L'INFÂME

PAR
EDMOND ABOUT

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1873
Droit de traduction réservé.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

FORMAT IN-8o.

La vieille roche.Trois parties qui se vendent séparément.
1re partie : Le Mari imprévu. 1 vol.

3 50

2e partie : Les Vacances de la Comtesse. 1 vol.

3 50

3e partie : Le marquis de Lanrose. 1 vol.

3 50

Le Roi des montagnes ; édition illustrée de 158 vignettespar G. Doré, 1 vol. grand in-8o

5 »

Le Progrès. 1 vol.

3 50

Les Mariages de province. 1 vol.

3 50

FORMAT IN-18JÉSUS.

Germaine ; 10e édition, 1 vol.

2 »

Les Mariages de Paris ; 13e édition. 1 vol.

2 »

Tolla ; 8e édition. 1 vol.

2 »

Le Roi des montagnes ; 10e édition. 1 vol.

2 »

L'Homme à l'oreille cassée ; 5e édition. 1 vol.

2 »

Madelon ; 4e édition. 1 vol.

3 50

Maître Pierre ; 4e édition. 1 vol.

2 »

Trente et quarante ; 5e édition. 1 vol.

2 »

Le Turco ; 2e édition. 1 vol.

3 50

Les Mariages de province. 1 vol.

3 50

Théâtre impossible ; 2e édition. 1 vol.

3 50

La Grèce contemporaine ; 6e édition. 1 vol.

3 50

Le Progrès ; 4e édition. 1 vol.

3 50

L'A, B, C du travailleur. 1 vol.

3 50

Causeries. 2 vol.

7 »

Chaque volume se vend séparément 3 fr. 50 c.
Voyage à travers l'exposition universelle desbeaux-arts en 1855. 1 vol.

2 »

Nos artistes au salon de 1857. 1 vol.

1 »

Salon de 1864. 1 vol.

3 50

Salon de 1866. 1 vol.

3 50

Le Capital pour tous ; brochure

» 10

Le Fellah ; 3e édition. 1 vol.

3 50

Alsace (1871-1872). 1 vol.

3 50

Coulommiers. — Typogr. A. MOUSSIN.

A MON AMI
ALEXANDRE DUMAS FILS

L'INFAME

I

Le 24 janvier 185., ce qu'on appelle tout Paris se poussait, se foulait et se culbutait au bal de ces gens-là.

L'hôtel des Gautripon, qui recevait tous les mercredis, était cité comme un des plus vastes et des plus somptueux de l'avenue des Champs-Élysées. Le suisse et le premier palefrenier se partageaient vingt louis par semaine, rien qu'à montrer les écuries et les mangeoires de marbre blanc. On lisait dans le Guide de l'étranger que tel jour, à telle heure, les Anglais pouvaient voir la galerie de tableaux, et notamment l'incomparable Passion d'Albert Dürer. Mme Gautripon allait aux courses en voiture de gala, comme une reine ; elle achetait les chevaux que l'impératrice avait trouvés trop chers. Ses émeraudes jouissaient d'une réputation européenne depuis l'exposition de Londres, où Webster et Samson les avaient étalées dans une vitrine à part, entre deux policemen. Le train de cette maison bourgeoise représentait au bas prix cent mille francs par mois. Un seul détail vous permettra de mesurer la prodigalité gautriponne : les enfants avaient chacun son service et ses équipages ; or l'aîné marchait sur sept ans et le plus jeune était âgé de dix-huit mois.

Le monde était témoin de ces magnificences, et le monde parisien, qui sait tout, savait que Gautripon (Jean-Pierre) n'avait pas hérité d'un centime. Ses compagnons d'enfance n'étaient pas morts ; on l'avait vu boursier à la pension Mathey, puis maître d'étude en chapeau râpé, bottes béantes, puis expéditionnaire à dix-huit cents francs. Mme Gautripon, née Pigat, était élève à Saint-Denis, fille d'un vieux capitaine d'infanterie. Son père, honnête Breton de Morlaix, avait laissé le renom d'une droiture et d'une brutalité antiques : dans son ancien régiment, le 62e, on dit encore : « roide comme Pigat. » Mais, comme il n'avait pris aucun Palais d'Été, ce vertueux sauvage n'avait pu donner à sa fille que la dot réglementaire apportée vingt ans plus tôt par sa femme, c'est-à-dire douze cents francs de rente.

Les splendeurs de cette maison étaient donc une énigme proposée à la sagacité de Paris. Personne n'avait entendu dire qu'un oncle d'Amérique eût légué ses dollars à l'ancien maître d'étude ou à la belle Émilie, sa femme. Quelques habitués du logis, par acquit de conscience et pour décrotter le pain qu'ils mangeaient, allaient disant : « Gautripon a le génie des affaires, il spécule, tout lui réussit ; » mais aucun agent de change n'avait acheté ou vendu trois francs de rente pour le compte de Gautripon.

En revanche, il était notoire que la maison possédait un commensal riche et généreux comme un roi. On le nommait Léon Bréchot ; il avait hérité de tous les millions de son père, Nicolas Bréchot, terrassier, puis contre-maître, puis entrepreneur, et en dernier lieu fournisseur de toutes les grandes compagnies de l'Europe. Cet Auvergnat presque illettré, mais calculateur de première force et doué d'un coup d'œil infaillible, vous livrait des chemins de fer et des canaux sur commande, comme un cordonnier livre une paire de bottes : simple, rond, honnête en affaires, camarade de ses ouvriers jusqu'à les battre, et plus dur au travail que le meilleur d'entre eux. Le travail, qui est le seul roi inamovible depuis un certain temps, peut seul édifier des fortunes royales. Quand le père Bréchot, gros mangeur comme tous ceux qui dépensent leurs forces sans compter, prit son indigestion finale, on évaluait son actif à plus de cinquante millions. Le fait est que personne, pas même lui, n'aurait pu en dresser l'inventaire. Ce gros conquérant de millions était, comme Alexandre, Charlemagne et Bonaparte, mieux organisé pour prendre que pour garder ce qu'il avait pris. Ses gains énormes s'étaient logés au hasard ; il y avait de tout dans la succession : des lingots empilés à la Banque, des valeurs de premier ordre en portefeuille avec énormément d'actions véreuses ; des placements hypothécaires, cinq ou six maisons à Paris, une ferme en Sologne, une mine de mercure en Espagne, une carrière de marbre en Algérie, une forêt de dix lieues carrées en Russie, un cru fameux dans le Médoc, une fabrique d'allumettes à Bade, des parts de commandite à Saint-Étienne et force reconnaissances souscrites sur papier à chandelle par de petits emprunteurs peu solvables. Le panorama de ces richesses, brusquement étalé sous les yeux d'un héritier de vingt-cinq ans, avait dû l'éblouir comme un nouveau trésor de Monte-Cristo, car il sortait d'une éducation sévère. Jusqu'à l'âge de dix-huit ans, son père l'avait tenu coffré dans une pension célèbre, chez l'invincible Mathey, terreur du concours général. Élève médiocre et bachelier Dieu sait comment, il quitta la pension pour les bureaux paternels, et fit longtemps la besogne d'un employé à dix-huit cents francs. Il est vrai que son père le logeait, l'habillait, lui prêtait des chevaux et lui servait cent louis par mois pour ses gants et ses cigares ; mais ce père bourru ne payait en dehors que les dépenses motivées ; il défendait le jeu, il bondissait à l'idée que Léon pourrait signer une lettre de change, et disait en fronçant ses gros sourcils : « Avise-toi d'escompter ma mort, et je te déshérite au profit de mes ouvriers! » Ces rigueurs invraisemblables dans un temps aussi relâché que le nôtre avaient allumé chez l'adolescent une soif de dépense et une impatience de jouir qui n'attendit pas même la fin du grand deuil. Il aborda la vie en homme qui ne sait pas le chiffre de sa fortune. Ses compagnons de jeu et ses rivaux du sport lui donnèrent d'emblée un surnom qui rappelait l'industrie paternelle : on le nommait l'entrepreneur de sa ruine. Il le sut, et dit un jour assez plaisamment : « Impossible! Mon père était plus fort dans son genre que moi dans le mien. »

Ce fou n'était pas sot ; il ne manquait pas de repartie. A certain journaliste apprenti qui se vantait trop tôt d'être le fils de ses œuvres, il répondit : « Pardon, mon cher ; vos œuvres sont bien jeunes pour avoir déjà de grands enfants. » Son esprit, sa gaminerie tardive et surtout sa prodigalité trouvèrent grâce devant le monde des viveurs, où il se jeta tête baissée. Paris lui pardonna ses millions à la condition tacite qu'il ne les garderait pas longtemps. Il ne devait être que l'usufruitier de sa fortune ; on le rangeait de confiance parmi les décavés de l'avenir. Cette réputation se fonda si vite et si bien que pas une mère ne fit le geste de lui offrir sa fille. Quant à celles qui ont pour spécialité de s'offrir elles-mêmes, elles tournèrent quelque temps autour de lui, et l'abandonnèrent à son heureux sort dès qu'il fut avéré que son cœur n'était pas disponible. On sut ou l'on crut savoir que Bréchot était accaparé par une famille bourgeoise et qu'il vivait en tiers dans le ménage Gautripon. Le fait parut d'autant plus probable que le train des Gautripon grandissait à vue d'œil. L'ancien caissier de Bréchot père, homme riche et considéré, raconta que M. Léon avait voulu épouser une grisette, mais que le patron s'était mis en travers. Le bruit courut que le fils aîné de la belle Émilie était venu avant terme ; mais la preuve manquait, Mme Gautripon ayant fait ses premières couches en Italie. Une autre légende voulait que le capitaine Pigat fût mort de sa propre main, pour survivre le moins possible à l'honneur de la famille.

A ces imputations mal démontrées, mais qui se soutenaient en l'air par la force de leur vraisemblance, les amis de la maison répondaient : « Bréchot et Gautripon se sont liés de bonne heure ; ils étaient inséparables à la pension Mathey. Gautripon fils, lorsqu'il perdit son père, eut pour correspondant le père de son ami. Léon Bréchot, un an et plus après sa sortie du collége, venait voir Gautripon chez Mathey et lui conter ses amourettes. Jean-Pierre lui rédigeait sur commande des vers bien tournés et surtout corrects, dont l'autre se faisait honneur dans un certain monde. Est-il donc étonnant que le fils de famille, en prenant possession de sa fortune, ait pensé à un camarade si ancien et si cher? Vous le voyez qui jette les millions par la fenêtre, et vous demandez qu'il crie à Gautripon tout seul : Gare dessous! Quand une maison brûle, les voisins ont plus chaud que les autres, et personne ne les accuse d'avoir volé cette chaleur. Nous ne prétendons pas que Gautripon spécule avec l'argent de son patrimoine ; il emprunte pour jouer, mais ce qu'il gagne est bien à lui. »

Ce système de défense était le seul possible. Le moyen d'assimiler Mme Gautripon à ces lionnes pauvres qui comptent deux cents francs un cachemire de mille écus? Il n'y a pas au monde un Jean-Pierre assez naïf pour croire qu'on nourrit douze chevaux sur douze cents francs de rente. Or la communauté n'avait pas d'autre revenu démontré, et l'on ne connaissait pas à monsieur d'autres moyens d'existence, sauf sa profession de mari.

