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PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES
PAR
EDMOND ET JULES DE GONCOURT
PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
1888
TABLE DES MATIÈRES
ROMANS ET NOUVELLES
En 18..
Charles Demailly
Renée Mauperin
Germinie Lacerteux
La Fille Élisa
Les Frères Zemganno
La Faustin
Chérie
Quelques Créatures de ce temps
THÉÂTRE
Henriette Maréchal
La Patrie en danger
Théâtre: Henriette Maréchal.—La Patrie en danger
AUTOBIOGRAPHIE
Journal des Goncourt
HISTOIRE
Histoire de la Société française
Portraits intimes du XVIIIe siècle
Histoire de Marie-Antoinette
Les Maîtresses de Louis XV
La Femme au XVIIIe siècle
Sophie Arnould
Madame Saint-Huberty
ART FRANÇAIS
La Peinture à l'Exposition de 1855
L'Art du XVIIIe siècle
Gavarni
La Maison d'un Artiste
JAPONISME
L'Art industriel japonais
AVANT-PROPOS
Aujourd'hui que l'Œuvre des deux frères est terminé—l'un étant mort depuis des années, l'autre se trouvant trop vieux pour entreprendre à nouveau un travail d'imagination ou même un travail d'histoire de longue haleine,—il a paru intéressant au survivant de réunir, dans un volume, les préfaces et les manifestes littéraires, jetés en tête des diverses éditions de leurs livres.
En effet c'est donner comme les bulletins des batailles que, depuis près de quarante ans, les deux frères ont livrées sur le terrain du roman, de l'histoire, du théâtre, de l'art français et japonais. C'est faire apprécier au lecteur l'ensemble de toutes les tentatives, dans lesquelles les auteurs se sont essayé à voir avec des yeux autres que ceux de tout le monde; à mettre en relief les grâces et l'originalité des arts mis au ban par les Académies et les Instituts; à découvrir le caractère (la beauté) d'un paysage de la banlieue de Paris;—à apporter à une figure d'imagination la vie vraie, donnée par dix ans d'observations sur un être vivant (RENÉE MAUPERIN, GERMINIE LACERTEUX); à ne plus faire éternellement tourner le roman autour d'une amourette; à hausser le roman moderne à une sérieuse étude de l'amitié fraternelle, (LES FRÈRES ZEMGANNO) ou à une psychologie de la religiosité chez la femme (MADAME GERVAISAIS);—à introduire au théâtre une langue littéraire parlée;—à utiliser en histoire des matériaux historiques, restés sans emploi avant eux, (les lettres autographes, les tableaux, les gravures, l'objet mobilier);—tentatives enfin, où les deux frères ont cherché à faire du neuf, ont fait leurs efforts pour doter les diverses branches de la littérature de quelque chose, que n'avaient point songé à trouver leurs prédécesseurs.
EDMOND DE GONCOURT.
Auteuil, septembre 1888.
ROMANS ET NOUVELLES
EN 18..[1]
HISTOIRE D'UN PREMIER LIVRE QUI A SERVI DE PRÉFACE À LA DEUXIÈME ÉDITION
Le 1er décembre 1851, nous nous couchions, mon frère et moi, dans le bienheureux état d'esprit de jeunes auteurs attendant, pour le jour suivant, l'apparition de leur premier volume aux étalages des libraires, et même assez avant dans la matinée du lendemain, nous rêvions d'éditions, d'éditions sans nombre… quand, claquant les portes, entrait bruyamment dans ma chambre le cousin Blamont, un ci-devant garde du corps, devenu un conservateur poivre et sel, asthmatique et rageur.
—Nom de Dieu, c'est fait!—soufflait-il.
—Quoi, c'est fait?
—Eh bien, le coup d'État!
—Ah! fichtre… et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu aujourd'hui!
—Votre roman… un roman… la France se fout pas mal des romans… aujourd'hui, mes gaillards!—et par un geste qui lui était habituel, croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle, du quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les logis de sa connaissance, encore mal éveillés.
Nous nous jetions à bas de nos lits, et bien vite nous étions dans la rue.
Dans la rue, les yeux aussitôt aux affiches—et égoïstement, nous l'avouons,—au milieu de tout ce papier fraîchement placardé, proclamant un changement de régime pour notre pays, nous cherchions «la nôtre d'affiche», l'affiche qui devait annoncer à Paris la publication d'EN 18.., et apprendre à la France et au monde, les noms de deux hommes de lettres de plus: MM. Edmond et Jules de Goncourt.
L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était ceci: Gerdès, qui se trouvait à la fois, ô ironie! l'imprimeur de la REVUE DES DEUX MONDES et d'EN 18..; Gerdès, dont l'imprimerie avait été occupée par la troupe, hanté par l'idée qu'on pouvait prendre certaines phrases d'un chapitre politique du livre pour des allusions à l'événement du jour, et au fond tout plein de méfiance pour ce titre bizarre, incompréhensible, cabalistique, et dans lequel il craignait qu'on ne vît un rappel dissimulé du 18 brumaire; Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait, de son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu.
C'était vraiment de la male-chance pour des auteurs de publier leur premier volume[2] juste le jour d'un coup d'État, et nous en fîmes l'expérience en ces semaines cruelles, où toute l'attention du public est à la politique.
Et cependant nous eûmes une surprise. Le monde politique attendait curieusement le feuilleton de Janin. On croyait à une escarmouche de plume, à un feuilleton de combat des DÉBATS, sur n'importe quel thème, à un spirituel engagement de l'écrivain orléaniste avec le nouveau César. Par un hasard qui nous rendit bien heureux, le feuilleton de J. J. était consacré à EN 18.., spirituellement battu et brouillé avec LA DINDE TRUFFÉE de M. Varin, et LES CRAPAUDS IMMORTELS de MM. Clairville et Dumanoir.
Jules Janin parlant tout le temps de notre livre, nous fouettait avec de l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime et des paroles sérieuses, et présentait notre jeunesse au public en l'excusant, en lui serrant la main: une critique à la fois très blagueuse et très paternelle. Il disait:
Encore un mot, un mot sérieux, si je puis parler ici aux deux frères, MM. Edmond et Jules de Goncourt. Ils sont jeunes, ils sont hardis, ils ont le feu sacré; ils trouvent parfois des mots, des phrases, des sons, des accents! je les loue et les blâme! Ils se perdent de gaieté de cœur! Ils abusent déjà, les malheureux, des plus charmantes qualités de l'esprit! Ils ne voient pas que ces tristes excès les conduisent tout droit à l'abîme, au néant! Ils ne comprennent pas que pour un curieux de ma sorte, un enthousiaste, un fanatique de style qui se trouve content et satisfait, si par hasard il rencontre en quelque tarte narbonnaise, un mot vrai, un mot trouvé, le commun des lecteurs, le commun des martyrs, rassasié de ces folies du style en délire, aussitôt les rejette et n'en veut plus entendre parler, une fois qu'il a porté à ses lèvres ce breuvage frelaté où se mêlent sans se confondre les plus extrêmes saveurs. À quoi bon les excès de la forme que ne rachète pas la moralité du fond? Que nous veulent ces audaces stériles, et quel profit peuvent retirer de ces tentatives coupables, deux jeunes gens que l'ardeur généreuse du travail et le zèle ardent de l'inspiration pourraient placer si haut? Comment ce défi cruel à leurs maîtres! Comment cette injure aux chefs-d'œuvre!…
… Eh Dieu! il y a pourtant une page enchanteresse dans votre livre, une certaine description du Bas-Meudon qu'on voudrait enlever de ces broussailles pour la placer dans un cadre à part, à côté d'un paysage de Jules Dupré.
Mais en dépit du feuilleton de J. J., si en faveur encore dans ces années, et si lu pendant ce mois de décembre 1851, nous vendions en tout, et pour tout, une soixantaine d'exemplaires de l'infortuné EN 18..
Quelques mois après, l'éditeur Dumineray, le seul éditeur parisien qui avait consenti à mettre son nom sur la couverture de notre bouquin, nous priait de le débarrasser du millier d'exemplaires restant, dont l'emmagasinement le gênait. Et l'édition rapportée chez nous, et jetée sur le carreau d'une mansarde, deux ou trois années après, comme nous étions montés dans cette mansarde, je ne sais plus pourquoi, nous nous mettions, chacun dans un coin, assis par terre, à relire un exemplaire ramassé dans le tas—et nous trouvions, ce jour-là, notre premier roman, si faible, si incomplet, si enfantin, que nous nous décidions à brûler le tas.
* * * * *
Aujourd'hui que plus de trente ans se sont passés depuis l'autodafé d'EN 18.., je n'estime pas beaucoup meilleur le volume, mais je le regarde, ainsi que Mme Sand m'a appris à le considérer, comme un intéressant embryon de nos romans de plus tard, comme un premier livre, contenant très curieusement en germe, les qualités et les défauts de notre talent, lors de sa complète formation,—en un mot, comme une curiosité littéraire, qui peut être l'amusement et l'instruction de quelques-uns.
C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! mais les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche d'indépendance littéraire et artistique, le hautain révolutionnarisme prêché en ces pages! Puis quelle recherche de l'érudition, quelle curiosité de la science,—et dans quelle littérature légère de débutant, trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de CHARLES DEMAILLY et de MANETTE SALOMON;—et encore ce remuement des problèmes qu'agitent les bouquins les plus sérieux, et tout le long du volume, cet effort et cette aspiration des auteurs vers les sommets de la pensée? Oui, encore une fois, c'est bien entendu, un avorton de roman, mais déjà fabriqué à la façon sérieuse des romans d'à présent.
Oh! ce qui fait le livre mauvais, je le sais mieux que personne! C'est une recherche agaçante de l'esprit, c'est un dialogue, dont la langue parlée est faite avec des phrases de livre, c'est un caquetage amoureux d'une fausseté insupportable, insupportable. Quant à notre style, il est encore bien trop plaqué du plus beau romantisme de 1830, de son clinquant, de son similor. On y compare le plus naturellement du monde la blancheur de la peau des femmes avec l'amalgatolithe, et les reflets bleuâtres de leur chevelure noire avec les aciers à la trempe de Coulauxa, etc., etc.
Il existe un vice plus radical dans le style de ce roman d'EN 18.. Il est composé de deux styles disparates: d'un style alors amoureux de Janin, celui du frère cadet; d'un style alors amoureux de Théophile Gautier, celui du frère aîné;—et ces deux styles ne se sont point fondus, amalgamés en un style personnel, rejetant et l'excessif sautillement de Janin et la trop grosse matérialité de Gautier: un style dont Michelet voulait bien dire plus tard, qu'il donnait à voir, d'une manière toute spéciale, les objets d'art du XVIIIe siècle, un style peut-être trop ambitieux de choses impossibles, et auquel, dans une gronderie amicale, Sainte-Beuve reprochait de vouloir rendre l'âme des paysages, et de chercher à attraper le mouvement dans la couleur, un style enfin, tel quel, et qu'on peut juger diversement, mais un style arrivé à être bien un.
Au fond, la grande faiblesse du livre, veut-on la savoir? la voici: quand nous l'avons écrit, nous n'avions pas encore la vision directe de l'humanité, la vision sans souvenirs et réminiscences aucunes d'une humanité apprise dans les livres. Et cette vision directe, c'est ce qui fait pour moi le romancier original.
Tous ces défauts, je suis le premier à les reconnaître, mais aussi que de manières de voir, de systèmes, d'idées en faveur, à l'heure présente, auprès de l'attention publique, commencent à prendre voix, à balbutier dans ce méchant petit volume. On y rencontre et du déterminisme et du pessimisme, et voire même du japonisme.
Non vraiment, on ne peut nier aux auteurs un certain flair des goûts futurs de la pensée et de l'esprit français, en incubation dans l'air. Et, pressentiment bizarre, l'héroïne de ce livre se trouve être une espionne prussienne!
