[Au lecteur]

[Table des matières]

Madame
SANS-GÊNE


ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY


EDMOND LEPELLETIER

Madame
Sans-Gêne

ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE

DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU

La Maréchale

PARIS
A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

Tous droits réservés

MADAME
SANS-GÊNE


[TROISIÈME PARTIE][1]
LA MARÉCHALE


[I]
LE MAITRE A DANSER

Doucement, discrètement, la porte d’une élégante chambre à coucher dépendant des appartements de Saint-Cloud, s’entr’ouvrit.

[1] L’épisode qui précède a pour titre: Madame Sans-Gêne—La Blanchisseuse.

Une femme de chambre passa le bout de son museau rose et futé dans l’entrebâillement et, s’approchant d’un lit Jacob, à vastes bateaux d’acajou, coiffé d’une couronne d’où tombaient deux grands rideaux à ramages, dit, en mesurant la voix:

—Madame la maréchale!... madame la maréchale!... voici dix heures!...

Une voix forte, un peu enrouée, sortit de la profondeur des rideaux:

—Nom de Dieu!... on ne peut donc pas dormir tranquille dans ce palais de carton!...

—Excusez-moi, madame la maréchale, mais madame la maréchale avait bien recommandé qu’on l’éveillât à dix heures...

—Déjà dix heures!... Ah! fichue paresseuse que je suis!... j’avais pourtant l’habitude autrefois, quand j’étais blanchisseuse, de me lever matin... et puis aussi, au régiment, à la cantine, je n’attendais pas que la diane sonnât deux fois pour me dégourdir les jambes... Mais à présent que je suis Madame la maréchale, je ne peux plus sortir du portefeuille... Allons, vite, Lise, passe-moi mon peignoir...

Et celle que la femme de chambre avait appelée Madame la maréchale, se jeta hors du lit, jurant comme un grenadier, parce qu’elle ne trouvait pas ses bas où elle les avait lancés la veille, en se déshabillant.

Lise les lui tendait, elle ne les voyait pas. Dans sa précipitation, en chemise, pieds nus, elle se mit à courir par la chambre, bousculant tout, sacrant et grommelant.

La femme de chambre put enfin la rejoindre et lui présenter ses bas, qu’elle se décida à enfiler, non sans se tromper de jambe.

C’est qu’elle n’était pas très commode à vêtir, ni patiente en quoi que ce fût, celle qui se nommait la maréchale Lefebvre et qui avait conservé les allures, la familiarité, les gestes et la populaire bonhomie qui lui avaient valu, dans le quartier Saint-Roch, quand elle était blanchisseuse, aux grands jours de la Révolution, et dans les armées du Nord, de Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où elle avait servi comme cantinière, le sobriquet de Madame Sans-Gêne.

Les événements avaient changé, non seulement la face du monde, mais la destinée de chacun.

Le petit officier d’artillerie de Toulon, le besogneux client de la blanchisseuse de la rue des Orties-Saint-Honoré, était devenu général en chef, Premier Consul, puis Empereur.

La gloire empourprait son trône devant lequel se prosternaient les rois humiliés.

La France, au milieu des sonneries martiales et du frissonnement des drapeaux, s’étalait au centre de l’Europe ainsi qu’un vaste camp qu’éclairait le rayonnement superbe du soleil d’Austerlitz.

Comme le famélique et maigre artilleur, qui mettait sa montre en gage, au matin du 10 Août, ceux qui avaient avec lui figuré au prologue de ce drame gigantesque avaient vu grandir leurs rôles et n’étaient presque plus reconnaissables.

La prédiction du sorcier Fortunatus, dans le salon du Waux-Hall, aux premières pages de ce récit, s’était presque entièrement réalisée pour Lefebvre et pour sa femme.

Rapidement parvenu aux plus hauts grades, l’ancien sergent des gardes-françaises, plus heureux que son camarade Hoche, avait survécu. Nous l’avons vu, au 18 Brumaire, général de division, commandant Paris, et se vouant aveuglément à la fortune de Bonaparte.

Depuis, la faveur du premier consul et de l’empereur ne l’avait pas un seul instant quitté.

En 1804, Napoléon avait restauré l’ancienne dignité abolie des maréchaux de France.

Lefebvre fut l’un des premiers investi de cette dignité supérieure. En même temps il occupait un siège de sénateur.

Ce n’est pas qu’il fût très apte à participer aux délibérations d’une assemblée législative. Mais le Sénat de 1804 n’était guère qu’un corps brillant, décoratif, rassemblant toutes les illustrations de l’empire.

Ce Sénat domestique, et qui semblait faire partie de la maison de l’Empereur, a été fort bien défini par le quatrain satirique, dont s’égayèrent les émigrés et les chouans chez leurs bons amis les Anglais et les Prussiens:

Si l’empereur faisait un pet,

Geoffroy dirait qu’il sent la rose,

Et le Sénat, par un décret,

Vite, enregistrerait la chose.

Les corps délibérants et la presse n’avaient qu’un rôle muet dans la sublime et anormale pantomime militaire qu’on nomme l’Empire.

Lefebvre, s’il était un sénateur peu disert, avait l’estime de Napoléon. Celui-ci le considérait comme le plus brave le sabre au clair, mais aussi comme le plus ignorant, le plus incapable, la plume à la main, de tous ses généraux.

Dès qu’on discutait un plan, Lefebvre, impatienté, bouleversait les papiers, les projets, les levés et les épures, auxquels il ne comprenait goutte et s’écriait:

—Laissez-moi faire!... f...-moi devant l’ennemi, avec mes grenadiers, et je vous réponds que je passerai!

Et il passait comme il l’avait dit.

Il est vrai que docile, respectueux envers son empereur, son dieu, il exécutait à la lettre les ordres du maître des batailles.

Napoléon pensait et Lefebvre exécutait. Il était l’obus dans le canon. Où l’empereur le lançait, Lefebvre allait droit devant lui, force irrésistible, sous une impulsion puissante, et rien ne lui résistait.

C’est lui qui, dans la Grande-Armée, avait l’honneur de commander la garde impériale à pied, colosse à la tête d’une légion de géants.

Lefebvre n’était pas seulement un guerrier extraordinaire, il était aussi un mari exceptionnel.

