EDMOND HARAUCOURT
AMIS
L'âme n'est qu'une succession de perceptions, un flux rapide, un mouvement perpétuel.
David Hume.
PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11
1887
BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume.
DU MÊME AUTEUR
L'Ame nue (poésies). . . . . . . . . . . . 1 vol.
Sceaux.—Imprimerie Charaire et fils.
A MON AMI
BENJAMIN CONSTANT
en témoignage
d'affection et de sympathies artistiques
CE LIVRE EST DÉDIÉ
E. H.
AMIS
La demeure de l'oisif est un sépulcre.
Diderot.
Il y a des jours où un homme d'esprit discuterait pendant une heure sur la peine de mort.
Georges Desreynes était dans ses phases d'éloquence; mais pas un sot à qui parler! Ce messie arriva.
—Vous dérange? Tant pis: j'entre. C'est pressé.
Le jeune Parisien, alors penché vers la table, se retourna; puis, mettant sur sa face un sourire de supériorité bienveillante, il tendit la main au visiteur.
—Eh! qu'avez-vous donc, cher ami?
—Bonjour! Votre domestique m'a dit que monsieur achevait ses malles. Trahison! M'abandonnez!
Le clubiste se jeta sur un fauteuil, croisa ses jambes et se mit à taper, du bout de la canne, la pointe aiguë de ses bottines vernies.
Desreynes était revenu vers la table; et, toujours debout, le dos tourné, il continuait à remuer des lettres amoncelées autour du large encrier de bronze.
—Mon Dieu, oui, cher ami, je vous abandonne.
—Quelle mauvaise chance! Oh, mauvaise chance! Figurez-vous que la petite de Semenin, à qui je fais la cour depuis tantôt deux mois, va rester veuve tout le printemps! Pétersbourg: son mari est à Pétersbourg!
—Je vous félicite…
—Pas encore. Mais demain, courses. Elle y sera; l'y rencontrerai, par hasard: c'est promis. Alors, dîner: c'est promis. Mais à une condition: la belle Mme Ferronet ne nous quittera pas.—Soit, ai-je dit, et je vous ai annoncé…
—Contez que je suis mort.
—Mais, tout perdu, cher! Raisonnons! Ne recherchiez-vous pas cette belle? Elle vous écoute. Ne vous pardonnera jamais d'avoir manqué à un rendez vous accepté…
—Par elle…
—Raison de plus! Attendez un jour! Une si belle femme!
—Bah! une femme nouvelle! Est-ce assez pour changer les plans d'un galant homme?
Desreynes prenait dans son geste les gravités et les lenteurs d'un homme qui va devenir philosophique; doucement, pour la seconde fois, il se retourna vers son hôte, à demi sérieux et ironique à demi.
Il continua, les reins cambrés contre la table, où ses deux pouces restaient posés:
—Vraiment, cher ami, je suis un peu las de toute cette vie. Des femmes, toujours des femmes! C'est bête, à la fin!… De l'amour, en cherchons-nous? De la beauté, en trouvons-nous? De l'esprit? Celles qui en ont sont aussi sottes ou plus que celles qui n'en ont pas! De la volupté? La seule dont puisse rêver un raffiné est celle qu'il donne et non celle qu'il reçoit. Or, par une délicate attention de nature, c'est l'unique chose au monde que les femmes ne soient pas capables de recevoir.
—Exagérez!
—J'exagère parce que je m'ennuie. L'homme qui s'ennuie n'a-t-il plus le droit d'être injuste? Les femmes m'ont fait tout le bien qu'elles ont pu, j'en ai assez; à un autre! J'ai besoin d'air.
—Prenez un aller et retour… Reviendrez.
—Comme on revient à la morphine, comme le cabotin revient aux planches. Mais la pièce que nous jouons est toujours trop la même; notre comédie a vingt comparses et n'a qu'un héros, le mensonge. C'est monotone.
—Mais, pardon, cher. L'amour…
—Poseur, parlez-en donc!… Et puis? Aimer, donner son cœur, n'est-ce pas? Si vous n'aviez qu'un lapin, est-ce que vous le lâcheriez dans un champ où tout le monde tire des coups de fusil?
—Voyons… on rencontre des… sentiments véritables, des femmes… qui aiment.
—Vous allez me montrer que vous êtes content de vous, ce que je sais, quand il faudrait montrer que l'on doit être content d'elles. Parbleu oui, on en rencontre qui sont sincères! Mais votre argument est un col en papier qui veut prouver une chemise blanche! Vos femmes aimantes sont l'exception. Notez, d'ailleurs, que je constate sans récriminer. Elles mentent, elles font bien, et n'ont rien autre à faire. Ne commençons-nous point? Et quand nous ne serions pas les premiers coupables dans ces duos d'hypocrisie, n'auraient-elles pas une suffisante excuse dans la situation qui leur est imposée par les lois et les modes…
—De notre état social. Je comprends…
—Ça ne fait rien.
Il continua sa conférence, en se mirant de loin dans la glace de la cheminée:
—Hormis l'exclusivisme des grandes tendresses, si rares et qui répugnent à l'idée du partage, le vœu de la nature était polygamie, parce que son but est l'extrême procréation: le vrai mariage dure le temps d'une maternité, car le désir s'endort sur un oreiller refroidi: des religions simples l'ont assez compris pour vouer la femme à la multiplicité des noces, voire même à la prostitution. Mais le mâle, en toutes espèces et surtout dans l'humanité, en toutes choses et surtout en amour, est essentiellement égoïste: ce qu'il possède, il le veut pour lui seul. Nous avions la force, nous avons fait la loi, et la femme, plus faible et plus douce, a subi l'une et l'autre.
Desreynes parlait comme on écrit; tant de gens écrivent comme on parle!
Il était lancé, maintenant, rien ne l'arrêterait.
—Tandis que les Orientaux inventaient des prisons pour y enfermer leurs épouses, les frères d'Occident, moins brutaux et mieux avisés, inventaient la vertu: rien de plus, et c'est là leur trouvaille. La femme en devait être flattée, et le fut. Les premiers domptaient physiquement, les seconds moralement; nous emmurions les âmes au lieu de casemater les corps. La prison portée en soi-même, invention sublime!