Donc, après m'être longtemps refusé à la réédition de ce premier livre, sur une toute récente lecture, je me suis rendu aux aimables et pressantes instances du vaillant éditeur belge, désireux de le joindre dans sa bibliothèque aux premiers livres des jeunes de ce temps.
Je demande seulement comme une grâce à mon lecteur de demain, qu'au lieu et place de «Kistemaeckers, Bruxelles, 1884,» il veuille bien s'imaginer lire, sur la couverture du volume, le titre de la première édition:
PARIS
CHEZ DUMINERAY, ÉDITEUR,
RUE RICHELIEU, 52.
1851
EDMOND DE GONCOURT.
Château de Jean d'Heurs, août 84.
CHARLES DEMAILLY[3]
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
«Je dis en effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire, et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point.»
LA BRUYÈRE[4].
RENÉE MAUPERIN
PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[5]
RENÉE MAUPERIN, est-ce le vrai, est-ce le bon titre de ce livre? LA JEUNE BOURGEOISIE, le titre sous lequel mon frère et moi annoncions le roman, avant qu'il fût terminé, ne définissait-il pas mieux l'analyse psychologique que nous tentions, en 1864, de la jeunesse contemporaine? Mais à l'heure qu'il est, il est vraiment bien tard pour débaptiser le volume. Et, il m'est donné seulement aujourd'hui, de prévenir le lecteur que l'affabulation d'un roman à l'instar de tous les romans, n'est que secondaire dans cette œuvre.
Ses auteurs, en effet, ont, préférablement à tout, cherché à peindre, avec le moins d'imagination possible, la jeune fille moderne, telle que l'éducation artistique et garçonnière des trente dernières années l'ont faite. Les auteurs se sont préoccupés, avant tout, de montrer le jeune homme moderne; tel que le font au sortir du collège, depuis l'avènement du roi Louis-Philippe, la fortune des doctrinaires, le règne du parlementarisme.
EDMOND DE GONCOURT.
Ce 24 janvier 1875.
GERMINIE LACERTEUX
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[6]
Il nous faut demander pardon au public de lui donner ce livre, et l'avertir de ce qu'il y trouvera.
Le public aime les romans faux: ce roman est un roman vrai.
Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde: ce livre vient de la rue.
Il aime les petites œuvres polissonnes, les mémoires de filles, les confessions d'alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se retrousse dans une image aux devantures des libraires: ce qu'il va lire est sévère et pur. Qu'il ne s'attende point à la photographie décolletée du Plaisir: l'étude qui suit est la clinique de l'Amour.
Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les aventures qui finissent bien, les imaginations qui ne dérangent ni sa digestion ni sa sérénité: ce livre, avec sa triste et violente distraction, est fait pour contrarier ses habitudes et nuire à son hygiène.
Pourquoi donc l'avons-nous écrit? Est-ce simplement pour choquer le public et scandaliser ses goûts?
Non.
Vivant au XIXe siècle, dans un temps de suffrage universel, de démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu'on appelle «les basses classes» n'avait pas droit au Roman; si ce monde sous un monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et des dédains d'auteurs, qui ont fait jusqu'ici le silence sur l'âme et le cœur qu'il peut avoir. Nous nous sommes demandé s'il y avait encore pour l'écrivain et pour le lecteur, en ces années d'égalité où nous sommes, des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal embouchés, des catastrophes d'une terreur trop peu noble. Il nous est venu la curiosité de savoir si cette forme conventionnelle d'une littérature oubliée et d'une société disparue, la Tragédie, était définitivement morte; si dans un pays sans caste et sans aristocratie légale, les misères des petits et des pauvres parleraient à l'intérêt, à l'émotion, à la pitié, aussi haut que les misères des grands et des riches; si, en un mot, les larmes qu'on pleure en bas, pourraient faire pleurer comme celles qu'on pleure en haut.
Ces pensées nous avaient fait oser l'humble roman de SŒUR PHILOMÈNE, en 1861; elles nous font publier aujourd'hui GERMINIE LACERTEUX.
Maintenant, que ce livre soit calomnié: peu lui importe. Aujourd'hui que le Roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la forme sérieuse, passionnée, vivante, de l'étude littéraire et de l'enquête sociale, qu'il devient, par l'analyse et par la recherche psychologique, l'Histoire morale contemporaine; aujourd'hui que le Roman s'est imposé les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les libertés et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vérité; qu'il montre des misères bonnes à ne pas laisser oublier aux heureux de Paris; qu'il fasse voir aux gens du monde ce que les dames de charité ont le courage de voir, ce que les Reines autrefois faisaient toucher de l'œil à leurs enfants dans les hospices: la souffrance humaine, présente et toute vive, qui apprend la charité; que le Roman ait cette religion que le siècle passé appelait de ce vaste et large nom: Humanité;—il lui suffit de cette conscience: son droit est là.
Paris, octobre 1861.
* * * * *
PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[7]
22 juillet 1862.—La maladie fait, peu à peu, dans notre pauvre Rose, son travail destructeur. C'est comme une mort lente et successive des manifestations presque immatérielles qui émanaient de son corps. Sa physionomie est toute changée. Elle n'a plus les mêmes regards, elle n'a plus les mêmes gestes; et elle m'apparaît comme se dépouillant, chaque jour, de ce quelque chose d'humainement indéfinissable qui fait la personnalité d'un vivant. La maladie, avant de tuer quelqu'un, apporte à son corps de l'inconnu, de l'étranger, du non lui, en fait une espèce de nouvel être, dans lequel il faut chercher l'ancien… celui dont la silhouette animée et affectueuse n'est déjà plus.
* * * * *
31 juillet.—Le docteur Simon va me dire, tout à l'heure, si notre vieille Rose vivra ou mourra. J'attends son coup de sonnette, qui est pour moi celui d'un jury des assises rentrant en séance… «C'est fini, plus d'espoir, une question de temps. Le mal a marché bien vite. Un poumon est perdu et l'autre tout comme…» Et il faut revenir à la malade, lui verser de la sérénité avec notre sourire, lui faire espérer sa convalescence dans tout l'air de nos personnes… Puis une hâte nous prend de fuir l'appartement, et cette pauvre femme. Nous sortons, nous allons au hasard dans Paris…; enfin, fatigués, nous nous attablons à une table de café. Là, nous prenons machinalement un numéro de l'ILLUSTRATION, et sous nos yeux tombe le mot du dernier rébus: Contre la mort, il n'y a pas d'appel!
* * * * *
Lundi 11 août.—La péritonite s'est mêlée à la maladie de poitrine. Elle souffre du ventre affreusement, ne peut se remuer, ne peut se tenir couchée sur le dos ou le côté gauche. La mort, ce n'est donc pas assez! il faut encore la souffrance, la torture, comme le suprême et implacable finale des organes humains… Et elle souffre cela, la pauvre malheureuse! dans une de ces chambres de domestiques, où le soleil, donnant sur une tabatière, fait l'air brûlant comme en une serre chaude, et où il y a si peu de place, que le médecin est obligé de poser son chapeau sur le lit… Nous avons lutté jusqu'au bout pour la garder, à la fin il a fallu se décider à la laisser partir. Elle n'a pas voulu aller à la maison Dubois, où nous nous proposions de la mettre: elle y a été voir, il y a de cela vingt-cinq ans, quand elle est entrée chez nous; elle y a été voir la nourrice d'Edmond qui y est morte, et cette maison de santé lui représente la maison où l'on meurt. J'attends Simon, qui doit lui apporter son billet d'entrée pour Lariboisière. Elle a passé presque une bonne nuit. Elle est toute prête, gaie même. Nous lui avons de notre mieux tout voilé. Elle aspire à s'en aller. Elle est pressée. Il lui semble qu'elle va guérir là. À deux heures, Simon arrive: «Voici, c'est fait…» Elle ne veut pas de brancard pour partir: «Je croirais être morte!» a-t-elle dit. On l'habille. Aussitôt hors du lit, tout ce qu'il y avait de vie sur son visage, disparaît. C'est comme de la terre qui lui monterait sous le teint. Elle descend dans l'appartement. Assise dans la salle à manger, d'une main tremblotante et dont les doigts se cognent, elle met ses bas, sur des jambes comme des manches à balai, sur des jambes de phtisique. Puis, un long moment, elle regarde les choses avec ces yeux de mourant qui paraissent vouloir emporter le souvenir des lieux qu'ils quittent, et la porte de l'appartement, en se fermant sur elle, fait un bruit d'adieu. Elle arrive au bas de l'escalier, où elle se repose un instant sur une chaise. Le portier lui promet, en goguenardant, la santé dans six semaines. Elle incline la tête en disant un oui, un oui étouffé… Le fiacre roule. Elle se tient de la main à la portière. Je la soutiens contre l'oreiller qu'elle a derrière le dos. De ses yeux ouverts et vides, elle regarde vaguement défiler les maisons, elle ne parle plus… Arrivée à la porte de l'hôpital, elle veut descendre sans qu'on la porte: «Pouvez-vous aller jusque-là?» dit le concierge. Elle fait un signe affirmatif et marche. Je ne sais vraiment où elle a ramassé les dernières forces avec lesquelles elle va devant elle. Enfin nous voilà dans la grande salle, haute, froide, rigide et nette, où un brancard tout prêt attend au milieu. Je l'assieds dans un fauteuil de paille près d'un guichet vitré. Un jeune homme ouvre le guichet, me demande le nom, l'âge… couvre d'écritures, pendant un quart d'heure, une dizaine de feuilles de papier, qui ont en tête une image religieuse. Enfin c'est fini, je l'embrasse… Un garçon la prend sous un bras, la femme de ménage sous l'autre. Alors je n'ai plus rien vu.
* * * * *
Jeudi 14 août.—Nous allons à Lariboisière. Nous trouvons Rose, tranquille, espérante, parlant de sa sortie prochaine,—dans trois semaines au plus,—et si dégagée de la pensée de la mort, qu'elle nous raconte une furieuse scène d'amour qui a eu lieu hier entre une femme couchée à côté d'elle et un frère des écoles chrétiennes, qui est encore là aujourd'hui. Cette pauvre Rose est la mort, mais la mort tout occupée de la vie.
Voisine de son lit se trouve une jeune femme qu'est venu voir son mari, un ouvrier, et auquel elle dit: «Va, aussitôt que je pourrai marcher, je me promènerai tant dans le jardin, qu'ils seront bien forcés de me renvoyer!» Et la mère ajoute: «L'enfant demande-t-il quelquefois après moi?
—Quelquefois, comme ça», répond l'ouvrier.
* * * * *
Samedi 16 août.—Ce matin, à dix heures, on sonne. J'entends un colloque à la porte entre la femme de ménage et le portier. La porte s'ouvre. Le portier entre tenant une lettre. Je prends la lettre; elle porte le timbre de Lariboisière. Rose est morte ce matin à sept heures.
