JOURNAL DES GONCOURT
MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE

PREMIER VOLUME 1851-1861

PARIS, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 11, RUE DE GRENELLE. 1887.

PRÉFACE

Ce journal est notre confession de chaque soir: la confession de deux vies inséparées dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux pensées jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses des impressions si semblables, si identiques, si homogènes, que cette confession peut être considérée comme l'expansion d'un seul moi et d'un seul je.

Dans cette autobiographie, au jour le jour, entrent en scène les gens que les hasards de la vie ont jetés sur le chemin de notre existence. Nous les avons portraiturés, ces hommes, ces femmes, dans leurs ressemblances du jour et de l'heure, les reprenant au cours de notre journal, les remontrant plus tard sous des aspects différents, et, selon qu'ils changeaient et se modifiaient, désirant ne point imiter les faiseurs de mémoires qui présentent leurs figures historiques, peintes en bloc et d'une seule pièce, ou peintes avec des couleurs refroidies par l'éloignement et l'enfoncement de la rencontre,—ambitieux, en un mot, de représenter l'ondoyante humanité dans sa vérité momentanée.

Quelquefois même, je l'avoue, le changement indiqué chez les personnes qui nous furent familières ou chères ne vient-il pas du changement qui s'était fait en nous? Cela est possible. Nous ne nous cachons pas d'avoir été des créatures passionnées, nerveuses, maladivement impressionnables, et par là quelquefois injustes. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que si parfois nous nous exprimons avec l'injustice de la prévention ou l'aveuglement de l'antipathie irraisonnée, nous n'avons jamais menti sciemment sur le compte de ceux dont nous parlons.

Donc, notre effort a été de chercher à faire revivre auprès de la postérité nos contemporains dans leur ressemblance animée, à les faire revivre par la sténographie ardente d'une conversation, par la surprise physiologique d'un geste, par ces riens de la passion où se révèle une personnalité, par ce je ne sais quoi qui donne l'intensité de la vie,—par la notation enfin d'un peu de cette fièvre qui est le propre de l'existence capiteuse de Paris.

Et, dans ce travail qui voulait avant tout faire vivant d'après un ressouvenir encore chaud, dans ce travail jeté à la hâte sur le papier et qui n'a pas été toujours relu—vaillent que vaillent la syntaxe au petit bonheur, et le mot qui n'a pas de passeport—nous avons toujours préféré la phrase et l'expression qui émoussaient et académisaient le moins le vif de nos sensations, la fierté de nos idées.

Ce journal a été commencé le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente de notre premier livre, qui parut le jour du coup d'État.

Le manuscrit tout entier, pour ainsi dire, est écrit par mon frère, sous une dictée à deux: notre mode de travail pour ces Mémoires.

Mon frère mort, regardant notre oeuvre littéraire comme terminée, je prenais la résolution de cacheter le journal à la date du 20 janvier 1870, aux dernières lignes tracées par sa main. Mais alors j'étais mordu du désir amer de me raconter à moi-même les derniers mois et la mort du pauvre cher, et presque aussitôt les tragiques événements du siège et de la Commune m'entraînaient à continuer ce journal, qui est encore, de temps en temps, le confident de ma pensée.

EDMOND DE GONCOURT.

Schliersee, août 1872.

* * * * *

Ce journal ne devait paraître que vingt ans après ma mort. C'était, de ma part, une résolution arrêtée, lorsque l'an dernier, dans un séjour que je faisais à la campagne, chez Alphonse Daudet, je lui lisais un cahier de ce journal, que sur sa demande j'avais pris avec moi. Daudet prenait plaisir à la lecture, s'échauffait sur l'intérêt des choses racontées sous le coup de l'impression, me sollicitait d'en publier des fragments, mettait une douce violence à emporter ma volonté, en parlait à notre ami commun, Francis Magnard, qui avait l'aimable idée de les publier dans le Figaro.

Or voici ce journal, ou du moins la partie qu'il est possible de livrer à la publicité de mon vivant et du vivant de ceux que j'ai étudiés et peints ad vivum.

Ces mémoires sont absolument inédits, toutefois il m'a été impossible de ne pas à peu près rééditer, par-ci, par-là, tel petit morceau d'un roman ou d'une biographie contemporaine qui se trouve être une page du journal, employée comme document dans ce roman ou cette biographie.

Je demande enfin au lecteur de se montrer indulgent pour les premières années, où nous n'étions pas encore maîtres de notre instrument, où nous n'étions que d'assez imparfaits rédacteurs de la note d'après nature; puis, il voudra bien songer aussi qu'en ce temps de début, nos relations étaient très restreintes et, par conséquent, le champ de nos observations assez borné[1].

E. DE G.

[Note 1: Je refonds dans notre JOURNAL le petit volume des IDÉES ET SENSATIONS qui en étaient tirées, en les remettant à leur place et à leur date.]

JOURNAL DES GONCOURT

ANNÉE 1851

2 Décembre 1851.—Au jour du jugement dernier, quand les âmes seront amenées à la barre par de grands anges, qui, pendant les longs débats, dormiront, à l'instar des gendarmes, le menton sur leurs deux gants d'ordonnance, et quand Dieu le Père, en son auguste barbe blanche, ainsi que les membres de l'Institut le peignent dans les coupoles des églises, quand Dieu m'interrogera sur mes pensées, sur mes actes, sur les choses auxquelles j'ai prêté la complicité de mes yeux, ce jour-là: «Hélas! Seigneur, répondrai-je, j'ai vu un coup d'État!»

* * * * *

Mais qu'est-ce qu'un coup d'État, qu'est-ce qu'un changement de gouvernement pour des gens qui, le même jour, doivent publier leur premier roman. Or, par une malechance ironique, c'était notre cas.

Le matin donc, lorsque, paresseusement encore, nous rêvions d'éditions, d'éditions à la Dumas père, claquant les portes, entrait bruyamment le cousin Blamont, un ci-devant garde du corps, devenu un conservateur poivre et sel, asthmatique et rageur.

—Nom de Dieu, c'est fait! soufflait-il.

—Quoi, c'est fait?

—Eh bien, le coup d'État!

—Ah! diable… et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu aujourd'hui!

—Votre roman… un roman… la France se fiche pas mal des romans aujourd'hui, mes gaillards!—et par un geste qui lui était habituel, croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle du quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les logis de sa connaissance encore mal éveillés.

Aussitôt à bas de nos lits, et bien vite, nous étions dans la rue, notre vieille rue Saint-Georges, où déjà le petit hôtel du journal LE NATIONAL était occupé par la troupe… Et dans la rue, de suite nos yeux aux affiches, car égoïstement nous l'avouons,—parmi tout ce papier fraîchement placardé, annonçant la nouvelle troupe, son répertoire, ses exercices, les chefs d'emploi, et la nouvelle adresse du directeur passé de l'Élysée aux Tuileries—nous cherchions la nôtre d'affiche, l'affiche qui devait annoncer à Paris la publication d'EN 18.., et apprendre à la France et au monde les noms de deux hommes de lettres de plus: Edmond et Jules de Goncourt.

L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était celle-ci: Gerdès, qui se trouvait à la fois—rapprochement singulier—l'imprimeur de la REVUE DES DEUX MONDES et d'EN 18.., Gerdès, hanté par l'idée qu'on pouvait interpréter un chapitre politique du livre comme une allusion à l'événement du jour, tout plein, au fond, de méfiance pour ce titre bizarre, incompréhensible, cabalistique, et qui lui semblait cacher un rappel dissimulé du 18 Brumaire, Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait, de son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu.

* * * * *

Nous étions bien aussi un peu sortis, il faut l'avouer, pour savoir des nouvelles de notre oncle, le représentant. La vieille portière de la rue de Verneuil, une vieille larme de conserve dans son oeil de chouette, nous disait: «Messieurs, je lui avais bien dit de ne pas y aller… mais il s'est entêté… on l'a arrêté à la mairie du Xe arrondissement.» Nous voilà à la porte de la caserne d'Orsay, où avaient été enfermés les représentants arrêtés à la mairie. Des sergents de ville nous jettent: «Ils n'y sont plus.—Où sont-ils?—On ne sait pas!»—Et le factionnaire crie: «Au large!»

* * * * *

Lundi 15 décembre.—Jules, Jules… un article de Janin dans les DÉBATS! C'est Edmond qui, de son lit, me crie la bonne et inattendue nouvelle. Oui, tout un feuilleton du lundi parlant de nous à propos de tout et de tout à propos de nous, et pendant douze colonnes, battant et brouillant le compte rendu de notre livre avec le compte rendu de la DINDE TRUFFÉE, de M. Varin, et des CRAPAUDS IMMORTELS, de MM. Clairville et Dumanoir:—un feuilleton où Janin nous fouettait avec de l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime et de la critique sérieuse; un feuilleton présentant au public notre jeunesse avec un serrement de main et l'excuse bienveillante de ses témérités.

Et nous restons sans lire, les yeux charmés, sur ces vilaines lettres de journal, où votre nom semble imprimé en quelque chose qui vous caresse le regard, comme jamais le plus bel objet d'art ne le caressera.

C'est une joie plein la poitrine, une de ces joies, de première communion littéraire, une de ces joies qu'on ne retrouve pas plus que les joies du premier amour. Tout ce jour-là, nous ne marchons pas, nous courons… Nous allons remercier Janin qui nous reçoit rondement, avec un gros sourire jovial, nous examine, nous presse les mains, en nous disant: «Eh bien! f….., c'est bien comme cela que je vous imaginais!»

Et des rêves, et des châteaux en Espagne, et la tentation de se croire presque des grands hommes armés par le critique des DÉBATS du plat de sa plume, et l'attente, penchés sur nos illusions, d'une avalanche d'article dans tous les journaux.

—Un original garçon que l'ami qui nous était tombé du bout de notre famille, un mois avant la publication d'En 18.., un parent, un cousin.

On sonne un matin. Apparaît un jeune homme barbu et grave que nous reconnaissons à peine. Nous avions grandi comme grandissent souvent les enfants d'une même famille, réunis à des années de distance par un séjour dans la même maison pendant les vacances. Tout petit il visait à l'homme. Au collège Stanislas, il s'était fait renvoyer. Lors de mes quinze ans, lorsque je dînais à côté de lui, il m'entretenait d'orgies qui me faisaient ouvrir de grands yeux. Déjà il touchait aux lettres et corrigeait les épreuves de son professeur Yanoski. A vingt ans, il avait des opinions républicaines et une grande barbe, et il portait un chapeau pointu couleur feuille morte, disait: «mon parti,» écrivait dans la LIBERTÉ DE PENSER, rédigeait de terribles articles contre l'inquisition, et prêtait de l'argent au philosophe X… Tel était notre jeune cousin, Pierre-Charles, comte de Villedeuil.