Il était resté le même pour sa Catherine, si son uniforme avait changé; et la plaque de grand-aigle de la Légion d’honneur qui couvrait sa poitrine n’avait en rien altéré la régularité des battements de son cœur.

On raillait un peu la fidélité conjugale de ces deux excellents époux à la cour impériale, mais Napoléon, qui tenait à une apparente sévérité de mœurs dans son entourage, félicitait Lefebvre et sa femme de l’excellent exemple qu’ils donnaient aux ménages des officiers de son empire, exemple d’ailleurs peu suivi, surtout dans sa propre famille.

L’empereur cependant n’avait pas été sans faire d’assez vives observations à Lefebvre sur les allures et le laisser-aller de la maréchale.

—Ecoute-moi donc, lui disait-il, en se haussant pour lui pincer l’oreille,—et le grand Lefebvre se penchait pour faciliter cette distraction familière à son empereur,—tâche d’apprendre à ta femme à ne pas relever ses jupes, quand elle entre chez l’Impératrice, comme si elle se disposait à franchir un fossé... dis-lui aussi de se déshabituer de jurer et de prononcer des f... et des b... à toute occasion... Nous ne sommes plus au temps de ce vilain Hébert et ma cour n’est pas celle du Père Duchesne... Ah! encore une recommandation... Tu m’entends bien, Lefebvre?

—Oui, sire, répondait en se contenant le maréchal, car tout en reconnaissant la justesse des observations de l’empereur, il souffrait intérieurement de les recevoir.

—Eh bien, ta femme est tout le temps disposée à se prendre de bec avec mes sœurs... avec Elisa surtout... Ma cour n’est pas une cour d’auberge..... on le croirait à ouïr toutes ces querelles de femmes!

—Sire, madame Bacciochi reproche à la maréchale son humble origine... ses opinions républicaines et patriotes aussi. Nous sommes cependant, vous et moi, des républicains...

—Sans doute, dit Napoléon, souriant de la naïve confiance de Lefebvre, qui, comme beaucoup de vieux soldats des armées de 92, pensait toujours servir la République en obéissant à un empereur.

Pour ces âmes vaillantes et simples, Napoléon, c’était la Révolution couronnée.

—Lefebvre, mon vieux soldat, reprit l’empereur, fais part à la maréchale de mon désir qu’elle évite de se chamailler à l’avenir avec mes sœurs... tu pourras lui apprendre aussi qu’il est peu convenable qu’elle se donne de grandes tapes sur la cuisse chaque fois qu’elle veut affirmer quelque chose.

—Sire, je transmettrai à la maréchale les observations de Votre Majesté. Elle s’y conformera, je vous le promets!...

—Si elle peut! murmura l’empereur. Je ne demande pas l’impossible... Les premières habitudes sont tenaces!

Il s’arrêta dans la promenade rapide qu’il faisait dans son cabinet, tout en causant avec Lefebvre, et grommela:

—Quelle folie de se marier quand on est sergent!

Puis, tout à coup soucieux, il se dit:

—J’ai fait à peu près la même faute que Lefebvre... Il a épousé une blanchisseuse, et moi... Hum! il y a bien le divorce comme remède... mais...

Comme pour détourner sa pensée, il plongea vivement ses doigts dans la poche de son gilet de casimir blanc, en tira une jolie tabatière en écaille noire, ovale, l’ouvrit, la fit passer sous ses narines et huma l’âcre odeur du tabac râpé. C’était sa façon de priser.

Il ne fuma jamais. Une seule fois, il voulut essayer d’une superbe pipe turque, que l’ambassadeur de la Porte lui avait remise en présent. A peine fut-elle allumée, non sans peine, car il n’aspirait point et se contentait de bâiller, ouvrant et fermant les lèvres, suçant le tuyau, sans tirer, qu’une nausée lui monta au gosier, en même temps que la fumée lui piquait les yeux: «Otez-moi cela! quelle infection! Oh! les cochons! Le cœur me tourne!» dit-il en rejetant la pipe. Et depuis jamais plus il ne fut pour lui question de fumer.

Ayant humé son macouba, Napoléon, comme s’il eût pris une grave résolution, dit à Lefebvre un peu inquiet, car il avait remarqué le front tout à coup plissé et le changement d’allures de l’empereur:

—Il faudra que ta femme prenne des leçons de Despréaux, le fameux maître à danser... il n’y a que lui qui ait conservé les belles traditions d’élégance et de maintien de l’ancienne cour...

Lefebvre s’était incliné et, après avoir quitté l’empereur, en hâte il fit mander maître Despréaux.

Un personnage, ce professeur de danse et de maintien!

Petit, maigre, alerte, gracieux, sautillant, poudré, culotté, musqué, il avait traversé la Terreur sur les pointes, sans recevoir une éclaboussure de sang.

Dès que la tourmente fut passée, quand les plaisirs commencèrent à entr’ouvrir la porte des salons encore tout encrêpés des deuils et attristés des fuites, maître Despréaux devint l’homme indispensable.

Il s’agissait de reconstituer un art perdu. Il était l’unique dépositaire des traditionnelles politesses, des saluts compliqués comme une manœuvre militaire, et des danses qui, pour les jeunes filles, évoquaient les fabuleuses joies d’un paradis mondain évanoui.

Toutes les dames se disputèrent, s’arrachèrent Despréaux.

Avec ses pirouettes, ses révérences, ses ronds de jambe et ses entrechats, ce sauteur à la mode fit plus, pour effacer les souvenirs égalitaires de la Révolution et ramener les us et les façons de l’ancien régime, que tous les décrets contre-révolutionnaires des thermidoriens et du Directoire.

C’était à l’occasion de la venue de maître Despréaux au palais que la maréchale Lefebvre, rentrée fort tard d’une soirée donnée par Joséphine, avait dû se faire réveiller et habiller dès dix heures du matin.

Elle trouva le professeur des grâces au salon, s’essayant à plier les jarrets, et minaudant devant une glace.

—Ah! vous voilà, monsieur Despréaux, et comment ça va-t-il cette santé! dit-elle brusquement en lui prenant une main qu’il ne songeait nullement à tendre, et qu’elle secoua avec rudesse.

