EDMOND ROSTAND
LA DERNIÈRE NUIT
DE
DON JUAN
POÈME DRAMATIQUE EN DEUX PARTIES ET UN PROLOGUE
DIXIÈME MILLE
PARIS
LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1921
Tous droits réservés.
Copyright 1921, by Eugène Fasquelle
Eugène FASQUELLE, Éditeur, 11, rue de Grenelle, PARIS
ŒUVRES D'EDMOND ROSTAND
| Les Musardises, Édition nouvelle, 1887-1893,poésies, 35e mille | 1 vol. |
| Les Romanesques, comédie en 3 actes, en vers, 67e mille | 1 vol. |
| La Princesse Lointaine, pièce en 4 actes, en vers, 71e mille | 1 vol. |
| La Samaritaine, évangile en 3 tableaux, en vers, 61e mille | 1 vol. |
| Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en 5 actes, en vers,527e mille | 1 vol. |
| L'Aiglon, drame en 6 actes, en vers, 400e mille. | 1 vol. |
| Chantecler, pièce en 4 actes, en vers, 170e mille. | 1 vol. |
| Le Vol de la Marseillaise, recueil des poèmes écritspendant la guerre, 25e mille | 1 vol. |
| La Dernière Nuit de Don Juan, poème dramatique en 9 partieset un prologue | 1 vol. |
| Chaque volume… 6 75 | |
| Un Soir à Hernani, poésie | 1 75 |
| Discours de réception à l'Académie française | 1 75 |
LA PREMIÈRE ÉDITION
DU PRÉSENT OUVRAGE
se compose de
MILLE EXEMPLAIRES DE LUXE
DÉTAIL DU TIRAGE DE CETTE ÉDITION:
Soixante-quinze exemplaires, numérotés de 1 à 75,
sur papier impérial du Japon.
Cent vingt-cinq exemplaires, numérotés de 76 à 200,
sur papier de Hollande à la forme.
Huit cents exemplaires, numérotés de 201 à 1000,
sur vélin teinté pur fil Lafuma.
Les deux parties de cette pièce étaient entièrement écrites avant la guerre.
Le prologue, reconstitué sur des brouillons fragmentaires très raturés, ne peut être considéré que comme une ébauche.
On a dû, pour l'intelligence du drame, compléter les indications de scène du texte original. Celles de ces indications qui ne sont pas de la main de l'auteur ont été mises entre deux crochets.
PERSONNAGES
- DON JUAN
- LA STATUE DU COMMANDEUR
- LE DIABLE
- LE PAUVRE
- SGANARELLE
- L'OMBRE BLANCHE
- LES MILLE ET TROIS OMBRES
PROLOGUE
On ne voit rien qu'un étroit escalier vaguement éclairé, dont la spirale se perd en haut, et qui s'enfonce dans un gouffre. Un reflet vert et sulfureux éclabousse les marches du bas.
Au lever du rideau, la Statue du Commandeur apparaît, descendant d'un pas pesant. Elle tient par le bras Don Juan, magnifiquement calme.
DON JUAN.
Lâchez-moi le poignet, je descendrai tout seul.
[Il récite un nom à chaque marche.]
Ninon… Laure… Agnès… Jeanne…
[On entend les plaintes d'un chien. Don Juan écoute.]
Ah! tiens, mon épagneul
Qui me pleure. C'était une admirable bête,
Monsieur.
[Il continue à descendre.]
Armande… Elvire…
[Il s'arrête.]
Ah! souffrez qu'on s'arrête
Et, seigneur Commandeur, que, prêtant, s'il vous plaît,
Une oreille à la voix du fidèle valet
Qui me tenait là-haut tant d'honnêtes langages,
Je connaisse le cri de sa douleur.
LA VOIX DE SGANARELLE, [d'en haut.]
Mes gages!
DON JUAN, [à la Statue.]
Pourrais-je remonter, monsieur, quelques instants,
Pour lui payer, ce que je lui dois?
LA STATUE.
Oui. J'attends.
DON JUAN.
Mille grâces.
[Il remonte l'escalier.]
LA STATUE, [seule.]
Reviendra-t-il?
DON JUAN, [redescendant.]
Là, je suis quitte.
Il a le coup de pied dans le cul qu'il mérite.
LA STATUE.
Vous êtes revenu?
DON JUAN.
Cela m'a fait du bien.
Ah! J'en brûlerai mieux.
LA STATUE.
Vous n'avez peur de rien,
Don Juan. Et mon vieux cœur de porteur de cuirasse
Est sensible au courage. Allons, je vous fais grâce.
Remontez.
DON JUAN.
Il fallait me le dire plus tôt.
Mais je me sens happé par le bas du manteau.
Sur l'ourlet de brocart une griffe se pose.
Il est trop tard.
