le même officier dans la même journée : il était entré le premier dans le village fortifié des Beni-Yala.
Vous me voyez d’ici ; je n’écoute pas un mot de plus, je cours à sa cabane. Il écrivait encore ! je fais sauter ses paperasses en l’air et je l’accable de sottises.
« Ah ! c’est ainsi que tu traites tes amis ! Tu t’es moqué de moi comme un gueux, comme un tartuffe ! Voilà donc pourquoi tu refuses de venir au rassemblement ! Tu savais qu’il n’y aurait d’éloges que pour toi, mauvais drôle ! Ah ! tu t’es battu comme un lion, et tu as peur de l’entendre dire ! Et tu m’as presque fait douter de ton courage, polisson de héros que tu es ! »
Je parlais, je criais, je pleurais, je l’embrassais et je le bourrais de coups de poing, à la bonne franquette d’Alsace.
Quant à lui, il était tout pâle, et il me regardait faire avec des yeux hagards.
« Pardonne-moi, me dit-il ; je n’étais pas bien sûr… je ne savais pas si les choses qui me sont arrivées répondaient à ce qu’on entend par un acte de courage. Voilà pourquoi je n’ai pas osé te suivre là-bas, car enfin, si le général n’avait rien dit de moi, je n’aurais pas osé crier à l’injustice ; mais j’aurais éprouvé quelque chose comme une déception.
— Il n’y avait pas de danger : le général est juste, et il se connaît en hommes.
— Allons ! dit-il, il faut que j’aille le remercier.
— Tu as le temps ; il doit être au lit : nous avons fait hier un rude métier pour un homme de son âge.
— Alors promenons-nous ; j’ai des fourmis dans les jambes.
— Tu es fièrement heureux, si tu n’y as que des fourmis. »
Je lui ramasse ses papiers, c’était bien le moins, et nous allons vaguer ensemble. Tous les camarades que nous rencontrons viennent à lui, lui serrent les mains et le félicitent de ses débuts ; il rougit, et moi-même je perds contenance, comme si toute sa gloire m’éclaboussait de la tête aux pieds. Les soldats le saluent de cet air qui veut dire : Ce n’est pas à ton épaulette, c’est à ton cœur que je rends hommage. Marcou, l’aide-major, qui revenait de l’ambulance, nous donne le relevé de nos pertes : onze morts, trente-cinq blessés, dont dix grièvement, et pas un seul manquant, chose admirable ! « Sans vous, dit-il au turco, les Arabes nous pinçaient une douzaine de prisonniers. »
Plus nous allions, plus ces compliments à brûle-pourpoint le suffoquaient. Il m’entraîne au-devant de la compagnie qui rapportait les sacs et les bagages. Le capitaine, un pauvre vieux qui n’avait plus qu’un an à faire, et pas la croix, nous reconnaît de loin et nous crie :
« Eh ! jeunes gens ! on n’a pas eu besoin de nous pour cueillir les lauriers ? M. de Gardelux a tout pris. »
Il rougit de plus belle et va s’excuser comme il peut. Nous rentrons chez lui, et il parle d’achever sa lettre : un convoi de blessés devait partir à deux heures pour Biskra.
« J’espère bien, lui dis-je, que tu vas prendre une copie de ta citation pour l’adresser à ta mère ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que j’aurais l’air de rédiger ma propre histoire, et je me trouve assez ridicule sans cela.
— On a raison de dire que le ridicule est voisin du sublime, puisqu’un gaillard de ton numéro prend l’un pour l’autre. Eh bien ! moi, je vais faire copier le paragraphe par ton sergent-major, et je l’enverrai à Mme de Gardelux… Ah !
— Si cela t’amuse ! Mais j’écris des lettres si longues et ma mère a si peu de temps qu’elle jette peut-être au panier tout ce qui porte le timbre de Biskra.