Il était donc montré au doigt ; il portait sur les épaules une charge de mépris qui eût écrasé cinquante éléphants. Le vulgaire rit volontiers d'un mari trompé par sa femme, les gens de cœur qui raisonnent un peu le prennent en pitié ; mais sur le vil complaisant qui vend sa part de bonheur et de dignité il n'y a qu'une opinion : tout le monde s'accorde à le noter d'infamie. Après sept ans de mariage, Gautripon ne s'appelait plus Jean-Pierre ; il était pour tout Paris l'infâme Gautripon.

Lorsqu'il faisait une emplette pour madame et qu'il donnait son nom et son adresse, le caissier du magasin levait la tête, le commis qui l'avait accompagné jusqu'au comptoir le regardait en face, les acheteurs entrants ou sortants se retournaient, et tout ce monde semblait dire : « Ah! ah! voilà comme il est fait! » Ses domestiques, mieux payés que des chefs de bureau, le servaient par grâce, et Dieu sait en quels termes on parlait de lui à l'office! Un jour sa femme achète une paire de chevaux. Le garçon d'écurie qui les avait amenés s'éloigne avec deux louis de pourboire. Un palefrenier de la maison court après lui, l'arrête et lui dit :

« J'espère que tu payes à déjeuner?

— Sur quoi? sur quarante malheureux francs?

— On ne t'a donné que ça?

— Ma parole!

— Qui?

— Monsieur.

— Ah! tu m'en diras tant! Madame a dû donner cinq louis, mais l'infâme en aura mis trois dans sa poche. »

Ce détail en dit plus dans sa brutalité que tout ce qu'on pourrait écrire.

La façade était en pierre blanche et polie comme le marbre. Presque tous les matins la servante du suisse y lavait à grands coups d'éponge le mot « infâme » tracé au charbon par les vertueux polissons du quartier.

Au point de vue de la morale absolue, la trinité de ce ménage était uniformément criminelle. Le mari qui vend, l'amant qui achète et la femme qui se livre comme une marchandise inerte, mériteraient d'être tous enveloppés du même dégoût ; mais la morale et l'opinion sont deux.

L'opinion souriait à Bréchot comme à tous les vainqueurs ; elle se serait attendrie pour un rien sur le malheureux sort d'Émilie ; elle écrasait Gautripon seul. Bréchot était un heureux gaillard, pas autre chose, un homme qui avait bien choisi sa maîtresse et qui se faisait honneur de son argent. Émilie, sacrifiée par un indigne mari, semblait presque aussi intéressante que Joseph vendu par ses frères. Pour Gautripon, les honnêtes gens s'indignaient que le Code pénal n'eût pas un seul article à l'adresse de ce coquin-là.

Si du moins il avait pratiqué ces façons qui désarment la rigueur du monde! Il y a mille accommodements avec le puritanisme de Paris. On passe bien des choses aux scélérats qui savent vivre. Les escrocs obligeants, les faussaires polis obtiennent à la longue une espèce de réhabilitation charitable : la vertu même finit par leur donner la main, de guerre lasse, quitte à se laver après ; mais Gautripon n'avait jamais trouvé mille francs dans sa poche pour assister un malheureux. Autant madame était prodigue, autant il se montrait tenace à garder son ignoble salaire. Lorsqu'un ancien compagnon de détresse allait sonner chez lui, monsieur n'y était pas. Ceux qui lui écrivaient pour demander quelque service d'argent obtenaient un refus piteux, enveloppé de longues phrases filandreuses. Son attitude dans le monde n'était rien moins qu'avenante. Il parlait peu, répondait par monosyllabes, regardait d'un air froid et semblait se tenir en garde contre un affront toujours suspendu. « Ce pauvre M. Gautripon! disait un soir la comtesse Mahler, on croirait qu'il se promène dans une avenue de soufflets. »

S'il assistait aux bals de sa femme, c'était avec une indifférence si marquée que plusieurs invités, dans les commencements, se crurent mal reçus. Il saluait les gens d'un sourire contraint, puis s'effaçait dans le coin le moins éclairé jusqu'à ce que le bruit de la fête et la distraction du public lui permissent de s'évader incognito. Cette étrange façon de recevoir finit par trouver grâce ; on passa par-dessus la triste originalité de l'infâme. On ne le saluait plus que par acquit de conscience, et parmi les jeunes gens qui dansaient le cotillon dans son hôtel quelques-uns se vantaient de n'être pas présentés à lui. Les joueurs le connaissaient encore moins, car il ne touchait jamais une carte ; il ne montait pas même à la galerie du premier étage, où l'on dressait les tables de jeu. Ces messieurs du baccarat, du lansquenet et du rubicon venaient là comme au cercle. Léon Bréchot ne se faisait pas faute d'inviter sans cérémonie ses connaissances du club et du foyer de l'Opéra. Ceux qui étaient venus trois fois dans la maison ne craignaient pas d'en amener d'autres. Au milieu de cette anarchie et de cette prodigalité, tout le monde, excepté Gautripon, était chez soi. Quand il donnait à dîner, les convives étaient choisis avec un peu plus de discernement, mais par madame ou par Bréchot. On les présentait tous au mari, mais il avait si peu de mémoire ou de politesse qu'il ne les reconnaissait pas le lendemain dans la rue. Au milieu des repas les plus somptueux et les plus exquis, il paraissait honteux de son appétit : à peine s'il avalait un potage et quelques bouchées de viande ; mais il cassait et grignotait furtivement son pain par un mouvement machinal qui ne cessait qu'au dessert. Il buvait son eau pure.

Peut-être aussi les vins de cette cave célèbre semblaient-ils insipides à un ancien buveur de vin bleu. L'ancien maître d'étude de la pension Mathey ne pouvait guère apprécier les chefs-d'œuvre du grand Coulard, ce prodige de science volé au prince de Metternich par la diplomatie de Bréchot. Quelques moralistes insinuaient que les goûts bas contractés dès la jeunesse ne se désencanaillent jamais : on accusait Gautripon de se livrer dans l'ombre à des orgies de gras double et de soupe à l'oignon. Cette hypothèse fut confirmée par un témoignage aussi curieux qu'imprévu. Le valet de pied du général péruvien don Pablo Puchinete jura qu'il connaissait M. Gautripon pour avoir déjeuné dix fois auprès de lui dans un bouillon de cochers, rue de la Vieille-Estrapade. La chose était un peu trop forte pour obtenir créance chez les gens qui raisonnent ; il en resta pourtant je ne sais quelle odeur de crapule autour de l'accusé. La simplicité de ses goûts, la vétusté de ses habits toujours râpés et toujours propres, la grosse toile de ses mouchoirs, la modeste percale de sa chemise, toutes ces habitudes d'épargne et de retranchement personnel qui devaient racheter dans une certaine mesure le luxe outrageux de sa maison, furent autant de charges contre lui. On décida que cet homme était ignoble en tout, et le monde ne le vit plus qu'à travers une opinion détestable.

Pour ceux qui auraient pu l'envisager autrement, sa personne n'était ni laide ni repoussante. C'était un grand garçon de trente-deux ans, svelte et bien pris, mais un peu courbé en avant sous le poids de son infamie. Les traits du visage étaient fermes, le nez un peu grand, mais de forme élégante et fière, la bouche petite, les dents belles, le front haut et les sourcils noblement dessinés. Il rasait sa barbe avec soin et portait les cheveux taillés en brosse. Ces cheveux du plus beau noir s'argentaient visiblement sur les tempes, et ce rayon de vieillesse anticipée adoucissait tout son visage. Le misérable, à qui l'on ne donnait la main que par pitié, avait lui-même une main nerveuse, sèche, chaude, une de ces mains qui vous attirent, vous retiennent, et qui s'empareraient de votre amitié, si l'on n'était pas averti.

L'ami de la maison, ce Léon Bréchot que vous savez, était un admirable type d'homme heureux. Ni trop grand ni trop petit, ni gras ni maigre, ni brun ni blond, ni beau ni laid, il se citait lui-même comme le mieux équilibré de tous les mortels. La bonne humeur et la santé rayonnaient sur sa figure ronde et colorée ; ses yeux gris scintillaient ; son nez court, bien ouvert et légèrement retroussé, humait avec une joyeuse avidité le parfum des bonnes choses. La barbe multicolore, blonde aux racines, rousse au milieu, brune au bout, s'épanouissait en éventail pour achever cette figure épanouie. Une coiffure imperceptiblement olympienne relevait ses cheveux châtains du front à l'occiput en deux masses frissonnantes. Buveur solide et beau mangeur, il avait pris juste assez d'embonpoint pour donner une courbure harmonieuse à ses plastrons de batiste, sous le gilet superbement ouvert. Un Lavater aurait lu dans sa physionomie la franchise, la bienveillance, la générosité, le mépris des richesses, l'ignorance du danger, l'ardeur des passions : ce qui manquait un peu, c'était la persévérance, le dévouement, le sérieux, le solide, la force de vouloir et la faculté de souffrir ; mais à quoi bon? Est-ce que les oiseaux ont besoin de nageoires? L'homme aimé, riche, heureux, a-t-il affaire de cette énergie farouche qui lutte corps à corps avec le malheur?

La femme qui se partageait (disait-on) entre ces deux messieurs ne peut être comparée à aucune autre, ni même à aucune créature vivante ; mais on se rendrait compte de sa beauté vraiment particulière, si l'on avait la patience d'étudier avec attention une poupée de grand prix. Les poupées ne représentent ni des femmes ni des enfants, mais un âge intermédiaire : il en était ainsi de Mme Gautripon, quoiqu'elle fût mère de deux garçons et d'une fille. Ses cheveux, plus fins que la soie et d'un blond presque blanc, rappelaient cette toison d'agneau qui coiffe les poupées Huret. Toutefois, le corps n'avait pas la raideur et la sècheresse de la gutta-percha durcie : les mains, les bras, les épaules, tout ce qu'on voit au bal était d'une blancheur uniforme, absolue, comme le corps des poupées de peau. Les yeux noirs, d'un émail étincelant, illuminaient des traits ronds, moelleux, un peu fondus, et doucement colorés comme la cire. La bouche était trop petite, les yeux trop grands, les pieds et les mains presque invisibles, conformément à l'esthétique professionnelle des bimbelotiers. Ses toilettes étaient des costumes aussi riches et aussi bizarres que ceux que Marcelin, l'admirable fantaisiste, dessine au 1er janvier pour la devanture de Siraudin. Elle portait aussi des dentelles trop hautes et des pierreries mal proportionnées à sa taille. L'aménité de son accueil, le charme de sa voix, l'inaltérable douceur de son langage, vous forçaient de penser à ces statuettes du nouvel an qui sont des boîtes de bonbons. Cette petite femme était la fraîcheur même et la suavité en personne, avec certain je ne sais quoi qui éveillait des idées de cherté fabuleuse et de fragilité déplorable. On enviait le bonheur de l'homme qui avait pu se donner un tel joujou pour ses étrennes, et l'on disait aussi : Pourvu qu'il n'aille pas la casser! car on ne la voyait pas sans la désirer peu ou prou ; c'était une nature aimantée qui attirait sinon les cœurs, au moins les convoitises du sexe qui se dit fort. Ses manières n'avaient rien de décourageant ; elle n'était ni courtisane, ni même coquette, et pourtant elle semblait facile. Pourquoi? Par cent raisons, mais surtout parce qu'elle ne témoignait pas plus d'amour à Léon qu'à Jean-Pierre, qu'il n'était pas défendu de lui supposer le cœur libre, et que son laisser aller, ses grâces nonchalamment sensuelles, la désignaient comme un être désarmé. Il eût été paradoxal de la croire infaillible, et plus paradoxal encore de supposer qu'elle ne faillirait plus. Le gros Merryman, qui fait courir, disait à ce propos : « Je connais pas mal de chevaux qui ne sont jamais tombés sur les genoux, mais je n'en sais pas un qui n'y soit tombé qu'une fois. » L'espérance attirait donc un peuple autour d'elle. On y voyait de tout, depuis les princes et les gros banquiers, jusqu'aux sous-lieutenants de la littérature, de l'art et de l'armée, les uns prêts à faire des sacrifices énormes, par cela seul que Léon Bréchot en avait déjà fait, les autres dans l'espoir qu'il n'y en aurait plus à faire, et qu'Émilie était assez riche pour se donner le luxe d'un amour désintéressé.

