EDMOND DUTEMPLE
VICE-CONSUL DE FRANCE
EN
TURQUIE D’ASIE
NOTES DE VOYAGE EN ANATOLIE
« Vous n’entendrez ici ni discours frivoles, ni mensonges. »
(Le Koran.)
ÉDITION ORNÉE DE SIX DESSINS PAR A. BRUN
D’après des photographies rapportées de Brousse.
PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1883
Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
DE L’INDIFFÉRENCE EN MATIÈRE DE POLITIQUE, avec une Préface par M. Jules Claretie. 1 vol. in-12.
PARTIS ET PATRIE, la crise gouvernementale.
HISTOIRE DES PRINCES KADJARS, CHAHS DE PERSE. 1 vol. in-8o, orné d’un portrait à l’eau forte de Nasser-eddin-chah.
LA MARMITE AUX LOIS, monographie humoristique de l’Assemblée nationale (1871-75). 1 vol. in-12 avec dessins et vignettes.
VOYAGE AUTOUR DE NOS DEUX CHAMBRES (1876). 1 vol. in-18.
GUIDE IMPARTIAL DES ÉLECTEURS. Biographie et travaux des membres de l’Assemblée nationale (1875). 1 vol. in-12.
GUIDE ILLUSTRÉ DES ÉLECTEURS. La loi électorale commentée et mise à la portée de tous (1876). 1 vol. in-12 avec gravures et vignettes.
GUIDE PRATIQUE DE PROPAGANDE ÉLECTORALE (1877), (en collaboration avec M. François Deloncle.)
ORDRES DU JOUR INÉDITS DE SANTERRE. Première partie : Tableau de Paris le 21 janvier 1793, broch. in-8o avec plan.
VIE POLITIQUE ET MILITAIRE DU GÉNÉRAL HOCHE. Édition renfermant des documents inédits recueillis aux archives du ministère de la guerre, et précédée du discours prononcé par M. Gambetta, à l’anniversaire du général Hoche. 1 vol. in-12.
En préparation :
EN ARMÉNIE ET EN GÉORGIE. — Notes de voyage d’Angora à Tiflis.
HISTOIRE DE LA PERSE CONTEMPORAINE (1790-1883).
YECHIT DJAMI
La mosquée Verte, à Brousse
A M. GRÉGOIRE BAY,
à Brousse.
Ces pages, mon cher ami, vous reviennent de droit, à double titre ; car si je puis publier aujourd’hui le résultat de nos études, de nos travaux communs, je le dois au dévouement que vous m’avez témoigné, aux bons soins dont vous m’avez entouré après le fatal accident qui a failli me coûter la vie, il y a plus d’une année, non loin de Yeni-Cheir.
A vous donc de tout cœur,
EDMOND DUTEMPLE.
PRÉFACE
Ce n’est point ici ce que l’on est convenu d’appeler un voyage en Orient. Depuis trop longtemps on a usé et abusé de ce titre, et le besoin d’un nouvel ouvrage, purement descriptif, sur Constantinople n’apparaît pas encore.
A quoi bon d’ailleurs chercher à recommencer ce qui a été fait si souvent et si bien ?
Est-ce que le ciel d’Orient n’est pas toujours aussi bleu ? Est-ce que les nuits d’Orient ne sont pas toujours aussi diaphanes ? Est-ce que les femmes turques ne sont plus toujours aussi belles qu’altières ? Est-ce que les grecques commenceraient à perdre les formes légendaires de la Vénus de Milo et deviendraient farouches et sévères ? Est-ce que les arméniennes, si jolies d’ailleurs, cesseraient, par hasard, de prendre de l’embonpoint en prenant de l’âge ? Est-ce que les fleurs d’Orient n’auraient plus les mêmes parfums ? Est-ce que les champs de roses se refuseraient à fleurir, à fournir les essences et les confitures ?
Non, assurément.
Serait-ce alors que les Turcs commenceraient à abandonner leur flegme oriental qui n’a d’égal que celui des gens du Nord ? qu’ils se montreraient intolérants envers les nombreuses sectes qui émaillent leurs territoires ?
Encore moins !
Alors, est-ce que les derviches hurleurs hurleraient maintenant différemment et sur des tons musicaux plus élevés, — ce qui est difficile, — ou plus bas, — ce qui satisferait les oreilles délicates ? Est-ce que les derviches tourneurs tourneraient à présent de gauche à droite au lieu de tourner de droite à gauche ?
Ou bien, est-ce que le timeo Danaos… a cessé de s’appliquer aux Grecs ? Est-ce que les Turcs sont aujourd’hui honnêtes en raison directe de leurs rapports avec les Européens, au lieu qu’hier c’était en raison inverse ? Est-ce que le soldat turc a cessé d’être brave ? Est-ce que les capitulations ont été supprimées ou revisées ? Est-ce que l’étranger, quel qu’il soit, en Turquie, est inquiété ? et cesse-t-il de se prévaloir de sa nationalité pour se refuser à payer la patente ?
Non. Toutes choses sont restées les mêmes. Le bazar de Stamboul est toujours celui que Gautier a si bien décrit ; les marchands juifs, grecs, arméniens en sont tout aussi voleurs ; les chiens conservent pieusement les traditions de leurs pères dépeints par Gérard de Nerval et continuent dans les voies de Constantinople leur rôle, modeste mais utile, de balayeurs publics.
Non, Constantinople n’a pas changé ; elle est toujours, dans sa jeunesse éternelle, telle qu’on nous l’a tant de fois racontée.
Mais est-ce là tout l’Orient ? n’en serait-ce pas simplement le vestibule, ou plus exactement l’antichambre, antichambre où se présentent, se coudoient, se regardent d’un œil torve et affamé, et cherchent à gagner les huissiers, tous les aventuriers, chrétiens raias ou autres, qui flairent un bon morceau dans l’intérieur de la maison ?
Cet intérieur, c’est la Turquie d’Asie.
C’est là que je conduirai le lecteur qui voudra bien me suivre. Quant à ceux qu’effrayeraient les ennuis inévitables d’une lointaine excursion, je les rassurerai en leur disant qu’ils ne feront que visiter l’Anatolie, trait d’union entre les provinces d’Europe et celles d’Asie.
Mais si la traversée du Bosphore est courte, la différence qui existe entre les mœurs de l’une et de l’autre rive est grande.
A Constantinople, en effet, il est difficile de voir le Turc sous son véritable aspect, avec sa nature propre, dans toute son autochtonéité, s’il est permis de s’exprimer ainsi : à Péra et à Galata il affecte trop les allures européennes, à Stamboul on n’en peut rien savoir, car il ferme son intérieur. Ici il se méfie et n’ouvre pas sa porte ; là, en contact permanent avec les chrétiens, il courbe la tête, il se sait débiteur et il fait bonne mine à ses créanciers.
En Asie il en est différemment. Le Turc est ici chez lui, bien chez lui. Il ne craint point l’expulsion, comme à Constantinople. Il ne dédaigne point de se montrer à l’étranger sous son véritable aspect. Ne redoutant rien, — pour le présent du moins, — il entrebâille assez facilement ses portières ; il se fait voir hospitalier ; il ne cache ni ses qualités ni ses défauts ; il apparaît bien réellement tel que la nature l’a créé ; il est lui.
Et, — fait à remarquer, — plus on s’éloigne des côtes, plus on avance dans l’intérieur, plus on se prend de sympathie pour cette race, rebelle en réalité à ce que l’on appelle en Europe les progrès de la civilisation, mais possédant d’instinct les vertus primordiales de la nature humaine — bravoure, honnêteté, justice et charité — qui rayonnent au-dessus des conventions sociales avec le même éclat que le soleil sur notre planète.
Ce n’est point là un paradoxe. J’en appelle à tous ceux qui ont visité l’intérieur de la Turquie d’Asie. N’ont-ils point observé que les hommes de race turque sont d’autant meilleurs qu’ils ont eu moins de rapports avec les Européens ?
Dans une note de Childe Harold, lord Byron dit : « Les Ottomans, avec tous leurs défauts, ne sont pas méprisables ; égaux au moins aux Espagnols, ils sont supérieurs aux Portugais. S’il est difficile de dire ce qu’ils sont, il est aisé de dire ce qu’ils ne sont pas ; ils ne sont pas trompeurs, lâches, assassins ; ils ne brûlent pas les hérétiques ; ils sont fidèles à leur Sultan jusqu’à ce qu’il devienne incapable de régner, et à leur Dieu, toujours, sans inquisition. »
Le comte de Marcellus, dans ses Souvenirs d’Orient, parle de même : « Pourquoi calomnie-t-on ce peuple ? dit-il. — C’est qu’il n’est pas connu ; c’est qu’il faut avoir vécu avec cette nation et étudié à dessein ses habitudes, en avoir même ressenti les effets et l’influence pour la deviner. C’est qu’il faut chercher longtemps le sens de sa politique et de sa religion ; enfin méditer ce Koran, qui cache sous une véritable poésie de sages préceptes empruntés à notre Évangile. »
Je pourrais citer bien d’autres autorités et d’aussi illustres. Le malheur, c’est que l’on aurait beau arriver les mains pleines, il y a fort à parier que la masse préférerait continuer à accepter les traditions courantes, fussent-elles même mille fois fausses et erronées.
C’est bien plus commode !
Et d’ailleurs ne professe-t-on point généralement en France une excessive indifférence pour toutes les questions de politique extérieure ?
Non seulement ces questions on ne les connaît qu’imparfaitement ou pas du tout, mais bien plus on affecte de ne vouloir point s’en occuper.
Homo sum : humani nihil a me alienum puto
cela semble n’être point compris en France.
Jouissant d’un bien-être moyen général, les masses se renferment, égoïstes, chez elles, se tamponnent les oreilles pour éviter les bruits extérieurs, ferment les yeux, se laissent vivre paresseusement, — si l’on peut appeler vie cette végétation ! — n’ont d’autre objectif que de couler le plus tranquillement possible le temps présent, sans songer que ce présent peut être menacé demain par ces bruits que l’on s’est refusé à entendre, par ces faits que l’on n’a pas voulu voir.
Que si par hasard une question extérieure vient à surgir et force les somnolents à secouer leur torpeur, comme ils ne possèdent point les notions élémentaires de la science qui règle les rapports des peuples, ils se trouvent à la merci d’intérêts particuliers ou dynastiques, acceptent docilement les idées les plus contraires à leur bien réel, sacrifient, par exemple, le sang de leurs enfants, en Italie, au Mexique, sous couleur du principe des nationalités, et ne s’aperçoivent pas qu’ils ont ainsi légitimé par avance les conquêtes que l’on fera plus tard sur eux-mêmes en leur retournant ce principe.