Pauvre fille! C'est donc fini! Je savais bien qu'elle était condamnée; mais l'avoir vue jeudi, si vivante encore, presque heureuse, gaie… Et nous voilà tous les deux marchant dans le salon avec cette pensée que fait la mort des personnes: Nous ne la reverrons plus!—une pensée machinale et qui se répète sans cesse au dedans de vous. Quel vide! quel trou dans notre intérieur! Une habitude, une affection de vingt-cinq ans, une fille qui savait notre vie, ouvrait nos lettres en notre absence, à qui nous racontions nos affaires. Tout petit, j'avais joué au cerceau avec elle, et elle m'achetait, sur son argent, des chaussons aux pommes dans nos promenades. Elle attendait Edmond jusqu'au matin pour lui ouvrir la porte de l'appartement, quand il allait, en cachette de ma mère, au bal de l'Opéra… Elle était la femme, la garde-malade admirable, dont ma mère en mourant avait mis les mains dans les nôtres… Elle avait les clefs de tout, elle menait, elle faisait tout autour de nous. Depuis vingt-cinq ans, elle nous bordait tous les soirs dans nos lits, et tous les soirs c'étaient les mêmes plaisanteries sur sa laideur et la disgrâce de son physique… Chagrins, joies, elle les partageait avec nous. Elle était un de ces dévouements dont on espère la sollicitude pour vous fermer les yeux. Nos corps, dans nos maladies, dans nos malaises, étaient habitués à ses soins. Elle possédait toutes nos manies. Elle avait connu toutes nos maîtresses. C'était un morceau de notre vie, un meuble de notre appartement, une épave de notre jeunesse, je ne sais quoi de tendre et de grognon et de veilleur à la façon d'un chien de garde que nous avions l'habitude d'avoir à côté de nous, autour de nous, et qui semblait ne devoir finir qu'avec nous. Et jamais nous ne la reverrons! Ce qui remue dans l'appartement, ce n'est plus elle; ce qui nous dira bonjour le matin, en entrant dans notre chambre, ce ne sera plus elle! Grand déchirement, grand changement dans notre vie, et qui nous semble, je ne sais pourquoi, une de ces coupures solennelles de l'existence où, comme dit Byron, les destins changent de chevaux.
* * * * *
Dimanche 17 août.—Ce matin, nous devons faire toutes les tristes démarches. Il faut retourner à l'hôpital, rentrer dans cette salle d'admission, où, sur le fauteuil contre le guichet, il me semble revoir le spectre de la maigre créature que j'y ai assise, il n'y a pas huit jours. «Voulez-vous reconnaître le corps?» me jette d'une voix dure le garçon. Nous allons au fin fond de l'hôpital, à une grande porte jaunâtre sur laquelle il y a écrit en grosses lettres noires: Amphithéâtre. Le garçon frappe. La porte s'entr'ouvre au bout de quelque temps, et il en sort une tête de garçon boucher, le brûle-gueule à la bouche: une tête où le belluaire se mêle au fossoyeur. J'ai cru voir au Cirque l'esclave qui recevait les corps des gladiateurs,—et lui aussi reçoit les tués de ce grand cirque: la société. On nous a fait, un long moment attendre, avant d'ouvrir une autre porte, et pendant ces minutes d'attente, tout notre courage s'en est allé, comme s'en va, goutte à goutte, le sang d'un blessé s'efforçant de rester debout. L'inconnu de ce que nous allions voir, la terreur d'un spectacle vous déchirant le cœur, la recherche de ce visage au milieu d'autres corps, l'étude et la reconnaissance de ce pauvre corps, sans doute défiguré, tout cela nous a fait lâches comme des enfants. Nous étions à bout de force, à bout de volonté, à bout de tension nerveuse, et quand la porte s'est ouverte, nous avons dit: «Nous enverrons quelqu'un», et nous nous sommes sauvés… De là nous sommes allés à la mairie, roulés dans un fiacre qui nous cahotait et nous secouait la tête, comme une chose vide. Et je ne sais quelle horreur nous est venue de cette mort d'hôpital qui semble n'être qu'une formalité administrative. On dirait que dans ce phalanstère d'agonie, tout est si bien administré, réglé, ordonnancé, que la Mort y ouvre comme un bureau.
Pendant que nous étions à faire inscrire le décès,—que de papier, mon Dieu, griffonné et paraphé pour une mort de pauvre!—de la pièce à côté un homme s'est élancé, joyeux, exultant, pour voir sur l'almanach, accroché au mur, le nom du saint du jour et le donner à son enfant. En passant, la basque de la redingote de l'heureux père frôle et balaye la feuille de papier, où l'on inscrit la morte.
Revenus chez nous, il a fallu regarder dans ses papiers, faire ramasser ses hardes, démêler l'entassement des choses, des fioles, des linges que fait la maladie… remuer de la mort enfin. Ç'a été affreux de rentrer dans cette mansarde où il y avait encore, dans le creux du lit entr'ouvert, les miettes de pain de son repas. J'ai jeté la couverture sur le traversin, comme un drap sur l'ombre d'un mort.
* * * * *
Lundi 18 août.—… La chapelle est à côté de l'amphithéâtre. À l'hôpital, Dieu et le cadavre voisinent. À la messe dite pour la pauvre femme, à côté de sa bière, on en range deux ou trois autres qui bénéficient du service. Il y a je ne sais quelle répugnante promiscuité de salut dans cette adjonction: c'est la fosse commune de la prière… Derrière moi, à la chapelle, pleure la nièce de Rose, la petite qu'elle a eue un moment chez nous, et qui est maintenant une jeune fille de dix-neuf ans, élevée chez les sœurs de Saint-Laurent: pauvre petite fillette étiolée, pâlotte, rachitique, nouée de misère, la tête trop grosse pour le corps, le torse déjeté, l'air d'une Mayeux, triste reste de toute cette famille poitrinaire attendue par la Mort et dès maintenant touchée par elle,—avec, en ses doux yeux, déjà une lueur d'outre-vie.
Puis, de la chapelle, au fond du cimetière Montmartre, élargi comme une nécropole et prenant un quartier de la ville, une marche à pas lents et qui n'en finit pas dans la boue… Enfin les psalmodies des prêtres, et le cercueil, que les bras des fossoyeurs laissent glisser avec effort, au bout de cordes, comme une pièce de vin qu'on descend à la cave.
* * * * *
Mercredi 20 août.—Il me faut encore retourner à l'hôpital. Car entre la visite, que j'ai faite à Rose le jeudi, et sa brusque mort, un jour après, il y a pour moi un inconnu que je repousse de ma pensée, mais qui revient toujours en moi: l'inconnu de cette agonie dont je ne sais rien, de cette fin si soudaine. Je veux savoir et je crains d'apprendre. Il ne me paraît pas qu'elle soit morte; j'ai seulement d'elle le sentiment d'une personne disparue. Mon imagination va à ses dernières heures, les cherche à tâtons, les reconstruit dans la nuit, et elles me tourmentent de leur horreur voilée, ces heures!… j'ai besoin d'être fixé. Enfin, ce matin, je prends mon courage à deux mains. Et je revois l'hôpital, et je revois le concierge rougeaud, obèse, puant la vie comme on pue le vin; et je revois ces corridors où de la lumière du matin tombe sur la pâleur de convalescentes souriantes…
Dans un coin reculé, je sonne à une porte aux petits rideaux blancs. On ouvre et je me trouve dans un parloir, où, entre deux fenêtres, une Vierge est posée sur une sorte d'autel. Aux murs de la pièce exposée au nord, de la pièce froide et nue, il y a, je ne m'explique pas pourquoi, deux vues du Vésuve encadrées, de malheureuses gouaches, qui semblent, là toutes frissonnantes et toutes dépaysées. Par une porte ouverte derrière moi, d'une petite pièce où le soleil donne en plein, il m'arrive des caquetages de sœurs et d'enfants, de jeunes joies, de bons petits éclats de rire, toutes sortes de notes et de vocalisations fraîches: un bruit de volière ensoleillée… Des sœurs en blanc, à coiffe noire, passent et repassent; une s'arrête devant ma chaise. Elle est petite, mal venue, avec une figure laide et tendre, une pauvre figure à la grâce de Dieu. C'est la mère de la salle Saint-Joseph. Elle me raconte comment Rose est morte, ne souffrant pour ainsi dire plus, se trouvant mieux, presque bien, toute remplie de soulagement et d'espérance. Le matin, son lit refait, sans se voir du tout mourir, soudainement elle s'en est allée dans un vomissement de sang qui a duré quelques secondes. Je suis sorti de là, rasséréné, délivré de l'horrible pensée qu'elle avait eu l'avant-goût de la mort, la terreur de son approche.
* * * * *
Jeudi 21 août.
… Au milieu du dîner rendu tout triste par la causerie qui va et revient sur la morte, Maria, qui est venue dîner ce soir, après deux ou trois coups nerveux du bout de ses doigts sur le crépage de ses blonds cheveux bouffants, s'écrie: «Mes amis, tant que la pauvre fille a vécu, j'ai gardé le secret professionnel de mon métier… Mais maintenant qu'elle est en terre, il faut que vous sachiez la vérité.»
Et nous apprenons sur la malheureuse des choses qui nous coupent l'appétit, en nous mettant dans la bouche l'amertume acide d'un fruit coupé avec un couteau d'acier. Et toute une existence inconnue, odieuse, répugnante, lamentable, nous est révélée. Les billets qu'elle a signés, les dettes qu'elle a laissées chez tous les fournisseurs, ont le dessous le plus imprévu, le plus surprenant, le plus incroyable. Elle entretenait des hommes, le fils de la crémière, auquel elle a meublé une chambre, un autre auquel elle portait notre vin, des poulets, de la victuaille… Une vie secrète d'orgies nocturnes, de découchages, de fureurs utérines qui faisaient dire à ses amants: «Nous y resterons, elle ou moi!» Une passion, des passions à la fois de toute la tête, de tout le cœur, de tous les sens, et où se mêlaient toutes les maladies de la misérable fille, la phtisie qui apporte de la fureur à la jouissance, l'hystérie, un commencement de folie. Elle a eu avec le fils de la crémière deux enfants, dont l'un a vécu six mois. Il y a quelques années, quand elle nous a dit qu'elle allait dans son pays, c'était pour accoucher. Et à l'égard de ces hommes, c'était une ardeur si extravagante, si maladive, si démente, qu'elle—l'honnêteté en personne autrefois—nous volait, nous prenait des pièces de vingt francs sur des rouleaux de cent francs, pour que les amoureux qu'elle payait, ne la quittassent pas. Or, après ces malhonnêtes actions involontaires, ces petits crimes arrachés à sa droite nature, elle s'enfonçait en de tels reproches, en de tels remords, en de telles tristesses, en de tels noirs de l'âme, que dans cet enfer, où elle roulait de fautes en fautes, désespérée et inassouvie, elle s'était mise à boire pour échapper à elle-même, se sauver du présent, se noyer et sombrer quelques heures dans ces sommeils, dans ces torpeurs léthargiques qui la vautraient toute une journée en travers d'un lit, sur lequel elle échouait en le faisant. La malheureuse! que de prédispositions et de motifs et de raisons, elle trouvait en elle pour se dévorer et saigner en dedans: d'abord le repoussement par moments d'idées religieuses avec les terreurs d'un enfer de feu et de soufre; puis la jalousie, cette jalousie toute particulière qui, à propos de tout et de tous, empoisonnait sa vie; puis, puis… puis le dégoût que les hommes, au bout de quelque temps, lui témoignaient brutalement pour sa laideur, et qui la poussait de plus en plus à la boisson, l'amenait un jour à faire une fausse couche, en tombant ivre-morte sur le parquet. Cet affreux déchirement du voile que nous avions devant les yeux, c'est comme l'autopsie d'une poche pleine d'horribles choses dans une morte tout à coup ouverte… Par ce qui nous est dit, j'entrevois soudainement tout ce qu'elle a dû souffrir depuis dix ans: et les craintes près de nous d'une lettre anonyme, d'une dénonciation de fournisseur, et la trépidation continuelle à propos de l'argent qu'on lui réclamait et qu'elle ne pouvait rendre, et la honte éprouvée par l'orgueilleuse créature pervertie, en cet abominable quartier Saint-Georges, à la suite de ses fréquentations avec de basses gens qu'elle méprisait, et la vue douloureuse de la sénilité prématurée que lui apportait l'ivrognerie, et les exigences et les duretés inhumaines des maquereaux du ruisseau, et les tentations de suicide qui me la faisaient un jour retirer d'une fenêtre, où elle était complètement penchée en dehors… et enfin toutes ces larmes que nous croyions sans causes;—cela mêlé à une tendresse d'entrailles très profonde pour nous, à un dévouement, comme pris de fièvre, dans les maladies de l'un ou de l'autre.
