ROMANS
DE
EDMOND ET JULES DE GONCOURT
MANETTE
SALOMON
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1902
Tous droits réservés
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
ŒUVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT
| GONCOURT (Edmond de) | ||
| La fille Élisa, 38e mille | 1 vol. | |
| Les frères Zemganno, 8e mille | 1 vol. | |
| La Faustin, 19e mille | 1 vol. | |
| Chérie, 18e mille | 1 vol. | |
| La Maison d'un artiste au XIXe siècle | 2 vol. | |
| Les actrices du XVIIIe siècle: | Mme Saint-Huberty | 1 vol. |
| — | Mlle Clairon (3e mille) | 1 vol. |
| — | La Guimard | 1 vol. |
| Les Peintres japonais:Outamaro.—Le Peintre des Maisons vertes, 4e mille | 1 vol. | |
| —Hokousaï (peintre), (2e mille) | 1 vol. | |
| GONCOURT (Jules de) | ||
| Lettres, précédées d'une préface de H. Céard (3e mille) | 1 vol. | |
| GONCOURT (Edmond et Jules de) | ||
| En 18** | 1 vol. | |
| Germinie Lacerteux | 1 vol. | |
| Madame Gervaisais | 1 vol. | |
| Renée Mauperin | 1 vol. | |
| Manette Salomon | 1 vol. | |
| Charles Demailly | 1 vol. | |
| Sœur Philomène | 1 vol. | |
| Quelques créatures de ce temps | 1 vol. | |
| Pages retrouvées, avec une préface de G. Geffroy (3e mille) | 1 vol. | |
| Idées et sensations | 1 vol. | |
| Préfaces et manifestes littéraires (3e mille) | 1 vol. | |
| Théâtre (Henriette Maréchal.—La Patrie en danger) | 1 vol. | |
| Portraits intimes du XVIIIe siècle. Études nouvelles d'aprèsles lettres autographes et les documents inédits | 1 vol. | |
| La Femme au XVIIIe siècle | 1 vol. | |
| La duchesse de Châteauroux et ses sœurs | 1 vol. | |
| Madame de Pompadour, nouvelle édition, revue et augmentéede lettres et documents inédits | 1 vol. | |
| La Du Barry | 1 vol. | |
| Histoire de Marie-Antoinette | 1 vol. | |
| Sophie Arnould (Les actrices au XVIIIe siècle) | 1 vol. | |
| Histoire de la Société française pendant la Révolution | 1 vol. | |
| Histoire de la Société française pendant le Directoire | 1 vol. | |
| L'Art du XVIIIe siècle. | ||
| 1re série (Watteau.—Chardin.—Boucher.—Latour) | 1 vol. | |
| 2e série (Greuze.—Les Saint-Aubin.—Gravelot.—Cochin) | 1 vol. | |
| 3e série (Eisen.—Moreau-Debucourt.—Fragonard.—Prudhon) | 1 vol. | |
| Gavarni. L'Homme et l'Œuvre | 1 vol. | |
| Journal des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire (9e mille). | 9 vol. | |
Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.—1215.
MANETTE SALOMON
I
On était au commencement de novembre. La dernière sérénité de l'automne, le rayonnement blanc et diffus d'un soleil voilé de vapeurs de pluie et de neige, flottait, en pâle éclaircie, dans un jour d'hiver.
Du monde allait dans le Jardin des Plantes, montait au labyrinthe, un monde particulier, mêlé, cosmopolite, composé de toutes les sortes de gens de Paris, de la province et de l'étranger, que rassemble ce rendez-vous populaire.
C'était d'abord un groupe classique d'Anglais et d'Anglaises à voiles bruns, à lunettes bleues.
Derrière les Anglais, marchait une famille en deuil.
Puis suivait, en traînant la jambe, un malade, un voisin du jardin, de quelque rue d'à côté, les pieds dans des pantoufles.
Venaient ensuite: un sapeur, avec, sur sa manche, ses deux haches en sautoir surmontées d'une grenade;—un prince jaune, tout frais habillé de Dusautoy, accompagné d'une espèce d'heiduque à figure de Turc, à dolman d'Albanais;—un apprenti maçon, un petit gâcheur débarqué du Limousin, portant le feutre mou et la chemise bise.
Un peu plus loin, grimpait un interne de la Pitié, en casquette, avec un livre et un cahier de notes sous le bras. Et presque à côté de lui, sur la même ligne, un ouvrier en redingote, revenant d'enterrer un camarade au Montparnasse, avait encore, de l'enterrement, trois fleurs d'immortelle à la boutonnière.
Un père, à rudes moustaches grises, regardait courir devant lui un bel enfant, en robe russe de velours bleu, à boutons d'argent, à manches de toile blanche, au cou duquel battait un collier d'ambre.
Au-dessous, un ménage de vieilles amours laissait voir sur sa figure la joie promise du dîner du soir en cabinet, sur le quai, à la Tour d'argent.
Et, fermant la marche, une femme de chambre tirait et traînait par la main un petit négrillon, embarrassé dans sa culotte, et qui semblait tout triste d'avoir vu des singes en cage.
Toute cette procession cheminait dans l'allée qui s'enfonce à travers la verdure des arbres verts, entre le bois froid d'ombre humide, aux troncs végétants de moisissure, à l'herbe couleur de mousse mouillée, au lierre foncé et presque noir. Arrivé au cèdre, l'Anglais le montrait, sans le regarder, aux miss, dans le Guide; et la colonne, un moment arrêtée, reprenait sa marche, gravissant le chemin ardu du labyrinthe d'où roulaient des cerceaux de gamins fabriqués de cercles de tonneaux, et des descentes folles de petites filles faisant sauter à leur dos des cornets à bouquin peints en bleu.
Les gens avançaient lentement, s'arrêtant à la boutique d'ouvrages en perles sur le chemin, se frôlant et par moments s'appuyant à la rampe de fer contre la charmille d'ifs taillés, s'amusant, au dernier tournant, des micas qu'allume la lumière de trois heures sur les bois pétrifiés qui portent le belvédère, clignant des yeux pour lire le vers latin qui tourne autour de son bandeau de bronze:
Horas non numero nisi serenas.
Puis, tous entrèrent un à un sous la petite coupole à jour.
Paris était sous eux, à droite, à gauche, partout.
Entre les pointes des arbres verts, là où s'ouvrait un peu le rideau des pins, des morceaux de la grande ville s'étendaient à perte de vue. Devant eux, c'étaient d'abord des toits pressés, aux tuiles brunes, faisant des masses d'un ton de tan et de marc de raisin, d'où se détachait le rose des poteries des cheminées. Ces larges teintes étalées, d'un ton brûlé, s'assombrissaient et s'enfonçaient dans du noir-roux en allant vers le quai. Sur le quai, les carrés de maisons blanches, avec les petites raies noires de leurs milliers de fenêtres, formaient et développaient comme un front de caserne d'une blancheur effacée et jaunâtre, sur laquelle reculait, de loin en loin, dans le rouillé de la pierre, une construction plus vieille. Au delà de cette ligne nette et claire, on ne voyait plus qu'une espèce de chaos perdu dans une nuit d'ardoise, un fouillis de toits, des milliers de toits d'où des tuyaux noirs se dressaient avec une finesse d'aiguille une mêlée de faîtes et de têtes de maisons enveloppées par l'obscurité grise de l'éloignement, brouillées dans le fond du jour baissant; un fourmillement de demeures, un gâchis de lignes et d'architectures, un amas de pierres pareil à l'ébauche et à l'encombrement d'une carrière, sur lequel dominaient et planaient le chevet et le dôme d'une église, dont la nuageuse solidité ressemblait à une vapeur condensée. Plus loin, à la dernière ligne de l'horizon, une colline, où l'œil devinait une sorte d'enfouissement de maisons, figurait vaguement les étages d'une falaise dans un brouillard de mer. Là-dessus pesait un grand nuage, amassé sur tout le bout de Paris qu'il couvrait, une nuée lourde, d'un violet sombre, une nuée de Septentrion, dans laquelle la respiration de fournaise de la grande ville et la vaste bataille de la vie de millions d'hommes semblaient mettre comme des poussières de combat et des fumées d'incendie. Ce nuage s'élevait et finissait en déchirures aiguës sur une clarté où s'éteignait, dans du rose, un peu de vert pâle. Puis revenait un ciel dépoli et couleur d'étain, balayé de lambeaux d'autres nuages gris.
En regardant vers la droite, on voyait un Génie d'or sur une colonne, entre la tête d'un arbre vert se colorant dans ce ciel d'hiver d'une chaleur olive, et les plus hautes branches du cèdre, planes, étalées, gazonnées, sur lesquels les oiseaux marchaient en sautillant comme sur une pelouse. Au delà de la cime des sapins, un peu balancés, sous lesquels s'apercevait nue, dépouillée, rougie, presque carminée, la grande allée du jardin, plus haut que les immenses toits de tuile verdâtres de la Pitié et que ses lucarnes à chaperon de crépi blanc, l'œil embrassait tout l'espace entre le dôme de la Salpêtrière et la masse de l'Observatoire: d'abord, un grand plan d'ombre ressemblant à un lavi, d'encre de Chine sur un dessous de sanguine, une zone de tons ardents et bitumineux, brûlés de ces roussissures de gelée et de ces chaleurs d'hiver qu'on retrouve sur la palette d'aquarelle des Anglais; puis, dans la finesse infinie d'une teinte dégradée, il se levait un rayon blanchâtre, une vapeur laiteuse et nacrée, trouée du clair des bâtisses neuves, et où s'effaçaient, se mêlaient, se fondaient, en s'opalisant, une fin de capitale, des extrémités de faubourgs, des bouts de rues perdues. L'ardoise des toits pâlissait sous cette lueur suspendue qui faisait devenir noires, en les touchant, les fumées blanches dans l'ombre. Tout au loin, l'Observatoire apparaissait, vaguement noyé dans un éblouissement, dans la splendeur féerique d'un coup de soleil d'argent. Et à l'extrémité de droite, se dressait la borne de l'horizon, le pâté du Panthéon, presque transparent dans le ciel, et comme lavé d'un bleu limpide.
Anglais, étrangers, Parisiens, regardaient de là-haut de tous côtés; les enfants étaient montés, pour mieux voir, sur le banc de bronze, quand quatre jeunes gens entrèrent dans le belvédère.
—Tiens! l'homme de la lorgnette n'y est pas,—fit l'un en s'approchant de la lunette d'approche fixée par une ficelle à la balustrade. Il chercha le point, braqua la lunette:—Ça y est! attention!—se retourna vers le groupe d'Anglais qu'il avait derrière lui, dit à une des Anglaises:—Milady, voilà! confiez-moi votre œil… Je n'en abuserai pas! Approchez, mesdames et messieurs! Je vais vous faire voir ce que vous allez voir! et un peu mieux que ce préposé aux horizons du Jardin des Plantes qui a deux colonnes torses en guise de jambes… Silence! et je commence!…
L'Anglaise, dominée par l'assurance du démonstrateur, avait mis l'œil à la lorgnette.
—Messieurs! c'est sans rien payer d'avance, et selon les moyens des personnes!… Spoken here! Time is money! Rule Britannia! All right! Je vous dis ça, parce qu'il est toujours doux de retrouver sa langue dans la bouche d'un étranger… Paris! messieurs les Anglais, voilà Paris! C'est ça!… c'est tout ça… une crâne ville!… j'en suis, et je m'en flatte! Une ville qui fait du bruit, de la boue, du chiffon, de la fumée, de la gloire… et de tout! du marbre en carton-papier, des grains de café avec de la terre glaise, des couronnes de cimetière avec de vieilles affiches de spectacle, de l'immortalité en pain d'épice, des idées pour la province, et des femmes pour l'exportation! Une ville qui remplit le monde… et l'Odéon, quelquefois! Une ville où il y a des dieux au cinquième, des éleveurs d'asticots en chambre, et des professeurs de thibétain en liberté! La capitale du Chic, quoi! Saluez!… Et maintenant ne bougeons plus! Ça? milady, c'est le cèdre, le vrai du Liban, rapporté d'un chœur d'Athalie, par M. de Jussieu, dans son chapeau!… Le fort de Vincennes! On compte deux lieues, mes gentlemen! On a abattu le chêne sous lequel Saint Louis rendait la justice, pour en faire les bancs de la cour de Cassation… Le château a été démoli, mais on l'a reconstruit en liége sous Charles X: c'est parfaitement imité, comme vous voyez… On y voit les mânes de Mirabeau, tous les jours de midi à deux heures, avec des protections et un passe-port… Le Père-Lachaise! le faubourg Saint-Germain des morts: c'est plein d'hôtels… Regardez à droite, à gauche… Vous avez devant vous le monument à Casimir Périer, ancien ministre, le père de M. Guizot… La colonne de Juillet, suivez! bâtie par les prisonniers de la Bastille pour en faire une surprise à leur gouverneur… On avait d'abord mis dessus le portrait de Louis-Philippe, Henri IV avec un parapluie; on l'a remplacé par cette machine dorée: la Liberté qui s'envole; c'est d'après nature… On a dit qu'on la muselait dans les chaleurs, à l'anniversaire des Glorieuses: j'ai demandé au gardien, ce n'est pas vrai… Regardez bien, mylady, il y a un militaire auprès de la Liberté: c'est toujours comme ça en France… Ça? c'est rien, c'est une église… Les buttes Chaumont… Distinguez le monde… On reconnaîtrait ses enfants naturels!… Maintenant, mylady, je vais vous la placer à Montmartre… La tour du télégraphe… Montmartre, mons martyrum… d'où vient la rue des Martyrs, ainsi nommée parce qu'elle est remplie de peintres qui s'exposent volontairement aux bêtes chaque année, à l'époque de l'Exposition… Là-dessous, les toits rouges? ce sont les Catacombes pour la soif, l'Entrepôt des vins, rien que cela, mademoiselle!… Ce que vous ne voyez pas après, c'est simplement la Seine, un fleuve connu et pas fier, qui lave l'Hôtel-Dieu, la Préfecture de Police, et l'Institut!… On dit que dans le temps il baignait la Tour de Nesle… Maintenant, demi-tour à droite, droite alignement! Voilà Sainte Geneviève… A côté, la tour Clovis… c'est fréquenté par des revenants qui y jouent du cor de chasse chaque fois qu'il meurt un professeur de Droit comparé… Ici, c'est le Panthéon… le Panthéon, milady, bâti par Soufflot, pâtissier… C'est, de l'aveu de tous ceux qui le voient, un des plus grands gâteaux de Savoie du monde… Il y avait autrefois dessus une rose: on l'a mise dans les cheveux de Marat quand on l'y a enterré… L'arbre des Sourds-et-Muets… un arbre qui a grandi dans le silence… le plus élevé de Paris… On dit que quand il fait beau, on voit de tout en haut la solution de la question d'Orient… Mais il n'y a que le ministre des affaires étrangères qui ait le droit d'y monter!… Ce monument égyptien? Sainte-Pélagie, milady… une maison de campagne, élevée par les créanciers en faveur de leurs débiteurs… Le bâtiment n'a rien de remarquable que le cachot où M. de Jouy, surnommé «l'Homme au masque de coton», apprivoisait des hexamètres avec un flageolet… Il y a encore un mur teint de sa prose!… La Pitié… un omnibus pour les pékins malades, avec correspondance pour le Montparnasse, sans augmentation de prix, les dimanches et fêtes… Le Val-de-Grâce, pour MM. les militaires… Examinez le dôme, c'est d'un nommé Mansard, qui prenait des casques dans les tableaux de Lebrun pour en coiffer ses monuments… Dans la cour, il y a une statue élevée par Louis XIV au baron Larrey… L'Observatoire… Vous voyez, c'est une lanterne magique… il y a des Savoyards attachés à l'établissement pour vous montrer le Soleil et la Lune… C'est là qu'est enterré Mathieu Laensberg, dans une lorgnette… en long… Et ça… la Salpêtrière, milady, où l'on enferme les femmes plus folles que les autres! Voilà!… Et maintenant, à la générosité de la société!—lança le démonstrateur de Paris.