[A l'énorme Griffe qui vient, en effet, de saisir le bord du manteau.]
Monsieur le Diable, je suppose?
[Un coq chante au loin.]
LA STATUE.
Don Juan, le jour va poindre et ce cri de métal
M'oblige à regagner déjà mon piédestal.
Tâchez de vous tirer de cette Griffe.
[La Statue remonte.]
DON JUAN.
Certe.
Mais veuillez, en sortant, laisser la tombe ouverte.
[Tirant doucement sur son manteau.]
Causons, Griffe. Il n'est pas, au fond, pour vous fâcher
Que cet excellent marbre ait daigné me lâcher.
Accordez-moi cinq ans? ou dix? Dix, je préfère.
Il me reste là-haut pas mal de mal à faire.
Ah! cela vous décide? Entre nous, convenons
Que je n'ai sur ma liste, encor, que peu de noms.
C'est la peine avec moi, Griffe, de faire un pacte.
Je suis celui qui fait le plus commettre l'Acte,
Le meilleur rabatteur de votre chasse. Et puis,
—Allons, voyons, laissez ce manteau!—moi, je suis
Autre chose qu'un docteur Faust, qui ne demande
Qu'une bonne petite ouvrière allemande,
Et qui, navré d'avoir, le sot, fait un enfant,
Appelle au dénouement l'Ange qui le défend!
Les doigts du spectre au bras m'ont marqué de cinq flammes
J'aimerais bien montrer ce tatouage aux femmes!
Lâchez ce bout de drap, Seigneur! et j'irai loin.
Plus d'un sommeil d'Infante espagnole a besoin
Que j'aille le troubler dans son blanc moustiquaire.
Étant le corrupteur, je suis votre vicaire.
Mais lâchez donc!
[La Griffe se desserre et se retire.]
Enfin! Dix ans sont suffisants.
Votre Grâce viendra me chercher dans dix ans.
Qu'elle compte sur moi: moi, je compte sur elle.
[Il remonte l'escalier, en récitant, de marche en marche.]
Rose… Lise… Angélique… Armande…
[Et sa voix se perd. Il disparaît. Après un moment, on l'entend qui crie:]
Hep! Sganarelle!
PREMIÈRE PARTIE
[Dix ans après. Un palais à Venise. Une grande salle ouverte sur l'Adriatique, où plongent des degrés de marbre. Au milieu, une table servie, éclairée par des flambeaux.]
SCÈNE PREMIÈRE
DON JUAN, SGANARELLE
DON JUAN.
Arabella… Lucinde… Isabelle… Isabeau…
SGANARELLE.
Les dix ans sont passés, monsieur.
DON JUAN.
Comme il fait beau!
Je viens du Grand Canal.
SGANARELLE.
Ah?
DON JUAN.
Sur l'eau rose et brune,
Chaque bateau traîne un tapis, et la lagune,
Comme une Putiphar qui voit fuir un manteau,
Semble par son tapis retenir le bateau.
Mais, dans ce coin désert, l'eau verte et plus sournoise
Sommeille sous un ciel de soufre et de turquoise,
Comme, avant mon passage, une glauque vertu.
J'ai toujours eu le goût de l'eau qui dort. Sais-tu
Pourquoi l'Adriatique à ce point m'intéresse?
SGANARELLE.
Non.
DON JUAN.
Elle est mariée.
SGANARELLE.
Ah?
DON JUAN.
Elle est Dogaresse.
Le Doge est son mari; moi, je suis son amant.
C'est moi qui te comprends, Lagune!
SGANARELLE.
Évidemment!
DON JUAN.
Je veux, pour qu'avec moi cette onde se débauche
Lui jeter une bague, aussi… de la main gauche!
[Il lance la bague dans la mer.]
SGANARELLE, avec effroi.
Le rubis?
DON JUAN.
Non. L'anneau de verre.
SGANARELLE.
Ah?
DON JUAN.
Oui.
SGANARELLE.
Le sien?…
Celui de?… Mais alors?…
DON JUAN.
Oui.
SGANARELLE.
Fini?… Vieux?… Ancien?…
DON JUAN.
Venise!… Ah! la cité du fragile, c'est elle.
La colonne est en stuc, la pierre est en dentelle,
Le mur est en miroir, et la rue est en eau!
Et lorsque deux amants échangent un anneau,
Cet anneau, Sganarelle, a l'esprit d'être en verre!
SGANARELLE.
Les dix ans sont passés, et vous…
DON JUAN.
Je persévère.
SGANARELLE.
Ce soir?
DON JUAN.
Bal.
SGANARELLE.
Vous rentrez?
DON JUAN.
Non. Plus fort qu'Annibal,
Je profite de la victoire… après le bal!
SGANARELLE.
Monsieur, si l'heure vient, tant de belle insolence…
[Une horloge sonne.]