Le prétexte de cette visite était je ne sais quel livre de bibliographie pour lequel il cherchait deux collaborateurs. Nous causons; peu à peu il sort de sa gravité et descend de sa barbe noire, blague joliment la grosse caisse sur laquelle il bat la charge de ses ambitions, avoue l'enfant naïf qu'il est, nous tend cordialement la main. Nous étions seuls, nous allions à l'avenir, lui aussi! Puis la famille, quand elle ne divise pas, noue toujours un peu. Et nous nous mîmes tous les trois en route pour arriver.

Un soir, dans un café à côté du Gymnase, par manière de passe-temps, nous jetions en l'air des titres de journaux. «L'ÉCLAIR,» fait Villedeuil en riant, et continuant à rire: «A propos, si nous le fondions, ce journal, hein?» Il nous quitte, bat les usuriers, imagine un frontispice où la foudre tombait sur l'Institut, avec les noms de Hugo, de Musset, de Sand dans les zigzags de l'éclair, achète un almanach Bottin, fait des bandes, et, le dernier coup de fusil du 2 décembre parti, le journal l'ÉCLAIR paraît. L'Institut l'échappa belle, la censure avait retenu le frontispice du journal.

* * * * *

Dimanche 21 décembre 1851.—Janin, dans la visite que nous lui avions faite, nous avait dit: «Pour arriver, voyez-vous, il n'y a que le théâtre!» Au sortir de chez lui, il nous vient en chemin l'idée de faire pour le Théâtre-Français une revue de l'année dans une conversation, au coin d'une cheminée, entre un homme et une femme de la société, pendant la dernière heure du vieil an.

La petite chose finie et baptisée: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE, Janin nous donne une lettre pour Mme Allan.

Et nous voici, rue Mogador, au cinquième, dans l'appartement de l'actrice qui a rapporté Musset de Russie, et où une vierge byzantine, au nimbe de cuivre doré, rappelle le long séjour de la femme là-bas. Elle est en train de donner le dernier coup à sa toilette devant une psyché à trois battants, presque refermée sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de miroirs. La grande comédienne se montre accueillante avec une voix rude, rocailleuse, une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle a l'art de transformer en une musique au théâtre.

Elle nous donne rendez-vous pour le lendemain. Je suis ému, Mme Allan a, de suite, pour m'encourager dans ma lecture, de ces petits murmures flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref, elle accepte le rôle et elle s'engage à l'apprendre et à le jouer le 31 décembre, et nous sommes le 21.

Il est deux heures. Nous dégringolons l'escalier et nous courons chez Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain.

De là, d'un saut dans le cabinet du directeur du Théâtre-Français, auquel nous sommes parfaitement inconnus: «Messieurs, nous dit-il tout d'abord, nous ne jouerons pas de pièces nouvelles cet hiver. C'est une détermination prise… je n'y puis rien.» Un peu touché toutefois par nos tristes figures, il ajoute: «Que Lireux vous lise et fasse son rapport, je vous ferai jouer si je puis obtenir une lecture de faveur.»

Il n'est encore que quatre heures. Un coupé nous jette chez Lireux.

—Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la porte, vous savez bien qu'on ne dérange pas M. Lireux, il est à son feuilleton.

—Entrez, Messieurs, nous crie une voix bon enfant.

Nous pénétrons dans une tanière d'homme de lettres à la Balzac, où ça sent la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore fait. Le critique, très aimablement, nous promet de nous lire le soir et de faire son rapport le lendemain.

Aussitôt, de chez Lireux nous nous précipitons chez Brindeau qui doit donner la réplique à Mme Allan. Brindeau n'est pas rentré, mais il a promis d'être à la maison à cinq heures, et sa mère nous retient. Un intérieur tout rempli de gentilles et bavardes fillettes. Nous restons jusqu'à six heures… et pas de Brindeau.

Enfin nous nous décidons à aller le relancer au Théâtre-Français, à sept heures et demie:—«Dites toujours,—s'écrie-t-il pendant qu'il s'habille, tout courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc.—Vraiment, pas possible d'entendre la lecture de votre pièce. Et il galope à la recherche d'un peigne, d'une brosse à dents.—Ce soir, hasardons-nous, après la représentation?—Non, je vais souper en sortant d'ici avec des amis… Ah! tenez, j'ai, dans ma pièce, un quart d'heure de sortie… Je vous lirai pendant ce temps-là… Attendez-moi dans la salle.» La pièce dans laquelle il jouait finie, nous repinçons Brindeau qui veut bien du rôle.

Du Théâtre-Français, nous portons le manuscrit chez Lireux, et, à neuf heures, nous retombons chez Mme Allan, que nous trouvons tout entourée de famille, de collégiens, et à laquelle nous racontons notre journée.

* * * * *

Mardi 23 décembre.—Assis sur une banquette de l'escalier du théâtre et palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendons, à travers une porte qui se referme sur elle, Mme Allan jeter de sa vilaine voix de la ville: «Ce n'est pas gentil, ça!»

—Enfoncés! dit l'un de nous à l'autre, avec cet affaissement moral et physique qu'a si bien peint Gavarni, dans l'écroulement de ce jeune homme tombé sur la chaise d'une cellule de Clichy.

ANNÉE 1852

Fin de janvier 1852.—L'ÉCLAIR, Revue hebdomadaire de la Littérature, des Théâtres et des Arts, a paru le 12 janvier.

Depuis ce jour, nous voilà avec Villedeuil à jouer au journal. Notre journal a un bureau au rez-de-chaussée dans une rue où l'on commence à bâtir: rue d'Aumale; il a un gérant auquel on donne cent sous par signature; il a un programme qui est l'assassinat du classicisme; il a des annonces gratuites et des promesses de primes.

Nous passons au bureau, deux ou trois heures par semaine, à attendre, chaque fois que s'entend un pas dans cette rue où l'on passe peu, à attendre l'abonnement, le public, les collaborateurs. Rien ne vient. Pas même de copie, fait inconcevable! pas même un poète, fait plus miraculeux encore!

Une rousse du nom de Sabine, qui est la seule personne qui fréquente le bureau, nous demandant un jour: «Et ce monsieur, qui est là, pourquoi a-t-il l'air si triste?» On lui répond en choeur: «C'est notre caissier!»

—Le lit où l'homme naît, se reproduit et meurt: quelque chose à faire là-dessus, un jour.

—La sculpture anglaise et les romances de Loïsa Puget sont soeurs.

—Ah! si l'on avait un secrétaire de ses ivresses!

—Au fond, il n'y a au monde que deux mondes: celui où l'on baîlle, et celui où l'on vous emprunte vingt francs.

—Dans l'hypertrophie du coeur, la figure, après la mort, prend le caractère extatique. Une jeune fille qu'on croyait morte à la suite de cette maladie,—son père pleurant au pied de son lit,—rejette soudain le drap qu'elle avait sur la tête, se soulève dans une attitude de prière, montrant un visage à la beauté surnaturelle qui fait croire à un miracle, et après un petit discours de consolation adressé à son père, se recouche et repose le drap sur sa tête, en disant: «Je puis dormir maintenant.»

—J'ai connu un amant qui disait à sa maîtresse se plaignant d'avoir perdu une fausse dent de 200 francs: «Si tu la faisais afficher?»

—Nous continuons intrépidement notre journal dans le vide, avec une foi d'apôtres et des illusions d'actionnaires. Villedeuil est obligé de vendre une collection des ORDONNANCES DES ROIS DE FRANCE pour lui allonger l'existence, puis il découvre un usurier dont il tire cinq à six mille francs. Les gérants, à cent sous la signature, se succèdent: le premier, Pouthier, un peintre bohème, ami de collège d'Edmond, est remplacé par un nommé Cahu, un être aussi fantastique que son nom, et qui est libraire philologique dans le quartier de la Sorbonne et membre de l'Académie d'Avranches; et Cahu cède la place à un ancien militaire, auquel un tic nerveux fait à tout moment regarder la place de ses épaulettes et cracher par-dessus ses deux épaules.

Dans les six mille francs que Villedeuil était censé avoir reçus de son usurier, figurait, pour une assez forte valeur, un lot de deux cents bouteilles de champagne. Le vin commençant à s'avarier, le fondateur de l'ÉCLAIR a l'idée d'enlever le journal en donnant un bal, et en offrant ce bal au champagne, comme prime aux abonnés. On invite toutes les connaissances de l'ÉCLAIR, le bohème Pouthier, un architecte sans ouvrage, un marchand de tableaux, des anonymes ramassés au hasard de la rencontre, quelques femmes vagues, et, à un moment, pour animer un peu cette fête de famille, Nadar, qui commençait une série de caricatures dans notre journal, a l'idée d'ouvrir les volets, et d'inviter les passants et les passantes par la fenêtre.

—Une femme entretenue de notre maison disait à sa bonne: «Vous pourriez bien dire: Madame, s'il vous plaît.—Tiens, je n'ai pas la force de parler, et il faut encore que je dise: Madame, et s'il vous plaît!»

—Le Jéhovah de la Bible, un Arpin. Le Dieu de l'Évangile, un Ésope onctueux, un politique, un agent d'affaires à consultations gratuites et bienveillantes.

—Nous qui avons passé notre enfance à regarder, à copier des lithographies de Gavarni, nous qui étions, sans le connaître, et sans qu'il nous connût, ses admirateurs, nous avons décidé Villedeuil à lui demander des dessins. Et ce soir, un dîner a eu lieu, à la Maison d'Or, où il nous a proposé pour notre journal la série du MANTEAU D'ARLEQUIN.

—Portrait d'un vieux monsieur en omnibus. Face massive et mafflue. Des taches blanchâtres au lieu de sourcils. Yeux en verroterie bleue à fleur de tête. Poches jaunâtres et bleuissantes sous les yeux. Petit nez très relevé au bout couleur de nèfle. Oreilles couleur de vieille cire, avec dessus un duvet blanc comme sur les orties.