Et chez cette femme, une énergie de caractère, une force de volonté, un art du mystère auxquels rien ne peut être comparé. Oui, oui, une fermeture de tous ces affreux secrets, cachés et renfoncés en elle, sans une échappade à nos yeux, à nos oreilles, à nos sens d'observateur, même dans ses attaques de nerfs, où rien ne sortait d'elle que des gémissements: un mystère continué jusqu'à la mort et qu'elle devait croire enterré avec elle.
Et de quoi est-elle morte? d'avoir été, il y a de cela huit mois, en hiver, par la pluie, guetter toute une nuit, à Montmartre, le fils de la crémière qui l'avait chassée, pour savoir par quelle femme il l'avait remplacée: toute une nuit passée contre la fenêtre d'un rez-de-chaussée, et dont elle avait rapporté ses effets trempés jusqu'aux os avec une pleurésie mortelle!
Pauvre créature, nous lui pardonnons, et même une grande commisération nous vient pour elle, en nous rendant compte de tout ce qu'elle a souffert… Mais, pour la vie, il est entré en nous la défiance du sexe entier de la femme, et de la femme de bas en haut comme de la femme de haut en bas. Une épouvante nous a pris du double fond de son âme, de la faculté puissante, de la science, du génie consommé, que tout son être a du mensonge…
* * * * *
Ces notes, je les extrais de notre journal: JOURNAL DES GONCOURT (Mémoires de la vie littéraire); elles sont l'embryon documentaire sur lequel, deux ans après, mon frère et moi composions GERMINIE LACERTEUX, étudiée et montrée par nous en service chez notre vieille cousine, Mlle de Courmont, dont nous écrivions une biographie véridique à la façon d'une biographie d'histoire moderne.
EDMOND DE GONCOURT.
Auteuil, avril 1886.
LA FILLE ÉLISA
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[8]
Mon frère et moi, il y a treize ans, nous écrivions en tête de GERMINIE
LACERTEUX:
Aujourd'hui que le roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la grande forme sérieuse, passionnée, vivante de l'étude littéraire et de l'enquête sociale, qu'il devient par l'analyse et la recherche psychologique l'Histoire morale contemporaine; aujourd'hui que le roman s'est imposé les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les libertés et les franchises.
En 1877, ces libertés et ces franchises, je viens seul, et une dernière fois peut-être, les réclamer hautement et bravement pour ce nouveau livre, écrit dans le même sentiment de curiosité intellectuelle et de commisération pour les misères humaines.
Ce livre, j'ai la conscience de l'avoir fait austère et chaste, sans que jamais la page échappée à la nature délicate et brûlante de mon sujet, apporte autre chose à l'esprit de mon lecteur qu'une méditation triste. Mais il m'a été impossible parfois de ne pas parler comme un médecin, comme un savant, comme un historien. Il serait vraiment injurieux pour nous, la jeune et sérieuse école du roman moderne, de nous défendre de penser, d'analyser, de décrire tout ce qu'il est permis aux autres de mettre dans un volume qui porte sur sa couverture: Étude ou tout autre intitulé grave. On ne peut, à l'heure qu'il est, vraiment plus condamner le genre à être l'amusement des jeunes demoiselles en chemin de fer. Nous avons acquis depuis le commencement du siècle, il me semble, le droit d'écrire pour les hommes faits, sinon s'imposerait à nous la douloureuse nécessité de recourir aux presses étrangères, et d'avoir comme sous Louis XIV et sous Louis XV, en plein régime républicain de la France, nos éditeurs de Hollande.
Les romans, à l'heure présente, sont remplis des faits et gestes de la prostitution clandestine, graciés et pardonnés dans une prose galante et parfois polissonne. Il n'est question dans les volumes florissant aux étalages que des amours vénales de dames aux Camélias, de lorettes, de filles d'amour en contravention et en rupture de ban avec la police des mœurs, et il y aurait un danger à dessiner une sévère monographie de la prostituée non clandestine, et l'immoralité de l'auteur, remarquez-le, grandirait en raison de l'abaissement du tarif du vice? Non, je ne puis le croire!
Mais la prostitution et la prostituée, ce n'est qu'un épisode,—la prison et la prisonnière: voilà l'intérêt de mon livre.
Ici, je ne me cache pas d'avoir, au moyen du plaidoyer permis du roman, tenté de toucher, de remuer, de donner à réfléchir. Oui! cette pénalité du silence continu, ce perfectionnement pénitentiaire, auquel l'Europe n'a pas osé cependant emprunter ses coups de fouet sur les épaules nues de la femme, cette torture sèche, ce châtiment hypocrite allant au delà de la peine édictée par les magistrats et tuant pour toujours la raison de la femme condamnée à un nombre limité d'années de prison, ce régime américain et non français, ce système Auburn, j'ai travaillé à le combattre avec un peu de l'encre indignée qui, au XVIIIe siècle, a fait rayer la torture de notre ancien droit criminel. Et mon ambition, je l'avoue, serait que mon livre donnât la curiosité de lire les travaux sur la folie pénitentiaire[9], amenât à rechercher le chiffre des imbéciles qui existent aujourd'hui dans les prisons de Clermont, de Montpellier, de Cadillac, de Doullens, de Rennes, d'Auberive; fît, en dernier ressort, examiner et juger la belle illusion de l'amendement moral par le silence; que mon livre enfin eût l'art de parler au cœur et à l'émotion de nos législateurs.
Décembre 1876.
LES FRÈRES ZEMGANNO.
PRÉFACE[10]
On peut publier des ASSOMMOIR et des GERMINIE LACERTEUX, et agiter et remuer et passionner une partie du public. Oui! mais, pour moi, les succès de ces livres ne sont que de brillants combats d'avant-garde, et la grande bataille qui décidera de la victoire du réalisme, du naturalisme, de l'étude d'après nature en littérature, ne se livrera pas sur le terrain que les auteurs de ces deux romans ont choisi. Le jour où l'analyse cruelle que mon ami, M. Zola, et peut-être moi-même, avons apportée dans le peinture du bas de la société, sera reprise par un écrivain de talent, et employée à la reproduction des hommes et des femmes du monde, dans des milieux d'éducation et de distinction,—ce jour là seulement, le classicisme et sa queue seront tués.
Ce roman réaliste de l'élégance, ça avait été notre ambition à mon frère et à moi de l'écrire. Le Réalisme, pour user du mot bête, du mot drapeau, n'a pas en effet l'unique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant, ce qui pue; il est venu au monde aussi, lui, pour définir, dans de l'écriture artiste, ce qui est élevé, ce qui est joli, ce qui sent bon, et encore pour donner les aspects et les profils des êtres raffinés et des choses riches: mais cela, en une étude appliquée, rigoureuse et non conventionnelle et non imaginative de la beauté, une étude pareille à celle que la nouvelle école vient de faire, en ces dernières années, de la laideur.
Mais pourquoi, me dira-t-on, ne l'avez-vous pas fait, ce roman? ne l'avez-vous pas au moins tenté. Ah! voilà… Nous avons commencé, nous, par la canaille, parce que la femme et l'homme du peuple, plus rapprochés de la nature et de la sauvagerie, sont des créatures simples et peu compliquées, tandis que le Parisien et la Parisienne de la société, ces civilisés excessifs, dont l'originalité tranchée est faite toute de nuances, toute de demi-teintes, toute de ces riens insaisissables, pareils aux riens coquets et neutres avec lesquels se façonne le caractère d'une toilette distinguée de femme, demandent des années pour qu'on les perce, pour qu'on les sache, pour qu'on les attrape,—et le romancier du plus grand génie, croyez-le bien, ne les devinera jamais, ces gens de salon, avec les racontars d'amis qui vont pour lui à la découverte dans le monde.
Puis autour de ce Parisien, de cette Parisienne, tout est long, difficile, diplomatiquement laborieux à saisir. L'intérieur d'un ouvrier, d'une ouvrière, un observateur l'emporte en une visite; un salon parisien, il faut user la soie de ses fauteuils pour en surprendre l'âme, et confesser à fond son palissandre ou son bois doré.
Donc ces hommes, ces femmes et même les milieux dans lesquels ils vivent, ne peuvent se rendre qu'au moyen d'immenses emmagasinements d'observations, d'innombrables notes prises à coups de lorgnon, de l'amassement d'une collection de documents humains, semblable à ces montagnes de calepins de poche qui représentent, à la mort d'un peintre, tous les croquis de sa vie. Car seuls, disons-le bien haut, les documents humains font les bons livres: les livres où il y a de la vraie humanité sur ses jambes.
Ce projet de roman qui devait se passer dans le grand monde, dans le monde le plus quintessencié, et dont nous rassemblions lentement et minutieusement les éléments délicats et fugaces, je l'abandonnais après la mort de mon frère, convaincu de l'impossibilité de le réussir tout seul… puis je le reprenais… et ce sera le premier roman que je veux publier. Mais le ferai-je maintenant à mon âge? c'est peu probable… et cette préface a pour but de dire aux jeunes que le succès du réalisme est là, seulement là, et non plus dans le canaille littéraire, épuisé à l'heure qu'il est, par leurs devanciers.
Quant aux FRÈRES ZEMGANNO, le roman que je publie aujourd'hui: c'est une tentative dans une réalité poétique[11]. Les lecteurs se plaignent des dures émotions que les écrivains contemporains leur apportent avec leur réalité brutale; ils ne se doutent guère que ceux qui fabriquent cette réalité en souffrent bien autrement qu'eux, et que quelquefois ils restent malades, nerveusement, pendant plusieurs semaines, du livre péniblement et douloureusement enfanté. Eh bien! cette année, je me suis trouvé dans une de ces heures de la vie, vieillissantes, maladives, lâches devant le travail poignant et angoisseux de mes autres livres, en un état de l'âme où la vérité trop vraie m'était antipathique à moi aussi!—et j'ai fait cette fois de l'imagination dans du rêve mêlé à du souvenir.
EDMOND DE GONCOURT.
23 mars 1879.
LA FAUSTIN
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[12]
Aujourd'hui, lorsqu'un historien se prépare à écrire un livre sur une femme du passé, il fait appel à tous les détenteurs de l'intime de la vie de cette femme, à tous les possesseurs de petits morceaux de papier, où se trouve raconté un peu de l'histoire de l'âme de la morte.
Pourquoi, à l'heure actuelle, un romancier (qui n'est au fond qu'un historien des gens qui n'ont pas d'histoire), pourquoi ne se servirait-il pas de cette méthode, en ne recourant plus à d'incomplets fragments de lettres et de journaux, mais en s'adressant à des souvenirs vivants, peut-être tout prêts à venir à lui? Je m'explique: je veux faire un roman qui sera simplement une étude psychologique et physiologique de jeune fille, grandie et élevée dans la serre chaude d'une capitale, un roman bâti sur des documents humains[13]. Eh bien, au moment de me mettre à ce travail, je trouve que les livres écrits sur les femmes par les hommes, manquent, manquent… de la collaboration féminine,—et je serais désireux de l'avoir, cette collaboration, et non pas d'une seule femme, mais d'un très grand nombre. Oui, j'aurais l'ambition de composer mon roman, avec un rien de l'aide et de la confiance des femmes, qui me font l'honneur de me lire. D'aventures, il est bien entendu que je n'en ai nul besoin; mais les impressions de petite fille et de toute petite fille, mais des détails sur l'éveil simultané de l'intelligence et de la coquetterie, mais des confidences sur l'être nouveau créé chez l'adolescente par la première communion, mais des aveux sur les perversions de la musique, mais des épanchements sur les sensations d'une jeune fille, les premières fois qu'elle va dans le monde, mais des analyses d'un sentiment dans de l'amour qui s'ignore, mais le dévoilement d'émotions délicates et de pudeurs raffinées, enfin, toute l'inconnue féminilité du tréfonds de la femme, que les maris et même les amants passent leur vie à ignorer… voilà ce que je demande.