— Mais Mlle Hélène n’est sans doute pas si occupée, elle ! Si je lui expédiais la pièce en question, m’en voudrais-tu ?
— Fais ce qui te plaira.
— Pris au mot. Attends-moi. »
Une heure après, je mettais sous enveloppe un extrait de l’ordre du jour, copié de cette belle écriture qui fait la gloire des sergents-majors et les empêche quelquefois de passer officiers. J’y ajoutais de ma main ces simples lignes :
« Le capitaine d’état-major Charles Brunner, présente ses humbles devoirs à mademoiselle Hélène de Gardelux et se fait une joie de lui transmettre le texte suivant que la modestie d’un jeune héros eût peut-être tenu caché. »
Je lui portai la lettre ouverte et je lui dis :
« Veux-tu la lire ?
— Non ; si je la lisais, autant l’écrire moi-même.
— Comment ! j’entre en correspondance avec ta sœur, et tu n’es pas curieux de savoir ce que je lui dis ?
— Imbécile ! je ne te connais donc pas ? »
Le mot m’entra au fond de l’âme, et l’imbécile sauta au cou de son ami.
Le général nous tint clos et cois toute la journée ; mais, les alertes s’étant succédé d’heure en heure pendant la nuit, on procéda le lendemain à une forte reconnaissance. L’ennemi s’éloigna ou devint sage ; pendant une semaine, la colonne expéditionnaire garda ses positions sans être inquiétée. Nos soldats employaient leur temps à nettoyer les trois villages, c’est-à-dire à raser les maisons et à couper les arbres par le pied. Nous appelons cela faire un exemple. Le village d’en haut se transforma bien vite en un joli petit camp fortifié, et tout le monde avoua que la tente était décidément plus confortable que le gourbi.
Mais tandis que nous vivions tranquilles et sans songer à mal, le mouvement gagnait autour de nous. Les chenapans que nous avions chassés de leurs foyers s’étaient répandus dans les tribus voisines. Un vieux marabout borgne, qui avait pour maîtresse une femme des Beni-Yala, se mit à prêcher la croisade et trouva des échos partout. C’est étonnant comme l’écho se propage dans les montagnes ! Des tribus grosses comme le poing se donnèrent de l’importance en refusant de nous payer l’aman. Les rumeurs les plus idiotes vinrent en aide à la rébellion. Les nouvellistes de l’Aurès sont aussi inventifs et aussi effrontés que les nôtres. On alla jusqu’à dire que les grands cheiks d’Afrique étaient venus assiéger le sultan des Français dans un de ses châteaux, et qu’il s’était tiré d’affaire en leur restituant l’Algérie. Bref, quinze jours après notre victoire, nous étions cernés bel et bien, et nos communications, même avec Biskra, coupées. Les renforts ne pouvaient tarder longtemps, mais ils n’étaient pas venus, et, pour des triomphateurs, nous ne nous trouvions pas précisément à notre aise.
Le général avait toute sorte de qualités, mais la patience n’était point sa vertu dominante. Il résolut de frapper un coup. La tribu du vieux marabout désagréable, les Beni-Schafar, très-belliqueux et pas mal riches, étaient à cinq lieues de marche. Par une belle nuit, on nous réveille tous en douceur ; la colonne se faufile entre les montagnes, et à huit heures du matin nous étions engagés.
La journée ne fut pas mauvaise : on tua cinquante hommes, on brûla un village superbe, et l’on repoussa une demi-douzaine de retours offensifs ; mais impossible de camper sur le champ de bataille. Nous avions des blessés à rapporter et des bagages à reprendre en chemin : le général décide que nous irons dormir chez nous.
Tout le monde croyait la question vidée, et tout le monde était de belle humeur, excepté le turco, qui, relégué à l’arrière-garde, n’avait pas eu l’occasion de se montrer. Je me moquais un peu de son ambition, et je lui débitais tous les proverbes appropriés à la circonstance : l’appétit vient en mangeant, mais ce n’est pas tous les jours fête ; ne te désole pas : tout vient à point à qui sait attendre, et cætera.