Ou bien, d’autres fois, on les verra se prendre d’un beau zèle pour les souvenirs classiques, et faire de la diplomatie sentimentale et archéologique, — étranges contradictions ! — en faveur, par exemple, des descendants de Périclès !
Le tout, sans règles, sans mesure, sans savoir au fond ce dont il s’agit.
Ils ont tellement peu claire la notion exacte de ce qui peut leur être utile ou leur nuire au delà des frontières, qu’ils en arrivent parfois à sacrifier à des rancunes d’ordre intérieur les plus évidents de leurs intérêts à l’extérieur. On l’a bien vu lors des derniers événements d’Égypte. Par esprit d’hostilité, ou de crainte, envers un homme, qui fut tout ensemble une force et un patriote, on a jeté par-dessus bord tout le bagage de notre influence sur les contrées du Nil, — un fardeau assurément pour des bras débiles ! — sans réfléchir au contre-coup qui en atteindra fatalement notre prépondérance sur le littoral africain et les côtes asiatiques. Ils ont cru sans doute avoir fait là œuvre d’autant plus glorieuse que le vaincu était plus illustre :
Pues no es el vencedor mas estimado
De aqueilo en que el vencido es reputado.
Si encore cette indifférence ne portait préjudice qu’à ceux qui la professent, il n’y aurait vraiment là pas grand mal, et ce serait justice qu’ils en supportassent seuls les conséquences. Mais ce qui est grave, c’est qu’elle engage les générations suivantes, qu’elle pèse de tout son poids sur l’avenir de la patrie.
Ils ne s’aperçoivent point que ce qui caractérise la force d’une nation, ce n’est pas seulement le développement de son outillage national à l’intérieur, c’est aussi et surtout la faculté de pouvoir, suivant ses intérêts du moment, diriger cet outillage au loin, lui offrir des débouchés certains, des marchés assurés ; et celui-là seul trafique avantageusement qui sait constamment faire preuve, sous toutes les latitudes, d’activité et d’énergie.
Ils ne s’aperçoivent pas davantage que, en plus de ces bénéfices matériels tout de suite appréciables, le développement que prend une nation à l’extérieur a cet effet immédiat de donner, à l’intérieur, une impulsion nouvelle et plus considérable au sentiment public, d’entretenir le patriotisme comme un feu sacré sans cesse ravivé !
Ils ne s’aperçoivent pas non plus que si la prudence est une qualité, son excès est un défaut, qu’en continuant à s’isoler ils laissent libres pour les voisins les vastes champs où se peut développer leur activité, et qu’ils ne devront s’en prendre qu’à eux-mêmes si, le jour où ils voudront sortir de la maison, ils trouvent toutes les avenues gardées.
O ignorance !
She’s still the first that has her pardon sign’d ;
All sins else see their faults, she’s only blind.
Quel que soit l’aveuglement de ces ignorants par excès d’indifférence, quelle que soit aussi la compassion que l’on éprouve envers ceux qui marchent ainsi volontairement à leur ruine personnelle, ce n’en est pas moins un devoir étroit pour qui voit ou croit voir clair, de ne laisser échapper aucune occasion de leur dire la vérité et de rappeler à ces nonchalants d’esprit qu’il ne leur est pas permis de gaspiller comme ils le font le patrimoine national.
Que s’ils continuent ainsi à compromettre l’avenir matériel de la France, son prestige et son honneur, il pourra très bien se faire que prochainement on les interdise politiquement pour cause d’incapacité notoire, et si on leur fait payer, en plus des dépens du procès, les indemnités légitimes, ce ne sera que justice.
Ce jour-là, — et pour le bien du pays il est à désirer qu’il arrive le plus tôt possible, — ceux qui l’auront amené de par leur nullité devront s’estimer fort heureux si la nation, dans sa traditionnelle mansuétude, ne les poursuit point au criminel. Car l’ambition est un crime lorsque la vertu et les talents ne l’accompagnent point. Or, j’ai beau chercher, je ne vois dans notre personnel politique, hélas ! qu’en quantité minime les vertus et surtout les talents.
Aussi le résultat est-il celui-ci : l’isolement de la France de ce que l’on appelle par euphémisme le concert européen, isolement qui ne nous permet pas de jouer notre rôle, qui nous interdit de faire prévaloir nos justes droits et ne nous laisse pas même obtenir des conditions avantageuses dans les plus simples traités de commerce que nous négocions !
Ne suffit-il pas, hélas ! de passer la frontière pour voir comme ce grand nom de la France a perdu de son éclat, comme on n’a plus pour nous qu’une sympathie basée sur d’anciens souvenirs et par suite tirant peu à conséquence quant au présent ; comme on nous raille, comme on nous bafoue, comme on te met en croix, pauvre patrie ! sur la foi des aimables sceptiques qui te représentent généralement encore à l’étranger et qui, hostiles aux idées républicaines, sont assez peu patriotes pour discréditer la France en se moquant agréablement de la République !
Il est temps vraiment que cette comédie finisse. Il est temps qu’une autorité puissante vienne mettre à la raison et fasse rentrer dans le rang ces « ministres intègres, conseillers vertueux », qui ne pouvant plus « piller la maison » s’évertuent à la diffamer. Il est grand temps que la République se donne enfin un gouvernement fort qui mette un terme, à l’intérieur, à nos querelles de mots et de politique byzantine, et qui, à l’extérieur, restitue à la France la considération à laquelle elle a le droit de prétendre.
Et il faut le dire hautement, sans crainte, ce prestige qu’il nous importe de reconquérir ce n’est pas en émiettant nos forces, en les dispersant au hasard sur tous les points du globe que nous le retrouverons.
Nous ne sommes plus malheureusement assez puissants pour agir ainsi sans nous affaiblir ; nous n’avons plus les bras assez solides pour ne pas mal étreindre à vouloir trop embrasser.
Certes aller au Congo est une belle chose et qui plaît par son côté mystérieux ; Madagascar aussi ne manque pas de charmes, et le Tonkin est supposé être aussi plein de ressources que d’imprévu.
Mais n’est-ce point là réellement de la fantasmagorie de politique extérieure ? Cela repose-t-il sur un principe, sur une idée pratique ? Quand on aura dépensé, — toujours pacifiquement, c’est entendu en théorie, — l’argent et le sang français pour ouvrir de nouveaux débouchés commerciaux à l’activité des peuples civilisés, qui en profitera ? Pouvons-nous espérer que ce sera nous qui coloniserons ces nouvelles conquêtes de la civilisation et qui en monopoliserons avec avantage le commerce ?
Est-ce nous qui serons assez âpres au gain, assez audacieux, assez habiles, assez forts pour nous maintenir en maîtres dans l’autre hémisphère, — nous qui faisons preuve d’une si grande hésitation lorsqu’il s’agit de l’extension, ou simplement de la sauvegarde, de nos droits acquis, de nos intérêts, là, à deux pas, presque chez nous, dans le bassin de la Méditerranée.
Et cependant, n’est-ce point sur les rives de cette mer, que l’on a cessé d’appeler le grand lac français, que notre intérêt bien entendu nous commande politiquement et commercialement d’accumuler nos forces, nos capitaux, de donner libre cours aux multiples ressources dont la nature a si généreusement gratifié notre pays et notre race ?
Est-ce que nous n’obtiendrions pas un résultat pratique plus immédiat et plus considérable en condensant sur les côtes d’Afrique et d’Asie, de Tanger à Port-Saïd et de Jaffa à Stamboul, toutes ces parcelles d’activité que nous sommes disposés à dépenser aux quatre coins du globe ?
Est-ce que le nord de l’Afrique, est-ce que la Turquie d’Asie ne sont pas des champs qui s’indiquent d’eux-mêmes au commerce français, champs encore bien moins exploités qu’on ne le croit communément ?
Est-ce que ce ne devrait pas être notre devoir d’encourager vers ces contrées fertiles et salubres un courant d’émigration ? de mettre à la portée des intéressés tous les renseignements utiles concernant les productions, l’industrie, le commerce ? de faciliter la création de colonies agricoles, l’obtention de concessions minières, le développement des moyens de transports ? et surtout de faire en sorte que le colon, aussi éloigné soit-il de la mère patrie, lorsqu’il voit hisser au mât de pavillon du consulat les couleurs nationales se sache protégé et soutenu efficacement ?
Oui, au lieu de laisser vagabonder nos esprits à deux mille lieues en avant, regardons à nos pieds. Au lieu d’imaginer de folles aventures, qui ne sont plus de notre envergure, bornons-nous à concevoir des projets pratiques et utiles.
Nous n’avons qu’à nous baisser pour ramasser des lauriers pacifiques, et nous abandonnerions cette récolte facile pour aller tenter des semailles dans l’inconnu ! O la fable toujours vraie de la proie et de l’ombre !
Concentrons toutes nos forces, toutes nos ressources, notre esprit, notre activité vers ce nord de l’Afrique dont une partie est déjà nôtre, vers cette Turquie d’Asie, encore si peu exploitée et si riche en productions de toutes sortes. Développons notre commerce en Tripolitaine, en Égypte, en Syrie, en Anatolie.
Nous retrouverons ainsi notre prestige qui va s’effaçant. Nous reprendrons l’influence à laquelle nous donne droit notre double position sur la Méditerranée. Et, avec un peu d’habileté, nous serons bientôt si nettement installés, de Gibraltar aux Dardanelles, que notre prépondérance s’établira d’elle-même, indiscutable.
Alors, ayant à nos pieds un point d’appui aussi solide, nous pourrons redresser fièrement la tête.
Alors, si par hasard le soin de notre honneur ou notre intérêt nous appellent sur un point quelconque de la planète, que ce soit au Congo ou au Tonkin, il ne sera même plus nécessaire de nous déranger, il suffira de parler haut et on nous écoutera, comme on écoute toujours les puissants.
Oui, cette politique méditerranéenne est, à mon sens, une des plus conformes à nos intérêts immédiats ; elle est simple, logique, avantageuse ; elle doit donner des résultats. Et c’est parce que j’ai cette conviction que je publie ces notes sur la Turquie d’Asie, m’estimant très heureux si j’indique à l’activité française des débouchés peu connus.
E. D.
PREMIÈRE PARTIE
LE PAYS. — LES MŒURS. — LES HABITANTS
CHAPITRE PREMIER
LA VILLE DE BROUSSE
Le vilayet de Hudavendighiar. — Brousse, l’ancienne capitale. — La ville sainte. — La route de Moudania. — Les rues de Brousse. — L’activité commerciale. — Le khan. — Le bazar. — Le Tcharchi. — Nonchalance et misère. — Les amusements. — Les semaines des trois dimanches. — Le kief. — Les jardins de Set Bachi. — Le théâtre de Brousse. — Molière et Shakespeare en Asie-Mineure. — S. A. Ahmed Vefyk Pacha. — La promenade d’Adjemler. — La colonie européenne. — Les communautés chrétiennes et la tolérance religieuse. — Les mosquées. — Les turbès. — Les fondations pieuses.