Cent mille hommes ne suffisent pas à composer un salon, il faut trouver moyen d'attirer les femmes du monde, et ce remplissage est toujours difficile dans une maison aussi diffamée que l'hôtel Gautripon ; il n'est pourtant pas impossible, si les maîtres du logis savent mener le recrutement selon la logique parisienne. Une femme perdue de réputation aurait beau se bâtir un hôtel magnifique, allumer dix mille bougies, réunir l'orchestre du conservatoire et préparer un souper babylonien ; elle n'attirerait personne à ses bals, si elle commençait par inviter les honnêtes femmes de Paris. Plus l'hôtel serait beau, plus l'orchestre serait illustre, plus le souper serait fin, plus on s'honorerait de renvoyer l'invitation comme malséante et impertinente. Une maîtresse de maison qui sait la vie trouve un biais. Elle attire d'abord un certain nombre d'étrangères, et pense avec raison que ces dames n'y regarderont pas de trop près. Ceux qui se dépaysent un moment pour s'amuser, font du plaisir leur principale affaire et prennent leur récréation où ils la trouvent. Ils agissent chez nous comme nous-mêmes en voyage, avec une singulière expansion de tolérance et de facilité. Cela n'engage à rien, pas même à reconnaître au bout d'un an les compagnons ou les distributeurs des plaisirs qu'on a pris. Si une femme du monde est solidaire de celles qu'elle voit dans son pays, elle ne doit compte à personne des relations qu'elle a pu nouer en voyage. Aussi les étrangères accourent-elles, sans faire se prier, partout où l'on ouvre un salon agréable. Il suffit que la maison ne soit pas formellement déclassée, et qu'on voie flotter sur la porte un lambeau de pavillon conjugal. Les Gautripon ou les Bréchot comprirent qu'il fallait avoir les grandes dames de l'étranger, et que c'était le commencement de la sagesse. En effet, le reste alla de soi. Lorsqu'on sut qu'ils faisaient danser des princesses en i, des marquises en o et des comtesses en a, les Parisiennes à la mode jugèrent qu'il y avait sottise à bouder si bonne compagnie, et plus d'une brigua les invitations qu'elle aurait repoussées l'année d'avant, si on les lui avait offertes. Les familles sévères se tinrent obstinément en dehors, mais cette catégorie n'est pas comptée dans le total hétérogène qui s'intitule tout Paris. Les arts, les lettres, la finance de Paris, de Francfort et de Vienne, la noblesse cosmopolite, un lot de bourgeoisie industrielle et marchande, les deux sexes du sport, la fleur de l'inutilité des clubs, composaient un ensemble plus brillant qu'imposant, mais assez considérable en somme. L'élément masculin était en majorité, mais les femmes jeunes et jolies ne manquaient pas. Les yeux s'écarquillaient aux feux des diamants ; l'écho des noms sonores et des titres plus ou moins authentiques caressait agréablement le snobisme parisien.

Quoi qu'on pût dire de la vertu de madame, quoi qu'on pût insinuer sur la complaisance de monsieur, le 24 janvier 185… l'hôtel Gautripon était encore une maison comme les autres et plus agréable que beaucoup d'autres.

Ce qui donnait un caractère un peu singulier à ces fêtes, c'était, comment dirai-je? une certaine atmosphère de mépris répandu. On sait que dans le monde, et surtout dans le monde un peu mêlé, le savoir-vivre est réparti par doses inégales. Les femmes en général en ont plus que les hommes, malgré tous les efforts d'une école nouvelle pour renverser la proportion. Les vieillards et les hommes mûrs sont plus polis que les petits jeunes gens. La naissance, l'éducation, la profession, accentuent plus fortement les inégalités marquées par le sexe et par l'âge : mais le point capital où j'ai besoin d'insister ici, c'est que l'individu devient supérieur ou inférieur à lui-même selon le milieu qu'il traverse et le monde qui l'environne. Il y a des instincts grossiers qui constatent la parenté de l'homme avec la bête. L'éducation les refoule plutôt qu'elle ne les anéantit ; ils demeurent emprisonnés dans quelque coin ténébreux de notre être, guettant l'occasion de s'échapper et de s'épandre. Pour les tenir en respect, la volonté d'un seul homme ne suffit pas ; il faut la collaboration d'un certain milieu, la pression des idées et des mœurs ambiantes. La bonne compagnie exerce une salutaire contrainte sur ceux-là même qui n'en sont point ; la mauvaise relâche inévitablement les habitudes de l'homme le plus correct et le plus délicat. Le même homme boit, mange, danse, parle et rit diversement, selon qu'il est dans un salon respectable, ou familier, ou équivoque. La retenue des invités croît en raison de leur estime pour la maison qui les reçoit. Un homme bien élevé se gêne un peu, même avec ses amis, quoi qu'en dise le proverbe ; tout le monde en prend à son aise et lâche la bride à ses instincts chez les Gautripons de tous étages.

Ainsi les jeunes gens abusaient étrangement de cette hospitalité banale et décriée. Quelques-uns arrivaient sans scrupule après boire ; quelques-uns montaient au fumoir avant de saluer Émilie, et s'y cantonnaient jusqu'au souper, entre les liqueurs et les cigares. D'autres donnaient l'assaut au buffet avec des poussées formidables. Tout le monde commandait aux serviteurs de la maison, qui devenaient familiers dès minuit, grâce aux libations de l'office. On gaspillait outrageusement les boissons et les mets, et si quelque chose venait à manquer par hasard, les invités s'en étonnaient sur un ton qui voulait dire : « Quoi! nous daignons aider à la ruine de ces faquins-là, et ils n'ont plus d'asperges à quatre heures! » Après souper, la jeunesse dansait des pas fantastiques et tenait des discours inouïs, et les dames, acclimatées peu à peu, commençaient à ne plus s'étonner de rien. Les joueurs s'impatronisaient dans la galerie de tableaux jusqu'à midi, voire jusqu'à la soirée du lendemain, et, comme Léon Bréchot était de la partie, on n'essayait pas même de les déloger. Ils commandaient leurs repas, sans plus de façon qu'à l'auberge, et Mme Gautripon disait en s'éveillant sur les deux heures : « Comment! ils sont encore là? Eh bien! donnez-leur tout ce qu'ils voudront! » toujours avec son frais sourire de poupée neuve.

Voici comment l'étourderie d'un jeune homme et la fumée de quelques verres de vin de Champagne changèrent ces beaux yeux d'émail en deux sources de larmes.

Le marquis Lysis de la Ferrade était un magnifique créole de vingt-cinq ans, un de ces Apollons exotiques qui ressemblent aux Français de la métropole comme un palmier de l'île Bourbon à un pommier du pays de Caux. Il avait le teint mat, la lèvre pourpre, les cheveux presque bleus, les yeux fendus en amande et noyés dans ce fluide étincelant et doux qui semble fait de courage et d'amour. Noble, riche, vaillant, admirablement souple aux jeux du corps et de l'esprit, il avait vu toutes les portes s'ouvrir à deux battants devant lui, toutes les mains courir au-devant de la sienne. Ce jour-là même, on venait de fêter sa bienvenue dans un club où les millionnaires n'entrent pas comme au moulin. Par malheur il avait terriblement bien dîné : la folie que les Bordelais, les Bourguignons et les Champenois emprisonnent dans leurs bouteilles s'était mêlée en lui au vin de la jeunesse, qui est le plus absurde et le plus généreux de tous. Il s'était échappé du club à dix heures avec un cortége de joyeux compagnons ; on avait fait une descente au foyer de l'Opéra et mis en fuite les plus jolis oiseaux et les moins farouches du monde ; puis la brillante cohorte, soulevée par ces ailes invisibles que l'ivresse attache aux pieds des jeunes fous, émoustillée par un vent de bise qui fouettait le visage et piquait les oreilles, s'était abattue à grand bruit sous le péristyle de l'infâme. Là, les cochers de ces messieurs, riant d'un rire philosophique et dissertant entre eux sur l'égalité dans le vin, s'étaient rangés à la file, tandis que les valets de pied pliaient les paletots et que les maîtres envahissaient la maison comme une ville conquise.

Vers minuit, Gautripon se faufila discrètement, à son ordinaire, hors des salons où l'on dansait. Il décrocha, dans un couloir obscur, une vieille pelisse doublée de chat râpé, comme on n'en trouve qu'au Temple, et il se mit en devoir de gagner la petite porte des fournisseurs. Un grand tapage appela son attention vers l'office ; il prêta l'oreille, et entendit les mots « monsieur, madame et Bréchot, » répétés plusieurs fois au milieu d'une hilarité brutale. Il se consulta un instant pour savoir s'il devait passer outre ou boire la turpitude de ses gens jusqu'à la lie. La curiosité fut la plus forte : il écouta tout le récit d'un laquais qui venait de déposer un plateau de verres vides et parlait en se tenant les côtes.

L'orateur avait fini et l'auditoire riait encore, que Jean-Pierre était déjà loin. Il rentrait dans les appartements, la souquenille sur le dos et le chapeau sur la tête, escaladait le premier étage, traversait la galerie et se jetait dans la chambre à coucher de sa femme avec l'emportement d'un sanglier blessé.