«Ceux-là obtinrent des créatures monogames par nécessité, mais qui, dans l'ennui du sérail, se livrent aux derniers outrages sur la personne de leurs eunuques; pendant ce temps, nos prêtres, nos poètes, nos lois nous dressaient en liberté une compagne convaincue qu'elle doit se réserver à l'amour d'un seul homme et que là est tout son honneur. Durant tant de siècles notre égoïsme sournois a chanté cette romance, qu'il s'est fait en nos femmes une seconde nature, une sorte d'atavisme de vertu: si bien qu'elles en sont venues à s'attacher délicieusement à leur chaîne, à la regarder comme leur bien propre, leur privilège, leur gloire, leur supériorité sur nous; elles l'aiment comme une arme, une amulette, qu'elles pensent porter contre nous, pour se défendre de nous, et elles trouvent en elle des consolations, même pour leurs renoncements à l'amour.
—Parfaitement exact.
—Mais il y a les révoltées! La nature, qui jamais n'abdique complètement ses droits, fait parfois des femmes à son image. Que deviendront-elles? Où vivre, et comment vivre? Le mensonge est leur seul asile, l'hypocrisie est leur seule arme. Feindre et dissimuler! Ne le faut-il pas, puisque nous leur demandons tout bas ce que nous leur défendons tout haut, ce qu'elles sont poussées à désirer en secret et contraintes à blâmer en public. Pourquoi ne mentiraient-elles pas, puisqu'il faut qu'elles mentent? Sont-elles méprisables? Ceux qui profitent de leurs révoltes les mépriseraient volontiers.
—Parfaitement exact.
Desreynes n'aimait pas que les sots fussent de son avis; il faillit en changer.
—C'est lâche, voilà tout. Mais, bah! les femmes auront comme nous le droit de réclamer qu'on ne leur fasse pas un crime de leurs infidélités, lorsqu'elles auront cessé d'en faire une faveur.
Ce philosophe ne manquait jamais d'être séduit par l'attrait d'un paradoxe, et souvent les formules lui faisaient ses opinions, plutôt que ses opinions ne faisaient les formules.
—Amen, dit-il.
Content de lui, il ferma les guillemets: depuis longtemps son approbateur n'écoutait plus:
—Des idées fort intéressantes, cher ami! Pourquoi ne publiez-vous pas?
—Parce que ce sont des idées fausses, d'abord; ensuite, et surtout, parce que la paresse est le premier des arts, et le seul qui les comprenne tous. Au surplus, il faudrait penser, et vous saurez une chose que vous ignorez sans doute, mon cher: l'homme ne pense que lorsqu'il ne peut pas faire autrement. Moi, je ne pense pas, je cause.
—Vous vous moquez! Avec cette hauteur d'esprit que tout le monde vous reconnaît, ces larges vues d'ensemble… Ah! n'êtes pas à plaindre!
—Hauteur d'esprit! Mettez un homme sur le faîte du Mont-Blanc, et dites-lui: «Comme je vous envie, monsieur, de pouvoir contempler à la fois la Suisse et l'Italie!» Le pauvre diable ne jouira que des courants d'air. Vrai, il vaut mieux un petit coin de paysage bien étroit, où l'on puisse dormir à son aise.
—Ainsi donc, vous fuyez?
—Dans deux heures.
—Sans remise?
—Aucune.
—Et vous allez?
—Aux champs.
—Pour longtemps?
—Trois mois, trois jours, trois semaines.
—Tout seul?
—On ne peut donc rien vous cacher?… Eh bien! soit: voilà deux ans que d'Arsemar m'appelle à chaque saison. Après une si longue séparation, je commence à lui manquer comme il me manque. Cette fois, je pars.
Desreynes revint à ses lettres; il les prenait une à une et les examinait d'un coup d'œil: certaines s'en allaient, jetées dans un plateau de laque aux fleurs rouges et blanches; le reste s'empilait sur un coin de la table.
—Vous excuserez, n'est-ce pas? J'ai là de nombreux courriers auxquels je n'ai pas encore eu le courage de répondre, et je veux emporter avec moi les lettres qui demandent un mot.
Le visiteur s'était remis à frapper de sa canne le bout de sa bottine.
—D'Arsemar… Beaucoup entendu parler: votre meilleur ami?
—Mon seul ami, cher ami.
L'autre décroisa ses jambes, qu'il allongea, les talons à terre et les pieds verticaux; maintenant, les mains entre les genoux, il cognait sa canne au rebord de ses deux semelles.
Il ajouta, un peu piqué:
—Oui, mais le mariage change bien des choses, et vous ne l'avez pas revu depuis qu'il a pris femme. On la dit jolie, sa légitime…
—Il paraît.
—Ah, farceur! Comprenons votre fugue et votre hâte!
Pour la troisième fois, mais plus lentement, Desreynes se retourna, et les paupières un peu baissées, il dit, avec une exquise urbanité:
—Mon bon, vous êtes un sot.
Le balancier de la canne s'arrêta: le sportsman recroisa ses jambes et rit, pour avoir l'air de répondre quelque chose.
Desreynes examinait ses lettres.
—Au fait, pensa-t-il, je suis bien généreux et bien mauvais, de bousculer cet heureux de vivre, qui n'a que le tort d'être une bête et qui ne m'en veut déjà plus. Réparons.
Puis, après une pause:
—Qu'est ceci? fit-il en secouant une enveloppe. Je ne reconnais pas cette écriture.
—Quelque victime déjà oubliée…
Desreynes tira délicatement la lettre et la parcourut.
—Ah! singulière histoire, toute courte et presque ridicule…
L'idée lui vint de consoler son hôte avec le récit d'une aventure galante.
—Vous vous rappelez l'exposition des toiles de Claude Perrenet, qui ferma il y a deux semaines. J'y étais un jour…
—Tous les jours…
—Presque… Le matin de l'ouverture, là, je fis rencontre d'une petite personne qui me parut vraiment peu ordinaire. Elle sortait d'une salle comme j'y entrais, et nos yeux se prirent. Éperdument! Ce fut, devant tous, un baiser long comme une succion: car il y a, n'est-ce pas, des baisers qui entrent par les yeux, plus profonds que ceux des lèvres, et qui courent sous toute la peau, comme les autres se posent sur un point de l'épiderme. Après un regard comme celui-là, deux êtres s'appartiennent et se sont possédés.
—Oui, oui… même, l'autre soir, j'étais…
—Fort jolie, brune, petite, mate, et les lèvres très rouges, mais point fardées; des yeux noirs ou gris, bleus ou verts, étranges de fixité ou de vague, une prunelle aiguë que les cils et le bistre enveloppaient de langueur, un poignard sous des dentelles.