Le vilayet de Hudavendighiar est un des plus fertiles de la Turquie d’Asie et un des plus riches en productions de toutes sortes. Il comprend une partie de l’ancienne Phrygie, de la Mysie et de la Bithynie. Il s’étend d’Angora, à l’est, jusqu’à Aïvalik à l’ouest, au sud jusqu’à Konieh, et ses extrémités nord sont baignées par le golfe de Ghemlek et la mer de Marmara. Sa population est composée de deux tiers à trois quarts de musulmans, et de un quart à un tiers de chrétiens, grecs, orthodoxes, arméniens grégoriens, arméniens catholiques et protestants de l’église libre.
D’après le dernier recensement, la population totale est d’environ 505,573 habitants mâles, se divisant ainsi : 418,606 turcs, 68,842 grecs orthodoxes, 24,125 arméniens et autres. Le chiffre des Européens est très restreint. L’élément français, qui est le plus important, ne compte pas plus, dans toute l’étendue du vilayet, de 80 personnes, y compris femmes et enfants, ainsi réparties : 64 à Brousse, 10 à Biledjik, 6 à Ouchak.
Brousse, l’ancienne Prusium, est le chef-lieu de ce vilayet et le siège du gouverneur général. Conquise en 1328 sur les empereurs grecs par Orkhan, le Gahzi, le Victorieux, elle devint et resta la capitale de l’empire ottoman jusqu’à la prise d’Andrinople. Avant la conquête de Brousse, en effet, Osman, père d’Orkhan, qui le premier avait pris le titre de Padischahi ali Osmani, souverain des Ottomans, avait pour résidence Yeni-Cheir d’où il pouvait surveiller Nicée et Nicomédie. Mais l’importance de Brousse, sa situation exceptionnelle, devaient forcément décider Orkhan à y établir le siège de son gouvernement.
Lorsque la prise de Karassi lui eut assuré quelques années de paix, Orkhan s’occupa d’affermir les institutions établies par son frère Ala-Eddin et se signala par des fondations pieuses. Brousse fut, sous ce rapport, favorisée entre toutes. Les riantes vallées de l’Olympe se peuplèrent de derviches, de santons et d’abdahs. Là habitaient : Gerlek Baba, le père des cerfs, ainsi nommé parce qu’il faisait sa monture d’un de ces animaux ; Dogli-Baba, qui ne se nourrissait que de lait caillé ; Abdal-Murad et Abdal-Musa, qui accompagnèrent Orkhan à la prise de Brousse, le premier combattant avec un sabre de bois, le second tenant des charbons ardents sur du coton. Les savants et les poètes ne furent pas moins favorisés. Les mollahs David de Césarée et Tadscheddin le Kurde dirigèrent les écoles de Nicée, et le Persan Siman fut comblé de bienfaits[1].
[1] De la Jonquière, Histoire de l’Empire ottoman.
Même quand elle fut déchue du rang de capitale, Brousse continua d’être le centre des savants, des gens de lettres, des solitaires.
Dans les mosquées de la ville reposent les six premiers souverains de l’empire, avec leurs femmes, leurs filles et vingt-six princes de leur sang. Leur faisant cortège jusque dans la mort, les plus illustres vizirs et beylerbeys, près de cinq cents pachas, cheiks, professeurs, poètes, légistes, dorment leur dernier sommeil autour des premiers padischahs.
C’est la ville sainte de l’empire ottoman.
C’est aussi une des plus coquettes et des plus gracieuses villes d’Asie, — vue à distance.
Quand, arrivant par la route de Moudania, on entre dans la vaste plaine de Brousse, on aperçoit de très loin les blanches mosquées aux minarets élancés qui, au milieu d’un fouillis de masures en bois, s’étagent sur les contre-forts du massif de l’Olympe. L’œil ne saisit d’abord que ces taches blanches qui se profilent au pied de ces hautes et sévères montagnes. On dirait une troupe de nymphes rieuses dansant une ronde autour d’un colosse.
Cette illusion et ce charme disparaissent, malheureusement, aussitôt que l’on entre dans la ville. Des rues étroites, escarpées et tortueuses ; des entassements de maisons sillonnées par des ruelles, pleines d’immondices, où l’air circule à peine ; des constructions en ruines, pans de murs branlants, attestations durables des tremblements de terre et des incendies ; des masures en bois, pourries et rongées par les ans, s’inclinant vers la terre, comme des carcasses usées, ou s’affaissant à droite, à gauche, se soutenant mutuellement par un miracle d’équilibre ; pour chaussée un cailloutis défoncé par les pluies d’orages, impraticable aux voitures européennes, — voilà l’aspect physique de la vieille ville.
Derrière les vitres des multiples fenêtres qui ornent chaque maison, à travers les loques bariolées qui servent de rideaux, apparaissent les visages, souvent gracieux, des grecques et des arméniennes dont les grands yeux noirs scrutent curieusement le passant, le déshabillent, pour ainsi dire. Quelques-unes, les vieilles surtout, ne craignent point de mettre hardiment la tête hors la fenêtre ; et ces figures ridées, vieillies avant l’âge, encadrées dans des chevelures surchargées de fleurs, à la mode du pays, donnent à l’étranger un premier mouvement de répulsion dont il a peine à se défendre.
Dans les rues, le matin, avant la chaleur, c’est un va-et-vient incessant.
Voici les interminables convois de muletiers qui portent le bois nécessaire aux filatures ; quelquefois mulets, chevaux ou ânes sont chargés des deux côtés de longues traverses d’arbre, entier souvent, qui battent encore les pavés à dix mètres en arrière ; le moindre obstacle arrête le convoi, et alors les muletiers de lancer des imprécations qui, en turc, bravent absolument l’honnêteté, de rouer de coups les pauvres bêtes qui n’en peuvent mais.
Voici venir, d’un autre côté, une longue file de chameaux, allant à la queue leu leu, attachés, et précédés du chef chamelier monté sur un petit âne, harnaché de tresses de couleurs rouges, blanches, vertes, ornementées de longs glands multicolores.
Des grincements rauques, perçants, qui produisent sur les nerfs et le tympan la même impression que peut produire un couteau ébréché entamant un bouchon de liège, annoncent de très loin l’arrivée des arabas ; ce sont de petites charrettes tout en bois mal équarri qui servent au transport dans les localités où existent des semblants de routes ; elles avancent lentement, traînées par de placides buffles que les horribles grincements des essieux jamais graissés ne parviennent pas à émouvoir.
Et puis, c’est un troupeau de moutons qui vient encombrer la rue ; ce sont des villageoises qui apparaissent, en bandes, à califourchon sur leur cheval, apportant des denrées au marché ; des Circassiens, au noir costume, à la poitrine agrémentée de cartouchières toujours garnies, fièrement campés sur leur monture, circulent, l’œil aux aguets, prêts à tout ; des zaptiés, sales et poussiéreux, le winchester passé entre la selle et la cuisse, vont au galop et se font faire place à coups de cravache.
Pour compléter ce tableau, des mendiants, des fous, des saints, — c’est tout un ici, — remplissent l’air de leurs complaintes larmoyantes, ou de leurs bouffonneries grossières, ou de leurs fastidieuses psalmodies, agitant de longs bâtons qui supportent des guenilles de rubans coloriés, présentant leurs besaces déjà remplies de détritus, et tous se promenant à moitié vêtus, — quelques-uns pas du tout, — sans nul souci de leur très vilaine nudité.
Tout ce mouvement, cette étonnante agitation, cesse sur les onze heures. Alors, ceux qui ne sont point de la ville cherchent un coin à l’ombre, n’importe où, sur les places, dans les carrefours, au milieu de la rue ; ils s’étendent là, à côté des chiens et des immondices, et s’endorment paisiblement. Quand les rayons du soleil s’adoucissent et deviennent plus cléments, ils se réveillent et reprennent sans se presser le chemin de la plaine ou celui de la montagne.
L’activité commerciale est concentrée au khan, au bazar et au tcharchi.
Le khan est un vaste bâtiment carré construit tout en pierre, en prévision des incendies. Au centre, une vaste cour. Des quatre côtés, une série de petites chambres voûtées, solidement maçonnées, dont les murs ont plus de soixante centimètres d’épaisseur. Au premier étage, sur une galerie suivant tout le périmètre de la cour, s’ouvrent des chambres identiques comme disposition et solidité à celles du rez-de-chaussée. C’est dans ce vaste bâtiment que les négociants louent, suivant leurs besoins et pour la durée qui leur convient, les locaux qui leur sont nécessaires pour le dépôt de leurs marchandises les plus précieuses ou pour l’installation de leurs bureaux. Cela sert à la fois d’entrepôt et de Bourse. Au moment de la récolte des cocons, c’est dans la cour du khan que se traitent toutes les affaires, c’est là que les paysans apportent ce qu’ils ont pu produire, que le triage s’opère, que l’on pèse, que l’on achète et aussi que l’on paie la dîme, car l’administration des contributions indirectes a ses bureaux dans la cour même.
Une des portes du khan donne accès dans le bazar. Celui de Brousse ne présente rien de particulier. C’est le bazar aux ruelles voûtées que l’on rencontre dans les principales villes d’Asie ; la même disposition, les mêmes comptoirs surélevés d’un mètre au-dessus du sol, les mêmes types de juifs, grecs, arméniens, vendeurs criards et importuns, les mêmes marchands turcs silencieux et dignes.
Ce que l’on désigne à Brousse sous le nom du tcharchi n’est qu’une partie du bazar ; c’est celle où se vendent principalement les objets de première nécessité, les denrées et les aliments.
C’est dans ces trois centres, ai-je dit, que se résume toute l’activité commerciale. Il ne faudrait point cependant que cette expression pût induire en erreur. La valeur des termes et des mots se modifie suivant les pays et les climats. L’activité d’Asie n’a nul rapport avec celle de France. Cette activité chez tous les commerçants du bazar et du tcharchi commence avec les besoins journaliers et finit avec leur réalisation. La plupart se contentent des bénéfices au jour le jour et s’inquiètent peu d’amasser en prévision de l’avenir.
Hâtons-nous aujourd’hui de jouir de la vie ;
Qui sait si nous serons demain ?
Aussi, à peine ont-ils gagné les quelques piastres nécessaires à leur entretien quotidien qu’ils s’empressent de fermer leurs comptoirs et d’aller tranquillement faire la sieste au soleil ou prendre un bain.