Despréaux, rouge, interdit, humilié, car la maréchale l’avait interrompu dans son deuxième mouvement du grand salut qu’il esquissait, retira sa main de l’étreinte franche de la Sans-Gêne, et, tout en rajustant les dentelles de sa manchette légèrement fripées, répondit assez sèchement:

—J’ai l’honneur d’être aux ordres de madame la maréchale!...

—Eh! bien, mon petit, dit Catherine, se campant à califourchon sur le rebord d’une table, voilà ce que c’est... L’Empereur trouve qu’à sa cour on n’a pas assez de belles manières... il veut que nous soyons distinguées... tu comprends ce qu’il désire, mon fils?...

Despréaux, choqué dans ce qu’il avait de plus respectable, par le ton et la familiarité de la maréchale, répondit de sa petite voix de tête, aiguë et impertinente:

—Sa Majesté a raison de vouloir faire refleurir dans son empire les charmes de la distinction et les élégances d’une cour policée... Je suis, madame la maréchale, l’interprète respectueux de ses volontés... Puis-je savoir ce que vous désirez plus particulièrement acquérir dans l’art du monde, afin de donner satisfaction à Sa Majesté?...

—Eh bien, voilà la chose, fiston... Il y a un grand bal à la cour mardi... on doit danser une gavotte... Il paraît que ça se dansait sous le tyran... L’empereur veut que nous sachions la gavotte... tu tiens cet article-là, paraît-il, passe-le-moi!...

—Madame la maréchale, la gavotte est une chose difficile... il faut des dispositions... peut-être ne réussirai-je pas à vous enseigner cette danse qui plaisait tout particulièrement à madame la Dauphine, dont j’eus l’insigne honneur d’être le professeur! dit Despréaux avec une feinte modestie.

—Essayons toujours... Oh! s’il n’y avait que l’Empereur, je m’en ficherais pas mal... Il ne s’occupait pas de savoir si je dansais la gavotte quand je blanchissais son linge... mais c’est Lefebvre qui y tient. Et voilà, mon petit, tout ce que mon homme veut, je le veux! Ah! c’est qu’il n’y a pas à dire, Lefebvre et moi, nous sommes comme les deux doigts de la main, et nous laissons rire de nous les jeunes freluquets qui entourent les princesses, parce que Lefebvre et moi nous nous sommes tenu ce qu’ils se promettent!... Allons, mon bonhomme, en place pour la gavotte... dis-moi où est-ce qu’il faut que je fourre mes jambes?...

Et la Sans-Gêne se fendit et tapa deux fois de la semelle droite, sur le parquet, comme dans un assaut d’armes, pour un appel.

Despréaux haussa imperceptiblement les épaules et poussa un soupir.

En lui-même, l’aristocrate baladin déplorait la vulgarité des temps et l’obligation où il se trouvait d’enseigner les belles manières et d’apprendre la gavotte à d’anciennes blanchisseuses, devenues, par la grâce de la victoire, de hautes et puissantes dames.

Il s’approcha avec impatience de Catherine, lui ramena doucement le corps droit, et demanda:

—Avez-vous déjà dansé, madame?

—Oui... autrefois... au Waux-Hall!

—Connais pas! dit Despréaux pinçant ses lèvres. Et quelle danse, alors, pratiquiez-vous? La courante, la pavane, le passe-pied, la trénis, la monaco, le menuet?

—Non!... La fricassée...

Despréaux eut un haut-le-corps.

—Une danse de portefaix et de lavandières! murmura-t-il.

—Je l’ai dansée avec Lefebvre pour la première fois... C’est comme cela que nous nous sommes connus... épousés...

Le professeur d’élégance secouait mélancoliquement la tête, comme pour dire: «Dans quel monde me suis-je fourvoyé, moi le maître à danser de Madame la Dauphine!»

Et, avec une sorte de douleur concentrée, il se mit en mesure d’inculquer à Catherine Sans-Gêne les éléments de la noble danse que Napoléon voulait remettre en honneur aux fêtes de la cour.

[II]
LE COUP DE TONNERRE

Catherine s’évertuait à balancer les bras, à tendre le jarret, à se plier, à retirer le pied en cadence, selon les indications de la musiquette tirée de l’aigre violon de maître Despréaux, jouant une ariette de Paësiello, quand la porte s’ouvrit violemment.

Lefebvre parut.

Il était en grand uniforme, des broderies partout. Le grand chapeau à plumes, porté en colonne, Napoléon se réservant le droit de porter le chapeau en bataille, ainsi que la postérité le voit toujours, avec la redingote grise, à cheval, sur la colonne, endormi au bivouac ou blessé devant Ratisbonne. La plaque de grand-aigle sur sa poitrine projetait ses feux diamantés. Le grand cordon rouge traversait son habit de maréchal, soutaché d’or.

Lefebvre semblait sous le coup d’une violente émotion.

—Ça y est! dit-il en entrant.

Et, comme ivre, hagard, convulsé, il jeta son chapeau à terre et cria:

—Vive l’Empereur!

Puis il courut à sa femme, l’embrassa, l’étreignit sur sa poitrine.

—Qu’y a-t-il, au nom du ciel! dit Catherine.

Maître Despréaux, interrompant le léger entrechat qu’il s’efforçait de démontrer à son élève réfractaire, s’avança, et, ployant le jarret, demanda:

—Monsieur le maréchal, l’Empereur serait-il mort?

Pour toute réponse Lefebvre détacha un vigoureux coup de pied qui atteignit le maître à danser dans la région inférieure du dos et le fit pirouetter d’une façon non prévue par les règles de l’art chorégraphique.

Despréaux se redressa sous le choc et, saluant de la meilleure grâce, dit:

—Monsieur le maréchal a parlé?...

—Voyons, Lefebvre, calme-toi... Dis-nous ce qui arrive... Despréaux te demande si l’Empereur est mort... Ça n’est pas possible...

—Non!... Ça n’est pas possible... l’Empereur n’est pas mort... il ne peut pas mourir, il ne mourra jamais l’Empereur!... Il s’agit d’autre chose... Catherine... nous partons!

—Où ça, mon homme?... je veux dire monsieur le maréchal! fit Catherine se reprenant, et jetant un coup d’œil ironique du côté de Despréaux interdit.

—Je ne sais pas où nous allons... mais il faut absolument que nous y soyons... et promptement!... Je crois que c’est à Berlin...