Il ôta son chapeau, fit le tour de l'auditoire, dit merci à tout ce qui tombait au fond de sa vieille coiffe, aux gros sous comme aux pièces blanches, salua et se sauva à toutes jambes, suivi de ses trois compagnons qui étouffaient de rire en disant:—Cet animal d'Anatole!
Au cèdre, devant un vieux curé qui lisait son bréviaire, assis sur le banc contre l'arbre, il s'arrêta, renversa ce qu'il y avait dans son chapeau sur les genoux du prêtre, lui jeta:—Monsieur le curé, pour vos pauvres!
Et le curé, tout étonné de cet argent, le regardait encore dans le creux de sa pauvre soutane, que le donneur était déjà loin.
II
A la porte du Jardin des Plantes, les quatre jeunes gens s'arrêtèrent.
—Où dine-t-on?—dit Anatole.
—Où tu voudras,—répondirent en chœur les trois voix.
—Qu'est-ce qui en a?—reprit Anatole.
—Moi, je n'ai pas grand'chose,—dit l'un.
—Moi, rien,—dit l'autre.
—Alors ce sera Coriolis…—fit Anatole en s'adressant au plus grand, dont la mise élégante contrastait avec le débraillé des autres.
—Ah! mon cher, c'est bête… mais j'ai déjà mangé mon mois… je suis à sec… Il me reste à peine de quoi donner à la portière de Boissard pour la cotisation du punch…
—Quelle diable d'idée tu as eue de donner tout cet argent à ce curé!—dit à Anatole un garçon aux longs cheveux.
—Garnotelle, mon ami,—répondit Anatole,—vous avez de l'élévation dans le dessin… mais pas dans l'âme!… Messieurs, je vous offre à dîner chez Gourganson… J'ai l'œil… Par exemple, Coriolis, il ne faut pas t'attendre à y manger des pâtés de harengs de Calais truffés comme à ta société du vendredi…
Et se tournant vers celui qui avait dit n'avoir rien:
—Monsieur Chassagnol, j'espère que vous me ferez l'honneur…
On se mit en marche. Comme Garnotelle et Chassagnol étaient en avant, Coriolis dit à Anatole, en lui désignant le dos de Chassagnol:
—Qu'est-ce que c'est, ce monsieur-là, hein? qui a l'air d'un vieux fœtus…
—Connais pas… mais pas du tout… Je l'ai vu une fois avec des élèves de Gleyre, une autre fois avec des élèves de Rude… Il dit des choses sur l'art, au dessert, il m'a semblé… Très-collant… Il s'est accroché à nous depuis deux ou trois jours… Il va où nous mangeons… Très-fort pour reconduire, par exemple… Il vous lâche à votre porte à des heures indues… Peut-être qu'il demeure quelque part, je ne sais pas où… Voilà!
Arrivés à la rue d'Enfer, les quatre jeunes gens entrèrent par une petite allée dans une arrière-salle de crêmerie. Dans un coin, un gros gaillard noir et barbu, coiffé d'un grand chapeau gris, mangeait sur une petite table.
—Ah! l'homme aux bouillons…—fit Anatole en l'apercevant.
—Ceci, monsieur,—dit-il à Chassagnol,—vous représente… le dernier des amoureux!… un homme dans la force de l'âge, qui a poussé la timidité, l'intelligence, le dévouement et le manque d'argent jusqu'à fractionner son dîner en un tas de cachets de consommé… ce qui lui permet de considérer une masse de fois dans la journée l'objet de son culte, mademoiselle ici présente…
Et d'un geste, Anatole montra mademoiselle Gourganson qui entrait, apportant des serviettes.
—Ah! tu étais né pour vivre au temps de la chevalerie, toi! Laisse donc, je connais les femmes… j'avance joliment tes affaires, va, farceur!—et il donna un amical renfoncement au jeune homme barbu qui voulut parler, bredouilla, devint pourpre, et sortit.
Le crêmier apparut sur le seuil:
—Monsieur Gourganson! monsieur Gourganson!—cria Anatole,—votre vin le plus extraordinaire… à 12 sous!… et des bifteacks… des vrais!… pour monsieur…—il indiqua Coriolis—qui est le fils naturel de Chevet… Allez!
—Dis donc, Coriolis,—fit Garnotelle,—ta dernière académie… j'ai trouvé ça bien… mais très-bien…
—Vrai?… vois-tu, je cherche… mais la nature!… faire de la lumière avec des couleurs…
—Qui ne la font jamais…—jeta Chassagnol.—C'est bien simple, faites l'expérience… Sur un miroir posé horizontalement, entre la lumière qui le frappe et l'œil qui le regarde, posez un pain de blanc d'argent: le pain de blanc, savez-vous de quelle couleur vous le verrez? D'un gris intense, presque noir, au milieu de la clarté lumineuse…
Coriolis et Garnotelle regardèrent après cette phrase, l'homme qui l'avait dite.
—Qu'est-ce que c'est que ça?—Anatole, en cherchant dans sa poche du papier à cigarette, venait de retrouver une lettre.—Ah! l'invitation des élèves de Chose… une soirée où l'on doit brûler toutes les critiques du Salon dans la chaudière des sorcières de Macbeth… Il est bon, le post-scriptum: «Chaque invité est tenu d'apporter une bougie…»
Et coupant une conversation sur l'École allemande qui s'engageait entre Chassagnol et Garnotelle:—Est-ce que vous allez nous embêter avec Cornélius?… Les Allemands! la peinture allemande!… Mais on sait comment ils peignent les Allemands… Quand ils ont fini leur tableau, ils réunissent toute leur famille, leurs enfants, leurs petits enfants… ils lèvent religieusement la serge verte qui recouvre toujours leur toile… Tout le monde s'agenouille… Prière sur toute la ligne… et alors ils posent le point visuel… C'est comme ça! C'est vrai comme… l'histoire!
—Es-tu bête!—dit Coriolis à Anatole.—Ah ça! dis donc, tes bifteacks, pour des bifteacks soignés…
—Oui, ils sont immangeables… Attendez… Donnez-moi-les tous…—et il les réunit dans une assiette qu'il cacha sous la table. Puis, profitant d'une sortie de la fille de Gourganson, il disparut par une petite porte vitrée au fond de la salle.
—Ça y est,—dit-il en revenant au bout d'un instant.—Ah! tu ne connais pas la tradition de la maison… Ici, quand les bifteacks ne sont pas tendres, on va les fourrer dans le lit de Gourganson… C'est sa punition… Après ça, c'est peut-être aussi sa santé… J'ai connu un Russe qui en avait toujours un… cru… dans le dos.
—Qu'est-ce qu'on fait à l'hôtel Pimodan?—demanda Garnotelle à Coriolis.
—Mais c'est très-amusant, dit Coriolis. D'abord, Boissard est très-bon garçon… Beaucoup de gens connus et amusants… Théophile Gautier… la bande de Meissonier… On fait de la musique dans un salon… dans l'autre, on cause peinture, littérature… de tout… Et une antichambre avec des statues… grand genre et pas cher… Un dîner tous les mois… nous avons déboursé chacun six francs pour un couvert en Ruolz… Ça se termine généralement par un punch… Nous avons Monnier qui est superbe! Il a eu la dernière fois une charge belge, les prenkirs… étourdissante!… Et puis Feuchères, qui fait des imitations de soldat, des histoires de Bridet à se tordre… Un monde bon enfant et pas trop canaille… On bavarde, on rit, on se monte… Tout le monde dit des mots drôles… L'autre jour, en sortant, je reconduisais Magimel le lithographe… Il me dit: «Ah! comme j'ai vieilli!… Autrefois, les rues étaient trop étroites… je battais les deux murs. Maintenant c'est à peine si j'accroche un volet!…»
—Quel homme du monde ça fait, ce Coriolis! Il va chez Boissard, excusez!—fit Anatole.—Mais tu t'es trompé d'atelier, mon vieux… tu aurais dû entrer chez Ingres… Vous savez, ils sont bons, les Ingres! ils se demandent de leurs nouvelles! Plus que ça de genre!
Pour réponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte et nerveuse la tête d'Anatole, et fit, en jouant, la menace de la lui coucher dans son assiette.
—Qui est-ce qui a vu le Premier baiser de Chloé, de Brinchard, qui est exposé chez Durand Ruel?—demanda Garnotelle.
—Moi… C'est d'un réussi…—dit Anatole…—Ça ma rappelé le baiser d'Houdon…
—Oh! un baiser!…—lança Chassagnol.—Ça, un baiser! cette machine en bois! Un baiser, ça? Un baiser de ces poupées antiques qu'on voit dans une armoire au Vatican, je ne dis pas… Mais un baiser vivant, cela? Jamais! non, jamais! Rien de frémissant… rien qui montre ce courant électrique sur les grands et les petits foyers sensibles… rien qui annonce la répercussion de l'embrassement dans tout l'être… Non, il faut que le malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement de ce que c'est que les lèvres… Mais les lèvres, c'est revêtu d'une cuticule si fine qu'un anatomiste a pu dire que leurs papilles nerveuses n'étaient pas recouvertes, mais seulement gazées, gazées, c'est son mot, par cet épiderme… Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres de sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux ou de la cinquième paire, communiquent par des anastomoses avec tous les nerfs profonds et superficiels de la tête… Ils s'unissent, de proche en proche, aux paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf intercostal ou le grand sympathique, le grand charrieur des émotions humaines au plus profond, au plus intime de l'organisme… le grand sympathique qui communique avec la paire vague ou nerfs de la huitième paire, qui embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au cœur, qui touche au cœur!…
—Neuf heures et demie… Je me sauve,—dit Coriolis.
—Je m'en vais avec toi,—fit Anatole; et, sur la porte, son geste appela Garnotelle, comme s'il lui disait: Viens donc!…
Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit rasseoir, en le prenant par un bouton de sa redingote, et il continua à lui exposer la circulation de la sensation du baiser d'une extrémité à l'autre du corps humain.
III
En ce temps, le temps où ces trois jeunes gens entraient dans l'art, vers l'année 1840, le grand mouvement révolutionnaire du Romantisme qu'avaient vu se lever les dernières années de la Restauration, finissait dans une sorte d'épuisement et de défaillance. On eût cru voir tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe, le souffle d'avenir qui avait remué l'art. De hautes espérances avaient sombré avec le peintre de la Naissance d'Henri IV, Eugène Deveria, arrêté sur son éclatant début. Des tempéraments brillants, ardents, pleins de promesses, annonçant le dégagement futur d'une personnalité, allaient, comme Chassériau, de l'ombre d'un maître à l'ombre d'un autre, ramassant sous les chefs d'école, dont ils essayaient de fusionner les qualités, un éclectisme bâtard et un style inquiet.
Des talents qui s'étaient affirmés, qui avaient eu leur jour d'inspiration et d'originalité, désertaient l'art pour devenir les ouvriers de ce grand musée de Versailles, si fatal à la peinture par l'officiel de ses sujets et de ses commandes, la hâte exigée de l'exécution, tous ces travaux à la toise et à la tâche, qui devaient faire de la Galerie de nos gloires l'école et le Panthéon de la pacotille.
En dehors de ces causes extérieures, les faillites d'avenir, les désertions, les séductions par les commandes et l'argent du budget, en dehors même de l'action, appuyée par la grande critique, des œuvres et des hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour l'affaiblissement de la nouvelle école des causes intérieures, spéciales, et tenant aux habitudes, à la vie, aux fréquentations des artistes de 1830. Il était arrivé peu à à peu que le Romantisme, cette révolution de la peinture, bornée presque à ses débuts à un affranchissement de palette, s'était laissé entraîner, enfiévrer par une intime mêlée avec les lettres, par la société avec le livre ou le faiseur de livres, par une espèce de saturation littéraire, un abreuvement trop large à la poésie, l'enivrement d'une atmosphère de lyrisme.
De là, de ce frottement aux idées, aux esthétiques, il était sorti des peintres de cerveau, des peintres poëtes. Quelques-uns ne concevaient un tableau que dans le cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres, d'instinct germain, séduits par les lieds d'outre-Rhin, se perdaient dans des brumes de rêverie, noyaient le soleil des mythologies dans la mélancolie du fantastique, cherchaient les Muses au Walpurgis. Un homme d'un talent distingué, Ary Scheffer, marchait en tête de ce petit groupe. Il peignait des âmes, les âmes blanches et lumineuses créées par les poëmes. Il modelait les anges de l'imagination humaine. Les larmes des chefs-d'œuvre, le souffle de Gœthe, la prière de saint Augustin, le Cantique des souffrances morales, le chant de la Passion de la chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile, avec la matérialité du dessin et des couleurs. Le sentimentalisme, c'était par là que le larmoyeur des tendresses de la femme essayait de rajeunir, de renouveler et de passionner le spiritualisme de l'art.
La désastreuse influence de la littérature sur la peinture se retrouvait à l'autre bout du monde artiste, dans un autre homme, un peintre de prose, Paul Delaroche, l'habile arrangeur théâtral, le très-adroit metteur en scène des cinquièmes actes de chronique, l'élève de Walter Scott et de Casimir Delavigne, figeant le passé dans le trompe-l'œil d'une couleur locale à laquelle manquaient la vie, le mouvement, la résurrection de l'émotion.
De tels hommes, malgré la mode du moment et la gloire viagère du succès, n'étaient, au fond, que des personnalités stériles. Ils pouvaient monter un atelier, faire des élèves; mais la nature de leur tempérament, le principe d'infécondité de leurs œuvres, les condamnaient à ne pas créer d'école. Leur action, restreinte fatalement à un petit cercle de disciples, ne devait jamais s'élever à cette large influence des maîtres qui décident les courants, déterminent la vocation d'avenir d'une génération, font lever le lendemain de l'art des talents d'une jeunesse.
Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres créés ou renouvelés par le mouvement romantique, le paysage se débattait, encore à demi méconnu, presque suspect, contre les sévérités du jury et les préjugés du public. Malgré les noms de Dupré, de Cabat, de Huet, de Rousseau qui ne pouvaient forcer les portes du Salon, le paysage n'avait point alors l'autorité, la considération, la place dans l'art qu'il devait finir par conquérir à coups de chefs-d'œuvre. Et ce genre, réputé inférieur et bas, contre lequel s'élevaient les idées du passé, les défiances du présent, n'avait guère de tentation pour le jeune talent indécis dans sa voie et cherchant sa carrière. L'orientalisme, né avec Decamps et Marilhat, paraissait épuisé avec eux. Ce qu'avait essayé de remuer Géricault dans la peinture française semblait mort. On ne voyait nulle tentative, nul effort, nulle audace qui tentât la vérité, s'attaquât à la vie moderne, révélât aux jeunes ambitions en marche ce grand côté dédaigné de l'art: la contemporanéité. Couture ne faisait qu'exposer son premier tableau, l'Enfant prodigue. Et depuis quelques années, il n'y avait guère eu qu'un coloriste sorti des talents nouveaux: un petit peintre de génie naturel, de tempérament et de caprice, jouant avec les féeries du soleil, doué du sentiment de la chair, et né, semblait-il, pour retrouver le Corrége dans une Orientale d'Hugo: Diaz avait apporté, à l'art de 1830 à 1840, sa franche et éblouissante originalité. Mais sa peinture était une peinture indifférente. Elle ne cherchait et ne donnait rien que la sensation de la lumière d'une femme ou d'une fleur. Elle ne parlait à la passion de personne. Toute âme lui manquait pour toucher et retenir à elle autre chose que les yeux.