Je ne parle ici, bien entendu, que des commerçants indigènes. Les Européens agissent tout autrement. On pourra en juger d’ailleurs au chapitre spécial que nous consacrons à l’industrie de la soie.
Cette manière de comprendre et de pratiquer le commerce fait que réellement tous ces gens sont pauvres, se trouvent dans une gêne voisine de la misère, et par suite ne présentent aucune garantie commerciale.
On peut leur appliquer encore aujourd’hui ces termes d’un rapport que Mustapha Fazil Pacha adressait en 1867 au Grand Vizir : « L’agriculture, le commerce, l’industrie, disait-il, tout décline dans l’empire ; les peuples semblent avoir perdu le besoin et l’art de produire ; ils voient leur détresse, et cette détresse ne secoue pas leur léthargie et ne les pousse à aucun effort. »
Et cependant, malgré cette misère qui s’accroît chaque jour, que les charges de la dernière guerre sont encore venues augmenter, toute cette population aux babouches trouées, aux robes rapiécées, non seulement ne se plaint pas, mais prend la vie gaiement et s’épanouit joyeusement aux chauds rayons du soleil. Heureux naturel, admirablement secondé par le climat !
Grecs, turcs, arméniens, chacun s’amuse à sa façon, ne se ménage point les distractions, et témoigne ainsi par le plaisir qu’il y prend son parfait contentement de se sentir vivre.
Les occasions de repos sont si fréquentes d’ailleurs ! Chaque semaine trois jours fériés, sans compter les fêtes grecques. Ce sont les semaines des trois dimanches : celui des turcs le vendredi, celui des juifs le samedi, et le lendemain celui des chrétiens. Chacun de ces trois jours une partie du bazar est religieusement fermée : celle où se trouvent les boutiques de la secte qui prend son repos dominical. Les deux autres, voyant venir peu de clients ces jours-là, ferment leurs comptoirs de bonne heure, et s’en vont faire aussi le kief.
Le kief, en Turquie, n’a pas son équivalent en France. Ce n’est pas seulement la sieste, ce n’est pas non plus la joie exubérante à laquelle se livrent souvent nos travailleurs après un long labeur ; c’est la volonté ferme et arrêtée de se détacher pendant quelques heures de tous les tracas de la vie quotidienne, c’est un état moral où l’esprit, l’âme si l’on veut, se détache des intérêts terrestres et s’élance capricieusement dans l’azur d’un idéal sans limites. Des deux parties de l’être humain, la bête seule reste attachée au sol, l’autre vagabonde aux hasards de l’imagination.
Quand on va faire le kief on emporte un nombre respectable de mézès, sortes de hors-d’œuvre, tels que anchois, caviar, cornichons, piments, saucissons, fromages, salades crues, concombres, etc… etc…, et plusieurs bouteilles de mastic ou de raki, eau-de-vie de marc anisée. On se rend à l’ombre des grands platanes de Tefferitch, sur les riants coteaux de l’Olympe, au-dessus de la ville, ou dans les vieux cimetières ombragés par les cyprès séculaires, ou à la source de Bounar-Bachi, en un mot dans tous les sites qui réunissent la beauté de la vue, la fraîcheur, l’eau pure. Toute la famille s’asseoit sur l’herbe comme nos bourgeois de Paris le dimanche à Meudon et à Clamart, grignote les mézès, boit force verres de raki additionnés d’eau, sans bruit, sans gaieté bruyante, paisiblement ; on parle peu, on se recueille ; parfois quelques chants grecs viennent rompre cette monotonie. Une légère et douce ivresse ne tarde pas à s’emparer de ces heureuses gens ; ils s’endorment ou plutôt sommeillent, en proie à un rêve éveillé, si je puis ainsi dire ; cela présente quelque analogie avec les effets du haschich sans en avoir les funestes inconvénients.
Les très rares jours de la semaine qui ne sont pas fériés, les familles arméniennes et grecques se réunissent fréquemment dans la soirée aux jardins de Set-bachi. On appelle ainsi une vaste terrasse, couverte de vieux arbres, dominant le ravin Gusdéré, où coule un torrent qui descend de l’Olympe, sépare le quartier arménien du quartier turc et va rejoindre l’Ulufer au loin dans la plaine. Là, assis sur de petits tabourets bas, ayant devant soi sur d’autres tabourets des plateaux chargés de mézès, de raki, de café, d’eau, on laisse s’écouler les heures en médisant du prochain, tout comme si l’on était dans un centre civilisé. Devant le perron du café, un orchestre composé de violons, flûtes, guitares, cymbales, joue des airs turcs, arabes, grecs au rythme monotone, au ton strident. L’intérieur de ce café ne présenterait rien de particulier si l’on n’y rencontrait, comme d’ailleurs dans presque tous les établissements de ce genre en Asie, ces chromolithographies allemandes, qui sans plus de souci des lois du dessin que de la vérité historique, représentent invariablement un régiment de cuirassiers français s’enfuyant épouvanté devant deux uhlans ! Quand donc nos flegmatiques fabricants d’images d’Épinal se décideront-ils à lancer eux aussi leurs produits sur ces marchés asiatiques si vastes, encore si peu exploités, et comprendront-ils qu’en gagnant là de l’argent, ils serviront aussi les intérêts de la patrie ! A cet égard, les Allemands se montrent plus pratiques et plus malins que nous.
Les siestes prolongées des jardins de Set-bachi ne sont pas les seules distractions que puisse offrir une soirée à Brousse. J’ai conservé pour la fin la plus grande et la plus extraordinaire, — ici, bien entendu. Je veux parler du théâtre.
En face le palais du gouverneur, de l’autre côté de la rue, derrière un mur bas surmonté de barreaux en frêne, s’élève une petite construction, moitié pierre moitié bois, dont la façade blanche se termine par un fronton triangulaire. C’est le théâtre de Brousse.
La construction de ce théâtre est due à l’intelligente initiative de S. A. Ahmed Vefyk Pacha, ancien ambassadeur à Paris, ancien Commissaire général en Anatolie, ancien grand vizir, en ce moment, pour la seconde fois, gouverneur général du vilayet de Hudavendighiar.
Il est difficile, presque impossible, de parler de Brousse sans parler également de Ahmed Vefyk Pacha. Son nom se rattache étroitement aux travaux d’embellissements qui ont eu lieu dans la ville depuis plus de vingt ans. Saïd-Pacha, aujourd’hui premier ministre, qui avait succédé à Ahmed Vefyk, n’a fait guère autre chose, pendant son passage à Brousse, que d’appliquer les réformes préparées par son prédécesseur. C’est à Ahmed Vefyk que les Broussiotes sont redevables du percement de quelques voies droites, de l’assainissement de quelques quartiers, de la construction de la route de Moudania, d’une organisation intelligente dans la bonne distribution des eaux de sources, etc. etc. Amateur éclairé, il s’est pris d’une belle passion pour les spécimens de l’art arabe et persan qui ornent encore, malgré l’incurie de ses prédécesseurs, certaines mosquées et les turbés ou tombeaux des anciens sultans. C’est ainsi qu’il fit, il y a quelques années, venir de Paris Léon Parvillé, l’orientaliste distingué, et qu’il lui confia la restauration de la mosquée Yéchit-Djami, la mosquée verte, ce petit bijou de l’art ottoman primitif, aux murs intérieurs recouverts de faïences émaillées vert émeraude. Esprit érudit et lettré, Ahmed Vefyk a consacré ses loisirs à traduire Molière et Shakespeare, et il parle le français non pas seulement comme un Français, mais en vrai Parisien ; les finesses de notre langue n’ont point de secrets pour lui[2]. Auprès de ceux qui ne le connaissent que superficiellement il passe pour un original ; mais, au fond, c’est attribuer à une bizarrerie de caractère ce qui n’est que l’expression d’un autoritarisme, peut-être exagéré aux yeux d’un étranger, nécessaire et accepté en Turquie. Quoique partisan de très larges réformes à introduire dans l’Empire ottoman ; quoique ami sincère des Européens, Ahmed Vefyk est au demeurant un vrai patriote turc, patriote intelligent et sans fanatisme aucun ; il ne s’en cache pas, et cette franchise constitue à mes yeux un de ses très réels mérites.
[2] Ahmed Vefyk Pacha a traduit jusqu’à présent treize pièces de Molière. Ce sont : Le Dépit amoureux, L’Avare, Le Mariage forcé, Le Médecin malgré lui, Tartufe (en vers), L’École des femmes, L’École des maris, Les Fourberies de Scapin, Le Misanthrope, L’Amour médecin, Don Juan, George Dandin, Le Malade imaginaire. — Toutes ces pièces ont été imprimées et représentées en turc.
C’est lui qui a eu l’idée de faire construire le théâtre de Brousse, un des rares théâtres d’Asie, et à coup sûr unique dans son genre. Je ne veux pas parler de la disposition intérieure de cette salle ; cela ressemble à nos théâtricules de province : deux galeries de petites loges, un parterre formé de bancs en bois, pour fauteuils deux rangées de chaises de paille. L’orchestre se compose de cinq musiciens, y compris le chef. La rampe est formée par huit ou dix chandelles ; l’éclairage de la salle se fait au moyen de lampes à pétrole. Tout cela n’offre rien de saillant. Ce qui est réellement curieux, c’est de voir jouer en turc les œuvres de Molière et de Shakespeare, le Malade imaginaire, le Dépit amoureux, Henri III, Catherine Howard, etc. ; car le pacha, homme sérieux, a en horreur l’opérette et les pièces fantaisistes. Il veut, dit-il, arriver à faire apprécier par ses sujets les chefs-d’œuvre des littératures étrangères, leur inculquer le culte du beau. Malgré l’attention soutenue que j’ai vu tous les indigènes apporter à ces représentations, malgré les murmures approbatifs aux passages les meilleurs, je doute fort qu’Ahmed Vefyk Pacha arrive rapidement au but qu’il s’est proposé. Il le comprend si bien lui-même d’ailleurs, qu’il est obligé de faire de temps à autre des concessions ; c’est ainsi que parfois, dans les entr’actes du Misanthrope ou des Joyeuses commères de Windsor, on voit une actrice arménienne s’avancer vers la rampe et chanter l’Amant d’Amanda ou Tant pis pour elle ; cela en français, mais comme la malheureuse ne connaît pas un mot de notre langue, elle ne fait que répéter les sons qu’un aimable amateur, régisseur à ses heures, lui a serinés pendant de longs jours, et il s’ensuit naturellement qu’elle ne chante ni en arménien, ni en turc, ni en grec, ni surtout en français, c’est une cacophonie de mots des plus plaisante. Néanmoins le public indigène, qui n’y comprend rien non plus, se montre satisfait et applaudit la chanteuse et la chanson. O Molière ! ô Shakespeare !