—C’est loin, Berlin? demanda naïvement Catherine, qui n’était pas très diplômée en géographie.

—Je ne sais pas! dit Lefebvre, mais rien n’est loin pour l’Empereur!...

—Et quand allons-nous à Berlin?

—Demain.

—Si tôt que cela?

—L’Empereur est pressé. Ces Prussiens ont un fier toupet. L’Empereur ne leur a jamais rien fait. Ils sont venus autrefois envahir la France avec les Autrichiens, les Anglais, les Russes, les Espagnols, tous les peuples enfin. On leur avait pardonné. C’était un petit Etat, où il y avait beaucoup d’hommes intelligents, à ce qu’il paraît... L’Empereur les aime... il a toujours parlé avec éloge d’un nommé Goëthe, un garçon qui écrit dans les journaux... il disait qu’il l’aurait fait comte, s’il avait été français, comme il aurait fait prince un appelé Corneille, un Rouennais, qui je crois, est mort.

—Alors l’Empereur veut battre les Prussiens?

—Oui, et il nous a étonnés tous, quand il nous a dit que ce serait difficile. Ça ne compte pas pour nous, les Prussiens! Ce pays-là, ça existe à peine... L’Empereur prétend que la guerre sera glorieuse, il s’y connaît mieux que moi... Enfin, ça le regarde! Notre métier à nous, c’est de cogner pour lui... là où il nous montre l’ennemi à entamer, nous cognons!... C’est égal, ça m’humilie d’avoir à donner des coups de sabre à un petit peuple comme les Prussiens... Il n’y a pas de gloire à écraser de si minces adversaires!

—Pardon, monsieur le maréchal, les Prussiens ont eu le grand Frédéric et ils célèbrent tous les ans la fête de Rosbach! se hasarda à dire Despréaux, tout en prenant prudemment du champ, de peur de rencontrer encore le contact incivil de la botte du maréchal.

Lefebvre haussa les épaules.

—Rosbach?... connais pas!... C’est de l’histoire ancienne... d’ailleurs l’Empereur n’y était pas... Là où il est, on n’est jamais battu!

—Ça c’est vrai, dit Catherine, quel homme!... Mais, Lefebvre, est-ce que je t’accompagne?

—Si tu veux... jusqu’à la frontière... L’Empereur emmène l’impératrice. C’est une promenade militaire... une simple promenade... Ah! ma Catherine, quel coup de tonnerre dans une journée d’été que cette guerre éclatant tout à coup... Mais, voyons, occupons-nous de notre départ; as-tu vu Henriot?

—Henriot est là qui t’attend... comme tu l’avais commandé...

—Bien... je vais le présenter à l’Empereur... peut-être cette guerre déclarée si vite servira-t-elle à son avancement... Va chercher notre Henriot!...

Catherine se disposait à déférer à ce désir. Despréaux, toujours empressé, voulait offrir ses services.

Il se précipita vers la porte, devançant Catherine.

—Pardon, belle dame... dit-il.

Il n’eut pas le temps d’achever.

Un violent coup de botte l’atteignait à la chute des reins et la voix de Lefebvre grondait:

—Veux-tu me f... le camp!... Nous sommes entre militaires, bougre d’acrobate!

Despréaux sortit en se frottant le bas du dos, pestant au fond du cœur contre les mœurs soldatesques, et regrettant l’heureuse époque où il enseignait la révérence par principes à madame la Dauphine.

Catherine introduisit un jeune sous-lieutenant.

Lefebvre courut à lui et prenant brusquement sa main, dit:

—Henriot, il y a du nouveau...

—Quoi donc, parrain?

—La guerre!

—Mais où se bat-on?

—Jeune présomptueux... tu n’es pas encore certain d’en être! il faut que je parle à l’Empereur... Tu crois donc que tout le monde peut, comme cela, se faire tuer pour l’Empereur?... Enfin, j’espère que tu seras admis à cet honneur...

Henriot, tout joyeux, s’écria:

—Mon parrain, je vous remercie... Quand me présenterez-vous à l’Empereur?

—Tout à l’heure... il y a une revue de la garde impériale... tu viendras avec moi, la maréchale de son côté parlera à l’Impératrice...

—Oui, je vais aller trouver Joséphine sur-le-champ... Mon petit Henriot, tu partiras, je te le promets!

Un roulement de tambour éclata sous les fenêtres.

—Dépêchons-nous, dit Lefebvre, l’Empereur monte à cheval... la revue va commencer.

Et il entraîna le jeune Henriot, tandis que Catherine, sonnant, criant, bousculant Lise et deux autres femmes accourues à ses appels bruyants, achevait de s’habiller pour se rendre chez l’Impératrice.

On était en septembre 1806.

L’empire français couvrait les deux tiers de l’Europe. Napoléon, sur un trône fait de trophées et de drapeaux, dominait peuples et rois.

En ouvrant les travaux du Corps législatif, il avait dit sans exagération:

«La maison de Naples a cessé de régner. Elle a perdu sa couronne sans retour. La presqu’île d’Italie est réunie au grand empire. J’ai garanti, comme chef suprême, les souverains et les Constitutions qui en gouvernent les différentes parties. Il m’est doux de déclarer ici que mon peuple a fait son devoir. Du fond de la Moravie, je n’ai pas cessé un seul instant d’éprouver les témoignages de son amour et de son enthousiasme français; cet amour fait ma gloire, bien plus encore que l’étendue de ses forces et de ses richesses!»

A ce faîte de gloire et de puissance, le vertige parut s’emparer de Napoléon. Il commit la faute, la folie, de donner des royaumes à ses frères, au lieu de se faire des alliés, des lieutenants, de tous ces petits souverains dépossédés auxquels il eût confié la régence, la vice-royauté de leurs propres états.

Napoléon, qui fut victime de son affection pour sa tribu, combla donc ces personnages des deux sexes, qui furent des ingrats dans le malheur, après avoir été des obstacles dans la prospérité.

Joseph Bonaparte fut roi de Naples et des Deux-Siciles. Louis, roi de Hollande. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr des premiers épisodes de ce récit, reçut les principautés de Lucques et de Piombino. Caroline, madame Murat, devint grande-duchesse de Berg. Pauline, veuve du général Leclerc et remariée au prince Borghèse, fut duchesse de Guastalla.