Autre vieux monsieur. Cheveux blancs très courts, sourcils restés noirs, des yeux qui semblent des yeux d'émail entre des paupières sans cils, coloration bilieuse du teint, galbe osseux, sculpture émaciée des chairs. Ce vieillard à la tête où il y a du cabotin et du conventionnel, porte un col large, rabattu à l'enfant, une cravate chamois à bouquets roses et verts, et une chaîne de montre s'échappe de son gilet pour se perdre dans la poche extérieure d'une redingote vert bouteille, pendant qu'une de ses mains ornée d'une bague en turquoise, pose sur un manteau plié sur ses genoux, un manteau raisin de Corinthe.

—«Les tragédies… oh! que c'est embêtant ces vieilles tragédies!… Rachel… une femme plate!…—c'est Janin qui cause avec le décousu d'un de ses feuilletons.—Les acteurs… ils jouent tous la même chose… moi, je ne parle que des actrices… Encore, quand ils sont bien laids, comme Ligier, on peut dire qu'ils ont du talent… mais, sans cela jamais leur nom ne se trouve sous ma plume… Voyez-vous, le théâtre, il faut que ça soit deux et deux font quatre, et qu'il y ait des rôles de femmes… c'est ce qui fait le succès de Mazères…. Figurez-vous que Mlle B… est venue l'autre jour me demander 500 francs. Je lui ai demandé pourquoi? Afin de parfaire 1000 francs pour se faire aimer par F…» Et Janin éclate de rire. «Une chose neuve? une chose neuve pour le public, allons donc! Si la REVUE DES DEUX MONDES changeait de couleur sa couverture, elle perdrait 2000 abonnés… Amusez-vous, allez, on regrette ça plus tard, il n'est plus temps… A propos, vous avez écrit un joli article sur cet ornemaniste, sur ce Possot… Vous avez quelque chose de lui, hein?… Oh! les attaques, ça ne me fait rien. Qu'est-ce qu'on peut me dire: que je suis bête, que je suis vieux, que je suis laid! Ça m'est parfaitement égal… Ce Roqueplan, un homme tout couvert de l'aes alienum, comme dit Salluste… Tenez, il y a un jeune homme, l'auteur d'une SAPHO, qui a touché juste, le mâtin! Il a mis dans sa préface: les auteurs qui vont louer leurs livres au cabinet de lecture… Et ce Pyat… J'ai voulu devant les magistrats dire toute ma conduite, montrer toute ma vie… Mais quand on me dit que je ne sais pas le français, moi, qui ne sais que cela… car je ne sais ni l'histoire, ni la géographie, ni rien… mais le français, cela me paraît prodigieux… Tout de même, ils ne m'empêcheront pas d'avoir tout Paris à mon enterrement!»

Et nous reconduisant jusqu'à la porte de son cabinet, il nous dit:
«Voyez-vous, jeunes gens, il ne faut pas trop, trop de conscience!»

* * * * *

—Sur la route de Versailles, au Point-du-Jour, à côté d'un cabaret ayant pour enseigne: A la renaissance du Perroquet savant, un mur qui avance avec de vieilles grilles rouillées qu'on ne dirait jamais s'ouvrir. Le mur est dépassé par un toit de maison et par des cimes de marronniers étêtés, au milieu desquels s'élève un petit bâtiment carré,—une glacière surmontée d'une statue de plâtre tout écaillée: LA FRILEUSE d'Houdon.

Dans ce mur fruste, une porte à la sonnette de tirage cassée, dont le tintement grêle éveille l'aboiement de gros chiens de montagne. On est long à venir ouvrir; à la fin, un domestique apparaît et nous conduit à un petit atelier dans le jardin, éclairé par le haut et tout souriant. C'est là que nous faisons notre première visite à Gavarni.

Il nous promène dans sa maison dont il nous raconte l'histoire: un ancien atelier de faux-monnoyeurs sous le Directoire, devenu la propriété du fameux Leroy, le modiste de Joséphine, qui utilisa la chambre de fer où l'on avait fabriqué la fausse monnaie à serrer les manteaux de Napoléon, brodés d'abeilles d'or. Il nous fait traverser les grandes pièces du rez-de-chaussée, décorées de peintures sur les murs représentant des vues locales: la porte d'Auteuil en 1802.

Nous parcourons avec lui toute la maison et les interminables corridors du second étage, où d'anciens costumes de carnaval, mal emballés, s'échappent et ressortent de cartons à chapeaux de femmes.

Nous redescendons dans sa chambre, où près d'un petit lit de fer étroit, —une couche d'ascète,—il y a sur la table de nuit un couteau en travers d'un livre ayant pour titre: LE CARTÉSIANISME.

* * * * *

—Tous comptes faits avec Dumineray, le seul éditeur de Paris qui, sous l'état de siège, ait osé prendre en dépôt notre pauvre EN 18.., nous avons vendu une soixantaine d'exemplaires.

* * * * *

—J'ai eu, dans ma famille, un type de la fin d'un monde,—un marquis, le fils d'un ancien ministre de la monarchie.

C'était, quand je l'ai connu un beau vieillard à cheveux d'argent, rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme, la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d'un Bourbon, la grâce d'un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprès des femmes.

Cet aimable et charmant débris de cour n'avait qu'un défaut: il ne pensait pas. De sa vie je ne l'ai jamais entendu parler d'une chose qui ne fût pas aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. Il recevait et faisait relier le CHARIVARI et la MODE. Il pardonnait pourtant à la fin au gouvernement qui faisait monter la rente. Il s'enfermait pour faire des comptes avec sa cuisinière: c'était ce qu'il appelait travailler. Il avait un prie-Dieu recouvert en moquette dans sa chambre. Il avait dans son salon des meubles de la Restauration, des fauteuils en tapisserie au petit point, où était restée comme l'ombre du chapeau de la duchesse d'Angoulême. Il avait une vieille livrée, une vieille voiture, et un vieux nègre qu'il avait rapporté des colonies, où il mena joyeuse vie pendant l'émigration: ce nègre était comme un morceau du XVIIIe siècle et de sa jeunesse à côté de lui.

Mon parent avait encore les préjugés les plus inouïs. Il croyait par exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc.

Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses pâques. A la fin du carême, le maigre l'exaspérait: alors seulement il grondait ses domestiques.

Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d'un grand principe tombé en enfance. C'était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de coeur et de race.

* * * * *

GAVARNIANA.

—Je hais tout ce qui est coeur imprimé, mis sur du papier.

—Je fais le bien, parce qu'il est un grand seigneur qui me paye cela,—et ce grand seigneur, c'est le plaisir de bien faire.

—Le chemin de fer et sa vitesse relative, voilà un beau progrès, si vous avez décuplé chez l'homme le désir de la vitesse!

—Gavarni disait de Dickens «qu'il avait une vanité énorme et paralysante, peinte sur la figure.»

—Gavarni avait vu de Balzac un billet ainsi rédigé:

De chez Vachette.

Mon cher Posper (sic), viens ce soir chez Laurent-Jan, il y aura des c…. p….. bien habillées.

BALZAC.

—Quand Gavarni avait été à Bourg avec Balzac pour tâcher de sauver Peytel, il était obligé de lui répéter à tout moment: «Voyons, il s'agit d'une chose grave, Balzac, il faut être convenable pendant les quelques jours que nous sommes ici,» et il lâchait le grand écrivain le moins possible. Un jour qu'il avait été obligé de le quitter deux heures, il le retrouvait sur la place où il avait accroché le sous-préfet, et lui racontait comment les petites filles s'amusent dans les pensions.

Dans ce voyage où Gavarni était obligé de veiller à la propreté de son compagnon, un jour il ne pouvait s'empêcher de lui dire:

—«Ah çà, Balzac, pourquoi n'avez-vous pas un ami… oui, un de ces bourgeois bêtes et affectueux, comme on en trouve… qui vous laverait les mains, mettrait votre cravate, enfin qui prendrait de vous le soin que vous n'avez pas le temps…»

—«Oh! s'écria Balzac, un ami comme ça, je le ferai passer à la postérité!»

* * * * *

—Nos soirées, presque toutes les soirées, où nous ne travaillons pas, nous les passons dans le fond de la boutique d'un singulier marchand de tableaux, dans la boutique de X…, qui, sous le prétexte d'occuper l'oisiveté de sa vie, va encore manger une cinquantaine de mille francs à son père. Un grand, gros, fort garçon, occupé à remonter à toute minute, par un geste bête, une paire de lunettes qui lui dévale du nez, et si soufflé par tout le corps d'une mauvaise graisse, qu'il semble en baudruche, et que la plaisanterie ordinaire de Pouthier est de crier: «Fermez les fenêtres ou Pamphile va s'envoler!» Le meilleur des hommes et le marchand le plus paresseux, le plus flâneur, le plus boubouilleur, le plus incapable de tirer un gain d'une chose qu'il vend,—et qui, 365 fois par an, a besoin de voir, autour de son dîner, cinq ou six figures, si ce n'est au moins autour de la table, où, du matin au soir, se vident les canettes.

Il a emménagé avec lui une jeune femme, pas précisément jolie, et qui de temps en temps se dérobe et se cache dans un joli mouvement contourné pour prendre une prise de tabac, mais une jeune femme qui a de paresseuses poses de chatte dans sa bergère au coin de la cheminée, un petit bagout spirituel, une grâce de gentille bourgeoise d'un autre siècle: toute cette douce et tranquille séduction cachant une hystérie très prononcée, qui la fait, presque tous les mois, à un quantième, où elle dit, aller chez elle pour donner son linge à la blanchisseuse, disparaître deux ou trois jours avec un des attablés ordinaires de son amant,—après quoi, elle rentre au bercail et le ménage reprend comme si de rien n'était.

Pouthier, après des aventures à défrayer un roman picaresque, et qui, sans attribution bien fixe dans la maison, est à la fois commis, restaurateur de tableaux, et surtout le patito de la jeune femme, remplit le fond du magasin de lazzis et de tours de force.

Là arrivent, tous les soirs,—car la bière vient du GRAND BALCON, et la femme a le don capiteux de produire autour d'elle une certaine excitation de l'esprit et de mettre les imaginations en verve,—là arrivent le peintre Hafner, le plus bredouilleur des Alsaciens; Valentin, le dessinateur de l'ILLUSTRATION; Deshayes, le petit maître aux tonalités grises, et le blond coloriste Voillemot, avec sa tignasse d'Apollon roussi, et Galetti, et le tout jeune Servin, et d'autres, et d'autres, et c'est toute la soirée un tapage et une débauche de paroles, que de temps en temps, solennellement, le maître de la maison réprime par un «Où te crois-tu!» indigné.