Dans cette situation de l'art, rejetée, rattachée à la grande peinture par cette lassitude ou ce mépris des autres genres, la génération qui se levait, l'armée des jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture historique ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalités supérieures et dominantes, aux deux tempéraments extrêmes et absolus qui commandaient dans l'École d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci demandaient l'inspiration au grand lutteur du Romantisme, à son dernier héros, au maître passionnant et aventureux, marchant dans le feu des contestations et des colères, au peintre de flamme qui exposait en 1839, Cléopâtre, Hamlet et les Fossoyeurs; en 1840, la Justice de Trajan; en 1841, l'Entrée des Croisés à Constantinople, un Naufrage, une Noce juive. Mais ce n'était qu'une minorité, cette petite troupe de révolutionnaires qui s'attachaient et se vouaient à Delacroix, attirés par la révélation d'un Beau qu'on pourrait appeler le Beau expressif. La grande majorité de la jeunesse, embrassant la religion des traditions et voyant la voie sacrée sur la route de Rome, fêtaient rue Montorgueil le retour de M. Ingres comme le retour du sauveur du Beau de Raphaël. Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute la jeune peinture, à ce moment, se tournaient vers ces deux hommes dont les deux noms étaient les deux cris de guerre de l'art:—Ingres et Delacroix.
IV
Anatole Bazoche était le fils d'une femme restée veuve sans fortune, qui avait eu l'intelligence de se faire une position dans une spécialité de la mode presque créée par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute confection, elle avait eu l'imagination de ces nouveautés bizarres qui charmèrent le goût de la Restauration et des premières années du règne de Louis-Philippe: les ridicules à pendants d'acier, les manchons en velours noir avec broderie en soie jaune représentant des kiosques, les boas pour l'exportation, roses, brodés d'argent et recouverts de tulle noir. Au milieu de cela, elle avait eu aussi l'invention des toilettes de féerie: c'était elle qui avait introduit la lame dans les robes de bal, édité les premières robes à étincelles, étonné les bals citoyens des Tuileries avec ces jupes et ces corsages où scintillaient des élytres d'insectes des Antilles. A ce métier de trouveuse d'idées et de dessins, elle gagnait de huit à dix mille francs par an.
Elle mit Anatole au collége Henri IV
Au collége, Anatole dessina des bonshommes en marge de ses cahiers. Le professeur Villemereux qui s'y reconnut, en le mettant aux arrêts pour cela, lui prédit la potence,—une prédiction qui commença à mettre autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules pour les grands criminels et les caractères extraordinaires. Puis, plus tard, en le voyant exécuter à la plume, trait pour trait, taille pour taille, les bois de Tony Johannot du Paul et Virginie publié par Curmer, ses camarades prirent pour lui une espèce d'admiration. Penchés sur son épaule, ils suivaient sa main, retenaient leur souffle, pleins de l'attention religieuse des enfants devant ce mystère de l'art: le miracle du trompe-œil. Autour de lui on murmurait tout bas: «Oh! lui, il sera peintre!» Il sentait la classe le regarder avec des yeux moitié fiers et moitié envieux, comme si elle le voyait déjà destiné à une carrière de génie.
Son idée d'être peintre lui vint peu à peu de là: de la menace de ses professeurs, de l'encouragement de ses camarades, de ce murmure du collége qui dicte un peu l'avenir à chacun. Sa vocation se dégagea d'une certaine facilité naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses mains, qui dessine à côté de ses devoirs, sans le coup de foudre, sans l'illumination soudaine qui fait jaillir un talent du choc d'un morceau d'art ou d'une scène de nature. Au fond, Anatole était bien moins appelé par l'art qu'il n'était attiré par la vie d'artiste. Il rêvait l'atelier. Il y aspirait avec les imaginations du collége et les appétits de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'était ces horizons de la Bohême qui enchantent, vus de loin: le roman de la Misère, le débarras du lien et de la règle, la liberté, l'indiscipline, le débraillé de la vie, le hasard, l'aventure, l'imprévu de tous les jours, l'échappée de la maison rangée et ordonnée, le sauve qui peut de la famille et de l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout l'inconnu de volupté du modèle de femme, le travail qui ne donne pas de mal, le droit de se déguiser toute l'année, une sorte de carnaval éternel; voilà les images et les tentations qui se levaient pour lui de la carrière rigoureuse et sévère de l'art.
Mais, comme presque toutes les mères de ce temps-là, la mère d'Anatole avait pour son fils un idéal d'avenir: l'École polytechnique. Le soir, en tisonnant son feu, elle voyait son Anatole coiffé d'un tricorne, l'habit serré aux hanches, l'épée au côté, avec l'auréole de la Révolution de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance passer dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand coup quand Anatole lui parla de se faire artiste: il lui sembla qu'elle avait devant elle un officier qui déchirait son uniforme, et tout l'orgueil de son âge mûr s'écroula.
De la troisième jusqu'à la rhétorique, le collégien eut à chaque sortie à batailler avec elle. A la fin, comme il s'arrangeait toujours pour être le dernier en mathématiques, la mère, faible comme une veuve qui n'a qu'un fils, céda et se résigna en gémissant. Seulement, pour préserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans une carrière qui la faisait trembler d'avance par ses périls de toutes sortes, elle demanda à un vieil ami de chercher dans ses connaissances et de lui indiquer un atelier où les mœurs de son fils seraient respectées.
A quelques jours de là, le vieil ami menait le jeune homme chez un élève de David qui s'appelait d'un nom fameux en l'an IX, Peyron, et qui consentait à recevoir Anatole sur le bien qu'on lui en disait.
Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron était un atelier de femmes, mais d'âge si vénérable, sans aucune exception, qu'Anatole put y faire son entrée sans intimider personne. Il se trouva même, à la fin du troisième jour, occuper si peu ces respectables demoiselles, qu'il se sentit humilié dans sa qualité d'homme, et déclara péremptoirement le soir à sa mère qu'il ne voulait plus retourner dans une pareille pension de Parques.
Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout, qui avait rue d'Enfer un atelier de soixante élèves. Il montait d'abord chez un élève nommé Corsenaire, qui travaillait dans le haut de la maison. Il y restait six mois à dessiner d'après la bosse; puis redescendait dans le grand atelier d'en bas, pour dessiner d'après le modèle vivant.
Il trouvait là Coriolis et Garnotelle entrés dans l'atelier depuis deux ou trois ans.
V
L'atelier de Langibout était un immense atelier peint en vert olive. Sur le mur d'un des côtés, sous le jour de la baie ouverte en face, se dressait la table à modèle, avec la barre de fer où s'attache la corde pour la pose des bras levés en l'air, les talonnières pour supporter le talon qui ne pose pas, le T en cuir verni où s'appuie le bras qui repose.
Une boiserie montait tout le long de l'atelier, à une hauteur de sept à huit pieds. Des grattages de palette, des adresses de modèles, des portraits-charges la couvraient presque entièrement. Un faux-col sur un pantalon représentait les longues jambes de l'un; un bilboquet caricaturait la grosse tête de l'autre; un garde national sortant d'une guérite par une neige qui lui argentait le nez et les épaulettes, moquait les ambitions miliciennes de celui-ci. Un gentilhomme amateur était représenté dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la devise au-dessous: Semper viret. Et çà et là, à travers les caricatures éparses, semées au hasard, on lisait: Sarah Levy, la tête, rien que la tête, rue des Barres-Saint-Paul; et plus loin: Armand David, fifre sous Louis XVI, modèle de torse, fait la canne.
Sur une des parois latérales se levait le Discobole, moulage de Jacquet.
Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ soixante, les sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines à terre, les peintres, juchés sur de hauts tabourets, formaient trois rangs devant la table à modèle.
On voyait là:
Javelas, «l'homme aux bouillons», le patito de mademoiselle Gourganson, le pâtira, le souffre-douleur de l'atelier, un méridional naïf, un gobeur avalant tout, et qu'on avait décidé à promener son chapeau gris la nuit, en lui affirmant que le clair de lune était le meilleur blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui rognant un peu sa canne tous les jours, arriva au bout d'une semaine à persuader qu'il grandissait, et qu'il n'avait que le temps de se soigner, la croissance à son âge étant toujours un signe de maladie; Javelas, qui était sculpteur, et qui avait pour spécialité les sujets de piété;
Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflammée, aux yeux clignotants, aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant des couleurs, que le blond et la tendresse, faisant des esquisses laiteuses et charmantes, peintre-né des mythologies plafonnantes;
Grandvoinet, un maigre garçon qu'on appelait Moins-Cinq, à cause de sa réponse aux arrivants, qui le trouvaient toujours le premier à l'atelier, et lui disaient:—Tiens, il est l'heure?—Non, messieurs, il est l'heure moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du Poussin, excellent et doux garçon, n'entrant en colère que lorsque le modèle avait oublié de poser son mouchoir sur le tabouret, et volait ainsi quelques secondes à la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont l'application, la vocation ingrate, l'effort désespéré étaient respectés avec une sorte de commisération par la blague de ses camarades;
Le grand Lestringant, derrière le dos duquel Langibout s'arrêtait, étonné et souriant d'un détail exagéré ou forcé dans une académie bien dessinée:—«C'est bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est bien, mon ami, vous voyez comique…» Lestringant, qui devait obéir à sa vraie vocation, abandonner bientôt l'histoire pour mettre l'esprit de Paris dans la caricature;
Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et effrontée, arrivant la casquette en casseur, la blouse tapageuse, engueulant les modèles, faisant le crâne: il n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collége et de sa province dans des habits de première communion rallongés, et tombant dans l'atelier, au milieu d'une séance de modèle de femme, il était resté pétrifié devant «la madame» toute nue, ses yeux de petit garçon démesurément ouverts, les bras ballants, et laissant glisser de stupéfaction son carton par terre, au milieu du rire homérique des élèves;
Rouvillain, un nomade, qui, dès qu'il avait pu réunir vingt francs, donnait rendez-vous à l'atelier pour qu'on lui fît la conduite jusqu'à la barrière Fontainebleau: de là, il s'en allait d'une trotte aux Pyrénées, frappant à la porte du premier curé qu'il trouvait le premier soir, lui faisant une tête de vierge ou une petite restauration, emportant une lettre pour un curé de plus loin; et, de recommandations en recommandations, de curé en curé, gagnant la frontière d'Espagne, d'où il revenait à Paris par les mêmes étapes;
Garbuliez, un Suisse, fils d'un cabinotier de Genève; qui avait rapporté de son pays le culte de son compatriote Grosclaude, et la charge du peintre Jean Belin chez le Grand-Turc;
Malambic «et son sou de fusain», ainsi nommé par l'atelier, à cause de ses interminables jambes, éternellement enfermées dans un pantalon noir, et si justement comparées aux deux bâtons de charbon que les papetiers donnent pour un sou;
Massiquot, beau d'une beauté antique, le front bas avec les cheveux frisés à la ninivite, des traits d'Antinoüs avec un sourire de Méphistophélès; un garçon qui avait l'étoffe d'un grand sculpteur, mais dont le temps et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les tours de force, les excès d'exercice auxquels l'entraînait l'orgueil du développement de son corps; Massiquot, le massier des élèves;
Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermédiaire entre le maître et les élèves, l'homme de confiance du patron, qui reçoit la contribution mensuelle, écrit aux modèles, surveille le mobilier, et fait payer les tabourets et les carreaux cassés; Lemesureur, ancien huissier de Montargis, marié à une repriseuse de cachemire, et qui faisait, dans l'atelier, un petit commerce, en achetant dix francs les têtes bien dessinées qu'il revendait à des pensionnats comme modèles;
Schulinger, un Alsacien à tournure de caporal prussien, grand bredouilleur de français, qui brossait de temps en temps, entre deux saoûleries de bière, une figure rappelant le gris argentin de Velasquez;
Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage par un amateur braque très-connu qui, de temps en temps croyait découvrir un Raphaël dans quelque peintriot comme Blondulot, dont il surveillait les mœurs avec une jalousie intéressée de mère d'actrice, et qu'il allait recommander aux critiques, en disant: «Il est pur! c'est un ange!…»
Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout soignait: c'était le fils de ce Jacquillat qui avait donné des leçons de tour à M. de Clarac et qui exécutait l'étoile à huit cercles;
Montariol, le mondain, qui déjeunait souvent dans les crêmeries avec les domestiques des bals dont il sortait, le monsieur bien mis à l'atelier; mais ayant dans ses élégances des solutions de continuité et des accrocs, et regardant l'heure à une montre dont le verre avait été recollé avec de la cire à cacheter;
Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'œil bleu, au teint indien, toujours serré dans un habit noir râpé; un liseur, un républicain, un musicien, qui faisait de la peinture à idées;
Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux qu'il peignait par cette tendance singulière et fatale qu'ont presque tous les artistes à refléter dans leurs œuvres l'infirmité marquante de leur personne.
Puis c'était «Système», Système, auquel on ne connaissait de nom que ce sobriquet; Système, peignant, à cloche-pied, la main gauche tenant la palette, appuyée sur une tringle de fer; Système posant sur son bras, dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa palette, et l'approchant du modèle pour le comparer; Système qui partageait avec Javelas le rôle de martyr de l'atelier.
Et l'atelier Langibout possédait encore les deux types du cuveur et du rêveur dans le peintre Vivarais et le sculpteur Romanet. Vivarais était l'homme qui passait sa vie à «s'imprégner» sans presque jamais peindre; et c'était Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa porte à Anatole:—Vois-tu, mon cher, pour mon buste, il fallait le marbre…—Pourquoi pas en terre? c'est si long, le marbre…—Non… je n'aurais pas eu la ligne rigide, le cassant du trait… Ça aurait été toujours mou, veule… Il me fallait le marbre, absolument le marbre…—Eh bien! laisse-moi le voir… Je t'assure, je n'en parlerai pas…—Mon marbre? mon marbre? Il est là…—lui dit Romanet en se touchant le front.
Pêle-mêle étrange de talents et de nullités, de figures sérieuses et grotesques, de vocations vraies et d'ambitions de fils de boutiquiers aspirant à une industrie de luxe; de toutes sortes de natures et d'individus, promis à des avenirs si divers, à des fortunes si contraires, destinés à finir aux quatre coins de la société et du monde, là où l'aventure de la vie éparpille les jeunesses et les promesses d'un atelier, dans un fauteuil à l'Institut, dans la gueule d'un crocodile du Nil, dans une gérance de photographie, ou dans une boutique de chocolatier de passage!
VI
Anatole était devenu immédiatement le boute-en-train de l'atelier, le «branle-bas» des farces et des charges.
Il était né avec des malices de singe. Enfant, lorsqu'on le ramenait au collége, il prenait tout à coup sa course à toutes jambes, et se mettait à crier de toutes les forces de sa voix de crapaud: «V'la la révolution qui commence!» La rue s'effarait, les boutiquiers se précipitaient sur leurs portes, les fenêtres s'ouvraient, des têtes bouleversées apparaissaient, et dans le dos des vieilles gens qui se faisaient un cornet de leur main pour entendre le tocsin de Saint-Merry, le frisson du rentier passait. Malheureusement, à sa troisième tentative, il fut dégoûté du plaisir que lui donnait tout ce sens dessus dessous par un énorme coup de pied d'épicier philippiste de la rue Saint-Jacques. Au collége, c'était les mêmes niches diaboliques. Un professeur, dont il avait à se plaindre, ayant eu l'imprudence à une distribution de prix, de commencer son discours par: «Jeunes athlètes qui allez entrer dans l'arène…»—Vive la reine! se mit à crier Anatole en se tournant vers la reine Marie-Amélie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour, une acclamation trois fois répétée partit des bancs, et le malheureux professeur fut obligé de remettre son éloquence dans sa poche.
