EDMOND ROSTAND

LA PRINCESSE LOINTAINE

PIÈCE EN QUATRE ACTES
EN VERS
Représentée pour la première fois, à Paris, le 5 avril 1895, sur le théâtre de la Renaissance.

PARIS
CHARPENTIER et E. FASQUELLE, Éditeurs
11, RUE DE GRENELLE, 11

1895
Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR

Les Musardises, poésies (épuisé).

Les Romanesques, comédie en trois actes et en vers (Comédie-Française).

PROCHAINEMENT :

Poèmes Sensitifs.

Paris. — Imprimerie L. Maretheux, 1, rue Cassette. — 5632.

A MADAME
SARAH BERNHARDT
puis-je ne pas dédier cette pièce?

E. R.

LES PERSONNAGES :

MÉLISSINDE, princesse d'Orient, comtessede TripoliMmeSarah Bernhardt.
Bertrand D'ALLAMANON, chevalier et troubadourprovençalMM.Guitry.
Joffroy RUDEL, prince de Blaye, troubadouraquitain De Max.
FRÈRE TROPHIME, chapelain du princeJean Coquelin.
ÉRASME, son médecinChameroy.
SQUARCIAFICO, marchand génoisLaroche.
LE CHEVALIER AUX ARMES VERTES, aventurier auservice de l'Empereur Manuel ComnèneCastelli.
SORISMONDE, dame d'honneur de MélissindeMmeMarthold.
LE PATRON DE LA NEFMariniersMM.Montigny.
TROBALDO LE CALFAT Lacroix.
FRANÇOIS LE RÉMOLARAngelo.
PÉGOFATArquillière.
BRUNOMonrose.
BISTAGNEGérard.
JUAN LE PORTINGALAISPelletier.
MARRIAS D'AIGUES-MORTESMagnin.
LE PILOTECauroy.
PREMIER PÈLERINRamy.
DEUXIÈME PÈLERINTorey.
TROISIÈME PÈLERINBesnard.
QUATRIÈME PÈLERINLetellier.
CINQUIÈME PÈLERINMaugis.
NICHOLOSE, Valet de SquarciaficoPiron.
UN MOUSSECamus.

Les Mariniers, Des Musiciens, Esclaves, etc.

XIIe SIÈCLE

LA
PRINCESSE LOINTAINE

PREMIER ACTE

Le pont d'une nef qui paraît avoir souffert une longue et terrible traversée. On voit qu'il y a eu tempête : voiles en loques, vergues brisées, échevèlement de cordages, mât rajusté qui penche. On voit qu'il y a eu bataille : taches de sang, armes éparses. Nuit finissante. Ombre grise et transparente. Ciel qui pâlit. Étoiles qui se raréfient. Mer violette sous des écharpes de vapeurs. Horizon de brumes.

L'éclairage, au cours de l'acte, change insensiblement.

SCÈNE PREMIÈRE

LES MARINIERS : BRUNO, BISTAGNE, MARRIAS, PÉGOFAT, TROBALDO, FRANÇOIS, etc., LE PILOTE, puis LE PATRON DE LA NEF et FRÈRE TROPHIME

(Au lever du rideau, couchés ou assis en tous sens, de mariniers à face tragique, blêmes, décharnés ; ils paraissent épuisés de fatigues et de privations. Quelques-uns, blessés, sont sommairement pansés de haillons. Deux d'entre eux, au fond en balancent, par la tête et par les pieds, un troisième, inerte.)

LES DEUX MARINIERS : PÉGOFAT et BRUNO, au fond.

Un… deux… trois… houp!

(Ils lancent le corps par-dessus le bastingage. On entend sa chute dans l'eau.)

PÉGOFAT

C'est fait.

BRUNO

Encore un camarade

Qui ne nagera pas, Tripoli, dans ta rade!

PÉGOFAT, ôtant son bonnet vers le disparu.

Adieu, garçon!

BRUNO, regardant au loin.

Bientôt l'aurore. Une rougeur.

(Ils redescendent.)

FRANÇOIS, se réveillant et s'étirant.

Qui vient-on de jeter?

BRUNO

Audriu l'Égorgeur.

FRANÇOIS

Maudite fièvre!

(Il regarde le pont dévasté.)

Eh bien, elle en a fait, la vague!

BISTAGNE, levant la tête.

Et le vent, donc! Plus de boulines!…

BRUNO

Plus d'itague!

FRANÇOIS

Le mât pourrait bien choir. Mieux vaudrait le scier.

BISTAGNE

Moi, je voudrais manger.

BRUNO

Rien chez le pitancier!

FRANÇOIS, se levant.

Aï! ma blessure!…

(Il chancelle.)

Ho! ho!… On ne se tient plus, presque!

Que l'on rencontre encore une nef barbaresque,

Et l'on ne pourra plus se battre!…

BRUNO

On se battra!

Car il faut arriver! Rien ne l'empêchera!

Tant pis pour toute nef qui nous cherchera noise!