—Oh! charmant…
—Merci. Elle avait trop l'air d'une fille à louer, pour n'être pas une haute bourgeoise. Elle restait, d'ailleurs, hautaine et fière, dans son libertinage. Un vieillard décoré l'accompagnait, puis une personne mûre et sèche, qui marchait avec dignité.
—Dommage!
—Elle jugeait les toiles, haut, et me souriait; je tirai de mon portefeuille une carte sur laquelle j'écrivis quelques lignes avec l'affectation d'un critique d'art qui prend des notes. Vous savez que j'ai coutume, pour ces sortes d'aventures, d'employer des cartes où je fais graver un nom supposé, toujours noble et toujours harmonieux, mais qui change à chaque printemps; l'adresse seule reste la même. J'écrivis donc…
—Une demande de rendez-vous?
—Juste! Vous devinez tout. Je roulai le billet et le montrai de loin. Elle accepta d'un geste de paupières, et, dans une pose d'attente, elle planta sa main retournée sur le bord de sa hanche. Le beau page! Glisser derrière elle, poser la carte entre ses doigts, et le poulet avait déjà disparu sous un gant. Mon inconnue monta en voiture: elle habitait au Grand-Hôtel.
Le lendemain, je reçus le finale que voici: «Vendredi, 13 février 85. Renoncez à un amour qui vous serait funeste.» Rien de plus, pas de signature.
—Madame allume, et s'en va: la Vestale du premier quart! Ai horreur de ces damoiselles…
—Vous n'êtes pas philosophe! Qui sait si le roman, en prenant des chapitres, fût resté digne de son prologue? Elle m'a peut-être donné le meilleur d'elle-même.
—L'avez pas recherchée?
—Non, certes! Si le désir la prend de revenir, elle sait où je suis. Mais elle ne reviendra pas.
—Vous dites cela d'un air… La regrettez?
—Peut-être! Aussi vrai que je ne la souhaiterais pas comme moitié légitime à mon plus cher ennemi, on en eût fait une maîtresse adorable; car elle l'a, j'en jurerais, ce que nous fuyons dans notre femme et cherchons dans celle des autres…
—Le vice?
—Une fleur de vice! Dépravée, perverse, curieuse, un lis d'enfer! Ma foi, je plains l'imbécile ou l'honnête garçon qui l'a choisie: celui-là est sûr de son rôle.
L'homme élégant rit beaucoup, car on rit toujours, dans ce monde, dès qu'il s'agit de trahison.
—Elle a pourtant refusé vos faveurs…
—Je suis convaincu qu'elle ne m'a repoussé que faute de temps pour se rendre.
—Êtes un fat.
—Je le sais mieux que vous, mon cher: c'est mon seul métier.
—Voyons… Permettez…
Le charmant jeune homme s'était donné à la graphologie, la seule science qu'il possédât, après celle de se vêtir.
Quand il tint la lettre, il posa doctoralement sa canne à l'angle de la cheminée, et, grave, médita.
—Oh, oh! Bizarre… Caractère, caractère! Pas la moindre efficacité; pas de cœur, mais de la tête! Un bel égoïsme! Et de la volonté; passionnelle, s'il vous plaît! Et despote! Persévérante et tenace, la petite femme; rusée aussi, dissimulée, et méfiante… Mais quel égoïsme! Plus d'imagination que de raison… Caractère!
Desreynes n'entendait pas: il triait les dernières lettres; il sonna son valet de chambre.
—Les malles sont prêtes?
—Oui, monsieur.
—Ajoutez ces papiers et fermez. Qu'on amène une voiture… Cher ami, dînez-vous avec moi? Mon train part à sept heures.
L'invité s'excusa, jeta le billet féminin sur le plateau de laque, reprit sa canne, jura que Desreynes serait le plus coupable des hommes s'il hésitait à réclamer ses services en quelque hypothèse que ce fût, et se retira.
PREMIER LIVRE
PREMIÈRE PARTIE
A TROIS
I
Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres.
La Bruyère.
Depuis une heure, Desreynes, enfoncé dans le coin de son compartiment, voyait les talus, les poteaux et les arbres, rigides et plats comme des découpures, courir derrière la glace du wagon; les fils télégraphiques dansaient sur le ciel pâle, comme le bas d'une feuille de musique qui monte et descend, et Desreynes s'amusait à pointer, entre ces lignes, les notes de l'air obsédant que lui chantaient les cahots du train.
Il ouvrit un journal et le ferma.
En vérité, il s'ennuyait: elle était tombée, la grande joie qu'il avait eue d'abord à l'idée de ce départ, engourdie par les bercements de cette fuite sur les rails, mourante avec toute pensée.
Il regarda ses voisins, et constata que tour à tour ils ouvraient, puis fermaient un journal pour contempler les arbres, les poteaux et la sarabande des fils.
Il pensa: «La banalité de la vie est immense.»
Puis il médita longuement.
La nuit était venue, grise et sans lune; la flamme courte du quinquet sautillait dans son bol de verre, et jetait de petites lueurs jaunes sur des coins de faces endormies.
Les terres filaient en bandes noires.
Un express siffla, gronda et disparut.
L'aspect de la nature n'était plus le même; les arbres qui passaient ne ressemblaient plus aux arbres déjà passés.
—Triste chose! Voilà quelques heures à peine que je roule, et cette infime distance est si grande pour la terre, que la terre se modifie déjà; quelques heures encore, et tout serait changé, l'air, les plantes et les races de vivants; encore quelques heures et j'aurai d'autres étoiles sur la tête; un jour de plus, et je serais sur l'autre face du monde, les pieds à l'envers: quelques pas encore, je me rendormirais à mon point de départ…
Maintenant, deux vers revenaient à sa mémoire, rythmés par la chanson des essieux:
Ah, que le monde est grand à la clarté des lampes!
Aux yeux du souvenir que le monde est petit!
Il dit: «La vapeur a dépoétisé le globe: tout nous ennuie, puisque tout est possible, et rien ne nous appelle, puisque tout est proche.»
Un train passa.