Dans les raisons que X… a données à son père, pour qu'il lui fournît les fonds nécessaires à son commerce, il a fait entrer l'énorme économie qu'il réaliserait en n'allant plus au café, et le malheureux en tient un gratis!

* * * * *

—Un soir, le monde de la boutique se décide à faire une excursion dans la forêt de Fontainebleau, à passer quelques jours chez le père Saccaux, à Marlotte, la patrie d'élection du paysage moderne et de Murger. Pouthier ferme le magasin. Mélanie met sa toilette la plus pimpante, réunissant sur sa personne tous ses bijoux; et nous voilà dans cette forêt, où chaque arbre semble un modèle entouré d'un cercle de boîtes à couleurs. Là, de grandes courses à la suite des peintres et de leurs maîtresses en joie, et comme grisées par le plein air de la campagne: des jours qui ressemblent à des dimanches d'ouvriers. On vit en famille, en s'empruntant son savon, et on a des appétits et des soifs qui vous font trouver bonne la médiocre ratatouille et aimable le ginglet de l'endroit. Chacun paye son écot de bonne humeur. Les femmes mouillent leurs bottines dans l'herbe sans grogner. Murger semble rasséréné comme en une convalescence d'absinthe. On promène une gaieté vaudevillière par toute la forêt, même en ce Bas-Bréau, où nos fumisteries semblent faire fuir dans la profondeur de la feuillée des dos de peintres chenus, ressemblant à des dos de vieux druides. On essaye des parties de billard sur un sabot de l'auberge où il y a des ornières qui font des carambolages forcés. Palizzi, les grands jours, revêt un tablier de cuisine et fricote un gigot à la juive, dont il reste à peine l'os.

La nuit, pendant que les esquisses du jour sèchent, on dort comme si on revenait de la charrue, et un matin j'entends la maîtresse de Murger, au milieu d'un doux transport, lui demander ce que rapporte la feuille de la REVUE DES DEUX MONDES.

—Le travail et les femmes, voilà ma vie!—C'est Gavarni qui parle.

* * * * *

Août 1852.—Je trouve Janin toujours gai, toujours épanoui, en dépit de la goutte à un pied. «Quand on vint guillotiner mon grand-père, nous dit-il, il avait la goutte aux deux pieds… du reste, je ne me plains pas… c'est, dit-on, un brevet de vie pour dix ans… Je n'ai jamais été malade et ce qui constitue l'homme, je l'ai encore,»—fait-il en souriant.

Il nous montre une lettre de Victor Hugo, apportée par Mlle Thuillier, et où il nous fait lire cette phrase: «Il fait triste ici… il pleut, c'est comme s'il tombait des pleurs.» Dans cette lettre, Hugo remercie Janin de son feuilleton sur la vente de son mobilier, lui annonce que son livre va paraître dans un mois, et qu'il le lui fera parvenir dans un panier de poisson ou dans un cassant de fonte, et il ajoute: «On dit qu'après, le Bonaparte me rayera de l'Académie… Je vous laisse mon fauteuil.»

Puis, Janin se répand sur la saleté et l'infection de Planche, sa bête d'horreur: «Vous savez, quand il occupe sa stalle des Français, les deux stalles à côté restent vides. Sa maladie, c'est l'éléphantiasis… un moment on a espéré qu'il avait la copulata vitrea de Pline. Il l'aurait eue, oh! il l'aurait eue… s'il s'était tenu un rien du monde moins salement!»

Une petite actrice des Français, dont je ne sais pas le nom, lui demandant s'il a vu une pièce quelconque: «Comment, s'écrie Janin, en bondissant sur son fauteuil, vous n'avez pas lu mon feuilleton!» Et là-dessus il la menace, il la terrorise de ne jamais arriver, si elle ne lit pas son feuilleton, si elle n'est pas au fait de la littérature, si elle ne fait pas comme Talma, comme Mlle Mars, qui ne manquaient jamais un feuilleton important.

* * * * *

—Sur le trottoir de la rue Saint-Honoré, j'entends derrière moi une fille disant à une autre: «Ah! Julie… elle a changé de religion, elle aime les hommes à présent!

—Les grands hommes sont des médailles, que Dieu frappe au coin de leur siècle.

—L'idée du manchon de Mimi donnée à Murger par Paul Labat qui, conduisant sa maîtresse à l'hôpital, fit arrêter le fiacre devant une écaillère de marchand de vin, sur le désir que la mourante témoigna de manger des huîtres.

—Il me semble que les fonctionnaires sont destitués comme on renvoie les domestiques: aux seconds, on donne huit jours d'avance, aux premiers, la croix.

* * * * *

22 octobre 1852.—Le PARIS paraît aujourd'hui. C'est, croyons-nous, le premier journal littéraire quotidien, depuis la fondation du monde. Nous écrivons l'article d'en-tête.

—Nous soupons beaucoup cette année: des soupers imbéciles où l'on sert des pêches à la Condé, des pêches-primeurs à 8 francs pièce, dont le plat coûte quatre louis et où l'on boit du vin chaud fabriqué avec du Léoville de 1836; des soupers en compagnie de gaupes ramassées à Mabille, de gueuses d'occasion qui mordent à ces repas d'opéra, avec un morceau de cervelas de leur dîner, resté entre les dents, et dont l'une s'écriait naïvement: «Tiens, quatre heures… maman est en train d'éplucher ses carottes!»

—Gavarni nous dit aujourd'hui qu'il croit avoir trouvé une force motrice qui pourra, un jour, se débiter chez les épiciers, et dont on pourra demander pour deux sous.

ANNÉE 1853

Janvier 1853.—Les bureaux du PARIS, d'abord établis, 1, rue Laffitte, à la Maison d'Or, furent, au bout de quelques mois, transférés rue Bergère, au-dessus de l'ASSEMBLÉE NATIONALE.

La curiosité de ces bureaux était le cabinet de Villedeuil où le directeur du journal avait utilisé la tenture, les rideaux de velours noir à crépines d'argent de son salon de la rue de Tournon, où se donnaient, un moment, toutes bougies éteintes, des punchs macabres. A côté du cabinet, la caisse, une caisse grillée, une vraie caisse, où se tenait le caissier Lebarbier, le petit-fils du vignettiste du XVIIIe siècle, que nous avions retiré avec Pouthier des bas-fonds de la bohème. Un échappé du CORSAIRE faisait dans un petit salon la cuisine du journal. C'était un petit homme, jaune de poil, à l'oeil saillant du jettatore, un des seuls écrivains échappés au coup de filet dans lequel le gouvernement avait ramassé les journalistes, le 2 Décembre.

Il était père de famille et père de l'Église, prêchait les bonnes moeurs, se signait parfois comme un saint égaré dans une bande de malfaiteurs, et, malgré tout, allait dans la définition libre des choses plus loin qu'aucun de nous. En ses moments de loisir, il rédigeait pour le journal: LES MÉMOIRES DE Mme SAQUI.

A la table de la rédaction s'asseyaient journellement: Murger à l'air humble, à l'oeil pleurard, aux jolis mots de Chamfort d'estaminet; Aurélien Scholl, avec son monocle vissé dans l'orbite, ses colères spirituelles, son ambition de gagner la semaine prochaine 50,000 francs par an, au moyen de romans en vingt-cinq volumes; Banville, avec sa face glabre, sa voix de fausset, ses fins paradoxes, ses humoristiques silhouettes des gens; Karr, toujours accompagné de l'inséparable Gatayes. Et c'était encore un maigre garçon, aux longs cheveux gras, nommé Eggis, qui en voulait personnellement à l'Académie; et c'était Delaage, l'Ubiquité faite homme et la Banalité faite poignée de main, un garçon pâteux, poisseux, gluant, et qui semblait un glaire bienveillant; et c'était l'ami Forgues, un Méridional congelé, ayant quelque chose d'une glace frite de la cuisine chinoise, et qui apportait, d'un air diplomatique, des articles artistiquement pointus; et c'était Louis Enault, orné de ses manchettes et de sa tournure contournée et gracieusée de chanteur de romances de salon; enfin Beauvoir, se répandait souvent dans les bureaux comme une mousse de champagne, pétillant et débordant, et parlant de tuer les avoués de sa femme, et jetant en l'air de vagues invitations à des dîners chimériques.

Gaiffe avait élu domicile sur un divan, où il demeurait des après-midi, couché et somnolent, ne se réveillant que pour jeter des interjections troublantes dans la phraséologie vertueuse du père Venet.

Et au milieu de tout ce monde, Villedeuil, ordonnant, pérorant, allant, courant, correspondant, innovant, et découvrant tous les huit jours un système d'annonces ou de primes, une combinaison, un homme ou un nom, devant apporter au journal, dans les quinze jours, dix mille abonnés.

A l'heure présente, le journal remue, il ne fait pas d'argent, mais il fait du bruit. Il est jeune, indépendant, ayant comme l'héritage des convictions littéraires de 1830. C'est dans ses colonnes l'ardeur et le beau feu d'une nuée de tirailleurs marchant sans ordre ni discipline, mais tous pleins de mépris pour l'abonnement et l'abonné. Oui, oui, il y a là de la fougue, de l'audace, de l'imprudence, enfin du dévouement à un certain idéal mêlé d'un peu de folie, d'un peu de ridicule… un journal, en un mot, dont la singularité, l'honneur, est de n'être point une affaire.

* * * * *

Dimanche 20 février.—Un jour de la fin du mois de décembre dernier, Villedeuil rentrait du ministère en disant avec une voix de cinquième acte:

—Le journal est poursuivi. Il y a deux articles incriminés. L'un est de Karr; l'autre, c'est un article où il y a des vers… Qui est-ce qui a mis des vers dans un article, ce mois-ci?

—C'est nous! disions-nous.

—Eh bien! c'est vous qui êtes poursuivis avec Karr.

Or, voici l'article qui devait nous faire asseoir sur les bancs de la police correctionnelle, absolument comme des messieurs arrêtés dans une pissotière. Cet article, paru le 15 décembre 1852, avait pour titre: Voyage du n° 43 de la rue Saint-Georges au n° 1 de la rue Laffitte[1]. Un voyage de notre domicile d'alors au bureau du journal, et qui passait en revue, d'une façon fantaisiste, les industries, les officines de produits bizarres, les marchands et marchandes de tableaux et de bibelots que nous rencontrions sur notre route, et entre autres, la boutique d'une femme célèbre autrefois, comme modèle, dans les ateliers de peinture.