BISTAGNE

Quand donc voguera-t-on dans l'eau sarrasinoise?

LE PILOTE

Bientôt, j'espère. Mais le temps fut si mauvais!

Ah! l'aiguille qui dit le nord, si je l'avais!

Et la pierre dont on la frotte!…

BISTAGNE, haussant les épaules.

Quelle bourde!

LE PILOTE

Non, ils sont quelques-uns qui l'ont, dans une gourde :

On frotte. De la pierre est amoureux le fer.

Alors l'aiguille tourne et dit le nord : c'est clair.

TOUS LES MARINIERS

Ha! ha! — C'est idiot!… Est-il bête! — Une aiguille!

PÉGOFAT

Bah! passons-nous d'aiguille, et vogue la coquille!

— Tiens, le temps s'éclaircit, la misère prend fin!

BRUNO

Tu trouves, toi? Hé bien, et la soif?

FRANÇOIS

Et la faim?

BISTAGNE

Oui, ce qu'on a souffert!

PÉGOFAT

Le ciel nous soit en aide!

TROBALDO, apparaissant à cheval sur une vergue.

Le drôle, après tout ça, serait qu'elle fût laide!

TOUS LES MARINIERS

Oh! non, elle est très belle! — Elle l'est! —

TROBALDO

De par Dieu,

Il faut qu'Elle le soit, Bistagne!

BISTAGNE

Et plus qu'un peu,

Fils, après les dangers qu'on a couru pour Elle!

Ou bien, moi, je me fâche!

BRUNO

Il faut qu'Elle soit belle!

TOUS

Elle l'est! — Elle l'est!

MARRIAS

Moi, j'en suis sûr!

UN RAMEUR

Ah! mais!

Ça m'ennuierait si vers un monstre je ramais!

PÉGOFAT, riant.

Il y pense en ramant, le Marseillais!

LE RAMEUR

Sans cesse!

BISTAGNE

C'est toujours beau, va, sois tranquille, une princesse!

LE PILOTE, haussant les épaules.

Vous ne parlez que d'Elle.

PÉGOFAT

On est si fatigué!

Regarde : on parle d'Elle, et l'on est presque gai.

LE PILOTE

Vous la montrera-t-on seulement, cette oiselle?

BRUNO

Le Prince l'a promis, de nous mener vers Elle

Si l'on arrive, et de lui dire que c'est nous

Qui l'avons apporté jusques à ses genoux!

LE PILOTE

Et crois-tu qu'avec nous une princesse cause?

PÉGOFAT

Non. Mais on la verra, c'est déjà quelque chose.

On ne parle que d'Elle en tous pays chrétiens!

UN MOUSSE

Et de ses yeux!

LE PILOTE, se retournant vers lui.

Tu veux voir ses yeux, toi?

LE MOUSSE

Mais, tiens!

PÉGOFAT

Le maître!

(Le patron de la nef est entré depuis un moment et a écouté.)

LE PATRON DE LA NEF

Il faut d'abord, pour les voir, qu'on arrive ;

Et que Joffroy Rudel, notre bon prince, vive!

LES MARINIERS

Il va plus mal? — Hélas! — Pauvre homme!

BRUNO

Quel meschef!

LE PATRON

Voyez, on a fermé le château de la nef.

Veillé par ses amis, sans doute qu'il repose!

PÉGOFAT

Hier soir il chantait encor!

BISTAGNE

C'est quelque chose

D'étonnant, comme il fait aisément des chansons!

FRANÇOIS

Comment nomme-t-on ça, dont il tire des sons?…

LE PILOTE, d'un air capable.

Ça s'appelle une lyre.

FRANÇOIS

Ah!… une lyre! — Dame,

Ça fait un joli bruit.

BISTAGNE

Bien doux pendant qu'on rame!

PÉGOFAT

Et quand il faut haler, ça donne de l'élan!

LE PATRON

Chut! l'aumônier du Prince.

PÉGOFAT

Ah! oui!… le capelan!

(Frère Trophime, robe rapiécée et trouée, sort du château de la nef, consulte le ciel et va s'agenouiller au fond.)

BRUNO

Un prêtre pas gênant.

FRANÇOIS

Brave nature. Franche.

BISTAGNE

Ah! si tous les curés avaient sa large manche!

LE PATRON

Les luizernes du ciel ont éteint leurs derniers

Feux pâles…

BISTAGNE

L'aube poind.

(Une clarté plus blanche règne.)

FRÈRE TROPHIME, agenouillé.

Vierge des mariniers,

Toi qui changeas la mer farouche en mer bénigne,

Fais glisser jusqu'au port la nef comme un grand cygne.

Vierge, en suite de quoi, s'il vit, sire Rudel

T'ira mettre à Tortose une nef sur l'autel,

Copiant en argent celle en qui nous errâmes,

Avec son gouvernail, ses voiles et ses rames!

LE PILOTE

Peuh!… tout ça!… Si j'avais mon aiguille!