Après les longs kiefs sur les coteaux, les jardins de Set-bachi, le théâtre, la plus grande distraction de l’élément chrétien à Brousse consiste le dimanche à faire la promenade d’Adjemler. On appelle ainsi un énorme platane, plusieurs fois séculaire, qui se trouve à une demi-heure de Brousse, sur la route de Moudania. Au pied de ce platane, un Grec intelligent a installé un réchaud et offre, moyennant une piastre, le café et l’eau, car il lui est interdit de vendre du raki. Là, les Grecques de Balouk-Bazar, les Arméniennes de Set-bachi et aussi les rares Européennes, se rendent à pied, en voitures ou à ânes. Hélas ! pourquoi ces jolies filles, ces belles femmes se croient-elles obligées d’adopter les modes parisiennes ou du moins de s’affubler de toutes les vieilleries démodées, de tous les rossignols que des importateurs peu scrupuleux leur vendent comme les modes les plus récentes ! si bien que l’on voit les plus charmantes créatures parées, par exemple, de robes, modèle 1868, et de chapeaux, modèle 1854 ; tout cet assemblage jure ensemble à ce point, qu’à distance, on prend pour des grands-mères ces jeunes filles qui ne sont pas encore des femmes. Et comme ces atours d’autres pays, d’autres climats jurent avec ce ciel et cette terre d’Asie ! Il est difficile d’imaginer rien de plus excentrique, passez-moi le mot, de plus rococo ! Et quel argument à en déduire contre la vanité féminine !
La colonie européenne est très peu nombreuse à Brousse. Elle se compose tout au plus de quatre-vingts personnes dont quelques-unes n’attendent qu’un événement favorable pour regagner leur patrie. C’est qu’en effet la plus grande partie de ces colons échoués là par hasard, quelques-uns vers 1845, la plus grande partie à la suite de la guerre de Crimée, après avoir eu un moment de prospérité inespérée, n’ont pas eu la sagesse d’en conserver le bénéfice ; ils se sont, à part de très rares exceptions, aventurés dans des spéculations hasardeuses sur les soies, au lieu de continuer à se contenter du bénéfice industriel, si bien qu’aujourd’hui presque toute l’industrie de la soie se trouve entre les mains des Arméniens, des Turcs et des banquiers plus ou moins grecs de Galata. C’est là un fait acquis, auquel malheureusement il n’y a pas à remédier et qui, au contraire, ira s’accentuant.
Si encore dans ces déboires, dans cette infortune commune, dans ces tristes revers, l’esprit de solidarité se rencontrait, peut-être y aurait-il encore une faible lueur d’espoir vers un avenir meilleur. Mais, hélas ! cette entente qui triple les forces dans l’adversité est bien loin d’exister. Le vieux proverbe : quand il n’y a plus de foin au râtelier les bêtes se mordent, peut, quoique trivial, trouver ici son application.
C’est une chose pénible à dire, mais qu’il vaut mieux avoir le courage d’avouer : cette colonie, déjà pauvre, rongée par les querelles intestines, est irrémédiablement condamnée. Sur ses débris, nous en avons le ferme espoir et la quasi certitude, s’élèvera plus tard une colonie européenne jeune, vigoureuse, importation d’éléments nouveaux, purs de toutes intrigues et de toutes compétitions envieuses et mesquines.
Chaque communauté chrétienne, tout en étant soumise aux lois de l’Empire et aux règlements particuliers d’administration générale, jouit cependant d’une certaine autonomie, possède ses écoles, ses églises et ses chefs religieux, intermédiaires entre la communauté et le gouverneur général. Les arméniens orthodoxes ont à Brousse un archevêque, les arméniens catholiques un évêque, les grecs un archevêque. Faut-il dire que ces trois primats, représentants attitrés de l’élément chrétien, se trouvent rarement d’accord entre eux au point de vue des intérêts généraux communs à tous les chrétiens. Toutes ces sectes qui pratiquent les doctrines de l’Évangile, y compris également la petite Église protestante libre qui compte à Brousse un certain nombre d’adhérents, se trouvent malheureusement divisées par les intrigues personnelles, les questions de prérogatives, de préséance ; c’est à qui cherchera à desservir son voisin auprès de l’autorité locale. Par suite de cette désunion, l’élément chrétien manque d’un terrain commun d’action et ne possède pas en réalité dans le pays l’influence à laquelle son activité, son intelligence, sa fortune lui donnent un incontestable droit.
Ce n’est point cependant que les Turcs se montrent à l’égard des chrétiens jaloux, tracassiers, intolérants. Certes non ! Leur tolérance en matière de religion frise l’indifférence absolue. Ce que nous avons l’habitude d’appeler en Europe le fanatisme turc, — et auquel, avant de voir, je croyais moi aussi, je l’avoue, — je ne l’ai nulle part rencontré au cours de mes excursions en Asie. J’ai toujours vu le turc ne se soucier ni des églises, ni des cérémonies extérieures chrétiennes, et n’intervenir jamais dans les querelles qui divisent les sectes du Dieu de paix. Pour le vrai turc actuel, comme la seule vraie religion est celle du Koran, il ne s’occupe pas plus des autres que si elles n’existaient pas ; pour lui ce ne sont pas là des religions. L’époque héroïque de l’islamisme, la conversion même par le fer, est bien passée ! Mais aussi si le turc pratique cette souveraine indifférence pour toute autre religion que la sienne, il demande, — et après tout c’est bien son droit, — que l’on tienne une conduite réciproque à son égard. Il ne s’opposera pas à l’érection des synagogues, des temples, des églises ; il n’interdira aucune manifestation extérieure ; il s’épargnera même à leur endroit des railleries toujours faciles ; en revanche, il désire qu’on respecte ses mosquées, ses minarets, ses muezzins appelant à la prière, et qu’on ne le tourne point en dérision quand il observe publiquement les pratiques ordonnées par le Koran.
Malheureusement les sectes chrétiennes semblent animées d’un esprit de prosélytisme aussi outrecuidant que maladroit. Ne pouvant se montrer intolérantes, elles sont tracassières. Aussitôt qu’une communauté a pu établir pignon sur rue, c’est-à-dire posséder son église et son clocher, c’est tout de suite un incessant vacarme de cloches qui viennent troubler la tranquillité de ces belles plaines d’Asie ; ce sont des processions avec bannières au vent, chants liturgiques sur des modes élevés, prêtres en grand uniforme ; ce sont des promenades interminables, avec déploiement de croix latines et de croix grecques, pour aller bénir des sources, leur donner des noms de saints ou de saintes, y déposer des images coloriées du patron improvisé, en faire des aiasmas et y récolter des aumônes. C’est surtout parmi le clergé grec une véritable rage, une monomanie, digne d’être observée par les aliénistes, que de vouloir convertir ainsi toutes les sources d’eau pure en eau bénite. Si les Turcs n’étaient aussi largement indifférents à ces pratiques, s’ils ajoutaient la moindre importance à ces consécrations, il arriverait bientôt que toutes les sources ayant été profanées par les bénédictions des infidèles, ils crèveraient de soif, ne sachant plus où aller boire sans offenser Mahomet !
Pour tout résumer en peu de mots : si j’ai parfois rencontré en Asie des tendances à l’intolérance religieuse, cela a toujours été chez les sectes chrétiennes tolérées par l’islamisme, maître chez lui en définitive. Ce qui n’empêche pas que grégoriens, orthodoxes, juifs, accusent sans cesse les turcs d’intolérance manifeste ; qu’ils réclament sans vergogne l’obtention de prérogatives et de privilèges qu’ils sont les premiers, dans les contrées où dominent leurs religions, à refuser aux mahométans ; qu’ils sont enfin, — à les entendre, — des martyrs de leur foi, des victimes offertes en holocauste à ce monstre imaginaire que l’on nomme en Europe : le fanatisme musulman. Quand un turc tue un chrétien, on crie au fanatisme ! sans tenir compte que neuf fois sur dix le chrétien a été simplement victime de sa déplorable habitude de s’immiscer dans des affaires qui ne le regardent pas. En Asie, chacun pour soi, mais surtout chacun chez soi.
Ce qui précède concerne principalement les chrétiens raias, arméniens et grecs. On doit, en effet, reconnaître chez les catholiques, européens surtout, un peu plus de réserve, de retenue et de tenue[3].
[3] Extrait du Phare du Bosphore, du 16 juin 1882.
« Un membre de l’épiscopat français vient de rendre un hommage assez inattendu, mais assurément très mérité à la tolérance large et généreuse que les Osmanlis pratiquent chez eux en matière de religion. Mgr Turinaz, évêque de Toul et de Nancy, vient d’adresser à ses diocésains une lettre pastorale dans laquelle il esquisse brièvement les rapports des différentes puissances avec la Papauté.
» En ce qui concerne la Turquie, voici ses paroles :
» Jamais, dit-il, le catholicisme, ses évêques, ses missionnaires, ses admirables religieuses n’ont été aussi libres et aussi protégés à Constantinople. »
Cette tolérance religieuse, que j’ai constatée chez les musulmans dans toutes les parties de la Turquie d’Asie que j’ai visitées, est d’autant plus digne d’être notée à Brousse que cette ville, depuis sa conquête par Orkhan, a toujours été considérée comme une ville sainte.
Si la Mecque est la Jérusalem de l’islamisme, Brousse est la Rome de la chrétienté, non pas au point de vue du siège de l’autorité théocratique, — siège sujet à changement chez un peuple nomade, — mais eu égard à la parfaite conservation des traditions théologiques.
Il est courant d’entendre dire dans le pays que Brousse possède autant de mosquées que l’année a de jours. De fait, on n’en a jamais opéré un dénombrement certain. Mais à voir la quantité de minarets qui émaillent la ville, comme les marguerites un champ, il se peut très bien que cette locution soit exacte, peut-être même au-dessous de la vérité, si l’on tient compte aussi des turbés ou tombeaux, et des fondations pieuses.
CHAPITRE II
LES EAUX THERMALES
Les bains de Brousse. — Une future station balnéaire. — Yeni et Eski Kaploudja. — Kara Moustapha. — Le village de Tchékirglé.
Il y a deux saisons pour les bains de Brousse : mai et septembre.
Pendant ces deux mois, Brousse voit arriver non plus seulement les étrangers de passage à Constantinople, mais aussi et surtout, l’élite de la société de Péra.
C’est un revenu annuel pour la ville d’environ 15,000 livres turques, soit près de 345,000 francs.
Ces eaux thermales, ferrugineuses et sulfureuses, ont joui de tout temps en Orient d’une réputation justement méritée. Elles s’échappent des contreforts inférieurs du mont Olympe avec des températures qui varient suivant les sources de 35 à 60 et même à 80 degrés centigrades.