Pour revenir au Djebel-Yala, nous avions un vrai chemin de l’Aurès : beaucoup à monter, beaucoup à descendre, pas un kilomètre de plain-pied, du reste un beau pays. Je chevauchais avec l’avant-garde, à la gauche du général, dans un torrent qui coule sur des galets de marbre blanc. Nous avions devant nous toute une échelle de sommets couronnés par le Djebel-Derradj, ce burgrave poudré de neige. On ne se pressait pas, et l’on explorait le terrain avec un soin d’autant plus minutieux que le jour commençait à baisser.
« Allons ! me dit le général, je crois que nous en sommes quittes. Bonne besogne, Brunner ! Dans une heure, nous serons sous nos tentes ; avant trois jours, les Beni-Schafar… »
Un feu de file bien nourri l’arrêta net au milieu de sa phrase. Les Arabes tombaient sur notre arrière-garde ; on entendait non-seulement leur fusillade, mais leurs cris.
Le bonhomme jura un gros juron et tourna bride en nous criant : Allez toujours !
Quand un grand chef vous dit d’aller, il n’y a qu’une chose à faire ; mais le soldat français n’abat pas le quart de lieue en dix minutes lorsqu’il entend fusiller ses camarades derrière lui. Nous avancions lentement, chaque officier poussant ses hommes, et furieux de ne pouvoir les planter là. Quelquefois le feu s’arrêtait, et l’affaire semblait finie ; mais les détonations reprenaient par saccades. Sur ces entrefaites, la nuit tomba, la difficulté du chemin vint compliquer le doute qui nous paralysait. La colonne n’avait pas fait un temps d’arrêt depuis son départ, et il y avait bientôt cinq heures qu’elle marchait. Les fantassins ne se plaignaient pas, mais on les entendait souffler. Nous ne savions que faire ; aucun de nous n’osait prendre sur lui de crier halte !
Enfin le général nous rejoignit, et sa première parole fut pour nous inviter au repos. Tandis que les soldats rompaient les rangs et s’asseyaient au bord de la route, les officiers accouraient chercher des nouvelles.
« Tout va bien, dit le général : depuis que j’ai quitté l’arrière-garde, je n’ai plus entendu qu’une petite fusillade, et il y a bien une demi-heure de ça ; mais nous avons eu chaud. Décidément, Brunner, votre ami le turco est un rude homme ; je vous en fais mon compliment. Peu d’apparence, mais un fonds d’enfer. Il ira loin, ce garçon-là : il est instruit, il est brave et il est heureux. Les balles le respectent ; il fait peur à la mort. Je l’ai vu travailler du sabre et de la baïonnette : oh ! c’était de l’ouvrage proprement fait ; il a tué deux Arabes de sa main. Ma foi ! mon cher, on dira que je flatte la noblesse, comme tant d’autres vieux croûtons ; mais tant pis ! s’il reste un bout de ruban rouge à Paris, je le demanderai à l’empereur lui-même pour ce petit camarade-là. En route, mes enfants ! nous ne serons pas au camp avant dix heures. »
Le reste du voyage me parut long : vous devinez pourquoi. Aussitôt arrivé, il fallut vaquer au service, et je le donnai cent fois au diable, car il me retint jusqu’à minuit. Enfin je m’appartiens et je cours à la tente de Léopold pour lui conter la grande nouvelle. A quatre pas de chez lui, je m’entends appeler par un homme qui courait aussi, mais en sens inverse. Je m’arrête et je demande ce qu’on me veut.
« Je vous cherche partout, mon capitaine, de la part de M. de Gardelux.
— Et moi aussi je le cherche sur terre et sur mer : où est-il ?
— A l’ambulance, et bien malade.
— Comment ? lui ? c’est impossible !