Dès le seuil, il reconnut le spectacle insolent que les rires de l'office lui avaient dénoncé. On avait mis à nu le lit de Mme Gautripon et fait la couverture. Sur deux larges oreillers étalés côte à côte, on avait couché deux têtes de carton, dont l'une représentait un coq et l'autre une chatte blanche. Au-dessus un grand cerf, drapé dans un tapis de table, allongeait deux longs bras et deux mains gantées de frais sur le couple hétéroclite, comme pour le protéger ou le bénir. Les pincettes du foyer et les accessoires du cotillon avaient fourni les principaux éléments de cette scandaleuse mascarade ; l'auteur de la plaisanterie devait avoir prêté ses gants.

L'infâme poussa un son guttural, ses yeux flamboyèrent ; il se redressa de toute la hauteur de sa taille, plongea un regard effrayant dans le petit groupe de rieurs qui s'ébaudissait à ce spectacle, aperçut un jeune homme déganté et lui sauta à la gorge en criant :

« Misérable lâche! c'est donc toi? »

M. de la Ferrade bondit sous l'insulte et sous l'étreinte. Il écarta par une torsion désespérée les deux mains qui l'étouffaient, regarda son agresseur, le reconnut sans le connaître, lui rit au nez et répondit d'une voix vibrante :

« Monsieur le Gautripon, vous dites des incohérences : ce n'est ni un misérable, ni un lâche, puisque c'est moi! »

Cela dit, il repoussa violemment l'infâme, qui chancela un moment, puis s'élança de nouveau ; mais les amis du jeune homme avaient eu le temps de se jeter entre les deux combattants. M. Gautripon lutta contre eux, glissa sur le tapis et se releva sous une pluie de cartes de visite. Le créole avait profité de la bagarre pour fouiller dans sa poche et vider tout son carnet sur la tête de l'ennemi. « A demain, disait-il, on ne donne qu'une carte à un homme seul ; mais vous qui vous appelez légion, vous partagerez le paquet entre vos amis et connaissances! »

Gautripon demeura comme atterré sous le coup de ce nouvel outrage ; il lui fallut une grande demi-minute pour reprendre ses esprits. Lorsqu'il vint à la riposte, les jeunes gens, au nombre de cinq ou six, étaient déjà au milieu de la galerie. Il prit son élan pour les rejoindre, mais la voix de son ami Bréchot le cloua sur place.

« Je tiens mille louis, disait Léon. »

Les joueurs n'avaient rien vu, rien entendu : ils étaient tout à leur affaire. Le mari se ravisa, rentra dans la chambre, ferma doucement la porte, fit un paquet des cartes du marquis et les serra dans sa poche. Il revint ensuite au grand lit de Mme Gautripon, ramena la couverture sous le traversin, roula les oreillers en cylindre et les mit au pied du lit, étendit sur le tout le grand couvre-pied de guipure et de satin rose, rangea le tapis de table et les pincettes, jeta les gants au feu et replaça les cartonnages dans la corbeille du cotillon.

Le désordre ainsi réparé, il rouvrit la porte à deux battants et regagna l'escalier de service ; mais, au lieu d'y retourner par le même chemin, il prit à gauche et pénétra sur la pointe du pied dans l'appartement des enfants. Les deux garçons et la fillette dormaient du plus riant sommeil sous leurs rideaux de tulle garni de malines. Un précepteur, une gouvernante et deux bonnes anglaises reposaient auprès d'eux. Leur mère les avait entourés de ces mille brimborions ruineux qu'on donne aux enfants d'aujourd'hui pour leur inculquer dès le berceau la sotte vanité des hommes. Le petit monsieur de sept ans était meublé de bois de rose ; on voyait dans son salon particulier une collection de tableaux enfantins et le portrait de son poney favori peint par un maître. Un trophée de cannes et de cravaches à sa taille décorait un des panneaux de la chambre ; sur une pelote à son chiffre brillait toute une collection de riches épingles à son usage. Rien ne manquait à cette réduction des élégances à la mode, pas même une boîte à cigares en argent ciselé, pleine, il est vrai, de cigares de chocolat. Gautripon regarda ce bizarre étalage comme s'il ne l'avait jamais vu ; il haussa les épaules, secoua la tête et vint baiser avec une tendresse plus que paternelle l'enfant qui ressemblait scandaleusement à Bréchot. Sur les trois qu'il embrassa tour à tour, la petite fille seule s'éveilla, ouvrit les yeux à demi, et lui rendit son baiser dans le vide en disant : Je t'aime!

« Et moi aussi, pauvres enfants, je vous aime! murmurait-il en s'éloignant avec des larmes plein les yeux. »

Il sortit de l'hôtel sans encombre et gagna une maison de piètre apparence vers le bas de la rue de Ponthieu ; le portier, qui ne l'attendait plus, vint lui ouvrir en grommelant : il s'excusa d'un ton modeste et donna dix sous… Sa bougie allumée et sa clé détachée du clou, l'infâme gravit un escalier sale et nauséabond, s'arrêta au cinquième étage, enfila un couloir, passa devant quatre ou cinq portes où les noms de locataires se lisaient sur des écriteaux de carton, et entra finalement dans une mansarde très-propre. Les draps du lit et les rideaux de l'unique fenêtre étaient du plus beau blanc ; le papier, à douze sous le rouleau, n'avait ni tache ni égratignure, la couchette de noyer brillait, le carreau de brique rouge miroitait, les humbles flambeaux de la cheminée étincelaient. Six bonnes chaises de paille bien nettes, deux petites tables soigneusement frottées à la cire et un lavabo de quinze francs complétaient l'intérieur honnête et modeste d'un ouvrier qui a de l'ordre ou d'un petit employé.

Gautripon s'y installa comme chez lui. Il s'assit sur une de ces chaises de paille, lut attentivement la carte du beau créole et médita quelques minutes la tête dans ses mains ; puis, souriant à lui-même en homme qui a fait son plan, il se dévêtit, accrocha sa pelisse à un porte-manteau, brossa, plia sa toilette de bal et la serra dans un placard. Cette besogne achevée, il se coucha, souffla sa bougie et s'endormit d'un profond sommeil.

Cependant M. de la Ferrade, un peu dégrisé, se faisait conduire au cercle des colonies, et arrachait son oncle, M. d'Entrelacs, aux plaisirs mathématiques du whist.

M. d'Entrelacs était un homme de cinquante ans, très-jeune de visage, d'esprit et de courage. Il ressemblait à son neveu, mais en grand et en gros. Sa figure bronzée, d'une consistance un peu molle, offrait la teinte et le relief arrondi du cuir gaufré. L'oncle avait fait parler de lui ; on citait ses amours et ses duels à Bourbon, voire à Paris. Sur le chapitre du point d'honneur, il n'avait plus de leçons à prendre, et personne mieux que lui n'était capable d'en donner. Les amateurs qui rendent cinq coups de bouton sur dix aux prévôts de salle, les habitués du tir qui coupent des balles en deux sur une lame de rasoir, le citaient comme un maître. Il avait assisté son neveu dans trois ou quatre affaires, et le blason des la Ferrade ne s'en était pas mal trouvé.

Le récit du jeune homme n'émut pas l'homme mûr. « Cela se dessine nettement, dit-il ; il n'y a pas matière à controverse. Tu as insulté, tu as provoqué, tous les torts viennent de nous : donc nous laissons le choix des armes ; c'est à ce monsieur à nous dire s'il aime mieux héberger dans sa peau quelques pouces de fer ou une demi-once de plomb. Adresse-moi ses témoins dès que tu les auras vus. J'attends ici le général Puchinete ; tu le connais, c'est un gaillard dans mon genre. A nous deux, nous mènerons lestement l'affaire, et les petits journaux n'auront pas le temps de la galvauder. Va dormir ; un bon somme vous fait mieux la main que le tir et le maître d'armes. »

II

Vers midi, Lysis de la Ferrade fut éveillé par son nègre, qui portait deux cartes sur un plateau. Deux cartes, je devrais dire deux carrés longs de papier doré sur tranche où l'on avait écrit à la main : « Rastoul, aux Villes-de-Saxe, rue Saint-Jacques, 254. » — « Monpain, au Val-de-Grâce. De la part de M. Jean-Pierre. »

Le jeune homme se frotta les yeux et se demanda un instant s'il n'achevait pas quelque rêve.

« Que diable est-ce que ces gens-là?

— Deux messieurs décorés.

— Ah!… prie-les de m'attendre un instant et offre-leur des journaux, des cigares, des biscuits, du vin de Xérès. »

Le nègre sortit, et le maître sauta dans un pantalon en murmurant :

« Jean-Pierre? De la part de M. Jean-Pierre? Il me semble en effet que Bréchot et les autres le désignent quelquefois sous ce nom-là. Nous verrons bien ; mais ces cartes dorées sur tranche? Où diable a-t-il pêché ses témoins et quelle espèce de chrétiens m'a-t-il envoyés? Comment l'ami de la maison n'est-il pas de la partie? Dieu sait comment ça finira, mais ça commence drôlement. »

Tout en faisant ces réflexions, il endossait une jaquette de taffetas gris-perle, ouatée et piquée comme la robe de chambre d'une petite-maîtresse. Lorsqu'il fut présentable, il passa dans son boudoir, où deux robustes gaillards boutonnés jusqu'au menton l'attendaient debout, devant le guéridon servi et intact. A leur moustache, au nœud tout fait de leur cravate, à leurs gants noirs, à la solidité de leur chaussure, à la largeur du ruban neuf qui décorait leur redingote, le marquis devina deux sous-officiers en retraite. C'étaient d'ailleurs deux beaux hommes et deux honnêtes figures.

« Mille pardons! messieurs, dit le marquis.

— Il n'y a pas d'offense, répondit l'un.

— Parfaitement, ajouta l'autre.

— Veuillez donc vous asseoir, je vous en prie.

— Nous ne sommes pas fatigués, dit le premier ambassadeur.

— Parfaitement, dit le deuxième. »

Toutefois le jeune homme insista si poliment que l'orateur de cette étrange députation finit par prendre place au bord d'un siége et que l'autre en fit autant, « ne voulant pas désobliger monsieur le marquis. »

Mais quand le maître du logis fit le geste de leur offrir des cigares, ils reculèrent avec une sorte d'effroi. Ce fut bien pis lorsqu'il les pria d'accepter une larme de son vieux vin de Xérès. Le premier témoin, M. Rastoul, rougit comme si cette politesse eût été une injure personnelle.

« Faites excuse! dit-il ; ce n'est pas pour trinquer que nous sommes ici, c'est pour vous proposer la botte. »

L'infirmier-major ouvrait la bouche pour approuver ; il l'ouvrit bien plus grande en voyant que le jeune homme lui coupait la parole et lui prenait son mot :

« Parfaitement, messieurs, dit le créole, avec une grâce exquise. Je suis tout à vos ordres, et j'accepte d'avance les propositions que vous me faites l'honneur de m'apporter ; mais l'usage n'interdit pas les rapports de courtoisie entre gens qui vont se couper la gorge, et vous pouvez accepter le vin que je vous offre sans faillir au mandat que vous remplissez si dignement. »

S'il y avait une pointe d'ironie sous la leçon, elle n'effleura pas l'épiderme des deux honnêtes sous-officiers. M. Rastoul se relâcha un peu de sa raideur, et répondit en tournant ses pouces :

« Si ça se fait…?