[Note 1: J'ai donné l'article en son entier dans PAGES RETROUVÉES, volume publié, l'année dernière, chez Charpentier.]

Donnons le paragraphe incriminé:

«Dans cette boutique, ci-gît le plus beau corps de Paris. De modèle qu'il était, il s'est fait marchand de tableaux. A côté de tasses de Chine se trouve un Diaz, et j'en connais un plus beau. C'est un jeune homme et une jeune femme. La chevelure de l'adolescent se mêle aux cheveux déroulés de la dame, et la Vénus, comme dit Tahureau:

Croisant ses beaux membres nus
Sur son Adonis qu'elle baise;
Et lui pressant le doux flanc;
Son cou douillettement blanc,
Mordille de trop grande aise.

Ce Diaz-là, mes amis, a bien voyagé; mais, Dieu merci, il est revenu au bercail. J'ai vu quelqu'un qui sait tous ses voyages et qui m'a conté le dernier. Mlle ***[2] l'avait envoyé à Mlle ***[3]. Mlle *** l'a renvoyé à Mlle *** avec cette lettre:

«Ma chère camarade,

«Ce Diaz est vraiment trop peu gazé pour l'ornement de ma petite maison. J'aime le déshabillé d'un esprit charmant, je ne puis admettre cette nudité que l'Arsinoé de Molière aime tant. Ne me croyez pas prude. Mais pourquoi vous priverais-je d'un tableau que je serais obligée de cacher, moi!

«Mille remerciements quand même, et croyez-moi votre dévouée camarade.

«***»

[Note 2: Mlle Nathalie.]

[Note 3: Mlle Rachel.]

Et Mlle*** a repris son Diaz, ô gué! elle a repris son Diaz, turelure! et a répondu à Mlle*** en le raccrochant au mur déjà en deuil et tout triste:

«Chère camarade,

«Je suis une folle, et presque une impie d'avoir cru mon petit tableau digne de votre hôtel. Mais ma sottise m'a du moins valu un précieux renseignement sur les limites de votre pudeur. Permettez-moi seulement de défendre contre vous le répertoire comique que vous invoquez ici un peu à contre-sens, car c'est justement dans les tableaux qu'Arsinoé n'aime pas les nudités,

Elle fait des tableaux couvrir les nudités,
Mais elle a de l'amour pour les réalités.

«Je reprends donc mon petit Diaz, un peu confus de son excursion téméraire,
et je cache sa confusion dans ma chambre où M. A… peut seul le voir.

«Votre très dévouée,

«***»

Et ces vers de Tahureau, nous ne les avions pas pris dans Tahureau, dont les éditions originales sont de la plus grande rareté, nous les avions pris dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE ET DU THÉATRE FRANÇAIS AU XVIe SIÈCLE de Sainte-Beuve,—oui, dans ce livre couronné par l'Académie. N'est-ce pas, ça n'a pas l'air vraisemblable? Et cependant c'est parfaitement vrai. Du reste, le ministère de la justice d'alors, qui nous faisait poursuivre, n'avait-il pas eu, vingt-quatre heures, l'idée de poursuivre en police correctionnelle, dans un article de je ne sais qui du PARIS, une ligne de points, paraissant avoir un sens obscène à M. Latour-Dumoulin.

Mais dans cette poursuite, il s'agissait vraiment bien de littérature. Le PARIS passait pour la continuation du CORSAIRE. M. Latour-Dumoulin, en ce temps d'aplatissement, était personnellement blessé par les allures de Villedeuil, qui, lorsque sur la présentation de sa carte n'était pas immédiatement reçu, remontait dans sa voiture. On l'accusait, à tort ou à raison, de jouer à la baisse. On allait même jusqu'à lui faire un grief de ne pas solliciter pour son journal des invitations aux Tuileries, aux soirées de Nieuwerkerke. Nous personnellement, à ce qu'il paraît, nous passions, à cause de nos relations avec les Passy, pour des orléanistes fougueux. Il circulait même, dans le faubourg Saint-Germain, un refus très insolent de nous—une pure légende—à une demande de cantate de la part du gouvernement.

M. Armand Lefebvre, notre parent, écrivait en notre faveur à M. de Royer, procureur général, qui lui répondait une lettre ne laissant aucun doute sur l'imminence des poursuites. Et dans une entrevue au ministère de la justice, M. de Royer lui annonçait que nous serions condamnés, que nous aurions même de la prison, ajoutant que si nous voulions adresser un recours en grâce à l'Empereur, il serait le premier à l'appuyer.

Nous attendions, ainsi que des gens menacés de la justice d'une chambre correctionnelle sous un Empire—nerveux et insomnieux pendant de longues semaines—lorsque dans la fumée de tabac d'une fin de dîner d'amis, tombaient chez nous les assignations.

Et, à quelques jours de là, nous comparaissions devant un juge d'instruction presque poli, mais qui perdait soudainement toute politesse dans son embarras et son déconcertement, quand nous lui montrions les cinq vers incriminés, tout vifs imprimés dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE.

Il nous fallait un avocat. Un allié de notre famille, M. Jules Delaborde, avocat à la Cour de cassation, nous recommandait de bien nous garder de confier notre défense à un avocat brillant dont le talent pouvait blesser et irriter le tribunal. Il nous conseillait de prendre un avocat «ayant l'oreille des juges», un nom et une parole très peu sonores, une de ces médiocrités dont le néant attire sur ses clients une sorte de miséricorde; enfin un de ces verbeux qui, doucement, platement, ennuyeusement, soutirent un acquittement comme une aumône. L'homme qu'il nous indiqua réunissait toutes ces conditions. Dans son salon, il avait une jardinière dont le pied était fait par un serpent en bois verni qui montait en s'enroulant vers un nid d'oiseau. En voyant cette jardinière, j'eus froid dans le dos, et je devinai l'avocat qui m'était échu. Nous étions pour lui un composé d'hommes du monde et d'êtres louches. D'une main il nous eût confié sa montre, de l'autre main il nous l'eût retirée.

Nous étions cités à comparaître en police correctionnelle devant la 6e chambre. C'était une chambre pour ces sortes d'affaires, une chambre dont on était sûr et qui avait fait ses preuves. Ses complaisances lui avaient valu l'honneur de la spécialité des procès de presse et des condamnations politiques.

Flanqués de notre oncle, M. Jules de Courmont, maître des comptes, nous allâmes faire les visites à nos juges. On nous avait appris que la justice exigeait cette politesse. C'est un petit: Morituri te salutant, dont ces messieurs sont, à ce qu'il paraît, friands. Nous allâmes d'abord chez notre président L… Il demeurait en haut de la rue de Courcelles, tout près de la place Monceau… Il était sec comme son nom, froid comme un vieux mur, jaune, blême, exsangue, une mine d'inquisiteur dans un appartement qui sentait le moisi du cloître. Puis, nous vîmes les deux juges. D…, descendant de l'avocat général de Bordeaux, et qui, lui, n'eut pas l'air de nous trouver extraordinairement criminels, et après D…, le juge L…, une sorte d'ahuri qui ressemblait à Leménil prenant un bain de pieds dans le CHAPEAU DE PAILLE D'ITALIE, fourré dans l'affaire comme un comique en un imbroglio, et qui avait de lui, dans la pièce où il nous reçut, un portrait en costume de chasse, un des plus extravagants portraits que j'aie vus de ma vie. Imaginez Toto Carabo à l'affût.

La dernière visite fut pour le substitut qui devait requérir contre nous. Celui-ci avait tout à fait les manières d'un gentleman. Il nous déclara que pour lui, il n'y avait aucun délit dans notre article, mais qu'il avait été forcé de poursuivre sur les ordres réitérés du ministère de la police, sur deux invitations de Latour-Dumoulin; qu'il nous disait cela d'homme du monde à homme du monde, et qu'il nous demandait notre parole de ne pas en faire usage dans notre défense. Et cet homme qui avait de la fortune, qui avait beaucoup de mille livres de rente, allait demander le maximum de la peine pour un délit dont nous n'étions pas coupables. Il nous le déclarait naïvement, cyniquement en face.

—«Quelles canailles que tout ce monde!» dit mon oncle sur le pas de la porte.

Ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, la déclaration de ce substitut, les dénégations de Latour-Dumoulin qui lui avait dit travailler à arrêter les poursuites, tout cela, le sortant de son égoïste optimisme, faisait tout à coup, ainsi que du feu d'un caillou, jaillir de l'indignation de ce vieux bourgeois habitué par sa longue vie à ne s'indigner de rien.

De là, nous allions tous deux chez Latour-Dumoulin, désireux d'avoir une explication avec lui. On nous faisait attendre assez longtemps dans une antichambre, où un garçon de bureau lisait un livre de M. de La Guéronnière devant un portrait de l'Empereur à demi emballé pour une sous-préfecture. Et quand nous entrions, nous avions l'air de si mauvaise humeur que, se méprenant sur notre démarche, il croyait que nous venions le provoquer en duel. Alors c'était une défense maladroite de Rachel «qui ne se serait pas plainte», ce qui était inutile à dire si cela était vrai, ainsi que je le crois. Enfin, c'était une tirade contre Janin, la bête noire du ministère de la police. Car j'ai oublié de dire que les lettres de N… et de R… avaient été copiées par nous sur les autographes, enrichissant un curieux exemplaire de GABRIELLE d'Augier, faisant partie de la bibliothèque du critique des DÉBATS.

Le lendemain, qui était un samedi, Villedeuil nous menait au Palais de Justice dans sa calèche jaune, une calèche qui tenait du carrosse de gala de Louis XIV et d'un char d'opérateur. Jamais si triomphante voiture ne mena des gens en police correctionnelle. Et le maître de la voiture, pour lequel notre procès était une grosse affaire de représentation, s'était fait faire pour la cérémonie un carrick prodigieux, un carrick cannelle à cinq collets, comme on en voit sortir à l'Ambigu des berlines d'émigrés. Ce fut à la grille du Palais une descente prestigieuse: ce jeune homme, tout en barbe, dans ce carrick, et sortant d'une voiture d'or. A la porte de l'audience, l'huissier ne voulant pas le laisser entrer: «Mais, criait Villedeuil, je suis bien plus coupable qu'eux, je suis le propriétaire du journal!» En ce moment, il eût donné sa voiture avec son cocher et ses chevaux pour être poursuivi.