DON JUAN.
Quand on parle de l'heure, elle sonne.
SGANARELLE.
Oh!
DON JUAN.
Silence!
Du campanile écoutons-la se détacher.
SGANARELLE.
Le plaisir d'appeler campanile un clocher
Vaut-il que sous ce ciel, monsieur, on s'éternise?
DON JUAN.
J'aime les souliers blancs des filles de Venise,
Et, pour entremetteur, d'avoir un gondolier
Qui chante, fait des vers et devient familier.
Les dames de Venise usent d'un bain de cèdre
Qui mettrait Hippolyte à la merci de Phèdre!
Venise est un endroit rempli d'occasions,
De régates, de bals… et de processions.
J'aime Venise! Et puis, son lion me ressemble,
Au pied duquel un vol de colombes s'assemble,
Et qui renonce, avec un grand dédain amer,
Pour régner sur l'amour, à régner sur la mer!
Oui, comme toi, voulant, Cité folle et profonde,
Vivre sur mon reflet, j'ai bâti sur de l'onde!
SGANARELLE.
Cette ville est mortelle.
DON JUAN.
Et quand vous le seriez,
Ville où viennent finir tous les aventuriers
Qui veulent en mourant briser le plus beau verre,
Je me refuse à fuir sous un ciel plus sévère.
Une ville d'amour a vu mon premier jour,
Mon dernier jour doit voir une ville d'amour.
Une seule épitaphe est à Don Juan permise:
«Il naquit à Séville et mourut à Venise!»
Ce que j'en dis, d'ailleurs, n'est que pour t'effrayer:
J'estime que le Diable a dû nous oublier!
SGANARELLE.
Nous!
DON JUAN.
Non, tu n'en es pas, c'est vrai. Toi, tu hérites!
SGANARELLE.
Ah! de quoi?
DON JUAN.
De m'avoir approché. Tes mérites
Prendront près des seigneurs un poids plus concluant
Quand tu diras: «Je sors de chez monsieur Don Juan!»
Quant aux dames…
SGANARELLE.
Quoi donc?
DON JUAN.
Ne crains pas les détresses:
Tu trouveras toujours un maître… et des maîtresses.
SGANARELLE.
Des?…
DON JUAN.
Oui, mon cher. La femme, adorant mon reflet,
Quand Don Juan n'est pas là couche avec son valet!
Bon comptable indigné des cœurs que j'ai fait battre,
Quel chiffre? Mille et…
SGANARELLE.
Trois. N'atteignons pas le quatre.
DON JUAN.
Je n'ai jamais été plus dispos et plus frais.
J'ai, pour mes billets doux cherchant quelques coffrets,
Été voir les doreurs travailler dans leur bouge;
Et je me sens, ce soir, un cœur de laque rouge,
Avec des Chinois d'or dessus, comme ils en font.
Soupons! Tout est en or! Je vois ma vie au fond…
On dore tout ici, jusqu'aux écailles d'huître!
Qui nous dit que le Diable existe encor, bélître?
Il est fini, disait déjà Tertullien!
Je vois ma vie, au fond d'un parc italien,
Choir d'amour en amour comme de vasque en vasque!
Tu me prépareras mon épée et mon masque.
L'avenir m'appartient. Je vais…
UNE VOIX, très loin.
Burattini!
DON JUAN.
Ces vieux cris de Venise ont un charme infini!
LA VOIX, [se rapprochant.]
Burattini!
DON JUAN.
La voix se traîne dans l'espace.
SGANARELLE, [allant regarder à une fenêtre.]
C'est le montreur de marionnettes qui passe.
DON JUAN.
Fais-le monter.
SGANARELLE, [faisant des signes au Montreur.]
Le vieux du quai des Esclavons.
DON JUAN.
Pulcinella! C'est lui! Ça y est! Nous l'avons!
Je vais souper en regardant Polichinelle,
Comme Trimalcion devant le pantin frêle
Qu'il regardait danser en suçant un noyau.
[Entre le Montreur, portant son attirail.]
SCÈNE II
DON JUAN, SGANARELLE, LE MONTREUR DE MARIONNETTES
LE MONTREUR, obséquieux, s'inclinant.
Burattini… Li far ballar…
Montrant un parchemin.
Privileggio…
SGANARELLE.
Quatre montants de bois, un vieux sac, un vieux store…
LE MONTREUR.
Casteletto. Permis de l'instaurer?
DON JUAN.
Instaure.
D'où es-tu?
LE MONTREUR, [installant son petit théâtre.]
De partout. J'ai voyagé partout.
Connu des écrivains. Des artistes. Beaucoup.
J'avais pour spectateur monsieur Bayle en Hollande.
DON JUAN.
J'ai voyagé moi-même ainsi qu'une légende.