Et je m'adresse à mes lectrices de tous les pays, réclamant d'elles, en ces heures vides de désœuvrement, où le passé remonte en elles, dans de la tristesse ou du bonheur, de mettre sur du papier un peu de leur pensée en train de se ressouvenir, et cela fait, de le jeter anonymement à l'adresse de mon éditeur.
EDMOND DE CONCOURT.
Auteuil, 15 octobre 1881.
CHÉRIE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[14]
Voici le roman que j'annonçais dans l'introduction de LA FAUSTIN, et auquel je travaille depuis deux ans.
C'est une monographie de jeune fille, observée dans le milieu des élégances de la richesse, du pouvoir, de la suprême bonne compagnie, une étude de jeune fille du monde officiel sous le second Empire.
Pour le livre que je rêvais, il eût peut-être été préférable d'avoir pour modèle une jeune fille du faubourg Saint-Germain, dont l'affinement et les sélections de race, les traditions de famille, les aristocratiques relations, l'air ambiant même du faubourg qu'elle habite, auraient doté mon roman d'un type à la distinction plus profondément ancrée dans les veines, à la distinction perfectionnée par plusieurs générations. Mais cette jeune fille était à peindre par Balzac, aux temps de la Restauration ou du règne de Louis-Philippe,—et plus en ces années, où le monde légitimiste n'appartient presque pas, on peut le dire, à la vie vivante du siècle.
Ce roman de CHÉRIE a été écrit avec les recherches qu'on met à la composition d'un livre d'histoire, et je crois pouvoir avancer qu'il est peu de livres sur la femme, sur l'intime féminilité de son être depuis l'enfance jusqu'à ses vingt ans, peu de livres fabriqués avec autant de causeries, de confidences, de confessions féminines: bonnes fortunes littéraires arrivant, hélas! aux romanciers qui ont soixante ans sonnés.
Je me suis appliqué à rendre le joli et le distingué de mon sujet et j'ai travaillé à créer de la réalité élégante; toutefois—et là était peut-être le gros succès,—je n'ai pu me résoudre à faire de ma jeune fille l'individu non humain, la créature insexuelle, abstraite, mensongèrement idéale des romans chic d'hier et d'aujourd'hui.
On trouvera bien certainement la fabulation de CHÉRIE manquant d'incidents, de péripéties, d'intrigue. Pour mon compte, je trouve qu'il y en a encore trop. S'il m'était donné de redevenir plus jeune de quelques années, je voudrais faire des romans sans plus de complications que la plupart des drames intimes de l'existence, des amours finissant sans plus de suicides que les amours que nous avons tous traversés; et la mort, cette mort que j'emploie volontiers pour le dénouement de mes romans, de celui-ci comme des autres, quoiqu'un peu plus comme il faut que le mariage, je la rejetterais de mes livres, ainsi qu'un moyen théâtral d'un emploi méprisable dans de la haute littérature. Oui, je crois,—et ici, je parle pour moi bien tout seul,—je crois que l'aventure, la machination livresque a été épuisée par Soulié, par Sue, par les grands imaginateurs du commencement du siècle, et ma pensée est que la dernière évolution du roman, pour arriver à devenir tout à fait le grand livre des temps modernes, c'est de se faire un livre de pure analyse: livre pour lequel—je l'ai cherchée sans réussite—un jeune trouvera peut-être, quelque jour, une nouvelle dénomination, une dénomination autre que celle de roman.
Et à propos du roman sans péripéties, sans intrigue, sans bas amusement, tranchons le mot, qu'on ne me jette pas à la tête le goût du public! Le public… trois ou quatre hommes, pas plus, tous les trente ans, lui retournent ses catéchismes du beau, lui changent, du tout au tout, ses goûts de littérature et d'art, et font adorer à la génération qui s'élève ce que la génération précédente réputait exécrable. Aujourd'hui la reconnaissance générale de Hugo et Delacroix n'est-elle pas la négation absolue de la religion littéraire et picturale de la Restauration, et n'y a-t-il pas, en ce moment, des symptômes naissants de reconnaissances d'écoles qui seront à leur tour la négation de ce qui règne à peu près souverainement encore? Le public n'estime et ne reconnaît à la longue que ceux qui l'ont scandalisé tout d'abord, les apporteurs de neuf, les révolutionnaires du livre et du tableau,—les messieurs enfin, qui, dans la marche et le renouvellement incessants et universels des choses du monde, osent contrarier l'immuabilité paresseuse de ses opinions toutes faites.
Arrivons maintenant pour moi à la grave question du moment. Dans la presse, en ces derniers temps, s'est produite une certaine opinion s'élevant contre l'effort d'écrire, opinion qui a amené un ébranlement dans quelques convictions mal affermies de notre petit monde. Quoi! nous les romanciers, les ouvriers du genre littéraire triomphant au XIXe siècle, nous renoncerions à ce qui a été la marque de fabrique de tous les vrais écrivains de tous les temps et de tous les pays, nous perdrions l'ambition d'avoir une langue rendant nos idées, nos sensations, nos figurations des hommes et des choses, d'une façon distincte de celui-ci ou de celui-là, une langue personnelle, une langue portant notre signature, et nous descendrions à parler le langage omnibus des faits divers!
Non, le romancier, qui a le désir de se survivre, continuera à s'efforcer de mettre dans sa prose de la poésie, continuera à vouloir un rythme et une cadence pour ses périodes, continuera à rechercher l'image peinte, continuera à courir après l'épithète rare, continuera, selon la rédaction d'un délicat styliste de ce siècle, à combiner dans une expression le trop et l'assez, continuera à ne pas se refuser un tour pouvant faire de la peine aux ombres de MM. Noël et Chapsal, mais lui paraissant apporter de la vie à sa phrase, continuera à ne pas rejeter un vocable comblant un trou parmi les rares mots[15] admis à monter dans les carrosses de l'Académie, commettra enfin, mon Dieu, oui! un néologisme,—et cela, dans la grande indignation de critiques ignorant absolument que: suer à grosses gouttes, prendre à tâche, tourner la cervelle, chercher chicane, avoir l'air consterné, etc., etc., et presque toutes les locutions qu'ils emploient journellement, étaient d'abominables néologismes en l'année 1750.
Puis toujours, toujours, ce romancier écrira en vue de ceux qui ont le goût le plus précieux, le plus raffiné de la prose française, et de la prose française de l'heure actuelle, et toujours il s'appliquera à mettre dans ce qu'il écrit cet indéfinissable exquis et charmeur, que la plus intelligente traduction ne peut jamais faire passer dans une autre langue.
Quant à écrire, selon la recommandation de mon ami, M. Taine, en faveur du Suédois ou du Canadien[16], qui sait aux trois quarts le français ou l'a oublié à moitié, je ne ferai pas à cette théorie l'honneur de la discuter. Joubert, l'auteur des PENSÉES, n'avait pas cette servile préoccupation du suffrage universel en matière de style, quand il adjurait Mme de Beaumont de recommander à Chateaubriand «de garder avec soin les singularités qui lui étaient propres» et «de se montrer constamment ce que Dieu l'avait fait», corroborant ce brave conseil par cette curieuse phrase: «Les étrangers… ne trouveront que frappant, ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre dans le premier moment.» Et parmi le déchaînement de la critique, c'est encore Joubert, qui engage l'écrivain, attaqué dans les modernités de sa prose nouvelle, à persister à chanter son propre ramage[17].
Répétons-le, le jour où n'existera plus chez le lettré l'effort d'écrire, et l'effort d'écrire personnellement, on peut être sûr d'avance que le reportage aura succédé en France à la littérature. Tâchons donc d'écrire médiocrement, d'écrire mal, même plutôt que ne pas écrire du tout; mais qu'il soit bien entendu qu'il n'existe pas un patron de style unique, ainsi que l'enseignent les professeurs de l'éternel beau, mais que le style de La Bruyère, le style de Bossuet, le style de Saint-Simon, le style de Bernardin de Saint-Pierre, le style de Diderot, tout divers et dissemblables qu'ils soient, sont des styles d'égale valeur, des styles d'écrivains parfaits.
Et peut-être l'espèce d'hésitation du monde lettré à accorder à Balzac la place due à l'immense grand homme, vient-elle de ce qu'il n'est point un écrivain qui ait un style personnel?
Que mon lecteur me permette aujourd'hui d'être un peu plus long que d'habitude, cette préface étant la préface de mon dernier livre, une sorte de testament littéraire.
Il y a aujourd'hui plus de trente ans que je lutte, que je peine, que je combats, et pendant nombre d'années, nous étions, mon frère et moi, tout seuls, sous les coups de tout le monde. Je suis fatigué, j'en ai assez, je laisse la place aux autres.
Je crois aussi qu'il ne faut pas s'attarder dans la littérature d'imagination, au delà de certaines années, et qu'il est sage de prématurément choisir son heure pour en sortir.
Enfin, j'ai besoin de relire nos confessions, notre livre préféré entre tous, un journal de notre double vie, commencé le jour de l'entrée en littérature des deux frères et ayant pour titre: JOURNAL DE LA VIE LITTÉRAIRE (1851-188.), journal qui ne doit paraître que vingt ans après ma mort.
Et devant le menaçant avenir promis par le pétrole et la dynamite aux choses secrètes léguées à la postérité, je donne aujourd'hui la préface de ce journal[18]. S'il vient à périr, ce sera toujours ça au moins de sauvé.
* * * * *
Maintenant toi, petite CHÉRIE, toi, pauvre dernier volume du dernier des Goncourt, va où sont allés tous tes aînés, depuis LES HOMMES DE LETTRES jusqu'à LA FAUSTIN, va t'exposer aux mépris, aux dédains, aux ironies, aux injures, aux insultes, dont le labeur obstiné de ton auteur, sa vieillesse, les tristesses de sa vie solitaire ne le défendaient pas encore hier, et qui cependant lui laissent entière, malgré tout et tous, une confiance à la Stendhal dans le siècle qui va venir.
Deux ou trois mois avant la mort de mon frère, à la sortie de l'établissement hydrothérapique de Beni-Barde, tous deux nous faisions notre promenade de tous les matins, au soleil, dans une certaine allée du bois de Boulogne, où je ne repasse plus,—une promenade silencieuse, comme il s'en fait, en ces moments de la vie, entre gens qui s'aiment et se cachent l'un à l'autre leur triste pensée fixe.
Tout à coup brusquement mon frère s'arrêta, et me dit:
«Ça ne fait rien, vois-tu, on nous niera tant qu'on voudra… il faudra bien reconnaître un jour que nous avons fait GERMINIE LACERTEUX… et que «Germinie Lacerteux» est le livre-type qui a servi de modèle à tout ce qui a été fabriqué depuis nous, sous le nom de réalisme, naturalisme, etc. Et d'un!
«Maintenant par les écrits, par la parole, par les achats… qu'est-ce qui a imposé à la génération aux commodes d'acajou, le goût de l'art et du mobilier du XVIIIe siècle?… Où est celui qui osera dire que ce n'est pas nous? Et de deux!
«Enfin cette description d'un salon parisien meublé de japonaiseries, publiée dans notre premier roman, dans notre roman d'EN 18.., paru en 1851… oui, en 1851…—qu'on me montre les japonisants de ce temps-là…—Et nos acquisitions de bronzes et de laques de ces années chez Mallinet et un peu plus tard chez Mme Desoye… et la découverte en 1860, à la Porte Chinoise, du premier album japonais connu à Paris… connu au moins du monde des littérateurs et des peintres… et les pages consacrées aux choses du Japon dans MANETTE SALOMON, dans IDÉES ET SENSATIONS… ne font-ils pas de nous les premiers propagateurs de cet art… de cet art en train, sans qu'on s'en doute, de révolutionner l'optique des peuples occidentaux? Et de trois!