—Pleines d'hommes, toutes ces boîtes! Où vont-ils, en sens inverse du point où je vais? Pourquoi vont-ils? Ces êtres s'imaginent qu'ils ont un but, et se donnent un rôle. Comment y a-t-il assez d'affaires, pour que toutes ces têtes soient bourrelées d'un souci d'affaires? Pourtant, leur existence est creuse comme une calebasse. Après s'être agités toute leur vie, combien pourraient dire en mourant, qu'ils on fait quelque chose? Mais il vont: il faut qu'ils aillent. Imbéciles!
Il conclut: «La banalité de la vie est immense.»
Décidément, il s'ennuyait.
—Et moi, pourquoi vais-je? Imbécile, je le suis comme un autre.
Le refrain choisi tantôt chantait toujours à ses oreilles; la flamme du quinquet se mirait dans la glace.
—Et quand j'aurai fini, qu'aurai-je fait?
Alors, il songea à sa vie, celle d'hier et celle de demain.
Desreynes atteignait trente ans.
Il possédait une large aisance, n'avait ni parents, ni alliés, vivait seul, mangeait ses rentes, ne jouait pas, aimait les arts, et cultivait les femmes.
Au physique, c'était un beau garçon, correct, mais portant dans le regard une malice qui intriguait les épouses et mettait les époux sur la réserve. Il avait de l'esprit et de la présence d'esprit. Le monde de la finance et du farniente, où la vie le jeta d'abord, ne l'intéressait que par le linge de ses femmes et le moelleux de ses fauteuils. Les artistes l'attiraient davantage; mais leur indépendance, parfois bourrue et familière, choquait ses instincts de gentilhomme par l'or; puis il les trouvait d'esprit étroit et exclusif: au fond, peut-être, craignait-il chez eux un peu de mépris pour son dilettantisme stérile. Sculpteurs, musiciens, peintres, littérateurs, il les voyait tous, s'entendait au métier de tous, connaissait les secrets et les lois, montrait des préférences et même des enthousiasmes, discutait, critiquait et conseillait: son goût était généralement prisé, et ses avis avaient fait des heureux. Par caprice, il donnait un article à quelque journal, et sa prose, sous des apparences paradoxales, s'éclairait de verve et de bon sens; ses assertions, souvent si fausses lorsqu'il abordait quelque sujet de métaphysique ou de morale, portaient plus juste ici, parce qu'il jugeait d'après son pur et simple sentiment, au lieu d'analyser avec sa raison. Des chroniques firent tapage: quelques directeurs voulurent «s'attacher une telle plume»: ses éreintements étaient sans aigreur, et quoiqu'il eût massacré bon nombre de ses amis, il ne comptait aucun ennemi parmi eux. En toute autre matière que l'art, il n'était qu'un dépravateur élégant. Se mêlait-il à quelque discussion, il mettait son plus grand plaisir à la faire insensiblement dévier du thème choisi, et, par une série d'objections souvent spécieuses, il amenait son interlocuteur à s'appuyer enfin sur un argument contraire à l'opinion soutenue d'abord, ce qui manquait rarement et qui l'amusait fort.
C'est jongler avec sa tête, et la tête s'y perd.
Qu'importe? Les faveurs du monde ne sont-elles pas aux clowns de la pensée? Aussi, l'on disait: «Desreynes… oh! du mérite!»
Il en aurait eu; mais c'est trop peu que d'être supérieur aux autres: il faut l'être encore à soi-même: cela, il ne l'avait jamais su. Éparpillant sa vitalité et sa force sur mille intérêts dont il ne préférait pas un seul; aimant beaucoup, n'adorant pas; désirant parfois, ne poursuivant jamais; satisfait de comprendre sans approfondir, et de concevoir sans produire, il se laissait vivre. Nature de frelon qui regarde les abeilles: il jouissait. Content de se dire qu'il était peut-être quelque chose en puissance, il préférait ne pas tenter les hasards de l'épreuve. Il édifiait pour son usage une philosophie d'attente, dont la formule était: «A quoi bon?» Il transportait dans le domaine moral le précepte de saint Paul: «Possède toute chose comme si tu ne la possédais pas.»
Et de fait, rien ne lui était en propre. Il reconnaissait deux sortes de patience: celle des faibles, négative, et qui tolère; celle des forts, positive, et qui persiste. L'une lui semblait indigne de lui: il se sentait indigne de l'autre. Ainsi, il leurrait sa volonté, comme sa volonté le leurrait. Être incomplet, en somme, à qui le grand ressort manquait, demi-âme, demi-grandeur aussi impuissante que la plus misérable petitesse, et qui n'avait, en surplus, que la conscience vaniteuse de son mérite virtuel.
Cette vanité, pourtant, ne restait pas constante chez lui: à de certains jours, il prenait une conception même exagérée de sa méprisable essence, se pesait comme un dieu d'Égypte pèse les morts, et ne se ménageait point les plus cruelles vérités: «Mépris bien ordonné commence par soi-même», disait ce vague pessimiste.
Une seule chose le ramenait à une plus équitable appréciation de lui: la vue du prochain.
Il avait des hommes une médiocre estime, à cause de l'énorme sottise du nombre, et n'entendait respecter que le génie: il faisait peu de différence entre ce que le monde appelle un homme intelligent, et un sot: le premier l'importunait plus que le second, et tous deux lui semblaient, au regard de l'absolu, également superficiels et inutiles. Ce dédain l'entraînait souvent jusqu'à des affectations puériles, à des poses d'enfant boudeur et révolté; ainsi refusait-il de voter en quoi que ce fût; jamais il n'aurait voulu accepter le ruban d'un ordre, ni même permettre qu'on le portraiturât en aucune sorte: il prétendait que ce double honneur se doit réserver aux grandes natures, à ceux-là seuls qu'il convient de montrer à la foule, vivants, par un insigne, et morts, par leur image.
Au fond, peut-être, ne croyait-il pas à ces théories laconiennes; mais l'insolence lui en plaisait.
Quant à la valeur morale, il y donnait, aussi, un mince crédit, lui qui n'avait guère connu que l'aride existence des viveurs. Il s'en souciait peu, du reste, ne songeant à demander ni à offrir aucun dévouement, vivant et voulant vivre seul, dans un égoïsme qui lui apparaissait comme une manifestation de la force.