Avec l'âge et la sortie du collége, cette imagination de drôlerie n'avait fait que grandir chez Anatole. Le sens du grotesque l'avait mené au génie de la parodie. Il caricaturait les gens avec un mot. Il appliquait sur les figures une profession, un métier, un ridicule qui leur restait. A des fusées, à des cascades de bêtises, il mêlait des cinglements, des claquements de ripostes pareils à ces coups de fouet avec lesquels les postillons enlèvent un attelage. Il jouait avec la grammaire, le dictionnaire, la double entente des termes: la mémoire de ses études lui permettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux de classiques, de remuer à travers ses bouffonneries de grands noms, des vers dérangés, du sublime estropié; et sa verve était un pot-pourri, une macédoine, un mélange de gros sel et de fin esprit, la débauche la plus folle et la plus cocasse.
Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures des environs de Paris, il faisait un personnage de province; il improvisait des récits de petite ville, il racontait des intérieurs où il y a des oranges sur des timbales, il inventait des sociétés pleines de nez en argent, tout un monde qu'il semblait mener de Monnier à Hoffmann, au grand amusement et dans le rire fou de ses compagnons de voyage. Il avait la vocation de l'acteur et du mystificateur. Sa parole était soutenue par son jeu, une mimique de méridional la succession et la vivacité des expressions, des grimaces, dans un visage souple comme un masque chiffonné, se prêtant à tout, et lui donnant l'air d'une espèce d'homme aux cent figures. A ce tempérament de comique, à tous ces dons de nature, il joignait encore une singulière aptitude d'imitation, d'assimilation de tout ce qu'il entendait, voyait au théâtre, et partout, depuis l'intonation de Numa jusqu'au coup de jupe d'une danseuse espagnole piaffant une cachucha, depuis le bégaiement de Mijonnet, le marchand de tortillons de l'atelier, jusqu'au jeu muet du monsieur qui cherche sa bourse en omnibus. A lui tout seul, il jouait une scène, une pièce: c'était le relai d'une diligence, le piétinement des garçons d'écurie, les questions des voyageurs endormis, l'ébranlement des chevaux, le: hu! du postillon; ou bien une messe militaire, le Dominus vobiscum chevrotant du vieux prêtre, les répons criards de l'enfant de chœur, le ronflement du serpent, les nazillements des chantres, le son voilé des tambours, la toux du pair de France sur la tombe du mort. Il singeait un grand air d'opéra, un ut de ténor. Il contrefaisait le réveil d'une basse-cour, la fanfare fêlée du coq, les gloussements, les cacardements, les roucoulements, tous les caquetages gazouillants des bêtes qui semblaient s'éveiller sous sa blouse. Des journées qu'il passait au Jardin des Plantes à étudier les animaux, il rapportait leur voix, leur chant. Quand il voulait, son larynx devenait une ménagerie: il faisait sortir, comme d'une gorge de l'Atlas, le rauquement du lion, un rugissement si vrai, que, la nuit, Jules Gérard eût tiré dessus au jugé. Pour les bruits humains, il les possédait tous. Il imitait les accents, les patois, les bruits de la rue, le chantonnement de la marchande de vieux chapeaux, la criée de la marchande de «bonne vitelotte», le cri du vendeur de canards s'éteignant dans le lointain d'un faubourg, tous les cris: il n'y avait que le cri de la conscience qu'il disait ne pouvoir imiter.
L'atelier avait en lui son amuseur et son fou, un fou dont il n'aurait pu se passer. Au bout de ces grands silences de travail qui se font là, après un long recueillement de tous ces jeunes gens pliés sur une étude, quand une voix s'élevait: «Allons! qu'est-ce qui va faire un four?» Anatole lançait aussitôt quelque mot drôle, faisant courir le rire comme une traînée de poudre, secouant la fatigue de tous, relevant toutes les têtes de dessus les cartons, et sonnant jusqu'au bout de la salle une récréation d'un moment.
Jamais il n'était à court. L'atelier avait-il une vengeance à exercer? Anatole trouvait un tour de son invention, et le plus souvent, à la prière de ses camarades et pour répondre à leur confiance, il l'exécutait lui-même. Devait-on faire la réception d'un nouveau? Il s'en chargeait, et c'était son triomphe. Il s'y surpassait en fantaisie, en imagination de mise en scène.
Le reste de crucifiement, la tradition de torture, demeurés d'un autre temps, dans ces farces artistiques, l'attachement à l'échelle, l'estrapade, la brutalité de ces exécutions qui parfois finissaient par un membre brisé, commençaient à passer de mode dans les ateliers. A peine si l'usage des férocités anciennes était encore conservé chez le sculpteur David, dont les élèves promenaient, en ces années, par tout le quartier, un nouveau lié sur une échelle, avec un camarade, à cheval sur l'estomac, qui jouait de la guitare. Les initiations peu à peu s'adoucissaient et se changeaient en innocentes épreuves de franc-maçonnerie. Anatole les renouvela par le sérieux de la charge et la comédie de la cruauté.
Aussitôt qu'un nouveau arrivait, il commençait par le faire déshabiller, lui injuriait successivement tous les membres, lui reprochait ses «abattis canaille», établissait, avec la voix de pituite de Quatremère de Quincy, le peu de rapports existants entre une figure de Phidias et cet «Apollon des chaudronniers». Puis, il le faisait chanter, en costume de paradis, dans des poses d'un équilibre périlleux, des paroles impossibles sur des airs dont il avait le secret. Quand le nouveau était enroué et enrhumé, Anatole lui annonçait les supplices. Soudain, il changeait de voix, d'air, de visage: il avait des gestes d'ogre de contes de fée, une intonation de roi de féerie qui donne des ordres pour une exécution, des ricanements de Schahabaham. Une paillasserie sinistre l'animait: c'était Bobêche et Torquemada, l'Inquisition aux Funambules. S'agissait-il de marquer un récalcitrant? Il était terrible à fourgonner le poêle pour chauffer les fers tout rouge, terrible quand avec les fers, changés habilement dans sa main en chevilles de sculpteur peintes en vermillon, il approchait; terrible, lorsqu'il essayait ces faux fers, derrière le dos du patient, quatre ou cinq fois sur des planches, pendant qu'on brûlait de la corne; épouvantable, lorsqu'il les appliquait sur l'épaule du malheureux avec un pschit! qui jouait infernalement le cri de la peau grillée. On riait, et il faisait presque peur.—Et puis, venaient des boniments, des discours de réception, des morceaux académiques, du Bossuet tombé dans le Tintamarre… Pour chaque nouveau, il inventait un nouveau tour, des plaisanteries inédites, un chef-d'œuvre comme les sangsues, la farce des sangsues qu'il montrait à sa victime dans un verre, et qu'il lui posait au creux de l'estomac: la victime plaisantait d'abord, puis ne plaisantait plus: elle se figurait sentir piquer les sangsues, tant Anatole les avait bien imitées avec des découpures d'oignon brûlé!
A l'atelier, on l'appelait «la Blague».
VII
La Blague,—cette forme nouvelle de l'esprit français, née dans les ateliers du passé, sortie de la parole imagée de l'artiste, de l'indépendance de son caractère et de sa langue, de ce que mêle et brouille en lui, pour la liberté des idées et la couleur des mots, une nature de peuple et un métier d'idéal; la Blague, jaillie de là, montée de l'atelier, aux lettres, au théâtre, à la société; grandie dans la ruine des religions, des politiques, des systèmes, et dans l'ébranlement de la vieille société, dans l'indifférence des cervelles et des cœurs, devenue le Credo farce du scepticisme, la révolte parisienne de la désillusion, la formule légère et gamine du blasphème, la grande forme moderne, impie et charivarique, du doute universel et du pyrrhonisme national; la Blague du XIXe siècle, cette grande démolisseuse, cette grande révolutionnaire, l'empoisonneuse de foi, la tueuse de respect; la Blague, avec son souffle canaille et sa risée salissante, jetée à tout ce qui est honneur, amour, famille, le drapeau ou la religion du cœur de l'homme; la Blague, emboîtant le pas derrière l'Histoire de chaque jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la Courtille; la Blague, qui met les gémonies à Pantin; la Blague, le vis comica de nos décadences et de nos cynismes, cette ironie où il y a du rictus de Stellion et de la goguette du bagne, ce que Cabrion jette à Pipelet, ce que le voyou vole à Voltaire, ce qui va de Candide à Jean Hiroux; la Blague, qui est l'effrayant mot pour rire des révolutions; la Blague, qui allume le lampion d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande en riant au 24 Février, à la porte des Tuileries: «Citoyen, votre billet!» la Blague, cette terrible marraine qui baptise tout ce qu'elle touche avec des expressions qui font peur et qui font froid; la Blague, qui assaisonne le pain que les rapins vont manger à la Morgue; la Blague, qui coule des lèvres du môme et lui fait jeter à une femme enceinte: «Elle a un polichinelle dans le tiroir!» la Blague, où il y a le nil admirari qui est le sang-froid du bon sens du sauvage et du civilisé, le sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la revanche des petits contre les grands, pareille au trognon de pomme du titi dans la fronde de David; la Blague, cette charge parlée et courante, cette caricature volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier; la Blague, qui a créé en un jour de génie Prudhomme et Robert Macaire; la Blague, cette populaire philosophie du: «Je m'en fiche!» le stoïcisme avec lequel la frêle et maladive race d'une capitale moque le ciel, la Providence, la fin du monde, en leur disant tout haut: «Zut!» la Blague, cette railleuse effrontée du sérieux et du triste de la vie avec la grimace et le geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'héroïsme qui a fait trouver un calembour à un Parisien sur le radeau de la Méduse; la Blague, qui défie la mort; la Blague, qui la profane; la Blague, qui fait mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant, devant Charlet, son dernier soupir dans le couic de Guignol; la Blague, ce rire terrible, enragé, fiévreux, mauvais, presque diabolique, d'enfants gâtés, d'enfants pourris de la vieillesse d'une civilisation; ce rire riant de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la sainteté, de la majesté, de la poésie de toute chose; ce rire qu'on dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en blouse, qui, au Jardin des Plantes, s'amusent à cracher sur la beauté des bêtes et la royauté des lions;—la Blague, c'était bien le nom de ce garçon.
VIII
L'atelier ouvrait le matin de six heures à onze heures en été, de huit heures à une heure en hiver. Le mercredi, il y avait une prolongation de travail d'une heure «l'heure du torse», pour finir le torse commencé la veille: heure supplémentaire payée par la cotisation des élèves. Trois semaines de modèle d'homme, une semaine de modèle de femme, faisaient le mois.
Pendant ces cinq heures d'étude quotidienne, pendant ce travail d'après nature se continuant des mois, des années, Anatole vit défiler les plus beaux corps du temps, l'humanité de choix qui sert de leçon à l'artiste, les statues vivantes qui conservent les lois de proportion, le canon de l'homme et de la femme, les types qui dessinent le nu viril ou féminin, l'élégance ou la force, la délicatesse ou la puissance, les lignes avec leurs oppositions, les contours avec leur sexe, les formes avec leur style.
Anatole dessina: il fit la longue éducation de son œil et de son fusain; il apprit à bâtir une académie d'après tous ces corps fameux qui ont laissé leur mémoire dans les tableaux de l'époque:—le corps de Dubosc, ce corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conservé la souplesse et l'harmonieux équilibre de la jeunesse;—le corps de Gilbert, ce corps tout plein des trous d'une sculpture à la Puget, de Gilbert, le modèle pour les satyres, les convulsionnaires, les ardents. Il dessina d'après ce corps de Waill, le corps d'un éphèbe florentin, le torse ciselé, les pectoraux accusés sur l'adolescence de la poitrine, les jambes fines et montrant la souple élégance, la longueur filante d'un dessin italien du seizième siècle, des formes de cire sur des muscles d'acier;—le corps de Thomas l'Ours, cet ancien lutteur de Lyon, renvoyé de son régiment à cause de son appétit, le vorace qui prenait son café au lait dans une terrine de sculpteur avec un pain de six livres, et que nourrissaient par commisération les domestiques de Rothschild; un corps de damné de Michel-Ange, les épaules d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal dévorateur où les mouvements faisaient courir des houles sous la peau. Anatole eut encore les corps de grâce sauvage, nerveux, ondulants, élastiques, du nègre Saïd, du nègre Joseph de la Martinique, le nègre à la taille de femme, aux bras ronds, qui charmait les fatigues de sa pose par des monologues à demi-voix, gazouillés dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces modèles héroïques, à constitution homérique, formés dans l'atelier de David, la poitrine élargie comme à l'air de ces grandes toiles antiques; vieux débris d'un Empire de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais de faire la charité d'habitude avec les vieux modèles, ce qu'on appelle «un cornet», une feuille de papier tournée par un des nouveaux, qui circule, et où chacun met le fond de sa poche.
La femme, le corps de la femme, les modes diverses et contraires de sa beauté, Anatole les apprit sur ces corps:—les corps des trois Marix, le trio de Juives dont l'une a sa superbe nudité peinte dans la Renommée de l'Hémicycle de Delaroche;—le corps de Julie Waill, aux formes pleines, à la tête de Junon, à la grande bouche romaine, aux grands beaux yeux énormes de la Tegée de Pompéi;—le corps de madame Legois, le type du modèle pour le dessin classique du ventre et des jambes;—le corps mince, nerveux, distingué dans la maigreur, de Marie Poitou, une nature de sainte, de martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline l'Allemande, qui a posé les bras du Saint-Symphorien de M. Ingres, ennemi des modèles d'hommes, et disant «qu'ils puaient»;—le corps de Georgette, à la taille d'anguille, aux reins serpentins, l'idéal dans un type égyptiaque de la ligne de beauté professée par Hogarth;—le corps à la Rubens, la poitrine exubérante, les jambes magnifiques de Juliette;—le corps de Caroline Alibert, le corps d'une Ourania du Primatice, allongé, effilé, avec des extrémités si souples qu'elle faisait, d'un mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains l'un sous l'autre;—le corps fluet, maigriot, élancé et charmant de Cœlina Cerf, avec ses formes hésitantes de petite fille et de femme, ses lignes d'une ingénue de roman grec,—le plus jeune des modèles, si jeune que les élèves lui payaient, quand elle posait une livre de sucre d'orge.
IX
De loin en loin, une distraction furieuse, une noce enragée rompait cette monotonie de la vie d'atelier. Par un beau jour tout plein de soleil, et promettant l'été, quelqu'un demandait ce qu'il y avait à la masse; et quand les entrées de 25 francs payés par chaque élève et exigés rigoureusement de tous, sans exception, par Langibout, quand ces entrées, appelées les bienvenues, montaient à une somme de quelques centaines de francs, on convenait d'aller manger la masse à la campagne. Alors tout l'atelier partait, suivi du modèle de la semaine, et se lançait aux champs dans les costumes les plus farouches, avec les vareuses les plus rouges, les chapeaux les plus révolutionnaires, des oripeaux hurlants et des mises forcenées. La jeunesse de tous débordait sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes, des chansons, une gaieté violente qui effarouchait la banlieue et violait la verdure. Tout les grisait, leur nombre, leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en casseurs, animés, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence de joie qui démange les mains, et cette envie de vaillance qui appelle les coups.
A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la bande dînait. Et c'était une ripaille, des poulets déchirés, des bouteilles entonnées par le goulot, des paris de goinfrerie et de saoûlerie, une espèce de vanité et d'ostentation d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des environs de Paris, des licences de kermesse et des fonds de tableaux de Teniers.