La salle avait deux fenêtres, une horloge, un papier vert. La Justice bourdonnait là-dedans. Le banc des prévenus se vidait et se remplissait à chaque minute. Et cela était rapide à épouvanter. Une, deux, trois années de prison tombaient sur des têtes à peine entrevues. La peur venait à voir sortir de la bouche du président la peine, ainsi que le sourcillement d'une fontaine, toujours égal et intarissable et sans arrêt. Interrogatoire, témoignages, défense, cela durait cinq minutes. Le président se penchait à droite et à gauche, les juges faisaient un signe de tête, et le président psalmodiait quelque chose: c'était le jugement. Une larme tombait parfois sur du bois et cela recommençait. Trois ans de liberté, trois ans de vie ainsi ôtés d'une existence humaine en un tour de Code; le délit pesé en une seconde avec un coup de pouce dans la balance, et l'habitude de ce métier cruel et mécanique de tailler à la grosse, pendant des heures, des parts de cachots.—Il faut voir cela pour savoir ce que c'est.

Précisément avant nous, fut appelé un petit jeune homme maigriot, aux regards d'halluciné, qui avait, de son autorité privée, condamné à mort l'Empereur, et envoyé son acte de condamnation à toutes les ambassades. On le condamna au pas de course à trois ans de prison[1].

[Note 1: C'était lui qui, quelques années après, tirait sur l'Empereur, à la sortie de l'Opéra-Comique.]

Enfin on appela notre cause. Le président dit un: «Passez au banc,» qui fit une certaine impression dans le public. Le banc, c'était le banc des voleurs. Jamais un procès de presse, même en cour d'assises, n'avait valu à un journaliste de «passer au banc»; il restait près de son avocat. Mais on ne voulait rien nous épargner. «Il y a eu répétition hier, je le sais d'un avocat,» me dit Karr, en s'asseyant avec nous entre les gendarmes.

Nous étions émus, indignés. La colère fit trembler nos voix quand on nous demanda nos noms, que nous jetâmes avec un timbre frémissant comme à un tribunal de sang.

Le substitut prit la parole, ne trouva pas grand'-chose à dire sur les vers de Tahureau, ni sur une femme qui, dans notre article, rentrait de dîner, son corset dans un journal (le second passage souligné au crayon rouge), passa à un article de notre cousin de Villedeuil, qui mettait en doute la vertu des femmes, s'étendit longuement sur ce doute malhonnête, puis revint à nous; et, pris d'une espèce de furie d'éloquence, nous représenta comme des gens sans foi ni loi, comme des sacripants sans famille, sans mère, sans soeur, sans respect de la femme, et, pour péroraison dernière de son réquisitoire—comme des apôtres de l'amour physique.

Alors, notre avocat se leva. Il fut complètement le défenseur que nous attendions. Il se garda bien de répéter ce qu'avait osé dire Paillard de Villeneuve, l'avocat de Karr, demandant au tribunal comment on osait requérir contre nous, à propos d'un article non incriminé, et dont l'auteur n'était pas avec nous sur le banc des accusés. Il gémit, il pleura sur notre crime, nous peignit comme de bons jeunes gens, un peu faibles d'esprit, un peu toqués, et ne trouva pas à faire valoir, pour notre défense, de circonstances atténuantes, plus atténuantes, que de déclarer que nous avions une vieille bonne qui était depuis vingt ans chez nous. A cette trouvaille bienheureuse, noyée dans une marée de paroles baveuses, nous sentîmes le murmure d'une cause gagnée courir l'auditoire… Mais ne voilà-t-il pas que la cause était remise à huitaine. «C'est-cela, disions-nous, ils veulent faire passer notre condamnation au commencement, aujourd'hui, ils n'osent pas, l'auditoire nous est trop favorable.»

Et cependant ce fut notre salut que cette remise de l'affaire. Dans la semaine le procureur général était changé. Rouland succédait à de Royer. Rouland avait des attaches orléanistes. Il était parent de la femme de Janin qui l'intéressait à nous. Et il y avait des relations non encore brisées entre Rouland et les Passy, qui parlaient chaudement en notre faveur, et le samedi 19 février, le président de la 6e chambre donnait lecture, à la fin de l'audience, du jugement dont voici le texte:

«En ce qui touche l'article signé Edmond et Jules de Goncourt, dans le numéro du journal PARIS, du 11 décembre 1852;

«Attendu que si les passages incriminés de l'article présentent à l'esprit des lecteurs des images évidemment licencieuses et dès lors blâmables, il résulte cependant de l'ensemble de l'article que les auteurs de la publication dont il s'agit n'ont pas eu l'intention d'outrager la morale publique et les bonnes moeurs;

«Par ces motifs:

«Renvoie Alphonse Karr, Edmond et Jules de Goncourt et Lebarbier (le gérant du journal) des fins de la plainte, sans dépens.»

Nous étions acquittés, mais blâmés.

Un cocher de fiacre du XVIIIe siècle, blâmé comme nous par une Cour de justice, s'écria, après le blâme:

—Mon président, ça m'empêchera-t-il de conduire mon fiacre?

—Non.

—Alors je… (Mettez ici l'expression la plus énergique de la vieille
France.)

En sortant de la salle du tribunal, nous pensions l'expression du fiacre[2].

[Note 2: En dépit de tout ce qu'on écrira, de tout ce qu'on dira, il est indéniable que nous avons été poursuivis en police correctionnelle, assis entre les gendarmes, pour une citation de cinq vers de Tahureau imprimés dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE par Sainte-Beuve—couronné par l'Académie. Or, je puis affirmer qu'il n'y a pas d'exemple d'une pareille poursuite en aucun temps et en aucun pays.]

* * * * *

—Depuis le printemps, on s'en va en bande, presque tous les dimanches, dîner dans un petit vide-bouteille, loué par Villedeuil à Neuilly. On se promène dans un jardin où il n'y a guère que l'ombre d'une table de pierre, et l'on dîne dans une salle à manger, où l'on vous passe beaucoup de bouteilles de toutes sortes de vins, en face de douze Césars peints sur les murs par un vitrier. Après dîner, la Landelle, le romancier de bâbord et de tribord, beugle des chants de marin; Venet, en chapeau de paille et en cravate printanière, fredonne des airs de Colin et de Collinette; Mlle R… chante un grand morceau d'opéra, pendant que le maître de la maison, en un coin du logis, est en conférence avec des messieurs étranges, au sujet de quelque affaire extravagante, comme le monopole des sangsues du Maroc… Et l'on monte, en revenant, sur les chevaux de bois des Champs-Élysées.

C'est au retour d'une de ces petites fêtes, un soir où, après dîner, on avait bu du rhum dans des bols à café, que Beauvoir prononça cette mémorable phrase dans l'omnibus de Neuilly. Le conducteur voulait l'empêcher de fumer. Beauvoir se tourna vers une jeune femme et lui dit avec le contournement le plus XVIIIe siècle: «Madame, vous êtes la reine de l'omnibus, dites un mot et nous jetons nos cigares; mais quant à ce bougre, s'il continue… je lui coupe les oreilles.» Et ce que vraiment il disait vouloir lui couper, était très loin des oreilles,

* * * * *

—Philipon aurait une très curieuse collection de maquettes en terre coloriée qui servaient à Daumier de modèles pour ses caricatures d'hommes politiques; maquettes exécutées avec un rare talent par Daumier et vendues par lui à Philipon, 15 francs pièce.

* * * * *

—A propos d'un viol, le bon Dieu accusé d'avoir fait le printemps.

—Accusé, passez au banc… Qui vous a poussé à faire le printemps?…

* * * * *

—Post-scriptum d'une lettre du petit Pierre Gavarni à son frère Jean qui demeure avec son père:

«P. S.—Les têtards du bassin sont-ils bien gros?»

* * * * *

—Le père de Terrien, qui fait le sport anglais au PARIS, était, pendant la Terreur, le commandant de la frégate la VERTU, chargée de porter en Irlande des forçats et des loups, et qui avait à bord une petite guillotine d'acajou pour couper le cou aux poulets.

* * * * *

GAVARNIANA.

—Gavarni nous dit aujourd'hui: «Vous ne savez pas ce que c'est que les mathématiques et l'empoignant qu'elles ont… La musique, n'est-ce pas, est le moins matériel des arts, mais encore il y a le tapement des ondes sonores contre le tympan… Les mathématiques sont bien autrement immatérielles, bien autrement poétiques que la musique… On pourrait dire d'elles que c'est la musique muette des nombres!»

—Gavarni nous dit aujourd'hui: «Chaque jour la science mange du Dieu… N'a-t-on déjà pas mis la foudre du vieux Jupiter en bouteille de Leyde?… Oui, oui, je crois qu'il est dans les données probables qu'un jour on expliquera scientifiquement la pensée, comme on a expliqué le tonnerre… Qu'est-ce qu'une chose immatérielle sur laquelle un coup de pied dans le c… agit? Non, non, il n'y pas de séparation entre l'âme et le corps.»

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27 juillet.—Je vais voir Rouland pour savoir si je puis publier la LORETTE sans retourner en police correctionnelle. Et dans la conversation que j'ai avec lui sur notre poursuite, il me confirme une chose qui m'avait été déjà dite: c'est que le ministère de la police, outre ce qu'il poursuivait en nous, poursuivait encore certaines idées littéraires: «Il ne voulait pas, me dit Rouland, de la littérature qui se grise et grise les autres, une idée, ajoute-t-il, que je n'ai pas à apprécier…» Oui, nous fûmes poursuivis, en l'an de grâce 1853, pour le délit de littérature anticlassique, de littérature révolutionnaire. Latour-Dumoulin n'avait-il pas dit à M. Armand Lefebvre: «Je dois vous dire que je suis désolé de la poursuite de ces messieurs… vous savez, les magistrats, c'est si vétilleux, ces gens-là… Au reste, je les crois dans une mauvaise voie littéraire et je crois leur rendre service par cette poursuite.»

—La LORETTE paraît. Elle est épuisée en une semaine. C'est pour nous la révélation qu'on peut vendre un livre.

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Septembre.—Nous accompagnons Leroy, le graveur, et sa femme aux bains de mer à Veules, une pittoresque avalure de falaise, tout nouvellement découverte par les artistes. Leroy, un grand brun avec une grosse voix; il est l'ennemi des prêtres, des empereurs, des rois et des romantiques, et cache, sous des apparences de truculence et de férocité physique, une parfaite bonne enfance et des idées pas mal prud'hommesques. Sa femme, fine, délicate, nerveuse, avec de beaux grands yeux noirs, semble une sorte de réduction de Mme Roland dont elle a l'exaltation républicaine, mais dans un petit corps plein de grâce parisienne, toutefois de la grâce un peu rêche de la bourgeoise distinguée. Le ménage Leroy est le plus uni des ménages… sauf quelques discussions entre les conjoints à propos des difficultés grammaticales, qui sont un des divertissements aimés et préférés du couple.