Toutes les sœurs de l’Empereur se jalousaient, se plaignaient. Aucune ne se trouvait satisfaite du lot que lui assignait le frère tout-puissant. Il semblerait, disait Napoléon, moitié riant, moitié mécontent, à entendre leurs doléances, que je les frustre d’une part de l’héritage du feu roi notre père!...

La campagne de 1806 qui allait s’ouvrir devait encore accroître les rivalités et les convoitises de la famille impériale.

La guerre éclata soudainement. La victoire d’Austerlitz aurait dû décider la Prusse à continuer à garder la neutralité. Si elle désirait attaquer le colosse occidental, c’était au moment où elle aurait eu pour alliées l’Autriche, la Russie, l’Angleterre, la Suisse, les Deux-Siciles, qu’elle devait courir aux armes. Il y eut de la folie dans sa provocation.

Sa témérité fut l’œuvre du plus funeste chauvinisme et de l’illusion la plus dangereuse.

Ses publicistes, ses philosophes, ses maîtres d’école, Fichte en tête, allaient partout prêchant la guerre, criant sus à la France!

Avec une infatuation dont nous avons depuis, par un cruel retour des choses, donné l’exemple, ses militaires se déclaraient prêts, équipés, invincibles. Le peuple, grisé par les orateurs, entraîné par les étudiants, les chansonniers, ne parlait que de Frédéric-le-Grand, et l’on se vantait, dans toutes les brasseries, de recommencer Rosbach sous les murs de Paris.

Les Prussiens oubliaient qu’ils avaient un pays de plaines, où Napoléon, dont la tactique ordinaire était l’offensive, pourrait facilement pénétrer. En outre, l’armée française se trouvait à moitié route, et avec rapidité devait tomber sur les corps prussiens imparfaitement organisés.

Mais la Prusse était emballée. On avait persuadé à ce peuple qu’il s’agissait d’une guerre nationale. Des brochures patriotiques étaient distribuées à profusion. On trompait, on séduisait, on affolait cette nation, qui, d’ailleurs, devait montrer dans la lutte une grande énergie et une incroyable force de résistance. Disons-le, à la gloire de nos ennemis: dans cette campagne de 1806, Napoléon trouva, pour la première fois, en face de lui, non plus des troupes stipendiées, obéissant plus ou moins à la discipline, mais une nation frémissante, levée en masse et décidée à disputer son sol à l’étranger. Vaincue en 1806, comme la France envahie à son tour le fut en 1814, la Prusse perdit les batailles et conserva l’honneur.

Quand la maréchale Lefebvre descendit au salon de l’Impératrice, elle vit toute la cour en émoi.

La nouvelle de la déclaration de guerre était connue. Chacun se demandait avec anxiété ce que l’empereur allait décider pour le départ.

On entourait l’Impératrice, on cherchait à apprendre d’elle les intentions de Napoléon.

—Mais je ne sais rien, répondait-elle, en s’efforçant de dissimuler sous un sourire son anxiété... Sa Majesté m’a prévenue seulement que j’aie à faire mes préparatifs... je l’accompagne jusqu’à Mayence...

—Lefebvre me l’a dit, fit la maréchale, moi aussi je vais avec lui... ça me fera un rude plaisir de me retrouver avec des soldats... Ah! Majesté, on s’encroûtonne, on se rouille dans les palais!... Vous verrez comme on dort bien sur un lit de camp!... et c’est pour demain... pour ce soir?...

—Qui peut le dire? fit l’Impératrice, en hochant la tête. Vous savez bien comment agit l’Empereur... Il dispose tout rapidement, secrètement, d’avance, comme s’il devait partir chaque jour... Personne ne doit être en défaut... Tout le monde est à son poste... Ce qui fait qu’il peut, quand il lui plaît, déclarer la guerre et se mettre en route. Il m’a avertie de me préparer, je suis prête... Quand Sa Majesté donnera le signal, je descendrai et je sauterai à ses côtés en voiture, voilà tout!...

—Oh! nous sommes habitués à ces coups de tambour, dit la maréchale, et ce n’est pas pour si peu qu’on se démontera... Je voulais savoir seulement si Votre Majesté avait vu l’Empereur ce matin et si son humeur était bonne...

—Vous avez quelque chose à lui demander... une faveur?

—Oui, madame, j’ai mon filleul, le jeune Henriot, un gentil gars, allez, qui va sur ses vingt et un ans, déjà sous-lieutenant, et qui voudrait être autorisé à partir avec Lefebvre.

—Si cela peut vous faire plaisir, ma chère maréchale, dites à votre protégé que je le prends dans mon service d’honneur...

—Merci, madame, mais c’est au combat, et non dans les antichambres, qu’Henriot veut gagner ses grades... il n’est pas pour rien le filleul de Lefebvre!

—Eh bien! qu’il parte toujours... on lui fournira là-bas les occasions de se faire tuer, s’il en a si grande envie!...

—Votre Majesté est trop bonne! dit Catherine tout à fait ravie de la promesse. Enfin son enfant adoptif, le fils de Neipperg et de Blanche de Laveline, allait donc acquérir de la gloire et servir l’Empereur!...

Des acclamations formidables, mêlées à des roulements de tambour, à des sonneries de trompettes, firent se lever tout l’entourage de Joséphine. Chacun courut aux fenêtres.

Dans la cour, l’Empereur passait en revue les grenadiers de la garde.

Il avait à côté de lui les généraux destinés à commander la grande armée: Lefebvre, Bernadotte, Ney, Lannes, Davoust, Augereau et Soult. Mortier, commandant la réserve en Westphalie, et Murat, chef de toute la cavalerie, manquaient seuls à ce défilé de héros.

Après avoir minutieusement inspecté les soldats selon son habitude, l’Empereur s’approcha du tambour-major des grenadiers, haut et droit, qui redressait superbement son bonnet à poil au plumet gigantesque, la canne en arrêt, prêt à donner le signal du roulement:

—Comment t’appelles-tu, toi? demanda-t-il.

—La Violette, sire! répondit le géant d’une voix flûtée.

—Et tu as servi?

—Partout, sire!

—Bien! dit l’Empereur qui aimait les réponses brèves et nettes. Connais-tu Berlin?

—Non, sire.

—Veux-tu y aller?

—J’irai où mon Empereur voudra que j’aille.