YENI KAPLOUDJA
Le plus grand des bains de Brousse.
Les bains se trouvent à deux et trois kilomètres au plus de la ville.
Leur disposition générale est celle des bains turco-romains, mais sans étuves sèches. La chaleur qui s’y développe est naturelle ; c’est celle de l’eau, et elle est ramenée, suivant les salles, à la température voulue.
Malheureusement ces bains, qui pourraient devenir pour Brousse une véritable richesse, sont dans un état de délabrement qui fait peine à voir et mal entretenus au possible. Si l’on ajoute à cela les difficultés de communications entre Brousse et Constantinople, le mauvais service des vapeurs privilégiés de la compagnie Mahoussé qui vont de la Corne d’Or à Moudania, le manque, et par suite l’élévation des prix, des véhicules entre Moudania et Brousse, on comprendra pourquoi, malgré leur efficacité réelle pour la guérison de certaines maladies, ces bains sont relativement aussi peu fréquentés.
Nul doute cependant qu’un jour viendra où des spéculateurs audacieux et intelligents chercheront à faire de Brousse une véritable station balnéaire et sauront y réunir le confort européen au kief oriental. Ce jour-là Brousse sera à Constantinople ce que Nice est à Paris, mais avec des proportions plus considérables, car, du même coup, ce lieu de plaisir deviendra un grand centre d’affaires, étant donné que Brousse est pour ainsi dire l’avant-garde de la riche Anatolie.
Voici l’énumération et la description succincte des principaux bains existant actuellement et qui, malheureusement, subsisteront dans le même état, sans modifications, peut-être pendant longtemps encore.
Yeni-Kaploudja. — Un des plus grands bains de Brousse, construit antérieurement à l’an 767 de l’hégire par Tchéal-Zadé Rassim Pacha, gendre de Soliman II.
Ce bain se compose de trois grandes salles avec coupoles.
La première salle, la plus vaste, reçoit le jour par deux coupoles. C’est la salle qui renferme les couchettes. La température y reste moyenne. Au centre se trouve un bassin à eau froide, eau bonne à boire. Au fond, une estrade sur laquelle s’ouvrent des chambres particulières avec vue sur la plaine.
La seconde salle, à température tiède, est l’avant-salle des bains proprement dits.
La troisième est le bain même. La température y est réglée au moyen des globes de verre de la coupole suivant le degré de chaleur de l’eau. Cette salle entièrement ronde renferme au centre une vaste piscine de 10 mètres de diamètre, qui reçoit par un large conduit l’eau sortant chaude de la source. De très vieilles faïences persanes, bleu tendre, admirablement conservées, malgré les émanations sulfureuses, ornent jusqu’à hauteur d’homme les parois de cette salle. Quatre petites pièces, éclairées également chacune par une petite coupole, prennent accès dans la salle de bain. Elles sont aussi ornées de vieilles faïences. C’est là que s’opère le massage.
L’eau qui alimente ces bains sort de la source à environ 60 degrés centigrades. La température du bain est réglée à 34° et 35° centigrades.
Kainardja. — Petit bain situé en face de Yeni-Kaploudja. Bâtiment bas, sans architecture. Ce bain est réservé exclusivement aux femmes.
Kara Mustapha. — Situé au pied de Yeni-Kaploudja, sur la route de Moudania à Brousse. Ce bain se compose d’un petit bâtiment en pierre qui renferme la piscine, c’est le bain réel, et d’une bâtisse en bois qui sert de salle de couchettes. Source argentifère, eau très claire, à 33 degrés. Ce petit bain, un des plus coquets de Brousse, a été fondé par un riche indigène nègre et porte le nom de son fondateur, Moustapha le Noir.
Buyuk-Kukurtlu. — Grand bain. Eau sulfureuse à 80° centigrades construit par Hudavendighiar-Ghazi, le Sultan victorieux, qui a donné son nom au vilayet. Il ne présente rien de remarquable comme architecture extérieure ou intérieure.
Kutchuk-Kukurtlu. — Petit bain situé près du précédent. Eaux sulfureuses au même degré. Baignoires à la franque.
Eski Kaploudja. — Grand bain situé à Tchékirglé. C’est, après Yeni-Kaploudja, le plus grand bain de Brousse. Tous les deux sont à peu près semblables comme construction, bien que Eski-Kaploudja remonte à une époque bien antérieure. Les eaux sont ferrugineuses. Elles possèdent à leur sortie de la source 65° centigrades. La température dans le bain est réglée à 34° ½. — Un petit bain attenant à Eski-Kaploudja est réservé aux femmes.
Le petit village de Tchékirglé possède encore d’autres petits bains, d’importance secondaire, tels que Husnu-Guzel, Ketchéli, etc. etc. Tous ces bains sont disposés principalement pour les voyageurs qui désirent y séjourner quelque temps. Les eaux sont ferrugineuses.
En résumé, les bains les plus remarquables, et aussi les plus fréquentés, sont ceux de Yeni et Eski Kaploudja et de Kara Mustapha.
CHAPITRE III
MOUDANIA
Un campement sur le golfe de Ghemlek. — Le grec moderne. — Arnaout Keuy. — La saison des bains de mer. — Les soirées. — Les maisons. — Les Grecques et les Arméniennes. — Une source sainte.
Je me trouve, pour le moment, campé à Arnaout-Keuy, sur le golfe de Ghemlek. Mes tentes sont dressées sur un rocher à pic, à 50 mètres au-dessus du niveau de la mer et à peine à un mètre du bord.
Quelle admirable vue !
Ce golfe me rappelle le lac de Genève avec une étendue moindre, car l’œil peut ici embrasser toute la circonférence. Mais, au lieu des sites délicieusement civilisés, comme Évian, Ouchy, Vevey, je n’aperçois que des sites quelque peu sauvages qui portent les noms plus ou moins euphoniques de Siyi, Bourgas, Armoutlouq, Coursounlouq. Dominant tous ces villages, deux petites villes : Ghemlek, au nord-est, et Moudania, au sud-ouest.
Dans presque tous ces endroits, à l’exception de Ghemlek, les deux tiers de la population sont d’origine grecque, ce qui d’ailleurs est presque général sur tout le littoral de la Turquie d’Asie. Aussi est-il commun de constater cette singulière anomalie, à savoir des sujets turcs ne parlant pas un mot de la langue turque. En ce qui me concerne, je suis loin de m’en plaindre. Commençant à peine à baragouiner quelques mots turcs, il m’est plus facile de me faire comprendre, pour l’usage journalier, en langue grecque. Cependant quelle différence avec la langue qu’on m’a enseignée dans ma jeunesse sous le nom de grec ancien ! Ce ne sont pas tant les mots qui ont changé ; à part les termes techniques, le reste est à peu de chose près le même. Mais quelle difficulté pour la prononciation !
Pourquoi aussi Érasme a-t-il eu la malencontreuse idée de préconiser la prononciation bizarre qui est encore suivie dans nos écoles pour le grec ancien ? Il y a cependant de fortes présomptions pour que les Grecs modernes aient conservé plus intacte que les étrangers la prononciation de leurs ancêtres. Je ne vois point d’ailleurs ce qui pourrait empêcher que l’on apprît aux écoliers à lire Homère avec la prononciation grecque moderne, plutôt qu’avec la prononciation dite classique, qu’Homère doit être fort étonné d’entendre s’il survit encore quelque chose de lui dans un monde meilleur. Il me semble que cette question pourrait fort bien se mettre à l’ordre du jour du Conseil supérieur de l’instruction publique. Les conséquences d’une semblable réforme seraient grandes, en ce sens que nos jeunes Français seraient à même à l’avenir de converser familièrement avec n’importe quel descendant de Périclès ou n’importe quelle arrière-petite-fille d’Aspasie. Et, comme la question grecque me semble loin d’être résolue et ne peut au contraire que prendre de l’extension, il y aurait dans cette réforme même un certain attrait politique.
Arnaout-Keuy, le village au-dessus duquel j’ai établi mon campement, est également un village grec, bien que son nom signifie en turc : village albanais.
Sur les deux cents habitants qui composent cette agglomération, s’il y a trois musulmans c’est tout.
On est ici à peine à dix minutes de Moudania, et c’est sur la plage qui s’étend de Moudania à Arnaout-Keuy que la belle société de Brousse vient en juillet et en août prendre les bains de mer. Ce n’est point là seulement une question d’hygiène, c’est aussi une question de sécurité. A ce moment, en effet, apparaissent les grandes chaleurs ; la moyenne est trente-cinq degrés centigrades, et quelquefois le thermomètre monte à trente-sept et quarante degrés. A Brousse même la chaleur est suffocante, les fièvres se déclarent, et quand on est pris, c’est pour de longs mois. Aussi tous ceux que leurs affaires ne retiennent pas en ville, et ils sont nombreux — (la période des transactions étant terminée, la récolte de la soie faite, les cocons vendus), — se réfugient dans les massifs de l’Olympe ou sur les bords de la mer.
C’est alors que Moudania et Arnaout-Keuy prennent une certaine animation.
Dans la journée, il est vrai, au moment de la chaleur, chacun, suivant l’habitude orientale, se livre à une sieste prolongée.
On se lève seulement quand le soleil se couche, et alors jusqu’à une heure ou deux du matin le golfe est sillonné de caiqs.
C’est un spectacle charmant de voir sous ce ciel tout constellé d’étoiles, d’un bleu si pur qu’il fait clair comme en plein jour, filer rapidement, sur la mer calme, ces caiqs effilés, illuminés par les mille couleurs des lanternes vénitiennes.
En voici d’où s’élèvent doucement les voix des jeunes filles modulant des chœurs grecs, un peu monotones peut-être, mais d’une monotonie cadrant à merveille avec ce ciel, ces montagnes, cette mer qui semblent se fondre ensemble dans le même bleu vague.
Voici maintenant d’autres caiqs où se trouvent des musiciens grecs. Pour tout instrument un fifre, un violon, et deux guitares. Il sort de cela une musique étrange, criarde, qui tout d’abord agace horriblement les nerfs ; ce sont des airs à ritournelles vives, alertes, mais sans mélodie. Il faut au moins une bonne demi-heure pour que les oreilles, même les moins récalcitrantes, s’habituent à ces sons et ne frémissent plus à chaque note. Alors on en arrive à trouver parfois un certain charme à cette musique, — tout comme, lorsque l’on est privé de fruits mûrs, on mord dans un fruit vert ; le premier seul semble acide, et l’on finit bientôt par trouver aux autres une saveur piquante.
Ajoutez à ces illuminations, à ces chœurs, à cette musique, les feux d’artifice qui s’entre-croisent, les fusées qui montent au ciel et narguent les étoiles, et vous aurez une idée des distractions que se procure aux bains de mer la société grecque et arménienne de Brousse.