Point mauvais, néanmoins, et capable de mouvements généreux, si la réflexion seconde n'arrivait pas assez tôt pour lui en montrer le ridicule. Il se voulait froid, et, après les enthousiasmes spontanés que lui imposait parfois sa nature nerveuse et faible, il s'en jugeait avec un scepticisme ironique. Il avait une telle horreur du grotesque, une crainte si obsédante de le constater en lui ou autour de lui, que, maintenant, il le constatait en mille choses: il redoutait toute grandeur excessive, par horreur des disproportions, et rien ne lui semblait aussi douloureusement risible qu'un héros de Corneille dans un veston anglais. «L'harmonie est la seule loi primordiale. Nous nous sommes interdit certains droits par le seul fait d'en prendre certains autres. C'est manquer de tact envers soi-même, que d'accepter une vie intérieure qui ne soit pas en accord avec l'existence extérieure. Notre âge est scientifique et sans passion. L'avons-nous fait? Nous a-t-il faits? N'importe: restons tels en tout point.» Il aimait ces paradoxes et se desséchait en eux.
Par degrés, il en était venu à ne donner aucune affection qui dépassât la sympathie; puis, par degrés encore, à ne plus sentir aucun besoin de se livrer et d'aimer. Parfois, pourtant, il se demandait si là n'était point la moitié de la vie; mais, promptement, sa raillerie mettait cette sentimentalité saugrenue sur le compte d'une nuit trop belle ou d'un dîner trop copieux.
Les femmes avaient achevé le désastre. Qui en possède beaucoup ne vit plus que dans le mensonge: mentir pour les prendre, mentir pour les garder, mentir pour les quitter; et elles mentent pour se défendre, pour vous garder et vous quitter.
Son esprit, naturellement ami des choses subtiles ou complexes, avait trouvé dans ce jeu d'intrigues un charme qui le captivait: comme un chariot s'enlise, doucement, il était entré dans cette boue, et voilà qu'il se sentait armuré de fange, inexpugnable à toute sincérité, et mort en lui-même.
Les idées les plus compliquées se présentaient d'abord à son esprit, au détriment des plus simples: sur toute affirmation il cherchait, sans malveillance, dans quel but on voulait le tromper. Le doute exerçait sur lui une sorte de fascination irréfléchie et presque physique; il doutait comme d'autres croient, simplement, bonnement, par instinct et même sans le savoir. Après avoir mis, comme saint Thomas, les deux doigts dans la plaie, il aurait suspecté Jésus de ne jamais être mort.
Il se rendit compte de cet état monstrueux, un soir, en recevant une lettre d'Arsemar.
Comme ils étaient loin, maintenant, l'un de l'autre, et qui des deux avait gâté sa vie?
Autrefois, ils n'avaient pour ainsi dire qu'une âme, tant leur intimité était profonde: pensées et impressions, tout était le patrimoine commun. Fallait-il agir seul, on réfléchissait à deux: l'un était la conscience de l'autre; et, dans une sorte d'hymen spirituel, mettant à leur amitié des ferveurs d'amour, ils allaient, double cœur et double tête, deux fois tristes et deux fois heureux, mais distraits de leurs propres chagrins par les peines ou les joies du frère élu.
Cette union naquit des contrastes même qui eussent dû séparer ces deux êtres, et qui, en effet, n'avaient tout d'abord éveillé en eux qu'une antipathie mêlée de certain mépris.
Arsemar et Desreynes se rencontrèrent côte à côte, sur un banc de lycée: l'un calme et l'autre bruyant, l'un studieux et l'autre grand copieur de copies, l'un vigoureux et l'autre preste. Desreynes raillait le fort en thème, Arsemar souriait de pitié; quand celui-ci se livrait à quelque jeu paisible, l'ennemi lui tombait sournoisement sur les reins, battait l'enclume et se sauvait; on lui criait: «Lâche! lâche!» Il riait. Dans ses colères, Arsemar devenait rouge; Desreynes, blanc. Le premier était estimé, mais peu recherché; le second avait auprès des foules plus de succès et moins d'estime. Les maîtres citaient l'intelligence d'Arsemar, et les élèves l'esprit de Desreynes.
Sonnèrent les seize ans. A Pâques, Georges revint amoureux, partant, grave et poète. A qui dire son secret, ses joies, ses douleurs et ses vers? A qui demander: «Crois-tu qu'elle m'aime?» Pierre Arsemar lui parut seul digne d'un sacerdoce. Il alla vers lui, et l'autre, nature déjà mystique et rêveuse, se prit d'amour pour cet amour. La bien-aimée voulut voir l'homme à qui l'honneur de sa vie était confié, et lui serra les mains et le pria de veiller sur le bien-aimé. Georges et Pierre se mirent à tourner tout autour de la cour, longeant les quatre murs, tout autour. Les mois passaient. Georges disait: «Tu crois qu'elle m'aime?…» Ils marchaient, le front baissé, les mains au dos, et leur première barbe frisait. Quand Georges voulut se tuer, c'est Pierre qui l'en empêcha. Il accompagna son ami jusqu'au paysage qui avait été le témoin des premiers serments, des faux serments; Georges eut des mots cruels pour l'absente.
A partir de ce jour, plus graves encore, et désillusionnés de la femme, ils marchèrent plus près des murs, qu'ils raclaient du revers de leur ongle. Georges s'idéalisait, au contact de cette nature chaude et grave tout ensemble. Ils commentèrent les Pensées de Pascal et complétèrent leur œuvre par des aphorismes philosophiques. Arsemar analysait les abstractions, amitié, devoir, amour; Desreynes disait la femme. Pendant les études, ils échangeaient de longues notes sur leurs sentiments les plus intimes. Arsemar avait en toute chose du cœur des lyrismes de néophyte: tout lui était religion, et la divinité elle-même lui semblait moins divine que le moindre sentiment humain. Avec tristesse, il blâma Périclès et Plutarque d'avoir pensé que l'amitié se doit arrêter aux autels. «Poser des limites aux affections des hommes, même en l'honneur de Dieu, c'est faire injure à Dieu. Nos premiers devoirs sont devoirs d'amour; et si quelque autre se trouve en lutte avec ceux-là, qu'il cède, car il n'est rien. S'il faut qu'Oreste poignarde Clytemnestre, Pylade doit l'aider.»
Desreynes, moins ardent, chagrinait son ami. Plusieurs fois, ils reconnurent en pleurant la double méprise de leurs cœurs: «Nos deux natures sont trop disparates.» Alors, ils disaient adieu à leur rêve, et se quittaient.
Peu de jours les ramenaient.