— Je vous assure que ça se fait.

— Eh bien! ce sera donc en vous remerciant de votre politesse. »

M. de la Ferrade emplit deux verres jusqu'aux bords, et laissa tomber quelques gouttes dans le sien. Les deux sous-officiers trinquèrent ensemble et avec l'ennemi. Chacun d'eux vida son verre d'un trait, après quoi M. Monpain prit un mouchoir à carreaux bleus dans le fond de son chapeau et s'essuya la bouche, tandis que M. Rastoul épongeait ses deux moustaches en les tirant par un geste tout guerrier.

Ils acceptèrent ensuite les cigares et le feu que M. de la Ferrade leur offrit de ses mains blanches.

« Et maintenant, messieurs, dit le jeune homme, je vous écoute.

— Monsieur le marquis, dit Rastoul, parlons peu, mais parlons bien. M. Jean-Pierre est un digne homme.

— M. Gautripon, voulez-vous dire?

— M. Gautripon si vous voulez. Chez nous, on ne l'appelle que M. Jean-Pierre. Il paraît que vous lui avez fait… je suis trop poli pour dire une crasserie, mais enfin… une chose qui ne se fait pas. Il nous a dit, à moi et à mon camarade, qu'il voulait aller sur le terrain, et du moment que M. le marquis paraît être consentant de s'aligner, l'affaire peut marcher rondement, d'autant plus, je vous l'avouerai, que nous n'avons pas trop de temps, moi et mon camarade, attendu les permissions, qui ne s'obtiennent pas comme on veut.

— Effectivement, dit le camarade. Tant qu'aux armes, je sais où l'on pourrait se procurer des lattes, des fleurets, des pistolets de cavalerie, enfin tout.

— Ne vous donnez pas tant de peine, messieurs. J'ai des armes, et si vous les récusiez par hasard, les armuriers sont là. A ce que je comprends, vous êtes militaires?

— J'ai ma pension réglée, dit Rastoul. Maintenant je suis aux Villes-de-Saxe, ouvreur.

— Plaît-il?

— C'est moi qui me tiens à l'entrée du magasin et qui ouvre la porte aux dames. Il n'y a pas de sot métier, et on recherche les légionnaires pour ça, vu que ça pose une maison.

— J'entends, monsieur. Encore une larme de ce vin de Xérès, je vous prie. Vous m'excuserez d'ailleurs si je cherche à deviner par quel concours de circonstances M. Gautripon, que vous appelez Jean-Pierre, a été conduit à mettre ses intérêts entre vos mains : non qu'il pût s'adresser à des personnes plus dignes, mais le rang qu'il tient dans le monde, la fortune…

— Pardon, monsieur le marquis, les explications nous sont interdites. Si je vous ai mis au courant de mes affaires, ça n'est pas une raison pour que je vous conte les siennes, dont au reste j'ignore foncièrement. Je sais qu'il est un digne homme et qu'il nous a donné la commission de vous mener sur le pré. Si vous n'en voulez pas, dites-le ; M. Jean-Pierre saura ce qui lui reste à faire.

— C'est bien ça, dit l'infirmier. Des explications après coup, il n'en faut plus. Bon, si on s'expliquait avant : on aurait peut-être la main moins leste.

— Plaît-il?

— On ne taperait pas, quoi!

— Vous croyez donc qu'il y a eu des voies de fait échangées entre nous? »

M. Rastoul devina que la seule phrase prononcée par son camarade avait été une sottise, et se hâta de tout réparer.

« Monpain vous dit, monsieur le marquis, que ceux qui parlent trop vite tapent souvent en paroles, sur le tiers et le quart. »

Le créole sourit dans sa moustache et reprit :

« Allons, messieurs, avouez franchement, en loyaux militaires, que vous ne savez pas le premier mot de la querelle?

— Eh bien! oui, je l'avoue, répondit Rastoul. Après? S'il ne nous a pas plu de savoir pourquoi M. Jean-Pierre y allait? Je sais que je l'estime, que vous lui avez manqué, et qu'il est pressé d'en découdre. Ça me suffit, à moi, et à mon camarade.

— Parfaitement, dit l'infirmier.

— Alors, messieurs, je m'abandonne au cours des événements sans plus chercher le mot d'une énigme qui commençait à m'intriguer. Mes témoins seront chez vous dans une heure. Vous plaît-il de les attendre aux Villes-de-Saxe, rue Saint-Jacques?

— Ah! mais non! s'écria M. Rastoul, c'est cela qui ferait un grabuge à tout casser!

— Alors au Val-de-Grâce, chez M. Monpain?

— Eh! diantre non! dit Monpain. Si vous croyez que le Val-de-Grâce est fait pour des esclandres pareils!… Il faudrait prendre rendez-vous chez quelqu'un… Où? chez Fignot par exemple…

— Non! dit Rastoul. Des messieurs comme ces messieurs ne seraient point à leur place dans un cabinet de marchand de vin. Tenez! monsieur le marquis, si ça vous était égal, nous irions chez messieurs vos témoins nous-mêmes, et de cette façon-là tout serait décidé en deux temps.

— A votre aise, messieurs. J'aurai l'honneur de vous mettre en relation avec le vicomte d'Entrelacs, mon parent, et le général Puchinete, un étranger de distinction. Il est une heure, ces messieurs doivent déjeuner ensemble à l'hôtel d'Entrelacs, rue de la Ville-l'Évêque, à deux pas d'ici. Permettez que j'écrive l'adresse, et agréez mes excuses pour vous avoir retenus si longtemps. »

Les deux légionnaires étaient déjà dans l'escalier quand le nègre descendit quatre à quatre et les pria de rentrer un moment chez son maître.

« Messieurs, dit le créole, un contre-temps dont je suis pour le moins aussi désolé que vous-mêmes! Veuillez lire le billet qu'on vient de m'apporter. »

La lettre était de M. d'Entrelacs, et voici ce qu'elle disait :

« Mon cher Lysis, le diable s'en mêle. J'ai vu le général hier soir ; il m'a refusé net pour des raisons assez délicates, que je comprends sans les adopter. Comme le temps pressait un peu, je me suis rabattu sur le premier gars un peu solide que j'ai trouvé à ma main : c'était Gérand. Autre histoire! Il m'oppose une fin de non-recevoir qui, bien que curieuse et digne d'être méditée, ne supporte pas la discussion. Je me retourne immédiatement et je tâte en moins d'une heure Violin, Patry, Sinalis, Randot, Morhange, Lespinois ; tous, mon cher, sans en excepter un, m'envoient au diable, et jurent que rien au monde ne les décidera à figurer dans une affaire Gautripon. Morhange s'est prononcé si carrément, et j'étais moi-même monté à un tel diapason, que nous avons failli déplacer le problème. Somme toute, je suis rentré bredouille, et ce matin encore, après avoir couru tout Paris, réveillé une demi-douzaine d'honnêtes gens et rompu un fagot de lances, je demeure le seul témoin sur qui je puisse compter, mais je ne me tiens pas pour battu : le temps de manger un morceau, et je reprends la campagne. Cherche de ton côté, et si tu reçois la visite, fais en sorte d'ajourner l'entrevue à six heures du soir ou à demain midi. A tout événement, viens dîner avec ton vieil oncle et ton solide ami,

César d'Entrelacs. »

M. Rastoul lut attentivement la lettre et la rendit en disant : « C'est drôle que des personnes comme il faut se fassent tant prier quand elles ne risquent rien. Moi et Monpain, nous avons dit oui tout de suite, et pourtant si ça se savait, je perdrais peut-être ma place, et il irait pour sûr au bloc. Enfin! chacun son idée. Nous allons rentrer chacun chez nous, et nous reviendrons demain à midi avec votre permission. Si les messieurs pouvaient s'y trouver par complaisance, nous monterions le coup pour dimanche, et de cette façon l'ouvrage ne souffrirait pas. »

Sur cette réflexion, il se retira poliment comme il était entré, et poussa son camarade devant lui.

Eux partis, le jeune homme resta un peu troublé et médiocrement satisfait de lui-même : non qu'il se reprochât d'avoir prolongé l'entrevue au delà des limites normales et fait jaser deux braves gens ; sa curiosité lui semblait légitime. Est-ce que tout n'est pas permis pour pénétrer de tels mystères d'infamie? En présence des coquins triomphants qui éclaboussent la foule honnête, l'homme de bien se sent investi d'un pouvoir discrétionnaire, sa conscience l'institue juge d'instruction ; mais il eût fallu, pour bien faire, que l'enquête n'arrêtât pas l'action. Le marquis s'était trouvé beau, tandis qu'il dirigeait le débat d'un air dominateur, s'intéressant aux détails les plus singuliers de l'affaire et reléguant au second plan le duel, cette vétille et cette banalité. La lettre de M. d'Entrelacs altérait quelque peu la physionomie du rôle : en ajournant la rencontre, elle prêtait à ce petit interrogatoire si leste et si fier une couleur de temporisation. M. de La Ferrade se demanda avec une sorte d'angoisse quelle opinion les deux légionnaires emportaient de lui. Un homme de cœur n'est jamais insensible à l'estime des honnêtes gens, quelque supériorité qu'il s'arroge sur eux en lui-même. Celui-ci aurait mieux aimé recevoir cent coups d'épée à la fois que d'entendre ces simples mots prononcés par un garçon de boutique : « Le jeune homme cause bien, mais il n'est pas pressé d'en découdre. » La seule idée que deux hommes pourraient le mal juger pendant vingt-quatre heures lui fit bouillir le sang ; il allait et venait, relisant la lettre et se creusant la tête pour savoir où trouver M. d'Entrelacs. Il songea un moment à se passer de son oncle et de tous les gens raisonnables que le vicomte avait dans son intimité. Faire seller un cheval, courir au bois de Boulogne et arrêter deux fous de son âge, par exemple, deux compagnons de son équipée nocturne, c'était l'affaire d'un instant ; mais il avait cent raisons de ménager cet oncle, qui était presque toute sa famille : d'ailleurs rien ne prouvait que M. d'Entrelacs n'eût pas trouvé depuis midi l'homme qu'il cherchait. Cependant, par quel complot de hasards ce recrutement du deuxième témoin était-il devenu si difficile? « Mon oncle a vingt amis qui sont les miens, et pas un dans le nombre ne consent à marcher avec nous! Est-ce parce que j'ai tort? Parbleu! je le sais bien. J'ai fait une gaminerie, soit ; mais dès que je m'offre à la réparer comme un homme, l'amitié les oblige tous à me prêter les mains. Non! s'ils se font prier, c'est parce qu'il leur répugne d'avoir affaire à Gautripon. Mais les mille ou quinze cents personnes qui se gobergeaient chez lui, pas plus tard qu'hier au soir, n'ont certes pas la même excuse. Et que le diable m'emporte si ce vieux muscadin de Puchinete n'y était pas! Ah! tant pis! j'en aurai le cœur net, puisque le iénéral ne sort jamais avant trois heures!