—Et bien, La Violette, prépare les baguettes de tes tapins... dans un mois tu entreras le premier, la canne haute, dans la capitale du roi de Prusse.

—On y entrera, sire.

—La Violette, quelle taille as-tu? demanda brusquement Napoléon, regardant avec étonnement l’ancien aide cantinier qui avait certainement vu se développer sa taille depuis qu’il était passé tambour-major des grenadiers.

—Sire, j’ai cinq pieds onze pouces.

—Tu es haut comme un peuplier!...

—Et vous, mon empereur, vous êtes grand comme le monde! dit La Violette fou de joie de parler à Napoléon, et ne pouvant contenir l’expression de son enthousiasme.

Napoléon sourit à ce compliment, et se penchant vers Lefebvre il lui dit:

—Il faudra me rappeler à l’occasion, maréchal, ce tambour-major...

Lefebvre s’inclina. L’Empereur continua son inspection; puis sur un signal du maréchal, tous les tambours battirent, les trompettes sonnèrent et les grenadiers de la garde, ce qui devait être la phalange épique d’Iéna, d’Eylau, de Friedland, de Waterloo aussi, défilèrent, superbes, farouches, terribles, devant leur dieu, impassible, les mains croisées derrière son ample redingote grise...

Et quand la canne de La Violette se fut abaissée, pour laisser reprendre batteries et sonneries, un grand cri s’éleva de cette forêt d’hommes droits et robustes comme des chênes, dont beaucoup devaient rester dans cette Prusse où les entraînait leur maître, bûcheron terrible:

—Vive l’Empereur!

Napoléon, satisfait, se tourna vers Lefebvre et lui dit à voix basse:

—Je crois que mon cousin le roi de Prusse ne tardera pas à se repentir de m’avoir provoqué... Avec de pareils gaillards, je ferais s’il le fallait la guerre à Dieu lui-même, eût-il pour le soutenir ses légions d’archanges commandés par saint Michel et par saint Georges... Maréchal, allez embrasser votre femme, nous partons cette nuit!

[III]
LE COMITÉ DE LA RUE BOURG-L’ABBÉ

Au centre de Paris, rue Bourg-l’Abbé, une de ces voies tortueuses, habitées par de nombreux ménages d’ouvriers en chambre, et que la lumière rare et l’humidité persistante rendent moroses, le jour même où l’Empereur passait en revue ses grenadiers dans la cour de Saint-Cloud, on aurait pu voir, à la tombée de la nuit, sept ou huit personnes, rasant les murs, se glisser avec précaution dans une allée qu’éclairait un quinquet fumeux, puis traverser une maison au fond de laquelle, dans la cour, se trouvait un hangar paraissant servir d’atelier de menuiserie.

Ces ombres mystérieuses disparaissaient une à une dans le hangar dont les grandes portes s’ouvraient et se refermaient sans bruit.

Vers huit heures, une dizaine d’hommes se trouvaient réunis dans cette vaste pièce, au centre de laquelle se dressait une chaise vide devant une petite table, éclairée par deux chandelles.

Les assistants s’entretenaient à voix basse; par moments, on se taisait, on écoutait les bruits qui venaient du dehors. Quelques-uns, s’approchant des vantaux de la porte, prêtaient l’oreille.

Une voix s’éleva tout à coup, dans le demi-silence des chuchotements.

—Citoyens, dit un homme jeune, portant l’uniforme de médecin-major de l’armée, le compagnon qui nous est annoncé, et dont la venue est certaine, ne se trouve pas encore parmi nous... Si vous voulez, nous commencerons la séance?... Nous avons des procès-verbaux à lire, des rapports à entendre...

—Oui, commençons sur-le-champ... Ouvre la séance, Marcel! répondit un des assistants, qui parut recueillir l’assentiment de tous.

Marcel, l’aide-major de Jemmapes, s’approcha de la table, tapa deux coups légers avec un coupe-papier et dit gravement:

—Philadelphes, la séance est ouverte!

Tous se rapprochèrent. Les manteaux écartés laissèrent voir quelques uniformes d’officiers.

Marcel dit en parcourant du regard son auditoire:

—Philadelphes, je vais faire l’appel nominal...

Et, prenant une feuille de papier, il lut rapidement les noms suivants: Florent-Guyot... Ricord... Baude... Blanchet... Gariot... Delavigne... Baudemont... Bournot... Jacquemont... Ricard... Liebaut... Gindre... Lemarc... Poilpré... Rigomard Bazin... Demaillot... Guillaume Louvigné... et Marcel...

—Présent! avait répondu chacun des assistants à l’appel de son nom.

Marcel prit alors un autre papier et lut: «Procès-verbal de la séance du premier jeudi d’août 1806.»

Pendant la lecture de cette pièce, jetons un coup d’œil sur les personnages ainsi rassemblés sous un hangar au fond d’une cour de la rue Bourg-l’Abbé, dans un but qui devait être grave, à en juger par les précautions que l’on avait prises pour s’introduire dans ce local discret.

Ce hangar était le lieu de réunion mensuelle des Philadelphes.

Cette société secrète avait été fondée par le colonel Joseph Oudet lequel portait le nom de Philopœmen. Plusieurs des conjurés s’appelaient de noms empruntés à l’antiquité, Caton, Spartacus, Thémistocle. Les Philadelphes poursuivaient, depuis le 18 Brumaire, le renversement du pouvoir consulaire d’abord, puis de l’empire.

La plupart des conspirateurs originaires étaient des républicains, mais les émigrés, les royalistes et les agents de l’Angleterre n’avaient pas tardé à pénétrer dans la société.

Les Philadelphes, en effet, se proposaient, pour atteindre leur but, d’assassiner Napoléon.

C’est dans le Jura que s’était d’abord formée l’association sous le titre de l’Alliance.

Dans l’armée, elle recruta ses adhérents. Le triste Moreau, qui, après avoir glorieusement servi la France et s’être immortalisé par sa belle retraite d’Allemagne, devait honteusement périr à Dresde, dans les rangs ennemis, le traître Pichegru aussi, furent ses membres les plus actifs.