Après la sortie du lycée, ils commencèrent leurs études de droit. Les quintessences juridiques intéressaient Arsemar autant qu'elles endormaient Desreynes. Le premier entra chez un avoué, dans le dessein d'acquérir plus tard une charge; mais il renonça bientôt à ce projet, tant il prit de dégoût à voir, hideusement sincères dans ce confessionnal de l'intérêt, défiler une par une toutes les bassesses humaines, toutes les hypocrisies, toutes les misères et toutes les hontes. Il n'avait pas soupçonné un tel enfer. Quand il se trouvait le confident officiel de quelque nouvelle forfaiture accomplie ou conçue, il la contait à son ami, aussi désolément que s'il eût été la victime; et de fait, il l'était, lui qui devait garder de ce passage une inoubliable répugnance de la vie. Desreynes, plus artiste et moins pur, écoutait ces récits comme des plans de drames, et ces mille vilenies lui paraissaient fort littéraires.
—Sors de là, disait-il. Lorsqu'on tient à ses illusions, il faut éviter deux choses: les cabinets d'affaires et le promenoir des bains froids: l'homme est vilain quand il est nu.
Arsemar fut chassé de l'étude pour s'être indigné contre un client véreux. Il devint secrétaire d'un député, et vit la politique de trop près pour lui conserver son estime.
Il fréquentait peu les salons: la compagnie de Georges était sa seule joie véritable.
Des séparations successives les rendirent indispensables l'un à l'autre. Comme des amants, ils se quittaient en prenant un rendez-vous prochain, car ils avaient eu la sagesse de ne point vivre ensemble, pour respecter en eux cette fleur d'affection, cette jeunesse toujours rajeunie que donne le désir du revoir, et que Desreynes appelait les fiançailles après les noces.
—Ne trouves-tu pas que bien des ménages seraient plus heureux sans la vie commune, ses heurts et ses lassitudes? On se rendrait visite et l'on aurait, à se retrouver, des joies d'amoureux, sans cesse renouvelées.
Arsemar comprenait mal ce paradoxe. Il rêvait d'une vierge qu'il pût aimer éperdument, et prendre: il fuyait les femmes, dans la terreur de concevoir un amour qui ne serait pas le seul de sa vie; il voulait les affections rares et immenses, il aspirait à rencontrer l'épouse comme il avait rencontré l'ami: après cela, il élèverait un grand mur entre lui et le monde. Il ne permettait à ses caresses que les femmes de tous, et se refusait impitoyablement celles qu'il eût pu se rappeler au lendemain. Son excès de sentimentalité le rendait cruel à l'excès: une servante de brasserie s'empoisonna pour lui: il la fit soigner et ne voulut point la revoir. Elle guérit, d'ailleurs, et oublia: les femmes sont susceptibles de se tuer plus aisément que de se souvenir.
Desreynes était mondain, courait les coulisses et multipliait ses maîtresses. Il eut un duel, pour un mot malsonnant prononcé contre Pierre, et reçut un coup d'épée dont son ami ne soupçonna jamais la véritable cause.
Georges était le plus riche: ils faisaient bourse commune.
Dix années s'écoulèrent ainsi, et tout changea brusquement.
Arsemar hérita d'une fortune considérable et qu'il n'espérait pas: il dut quitter Paris pour aller prendre en province la direction d'une entreprise industrielle, où plusieurs millions étaient engagés, et dont il se trouvait le principal actionnaire.
Desreynes l'accompagna, l'installa, et revint: Paris lui sembla vide, et la Parisienne monotone. Un matin, il se réveilla avec un furieux appétit de voyages, et, pendant une semaine, rêva d'épouses jaunes et d'esclaves noires. Un désir, chez lui, mourait ou se réalisait vite; il alla embrasser Arsemar et cingla sur les Indes. Sa trace fut bientôt perdue. Parti pour quelques mois, il resta là deux ans, tua des tigres, apprit l'anglais, fut le conseiller d'un prince, rédigea des lois déplorables et des notices géographiques, alla, vint, revint, et se sauva pour sauver sa tête, que menaçait la juste colère d'un roi cocu.
Sa première visite fut pour Arsemar: Pierre était absent, marié depuis peu, et voyageait en Italie.
Georges conçut quelque tristesse devant cette amitié qu'il jugea condamnée à mourir, quelque dépit devant ce changement de destinée et cette résolution prise sans ses conseils.
Pierre se disait heureux: il vint à Paris, seul, et Desreynes put constater l'impeccable constance et la solidité de cette âme, où l'amour s'était venu joindre à l'amitié, gravement et sans rien lui prendre.
Arsemar n'avait modifié que les formes de sa vie. Une particule ancienne ajoutée à son nom, un titre repris, quelques pensées d'affaires, une grande maison, beaucoup d'or: qu'importait tout cela? Pierre s'épanouissait de bonheur dans son unique amour. Desreynes seul lui manquait; il l'appelait souvent.
Un jour, enfin, la précieuse nouvelle arriva; Georges se mettait en route…
—Qu'est-ce que je vaux, auprès de lui? pensa Desreynes; qu'est-ce que vaut ma joie auprès de la sienne, à la seule idée de ma venue?
L'Orient bleuissait.
Desreynes était las, mais son sceptique ennui l'avait quitté…
Les heures avaient coulé pour lui, presque tristes et solennelles, dans ce ronronnement de souvenirs.
—Je suis seul au monde, moi, et je ne lui donne pas ce qu'il me donne!
Il baissa la glace du wagon, et le vent froid du matin lui lava le visage.
—Mais qu'est-ce que j'y peux, moi? Je donne ce que j'ai.
Les champs, comme de monstrueux éventails rayés, se déployaient, tantôt verts, et tantôt marrons, vaguement cendrés par l'aurore prochaine. Des alouettes s'effarouchaient au milieu des terres, et montaient dans le ciel mauve.
—Ah, si je pouvais rajeunir!
Vœu moins stérile qu'on ne le croit, car il est comme l'aube d'une seconde jeunesse!
Et le jour parut.
II
Amy Rolans, Deus mete t'âme en flurs!
Chanson de Roland.
Arsemar, debout sur la chaussée, attendait depuis longtemps, lorsque le train siffla et déboucha au tournant de la voie. Pierre s'écarta d'un pas: une émotion lui serrait la gorge; il crut pleurer. Mais comme tous les hommes d'une affectivité profonde, il avait la pudeur de ses sentiments; il baissa la tête, puis, lentement, releva le front. Georges était à la portière du wagon.