«Or la recherche du vrai en littérature, la résurrection de l'art du XVIIIe siècle, la victoire du japonisme: ce sont, sais-tu,—ajouta-t-il après un silence, et avec un réveil de la vie intelligente dans l'œil,—ce sont les trois grands mouvements littéraires et artistiques de la seconde moitié du XIXe siècle… et nous les aurons menés, ces trois mouvements… nous pauvres obscurs. Eh bien! quand on a fait cela… c'est vraiment difficile de n'être pas quelqu'un dans l'avenir.»
Et, ma foi, le promeneur mourant de l'allée du bois de Boulogne pourrait peut-être avoir raison.
EDMOND DE GONCOURT.
QUELQUES CRÉATURES DE CE TEMPS
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
Ce livre, publié à très petit nombre, et épuisé depuis des années, a paru portant sur sa couverture: UNE VOITURE DE MASQUES. Je réédite ce livre aujourd'hui sous un titre qui me semble mieux le nommer.
Ce volume complète l'Œuvre d'imagination des deux frères. Il montre, lors de notre début littéraire, la tendance de nos esprits à déjà introduire dans l'invention la réalité du document humain, à faire entrer dans le roman, un peu de cette histoire individuelle qui, dans l'Histoire, n'a pas d'historien.
EDMOND DE GONCOURT.
Août 1876.
THÉÂTRE
HENRIETTE MARÉCHAL
HISTOIRE DE LA PIÈCE QUI A SERVI DE PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION[19]
Voici une pièce qui excite bien des passions, bien des colères et bien des haines.
Nous allons raconter son histoire. Et cette histoire restera une page curieuse et instructive de l'histoire littéraire de ce temps-ci.
Nous demandons pardon au public de lui parler de nous: notre excuse est de ne lui en avoir jamais parlé jusqu'ici.
Nous terminions, au mois de décembre 1863[20], le drame intitulé HENRIETTE MARÉCHAL; et vers la fin de janvier 1864, nous le présentions à M. de Beaufort, alors directeur du Vaudeville. Dans le mois de juin ou de juillet, M. de Beaufort nous le rendait, en nous disant, de premier mot, très nettement, qu'il était impossible. Nous essayions de faire valoir auprès de lui la nouveauté au théâtre de l'acte de l'Opéra; il nous répondait que cela avait été fait par tout le monde. Nous lui demandions s'il ne croyait pas notre pièce, telle qu'elle était, appelée à plus de représentations que la pièce qu'il avait jouée cette semaine-là, et qui était morte au bout de trois soirées: il nous laissait entendre, d'ailleurs très poliment, qu'il ne le croyait pas. Sur ce refus, nous jetions, assez découragés, notre pièce dans un tiroir, nous promettant de revenir plus tard à la scène par le roman, et de ne plus frapper à la porte d'un directeur qu'avec un de ces noms qui se font ouvrir le théâtre.
Le travail et l'émotion d'écrire GERMINIE LACERTEUX nous faisaient complètement oublier notre pièce, quand, un soir du printemps de 1865, un de nos amis ayant une soirée à passer avec nous, et ne sachant comment la perdre, nous demanda de lui lire notre HENRIETTE. Nous eûmes assez de mal à retrouver le manuscrit. À la fin de la lecture, l'ami fut pris par l'intérêt de la pièce, nous complimenta, nous prédit que nous serions joués. Nous ne le croyions guère, sachant toute la répugnance des directeurs à accepter une pièce de gens accusés de littérature, de style et d'art. Cependant cette lecture nous avait, malgré nous, un peu rattachés à HENRIETTE. À ce moment, M. de Girardin venait de lire le SUPPLICE D'UNE FEMME chez la princesse Mathilde. Nous avions l'honneur d'être reçus dans ce salon. Nous pensâmes qu'une lecture, là, devant un public d'hommes de lettres, aurait peut-être chance de valoir à notre pièce une heure d'attention, la lecture personnelle d'un directeur de théâtre comme M. Harmand, qui avait succédé à M. de Beaufort, ou comme M. Montigny. La pièce fut lue. Elle souleva, dans le salon, des objections et des sympathies. Quelques journaux annoncèrent cette lecture, et, quelques jours après, nous écrivions à M. Harmand pour lui demander un rendez-vous. Nous attendions la réponse du directeur du Vaudeville, lorsque nous reçûmes la lettre suivante de M. Théodore de Banville, qui avait été l'un des écouteurs et l'un des applaudisseurs d'HENRIETTE.
Mardi, 11 avril 1865.
Mes chers amis,
Édouard Thierry (ceci est confidentiel) m'a exprimé un vif désir de connaître votre pièce. Il est un de vos ardents admirateurs, il a dit du bien de vos livres dans les papiers imprimés, et dans ce moment-ci même, ayant à monter une pièce dont l'action se passe sous le Directoire, il consulte et relit sans relâche votre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE SOUS LE DIRECTOIRE.
Je lui ai fait observer que votre talent, votre situation littéraire et la juste renommée acquise par vos longs efforts ne vous permettent pas de vouloir être refusés à un théâtre. Mais il le comprend aussi bien et mieux que moi. Aussi est-ce à un point de vue non officiel et absolument amical qu'il vous prie de faire connaître votre pièce à l'homme de lettres Édouard Thierry, à qui elle inspire une vive curiosité. Pour votre gouverne, sachez bien, au pied de la lettre, que ce désir a été réellement et spontanément exprimé par Thierry, sans aucune provocation de ma part…
Là-dessus nous hésitions. À quoi servirait cette communication de notre
manuscrit? À rien, nous disions-nous. Cependant un soir, passant rue de
Richelieu, nous montions au Théâtre-Français; nous ne trouvions pas M.
Thierry.
Le 21 avril, M. Harmand nous répondait qu'il serait très heureux de nous offrir une lecture, mais après la pièce qu'il montait, le MONSIEUR DE SAINT-BERTRAND de M. Ernest Feydeau. Nous avions reçu, avant cette réponse de M. Harmand, une lettre où M. Thierry s'excusait de ne pas s'être trouvé au théâtre lorsque nous y étions venus, et se mettait à la disposition de notre jour et de notre heure. Nous allions le voir, nous lui exposions très nettement l'inutilité, pour lui, de lire notre pièce, une pièce qui ne rentrait pas dans le cadre ordinaire du répertoire des Français. M. Thierry insistait pour lire HENRIETTE; et il mettait tant de bonne grâce et de bon désir à vouloir la connaître, que nous cédions. N'ayant aucune idée que notre pièce pût être retenue par le Théâtre-Français, et pressés par un rendez-vous que nous venions de recevoir de M. Harmand, nous écrivions à M. Thierry de nous renvoyer notre pièce. M. Thierry nous la renvoyait avec cette lettre:
Messieurs et chers confrères,
J'avais l'espérance que vous voudriez bien venir hier reprendre votre manuscrit; il paraît que vous comptiez sur moi pour vous le renvoyer; je vous le renvoie donc avec les compliments les plus sincères. Je ne sais pas si le Vaudeville vous attend et si vous êtes en pourparlers avec lui; ce que je sais, c'est que la pièce ne me semble pas plus impossible au Théâtre-Français qu'au Vaudeville. Ce que le Théâtre-Français retrancherait, dans le premier acte, sera retranché partout ailleurs et avec les mêmes ciseaux, ceux de la commission d'examen. Le dénoûment est brutal, je ne dis pas non, et le coup de pistolet est terrible; mais il n'y a pas encore là d'impossibilité absolue. Au fond, je vois dans votre pièce, non pas précisément une pièce bien faite, mais un début très remarquable, et pour ma part je serais heureux de présenter au public cette première passe d'armes de deux vrais et sincères talents qui gagnent leurs éperons au théâtre.
Tout à vous.
E. Thierry.
27 avril 1865.
Sur cette lettre, qui nous mettait au cœur des espérances dépassant nos ambitions, nous rapportions notre manuscrit au Théâtre-Français.
Quinze jours après, nous obtenions une lecture du Comité; et le 8 mai les sociétaires de la Comédie-Française nous faisaient l'honneur de recevoir notre pièce[21].
On a parlé de protections, d'influences ayant déterminé cette réception. C'est une injure gratuite contre l'indépendance bien connue du Comité, auprès duquel rien ne nous a recommandés qu'un passé de travail, des livres d'histoire honorés de l'éloge d'un adversaire comme M. Michelet, des romans dont toute la critique s'est émue. Et pourquoi n'y aurait-il pas là des titres au rare honneur d'un début sur la première scène littéraire de France?
Pendant l'été, nous remaniâmes, sur les intelligentes indications de M. Thierry, notre troisième acte, pour adoucir, au point de vue de la scène, ce qui était logique, mais ce qui pouvait être antipathique dans la passion de la mère. La pièce était distribuée. Mme Arnould-Plessy daignait accepter le rôle de la mère. M. Got, M. Bressant, M. Lafontaine, Mme Victoria Lafontaine, Mlle Dinah Félix, voulaient bien donner à nos débuts l'appui de leurs noms et de leurs talents. Nous recevions le bulletin de la première répétition, lorsque M. Delaunay, obéissant à des scrupules et à des modesties exagérées d'artiste, rendait le rôle de Paul de Bréville, pour lequel il ne se croyait plus suffisamment jeune. Ce refus de M. Delaunay arrêtait tout. Nous vîmes notre pièce perdue, au moins pour le moment, et nous partîmes, assez désespérés, nous enterrer à la campagne dans le travail et la consolation d'un grand roman.
Cependant la presse, avec une sympathie dont nous avons gardé le souvenir, combattait le refus de M. Delaunay. Un critique, que toutes les questions de théâtre trouvent à son poste de feuilletonniste, armé de conscience et de bon sens, M. Sarcey, pressait M. Delaunay, au nom des auteurs et du public, de revenir sur sa résolution et d'oser avoir vingt ans, les vingt ans de son talent. Devant cet intérêt de la presse, la situation du théâtre, celle des deux auteurs, M. Delaunay cédait, et nous recevions tout à coup un beau jour, le 4 novembre,—dans le trou où nous étions terrés, ne pensant plus à notre pièce,—une lettre de M. Thierry qui nous annonçait en même temps la bonne nouvelle, et l'entrée en répétitions d'HENRIETTE.
La pièce était répétée. Les excellents acteurs qui devaient la jouer mettaient au service des auteurs tous leurs efforts, toute leur expérience, donnaient, nous pouvons le dire, tout leur cœur à la pièce. La confiance d'un grand succès était dans tout le théâtre; et le succès paraissait éclater déjà aux dernières répétitions, devant l'admirable jeu des scènes d'amour.
Pendant ce temps, la chronique s'emparait de notre pièce. Et cette chronique, qu'on a dit avoir d'avance tant soutenu notre pièce, commençait à lui faire la méchante et basse guerre des cancans calomnieux, des citations falsifiées, et des dénonciations anonymes. Les petites informations empoisonnées s'écoulaient dans les Correspondances. Le Nord signalait et racontait notre premier acte, en lui prêtant les couleurs d'une turpitude immorale; et nous ne savons comment l’article non signé du Nord parvenait, sous bande, à la censure.
Enfin arrivait la première représentation. Elle avait lieu le 5 décembre. Tous les journaux ont raconté ce qui s'y passa. Deux hommes seulement, dans toute la presse, n'ont pas vu ce soir-là de cabale dans la salle: ce sont M. de Biéville, du Siècle, et M. de Béchard, de la Gazette de France.—Le rapprochement de ces deux extrêmes nous semble assez curieux pour le noter en passant.
Qu'y a-t-il maintenant au fond de toutes ces colères, au fond de toutes ces passions ennemies et jalouses?
Il y a trois questions:
La question littéraire;
La question politique;
La question personnelle,—ou plutôt la question sociale.