Puis, la nuit tombée, quand tous étaient ivres, et que les plus doux avaient bu un vin de colère, la troupe, chantant à tue-tête et armée d'échalas pris dans les vignes, se répandait au hasard sur une route où elle espérait trouver l'hostilité, la haine du paysan d'auprès de Paris pour le Parisien. Sur les ciels d'été, les ciels lourds et fumeux, zébrés de noir par des nuages d'orage, les artistes se découpaient en silhouettes agitées et fiévreuses; et la nuit donnant sa terreur à la fantaisie de leurs costumes, à la furie de leurs gestes, à leurs ombres, au point de feu de leurs pipes, il se levait de ce qu'on voyait vaguement d'eux comme une sinistre apparence fantastique de bandits légendaires: on eût cru voir les truands de l'Idéal sur un horizon de Salvator Rosa.
L'atelier en était un soir à une de ces fins de bienvenue. L'on revenait. Sur la route on trouva une cour ouverte, et dans la cour, des blanchisseuses. Aussitôt, l'on eut l'idée d'un bal, et l'on organisa, en plein vent, la salle et la danse avec des chandelles achetées chez un épicier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne dansaient pas. Le modèle avait apporté un violon: ce fut la musique. Mais, au milieu du quadrille, les garçons du village se ruaient sur les messieurs qui dansaient. La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au milieu de laquelle Coriolis se jetant, les manches retroussées, couchait avec son échalas deux des paysans par terre. A la fin, les garçons battus se sauvaient pour aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus qu'à partir.
Mais Coriolis s'entêtait à rester. Il traita ses camarades de lâches. Il ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret dont il venait de sortir. Il voulait se battre. Il fallut que ses camarades l'entraînassent de force. Tous étaient étonnés de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des coups.
—Comment! tu n'es pas content?—lui dit Anatole,—tu n'as rien reçu et tu en as descendu deux!… Ah! tu y allais bien… Moi, j'ai donné un joli coup de pied à hauteur d'estomac dans un grand serin qui m'ennuyait… Mais deux, c'est très-gentil…
—Non, non,—répéta Coriolis,—des lâches, les amis! Nous aurions dû leur donner une tripotée à ne pas leur donner envie de revenir… Des lâches, je te dis, les amis!
Et sur tout le chemin jusqu'à Paris, son grand corps donna tous les signes d'une colère de créole qui ne veut rien entendre.
Naz de Coriolis était le dernier enfant d'une famille de Provence, originaire d'Italie, qui, à la Révolution de 89, s'était réfugiée à l'île Bourbon. Un oncle, qui était son tuteur, lui faisait une pension de six mille francs, et devait lui laisser à sa mort une quinzaine de mille livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension, cet avenir, qui était une fortune à côté de la pauvreté de ses camarades, l'élégance de tenue de Coriolis, le monde où l'on se disait qu'il allait, les maîtresses avec lesquelles il avait été rencontré, les restaurants où on l'avait entrevu, mettaient entre lui et l'atelier le froid d'une certaine réserve. Langibout lui-même éprouvait une sorte de gêne avec le «gentilhomme», comme il l'appelait; et il y avait un peu de brusquerie amère dans la façon dont il laissait tomber sur ses esquisses si vives et si colorées:—«C'est très-bien, très-bien… mais c'est fermé pour moi… vous savez, je ne comprends pas…» On plaisantait un peu Coriolis, mais doucement, prudemment, avec des malices qui ne s'aventuraient pas trop. On savait que les charges trop fortes ne réussiraient pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors de son entrée à l'atelier, le duel pour rire, avec des balles de liége, traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce jour-là devenir tragique: Coriolis, frappant sur la main du témoin qui allait charger les pistolets, avait fait tomber les deux balles inoffensives, et, tirant de sa poche deux vraies balles de plomb, avait exigé un nouveau et sérieux chargement. Il était donc respecté; mais c'était tout. Quoiqu'il ne montrât aucune hauteur dans sa personne, ni dans ses manières, quoiqu'il fût reconnu bon garçon, qu'il jouât sa partie dans toutes les gamineries, qu'il fût des jeux, des griseries et des batailles de l'atelier, c'était un camarade avec lequel les autres élèves ne se sentaient pas à l'aise et n'avaient que les rapports de l'atelier. Et dans ce monde le seul intime de Coriolis était Anatole, un ami de collége de deux ans de grande cour à Henri IV. Amusé par sa gaieté, il lui permettait, lui pardonnait tout, avec cette espèce d'indulgence qu'a un gros chien pour un roquet.
—Reconduis-moi,—lui dit-il, quand ils furent sur le pavé de Paris.
Arrivé chez lui:—Tu déménages?—fit Anatole en regardant le sens dessus dessous de l'appartement et des commencements d'emballage.
—Non, je pars,—dit Coriolis d'un ton de voix dégrisé.
—Tu t'en retournes à Bourbon?
—Non, je vais me promener en Orient.
—Bah!
—Oui, j'ai besoin de changer d'air… Ici, je sens que je ne peux rien faire… J'aime trop Paris, vois-tu… Ce gueux de Paris, c'est si charmant, si prenant, si tentant! Je me connais et je me fais peur: Paris finirait par me manger… Il me faut quelque chose qui me change… du mouvement… Je suis ennuyé de moi, de ma peinture, de l'atelier, de ce qu'on nous serine ici… Il me semble que je suis fait pour autre chose… Après ça, on croit toujours ça… Enfin, là-bas, je me figure… je verrai bien si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont rien laissé aux autres. Il y a peut-être encore à voir après eux… Et puis, je serai seul… c'est bon pour se reconnaître et se trouver… Les distractions, absence totale… Plus de dîners de Boissard, plus de soupers, plus de nuits au champagne… Rien! je serai bien forcé de travailler… Mon brave homme d'oncle fait les choses très proprement… Il est enchanté, tu comprends, de me voir quitter le boulevard… Et dire que toutes ces idées raisonnables-là, c'est une femme qui me les a données!… mon Dieu, oui… en me flanquant à la porte! Ah ça! tu m'écriras, hein? parce qu'une fois là… j'y resterai quelque temps… Je voudrais revenir avec de quoi étaler, devenir quelqu'un quand je remettrai les pieds à Paris… Tu sais, quand on voit son talent quelque part… On m'a dit souvent que j'avais un tempérament de coloriste… Nous verrons bien!
Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant au passé, se mirent à causer de leur liaison, du collége, retrouvant dans leurs souvenirs l'enfance de leur amitié. Il était trois heures du matin quand Coriolis dit à Anatole:
—Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi…
—Oui, je viendrai avec Garnotelle.
X
On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis à Anatole et à Garnotelle. Le repas avait été triste et gai, cordial et ému. On y avait bu ce coup de l'étrier qui remue le cœur de celui qui part et de ceux qui restent. Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des caisses, des sacs de nuit, des couvertures serrées dans des courroies, même une petite tente de campagne, dont la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au repos, de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de choses de voyage attendaient, prêtes à être chargées sur le fiacre avancé et arrêté déjà devant la porte de la maison.
A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil une femme poussant devant elle une petite fille: l'enfant, timide, ne voulait pas entrer; n'osant regarder ni se laisser voir, elle s'enfonçait dans la robe de sa mère, et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une sauvagerie d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait de croiser.
—Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un petit Jésus?—demanda la femme avec un sourire humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle montra une petite fille aux yeux bleus.
—Oh! charmante…—dit Coriolis; et faisant signe à l'enfant:
—Viens un peu, petite…
Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le monsieur, et marchant vers son regard, moitié peureuse et moitié confiante, elle arriva à lui. Coriolis, la mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans ses petits cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera brune, et s'amusant les doigts de ce chatouillement de soie, il resta un instant à regarder ce grand et profond bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux.
—Ah ça! la mère je ne sais plus qui…—fit Anatole,—vous prendrez bien une tasse de café avec nous? Dites donc, on ne vous voit plus poser, pourquoi donc ça? Vous n'êtes pas trop vieille…
—Ah! monsieur, j'ai un malheur… Les médecins disent comme ça que j'ai un commencement d'ankylose de la colonne vertébrale… Ce n'est pas que ça me gêne autrement pour n'importe quoi… Mais voilà deux ans au moins que je ne puis plus hancher…
—Une petite tête qui m'aurait été…,—fit Coriolis qui continuait à examiner la petite fille.—C'est dommage… Mais vous voyez, la mère, je pars… A propos, quelle heure est-il?
Il regarda sa montre.
—Diable! nous n'avons que le temps…
Et, se levant, il éleva, par-dessous les bras, l'enfant au-dessus de sa tête, l'embrassa et la posa à terre. Mais dans ce mouvement, l'enfant glissant contre lui, accrocha la chaîne de sa montre, et en fit sauter les breloques qui roulèrent en sonnant, sur le parquet.
—Ne la grondez pas, la mère… Ce n'est pas sa faute à cette enfant,—fit Coriolis en ramassant les breloques:—C'est bête, ces petites bêtises-là, on s'accroche toujours avec… Mais, au fait, j'y pense… Quand on va là-bas, on ne sait trop si on en reviendra… Tiens! Anatole, voilà mon petit poisson d'or, tu en auras toujours bien vingt francs au Mont-de-Piété… Et toi,—dit-il à Garnotelle,—qui vas attraper le prix de Rome un de ces jours, voilà une paire de cornes en corail pour te défendre du mauvais œil en Italie… Ah! et ma roupie?…
Il regarda par terre.
—Tu sais, j'avais essayé dessus mon gros couteau catalan… Oh! ne cherchez pas, la mère… Si elle était tombée on la verrait… Je l'aurai sans doute perdue.
Le portier entra:—Allons, monsieur Antoine, chargeons tout ça un peu vite… Et en route!
XI
—Petit cochon, vous ne travaillez pas,—répétait Langibout à Anatole quand il passait derrière lui dans sa visite à l'atelier.
On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.
Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école. Il finissait la race où l'indépendance bourgeoise des artistes du XVIIIe siècle se mêlait au culte de 89 et des idées de liberté. Élève de David, il vivait dans la religion de son souvenir. Les antichambres ministérielles ne l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie roide dans sa dignité, affectait une certaine austérité républicaine, comme une sainteté rude, aujourd'hui perdue dans le monde des arts. Il tenait du vieux grognard et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son air, sa grosse voix mâchonnant les mots, sa dure et forte moustache, ses cheveux ras. Quand il entrait dans l'atelier, le respect et le salut du silence se faisaient devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes grises sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières lourdes, ses traits carrés, taillés largement dans des traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air grognon, une bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une petite peur d'émotion quand le maître leur parlait. On l'estimait, on le craignait, et on le vénérait. Dans la gronderie de ses avertissements, il y avait une chaleur de cœur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères impuissantes, de ces rages qu'il répandait en gros mots, quand son peu d'influence dans les jugements des concours de prix de Rome avait fait manquer à un de ses élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore reconnaissant de sa tolérance pour les vieux usages transmis par les ateliers de la Révolution aux ateliers de Louis-Philippe. Langibout était indulgent pour les farces, et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant que les hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que de son temps, c'était bien autre chose, et que personne n'en mourait; que, dans l'art, il fallait se faire un peu la peau et le cœur à tout. Et il rappelait la sauvage école des artistes sous la république une et indivisible, les misères mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner, il se couchait, prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie, et mangeait la fièvre que cela lui donnait.
Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour la simplicité de sa vie, une vie de petit bourgeois, en manches de chemise, quotidiennement promenée sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un regard des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait les modestes et cordiaux dîners d'amis du dimanche.
Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole, à la séduction qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui semblait né pour plaire et arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mères des autres élèves se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, avec une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient été gagnés par l'entrain de ce farceur, et aussi par de certaines promesses de talent que ses études semblaient montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et peint d'après l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait l'attention de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait en prix de Langibout un exemplaire des Loges de Raphaël ou des Sacrements du Poussin, il se dégagea, montra des aptitudes personnelles, obtint presque toutes les fois la première place. Il avait un certain sens de la composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup de lectures, il avait retenu comme des morceaux de reconstitution archaïque, des signes symboliques, des emblèmes, la mémoire d'animaux hiératiques et désignateurs, le hibou de la Minerve athénienne, l'épervier d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là, à travers les livres feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de mœurs, un de ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence du passé dans un coin de toile. Il connaissait le modius, emblême d'abondance, et le strophium, couronne des dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il savait de raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, et ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations imaginées, des arguments tirés d'un Homère inédit ou d'une Bible invraisemblable. «Il cherche celui-là»,—disait naïvement aux autres élèves Langibout, confondu dans sa courte science d'érudition.
Par là-dessus, Anatole avait un certain instinct du groupement, l'intelligence du moment précis de la scène indiqué et souligné sur le programme du concours, une entente un peu banale, mais agréablement littéraire, du drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses, plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait la clarté: ses bonshommes étaient en situation, son décor montrait une espèce de couleur locale, son ébauche de tableau faisait tableau. Et Langibout jugeait que, si jamais il pouvait parvenir à travailler, il était capable de faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter, se plantant derrière lui et restant là à lui grommeler dans le dos:—«Le garçon voit bien… Il interprète bien, très-bien… Ça va bien… Bonne couleur… fin, solide, lumineux… La tête… la tête y est… le torse, bien construit, le torse… Et puis… Ah! voilà… quelque chose manque… Oui, la volonté… ne jamais aller jusqu'au bout… Faiblesse, paresse… plus de jambes… Tout qui fiche le camp… Plus personne!… En bas, rien… Des jambes? ça, des jambes! Rien… Est-ce que ça porte, ces jambes-là, voyons?… Non, plus rien… Le bas, bonsoir…»
Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit cochon, vous ne travaillez pas», qu'il jetait dans l'oreille d'Anatole en lui tirant assez rudement les cheveux.
XII
Monsieur,
Monsieur Anatole Bazoche,
peintre,
31, rue du Faubourg-Poissonnière.
Paris
FranceAdramiti, près et par Troie (Iliade).
Affranchir.
«Mon vieux,
«Figure-toi que ton ami habite une ville où tout est rose, bleu clair, cendre verte, lilas tendre… Rien que des couleurs gaies qui font: pif! paf! dans les yeux dès qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme chez nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne coûte rien, il y en a tous les jours. Enfin, c'est éblouissant! Et je me fais l'effet d'être logé dans la vitrine des pierres précieuses au musée de minéralogie. Il faut te dire par là-dessus que les rues, dans ce pays-ci, servent de lits aux torrents qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a toujours de l'eau,—quand ce n'est pas une boue infecte,—et que les femmes sont obligées de marcher sur des patins, et qu'il y a de grosses pierres jetées pour traverser… Tu permets? je lâche ma phrase: elle s'embourbe dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et toutes les couleurs tremblent, dansent: c'est absolument comme un feu d'artifice tiré sur la Seine que tu verrais dans le ciel et dans la rivière… Et des baraques! des auvents! des boutiques! un remuement de kaléidoscope, sans compter ce qui grouille là-dedans, le personnel du pays, des gens qui sont turquoise ou vermillon, des femmes turques, de vrais fantômes avec des bottes jaunes, des femmes grecques avec de larges pantalons, des chemises flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié de la figure, des mendiants… ah! mon cher, des mendiants à leur donner tout ce qu'on a pour les regarder!… et puis des bonshommes farces, bardés, bossués, chargés, hérissés de pistolets, de poignards, de yatagans, avec des fusils trois fois grands comme les nôtres (ça me fait penser à la ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte, écoute l'inventaire: deux cartouchières, une machine à enfoncer les balles, un couteau, plus une blague et un mouchoir), un coup de jour là-dessus, et crac! ils prennent feu: ils font la traînée de poudre, ils éclairent, avec leur batterie de cuisine, comme un feu de Bengale!