Arsemar s'empêcha de courir; il vint, les bras en avant, et longuement, serra les mains de son ami, sans rien dire.
Ils se regardaient dans les yeux; de petites larmes mouillaient leurs cils.
Pierre remuait les lèvres pour émettre quelque parole, et n'y parvenait pas; Georges se sentait dans un trouble délicieux.
—Aucune femme ne m'a donné cela, pensa-t-il. Puis: «Au diable les femmes!»
Alors, ils se lâchèrent les mains et s'embrassèrent avec force.
Pierre voulait parler, pourtant…
—Eh bien… tu as… tes bagages?
—Oui, oui… ils sont là.
—Eh bien… nous allons… les prendre.
Ils marchèrent côte à cote, et tous deux, en même temps, se regardèrent encore.
Leurs mains se prirent: Arsemar secoua son bras avec force.
—Mon vieux! dirent ils ensemble.
Des employés, sur leur passage, poussaient des brouettes.
—Oui, sortons.
Quand ils furent dehors, ils se mirent face à face.
—C'est drôle, hein? dit Pierre.
L'autre répondit:
—C'est drôle.
Ils sourirent, sans savoir de quelle drôlerie ils avaient parlé.
—Oh! tu as un bon air, ici.
—Et le voyage s'est bien passé?
—Mais, très bien, merci.
—C'est un peu long. Vous n'avez pas eu trop de retard.
—Ah?
Ils se taisaient de nouveau, et Desreynes rompit le silence:
—Dis donc… Tu ne vois pas comme nous sommes bêtes?
—Si, si…
Leur rire éclata, plein de santé et de jeunesse.
—Ah! fit Georges, c'est bon tout de même, de se retrouver!
Pierre le conduisit vers une voiture que gardait un domestique en livrée noire.
—Si tu veux, dit-il, nous rentrerons seuls, et Joseph se chargera de tes bagages.
Fiers d'être ensemble et d'être sans témoins, ils montèrent comme deux enfants dans la petite calèche.
—C'est une belle matinée, tu sais; nous avons de la chance… Tu n'es pas mal assis?
—Mais non…
—Mon Georges, c'est gentil, va, d'être venu. Tu es content?
La voiture courait sur une route assez étroite, entre deux haies d'épines; à l'horizon, des collines boisées se déroulaient en demi-cercle dans une vapeur bleue qui tremblait au premier soleil.
—Quelle bonne vie nous allons arranger à nous trois, tout seuls. Ma femme va être si contente de te recevoir! Elle s'ennuie un peu, la pauvre petite. Dame! ce n'est pas très gai, cette solitude, surtout quand on a comme elle des goûts un peu mondains.
—Elle aime tant le monde?
—Eh! que veux-tu? Elle a vingt-trois ans; ses parents recevaient beaucoup; elle a de la gaieté, de l'esprit, de l'entrain, et nos arbres ne causent guère. Elle me fait parfois l'effet d'un joli petit oiseau dans une vilaine cage. Ce n'est pas que ce soit laid, chez nous, mais c'est un peu sauvage pour une bergère de cette espèce. Aussi, je pense bien ne pas m'éterniser au Merizet. J'ai là-bas un associé que je mets au courant de l'affaire; et quand l'heure sera venue, nous rentrerons à Paris.
—Ah! ah! Capricieux aussi! Autrefois, tu préférais les champs à la ville.
—Bah!… Elle sera si heureuse.
Georges fut presque chagrin de constater déjà un tel désaccord dans les goûts du jeune ménage. Pierre, un peu gêné, fouetta doucement son cheval.
—Une bonne petite bête, que j'ai là: ça vous fait des lieues sans fatigue. Ma femme ne l'aime pas, et la trouve trop calme. Moi, je l'aime bien… Tu ne te figures pas comme Jeanne est curieuse de te voir. Nous parlons si souvent de toi! Par exemple, elle te connaît pour un noceur écervelé!
—Tu es gentil, toi… Une Lyonnaise, n'est-ce pas? Me voilà bien!
—Elle n'est pas sèche et pincée comme ses compatriotes, qui vous parlent de Dieu, et serrent les genoux dès qu'on parle du diable. Elle est bonne fille.
—Dévote?
—Sans excès: elle ne me prêche guère; elle met de belles robes pour aller à la messe, et communie une ou deux fois l'an.
Instinctivement et malgré lui, Desreynes crut éprouver, contre cette femme, une sorte d'imperceptible et confuse antipathie qu'il ne s'expliquait pas: depuis quelques instants, il regardait naître en lui ce sentiment à peine hostile, fait de craintes et de soupçons, et que jamais encore il n'avait ressenti contre elle. Quel mot ou quelle intonation lui avait en passant laissé cette méfiance? Il ne savait, mais il eut la vision d'un bonheur qui mentait, d'un bonheur fait d'efforts pour se croire ou pour rester le bonheur.
Arsemar tourna les yeux vers son ami: il ajouta:
—Elle est gentille, et vous vous plairez.
—Je l'aime déjà, puisque tu l'aimes…
—A la bonne heure, mauvaise tête… Tiens, regarde: ce tas de pierres, dans le coin, c'est la ville; il y a sept kilomètres, de chez nous. On vient nous voir et nous nous rendons quelques visites. Tu es mal assis?
—Je suis très bien, au contraire… Dis donc: n'es-tu pas comme moi? J'ai eu plus de joie à te revoir tantôt, que lorsque tu vins me trouver à Paris, après mes Indes.
—L'air du pavé, tu sais, ça brûle et ça dessèche.
Georges se souvint du retour que projetait son ami et de l'influence qui l'y poussait.
—Tu penses à ma femme, toi! Écoute, ne te crée pas des idées folles. C'est si bon de remplacer son désir par celui des gens que l'on aime! On arrive à trouver moins de plaisir dans la satisfaction de ses goûts que dans le sacrifice apparent qu'on en fait. Le premier bonheur, au fond, n'est-ce pas de donner le bonheur? On se fait un miroir de celui qu'on a toujours devant les yeux; on jouit dans les autres au lieu de jouir en soi-même, et l'on jouit mieux.
Desreynes avait perdu l'habitude de ces philosophies, mais il en sentait la sincérité.
—Et, ajouta Pierre, en bonne raison, en quoi m'importe-t-il, à moi, d'être ici ou là, pourvu que je sois près d'elle, et près de toi aussi, mon Georges?