— Une balle dans le ventre, mon capitaine. C’est moi qui l’ai ramassé ; mais dépêchons-nous, s’il vous plaît : je crois qu’il n’y a pas de temps à perdre. »
Nous courons donc à l’ambulance, et mon cœur se serre à la vue de ces tentes surmontées d’un drapeau rouge qui dans la nuit paraissait noir.
« Il est ici, » dit mon guide en désignant la première.
J’entre et je vois à la lueur d’une lanterne mon pauvre Léopold étendu sur un matelas, et si pâle qu’au premier moment je le crus mort. Il venait de s’évanouir à la suite d’un sondage. Le docteur était à genoux et s’essuyait les mains à son tablier sanglant.
« Ah ! c’est toi ? dit Marcou. Mon pauvre Brunner, tu perds un fameux ami, et l’armée un fier soldat.
— C’est donc fini ?
— Pas tout à fait, mais il n’y a pas de ressource. La balle est venue de bas en haut ; le diaphragme est traversé. L’hémorrhagie et la suffocation l’enlèveront. Il en a pour deux ou trois heures : attends ; il reviendra peut-être à lui. Du reste, une mort assez douce ; il s’éteindra sans souffrir. Moi, je vais voir les autres : ces gueux d’Arabes m’ont taillé de la besogne aujourd’hui. »
J’essayais de le retenir, je le suppliais de chercher, d’inventer quelque chose, de faire un miracle pour le salut de mon ami. Il me regarda d’un air triste, me serra les deux mains et sortit en levant les épaules. Alors je me rabattis sur le brave garçon qui m’avait amené là, et je remarquai seulement qu’il portait le bras droit en écharpe. C’était un caporal de la ligne ; le général l’avait ramené en passant, avec vingt hommes de sa compagnie, pour renforcer l’arrière-garde, et il avait pris part à la dernière moitié du combat. Il me conta comment on avait dû faire plus de vingt retours offensifs pour reprendre les camarades qui tombaient ; encore en avait-on laissé trois ou quatre aux mains de l’ennemi. Lui-même avait été sauvé par mon pauvre petit turco ; c’était avec son fusil que Léopold avait chargé les Arabes.
« Mon capitaine, disait-il, je vous jure que M. de Gardelux a fait des choses impossibles. Sa tunique est hachée et la baïonnette de mon fusil tordue. Malheureusement le pied lui a manqué dans un ravin, il a roulé en arrière, et un Arabe, caché derrière un lentisque, l’a tiré presque à bout portant. Tout le monde l’a cru fini ; nous sommes revenus tous les deux sur le même cacolet, et il n’a donné signe de vie qu’à l’ambulance. Il a demandé après vous ; mon bras était bandé, je me suis lancé à vos trousses. Avouez que je lui devais bien ça ! »
Je renvoyai ce pauvre diable à son lit, et je m’assis par terre au chevet de Léopold. Vous ne souhaitez pas que je vous dévide la série de mes méditations, hein ? Ce serait un peu long, mes amis, et pas drôle du tout. Vers trois heures, j’étais dans une espèce d’abrutissement fait de douleur et de fatigue, quand j’entendis appeler : Charles !
La voix semblait sortir de terre : il s’en fallait bien peu ; on se trompe à moins.
Je pris sa main humide et molle, et je lui dis : « Je suis là. » Il ouvrit de grands yeux et me regarda un instant sans me voir.
« C’est moi, lui dis-je, ton ami, Brunner ! »
Il fit un nouvel effort et demanda de l’eau. J’écartai péniblement ses dents serrées, et je lui fis couler quelques gouttes dans la bouche. Son regard s’éclaircit, sa figure s’anima ; il me reconnut.