Il s'habilla et se fit mener rue Balzac, chez le vénérable ami de son oncle. Le général Puchinete, qui vit encore, est un riche émigré péruvien. N'était son accent, on le prendrait pour un Français de 1781. Les écrivains du dix-huitième siècle, qu'une importation presque récente a popularisés dans l'Amérique du Sud, ont été ses maîtres favoris. Sa mémoire est farcie de petits vers badins que personne en France ne sait plus ; il les roucoule galamment à l'oreille des dames, et cette poésie aux couleurs effacées a pour plus d'une le charme rétrospectif des éventails pâlis. Dans les réunions d'hommes, il débite volontiers des tirades éloquentes sur les libertés imprescriptibles de ceux-ci et les iniquités incorrigibles de ceux-là. Belles façons, le geste harmonieux, le menton ras, la tabatière en main, la bonbonnière en poche, jabot souple et manchettes coquettement fripées, il poudrerait sa tête, si le temps ne s'était chargé de la besogne ; au demeurant, le plus galant homme du monde, et vous allez en juger.

« Mon garçon, dit-il au marquis, je t'attendais. Oui, je t'aurais consigné dès demain à la porte de mon cœur, si tu n'étais pas venu de prime saut me chercher querelle. Te voilà furieux, c'est parfait. Noble courroux! laves brûlantes de la jeunesse! Goûte-moi ces violettes pralinées, et dis-moi si mon confiseur n'a pas cristallisé le printemps en personne.

— Général, tout à l'heure deux braves gens sont venus chez moi. Je leur ai offert du vin de Xérès comme vous m'offrez des bonbons, et ils m'ont répondu : « Nous ne sommes pas ici pour goûter votre vin, mais pour savoir si vous avez du sang dans les veines. » Je leur ai dit : « A vos ordres! » et je leur ai donné l'adresse de deux hommes en qui je croyais comme en Dieu. Mais devinez un peu la honte qui m'était réservée?

— Enfant! Ce n'était pas une honte, c'était une leçon.

— Vous me permettrez de vous dire qu'il n'est plus d'écoliers à mon âge.

— Tarare! Écoute-moi. Je suis d'avis que tu dois une réparation par les armes, et je me fais non-seulement un devoir, mais une fête de t'accompagner sur le terrain…

— Alors!…

— Patience! Et si j'ai un regret, c'est que la mode ne soit plus d'intéresser les témoins dans la partie ; mais, cher ami, l'affaire est si malencontreusement engagée que l'honneur nous commande de l'asseoir sur une autre base. Je l'ai dit hier soir à ton oncle, et il n'a pas trouvé un mot à répondre. Tu es un gentilhomme, et le sieur Gautripon est un vilain…

— Très-vilain ; mais qu'importe?

— Il importe que vous restiez chacun dans votre rôle. Or si demain l'on disait à Paris que deux messieurs se sont rencontrés à propos d'une femme, que le sieur Gautripon se battait pour elle et le marquis de La Ferrade contre elle, c'est le marquis, mon cher, qui serait un vilain, et le vilain qui deviendrait un gentilhomme. Comprends-tu?

— Il s'agit pardieu bien de Mme Gautripon! C'est le mari que j'ai insulté, c'est lui qui me provoque, c'est contre lui que vous refusez de me conduire sur le terrain!

— Cher ami, les jeunes gens n'ont pas le coup d'œil juste, et la preuve, c'est que tu as cru n'encourir qu'un coup d'épée en touchant au lit d'une femme. Tu as commis un crime de lèse-faiblesse et mérité un blâme autrement redoutable que toutes les vengeances des maris. La femme doit passer avant tout, et dès que tu l'as effleurée, le mari recule au second plan.

— Alors, quoi? Qu'ai-je à faire pour réparer mes torts envers cette poupée?

— Rien que de mettre sa personne hors de cause et d'arranger une autre querelle avec son mari. C'est ce que j'ai dit à ton oncle, et s'il avait voulu m'écouter, nous aurions déjà fait les trois quarts du chemin. Gautripon ne manquerait pas de se prêter à la chose…

— Il est si complaisant!

— Laisse sa complaisance en paix, et cherchons un prétexte avouable. Il n'en manque pas, Dieu merci! Le jeu, les paris de course, le ballon d'une danseuse, la politique, une théorie littéraire, la couleur d'une cravate ou la coupe d'un gilet, tout est matière à querelle pour deux hommes qui veulent et qui doivent se rencontrer.

— Vous croyez cela, vous? mais Gautripon n'est d'aucun cercle, il ne fréquente aucun théâtre, il ne joue pas, ne parie pas, ne discute pas, ne parle pas, et l'on ne sait par où le prendre, excepté par sa femme, que l'on prend comme on veut! Que fait-il? où va-t-il? où se tient-il, ce personnage ténébreux qui traverse la vie comme l'égout collecteur traverse les dessous de Paris? Lui savez-vous une habitude? lui connaissez-vous un ami? Devinez quels témoins ce monsieur m'a envoyés tout à l'heure? Un garçon de magasin et un infirmier du Val-de-Grâce, un matassin d'hôpital! »

Le général ouvrit de grands yeux, et s'apprêtait à demander les détails de l'entrevue, quand M. d'Entrelacs fit son entrée avec le colonel Chabot.

« C'est encore moi, dit-il au général Puchinete en lui tendant la main. Tiens! Lysis avec vous! A merveille! nous ferons d'une pierre deux coups. Ton affaire se corse, mon enfant. Voici Chabot qui soutient une thèse nouvelle, et nous défend de dégaîner sous aucun prétexte. Entendez-vous, général, sous aucun prétexte!

— Pour le coup, dit le Péruvien, c'est moi qui vais être étonné.

— Et moi donc! s'écria M. de La Ferrade. En vérité, messieurs, j'admire que vous preniez si grand soin de ma peau. Suis-je un fils de famille élevé dans le coton? Oubliez-vous que j'ai mené à bonne fin une demi-douzaine d'affaires? »

Le colonel Chabot coupa la tirade par un geste d'une autorité irrésistible.

« Monsieur, dit-il, c'est justement votre courage, votre habitude des armes et vos preuves trop souvent faites qui autorisent le débat. Si vous étiez un jouvenceau tout neuf et sujet à caution, nous ferions peut-être la sottise de vous conduire sur… Eh bien, non! pas même alors! Le duel est une affaire d'honneur, sacrebleu! Il faut donc des gens d'honneur pour jouer la partie. Avant de se mesurer avec un homme, on doit prévoir deux choses : la première, c'est qu'on peut être obligé de faire prendre de ses nouvelles ; la seconde, c'est qu'on peut être conduit à lui serrer la main. Serrer la main d'un Gautripon! envoyer chez un Gautripon!

— Mais, colonel, j'y suis allé moi-même, et M. Puchinete aussi.

— Pour vous amuser, soit ; cela n'engage à rien. Est-ce que mes soldats ne vont pas se distraire où bon leur semble? Est-ce qu'ils ne se querellent jamais après boire avec les Gautripons de Vincennes? Est-ce qu'on leur permettrait de dégaîner sur le terrain contre ces débitants d'honnête hospitalité?

— Le cas est différent : ils payent.

— Moins cher que vous, monsieur, car ils ne donnent que leur argent, et vous prêtez l'éclat de votre nom et le prestige de votre personne aux soirées de ce faquin-là! Confiez-moi le soin de votre honneur : vous ne craignez pas, je suppose, qu'il périclite entre mes mains?

— Non, colonel ; mais encore est-il bon que je sache où vous voulez en venir.

— Je veux savoir d'abord si cet homme est ou n'est pas le marchand de sa femme. Et ce n'est pas moi seul qui suis pris de cette curiosité ; le grelot que vous avez attaché hier soir a fait du bruit dans le monde. Avez-vous vu comme tous vos amis et ceux de M. d'Entrelacs se sont récusés unanimement? Vingt-quatre heures plus tôt, vous auriez eu des témoins à choisir par douzaines. C'est que le problème n'était pas posé. Il l'est maintenant, grâce à vous, et chacun sent qu'il faut attendre et se tenir en garde jusqu'à ce qu'il soit résolu. Il y a un fond de pudeur sous la légèreté parisienne, mon cher. On tolère longtemps le luxe inexpliqué d'une maison amusante, on se jette les yeux fermés dans un courant de plaisirs sans demander si la source en est pure ; mais qu'une seule voix se mette à crier gare, c'est un sauve-qui-peut général. Le signal est donné ; Paris veut avoir le cœur net de cette mystérieuse opulence ; il faut que ce monsieur nous dise où sont les capitaux dont il étale impudemment le revenu. C'est à nous de l'interroger ; sa provocation nous donne un droit illimité d'enquête. Comment! un homme n'est pas admis au club sans justifier de ses moyens d'existence, on veut savoir où sont ses terres ou ses actions avant de jouer le whist avec lui, et l'on irait jouer la grosse partie au jeu de l'épée avec un gueux qui a peut-être toutes ses fermes dans l'alcôve de la Gautripon! »

M. d'Entrelacs prit la parole.

« Mais, colonel, dit-il, est-ce qu'il n'est pas trop tard pour demander des comptes? N'êtes-vous pas d'avis que Lysis, en insultant cet homme, a renoncé au droit de le discuter? Je pense comme vous que les honnêtes gens doivent choisir leurs adversaires, et qu'il ne faut pas se commettre, même sur le terrain ; je doute cependant qu'on puisse repousser un cartel par la question préalable, lorsqu'on a dit et fait la veille ce que nous avons fait et dit hier soir.

— Eh! cher ami, le procureur impérial en dit bien d'autres aux vauriens qu'il traîne en justice! Et si messieurs les scélérats prétendaient se réhabiliter en provoquant le magistrat qui les accuse, le genre humain tout entier se lèverait dans un immense éclat de rire.

— Nous ne sommes pas au Palais.

— Non, mais les vilenies que le Code a oublié de punir sont toutes du ressort de l'opinion publique.

— J'entends, mais que voulez-vous faire? car il est impossible que nous en restions là.

— Je veux mettre Gautripon en demeure de se débarbouiller publiquement, et, s'il ne trouve pas assez d'eau dans la Seine, nous jouerons le jeu de Florence! »

MM. d'Entrelacs, Puchinete et la Ferrade se regardèrent en ouvrant de grands yeux. Évidemment, le jeu de Florence était pour eux lettre close. Le colonel comprit leur silence et s'expliqua.

« Un Français, galant homme s'il en fut, est insulté publiquement aux cascine de Florence par un compatriote qui, à tort ou à raison, passait pour un faussaire et un escroc. L'insulté, qui avait fait ses preuves, et plutôt dix fois qu'une, se détourne froidement vers un grand seigneur russe qui accompagnait son agresseur, et lui dit :

« Monsieur, on ne peut chercher querelle à un homme qui n'est pas net ; mais, puisque vous garantissez celui-ci en l'honorant de votre compagnie, je compte que vous allez vous couper la gorge avec moi. » Voilà la marche à suivre. Nous nous trouvons demain au rendez-vous, nous soumettons le cas aux témoins de Gautripon : ils prennent fait et cause pour leur commettant ; M. de la Ferrade en choisit un, et, pour donner plus de corps à l'affaire, je me charge de l'autre. »

Le jeune homme allégua l'humble condition des témoins, qui rendait, selon lui, cet arrangement difficile.