»C'est mon vieux rêve, tu sais, tout cela. L'envie m'en avait mordu en voyant la Patrouille turque de Decamps. Diable de patrouille! elle m'avait tapé au cœur… Enfin, m'y voilà, dans la patrie de cette couleur-là… Seulement, il y a un embêtement,—ne le dis pas à ces animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant, si éclatant, si au-dessus de ce que nous avons dans nos boîtes à couleur, qu'il vous prend par moments un découragement qui coupe le travail en deux. On se demande si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être heureux, sans peindre, avec un goût de confiture de roses dans la bouche, au pied d'un petit kiosque vert et groseille, avec le bleu du Bosphore dans le lointain, un narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil, de parfum, des choses dans la tête qui ne seraient plus qu'à moitié des idées, une toute douce évaporation de son être dans un bonheur de nuage… Et puis cet imbécile d'Européen revient dans la grande bête que tu as connue; je me sens prendre au collet par l'autre moitié de moi-même, le monsieur actif, le producteur, l'homme qui éprouve le besoin de mettre son nom sur de petites ordures qui l'ont fait suer…
»Enfin, tout de même, mon vieux, c'est bien dommage de faire des tableaux quand on en voit continuellement de tout faits comme celui-ci. Tu vas voir.
»L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais devant moi un auvent de boucher. Le boucher, gravement, chassait avec une branche d'arbre les mouches des quartiers de viande saignante qui pendaient. Autour de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores; à côté des enfants aux cheveux en petites nattes, des chiens maigres, une douzaine de chèvres et de moutons pressés et se serrant dans une vague peur commune; une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant, des traces que les chiens léchaient en grognant. Je regardais cela et un petit chevreau noir et blanc, avec ses grosses pattes, qui se tenait presque collé sous une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche, aller au pauvre petit chevreau qui voulut se débattre, poussa deux ou trois petits cris malheureux, étouffés par les chants et la guitare des musiciens de mon café. Le boucher avait couché le chevreau sur la pierre; il tira un petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge: un flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire de grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. Alors un enfant qui était là, un bel enfant, au teint de fleur, aux yeux de velours, prit la bête par les cornes, attendant son dernier tressaillement; et de temps en temps il se penchait un peu pour mordre dans une pomme qu'il tenait dans une main avec la corne du petit chevreau… Non, je n'ai jamais rien vu de plus affreusement joli que ce petit sacrificateur avec son amour de tête, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs forces, mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine de sang, sur cette agonie d'un autre petit…
»Ma maison est tout à fait au bout de la ville, presque dans la campagne, sur une route conduisant à la plaine et descendant à la mer que domine le mont Ida avec le blanc éternel de sa neige. Je m'assieds dehors, et, à la nuit tombante, dans la demi-obscurité qui met les choses un peu plus loin des yeux et un peu plus près de l'âme, j'assiste à la rentrée des troupeaux. C'est le plaisir doux et triste,—tu connais cela,—qu'on prend chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, à la porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le plus heureux de la journée, un moment de solennité pénétrante. Je me crois au soir d'un des premiers jours du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours précédés d'un petit bonhomme monté sur un âne, la file des chameaux qui avancent lentement, le dernier portant la clochette, les petits courant en liberté et cherchant à téter les mères dès qu'elles s'arrêtent; puis les innombrables troupeaux de vaches; puis les buffles conduits par des bergers au chantonnement mélancolique, à la petite flûte aigrelette; enfin vient l'armée des chèvres et des moutons. Et à mesure que tout cela passe, les chants, les clochettes, les piétinements, les marches traînant la fatigue de la journée, les bruits, les formes qui vont s'endormant dans la majesté de la nuit, eh bien! que veux-tu que je te dise? il me vient une émotion si bonne, si bonne… que c'est stupide de t'en parler.
»Après cela, il faut bien avouer que je suis venu ici le cœur un peu ouvert à tout: avant de partir, il y avait une dame qui m'y avait fait un petit trou pour voir ce qu'il y avait dedans… Ah! en fait d'amour, veux-tu mes impressions femmes ici? Voici. En allant en caïque à Thérapia, je suis passé sous les fenêtres d'un harem. C'était éclairé à gigorno, comme nous disions pour les vins chauds de Langibout; et, sur les raies de lumière des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres, des ombres très-empaquetées, les houris de la maison, rien que cela! qui dansaient et sautaient sur de la musique qu'elles se faisaient avec une épinette et un trombone… Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami, j'ai cru voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image.
»Tu vois que je pense à toi. Serre la main à tous ceux qui ne m'auront pas oublié. Écris-moi n'importe quoi de Paris, de toi, des amis,—des bêtises, surtout: ça sent si bon à l'étranger!
»A toi,
»N. de Coriolis.»
XIII
Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou du moins il n'avait pas cette persistance, cette volonté et ce long courage du travail qui tire le talent de l'effort continu d'un accouchement laborieux. Il n'avait que l'entrain de la première heure et le premier feu de la chose commencée. Sa nature se refusait à une application soutenue et prolongée.
En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-même par l'à peu près, l'escamotage spirituel, une sorte de rendu superficiel, l'effleurement de son sujet. Pousser l'art jusqu'au sérieux, creuser, fouiller une étude, une composition, était impossible à ce garçon dont la cervelle légère était toujours pleine d'idées volantes. Son imagination enfantine et rieuse, une pensée grotesque qui le traversait, toutes sortes de riens pareils au chatouillement d'une mouche sur le front d'un homme occupé, une perpétuelle inspiration de drôleries, l'enlevaient sans cesse à l'attention, à la concentration de l'étude; et à tout moment l'atelier le voyait quitter son académie pour aller crayonner quelque charge lui jaillissant des doigts, la silhouette d'un camarade allongeant le Panthéon drolatique qui couvrait le mur.
Au Louvre, dans l'après-midi, il ne travaillait guère plus. Son esprit, ses yeux se lassaient vite d'interroger la couleur, le dessin des vieilles toiles qu'il copiait; et son observation quittait bientôt les tableaux pour aller au monde baroque des copistes mâles et femelles qui peuplaient les galeries. Il régalait ses malices de toutes ces ironies vivantes jetées au bas des chefs-d'œuvre par la faim, la misère, le besoin, l'acharnement de la fausse vocation; peuple de pauvres, d'un comique à pleurer, qui ramasse l'aumône de l'Art sous le pied de ses Dieux! Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penchées sur des copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto enluminant Anacréon, les dames au teint orange, à la robe sans manchettes, au bavolet gris sur la poitrine, perchées, les lunettes en arrêt, au haut de l'échelle garnie de serge verte pour la pudeur de leurs maigres jambes, les malheureuses porcelainières, les yeux tirés, grimaçantes de copier à la loupe la Mise au tombeau du Titien, les petits vieillards qui, dans leur petite blouse noire, les cheveux longs séparés au milieu de la tête, ressemblent à des enfants Jésus de cinquante ans conservés dans de l'esprit-de-vin,—tout ce monde, avec sa lamentable cocasserie, amusait Anatole et le faisait délicieusement rire en dedans. Au fond de lui passaient des crayonnages en idée, des méditations de caricatures, des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperçus impossibles sur le passé, l'intérieur, les plaisirs, les passions de ces êtres déclassés qu'il étudiait avec sa pénétrante curiosité du comique humain, avec son œil toujours occupé, allant d'un vieux chapeau noir, noué à la barre avec ses rubans roses, aux innocentes déclarations d'amour de l'endroit: deux pêches posées par une main inconnue sur une boîte à couleurs. Avait-il tout observé et n'avait-il plus rien à voir? il travaillait à peu près une petite heure, puis il allait causer avec une vieille copiste portant en toute saison la même robe de barège noire, tachée de couleurs, et une palatine en plumes d'oiseaux; bonne vieille sentimentale, adorant les discussions métaphysiques, et qui, tout en parlant de son cœur, parlait toujours du nez.
Le plaisir quotidien d'Anatole était de la scandaliser par des paradoxes terribles, des professions de foi d'insensibilité, toutes sortes de paroles troublantes, au bout desquels la pauvre vieille femme s'écriait avec un accent de désespoir presque maternel:
—Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en divinité, sceptique en amour!—Et elle se mettait à pleurer, à pleurer sérieusement de vraies larmes sur le manque d'idéal de son jeune ami, et toutes les illusions qu'il avait déjà perdues.
Telle était, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute sa pensée, une obsession de la farce, le travail de tête de l'observation comique, un perpétuel rêve de rapin qui cherche et pioche une invention de charges. Et parfois il en trouvait d'admirables et de suprêmement drôles comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le bruit du quartier.
C'était à propos de Mongin, un élève qui peignait la figure le matin chez Langibout, et travaillait dans la journée chez l'architecte Lemeubre. Mongin, un matin, arriva chez Langibout furieux contre une actrice qui leur avait fait donner un «suif général» par Lemeubre pour avoir manqué de respect à sa femme de chambre, laquelle femme de chambre, disait Mongin, s'obstinait à secouer les tapis au-dessus des fenêtres ouvertes où séchaient les lavis et les épures des élèves; et Mongin parlait de se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes, les dispositions de la maison, l'étage et le train de l'actrice; puis il lui dit de le prévenir du jour où elle ne sortirait pas le soir et où le cocher serait absent. Ce soir-là venu, il se glissa avec Mongin dans l'écurie, emmaillotta avec du linge les sabots des deux chevaux de l'actrice, puis, marche par marche, ils les firent monter, chacun en tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisième, jusqu'à l'appartement. Là-dessus, un grand coup de sonnette, et la femme de chambre, accourant ouvrir, se trouva devant ces deux grands quadrupèdes plantés sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ôter de là: un cheval qu'on hisse par le procédé d'Anatole peut monter un escalier, mais quant à le faire redescendre, il n'y a pas même à essayer. On fut obligé de passer la nuit à couvrir l'escalier de coulisseaux, à bâtir un vrai praticable pour faire ramener l'attelage à l'écurie. L'actrice eut si peur d'ébruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit pas, et la femme de chambre ne secoua plus jamais de tapis.
XIV
Surexcité, mis en verve par son succès, sa popularité de mystificateur, Anatole imaginait, à peu de temps de là, une autre vengeance contre une autre femme qui avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une terrible semonce de Langibout.
Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans le fond de la cour où était l'atelier de Langibout, il y avait un établissement de bains. Cela obligeait les malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient au bain le matin, à traverser une haie de grands diables garnissant, à l'heure du déjeûner, les deux côtés de la cour, campés contre le mur, en vareuses rouges et la pipe à la bouche. Quand elles sortaient de l'établissement, charmantes, frissonnantes, caressées sous leurs robes du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fraîcheur, elles avaient à déranger des lazzarones couchés en travers de leur chemin. Elles passaient vite, en se serrant; mais elles sentaient tous ces regards d'hommes les fouiller, les tâter, les suivre; leurs oreilles accrochaient au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des mots dans des récits, des cris d'animaux, qui leur faisaient peur. Les jours de gaieté de l'atelier, on les faisait s'arrêter dans l'angoisse d'une détonation imminente devant un petit canon vide de poudre auquel un élève menaçait de mettre le feu avec une grande feuille de papier allumé. Voyant sa clientèle s'éloigner, les femmes enceintes, les jeunes filles avec leurs mères, et jusqu'aux mères elles-mêmes ne plus revenir, la maîtresse des bains avait été faire ses plaintes à Langibout, qui, prenant feu sur la justice et l'honnêteté de ses récriminations, s'était livré contre tout l'atelier à un éclat de colère.
Sur cela, Anatole résolut de punir la dénonciatrice en frappant son commerce au cœur. Un matin, huit bains, qu'il avait été retenir dans un grand établissement de la rue Taranne, stationnaient devant la maison, avec leur adresse sur les planchettes de derrière des huit tonneaux, étonnant, occupant les voisins, la maison, la rue, le quartier, tout un monde qui se demandait s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans l'établissement de la maison Langibout. Tout l'atelier écoutait avec délices cette rumeur qui ruinait les robinets d'à côté, quand la porte s'entr'ouvrit.
—Salut, messieurs…—fit une voix d'homme, une voix qui nazillait et bredouillait.
—Salut, messieurs…—répétèrent aussitôt, aux quatre coins de l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes gens répercutant l'accent de l'homme avec une fidélité d'écho.
L'homme se décida à entrer, en souriant humblement. C'était un grand homme gauche, aux traits purs, réguliers, à la lèvre un peu tombante, à l'air ingénu et naturellement ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de théâtre lui couvrait le crâne. Il respirait la douceur et le ridicule, appelait, comme certaines bonnes natures grotesques, la sympathie et le rire.
—Salut, messieurs…—reprit-il avec sa même voix embrouillée.—Qu'est-ce que vous voulez? Voilà des boîtes de fusain que je vends cinquante centimes… j'ai des tortillons… j'ai des estompes… de très-belles estompes en peau… j'en ai aussi en linge…—Et se baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa boîte.—C'est-il des canifs à deux lames qu'il vous faut? Maintenant, messieurs, j'ai de petites maquettes en fil de fer… messieurs, que j'ai inventées… Messieurs, c'est exact… C'est M. Cavelier qui m'a donné les mesures avec M. Gigoux… Ils ont compté… tenez, messieurs, regardez… depuis la rotule jusqu'à la malléole, c'est la même distance que de la rotule au bassin… Vous mettez un peu de cire là-dessus… Voyez-vous: ça hanche… Vous avez votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez tout… C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur Anatole?
—Oui, père Mijonnet… Mettez-m'en là pour deux sous… Mais, dites-moi donc, qu'est-ce que c'est que cette perruque que vous avez là?
—Je vais vous dire, monsieur Anatole… Je vais vous dire…
Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand de tortillons.
—Ce n'est pas pour faire le jeune… Oh! non, vous me connaissez… On me disait toujours que j'avais une tête de bénédictin… Alors, je m'ai fait couper tous les cheveux, là-dessus, sur la tête… et je m'ai fait mouler presque jusque-là…
Et il montra le milieu de sa poitrine.
—Mais, depuis ça, je ne désenrhumais pas… je ne désenrhumais pas, figurez-vous… Alors, ce bon monsieur Barnet, de chez M. Delaroche, a eu pitié de moi: il m'a donné cette perruque-là… Je ne m'enrhume plus… Elle est bien un peu blonde, c'est vrai… dans le jour surtout… mais comme on sait bien que ce n'est pas pour faire des femmes que je la mets…
—Satané farceur de Mijonnet!—fit Anatole—Et le Théâtre-Français, qu'est-ce que nous en faisons?
—Le Théâtre-Français, monsieur Anatole? Eh bien! voilà… On avait été gentil pour moi… M. Barnet m'avait fait mon costume… Il m'avait prêté une toge, il m'avait appris à me draper. Il m'avait même fait des sandales, vous savez, avec des lanières rouges… Voilà ces messieurs du théâtre, quand ils m'ont vu, ils ont été enchantés… Ils m'ont mis tout de suite au premier rang des comparses, sur le devant… même que je disais: «Mort à César!…» Tenez! messieurs, je me posais comme ça,—il se drapa dans son paletot,—et je criais…
—Des tortillons!…—cria Anatole avec la voix même de Mijonnet.—Oui, je sais, on m'a dit cela, mon pauvre Mijonnet. Ça vous a fait renvoyer du théâtre.
—Ah! monsieur Anatole, vous êtes toujours le même. Il faut que vous vous moquiez… Vous êtes toujours à taquiner le pauvre monde,—bredouilla doucement et plaintivement le père Mijonnet.—Mais c'est des histoires… J'ai toujours été très-convenable aux Français… Tenez, je criais très-bien, comme ça: «Mort à César!»—Et il s'arracha une note prodigieuse: le cri de Jocrisse dans une conspiration de Brutus!