Constituée à l’imitation des loges maçonniques, la Société des Philadelphes,—ce nom provenait d’un groupe fondé à Philadelphie aux Etats-Unis,—eut des ramifications en Angleterre, en Amérique, en Russie, en Italie. Elle s’affilia à d’autres groupes, secrets, presque tous militaires: les Miquelets des Hautes-Pyrénées, les Barbets des Alpes, les Bandoliers des départements de la Franche-Comté, les Frères Bleus, etc.

Les Philadelphes avaient pour programme ostensible: les secours mutuels, les relations d’amitié, l’appui réciproque. L’assassinat de l’empereur n’était révélé, comme objet final de la société secrète, qu’aux principaux initiés.

Car, à l’instar des fils d’Hiram, les Philadelphes avaient trois grades, depuis l’initiation jusqu’à la maîtrise.

Le troisième grade permettait seul la connaissance du grand secret. Les membres des cercles du premier et du second degré ne savaient rien des maîtres du troisième. Le chef suprême ou Censeur était élu par sélection, sur une liste présentée aux trois degrés successivement, de vingt-cinq candidats. A chaque épreuve dix noms étaient écartés. Au dernier degré le Censeur devait être pris parmi les cinq candidats restants.

Une seule condition était imposée pour cette élection suprême: le chef devait toujours être un militaire.

L’emblème des Philadelphes était une étoile, semblable à l’emblème qui devait être choisi, par la suite, comme insigne de la Légion d’honneur.

Les précautions étaient prises assez habilement par la société, pour que, jusqu’à l’époque où nous trouvons les conjurés réunis dans le hangar de la rue Bourg-l’Abbé, la police de Fouché ou celle de Dubois n’ait pu mettre la main sur aucun des fils de cette vaste organisation, dont le réseau s’étendait par tous les régiments de l’empire.

Le colonel Oudet ou Philopœmen avait trente ans. C’était un élégant et aimable cavalier. Doué d’un visage gracieux, très galant, très empressé auprès des femmes, il dissimulait, sous des dehors évaporés et une préoccupation apparente des succès féminins, les froids calculs du conspirateur et la haine qu’il portait à Napoléon.

Il était absent de Paris le jour de la séance à laquelle nous faisons assister le lecteur. Un ordre l’avait envoyé rejoindre son régiment à Besançon, en vue de la guerre imminente et de la concentration des troupes en Franconie.

Les membres du cercle supérieur réunis là étaient presque tous de vieux républicains: Florent-Guyot, ancien député de la Côte-d’Or à la Convention, avait été envoyé en mission dans le Nord. Ministre de France à La Haye, Bonaparte l’avait distingué et l’avait nommé substitut du procureur général. Il lui en savait gré en voulant le faire assassiner.

Ricord, ancien conventionnel, envoyé en mission dans le Midi, avait été très lié avec Bonaparte, lors du siège de Toulon. Il avait été arrêté comme complice de Babeuf et acquitté par la haute-cour de Vendôme.

Baude, fabricant de masques, était également un acquitté du procès de Vendôme.

Blanchet, ouvrier dessinateur, s’était signalé par sa résistance aux thermidoriens.

Gariot, Delavigne, Baudemont, Ricard, appartenaient au commerce parisien. Bournot était chef de bataillon. Jacquemont, ancien membre du tribunal, chef de bureau au ministère de l’intérieur. Gindre était médecin, Lemarc administrateur du département du Jura.

Poilpré, capitaine en retraite, Liebaut, avocat, Rigomard Bazin, ancien volontaire de 92, journaliste, et Demaillot, propriétaire, complétaient le comité supérieur des Philadelphes.

Deux des personnages de cette réunion nous sont déjà connus: Marcel et le marquis de Louvigné.

Marcel avait conservé, durant les guerres de la République et du Consulat, ses sentiments de philosophe cosmopolite. Il maudissait la guerre et rendait responsable de ses maux la tyrannie de Bonaparte. Avec zèle et dévouement il avait, sur les champs de bataille, donné ses soins aux blessés. Nous avons vu qu’il n’avait pas hésité à accompagner Catherine Lefebvre, lorsqu’il s’était agi de s’aventurer parmi les décombres du château de Lowendaal, le soir de Jemmapes, et qu’il avait été assez heureux pour en retirer le petit Henriot, bientôt rétabli, grâce à ses soins.

Marcel, rêvant une République universelle, fondée sur la fraternité et sur la paix, où tous les hommes, déposant les armes, ne se rencontreraient que pour échanger les produits du travail commun et célébrer des fêtes joyeuses, avait été acquis des premiers à l’Association des Philadelphes. Il en était devenu le secrétaire et portait le nom d’Aristote.

L’autre personnage, un robuste gaillard, à physionomie énergique, au visage traversé d’une balafre et dont toutes les allures dénotaient l’homme d’action, était le marquis de Louvigné, le mari de cette grasse et aventureuse châtelaine, la mère de Renée, dont le comte de Surgère avait fui, jusqu’à Coblentz, l’intimité trop pesante.

Le marquis de Louvigné, royaliste ardent, après avoir fait toutes les guerres de Vendée, avait chouanné en Bretagne et en Normandie.

Il avait failli être pris avec Cadoudal et M. de Frotté et ne s’était échappé en Angleterre que par miracle.

Revenu en France après l’amnistie, il avait été mêlé à l’affaire de la machine infernale, et s’était faufilé dans les rangs des Philadelphes, à la faveur de la haine vivace qu’il manifestait en toute occasion contre Napoléon.

Agent secret des princes, le marquis de Louvigné soutenait, avec habileté et prudence, les intérêts royalistes dans cette société républicaine.

Les généreux esprits qui s’étaient lancés dans cette entreprise terrible ne voyaient au bout de leurs efforts, couronnés de succès, que le renversement de l’Empire et le rétablissement de la République.

Le vieux chef chouan, plus clairvoyant, se disait que la mort de Napoléon ne profiterait qu’aux Bourbons et, tout en secondant de son mieux les projets de ses amis les républicains, il songeait avec joie que si les Philadelphes triomphaient, ce n’était pas une République, mais une Restauration qui deviendrait le régime de la France, livrée à l’étranger, abattue, désarmée, privée de son épée, dépouillée de son manteau de gloire.

Quand le procès-verbal fut lu et adopté sans observation, Marcel donna connaissance de la correspondance.