—Tu es toujours le même, Pierre…
«Allons, pensa-t-il, je suis un imbécile: c'est le paradis, leur Merizet!»
Arsemar, comme impatient de quelque chose, tendait le cou vers un angle de la route.
—Là-bas, s'écria-t-il, reconnais-tu, là-bas?
Joyeux, il montrait l'horizon.
Le sommet d'un toit rose, très loin, se baignait de soleil, au-dessus d'un bouquet d'arbres, au pied d'une côte rocheuse.
—A cette heure-ci, elle se lève pour nous recevoir…
Après une pause:
—Elle me fait aimer jusqu'aux tuiles de ma maison.
Il parlaient peu, maintenant: tout d'abord, ils avaient cédé à cette honte de se taire qui, dans les premiers instants d'un rendez-vous ému, alors qu'on ne retrouve plus rien des mille choses que l'on avait à dire, se réfugie au milieu des banalités de la vie. Puis la sécurité vient, l'âme se classe…
La plaine qu'ils traversaient, vaste et ronde, semblait endormie dans son cirque de collines, sous la bénédiction du matin.
La route, effleurée de lumière tiède, était comme une chair blonde; de fins brouillards traînaient sur les champs éloignés, et promenaient, en avant de la lisière des bois, leurs voiles flottants et d'une pâleur dorée. Aucune violence, aucune tache: le printemps avait fait les couleurs, et l'aurore les avait fondues. Sons et lumières, le monde vibrait dans une délicieuse union, et tous les sens étaient pénétrés à la fois de cette immense sympathie de la terre et du ciel. Tout disait: amour. Non pas encore l'amour brûlant et fécond de l'été, mais le chaste sourire des fiançailles.
Nul cri; à peine quelques chants d'oiseaux, venus on ne sait d'où, quelques grincements des premiers grillons perdus sous les fougères, et pas un bruit de l'homme; mais ce vague silence et cette invisibilité des êtres ne donnaient point l'anxiété des solitudes et, bien qu'une tourbe ne s'y agitât pas comme dans la ménagerie des cités, on se sentait là au cœur de la vie même: une vie saine et reposante, douce plus que forte, et pleine des promesses qui sont le printemps et le matin; quelque chose comme un enfant qui sommeille.
Desreynes avait la sensation d'une grande paix physique qui peu à peu gagnait son âme et l'emplissait; les tons du ciel avaient pour son œil une caresse délicate dont il ne retrouvait l'impression qu'en de très anciens souvenirs, et l'odeur verte des herbes sauvages lui semblait d'une suavité qu'il avait oubliée. Devant cette harmonie de tout, l'harmonie se refaisait en lui. Nature souple, changeante et compréhensive des beautés, il se voyait insensiblement envahi par cette douceur de végéter, qui paraissait envelopper les choses et les êtres: ce printemps le rajeunissait; et, comme le premier soleil venait de réchauffer son corps, le contact de cet amour et de cette félicité graves, à présent, réchauffait son cœur. Il éprouva devant lui-même l'étonnement des convalescences. Eh quoi! Quelques instants plus tôt, ne songeait-il pas à l'irrémédiable désolation de son âme, à ce desséchement, à ce vide qu'il venait pour la première fois de contempler avec une angoisse inconnue; ne s'était-il pas affirmé, dans une douloureuse et indiscutable logique, que tout était fini, et qu'il était trop tard? Trop tard pour vivre! Il ne le croyait plus, à cette heure. La nature lui devint si bonne et si prodigue, si aimable et si aimante, mère et sœur, avec ses compassions et ses promesses! Il semble, à ces instants, qu'on ne l'ait jamais vue encore…
Les espoirs et les religions naissent de contempler. Georges se recréait dans cette genèse de la terre; il vit ses épaules s'élargir et ses bras se gonfler: il s'aima; un rien l'émerveillait: il remarqua que la croupe du cheval luisait d'un riche éclat mordoré, admira d'un coup d'œil la silhouette d'un saule qui se penchait sur un talus, effaça une rancune dont le souvenir lui montait, puis, levant la tête, il respira à pleine gorge, et sa santé éclata dans un cri:
—Oh! Que c'est bon!
Pierre était heureux.
—Tu vas nous rester longtemps, au moins?
—Je ne pars plus!
—Si tu savais quelle chère existence nous avons! Ah! il viendra bien un matin où tu te réveilleras lassé de toutes tes courses de hasard et de tes amours de rencontre; ça n'a qu'un temps, tout ça…
—Le temps est fait!
—Tant mieux! Tu seras comme nous… Au fond vois-tu, tes joies, je n'en donnerais pas un roi de cailles! La paix dans la foi, il n'y a que cela au monde. Une bonne femme dont on est sûr, qu'on aime: et l'on supprime le reste! Tu te marieras, je parierais.
—N'allez pas trop m'en donner l'envie!
Desreynes avait déjà oublié l'antipathie qu'il venait d'éprouver contre la femme de Pierre; pour un instant du moins, et sous ce vent de nature, il avait perdu tout son dédain des femmes, toute sa science des perversités citadines; il rêvait d'amantes idéales, anges d'un paradis semblable à cette plaine, Laure et Béatrice, poésie et bonté. Il était impatient de se régénérer en cet Eden; et son enthousiasme de vertu entrevoyait déjà l'éclosion d'une âme nouvelle qui allait s'épanouir en lui au milieu de tant de grandeur et de pureté.
Si nous sommes parfois plus émus devant le bonheur des êtres très aimés que devant celui qui nous survient à nous-mêmes, c'est moins sans doute par la valeur de notre amour que par l'exigence de notre égoïsme, car nous trouvons en notre propre vie des imperfections chagrinantes qui s'effacent en celle des autres.
—Nous arrivons, dit Arsemar.
La jument trottait, contente du voyage fini.
—Croirais-tu qu'après vingt mois de mariage j'ai encore, en rentrant chez moi, toute l'émotion d'un amoureux de seize ans? Je l'ai quittée tantôt, endormie, et mon cœur bat à l'idée de la revoir et d'être près d'elle!
Puis:
—Tu en riras si tu veux… Chaque matin, quand je m'en vais aux ateliers, je suis heureux, dès le départ, et même avant, à cause du retour…
—Vraiment?… Serais-tu de ceux qui asseyent leur idole dans un bon fauteuil, et descendent au clair de lune, pour y rêver à elle?