La question littéraire!—Celle-là, laissons-la de côté, nous y reviendrons plus tard. Mais aujourd'hui, il serait niais de discuter, de répondre, de se défendre, à propos d'art, quand cinquante sifflets d'omnibus écrasent tous les soirs une pièce que la salle veut écouter, quand une petite fraction des écoles[22] couvre de la tyrannie de son goût et de la révolte de ses pudeurs les applaudissements des loges, de l'orchestre, des femmes de la société, des hommes du monde, du public élégant, intelligent et lettré de Paris. Non, pas de discussion. Nous nous inclinons devant nos maîtres, devant les maîtres de l'Odéon devenus les maîtres du Théâtre-Français et que nous espérons bien voir demain les maîtres de toutes les scènes, y décidant la chute de ce qui leur déplaira, empêchant les avenirs dont ils ne voudront pas, et tuant, du haut des cintres, toute pensée qu'ils voudront tuer, par-dessus la tête du public et la plume de la critique[23]!
La question politique?—Vidons-la nettement pour n'avoir plus à y revenir.
On dit, on imprime même, qu'on siffle notre pièce parce que le gouvernement l'a fait jouer, parce que la princesse Mathilde l'a imposée au Théâtre-Français, parce que nous sommes des «protégés», des courtisans.
Nous, des protégés! Nous, les seuls hommes de lettres qu'on ait fait asseoir, en 1852, entre des gendarmes, sur les bancs de la police correctionnelle, pour délit de presse! Nous, auxquels le ministère de la police d'alors donnait l'avertissement de ne plus écrire dans les journaux!…
Nous, des courtisans!… Mais qui sommes-nous donc? Rien que des artistes qui n'ont jamais appartenu à un parti. Si nos études nous ont donné un peu de justice, et quelquefois un peu de regret pour le passé, nous croyons que nous avons montré dans nos livres historiques assez d'indépendance pour mécontenter toutes les opinions; et nous avons cette conscience que nos romans se sont assez intéressés aux misères populaires du présent, et aux larmes des pauvres.
Arrivons à ce grand crime que nous lisons partout et qui a rempli tous ces jours-ci de circulaires le quartier Latin: la protection de la princesse Mathilde.
Ici, on nous permettra quelques détails,—et quelques vérités.
Après dix ans de travail solitaire, acharné, enragé, sans publicité, presque sans relations, un jour un de nos amis, M. de Chennevières, vint nous dire que la maîtresse d'un des grands salons de Paris, ayant lu nos livres, désirait nous connaître. C'était la première fois qu'un salon s'ouvrait devant nos titres littéraires. Il y avait presque quatre ans que nous n'avions mis d'habit. Nous allâmes dans ce salon, dans le salon de cette femme, une artiste qui est coupable d'être née princesse. Nous y trouvâmes toutes les libertés et presque toutes les intelligences, des artistes et des hommes de lettres comme nous, des philosophes, des savants, des poètes: M. Renan et M. Berthelot, M. Claude Bernard et M. Taine, M. Sainte-Beuve et M. Bertrand, M. Théophile Gautier, M. Gustave Flaubert, M. Paul de Saint-Victor, M. Dumas fils, M. Émile Augier, les peintres, les sculpteurs d'avenir et de talent. Nous entendîmes là, dans ce salon d'art et de libre pensée, M. Sainte-Beuve défendre Proudhon, et M. Charles Blanc demander la levée de l'interdiction de la vente sur la voie publique pour l'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION écrite par son frère. Ce fut là, devant un public de lettrés, que nous lûmes HENRIETTE MARÉCHAL, à l'exemple d'autres auteurs plus connus que nous, aussi soucieux de leur dignité, et qui ne croyaient pas faire acte d'insolence envers le public, en consultant le premier salon de Paris sur l'effet d'une œuvre dramatique.
Est-ce pour cela qu'on nous siffle, et qu'on veut empêcher notre pièce de parler au public? Mais alors qui peut dire si demain on n'ira pas huer au Salon les toiles de M. Baudry ou de M. Hébert, parce que la maîtresse de ce salon aura été les voir dans leur atelier? Et pourquoi ne ferait-on pas une partie d'aller casser à une prochaine exposition les sculptures de ce grand sculpteur, M. Carpeaux, parce qu'il a eu l'imprudence de faire un chef-d'œuvre du buste de la maîtresse de ce salon?
Si ce n'est pas pour cela qu'on nous siffle, est-ce pour quelque chose de plus grave? Est-ce parce que «cette haute protection», comme on l'appelle, a fait pour nous ce qu'elle a fait pour d'autres,—pour M. Louis Bouilhet, par exemple, à propos de FAUSTINE? Est-ce parce qu'elle a défendu notre pièce contre la menace d'interdiction de la censure[24]?
Nous, ne pouvons le croire. Nous ne pouvons croire que ce qui s'appelle la jeunesse française, en 1865, ait les ciseaux de la censure dans son drapeau.
Mais, quoi qu'il en soit, puisqu'il semble y avoir quelque péril en ce moment à ne pas désavouer notre reconnaissance pour une princesse qui n'a d'autres courtisans que des amis, nous la remercions ici hautement et publiquement avec une gratitude, qui serait presque tentée de lui souhaiter une de ces fortunes où l'on peut éprouver, autour de soi, le désintéressement des dévouements.
Arrivons à la dernière question, à la question personnelle, et cherchons en nous tout ce qui peut expliquer cet inexplicable déchaînement d'hostilités.
D'abord, nous avons le malheur de nous appeler messieurs de Goncourt.
Mon Dieu! ce n'est pas notre faute. Nous ne faisons que porter le nom de notre grand-père, un avocat, membre de la Constituante de 89; le nom de notre père, un des plus jeunes officiers supérieurs de la Grande Armée, mort à quarante-quatre ans des suites de ses fatigues et de ses blessures, des sept coups de sabre sur la tête d'une action d'éclat en Italie, de la campagne de Russie faite tout du long avec l'épaule droite cassée, le lendemain de la Moskowa.
Puis nous avons encore le malheur de passer pour être riches, de passer pour être heureux, de passer pour être arrivés facilement.
Eh bien! puisque, dans ce moment du siècle, c'est une suspicion et une raison d'ostracisme que l'apparence de la fortune et du bonheur, il nous faut essayer de désarmer l'envie, en la consolant un peu.
Nous avons travaillé quinze ans, renfermés, solitaires, acharnés au travail. Nous avons eu toutes les défaites, tous les chagrins, tous les désespoirs, toutes les injures amères de la vie littéraire. Nous avons saigné dans notre orgueil, pendant de longues heures d'obscurité. Pendant des années, c'est à peine si nos livres nous ont payé l'huile et le bois de nos nuits. Nous sommes arrivés pas à pas, livre à livre, obligés de tout disputer et de tout conquérir. Et nous avons mis quinze ans enfin à parvenir au Théâtre-Français.
Pour notre fortune, nous n'avons pas tout à fait douze mille livres de rentes à nous deux. Nous logeons au quatrième, et nous avons une femme de ménage pour nous servir.
Et pour notre bonheur, il ne faut pas qu'on se l'exagère tant: nous avons, l'un une maladie de nerfs, l'autre une maladie de foie, qui doivent assurer nos ennemis de nos souffrances dans la cruelle bataille des lettres; deux maladies qui finiront peut-être un jour par nous faire mourir,—à moins que nous ne mourions d'autre chose, tous les deux ensemble, selon des promesses qu'une menace a bien voulu nous faire.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
12 décembre 1865.
* * * * *
Il nous reste à demander pardon au talent, au courage de nos grands acteurs, aux talents de Mme Arnould-Plessy, de Mme Victoria Lafontaine, de Mlle Dinah Félix, de Mme Ramelli, de Mlle Rosa Didier, de M. Delaunay, de M. Got, de M. Bressant, de M. Lafontaine, pour les avoir exposés à ces huées sauvages. Nous faisons personnellement des excuses à Mme Plessy, pour lui avoir fait subir des insultes, qu'un public français n'avait jamais encore fait subir, du moins là, à une actrice de génie qui a marqué, dans cette soirée du 5 décembre, sa place entre Mme Dorval et Mlle Rachel.
* * * * *
Finissons cette histoire d'HENRIETTE MARÉCHAL par la lettre envoyée par nous aux journaux, où nous racontons comment elle a disparu de l'affiche de la Comédie-Française:
21 décembre 1865.
Monsieur le rédacteur en chef,
Les journaux ont annoncé que les représentations de notre pièce:
HENRIETTE MARÉCHAL, étaient arrêtées. Le fait est vrai: HENRIETTE
MARÉCHAL a disparu de l'affiche du Théâtre-Français dans les
circonstances suivantes.
Le 15 décembre, il parut dans la Gazette de France une attaque qui méritait d'être remarquée parmi toutes les attaques lancées, chaque soir et chaque matin, contre notre pièce. La Gazette de France commençait par souligner ce qu'elle appelait «l'admiration du Moniteur officiel et du Constitutionnel» pour notre pièce. Puis elle parlait du morne silence dans lequel avait été écouté le second acte, de l'attitude somnolente du public au troisième. Elle ajoutait que le public ne venait là, que pour s'amuser du scandale, que tous les applaudisseurs appartenaient à la claque, qu'il fallait l'intervention de la police pour «maintenir et comprimer le public entier à bout de patience, et se levant comme un seul homme». L'article continuait, en nous imputant à crime ce que nous avions coupé, ce qui n'était plus dans la pièce représentée, et ce que l'auteur de l'article y mettait,—un inceste, par exemple,—dont il prêtait gratuitement l'intention au dénouement. Ici, la Gazette de France faisait appel à la dignité des comédiens, en leur reprochant de se ménager quelques recettes à la faveur de la curiosité provoquée par des scènes bruyantes; et elle terminait par un procédé de critique littéraire jusqu'ici inusité,—une dénonciation aux contribuables! «Ce qui nous regarde, nous, contribuables, disait-elle, c'est de savoir si nous devons, dans un temps où l'on parle tant d'économies, continuer à sacrifier trois ou quatre cent mille francs, par an, pour le plus grand profit d'une entreprise ministérielle, qui sait si bien tirer profit même du scandale…
Ce même jour, l'administrateur du Théâtre-Français, M. E. Thierry, venait chez nous. Nous lui demandions s'il était content des explications données par nous en tête de la pièce, que nous lui avions dédiée. Son embarras, quelques mots, nous laissaient voir son impression. Nous lui représentions notre situation, la nécessité où nous avions été de dire la vérité, toute la vérité. Et pourquoi, ajoutions-nous, le Théâtre-Français aurait-il à rougir d'une pièce, parce qu'elle a pris deux fois le chemin du Vaudeville, et parce que les auteurs ont la franchise de l'avouer? Nous ne sommes pas de ceux qui écrivent pour tel ou tel théâtre; nous écrivons pour le public que peut intéresser, sur n'importe quelle scène, une pièce qui a au moins la conscience d'être une œuvre d'art. Si nous avons frappé au Vaudeville, c'est que nous ne voyions pas plus haut des chances d'être joués; c'est que nous croyions—à tort—le Théâtre-Français fermé à tout ce qui n'était pas une tragédie, une comédie en vers, ou une pièce en prose signée d'un nom aussi populaire au théâtre que celui de M. Émile Augier. Nous disions encore à M. Thierry que, si pour les inexpériences scéniques et les détails de métier, nous faisions bon marché de notre pièce, nous la trouvions, avec les critiques les plus autorisés, digne après tout du Théâtre-Français par ses qualités littéraires, par un style que les auteurs des HOMMES DE LETTRES, de SŒUR PHILOMÈNE, de RENÉE MAUPERIN, de GERMINIE LACERTEUX, ne trouvent pas trop inférieur au style du répertoire moderne de notre grande scène.