« Merci ! dit-il. » Il s’arrêta plusieurs minutes comme si ce simple mot l’avait fatigué. J’attendais en retenant mes larmes et je tâchais de prendre un air riant. Les forces lui revinrent ; sa main, que je serrais toujours, pressa un peu la mienne ; il respira longuement et me dit à demi-voix :
« C’est fini… je m’y attendais… tu sais !… Un peu plus tôt, un peu plus tard !… N’importe ! c’est beau, la guerre… je n’ai vécu qu’ici, avec vous… On aurait bien pu m’y laisser quelque temps, mais… il faut croire que je n’en étais pas digne… Ah ! je n’ai pas été gâté sur la terre. Il n’y a que vous autres… toi surtout. »
Je pris mon courage à deux mains pour lui dire qu’il avait tort de se croire perdu, qu’on revenait de plus loin, que Marcou m’avait rassuré sur son état, qu’avant deux mois il serait encore des bons. Oui, je lui débitai tout ce qui me passa par la tête ; mais, s’il faut vous dire vrai, je n’étais pas fameux dans ce rôle-là. Il m’arrêta d’un petit sourire pâle qui fit geler la moelle au fin fond de mes os.
« Pauvre Charles ! Laisse-moi dire, ça presse un peu, vois-tu… Tu sais ma vie… je pardonne tout ce qu’on m’a fait, je demande pardon de toutes mes maladresses. Ma montre est là, sous ma tête. Tu l’arrêteras après m’avoir fermé les yeux, et tu la porteras à ma mère. Elle verra que ma dernière pensée, à ma dernière minute,… comprends-tu ? Le médaillon, il faut que tu le rendes à ma sœur… toi-même ! Mon testament est dans ma chambre, à Biskra. Envoie-le tout de suite quand nous serons dépêtrés d’ici. Pas les lettres ! je t’ai dit… toi-même !… Embrasse-les. Ma bague est pour Hélène. Elle ne la portera pas, mais elle peut bien la garder dans ses petits bijoux. Je t’ai légué mes armes et mes livres, mon bon vieux. J’aurais dû… non, j’espère qu’elles ne brûleront pas mes pauvres vers. Tu les apercevras un jour ou l’autre imprimés à l’étalage de la Librairie-Nouvelle… Tu t’en iras jusqu’au Helder, les deux volumes sous le bras, et tu y passeras peut-être un bon quart d’heure à reparler de moi avec un de ceux qui m’ont connu. Est-ce donc bête de mourir quand on avait peut-être sous le képi des pensées immortelles ! J’étouffe ! Encore un peu d’eau ! »
J’essayai de le faire boire, mais il fut pris d’un hoquet si violent qu’il rejeta la gorgée entière et m’éclaboussa de la tête aux pieds. « N’essaye pas, dit-il, rien n’entre plus… Ah ! j’oubliais… il y a quelques milliers de francs dans ma poche… c’est pour les hommes de ma compagnie. Adieu au général, aux camarades, à mes turcos, au drapeau, à la France, à la vie, à toi, frère !… J’étouffe… Ah ! ça va mieux ! »
En effet, ça allait même tout à fait bien, car le pauvre garçon avait fini de souffrir.
Moi, j’étais devenu fou, et je me comportai comme une brute. Je sortis de la tente en courant, sans lui fermer les yeux, sans accomplir une seule de ses dernières volontés. Je traversai le camp dans tous les sens, je rentrai chez moi, j’en sortis, je m’en allai réveiller cinq ou six camarades pour leur dire que le turco était mort, je fis une tournée aux avant-postes, et je vagabondai comme un homme ivre, jusqu’à six heures du matin.
L’idée me vint alors de retourner à l’ambulance. J’avais besoin de le revoir. Lorsque j’arrivai à la tente, les infirmiers l’avaient déjà mis dehors. Je le trouvai par terre, étendu sur le dos : on ne voyait que sa figure ; le corps était caché, avec cinq ou six autres, sous une bâche de mulet. J’en comptai huit, de ces bâches, rangées à la file. On entendait, dans une tente voisine, le râle d’un blessé.