Car ce sont bien là les seules distractions de Moudania et d’Arnaout-Keuy. Ces stations balnéaires paraîtraient horriblement insipides aux habitués de Trouville et d’Étretat. Il n’y a ni casino ni hôtels confortables. Point de lieu de réunion. Chacun prend son bain où bon lui semble, avec caleçon ou sans caleçon, car il y a des anfractuosités de rochers très discrètes. Soit dit en passant, il est impossible de trouver à acheter un caleçon de bain dans cette ville de bains. On m’a cité un Français qui a voulu tenter l’expérience. Après avoir visité infructueusement toutes les échoppes de Moudania, il s’en retournait désappointé, quand un grec vint lui confier mystérieusement qu’il n’existait qu’un seul caleçon de bain dans tout le bourg : un Anglais l’avait oublié là, par hasard, il y avait plusieurs années de cela !
Quant aux maisons, ce sont d’affreuses bicoques tout en bois vermoulu, hantées par les puces, les punaises et tous les insectes asiatiques dont le seul rôle dans la nature consiste évidemment à tourmenter les Européens.
La seule qualité de ces constructions, et elle a son prix, est de se trouver à l’abri des tremblements de terre, très fréquents ici. Tandis que les demeures solidement bâties s’écroulent à la moindre secousse, ces baraques en planches et en terre gâchée résistent victorieusement. Les poutres se disjoignent, mais se replacent d’elles-mêmes, on dirait du caoutchouc. Aussi conserve-t-on avec respect ces bâtisses, contemporaines du fameux tremblement de terre de 1855 qui détruisit presque toute la ville de Brousse. On espère sans doute qu’elles résisteront de même au prochain !
Ce qu’offrent de plus curieux ces masures, ce n’est pas leur aspect extérieur, si repoussant que le dernier paysan de France hésiterait à s’y loger, c’est de voir à ces fenêtres au bois rongé, sans vitres quelquefois, sur le pas des portes toutes disjointes et éraillées, les frais visages de délicieuses jeunes filles.
La meilleure société arménienne et grecque loge là en villégiature.
La race grecque, sur ces côtes, a conservé, même dans la plus basse classe, une pureté de lignes, une distinction, un cachet comme maintien, vraiment admirables. Les femmes arméniennes de leur côté, sans pouvoir rivaliser avec les grecques pour la régularité des traits, ont cependant toutes une grâce native qui rachète largement cette infériorité.
Aussi les masures où ces types de perfection achevée se confinent pendant leur villégiature doivent-elles, lorsqu’ils y entrent, être aussi étonnées que pourrait l’être la hutte d’un Lapon recevant la visite d’un chaud rayon de soleil.
Le seul endroit où quelquefois, sur le soir, on se rencontre, c’est sous un platane aussi vieux que majestueux. Là, un cafedji intelligent a installé une petite table et sert aux amateurs du raki et du café.
Au pied de ce platane coule une source d’eau limpide et délicieuse, bien supérieure à toutes les boissons frelatées dont l’exportation inonde ces pays comme prétendus produits d’Europe.
Cette source est réputée sainte par les grecs. Aussi le clergé s’en est-il emparé. On a installé une image de la Vierge, coloriée, au-dessus de la source, deux cierges et le tronc traditionnel pour les offrandes. Là, en attendant la construction de l’église, on célèbre en plein air, sous le platane, les offices du rite grec. Le pope, à la toque noire, haute de forme, appelle les fidèles en frappant en cadence, avec un marteau, une longue barre de fer. Puis l’office commence. Les chants s’entendent au loin. Si un musulman vient à passer, il doit se détourner de son chemin pour ne point troubler l’office. Je le répète, les turcs sont devenus bien tolérants en matière de religion !
CHAPITRE IV
LA JUSTICE ET LES JUGES
I
LES TRIBUNAUX TURCS
Le konak du gouverneur. — Les cafés. — Les faux témoins. — La salle des pas perdus. — Une audience au tribunal mixte. — Les procès sans fin. — Doléances d’un Français.
Le konak, ou palais du gouverneur, au chef-lieu du vilayet, renferme les divers services administratifs et aussi les tribunaux et les prisons.
Une cour immense, traversée par une chaussée bordée d’arbres ; au fond un bâtiment rectangulaire à deux étages, froid et nu, sans ornementations ; à droite, une suite de petits bâtiments tout en bois, à un seul étage ; l’herbe pousse et croît au hasard, de ci de là, par places ; des oies, des poules, des dindons, des moutons vont et viennent en liberté dans cette cour ; à gauche le poste des zaptiés ; ils sont là étendus sur des nattes, se chauffant au soleil et jouant de la guitare ; le factionnaire a posé à terre son winchester et roule nonchalamment une cigarette ; des femmes au yachmak sali par l’usage, au féredjé maculé et troué, suintant la misère, devisent entre elles, accroupies par groupes dans la cour, attendant des secours qui ne viendront jamais ; tout cela calme et triste ; de temps à autre le silence est rompu par les glous glous des dindons, les piaillements des oies, le bêlement des moutons, ou par les cris sauvages qui partent des prisons.
Tel est l’aspect du palais du gouverneur général d’un vilayet en Turquie d’Asie. Quand on a vu un konak on les a vus tous, car tous se ressemblent.
En face le konak, une ligne de constructions en bois ; le rez-de-chaussée et le toit, c’est tout. Ce sont là les cafés Riche, Cardinal, Napolitain, Tortoni de l’endroit. Sur la bordure du trottoir se dressent des poteaux, espacés régulièrement, supportant des lanternes vénitiennes, massives, solides, à l’épreuve des vents du sud. Une suite de tabourets, très bas et grossièrement travaillés, tient lieu de tables ; on s’asseoit, si l’on préfère, sur les nattes de joncs étendues à terre.
A travers les larges vitres de ces cafés, on aperçoit les indigènes accroupis sur le sol ou sur des estrades ; ils aspirent en silence la fumée du narghilé et n’interrompent cette laborieuse occupation que pour humer à petites gorgées le café versé dans les tasses microscopiques.
C’est ici que se réunissent, avant les audiences, les avocats, les parties, les témoins. C’est ici aussi que l’on trouve, — pour quelques piastres, — des autochtones de bonne volonté prêts à prêter serment et à affirmer, devant le tribunal, quoi que ce soit pour qui que ce soit.
Il est six heures à la turque, c’est-à-dire environ midi à la franque. C’est l’heure où s’ouvrent les audiences.
Les cafés se vident. Témoins vrais, faux témoins, parties en cause, avocats, tous traversent la rue, entrent au konak et se dirigent à gauche vers les petits bâtiments affectés aux tribunaux.
Dès le vestibule, c’est avec peine que l’on se fraye un passage au milieu de ces groupes, spécimens de toutes les nationalités, de tous les costumes, de tous les idiomes et patois orientaux.
Dans l’escalier en bois, c’est aussi un va-et-vient continuel.
En haut, une grande galerie, sur laquelle s’ouvrent les salles où siègent les diverses cours. Là se promènent les avocats arméniens, grecs, turcs ; ils tiennent à la main le petit sac qui renferme leurs dossiers.
C’est la salle des pas perdus de ce tribunal d’Asie. Les parties, les témoins, de nombreux oisifs aussi encombrent cette galerie.
Les zaptiés viennent, conduisant des prisonniers et les tenant par derrière, à la turque, la main passée dans la ceinture de la culotte ; des mendiants, des infirmes, fièrement drapés dans leurs guenilles, tendent la main, la tête haute ; les femmes qui sollicitent l’aumône ont moins de retenue et leurs doigts décharnés, aux ongles jaunis par le henné, s’accrochent désespérément aux redingotes arméniennes.
Là se trouvent les costumes de toutes les provinces de l’Empire. L’œil se heurte aux tons les plus criards, aux couleurs les plus disparates, jaune sur rouge, vert sur bleu. Toutes ces guenilles, — sur lesquelles tranchent les crosses damasquinées des pistolets, les poignées incrustées des yatagans, en un mot, l’arsenal que tout homme qui se respecte porte à la ceinture, — tous ces oripeaux bariolés éclatent vigoureusement aux rayons brûlants du soleil de midi. On dirait un coin du bal de l’Opéra transporté dans une pauvre masure d’un village breton.
Entrons, si vous le voulez bien, au Tidjaret, c’est-à-dire au tribunal mixte où se déroulent les procès entre Européens et sujets turcs.
Nous soulevons la portière, en tissu épais, qui sert de porte, et qui se trouve toujours maintenue fermée au moyen d’un morceau de bois passé dans l’ourlet du bas ; — ingéniosité et économie mêlées.
La salle d’audience est une petite chambre d’environ dix à douze mètres carrés où, par une immense fenêtre qui tient tout un côté de la pièce, la lumière entre toute crue. Pour ameublement un divan devant la fenêtre, divan éventré et à la housse déchirée : une table en bois blanc recouverte d’un tapis vert, un fauteuil en cuir usé pour le président, des chaises dépenaillées pour les juges, les parties et les témoins ; au fond de la pièce, bien en face les yeux vigilants des magistrats, un coffre-fort. O ironie !
Le président, flanqué de ses deux juges turcs, arrive naturellement une demi-heure au moins en retard. Les deux assesseurs européens désignés par le consul à la nation duquel appartient l’une des parties en cause, les attendent depuis longtemps. On se salue. On s’assied. Aussitôt chacun tire son tabac et se met à rouler des cigarettes en avalant force verres d’eau.
Enfin ! le président se décide sans doute à commencer l’audience, car il vient de frapper des mains.
A ce signal, la portière s’entr’ouvre et livre passage à l’huissier du tribunal. C’est un être long, osseux, décharné. Il est vêtu d’une redingote qui a été noire jadis, mais qui aujourd’hui est toute luisante de graisse et d’usure ; par les trous des emmanchures, on aperçoit la chemise qu’il n’a pas dû quitter depuis de longs mois ; le pantalon effiloqué tombe en franges capricieuses sur ses pieds nus tout couverts de poussière, car en serviteur respectueux, il a laissé ses babouches à la porte. Il s’avance, s’incline, croise les mains sur la poitrine et attend.
Le président se recueille un instant. Puis il relève la tête d’un air souriant, enveloppe ses collègues d’un long et fin regard, et s’adressant à l’huissier :
— Bech qhâvé guettir ! c’est-à-dire : apporte-nous cinq tasses de café !
Les juges turcs inclinent la tête. Les assesseurs européens font la grimace, car cette gracieuseté du président va encore retarder l’ouverture de l’audience.
Les tasses desservies, le président fait appeler la première cause inscrite.