M. Thierry nous répondait avec gêne, sortait de sa poche l'article de la Gazette de France du matin, et nous donnait lecture d'un passage de cet article, où la Gazette s'étonnait de ne pas nous voir retirer notre pièce. Là-dessus, nous disions à M. Thierry que, quand même nous aurions fait le plus grand chef-d'œuvre ou la plus grande turpitude, chef-d'œuvre ou turpitude n'exciteraient pas de telles passions, un tel bruit; que ce qu'on sifflait n'était point notre pièce; et que devant cette situation, devant des attaques sans précédent, devant la majorité des applaudissements, devant le courage et la confiance de nos acteurs, décidés à lutter jusqu'au bout, nous ne pouvions ni ne voulions retirer HENRIETTE MARÉCHAL et que nous étions décidés à attendre qu'elle fût arrêtée par l'administration, interdite par l'autorité. Seulement, nous demandions encore deux épreuves, celle de ce soir-là, et celle du lundi suivant: nous espérions, pour cette représentation du lundi, l'effet de notre brochure qu'on allait mettre en vente à quatre heures et qui nous semblait destinée à faire revenir les gens de cœur sur le compte de notre dignité et de notre indépendance. «Lundi, c'est impossible!» nous dit M. Thierry. Ici, qu'on le comprenne bien, nous n'accusons pas M. Thierry. Nous lui restons, et nous lui resterons toujours profondément reconnaissants pour le brave accueil qu'il a fait à notre pièce. Aussi le plaignons-nous seulement pour s'être trouvé dans une situation où il ne pouvait nous accorder cette dernière demande.
La sixième représentation avait lieu le soir de cette entrevue. Tous ceux qui y ont assisté, peuvent dire le succès de la pièce dans cette soirée, la salle tout entière applaudissant, écrasant de ses bravos les quelques sifflets arriérés qui s'essayaient. Et c'était une salle de bonne foi, une salle payante: un vrai public de quatre mille francs de recette,—de trois mille neuf cent un, pour être exact. Nous allions voir M. Thierry après la pièce, nous lui disions qu'il nous semblait bien dur d'être arrêtés après une telle soirée, où le succès semblait enfin conquis: M. Thierry nous répondait qu'il ne pouvait rien nous promettre.
Le lendemain, HENRIETTE MARÉCHAL disparaissait de l'affiche du
Théâtre-Français.
Maintenant, attaqués à droite et à gauche, attaqués en même temps par le Siècle et par l'Union, par l'Avenir national et par la Gazette de France, sans oublier le Monde; fusillés par un premier Paris de la France, arrêtés par l'administration,—que nous reste-t-il à faire pour une pièce à laquelle les sympathies de la grande critique, les feuilletons de Jules Janin, de Théophile Gautier, de Nestor Roqueplan, de Paul de Saint-Victor, de Louis Ulbach, de Francisque Sarcey, la presse et le public, des recettes de quatre mille francs, une location de huit jours à l'avance, devaient assurer, semblait-il, le droit de vivre?
Il nous reste à faire un appel à l'opinion, à cette grande majorité de spectateurs qui a applaudi HENRIETTE MARÉCHAL, à tout ce monde d'hommes et de femmes du Paris intelligent et lettré qui ne veut pas que la tyrannie de la politique ou l'exagération de la morale touche à ses plaisirs, à ses goûts, à ses sympathies. Il nous reste à faire un appel à nos ennemis mêmes, à ceux qui aiment la liberté et qui doivent avoir quelques regrets devant leur victoire, devant l'interdiction de notre pièce par mesure administrative.
Agréez, monsieur le rédacteur en chef, l'assurance de notre considération distinguée.
APPENDICE
Nous donnons ici, sans commentaires, ces deux pièces curieuses à confronter:
Paris, 7 décembre 1865.
Monsieur le rédacteur,
On fait circuler, au sujet de la première représentation d'HENRIETTE MARÉCHAL certaines accusations contre une partie du public qui composait la salle.
On veut jeter sur cette défaite une sorte de voile tout chargé de mystère; on veut mettre de la cire aux oreilles du public; on l'entoure de paravents pour lui dissimuler les sifflets; on s'enveloppe soi-même d'une sorte de peplum de Chalchas-Critique, et l'on crie à la foule un de ces gros mots à l'aide desquels on explique la Raison universelle et la Cause efficiente et probante des choses!
En vérité, Figaro n'eut pas tort quand il parlait des avantages de la
Sainte-Cabale.
On est tombé Gros-Jean, on se relève Étoile!
Eh bien! non, Monsieur, il n'y avait point de cabale contre la pièce de MM. de Goncourt. Une cabale s'organise, et quoi que l'on ait—je ne sais déjà plus qui—prétendu qu'elle était bien disciplinée, c'est se railler du public que de vouloir prétendre qu'une bulle de savon ne peut crever sans que les puissances conjurées n'aient médité sa ruine.
Une cabale!… Et de qui?… et pour quoi?… contre quoi?…—Voilà trois points d'interrogation auxquels il paraît difficile de répondre. C'est avec ce mot de cabale que les amis satisfont la politesse, que les auteurs consolent leur génie, et qu'enfin on fouette le dos des innocents assez niais, pour oser exprimer une opinion qui était la leur, en face d'une salle qui, ce soir-là, était toute aux soins empressés de l'amitié, aux benoîtes ferveurs de la sainte claque.
Le poulailler a crié, hurlé, sifflé.—Complot!…
Le parterre a applaudi, applaudi, applaudi.—Indépendance!
Renversez les mots, Monsieur, et vous aurez la vérité!
Nous autres, nous étions venus dès cinq heures, les pieds dans la boue, inquiets, impatients, plus sympathiques qu'hostiles, croyant au talent de ces messieurs et prêts à applaudir, si nous trouvions leur pièce bonne. Nous étions là près de trois cents jeunes gens… Et, en effet, on a raison de dire que nous étions une cabale…
Une cabale, c'est un complot; et nous complotions la chose la plus extraordinaire, Monsieur, celle, étant les plus jeunes de l'assemblée, d'être les seuls payants! Nous avions organisé la conspiration des pièces de vingt sous contre les billets d'amis. Et,—voyez à quel point nous sommes simples,—au moment où l'on nous refusait au guichet des billets de parterre, nous subissions l'inspection d'un capitaine recruteur qui ne nous demandait qu'un peu de claque pour un bon fauteuil. Et, à notre tour, nous avons refusé;—refusé, voulant rester indépendants et ne pas mettre les ficelles de notre enthousiasme entre les mains d'un chef de claque, et, comme des pantins, ne pas lever les bras, jeter des cris, pleurer d'admiration, selon le caprice de Son Indépendance.
Nous avons sifflé, comprend-on cela? sifflé, je ne sais quelles rapsodies que Bobino ne voudrait pas pour coudre à ses grelots! Sifflé un vieux paquet de ficelles dont le portrait de mon père, les gants de ma fille, le domino de madame, le mari qui manque le train, sont les bouts les moins roussis et les moins usés! Sifflé un premier acte dont le réalisme n'a même pas le charme de la nouveauté: les ENFERS DE PARIS et la MARIÉE DU MARDI-GRAS sont moins retroussés et plus joyeux! Sifflé un second acte dont la fantaisie court à travers un monde d'aphorismes prétentieux, de situations bizarres, de visions hystériques, commençant au babillage d'une servante et finissant au baiser ridicule d'une femme de quarante ans. Sifflé au troisième acte… Oh! le troisième acte!… N'est-ce pas du Girardin, première édition, non corrigée? Les DEUX FRÈRES faisant pendant aux Deux Sœurs?… Du Girardin, moins… Girardin! c'est-à-dire l'impossible, moins cette chose étonnante en faveur de laquelle on pardonne tout: l'originalité!
Nous disons, nous autres, ce que nous avons sifflé; que les partisans de la pièce nous disent ce qu'ils ont applaudi, en dehors du magnifique jeu des acteurs, un seul acte, une seule scène, une situation, un mot, et nous nous déclarons satisfaits.
Il y a eu cabale, prétend-on! Oui, la cabale des indépendants contre les engagés… volontaires ou non!…
Qui siégeait à l'orchestre? Des amis, des amis, et toujours des amis!
Qui siégeait au parterre?…—Un mot à ce propos, Monsieur. On a parlé d'HERNANI! Est-ce une ironie? À l'époque d'HERNANI, on livrait le parterre à la jeunesse, et l'on refusait la claque! Mardi dernier, quand les jeunes gens se sont présentés, le parterre était envahi.—Par qui?—Et ses portes fermées.—Pourquoi?—Alors nous avons gagné les hauteurs. Quant à ceux du parterre, ils ne sifflèrent pas, j'en suis bien sûr, étant de ceux pour qui Boileau n'a pas fait ce vers:
C'est un droit qu'à la porte on achète en entrant.
Mardi, c'étaient les jeunes gens qui sifflaient et les genoux qui applaudissaient! Voilà la petite différence à signaler entre les deux HERNANI. Ce n'est pas un drapeau autour duquel les frères de Goncourt rassemblaient leurs partisans! C'est un torchon! Nous, nous n'avons pas une sensitive à la place de cœur; nous ne prétendons pas faire un rempart de notre corps à Thalie, et Melpomène nous impose peu! Nous savons chiffonner d'une main osseuse la guimpe des vieilles Muses, et nous accrocher, quand nous voulons rire, à la queue des sourds satyres, amoureux de la joie et de la folie. Est-ce une raison pour ne pas crier: Pouah! quand la fange tente d'éclabousser l'art! Nous n'aimons pas voir sa robe s'accrocher au clou du lupanar, et toute débraillée, titubant à travers les ruisseaux, voir la Muse, le stigmate de l'impudeur au front, s'en aller, psalmodiant des rapsodies sans nom, parmi lesquelles rien ne transpire, ni vérité, ni style, ni inspiration!
Nous ne sommes ni des cabaleurs, ni des amis! Nous avions payé nos places; et seuls peut-être dans toute la salle nous avions l'esprit dégagé de toutes les préoccupations de l'amitié et de la camaraderie. Mais, en vérité, en face des singulières rengaines qu'on voulait nous faire applaudir et accepter comme une transformation dans l'art, quand nous avons entendu comparer HERNANI à HENRIETTE, nous avons mis les clés à nos lèvres. Une révolution, cela? On ne fait pas des révolutions avec des bonshommes de bois; et si Bobèche avait voulu remplir le rôle de Mirabeau, la foule eût sifflé et tourné le dos. Qu'on nous donne RUY BLAS, OTHELLO, CHATTERTON, le GENDRE DE M. POIRIER, et vous verrez où seront les jeunes gens, et quelle grande cabale d'applaudissements nous nous chargeons de discipliner pour ces vraies fêtes de l'intelligence et de l'art!…
C'est sur ce souhait et cette espérance que nous finissons, Monsieur. Dussent certains esprits, complaisants aux douceurs d'une amitié pure, s'irriter parce que nous préférons CARMOSINE à HENRIETTE, nous ne nous attacherons pas à discuter leurs goûts. Seulement, lorsqu'on nous crie: «Adorez!»—Ma foi, non, nous aimons mieux siffler!—C'est plus conséquent.
Mettez le bœuf gras dans une charrette, nous nous amusons; mettez-le sur un autel, nous haussons les épaules! Les messieurs de Goncourt se sont trompés de porte, ils ont pris la rue Richelieu pour la rue Montpensier; c'est à recommencer!
Agréez, Monsieur, l'hommage de notre considération la plus distinguée.
CHARLES DUPUY, 23, rue de Condé;
LOUIS LINYER, 3, rue des Fossés-Saint-Jacques;
J. BERNARD, 3, rue des Fossés-Saint-Jacques;
GEORGES NIVET, 51, rue Monsieur-le-Prince;
ÉMILE RANQUET, 3, rue du Dragon.
Figaro-Programme, 9 décembre.
11 décembre 1865,