Ce qui m’exaspérait, c’était de voir le joli gazon neuf qui verdoyait insolemment autour de ces malheureux corps. Le ciel était d’un bleu féroce ; le soleil implacable riait. Une superbe matinée pour les paysagistes, mais les yeux me cuisaient trop ; vous pouvez croire que je n’étais pas en train d’admirer.
Je ne sais pas combien de temps je restai là, assis dans l’herbe humide, rongeant le bout de mes doigts, et drôlement bercé par la dernière chanson du spahi qui mourait à quatre pas plus loin. Une tape sur l’épaule me réveilla de ma stupeur. C’était le général qui venait faire sa visite aux malades et ses adieux aux morts. Il ne m’adressa pas un seul mot de consolation : il savait bien que je n’étais pas consolable.
« Capitaine Brunner, me dit-il d’un ton d’autorité, personne ne sortira du camp jusqu’à ce soir. A sept heures, nous irons rendre les derniers devoirs aux camarades et aux amis que nous avons perdus. Il y a quelques paroles à prononcer sur leur tombe, je vous ai choisi. Retournez à votre tente et mettez-vous à la besogne : vous n’avez guère que le temps. »
Cela dit, il me tourna le dos et s’en alla droit comme barre aux ambulances ; mais sa voix avait fléchi sur la fin, et à la façon dont il se moucha dès qu’il fut hors de vue, je compris qu’il avait eu de la peine à se contenir devant moi. Un homme de guerre a besoin de connaître pas mal de choses, et entre autres le cœur humain. Si ce bon vieux n’avait pas eu l’idée de m’imposer une distraction laborieuse, je ne sais pas de quelles sottises j’aurais été capable ce jour-là. J’écrivis et je recommençai ma petite oraison funèbre ; cela me conduisit jusqu’au milieu du jour, et quand je l’eus achevée tant bien que mal, je me mis à l’apprendre par cœur et à la réciter sous ma tente.
Mais le soir, à sept heures, quand je me vis debout devant cette fosse, où se dessinait confusément, sous un lambeau de toile grossière, le corps du malheureux turco, je perdis la mémoire, la parole et la force. Je répétai cinq ou six fois de suite le mot camarades, tout un peuple d’idées se mit à danser pêle-mêle dans mon cerveau, et pas une ne se décidait à passer par la bouche. Je suppose que la plus vive et la plus frappante de toutes fut le contraste de cette tombe obscure avec cette vie militaire si bien commencée ; je me souvins sans doute que la veille, en rentrant au village, le général m’avait promis la croix pour mon ami, car j’arrachai machinalement la croix qui pendait sur ma tunique, je la lançai dans la tombe ouverte, et je me laissai choir à la renverse entre les bras du général, qui ne se privait plus de pleurer.
Je ne me rappelle pas si je revins au camp sur mes jambes ou si les hommes m’y rapportèrent comme un paquet. Le major me fit prendre un calmant qui me jeta sur le lit pour vingt-quatre heures. A mon réveil, je trouvai plus de besogne que dix hommes n’en auraient pu faire : tous mes amis s’étaient donné le mot pour me distraire en m’écrasant. Les Arabes, qui n’étaient pourtant pas de mes amis, s’entendirent avec les autres. Nous fûmes attaqués par des forces considérables ; les alertes, nos sorties, le danger, un coup de crosse qui me fendit la tête, tout cela me fit du bien.
Six semaines après l’événement, un renfort nous arriva de Constantine. Pour opérer la jonction, il fallut livrer une vraie bataille ; mais nos communications avec Biskra furent rétablies pour le reste de la campagne. Mes lettres de France m’arrivèrent en botte : vous devinez la joie après une si longue privation. Le sort a des caprices étranges : dans ce courrier, je trouve quelques lignes de madame de Gardelux ! Cette mère qui ne répondait pas à son fils avait donc trouvé le temps de m’écrire ! Voici le texte de son poulet ; je tiens l’original à la disposition des amateurs :