—Sérieusement, père Mijonnet, votre place était là… Vous aurez eu des jaloux, voyez-vous… Vous étiez né pour la déclamation… Non, vrai, je ne vous fais pas de blague… Je suis sûr qu'y y en a beaucoup d'entre vous, messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet réciter la Chute des feuilles, de Millevoye… Priez M. Mijonnet.
—Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie que vous me faites là,—dit sans se fâcher le bonhomme, habitué à cette scie d'Anatole.
—La Chute des feuilles! la Chute des feuilles, Mijonnet!… ou pas de tortillons!—cria l'atelier.
—Vous le voulez, messieurs?
De la dépouille de nos bois,
L'automne avait jonché la terre…
. . . . . . . . . . . . . . . . .
—De la dépouille de nos bois,
L'automne avait jonché la terre.
Mijonnet crut que c'était lui qui répétait le vers; c'était Anatole.
—Taisez-vous donc, monsieur Anatole… C'est bête: je ne sais plus si c'est moi ou vous qui parlez…
Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet:
Le rossignol était en bois,
Bocage était au ministère…
—Oh! vous changez,—dit Mijonnet.—Ce n'est pas comme ça dans le livre… Je ne dis plus rien… Ah! merci, mon Dieu, comme voilà des bains!—fit-il en se retournant et en apercevant dans l'atelier les huit bains apportés de la rue Taranne.
—C'est pour vous, monsieur Mijonnet,—se hâta de répondre Anatole, éclairé et traversé par une inspiration subite,—un bain d'honneur qu'on vous offre… une gracieuseté de l'atelier… Vous avez le choix des baignoires…
—Tout de même, je veux bien… si ça vous fait plaisir, messieurs,—dit Mijonnet, charmé de l'idée de prendre un bain gratis.
Il se déshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques minutes, il fut pris dans la baignoire de l'ennui des personnes qui n'ont pas l'habitude du bain. Il se remua, agita les mains, chercha une position, regarda timidement les baignoires à côté, et finit par se hasarder à dire timidement:
—Ça ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans une autre, n'est ce pas?
—C'est pour vous les huit!—hurla l'atelier à l'ensemble et le sérieux d'un chœur antique.
Cinq minutes après, comme Mijonnet se promenait d'un bain à l'autre, cherchant de l'eau qui ne l'ennuyât pas, Langibout entra brusquement et violemment dans l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches hérissées. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indécision à cheval entre deux baignoires, et l'attrapant par le bras:
—Comment, grand imbécile! un vieillard comme vous!… vous prêter à des farces d'enfant!… Habillez-vous de suite… et si jamais vous remettez les pieds ici…
Mijonnet, tremblant, courut à ses habits et se mit à les passer vivement, sans s'essuyer.
Langibout se promenait à grands pas. L'atelier était silencieux, consterné, écrasé sous la colère muette du maître. Anatole, enfoncé dans le collet de sa redingote, ratatiné, les coudes au corps, le nez sur son esquisse, n'osait pas souffler: il espérait pourtant que tout l'orage tomberait sur Mijonnet.
Mijonnet rhabillé, Langibout le poussa dehors; et, en fermant la porte sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus son épaule:
—Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir me trouver…
XV
Il fallut que la mère d'Anatole mît sa robe de velours pour venir désarmer Langibout et le décider à reprendre son garçon. Le «poil» qu'il eut à subir à sa rentrée, la menace d'une expulsion à la première peccadille refroidirent pour quelque temps la folle gaieté d'Anatole et ses facétieuses imaginations. Il devint presque raisonnable et se mit à piocher. On le vit arriver à six heures et travailler consciencieusement ses cinq heures de séance presque silencieux, à demi grave. Il ne perdit plus de journées à courir à la recherche des modèles dans ces excursions en fiacre, à trois ou quatre, qui fouillaient toute la rue Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait, poussait ses études, soignait ses esquisses plus qu'il ne les avait jamais soignées, ne bougeant plus de son tabouret, toujours présent quand venait la leçon de Langibout, sur la mine rébarbative duquel il cherchait à voir, avec un regard craintif et un sourire humble, s'il était tout à fait pardonné. Les progrès qu'il se sentait faire, et dont il percevait la reconnaissance autour de lui dans le contentement mal dissimulé de Langibout et les regards curieux et étonnés de ses camarades, soutinrent l'effort de son travail pendant plusieurs mois, au bout desquels il se leva en lui, d'une bouffée de vanité, une petite espérance, un grand désir, une ambition.
Anatole était le vivant exemple du singulier contraste, de la curieuse contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer dans le monde des artistes. Il se trouvait que ce farceur, ce paradoxeur, ce moqueur enragé du bourgeois, avait, pour les choses de l'art, les idées les plus bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En peinture, il ne voyait qu'une peinture digne de ce nom, sérieuse et honorable: la peinture continuant les sujets de concours, la peinture grecque et romaine de l'Institut. Il avait le tempérament non point classique, mais académique, comme la France. Le Beau, il le voyait entre David et M. Drolling. Le collége, l'écho imposant des langues mortes et des noms sombres de l'histoire ancienne, l'écrasement des pensums et de la grandeur des héros, lui avait plié l'esprit à une sorte de culte instinctif, plat et servile, non de l'antiquité, mais de l'Homère de Bitaubé. Le poncif héroïque lui inspirait un peu du respect qu'imprime au peuple, dans un parterre, la noblesse et la solennité de la représentation d'un temps enfoncé dans les siècles. Il avait à la bouche toutes les admirations reçues, tous les enthousiasmes traditionnels pour les grands stylistes, les grands coloristes; mais, au fond, sans oser se l'avouer, il sentait plus et goûtait mieux un Picot qu'un Raphaël. Ces dispositions faisaient qu'il méprisait à peu près toute la peinture des talents vivants, s'en détournait avec des regards de mépris ou des compliments de protection, et ne regardait guère, avec des yeux furieux d'attention et lui sortant de la tête, que les petites toiles néo-grecques menant Aristophane à Guignol.
Pour un homme de ce tempérament et de ces idées, il y avait un grand rêve: le prix de Rome. Et c'est là qu'allaient bientôt toutes les aspirations de ses heures de travail. Ce que représentait le prix de Rome dans la pensée d'Anatole, ce n'était pas le séjour de cinq ans dans un musée de chefs-d'œuvre; ce n'était pas l'éducation supérieure de son métier et la fécondation de sa tête; ce n'était pas Rome elle-même: c'était l'honneur d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux auxquels il trouvait du talent. C'était pour lui, comme pour le jugement bourgeois et l'opinion des familles, la reconnaissance, le couronnement d'une vocation d'artiste. Dans le prix de Rome, il voyait cette consécration officielle, dont malgré tous leurs dehors d'indépendance, les natures bohêmes sont plus jalouses et plus avides que toutes les autres. Dans Rome, il voyait la capitale de la considération de l'Art, un lieu ennoblissant et supérieurement distingué, qui était un peu pour lui comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou.
Il devenait assidu aux cours du soir de l'École des beaux-arts. Il attrapait même une seconde médaille, en ajoutant, avec une touche spirituelle, à sa figure terminée, les habits, la pipe et le cornet de tabac du modèle jetés sur un tabouret. Et tout à coup, pris d'une résolution subite, effrontée, se fiant à un coup de chance, au hasard qui aime les hasardeux, il alla, sans prévenir Langibout, se présenter au premier des trois concours pour le prix de Rome. C'était au mois d'avril 1844.
Par une froide matinée de la fin de ce mois, Anatole, son chevalet à la main, un cervelas dans une poche, arrivait bravement à l'École, sur les cinq heures et demie, avec l'émotion d'une mauvaise nuit. A six heures, l'appel des inscrits était fait. Les premiers médaillés, usant du droit de leur médaille, prenaient possession des vingt cellules; les autres se partageaient à deux les cellules qui restaient. Le professeur du mois apparaissait au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en appuyant sur les mots soulignés indiquant le moment de la scène, et que ramassaient en sourdine, avec des queues de mots, les élèves sur le pas de leurs cellules. Là-dessus, on entrait en loge. Dans les cellules à deux, les défiants se dépêchaient de clouer une couverture entre leur toile et le camarade pour n'être pas chipés. Anatole, lui, ne cloua rien, se jeta au travail, mangea son cervelas sans lâcher son esquisse, travailla jusqu'à la dernière minute de la dernière heure. Au dernier quart d'heure de clarté déjà nébuleuse, il mettait encore des points lumineux dans sa toile à la lueur du jour des lieux.
XVI
—Ah! mon cher, quelle chance!—s'écria Anatole en rencontrant, à un coin de rue, Chassagnol qu'il n'avait pas vu depuis le jour du Jardin des Plantes.
Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui le tutoya.
—Tu ne sais pas? Je suis le neuvième au concourt d'esquisse pour le prix de Rome!
—Le neuvième? répéta froidement Chassagnol; et lui prenant le bras, il l'emmena du côté d'un café qui répandait sur le pavé le feu de son gaz. Arrivé à la porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste d'invitation qui offre la consommation, et se jetant sur la première banquette sans rien voir, sans s'occuper des garçons plantés devant lui, des bourgeois qui regardaient, de l'argent qui pouvait bien n'être pas dans la poche d'Anatole, il partit:—Le prix de Rome… ah! ah! ah! le prix de Rome! Voilà! C'est bien cela! Le prix de Rome, n'est-ce pas, hein? Le rêve de six cents niais… tous les ans, six cents niais!
Il jetait des cris, des interjections, des exclamations, des monosyllabes, des morceaux de phrases pénibles, douloureux. Sa voix se pressait, ses mots s'étranglaient. Ce qu'il voulait dire grimaçait sur ses traits crispés. De ses mains tressaillantes de violoniste, agitées au-dessus de sa tête, il relevait fiévreusement les ficelles tombantes de ses cheveux plats. Ses doigts épileptiques se tourmentaient, faisaient le geste d'accrocher et de saisir, battaient l'air devant ses idées, remuaient autour de son front le magnétisme de leurs nerfs. Coup sur coup, il renfonçait dans sa poitrine la corne de son habit boutonné. Un rire mécanique et fou mettait une espèce de hoquet dans sa parole coupée, hachée; et l'on eût cru voir de l'eau qui remplissait d'une lueur trouble ces yeux d'un visage halluciné montrant les misères d'un estomac qui ne mange pas tous les jours, et les débauches de l'opium.
La crise dura quelques instants; puis avec l'élancement d'une source qui a rejeté ce qui l'étouffe et lui pèse, vomi son sable et ses pierres, il jaillit de Chassagnol un flot libre et courant d'idées et de mots, qui roula autour de lui sur l'hébétement des buveurs de bière.
—Insensée!… là! insensée!… l'idée d'une fournée d'avenirs!… d'avenirs! Ah! ah!… Comment!… ce qu'il y a de plus divers et de plus opposé, natures, tempéraments, aptitudes, vocations, toutes les manières personnelles de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans l'artiste pour sauver l'art humain de la monotonie, de l'ennui; les contraires absolus qui doivent faire la contrariété des admirations, ces germes ennemis et disparates d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir… tout cela! vous enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la discipline et la férule d'un pion du Beau! Et de quel Beau! du Beau patenté par l'Institut! Hein! comprends-tu? Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir pour deux sous, tu ne le rapporterais pas de là-bas… Car le talent, enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent? C'est tout bêtement, et ça dans tous les arts, pas plus dans la peinture que dans autre chose…, c'est la faculté petite ou grande de nouveauté, tu entends? de nouveauté, qu'un individu porte en lui… Tiens! par exemple, dans le grand, ce qui différencie Rubens de Rembrandt, ou, si tu veux, de haut en bas, Rubens de Jordaëns, là, hein?… eh bien, cette faculté, cette tendance de la personnalité à ne pas toujours recommencer un Pérugin, un Raphaël, un Dominiquin, et cela avec une sorte de piété chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui… cette faculté de mettre dans ce que tu fais quelque chose du dessin que tu surprends et perçois toi-même, et toi seul, dans les lignes présentes de la vie, la force et je dirai le courage d'oser un peu la couleur que tu vois avec ta vision d'occidental, de Parisien du XIXe siècle, avec tes yeux… je ne sais pas, moi… de presbyte ou de myope, bruns ou bleus… un problème, cette question-là, dont les oculistes devraient bien s'occuper, et qui donnerait peut-être une loi des coloristes… Bref, ce que tu peux avoir de dispositions à être toi, c'est-à-dire beaucoup, ou un peu différent des autres… Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera, avec les prêcheries, les petits tourments, les persécutions! Mais on te montrera au doigt! Tu auras contre toi le directeur, tes camarades, les étrangers, l'air de la Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les vieux calques de vingt ans que les générations se repassent à l'École, le Vatican, les pierres du passé, la conspiration des individus, des choses, de ce qui parle, de ce qui conseille, de ce qui réprimande, de ce qui opprime avec le souvenir, la tradition, la vénération, les préjugés… tout Rome, et l'atmosphère d'asphyxie de ses chefs-d'œuvre! Un jour ou l'autre, tu seras empoigné par quelque chose de mou, de décoloré et d'envahissant, comme un nageur par un poulpe… le pastiche te mettra la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela, tu ne sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours, tu ne feras plus que cela… pastiches! pastiches! pastiches! Et puis la vie, là!… Gardez donc de la flamme dans la tête, de l'énergie, du ressort, les muscles et les nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employé peintre, dans cette existence qui tient de la communauté, du collége et du bureau, dans cette claustration et cette régularité monacales, dans cette pension! «Une cuisine bourgeoise», comme l'a appelée Géricault… Rudement juste, le mot! C'est là qu'il s'éteint bien le sursum corda de l'ambition poignante… Toi? mais dans ce douceâtre et endormant bien-être, dans la fadeur des routines, devant la platitude des perspectives tranquilles, l'avenir assuré, le droit aux commandes, les travaux qui vous attendent… toi? Mais la bourgeoisie la plus basse finira par te couler dans les moelles!… Tu n'oseras plus rien trouver, rien risquer… Tu marcheras dans les souliers éculés de quelque vieille gloire bien sage, et tu feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne sais pas ce qu'il a fallu de résistance, d'héroïsme, de solidité à deux ou trois qui ont passé par là… quatre, si tu veux, mais pas plus… pour résister au casernement, à l'énervement de ces cinq ans, à l'embourgeoisement et l'aplatissement de ce milieu! Non, vois-tu, mon cher, qu'on fasse toutes les tartines du monde là-dessus, ce n'est pas là l'école qu'il faut au talent: la vraie école, c'est l'étude en pleine liberté, selon son goût et son choix. Il faut que la jeunesse tente, cherche, lutte, qu'elle se débatte avec tout, avec la vie, la misère même, avec un idéal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux à conquérir, que celui qu'on affiche dans un programme d'école, et qui se laisse attraper par les forts en thème… Et pourquoi une école de Rome, hein? Dis-moi un peu pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas laisser le peintre qui se forme aller où il lui semble qu'il y a des aïeux, des pères de son talent, des espèces d'inspirations de famille qui l'appellent… Pourquoi pas une école à Amsterdam pour ceux qui sentent des liens de race, une filiation avec Rembrandt? Pourquoi pas une école de Madrid pour ceux qui croient avoir du Vélasquez dans les veines? Pourquoi pas une école de Venise pour les autres? Et puis, au fond, pourquoi des écoles? Veux-tu que je te dise ce qu'il y a à faire, et ce qu'on fera peut-être un jour? Plus de concours, d'émulation d'école, de vieilles machines usées et d'engrenages de tradition: à l'œuvre libre, convaincue, personnelle, témoignant d'une pensée et d'une inspiration, à l'artiste jeune, débutant, inconnu, qui aura exposé une toile remarquable, que l'État donne une somme d'argent, qu'avec cet argent l'artiste aille ou il voudra, en Grèce… c'est aussi classique que Rome, à ce que je crois… en Égypte, en Orient, en Amérique, en Russie, dans du soleil, dans du brouillard, n'importe où, au diable s'il veut! partout où le poussera son instinct de voir et de trouver… Qu'il voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son goût; qu'il regarde, qu'il étudie sur place, qu'il travaille à Paris et sur Paris… Pourquoi pas? Pincio pour Pincio, quand il prendrait Montmartre? Si c'est là qu'il croit trouver son talent, le caractère caché dans toute chose qui se révèle à l'homme unique né pour le voir… Eh bien! celui qu'on encouragera ainsi, en le laissant tout à lui-même, en lui jetant la bride de son originalité sur le cou, s'il est le moins du monde doué, je puis bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau Blondel, ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni du beau Hesse, ni du beau Drolling… pas du beau si noble, mais quelque chose qui aura des entrailles, du tressaillement, de l'émotion, de la couleur, de la vie!… ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resucées de mythologies-là!… Allons donc! Il y aurait eu des Instituts partout avec des couronnes, que nous n'aurions peut-être pas vu se produire les excessifs, les déréglés, les géants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous arrête le soleil à Raphaël! Ah! le prix de Rome!… Tu verras ce que je te dis: une honorable médiocrité, voilà tout ce qu'il fera de toi… comme des autres. Pardieu! tu arriveras à sacrifier «aux doctrines saines et élevées de l'art»… Doctrines saines et élevées! C'est amusant! Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a donc fait ton école de Rome? Est-ce ton école de Rome qui a fait Géricault? Est-ce ton école de Rome qui a fait ton fameux Léopold Robert? Est-ce ton école de Rome qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche? qui a fait Eugène Deveria? qui a fait Granet? Est-ce ton école de Rome qui a fait Decamps? Rome! Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi je le dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du poncif!… oui, la Mecque du poncif… Et voilà! Hein? n'est-ce pas? ça va, le baptême y est…
Chassagnol parlait toujours. Et de son éloquence enfiévrée, morbide, qui grandissait en s'exaltant, se levait l'orateur nocturne, le parleur dont les théories, les paradoxes, l'esthétique semblent se griser à la nuit de l'excitation de la veille et de la lumière du gaz, un type de ce génie de la parole parisienne, qui s'éveille, à l'heure du sommeil des autres, sur un bout de table de café, les coudes sur les journaux salis et les mensonges fripés du jour, dans un coin de salle, à la lueur des bougies éclairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas roulés sur les billards par les garçons en manches de chemise.