Leroy a choisi pour son tableau du Salon prochain, un chemin creux, et, couchés par terre, dans l'ombre, nous passons une partie des journées à l'entendre parler de Jacques, de Millet, etc.

Jacques, le fils d'un maître d'école de Chalon-sur-Saône… Cinq ans, il a été militaire… Au siège d'Anvers, il est passé en revue par le duc d'Orléans qui remarque l'intelligence de sa figure parmi toutes les brutes qu'il a sous les yeux: «Voltigeur, êtes-vous content de la nourriture?—Non, Monseigneur.—Enfin, vous êtes heureux?—Non, Monseigneur.» Le duc se tournant vers un officier: «Cet homme-là a de l'esprit, il faudrait en faire quelque chose, le nommer caporal.—Monseigneur, je ne suis pas ambitieux!»

De là, sa drolatique MILITAIRIANA.

Heureusement, Jacques avait un capitaine qui se pâmait d'aise à ses charges, et qui le faisait appeler à tout moment:

—Ah! cré nom de D…! qu'est-ce que c'est, Jacques, encore un manquement de service, f…..Je devrais vous faire fusiller, sacré nom de D…! Je vous ferai f…..huit jours à la salle de police, nom de D…! Tenez, f…..vous là, et faites-moi la femme de l'adjudant.—La charge faite—Ce bougre-là, c'est charmant, charmant… oh! que c'est bien la femme de l'adjudant.» Et aussitôt, par la fenêtre: «Lieutenant, venez voir la charge de ce bougre de Jacques!»

Millet, un fils de paysan auprès de Cherbourg. Tout jeunet, en revenant de la ville où il avait vu des images, crayonnait et dessinait, et tourmentait son père à l'effet d'avoir des sous pour acheter des crayons. Ses premiers dessins furent les copies des images de piété du livre de messe de sa grand'-mère. A quelques années de là, mené chez un maître de dessin à Cherbourg par son père qui lui montrait les crayonnages de son fils, le maître de dessin disait: «C'est un meurtre de laisser aux champs un enfant comme ça!» Alors la ville de Cherbourg lui faisait une petite pension qui lui permettait d'entrer à l'atelier de Paul Delaroche.

Sa femme, une vraie paysanne, ne sait ni lire ni écrire. Quand Millet s'absente, le mari et la femme correspondent par des signes dont ils sont convenus.

Dans les premiers temps de son séjour à Barbizon, un jour qu'il se promenait avec Jacques, des paysans en train de faucher se mirent à se moquer d'eux, à blaguer les Parisiens. Millet s'approche d'eux, fait la bête, demande si une faux ça coupe bien, et si c'est difficile de faire ce qu'ils font, puis prend la faux, et la lançant à toute volée, donne une leçon aux paysans éplafourdis.

Pendant que nous sommes à Veules, un matin, tombe chez les Leroy, Jacques qui vient passer une journée avec nous. Il est en habit noir et en chapeau tuyau de poêle qu'il ne quitte jamais et qu'il a perpétuellement sur la tête, quand il peint, quand il mange. Il tire de sa poche un petit album, grand comme un carnet de visite, et sur lequel il nous fait voir une vingtaine de lignes géométrales qui sont les plans des terrains, les lignes des horizons, qu'il est en train de prendre depuis une dizaine de jours. Lui, l'habile et le spirituel crayonneur, le brillant et savant aquafortiste, le maître au cochon, affecte doctoralement de répudier toutes les habiletés, les adresses, les procédés, tout ce dont est fait son petit, mais très réel talent, pour n'estimer que les maîtres primitifs, les maîtres spiritualistes, et ne reconnaître dans toute l'école moderne qu'un seul homme: M. Ingres.

Puis, Mme Leroy couchée, il quitte l'Hymalaya de l'esthétique, descend à des sujets plus humains, et nous donne les détails d'une enquête faite par un médecin de ses amis qui, depuis vingt ans, interroge maison par maison les quartiers de la basse prostitution,—enquête qui paraîtra prochainement en un gros et curieux volume.

Veules est un coin de terre charmant, et l'on y serait admirablement s'il n'y avait pas qu'une seule auberge, et, dans cette auberge, un aubergiste ayant inventé des plats de viande composés uniquement de gésiers et de pattes de canards… Nous passons là un mois, dans la mer, la verdure, la famine, les controverses grammaticales, et nous revenons un peu refroidis avec l'humanitaire Leroy, au sujet de l'homicide d'un petit crabe, écrasé par moi sur la plage.

Les gens de Veules ont choisi un endroit sur la falaise pour causer: ils l'ont appelé le Menteux.

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—LES DRAPEAUX. Dans la Cité une allée se perdant dans les profondeurs d'une noire bâtisse. A droite de l'allée, tout en entrant, la porte d'une petite boutique ayant sur la rue une devanture grillagée de fer de la largeur d'une fenêtre, et voilée par un rideau du jaune sale d'un drap d'enfant qui pisse au lit. Trois marches à monter, et derrière la porte un établi hors de service, sur lequel, les coudes posés à plat, une vieille dormichonne, brinqueballant de la tête comme les gens sommeillant en voiture. Puis une chambre assez grande, sur les trois côtés de laquelle se développe un antique banc de chêne scellé à la muraille, et sur l'autre côté un vieux comptoir. Sur le banc, dans des poses ratatinées, sept à huit vieillardes, de vraies sibylles, et mises avec des loques de spectres, les genoux ramassés sous les corps voûtés, et sur les genoux un gueux au-dessus duquel se croisent leurs deux mains, comme les deux mains qui sont sur les tombeaux. A votre entrée, vous êtes cloué au sol par un féroce: «Qu'est-ce que vous prenez? et il faut prendre un petit verre d'eau-de-vie, de cette eau-de-vie de la basse prostitution qui vous entre dans la gorge comme un glaive à triple lames. Dans cette maison où il n'y a pas de prostituées au-dessous de 60 ans, et où ces femmes ont de vieux béguins de linge maternels,—on débite de l'amour depuis 50 jusqu'à 10 centimes aux vieux pervertis et aux tout petits jeunes gens timides du peuple.

Dans le quartier, ce lupanar est plutôt connu sous ce terrible nom:
LES PARQUES.

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—Je ne sais pourquoi le directeur de la Porte-Saint-Martin avait exposé au foyer les portraits que Gavarni a publiés dans le PARIS, et parmi lesquels figuraient les nôtres. A ce qu'il paraît, m'apprend un ami, une jeune et jolie fille s'est toquée de mon portrait.

Cette fille me racontait, cette nuit, que, lorsqu'elle avait tenté de se noyer, elle avait passé la nuit, toute la nuit, jusqu'à quatre heures du matin, à se promener au bord de la Gironde avec la tentation de rentrer à la maison, mais empêchée par la crainte d'une moquerie. La rivière allait en pente très douce, elle y entrait pas à pas, et quand elle avait de l'eau jusqu'aux genoux, elle était entraînée par le courant… mais, à demi noyée, elle ne perdait pas toute connaissance; à un moment, elle avait parfaitement le sentiment que sa tête cognait contre un câble tendu et que ses cheveux dénoués se répandaient autour d'elle, et, quand elle entendit un chien sauter à l'eau, de la Verberie, elle éprouvait l'appréhension anxieuse qu'il ne l'empoignât par un endroit ridicule.

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Ce fut un petit coup de sonnette vif et court. Il y avait bien des choses dans ce coup de sonnette: un chagrin, une larme, un dépit colère et la modestie de carillon de l'amour qui n'a plus le droit de tapage. Ah! que de visites de femmes dites d'avance par le coup de sonnette. La première fois que la femme vient se rendre, quelle pudeur, un tout petit tintement! Et les fois suivantes, la sonnette carillonne, orgueilleuse comme l'amour qui s'affiche. Et, à la dernière visite, pour un peu elle pleurerait.

La porte de la salle à manger ouverte, fermée plus vite qu'on ne peut dire, la portière du salon vivement écartée. Céleste était déjà assise, les mains enfoncées au fond de son manchon, l'oeil dur, et raidie dans une pose de pierre.

—J'ai lu votre lettre…. Vous avez bien pensé que je vous demanderais des explications?

—Je n'ai rien de plus à vous dire que ce que je vous ai écrit.

—Je veux que vous me le répétiez de vive voix.

—Vous êtes trop romanesque pour moi.

X…me disait qu'à l'hôpital, il attendait avec impatience la mort de son voisin le n° 6, par envie de sa table de nuit, et comme il demandait tous les matins au garçon de salle: «Eh bien, comment va-t-il?» Le garçon de salle lui répondait: «Oh! très bien, il ne passera pas la journée!»

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—Un beau mot dit à Leroy par Daumier un peu éméché, en sortant d'une soirée chez Boissard, à l'hôtel Pimodan:

«Ah! comme j'ai vieilli, autrefois les rues étaient trop étroites, je battais les deux murs… Maintenant, c'est à peine si j'accroche un volet!»

ANNÉE 1854

Fin Février 1854.—Tout cet hiver, travail enragé pour notre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION. Le matin, nous emportons, d'un coup, quatre à cinq cents brochures de chez M. Perrot, qui loge près de nous, rue des Martyrs. (Ce M. Perrot, un pauvre, tout pauvre collectionneur qui a fait une collection de brochures introuvables, achetées deux sous sur les quais, en mettant quelquefois sa montre en gage—une montre en argent.) Toute la journée, nous dépouillons le papier révolutionnaire et, la nuit, nous écrivons notre livre. Point de femmes, point de monde, point de plaisirs, point d'amusements. Nous avons donné nos vieux habits noirs et n'en avons point fait refaire, pour être dans l'impossibilité d'aller quelque part. Une tension, un labeur continu de la cervelle et sans relâche. Afin de faire un peu d'exercice, de ne pas tomber malades, nous ne nous permettons qu'une promenade après dîner, une promenade dans les ténèbres des boulevards extérieurs, pour n'être point tirés, par la distraction des yeux, de notre travail, de notre enfoncement spirituel en notre oeuvre.