Des renseignements intéressants, dit-il, lui étaient parvenus de plusieurs points du territoire. Des adhésions nouvelles arrivaient de plusieurs régiments jusque-là réputés enthousiastes pour l’Empereur. Partout des ferments d’agitation se produisaient. Les mères de famille, effrayées de la conscription qui leur enlevait chaque année leurs enfants, encourageaient leurs maris à grossir les rangs des Philadelphes. La presse bâillonnée, la tribune muette, donnaient plus de force à la propagande secrète. Le pays était mûr pour l’indépendance; il ne fallait qu’un événement, un hasard, pour proclamer l’insurrection, qu’un chef comme Washington pour la faire triompher...

Comme on applaudissait avec ménagement, de peur d’éveiller l’attention des voisins parmi lesquels pouvait se trouver quelque agent du préfet de police Dubois, la porte du hangar s’ouvrit et un homme encore jeune, de manières aisées, portant, avec une coquetterie d’ancien régime, les cheveux poudrés, parut, saluant avec dignité les assistants. Il se dressait, serré dans une longue redingote boutonnée, et tenait à la main une canne à pomme d’or.

—Citoyens, dit Marcel, désignant le nouveau venu, permettez-moi de vous présenter le compagnon Léonidas, qui nous est recommandé par notre chef Philopœmen... c’est lui qui peut-être sera le Washington de la France!..... il va vous dire si l’occasion est favorable d’en finir avec le tyran!...

—Elle n’a jamais été si belle! s’écria le nouveau venu, et je dois, camarades, vous en donner la raison: la guerre est déclarée!...

—Approchez-vous, compagnon Léonidas, et veuillez faire connaître aux Philadelphes votre plan, dit Marcel, cédant au nouveau venu l’unique chaise garnissant le local du comité de la rue Bourg-l’Abbé.

[IV]
LE PLAN DE LÉONIDAS

Léonidas, d’une voix contenue, exposa brièvement son projet au comité supérieur.

Il commença par se livrer à une attaque passionnée contre Napoléon. Il lui reprocha son ambition démesurée, ses rêves de conquérant, son origine corse, ses allures de condottière; il n’osa pas nier son génie d’organisateur ni contester ses talents militaires, mais il grandit démesurément Moreau, Masséna, Bernadotte, tous les généraux qui furent les rivaux de Bonaparte, et qui presque toujours se trouvèrent battus quand il n’était pas là. Léonidas, poursuivant son réquisitoire, débita toutes les critiques, toutes les insinuations et toutes les accusations que, par suite, les écrivains royalistes reproduisirent dans leurs pamphlets.

Puis il déclara que les temps étaient propices, qu’il fallait enfin abattre le tyran et rendre à la France la liberté.

L’occasion était offerte: il fallait la saisir; on n’avait pas besoin de risquer un attentat qui pouvait échouer.

L’assassinat était une suprême ressource. Il ne fallait y recourir qu’à défaut d’autre moyen.

Or, on avait mieux. Il allait le démontrer.

La guerre était ouverte. A la tête d’une armée formidable, Napoléon bientôt s’enfoncerait dans les plaines marécageuses de la Westphalie, du Hanovre, du Brandebourg.

Il pouvait y rester. L’important n’était pas qu’il fût enseveli dans les tourbières de la Prusse, mais qu’à Paris on le crût disparu dans la confusion de cette campagne lointaine. Les nouvelles seraient rares, longues à parvenir. Avant que l’erreur fût dissipée et la nouvelle démentie, la révolution aurait abouti.

—Oui, reprit Léonidas avec force, au risque de donner l’éveil aux voisins curieux ou aux agents apostés, il n’est pas nécessaire que Napoléon soit réellement défunt, il suffit que cette nouvelle se répande en France: l’Empereur est mort! pour qu’aussitôt, au milieu d’un effarement général, l’empire s’effondre. N’est-ce pas le colosse aux pieds d’argile!

—Bravo! citoyen Léonidas, dit un des membres, vous profitez donc de l’éloignement de l’empereur pour répandre le bruit de sa mort. Mais quel parti tirerez-vous du désarroi, de l’anarchie qui, selon vous, doivent en résulter dans l’Etat?

—Tout est prévu, répondit Léonidas avec calme.

Et il continua:

Un décret est supposé rendu par le Sénat qui investit votre serviteur du commandement de l’armée de Paris. Le général Masséna est chargé du commandement en chef des armées engagées devant l’ennemi. La garde nationale, par un autre décret, est reconstituée et le général Lafayette en est nommé général en chef.

—Et pour l’intérieur, que décidez-vous? demanda un autre membre.

—Un sénatus-consulte est préparé, qui nomme un gouvernement provisoire...

—Les noms?... pouvons-nous les connaître? demanda Marcel.

—Je ne vois aucun inconvénient à vous les dire: les citoyens Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht, sénateur, le général Moreau, l’ancien membre du Directoire Carnot, font partie de ce gouvernement, provisoirement présidé par un militaire.

—Qui est-il? dirent plusieurs des assistants, impatients, avides de connaître le vrai chef, l’âme de cette conspiration...

—Ce président sera moi...

—Très bien!... dit le marquis de Louvigné, et votre gouvernement s’intitulera républicain?...

—Quel autre régime le pays pourrait-il supporter? fit Léonidas en regardant avec sévérité le marquis.

L’agent royaliste se tut, craignant d’éveiller les soupçons.

—Nous aurons pour nous le peuple et l’armée, reprit Léonidas. Nous abolirons la conscription. Nous crierons par toute la France: «Plus de droits réunis!» Nous déclarerons à l’Europe la paix. Pas de guerre! Pas de levées d’hommes! Les Français pourront jouir en paix des fruits de leur gloire et des bienfaits de l’alliance avec toutes les nations!... Voilà ce que nous offrons au peuple. Délivré du tyran, il acclamera de nouveau la République et relèvera la statue abattue de la Liberté!...

On applaudit à ce programme et les mains des membres rapprochés du bureau se tendirent vers Léonidas pour le féliciter.

Marcel, qui faisait un peu l’office de directeur des débats, intervint alors:

—Citoyens, vous avez entendu l’exposé si clair, si lumineux, si pratique aussi, du projet conçu par le compagnon Léonidas, avec l’approbation de notre censeur Philopœmen... êtes-vous d’avis de l’adopter?

—Oui! oui!... s’écrièrent plusieurs voix.