A une heure, le maître du café fut obligé de mettre à la porte les deux amis. Chassagnol s'égosillait toujours.
Arrivé à sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta derrière lui, en homme accoutumé à monter l'escalier de tout ami avec lequel il avait dîné une fois, ôta son habit qui le gênait pour parler, n'entendit pas sonner l'heure au coucou de la chambre, se mit à fumer une pipe sans cesse éteinte, regarda Anatole se déshabiller, et resta, toujours parlant, jusqu'à ce qu'Anatole lui eût offert la moitié de son lit pour obtenir le silence. Encore Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol dans un de ses rêves.
Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas Anatole, emboîtant son pas, l'accompagnant au restaurant, au café, vivant sur ce qu'il mangeait, partageant ses nuits et son lit, continuant à parler, à théoriser, à paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot lui échappât sur lui-même, ses affaires, la famille qu'il pouvait avoir, ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vînt jamais à la bouche le nom d'un père, d'une mère, d'une maîtresse, de n'importe quel être à qui il tînt, d'un pays même qui fût le sien. Mystère que tout cela dans cet homme bizarre et secret, dont la science même venait on ne savait d'où.
La troisième nuit, Chassagnol abandonna Anatole pour s'en aller avec un autre ami quelconque, qui était venu s'asseoir à leur table de café. C'était son habitude, une habitude qu'on lui avait toujours connue de passer ainsi d'un individu, d'une société, d'un camarade, d'un café à un autre café, à un autre camarade, pour se raccrocher aux gens, quand il les retrouvait, comme s'il les avait quittés la veille, les quitter de nouveau quelques jours après, et s'en aller nouer avec le premier venu une nouvelle intimité d'une moitié de semaine.
XVII
Le lendemain de cette séparation, Anatole entrait dans l'atelier à l'heure où Langibout faisait sa leçon. Il avait le petit air modestement fier qui s'attend à des félicitations.
—Vous voilà, petit misérable!—lui cria Langibout d'une voix terrible dès qu'il l'aperçut.—Comment! avec ce que vous savez, vous avez eu le front de concourir? Et vous êtes reçu le neuvième! C'est dégoûtant… Mais est-ce que vous avez jamais eu l'idée que vous seriez capable de peindre une académie, petit animal? Vous serez refusé au second concours, et vous aurez pris pour rien du tout la place d'un autre qui avait la chance d'avoir le prix… Quand je pense que vous auriez pu le faire manquer à Garnotelle! un garçon qui sait, lui, et qui est à sa dernière année… Ah! si c'était arrivé par exemple, je vous aurais flanqué à la porte! Je vous aurais flanqué à la porte!…—répéta plus vivement Langibout, et il s'avança sur Anatole qui baissa la tête sur son carton, comme devant la menace d'une calotte. Ce furent là toutes les félicitations de Langibout. Du reste, il ne s'était pas trompé: la semaine suivante, au concours de l'académie peinte, Anatole fut refusé. Garnotelle passait le troisième dans les dix admis à entrer en loge.
Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art, la volonté sans le don, l'effort ingrat, ce courage de la médiocrité: la patience. A force d'application, de persévérance, il était devenu un dessinateur presque savant, le meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin exact et pauvre, la ligne sèche, un contour copié, peiné et servile, où rien ne vibrait de la liberté, de la personnalité des grands traducteurs de la forme, de ce qui, dans un beau dessin d'Italie, ravit par l'attribution du caractère, l'exagération magistrale, la faute même dans la force ou dans la grâce. Son trait consciencieux, sans grandeur, sans largeur, sans audace, sans émotion, était pour ainsi dire impersonnel. Dans ce dessinateur, le coloriste n'existait pas, l'arrangeur était médiocre, et n'avait que des imaginations de seconde main, empruntées à une douzaine de tableaux connus. Garnotelle était, en un mot, l'homme des qualités négatives, l'élève sans vice d'originalité, auquel une sagesse native de coloris, le respect de la tradition de l'école, un précoce archaïsme académique, une maturité vieillote, semblaient assurer et promettre le prix de Rome.
Malgré trois échecs successifs, Langibout gardait l'espérance opiniâtre du succès pour cet élève persistant et méritant, auquel un double lien l'attachait: une similitude et une parité d'origine, une ressemblance de son vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui semblait ne pouvoir échapper; tout ce qu'il estimait dans ce compatriote de Flandrin à son caractère, à cette ténacité que Garnotelle mettait en tout, apportant à la plaisanterie même comme l'entêtement d'un canut.
Né de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance de ne pas naître à Paris, et de trouver, autour de sa misérable vocation, toutes les protections qui soutiennent et caressent en province une future gloire de clocher.
Le conseil municipal l'avait envoyé à Paris avec douze cents francs de pension, et, dans sa sollicitude maternelle, l'avait logé dans un hôtel vertueux, où les mœurs des pensionnaires étaient surveillées par un hôtelier tenu à un rapport sur leurs rentrées. Il avait été augmenté de deux cents francs, lors de sa réception à l'École des Beaux-Arts. Au bout de deux médailles, il avait été porté à dix-neuf cent francs. Une pension de deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait envoyé à Rome. Déjà venaient à lui, sans qu'il se fût produit, des commandes, des restaurations de chapelle, des portraits de gens de son endroit. Il sentait derrière lui tous ces bras d'une province qui poussent un fils dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces mains qui jettent au commencement de la carrière de quelqu'un du pays, les recommandations de l'évêque, l'influence toute-puissante du député, le tapage d'éloges de la presse locale.
Malgré cette place de troisième, le maître et l'élève n'étaient pas rassurés. C'était le va-tout de l'avenir de Garnotelle, sa dernière année de concours; et Langibout avait beau se répéter toutes les chances de ce talent honnête et courageux, ses titres à la justice charitable du jury de l'école, il gardait un fond d'inquiétude. Il lui semblait qu'il y avait de mauvais courants et des menaces dans l'air. Des bruits d'ateliers, un commencement de bourdonnement d'opinion, jetaient en avant les noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau, hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury et triompher de ses répugnances.
Le programme du concours de cette année-là était un de ces sujets tirés du Selectæ, que semblent régulièrement tous les ans dicter à l'Institut, dans un songe, les ombres de Caylus et d'André Bardon: «Brennus assiégeant Rome, les vieillards, les femmes et les enfants assistent au départ des jeunes hommes qui montent au Capitole pour le défendre. Les Flamines descendent du temple de Janus, portant les vases et les statues sacrés, et distribuent des armes aux guerriers qu'ils bénissent.»
Garnotelle passa soixante-dix jours en loge à faire son tableau, travaillant jusqu'à la nuit, sans perdre une heure, avec l'acharnement de toute sa volonté, une rage d'application, le suprême effort de toutes les ambitions et de toutes les espérances de sa médiocrité.
Arrivait l'Exposition: son tableau était déjà jugé; car à ce concours, les élèves ne s'étaient pas contentés, selon l'habitude ordinaire, de saloper, c'est-à-dire de faire des trous dans la cloison pour regarder l'esquisse du voisin: profitant de l'inexpérience d'un gardien nouveau qu'on avait fait poser, le dos tourné aux portes des cellules, sous prétexte de faire son portrait, les concurrents s'étaient rendus visite les uns aux autres, et avec la justice loyale et spontanée des jugements de rivaux, le prix avait été décerné d'un commun accord à un tout jeune homme nommé Lamblin. A l'Exposition, ce jugement était confirmé par le public et la critique, qui restaient froids devant la sage ordonnance des Flamines de Garnotelle, la pauvre symétrie des troupes, la banale rouerie des draperies, le mouvement mort et mannequiné de la scène, la déclamation des gestes. Deux toiles de ses concurrents lui étaient opposées comme supérieures par le sentiment de la scène, l'entente de la grandeur et du pathétique historiques, des parties enlevées de verve. Et pour la première place, elle était donnée sans conteste à la toile de Lamblin, à laquelle les plus sévères accordaient une rare solidité de couleur, et le plus grand goût d'austérité tragique.
Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier Salon un tableau dont on avait parlé, et autour duquel s'était fait un de ces bruits que les professeurs n'aiment pas à entendre autour du nom d'un élève. Puis, il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir était devant lui, il pouvait attendre. Lui donner le prix, c'était l'enlever à un honnête travailleur, consciencieux, régulier, modeste, à un concurrent de la dernière année, auquel les échecs mêmes avaient un peu promis le prix de Rome: à ces considérations se joignait un intérêt naturel pour un pauvre diable méritant, et venu de bas, qui s'était élevé par l'étude. Des recommandations puissantes de Lyonnais haut placés firent encore pencher la balance du jury: Garnotelle eut le premier prix. On écarta Lamblin, pour que le rapprochement de son nom, le souvenir de sa toile n'écrasât pas trop le couronné: il n'eut pas même une mention; et pour sauver le jugement, des articles furent envoyés aux journaux amis, où l'on appuyait sur le caractère d'élévation et de pureté de sentiment du tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa personne: c'était un fait trop flagrant que le prix de Rome venait d'être encore une fois donné, non au talent et à la promesse de l'avenir, mais à l'application, à l'assiduité, aux bonnes mœurs du travail, au bon élève rangé et borné. Et la victoire de Garnotelle tomba dans le mépris de l'École, dans le soulèvement qu'inspire à la jeunesse une iniquité de juges et de maîtres.
Anatole était une de ces heureuses natures trop légères pour nourrir la moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie de cette victoire qu'il avait tant rêvée. Il trouva que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et lors de la grande partie de campagne d'octobre à Saint-Germain, à cette fête des prix de Rome, où les cinquante-cinq logistes de l'année mêlés à des anciens, à des amis, courent la forêt, sur des rosses louées, avec des pantalons de clercs d'huissier remontés aux genoux et l'air d'un état-major de bizets dans une révolution, Anatole fut toujours en tête de la grotesque cavalcade. Au dîner traditionnel du pavillon Henri IV, dans la casse de toute la table et le bruit de deux pianos apportés par les prix de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux pianos. Et quand on revint, il étourdit jusqu'à Paris, la nuit et le sommeil de la banlieue avec la chanson nouvelle, improvisée par un architecte, ce soir-là, au dessert du dîner, et populaire le lendemain:
«Gn'y en a,
Gn'y en a,
Que c'est de la fameuse canaille!…»
XVIII
Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition. Il se tourna vers d'autres idées, vers un désir plus modeste et de réalisation plus facile: il voulut avoir un atelier qui lui donnerait le chez lui de l'artiste, la possibilité de faire des portraits, de gagner de l'argent; en un mot, s'établir peintre.
Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui payer le luxe d'un atelier. A la fin, elle se décida à aller consulter Langibout, qui l'assura «que les belles choses pouvaient se faire dans une cave». Armée de cette réponse, elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole. Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole remonta fièrement dans sa chambre au sixième, en déclarant qu'il ne prendrait plus ses repas à la maison, et qu'il allait vivre de son talent.
Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles pastellées, les cheveux fleuris de fleurs de grenadier, qu'il vendait à un petit marchand de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant l'écriteau d'un petit atelier à louer, le seul atelier du quartier où Hillemacher n'avait pas encore fait bâtir ces huit grands ateliers qui firent plus tard de la rue un des camps de la peinture de la rive droite.
L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles pour entrer là-dedans; et Anatole gagnait à peine de quoi dîner tous les jours. Le plus souvent, il était nourri par un camarade de l'atelier, avec lequel il compagnonnait; un brave garçon pris par la conscription, et qu'une recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans la réserve, et placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce, «les canonniers de la seringue.» De la caserne, il apportait à Anatole la moitié de sa ration dans son shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par l'escalier de service devant la porte de la cuisine entr'ouverte de sa mère, sans y entrer, avec l'air de mépriser, du haut d'un estomac plein, l'odeur du déjeuner.
Là-dessus, il entendit parler d'un monsieur de province qui cherchait quelqu'un pour lui faire des personnages dans une lithographie. Il demanda l'adresse, et courut à un petit hôtel de la rue du Helder.
—Entrez!—lui cria une voix formidable quand il eut frappé à la porte indiquée. Il se trouva en face d'un Hercule, énormément nu, et tout occupé à faire des ablutions froides.
L'homme ne se dérangea pas; il continua à faire jouer ses membres de lutteur, des muscles féroces, en roulant de gros yeux dans sa grosse tête à barbe dure.
—Proférez des sons,—dit-il à Anatole interdit. Et quand Anatole eut expliqué le motif de sa visite:—Ah! vous savez faire la lithographie, vous?
—Parfaitement,—dit intrépidement Anatole, qui n'avait jamais touché de sa vie un crayon lithograhique.
—Où demeurez-vous?
—Rue du Faubourg-Poissonnière, no 31.
—Garçon!—cria l'homme en se rhabillant à un domestique de l'hôtel, qu'on entendait remuer dans la chambre à côté,—fermez ma malle, et un commissionnaire…
Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague terreur brouillée lui monter dans les idées, devant cet homme inquiétant par sa force et ses espèces de manières de fou.
—Partons!—dit brusquement l'homme tout à fait rhabillé.