« Pourquoi donc? dit le colonel. Mon jeune ami, depuis 89, il n'y a plus que deux classes dans la société : les honnêtes gens et les coquins. Ceux dont vous me parlez ne sont assurément pas à la solde de leurs femmes ; il n'y a pas raison pour qu'on dédaigne de s'aligner avec eux. Deux sous-officiers légionnaires! Peste! vous êtes bien dégoûté! J'en prends un de confiance : le garçon de magasin, mon grade ne me permettant pas d'avoir affaire à l'autre. Dame! j'aimerais mieux croiser le fer avec des hommes de notre monde…

— Et moi donc! riposta vivement le créole. Comprend-on par exemple que Bréchot reste à la cantonnade lorsque Gautripon est en scène?

— Bien parlé! dit le Péruvien, d'autant plus que Bréchot est une fine lame, tandis que Gautripon n'a jamais mis le pied dans une salle de Paris ; mais tu oublies que Bréchot n'a pas pouvoir pour défendre la femme d'un autre :

Un insolent parlait mal de ma belle ;

Je la vengeai. Qui périt? Ce fut elle.

Si tu tiens à régler ce compte avec Bréchot, il ne boudera pas ; mais il faut en revenir à ma première idée, prendre un prétexte et mettre la femme en dehors à tout prix. »

La discussion se prolongea jusqu'au dîner et même après, car ces messieurs dînèrent ensemble. En fin de compte, le plan du colonel Chabot prévalut, moins par son mérite intrinsèque que par l'autorité de l'inventeur.

Le colonel Chabot n'était autre que cet ancien capitaine qui survécut à toute sa compagnie et monta positivement seul à l'assaut du fort de Boghar. La colonne d'attaque, qui le suivait à cinq grandes minutes d'intervalle, le trouva adossé contre un vieux mur et piquant dans un tas d'Arabes avec le sang-froid d'un cuisinier qui larde ses perdrix. Par miracle, il n'avait que des blessures légères, et le père Bugeaud l'envoya porter à Paris les clefs de la place. Décoré de la propre main du roi, il avait fait son chemin par une série de coups d'éclat, et toute l'armée disait qu'il serait arrivé plus haut sans ses duels, la tournure paradoxale de son esprit et l'inflexible roideur de son caractère.

Ce qu'il avait perdu comme avancement, il l'avait regagné en popularité. C'est pourquoi le lendemain à midi les malheureux témoins de Gautripon tressaillirent jusque dans leur moelle aux deux syllabes de son nom.

Ils s'étaient présentés plus crânement que la veille, soit que la réflexion leur eût monté la tête, soit que Jean-Pierre leur eût mis le feu sous le ventre. Le simple coup de sonnette qui annonça leur arrivée indiquait nettement la résolution d'en finir.

« Messieurs, leur dit le jeune créole, j'ai l'honneur de vous présenter le colonel Chabot et le vicomte d'Entrelacs, qui ont mes pleins pouvoirs pour débattre l'affaire avec vous. Prenez place ; je me retire. »

De ce petit discours, les deux légionnaires n'entendirent qu'un mot. Rastoul laissa tomber son chapeau et ne songea pas même à le reprendre. Monpain jeta le sien sur un divan ; l'un et l'autre avancèrent à l'ordre machinalement, comme deux statues ambulantes ; leurs petits doigts cherchaient sous les plis de la redingote la couture de leur pantalon.

L'habitude est plus forte que tous les raisonnements du monde. Le colonel lui-même oublia qu'en vertu de la circonstance ces braves gens devenaient ses égaux.

« Rastoul! dit-il d'une voix brusque.

— Présent! mon colonel.

— Dans quel régiment avez-vous servi?

— Au 3e léger, 78e de ligne. Engagé volontaire du 10 septembre 1826, réengagé le…

— C'est bon. Où avez-vous gagné ce ruban-là?

— A l'Isly, mon colonel, en prenant un drapeau.

— Tudieu! ce n'est pas de la petite bière! Pourquoi n'avez-vous pas avancé?

— Faute d'instruction, mon colonel.

— Combien de fois avez-vous été cassé?

— Pas une, mon colonel.

— Comment avez-vous pu vous décider à monter la garde devant une boutique?

— Il faut vivre, mon colonel.

— La pension et la croix ne vous nourrissaient donc pas?

— J'ai une femme et deux enfants.

— Et vous, Monpain, vous êtes encore au service?

— Parfaitement, mon colonel ; mon temps finit dans dix-huit mois.

— Ce n'est pas à l'hôpital que vous avez attrapé la croix?

— Non, mon colonel ; c'est à l'Alma.

— Dans les ambulances?

— Oui et non, mon colonel ; je suis allé au feu chercher le commandant Trochard, et je l'ai rapporté sur mon dos.

— Allons! vous êtes encore un brave homme, vous! Il y a de fières gens dans notre armée. Et dire, mon cher d'Entrelacs, que, sans nous, ces deux gaillards s'éclaboussaient jusqu'à l'échine dans le bourbier d'un Gautripon! »

Il remplit deux verres au ras du bord et dit aux sous-officiers d'un ton de commandement :

« Attention! buvez-moi ça! »

Ils ne se firent prier ni l'un ni l'autre.

« A votre santé, mon colonel! dit Rastoul.

— Et la compagnie, » ajouta Monpain.

M. d'Entrelacs salua de la tête ; mais il avait du mal à garder son sérieux ; car c'était bien la première fois qu'il voyait une affaire d'honneur menée ainsi tambour battant.

Le colonel se mit à cheval sur une chaise, aspira deux bouffées de cigare, et lorgnant à travers la fumée les deux légionnaires debout :

« Ah çà! dit-il, mes enfants, qu'est-ce que vous venez faire ici? »

Monpain se retrancha timidement derrière le camarade.

« Moi, je ne sais rien, dit-il ; je ne connais pas même M. Jean-Pierre. C'est Rastoul qui est venu me chercher, et j'ai dit oui par obligeance. Vous savez bien, mon colonel, qu'un militaire ne peut pas refuser ce petit service-là.

— C'est selon les personnes qui le demandent. Et vous, Rastoul, connaissez-vous M. Gautripon?

— Oui, mon colonel, et je mettrais ma main au feu…

— Pas si vite! on se brûle. Nous ne sommes pas ici pour jeter notre estime en l'air. Il y a quarante-huit heures, pas vrai, que vous fréquentez ce cadet-là?

— Moi, mon colonel? Il y a plus de quatre ans.

— Et vous l'avez bien rencontré six fois en quatre années, hein?

— Mais je l'ai vu presque tous les jours, mon colonel, comme j'ai l'honneur de vous voir en ce moment ici.

— Ne pas confondre!… Moi je vous dis, Rastoul, que vous avez pu le rencontrer souvent, mais que vous ne l'avez jamais connu.

— Il en sera ce que vous voudrez, mon colonel. Nonobstant…

— Quoi?

— J'aurais les yeux bandés en face de douze canons de fusil, et je dirais que M. Jean-Pierre est un brave homme.

— Mais, tête de clou que vous êtes! il y a vingt-quatre heures, vous ne saviez pas seulement son vrai nom!

— Mon colonel, on peut connaître les gens sans savoir les sobriquets qu'ils ont par ailleurs. Son vrai nom chez nous, c'est Jean-Pierre, et tous les gens du quartier vous diront comme moi.

— Ah! ah! les gens du quartier! Et qu'est-ce qu'on dit de sa femme dans votre quartier, monsieur Rastoul?

— Nous ne lui en connaissons aucune, mon colonel.

— Il est pourtant marié, et rudement, j'ose le dire.

— On dit tant de choses, mon colonel!

— On n'en dira jamais autant qu'il y en a, sergent! Lui connaissez-vous un métier, à votre homme?

— Oui, mon colonel.

— Il en a un propre en effet!

— Dame! tout le monde ne peut pas être sénateur. M. Jean-Pierre est employé.

— Aux menus plaisirs de la France!

— Je n'y suis plus, mon colonel.

— Lui savez-vous un domicile?

— Oui, mon colonel, rue de Ponthieu, dans une petite maison bien tranquille.

— Non, Rastoul, aux Champs-Élysées, dans un hôtel de trois millions!

— Mais, mon colonel, j'y suis allé, c'est au cinquième!

— Et moi j'ai passé cent fois devant la porte cochère, c'est un palais! Avez-vous une idée de ce qu'il gagne par an, votre Jean-Pierre?

— Mon colonel, ça va dans les trois mille ; il me l'a dit.

— Trois mille francs? C'est à peu près ce qu'il mange tous les jours.

— Tous les ans?

— Tous les jours! Sa dépense annuelle est d'un million selon les uns, de quinze cent mille francs selon les autres, mettons douze cent mille, et n'en parlons plus.

— Mais où prendrait-il ça, mon colonel?

— Voilà précisément ce que nous sommes curieux de savoir, mon brave, et c'est pourquoi nous avons tiré l'affaire en longueur. Vous ne supposez pas que nous ayons peur de Jean-Pierre?

— Oh! mon colonel!

— Mais nous craignons d'attraper des puces en nous frottant à un chien.

— M. Jean-Pierre! un chien!

— Moins encore, s'il est ce qu'on dit… Et non-seulement je défendrais à mon ami de le toucher avec l'épée, mais le bâton serait encore une arme trop noble pour sa peau.

— Mon colonel! mon colonel! vous me faites dresser les cheveux sur la tête. Qu'est-ce qu'on a donc pu dire qu'il était, le malheureux garçon?

— On ne suppose pas, on sait qu'il est le complaisant d'une jolie femme, un mari qui spécule sur sa honte, un volontaire du déshonneur! Comprenez-vous, Rastoul? Voyez-vous quelle campagne vous alliez faire, si je ne vous avais barré le chemin?

— Je comprends trop, mon colonel, et je vous demanderai la permission de m'asseoir devant vous, attendu que les jambes me manquent. C'est pourtant un bien honnête homme que M. Jean-Pierre, et l'empereur lui-même ne m'ôterait pas ça de l'esprit!

— Mais puisque vous ne savez pas le premier mot de ses affaires! Informez-vous, au moins!

— Auprès de qui, mon colonel?