BISTAGNE

Animal!

En tous les cas ça ne peut pas faire de mal.

(Érasme sort à son tour. Robe de docteur en lambeaux. Décoiffé, l'air piteux. Les mariniers ricanent.)

BRUNO

Le vieux mire, à présent, qui montre sa frimousse.

FRANÇOIS

Le médico.

BISTAGNE

Pas fort!

TROBALDO, haussant les épaules.

Un médecin d'eau douce!

SCÈNE II

FRÈRE TROPHIME, ÉRASME, LES MARINIERS, au fond

FRÈRE TROPHIME, allant vers Érasme.

Maître Érasme, le mal?

ÉRASME

Va toujours empirant.

Le prince dort, veillé par messire Bertrand.

(Regardant l'horizon.)

Eh bien, frère Trophime, eh bien, on ne discerne

Que du brouillard!

(Furieux.)

Moi, moi, médecin de Salerne,

Je vous demande un peu, que fais-je en ces périls?

Ma cathèdre, mon feu, mes livres, où sont-ils?

Hélas! le vent de mer, qui mit ma robe en loques,

M'a successivement ravi toutes mes toques!…

FRÈRE TROPHIME

Le prince?…

ÉRASME

Eh! mais, pourquoi ce musard des musards,

Ce poète, vint-il se mettre en ces hasards?

Lorsque j'entrai chez lui, prince doux et débile,

C'était pour vivoter sous son toit, bien tranquille,

C'était pour le soigner sur terre, et non sur mer.

Je trouve ce voyage extrêmement amer!

(Se promenant avec une fureur croissante.)

Ah! que l'enfer rôtisse et que le diable embroche

Ces maudits pèlerins arrivant d'Antioche,

Qui sont venus parler les premiers, au château,

Un soir, comme on soupait, à l'heure où le couteau

De l'écuyer tranchant attaquait une dinde,

Sont venus les premiers parler de Mélissinde!

Ils chantèrent, — avec quel zèle inopportun! —

La fille d'Hodierne et du grand Raymond Un ;

Ils déliraient, parlant de cette fleur d'Asie!

J'en vois encore un gros dont l'œil rond s'extasie…

Ils en parlèrent tant que soudain, se levant,

Le prince, ce poète épris d'ombre et de vent,

La proclama sa Dame, et, depuis lors, fidèle,

Ne rêva plus que d'Elle, et ne rima que d'Elle,

Et s'exalta si bien pendant deux ans qu'enfin

De plus en plus malade et pressentant sa fin,

Vers sa chère inconnue il tenta ce voyage,

Ne voulant pas ne pas avoir vu son visage!

FRÈRE TROPHIME

Maître Érasme…

ÉRASME

Il aura l'écume pour linceul!

— Et ce sire Bertrand d'Allamanon, qui, seul,

Lorsque tous à Rudel faisaient des remontrances,

Louangea son amour, approuva ses souffrances,

Déclara ce départ admirablement beau,

Et voulut s'embarquer aussi, sur le bateau!

— Mais c'est absurde! — Et vous, un prêtre, en cette affaire!

On peut comprendre encor ce que moi j'y viens faire!

Mais vous! le chapelain du prince! comme si

Vous aviez une excuse à vous trouver ici!

Votre maître, lui seul de la chevalerie,

Sans avoir pris la croix vogue vers la Syrie,

Et, pèlerin d'amour, il chante sur son luth

Que le Tombeau Divin n'est pas du tout son but!

FRÈRE TROPHIME

Sait-on le but secret à quoi Dieu nous destine?

ÉRASME

Nous allons pour des yeux de femme en Palestine!

FRÈRE TROPHIME

Croyez que le Seigneur le trouve de son goût.

ÉRASME

Ah! vraiment? Le Seigneur? Qu'y peut-il gagner?

FRÈRE TROPHIME

Tout.

ÉRASME

Oh!

FRÈRE TROPHIME

Car il gagne tout, c'est du moins ma pensée,

A toute chose grande et désintéressée ;

Presqu'autant qu'aux exploits des Croisés, je suis sûr

Qu'il trouvera son compte à ce bel amour pur!

ÉRASME

Il ne peut comparer une tendre aventure

Au dessein d'affranchir la Sainte Sépulture!

FRÈRE TROPHIME

Ce qu'il veut, ce n'est pas cet affranchissement.

Croyez que s'il se fût soucié seulement

De chasser du Tombeau l'essaim des infidèles,

Un seul ange l'eût fait, du seul vent de ses ailes!

Mais non. Ce qu'il voulut, c'est arracher tous ceux

Qui vivaient engourdis, orgueilleux, paresseux,

A l'égoïsme obscur, aux mornes nonchalances,

Pour les jeter, chantants et fiers, parmi les lances,

Ivres de dévouement, épris de mourir loin,

Dans cet oubli de soi dont tous avaient besoin!

ÉRASME

Alors, ce que le Prince accomplit pour sa Dame?…