—Mlle X… qui avait demandé l'autre jour à son entreteneur de venir la réveiller à quatre heures pour aller voir ensemble guillotiner Pianori, refusée par lui, y a été menée par une amie, au sortir d'un souper tête à tête. Au moment où apparaissait, sur la guillotine, le condamné à mort, elle s'écrie: «Comme je me payerais cet homme!—Et moi donc? dit timidement l'amie.—Oh! toi, tu es un détail.»

—A faire quelque chose sur la fin du monde amenée par l'instruction universelle.

—Napoléon est tout jugé pour moi. Il a fait fusiller le duc d'Enghien et exempté de la conscription Casimir Delavigne.

—Il est une corruption des vieilles civilisations qui incite l'homme à ne plus prendre de plaisir qu'aux oeuvres de l'homme, et à s'embêter des oeuvres de Dieu.

—Célestin Nanteuil nous raconte que Gérard de Nerval revenant d'Italie, absolument désargenté, rapportait pour quatre mille francs de marbres de cheminées, et que, dans la misère de la fin de sa vie, il était resté chez lui un tel goût de la chose riche, qu'il se faisait des épingles à cravate avec du papier doré.

—Quand je me couche un peu gris, j'ai la sensation, en m'endormant, d'avoir la cervelle secouée dans un panier à salade par une femme, dont je n'aperçois que le bras et la main—et ce blanc bras et cette blanche main sont ceux de la Lescombat que j'ai entrevus une seule fois chez un mouleur.

—Prière d'un vieillard de ma connaissance: «Faites, mon Dieu, que mes urines soient moins chargées, faites que les moumouches ne me piquent pas, faites, que je vive pour gagner encore cent mille francs, faites que l'Empereur reste pour que mes rentes augmentent, faites que la hausse se soutienne sur les charbons d'Anzin.»

Et sa gouvernante avait ordre de lui lire cela, tous les soirs, et il le répétait, les mains jointes.

Grotesque! sinistre! hein? Et au fond qu'est-ce? la prière toute nue et toute crue!

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—Quatre sous d'absinthe et deux sous de beurre,—deux mots jetés du haut en bas d'un escalier, deux mots qui résument la vie matérielle de la courtisane pauvre,—de quoi faire une sauce et de l'ivresse, le boire et le manger de ces créatures qui vivent à crédit sur un caprice d'estomac et une illusion de l'avenir.

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—Je ne passe jamais à Paris devant un magasin de produits algériens, sans me sentir revenir au mois le plus heureux de ma vie, à mes jours d'Alger. Quelle caressante lumière! quelle respiration de sérénité dans ce ciel! Comme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais quel savoureux bonheur! La volupté d'être vous pénètre et vous remplit, et la vie devient comme une poétique jouissance de vivre.

Rien de l'Occident ne m'a donné cela; il n'y a que là-bas, où j'ai bu cet air de paradis, ce philtre d'oubli magique, ce Léthé de la patrie parisienne qui coule si doucement de toutes choses!… Et marchant devant moi, je revois derrière la rue sale de Paris où je vais et que je ne vois plus, quelque ruelle écaillée de chaux vive, avec son escalier rompu et déchaussé, avec le serpent noir d'un tronc de figuier rampant tordu au-dessus d'une terrasse… Et assis dans un café; je revois la cave blanchie, les arceaux, la table où tournent lentement les poissons rouges dans la lueur du bocal, les deux grandes veilleuses endormies avec leurs sursauts de lumières qui sillonnent dans les fonds, une seconde, d'impassibles immobilités d'Arabes. J'entends le bercement nasillard de la musique, je regarde les plis des burnous; lentement le «Bois en paix» de l'Orient me descend de la petite tasse jusqu'à l'âme; j'écoute le plus doux des silences dans ma pensée et comme un vague chantonnement de mes rêves au loin,—et il me semble que mon cigare fait les ronds de fumée de ma pipe sous le plafond du CAFÉ DE LA GIRAFE.

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—L'humanité a tout trouvé à l'état sauvage: les animaux, les fruits, l'amour.

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—Nous sommes le siècle des chefs-d'oeuvre de l'irrespect.

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Mai.—Fantaisie écrite en chemin de fer, la nuit, en allant à Bordeaux.—Quand au bout, tout au bout de la voie ferrée, un oeil rouge s'éveille et que la locomotive, dévorant l'espace, apparaît, du milieu de la colline, de grands ossements se dressent, s'ajustent et descendent lentement jusqu'à la barrière, formant une longue file de squelettes de vieux chevaux… Ils regardent lentement, de leurs orbites vides, la locomotive qui n'est plus qu'une étincelle de braise dans le lointain. Puis ils se mettent à galoper, suivant de loin la locomotive et faisant un grand bruit de leurs ossements qui cliquettent. Et sur ces chevaux sautant de l'un à l'autre, voltigeant comme un clown de Franconi, galope Conquiaud, le gars qui s'est noyé en menant boire le poulain du maire. Il porte, attaché au chapelet d'os de son cou, un seau de fer rempli de graisse, et en glisse dans les jointures de ce troupeau de chevaux-squelettes, au milieu de mille cabrioles. Ils vont ainsi galopant toute la nuit, et le squelette de Conquiaud après eux, avec son seau de fer au cou. Puis, quand le premier coq chante, la file remonte lentement la colline, et arrivé au sommet, le squelette de l'un après l'autre apparaît immense sur le ciel qui s'éclaire, puis le dernier de tous, le squelette du petit Conquiaud fait le saut périlleux derrière la colline.

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20 mai.—La Chartreuse de Bordeaux: longue allée de platanes entre les troncs desquels, s'étend des deux côtés, un grand champ d'avoine folle, dont les tiges albescentes, à tout moment creusées par la houle, découvrent quelque ange en plâtre agenouillé au pied d'un tombeau. Ce riant pré de la Mort est tout ensoleillé, avec, par-ci par-là, la pâle et aérienne verdure d'un saule pleureur répandu sur une tombe comme les cheveux dénoués d'une femme en larmes.

Soudain, dans le paysage, par une petite allée d'ifs ressemblant à des cippes végétaux, débouchait une bande d'enfants de choeur aux aubes blanches sur des robes rouges, marchant insouciants et ballottant leur cierges tout de travers, et arrachant sur leur passage, d'une main qui s'ennuie, les hautes herbes de chaque côté du chemin.

Ici la pierre des tombeaux est recouverte d'une mousse rougeâtre, piquetée de noir, tigrée de petites macules blanches et jaunes, et sur laquelle quelques brins d'herbes plantés par le vent sont toujours ondulants et frémissants. Et partout des rosiers qui mettent dans ce cimetière une odeur d'Orient, des rosiers de jardin qui ont le vagabondage de rosiers sauvages et enveloppent de tous côtés la tombe et, se traînant à son pied, la cachent sous des roses si pressées, qu'elles empêchent le passant de lire le nom du mort ou de la morte.

Il est un petit coin réservé aux enfants, encore plus mangé par la végétation, plus disparu dans la verdure et tout plein de petites armoires blanches semées de trois larmes, qui ont l'air de sangsues gorgées d'encre, et où les parents ont enfermé le doux souvenir des pauvres petites années vécues: livres de messe, exemptions, pages d'écriture, un A B C D en tapisserie, brodé par une mère.

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—Se figure-t-on Dieu, au Jugement dernier, Dieu prenant l'arc-en-ciel et se le serrant autour des reins comme l'écharpe d'un commissaire, etc., etc.

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—«Ne me parlez jamais habits dans la rue, je ne suis tailleur que chez moi!» J'entends le tailleur Armand dire cela à Baschet, qui s'était permis, sur un trottoir, de lui demander où en était une jaquette commandée depuis une quinzaine de jours.

Un tailleur, homme du monde, ami des lettres, ayant des opinions, des goûts, des manies artistiques. Chez lui des tapis où l'on entrait jusqu'au ventre, car il proclamait que le tapis était le luxe des gens tout à fait distingués, et avec les tapis une merveilleuse collection de pipes turques qu'il fumait indolemment, orientalement. C'était un dilettante frénétique de musique, parlant de Cimarosa, comparant Rossini à Meyerbeer; ayant une stalle aux Italiens que Lumley, devenu directeur, lui avait accordée pour ne pas lui avoir réclamé une note de 3,000 francs dans les moments difficiles de sa vie.

Gaiffe l'avait séduit par quelques phrases pittoresques sur son orientalisme, et en lui déclarant qu'à ses yeux il était digne en tout point de devenir le souverain des Ottomans. Et tous les jours, à quatre heures, Armand tenait un cercle chez lui, où venaient quelques jeunes gens littéraires du quartier Latin qu'il habillait, et au milieu desquels Gaiffe tenait le haut bout, l'appelant familièrement Armandus, familiarité qui le grisait. Une fois même, Gaiffe daigna écrire un article pour l'ÉVÉNÉMENT, chez lui,—trop heureuse journée pour le pauvre Armand, qui fut presque aussitôt attaqué de la folie des grandeurs.

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—Il y a de gros et lourds hommes d'État, des gens à souliers carrés, à manières rustaudes, tachés de petite vérole, grosse race qu'on pourrait appeler les percherons de la politique.

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—L'architecte Chabouillet, qui n'a pas l'étonnement facile, me conte aujourd'hui encore, un peu étonné, l'entrevue qu'il a eue ces jours-ci avec le directeur d'un petit théâtre des boulevards, qui l'avait fait appeler pour quelques changements dans sa salle.

—Ça a été intelligemment construit, votre théâtre! lui disait Rabouillet.

—Ça, un théâtre… ce n'est pas un théâtre, c'est un b……

—Oh! Monsieur.

—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire… ce n'est pas un théâtre, non, Monsieur, et c'est tout simple… Je donne à mes actrices 50 ou 60 francs par mois… pourquoi? parce que j'ai 30,000 de loyer… Mes acteurs, je ne leur donne guère plus, vous pensez quel métier ils font tous… Souvent une femme m'attrape pour me dire qu'elle ne peut vivre avec mes 50 francs, qu'elle va être obligée de faire des hommes dans la salle, pour manger… Que voulez-vous, ça ne me regarde pas… J'ai 30,000 de loyer… Donc, mon théâtre n'est pas un théâtre, c'est un b……

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—Un passeport contemporain.

En haut:

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE LIBERTÉ—ÉGALITÉ—FRATERNITÉ

Au milieu: tête de Louis-Philippe imprimée en transparent.

En bas:

Le Préfet, PIÉTRI.

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