— Eh! posez-lui la question à lui-même! Demandez-lui pourquoi il étale aux Champs-Élysées une fortune dont il se cache ailleurs comme d'un crime? Répétez-lui tout ce que vous venez d'entendre sur son compte, et selon la réponse on agira. Vous faut-il quarante-huit heures? Prenez-les. Si vous nous apportez une explication satisfaisante, non-seulement nous conduirons M. de la Ferrade sur le terrain, mais je ferai moi-même amende honorable avant l'affaire et devant vous. Si par hasard les raisons de cet individu vous semblent bonnes, mais qu'il ne vous soit pas permis de nous les communiquer, alors je vous autorise à répondre de votre ami corps pour corps, et moi, mon brave, je fais votre partie, tandis que le marquis s'aligne avec Monpain. Est-ce carré, cela? Dites que nous ne faisons pas galamment les choses? »

Trop galamment sans doute au gré du pauvre infirmier-major, car il se récria sur-le-champ et arbora plus haut que jamais le pavillon des neutres. Rastoul lui-même parut moins sensible à l'honneur de croiser le fer avec un colonel qu'au désagrément d'affronter la plus illustre épée de Paris. Toutefois il garda bonne contenance et répondit en homme qui croit avoir assez fait pour sa gloire, mais que la peur ne trouble pas :

« Mon colonel, merci de votre honnêteté ; mais l'affaire ne peut guère tourner comme ça, si on raisonne. Ou bien M. Jean-Pierre nous prouvera qu'il est mal jugé, et alors nous aurons tout profit à vous communiquer la chose ; ou il nous avouera qu'il est une canaille, et alors c'est à lui que je m'en prendrai, et pas à vous. »

L'entrevue se termina par des poignées de main à désosser un bœuf, et l'on convint de se retrouver chez le colonel, dès que Rastoul aurait une réponse à donner. Chacun resta chez soi le lendemain samedi. Rastoul ne parut nulle part, et n'écrivit à personne. Le dimanche matin au petit jour, vers huit heures, tandis que la belle Émilie dormait du plus gracieux sommeil, l'infâme Gautripon se glissa dans la nursery sur la pointe du pied, comme un voleur. Il rencontra une bonne anglaise et s'informa si les enfants étaient éveillés.

« Pas encore, monsieur, répondit-elle ; mais M. Édouard ne tardera guère : il s'agite. J'allais demander l'eau de son bain. »

Le volontaire du déshonneur (pour emprunter la périphrase du colonel Chabot) parut charmé de cette nouvelle. Il gagna lestement la chambre du petit garçon, s'agenouilla devant le lit, écarta les rideaux, et guetta le premier sourire du baby. Presque aussitôt le tout petit ouvrit les yeux et tendit ses gros bras nus en criant :

« Ah! papa! ah! papa, papa! »

Et les baisers de pleuvoir sur deux joues inégalement colorées, dont l'une était rose, et l'autre rouge, car l'oreiller rougit la joue des enfants comme l'espalier celle des pêches. Aux cris joyeux du petit Édouard, une autre voix répondit de la chambre voisine. C'était Mlle Émilie qui à son tour criait papa!

« Attends! répondit Gautripon ; tu vas avoir deux visites pour une! »

Il emporta l'enfant dans ses bras et vint le jeter en boule sur le lit de la jeune sœur.

« Bonjour donc, mes amours! dit Émilie en les attirant tous deux par le cou. »

Elle se mit à les embrasser l'un après l'autre avec une telle volubilité que sa petite tête allait de droite à gauche comme un battant de cloche. Le filet qui retenait ses cheveux s'en alla, et tout à coup le père et le frère disparurent comme noyés dans un flot de soie blonde. Et de rire!

Mais Léon, qui était l'aîné, ne pouvait pas dormir longtemps au milieu d'un tel vacarme. On l'entendit bientôt crier :

« Et moi? et moi? papa! Viens, ou j'y vais!

— Dans un moment! » répondait le père.

Mais cet âge est l'impatience même, quoiqu'il ait du temps devant lui. Maître Léon apparut sur le seuil de sa chambre, nu-pieds, pareil à un lévite dans sa longue tunique, et coiffé de mille petites boucles indépendantes qui frisaient en tous sens.

« Ah! gamin! cria le père.

— Le gamin t'adore, vieux ingrat, et si tu ne le prends pas tout de suite sur tes genoux, il va te sauter sur les épaules.

— Essaie!

— Hop! Voilà. Bonjour, les petits anges! Émilie, range tes cheveux, que j'aperçoive le bout de ton nez! »

En même temps il passa par-dessus la tête de Gautripon et tomba sur le lit pour compléter le groupe.

« Prends donc garde! criait Émilie, tu as manqué d'écraser mon baby.

— N'aie pas peur ; ça me connaît. Je t'ai tenue sur mes genoux quand tu n'étais pas plus grosse que le poing, et je ne t'ai jamais cassée. Pas vrai, père? »

La bonne anglaise, exacte à son devoir, vint prendre le plus jeune pour le baigner. Il se laissa couler à bas du lit et fit trotter ses petons roses vers la porte, en retournant la tête d'un air fier. Le frère et la sœur acceptaient son défi et commençaient à lui donner la chasse, mais les gens attachés à leurs petites personnes les réclamèrent à leur tour. Léon croisa les bras devant son valet de chambre et lui dit avec une gravité comique :

« Fais de moi ce que tu voudras! Mon corps est à toi, mon âme à Dieu, mon cœur à papa.

— Et à maman! ajouta M. Gautripon.

— Et à notre ami! » poursuivit la petite fille.

L'ami c'était Bréchot. Que pouvait-il faire à cette heure? Il avait achevé la nuit au jeu selon son habitude, et il cuvait sa perte ou son gain chez lui ; car il avait un appartement quelque part, à cent mètres de la maison, pour la forme. Madame était probablement éveillée, mais elle se pelotonnait dans ce demi-sommeil des natures paresseuses qui ont l'art de se bercer elles-mêmes. Celui qui aurait vu M. Gautripon en extase devant la baignoire où s'ébattait le petit garçon, eût pensé que Jean-Pierre n'avait pas pris le mauvais lot. A chaque instant la jeune Émilie ou ce diablotin de Léon s'échappaient des mains de leurs gens et venaient se pendre au cou de papa. Et l'infâme s'épanouissait visiblement sous les baisers de ces lèvres fraîches, sous le regard de ces yeux purs.

Pour le père et pour les enfants, le dimanche était vraiment une fête. C'était le seul jour que M. Gautripon dérobât à ses mystérieux travaux. Depuis l'aube jusqu'à midi, les enfants lui appartenaient, et réciproquement. Il leur administrait leur premier déjeuner dès qu'on avait achevé la toilette. Il versait le chocolat des deux aînés, il découpait lui-même et trempait les mouillettes dans l'œuf du petit Édouard. Et jamais le chocolat n'avait paru si bon, jamais l'œuf à la coque n'avait été vidé de si bel appétit. Le précepteur et la gouvernante avaient congé ; toutes les questions qui s'éveillaient dans ces jeunes têtes étaient résolues par la douce et patiente érudition du papa. On regardait avec lui les beaux livres d'images que Bréchot envoyait à la maison le jour où ils étaient mis en vente. Le papa racontait des histoires, toujours les mêmes, car les enfants n'écoutent avec plaisir que celles qu'ils ont entendues vingt fois. Il épiait ces premiers traits de caractère qui décèlent les instincts bons ou mauvais de chacun ; il redressait le jugement de celui-ci, faisait appel au cœur de celui-là, et constatait avec orgueil que son nom serait porté dans le monde par de braves petites créatures.

Au milieu de ces occupations, le premier coup du déjeuner de famille sonnait toujours trop tôt. « Déjà! » s'écriait-on d'une voix unanime, et le maître de la maison s'enfuyait vers la chambre vaste et superbe où l'on faisait son lit tous les matins. Il ôtait sa jaquette de molleton et ses pantoufles en imitation de tapisserie, et descendait rejoindre les enfants dans la salle à manger. Les enfants, non plus que lui, n'y déjeunaient que le dimanche. Mme Gautripon paraissait généralement à midi et demi, et Bréchot, qui avait son couvert en permanence, arrivait quelquefois.

Ce jour-là, Madame ne se mit en retard que de vingt-cinq minutes, et Bréchot fit son entrée au dessert. Le seul incident à noter fut une querelle entre l'aîné des marmots et M. Gautripon. Ce bambin prétendait le contraindre à manger des crevettes, et le père affirmait comme toujours qu'il ne pouvait pas les souffrir.

« Si tu ne m'obéis pas, s'écria M. Léon à bout de patience, je dirai ce que tu es.

— Dis-le donc tout de suite!

— Tu m'en défies?

— Oui!

— Eh bien! tu es un pélican. Voilà!

— Et en quoi suis-je un pélican, mon bonhomme.

— En ce que tu ne manges jamais rien de bon. Tu as peur qu'il n'en reste pas assez pour nous. C'est pourquoi je te compare à l'oiseau qui s'ouvre le ventre pour nourrir ses petits enfants.

— Léon! dit Mme Gautripon, vous êtes ridicule.

— Moi aussi, maman, dit la petite Émilie avec une adorable candeur. Quand Léon a parlé du pélican, j'ai pensé tout de suite : Oh! c'est bien papa! »

Jean-Pierre grignotait son pain comme à l'ordinaire ; mais, si quelqu'un l'avait surveillé d'un peu près, on eût probablement remarqué que du revers de la main il s'essuyait le coin de l'œil.

Bréchot, lorsqu'il entra, portait comme un nuage autour du front. Il serra la main de son ami, s'inclina poliment devant madame et se laissa embrasser par les enfants. Le maître d'hôtel s'empressa de le servir, mais personne ne demanda ce qui le rendait maussade. Ce joyeux compagnon avait la matinée souvent mélancolique. Mme Gautripon lui adaptait à ce propos un vieux dicton bien connu :

« Bréchot du soir, espoir, disait-elle ; Bréchot du matin, chagrin. »

Il arrive souvent que les hommes trop aimables dans le monde sont moroses à la maison. Toutes leurs grâces se dépensent au dehors, et il n'en reste plus pour l'intérieur.

Mais cette fois ce n'était pas une perte de quelques milliers de louis qui voilait cette physionomie sereine. La veille, au cercle, M. Bréchot avait été lardé de plaisanteries fines dont le sens lui échappait. En feuilletant les petits journaux scandaleux qui s'abattent sur la vie privée parce qu'on leur défend de parler politique, il avait cru rencontrer des allusions indirectes à sa vie, à ses amours, à certain hôtel des Champs-Élysées. On parlait à mots couverts d'un scandale récent qui devait se dénouer sur le terrain d'après les uns, qui allait être étouffé sous le mépris d'après les autres. Aucun nom n'avait été écrit ou prononcé ; rien ne prouvait que la famille Gautripon fût en cause. Cependant Léon Bréchot se sentait envahi par cette inquiétude sourde et cette trépidation intérieure qui annonce aux animaux eux-mêmes l'explosion d'un orage.

« Est-ce que les enfants ne vont pas aller jouer? demanda-t-il. Je ne veux pas que leur récréation soit retardée par mon inexactitude. »

Le petit Léon répondit :

« Nous ne sommes pas pressés ; nous attendrons papa.

— Allez toujours, dit la mère, puisque votre ami vous le permet.

— Du reste, ajouta Jean-Pierre en déposant sa serviette, j'ai fini. »

M. Bréchot l'arrêta sur sa chaise par un coup d'œil significatif. Madame poussa du pied le bouton d'une sonnerie électrique, on vint prendre les enfants et leur père demeura. Les gens devinèrent qu'on n'avait plus besoin d'eux, et sortirent.

Il se fit un silence de quelques minutes. Gautripon se tourna vers Bréchot et lui dit :