C’est, par exemple, John Cox, sujet anglais, contre Moustapha, sujet turc. Cox a confié à Moustapha, il y a deux ans, une somme de 200 livres turques, pour être employée à des achats d’olives. Moustapha n’a pas acheté les olives, et il refuse de rendre l’argent.
Cox, Moustapha et les deux avocats s’assoient devant la table en bois blanc qui sert de bureau au tribunal. Les avocats posent sur la table leurs sacs, les ouvrent, en tirent les pièces qu’ils vont produire, les étalent côte à côte des papiers appartenant aux magistrats. Pendant cette petite opération, le président et les juges causent amicalement avec les parties et les avocats, échangent des impressions, des nouvelles, des commérages de quartier à quartier. Un touriste entrant là par hasard, et non prévenu, ne pourrait jamais se douter que c’est un tribunal. Ce que nous entendons en France par ce mot ronflant, — l’appareil de la justice, — est chose tout à fait inconnue ici ; tout se passe en famille, paternellement.
Le président dépose délicatement sur le rebord de la table la cigarette qu’il n’a pas terminée. Cela signifie que l’audience commence. Chacun imite le président et cesse de fumer.
Au cours de la plaidoirie de l’avocat de John Cox, le président s’agite sur son fauteuil comme un homme agacé, visiblement en proie à une gêne physique. Ses yeux cependant ne quittent point ceux de l’avocat, mais sa pensée est évidemment ailleurs. Enfin, n’y tenant plus, il se courbe ; son menton touche presque la table : ses bras disparaissent sous le tapis vert qui la recouvre. Et toujours il fixe les yeux de l’avocat. Un étranger le croirait attentif. Enfin il se redresse, ramène ses mains sur la table et ses traits esquissent un sourire de satisfaction que l’avocat de John Cox ne manque pas d’attribuer à l’éloquence de sa plaidoirie. Le malheureux ! comme il se trompe ! Le président est satisfait… parce qu’il a retiré ses bottines ! Ça le gêne ces petites machines à l’européenne ! Ah ! que n’ose-t-il venir au tribunal en babouches ! Voilà au moins des chaussures commodes, où le pied est réellement chez lui et peut s’élargir tout à l’aise !
Les deux juges turcs qui, par déférence pour le président, n’ont pas osé prendre l’initiative de ce déchaussement, n’hésitent plus. Avec un ensemble parfait, ils imitent la manœuvre habile et pratique de leur chef hiérarchique. L’un d’eux va plus loin ; ses chaussettes aussi le gênent ; il les retire ; et comme il éprouve des démangeaisons désagréables, il se met à se frotter les pieds. Tout cela au mois d’août, en Asie, par 32° centigrades !
L’avocat de John Cox a terminé son exposé.
Moustapha se défend lui-même. Il est là carrément assis sur sa chaise, les deux coudes sur la table, en face le président. Il parle vite et longtemps ; peu de gestes ; quelquefois une simple inclinaison de tête, de haut en bas, car il se tient droit, fièrement ; pour un peu, on croirait que c’est lui le demandeur, l’accusateur. Par sa barbe ! il jure qu’il ne sait ce qu’on lui réclame ! Certes on lui a confié 200 livres turques pour faire des achats d’olives ! Certes il n’a pas acheté ces olives ! Certes il refuse de rembourser l’argent ! Mais, autrefois, il y a six ou huit ans, — il ne sait pas au juste, — il a déjà fait des affaires avec John Cox ; il était alors en compte courant avec lui, et c’est Cox qui lui doit encore ! — En vain l’avocat de Cox produit des reçus pour tout solde de compte ! En vain il exhibe des lettres de Moustapha signées de lui-même ! Celui-ci répond que ces reçus ne l’engagent à rien. Il continue de jurer, — par Allah ! — que loin d’être débiteur, il est créancier. Comment le tribunal pourrait-il douter de la parole d’un turc qui suit religieusement tous les préceptes du Coran ! D’ailleurs, si par hasard sa parole ne suffit pas, il est prêt à produire ses livres ! Le tribunal les recevra, les fera examiner, et verra qu’il ne doit rien… etc… etc…
Le président reprend la cigarette, à moitié consumée, qu’il avait déposée sur la table. Cela signifie que l’audience est suspendue. L’huissier famélique et décharné entr’ouvre la portière. Les parties et leurs avocats sortent. L’huissier rentre, apportant un nouveau plateau où se trouvent cinq nouvelles tasses de café.
Tout en humant le café et en fumant les cigarettes, le tribunal discute sur les plaidoiries qu’il vient d’entendre. Malgré l’opinion des deux assesseurs européens, les trois juges turcs formant la majorité, un avis qui peut sauver le défendeur, sujet ottoman, est adopté aussitôt qu’émis.
Le président frappe des mains. L’huissier rentre, enlève les tasses, et introduit de nouveau John Cox, Moustapha et les avocats.
Un des juges turcs demande à Moustapha si réellement il possède encore des livres de comptes qui datent de six ou dix années. Sur réponse affirmative, le président décide que Moustapha les apportera devant le tribunal le dixième jour suivant et qu’ils seront vérifiés.
Ah ! le bon billet qu’a John Cox ! Allez donc vous reconnaître dans des livres de comptes écrits en turc ! Et cette encre turque, spéciale au pays, et si facile à effacer avec un peu d’eau sans laisser aucune trace ! John Cox aurait-il mille fois raison, il perdra sûrement son procès !
Moustapha sort du tribunal aussi fier qu’Ali-Baba quittant sa caverne. John Cox part en maugréant. Les avocats suivent, heureux d’entrevoir une perspective de longues et rémunératives vacations.
L’huissier apporte encore d’autres tasses de café. L’audience est de nouveau suspendue.
On appelle la cause suivante. Riza prétend que Mehemet lui a volé un âne. Mehemet affirme le contraire. Riza offre de produire des témoins.
— Très bien ! dit le président. Paye d’abord dix piastres par témoin que tu veux faire venir, et le tribunal les écoutera ensuite.
Riza jette sur la table les dix piastres. Le président les prend et le témoin est entendu.
Mehemet veut produire aussi un témoin.
— Paye dix piastres, dit le président.
Mehemet paye, et son témoin est introduit.
Le président le connaît parfaitement ce témoin. C’est un faux témoin, un habitué du café d’en face. Il n’ignore point son métier. Mais ne faut-il pas que tout le monde vive ! et quand un pauvre turc trouve à gagner quelques piastres, même malhonnêtement, qu’importe après tout si les intérêts d’un infidèle sont en jeu ? Or comme Riza est grec orthodoxe, c’est Mehemet qui gagne, bien que tous ses coreligionnaires turcs le sachent depuis longtemps fieffé coquin.
Ces deux causes ont conduit le tribunal jusqu’à neuf heures et demie à la turque, trois heures à la franque. Le président ressent le titillement de la muse persane qui de temps à autre se plaît à l’aiguillonner, car il passe pour un poète : il a déjà publié près de 1,500 vers ! Son collègue de gauche, marchand en denrées coloniales, désire se rendre au marché, suivre les cours, voir si quelque bonne affaire se présente. Le collègue de droite, qui est saraf, changeur, a rendez-vous avec un effendi quelconque qui a besoin d’argent et le paiera au taux que l’on voudra. Ces graves préoccupations personnelles agitent le tribunal. Le président se plaint de l’excessive chaleur ; ses collègues approuvent. On décide de renvoyer les affaires suivantes à la prochaine audience. Mais demain, c’est vendredi, jour férié turc, les tribunaux sont fermés ; après-demain, c’est samedi ; comme il n’y a au rôle que des affaires entre Turcs et Israélites, il est inutile de siéger ce jour-là, puisque c’est le sabbat des Juifs ; ensuite vient le dimanche, le jour férié des chrétiens, les assesseurs européens ne viendront pas, il ne peut donc pas y avoir audience. Le tribunal décide définitivement que la plus prochaine audience aura lieu à trois jours francs, c’est-à-dire lundi. C’est ainsi que l’on s’octroie généralement en Asie dans les administrations publiques trois jours réguliers de congé par semaine, et encore nous n’avons pas compté les fêtes grecques !
Les audiences au tribunal civil, à la cour d’appel, au criminel ressemblent toutes, au fond, à celle que nous venons d’esquisser sommairement. C’est le même laisser-aller, la même nonchalance, la même indifférence.
Cette apathie explique suffisamment la lenteur de la procédure turque et le peu de garanties que rencontre l’Européen, malgré l’intervention de son consul.
En voici d’autres exemples.
Un négociant européen, par contrat régulièrement passé, est devenu propriétaire d’un immeuble appartenant à un sujet ottoman.
L’époque de l’entrée en possession arrivée, le vendeur vient et dit :
— Cet immeuble appartient à ma femme. Je n’avais pas le droit de vendre. Le contrat est nul.
On plaide. L’affaire se promène lentement devant tous les tribunaux capables d’en connaître.
Enfin, après de longs mois, l’Européen a gain de cause. Il veut se faire livrer l’immeuble.
Le Turc déclare alors :
— Ma propriété est un bien vacouf. Voici des titres.
Et il exhibe une liasse de papiers écrits dans tous les idiomes, et tous plus indéchiffrables les uns que les autres !
Devant cette déclaration, toute la procédure antérieure tombe d’elle-même, est nulle. Le tribunal du Chéri ayant seul le droit de décider en matière de vacoufs.
Tout est à recommencer.
On recommence.
Cela dure à nouveau six mois, dix mois, quelquefois une année.
Enfin l’Européen gagne encore son procès, le Chéri lui rend justice, reconnaît mal fondée l’affirmation du vendeur turc, la déclare nulle.
On réclame la livraison de l’immeuble.
Le Turc ferme sa porte et vous prie d’aller voir si les sauterelles mangent les blés.
Le jugement à la main, l’Européen réclame l’appui des autorités locales.
Il se rend chez le chef de la police.
— Je ne puis agir, répond celui-ci, sans l’ordre du caimakam.
On s’adresse au caimakam.
— Par ma barbe ! dit celui-ci, comment voulez-vous que j’agisse sans un ordre de la commission d’exécution du chef-lieu ?
On se rend au chef-lieu. On finit par découvrir le président de cette commission d’exécution. On lui expose sa requête. Il vous offre les cigarettes et le café. Puis gravement il répond :
— Parlez donc de cette affaire au mufettich.
Vous insistez.
— Je ne puis rien faire, reprend-il, sans son avis.
Le mufettich, ou inspecteur général des tribunaux, vous dit à son tour :
— Le cas est grave. Je vais en référer au ministre de la justice.
L’Européen écrit à son ambassade. Le drogmanat s’informe auprès du ministre. On obtient la promesse qu’un ordre formel d’exécution sera envoyé.
Dieu soit loué ! tout est fini.
Pas encore. C’est une nouvelle phase qui commence.