EDMOND ROSTAND
UN SOIR
A HERNANI
—26 FÉVRIER 1902—
PARIS
Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1902
Tous droits réservés
Eugène FASQUELLE, Éditeur, 11, rue de Grenelle
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
| Les Musardises,poésie (épuisé). | ||
| Les Romanesques, comédie en trois acteset en vers, 19e mille | 2 | » |
| La Princesse Lointaine, pièce en quatre actes,en vers, 20e mille | 2 | » |
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| L'Aiglon, drame en six actes, en vers,195e mille | 3 | 50 |
Il a été tiré de cet ouvrage:
30 exemplaires numérotés sur papier du Japon.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège.
Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.
UN SOIR A HERNANI
A PAUL MEURICE
I
«Zoin da herri hori?»
Le vieil homme fit halte.
L'heure rosait au loin les croupes de basalte;
La montagne semblait courir au golfe clair
Pour mêler ses moutons aux moutons de la mer;
La fougère était morte et l'herbe tremblait toute;
Et, noir contre le ciel, au tournant de la route
Où malgré la saison deux genêts épineux
Gardaient du velours jaune entre leurs piquants bleus,
L'homme, qu'enveloppait une vaste rotonde,
Etait assis de l'air le plus triste du monde
Sur un petit cheval à tête de mulet.
«Zoin da herri hori?» demandais-je. (Quel est
Ce village?)
Et du doigt je montrais un village,
Tout en scandant ces mots de la langue sauvage
Vieille comme la roche et comme l'Océan.
—Mais ma voix n'avait pas le chant guipuzcoan.
Le vieux Basque espagnol, sans cesser d'être triste,
Toucha le bord pointu de son béret carliste.
Laissa courtoisement tomber sur l'étranger
Le mépris d'un regard qui semblait déroger,
Et répondit...
Genêts, sapins, fougère, ronce!
Je connaissais pourtant, d'avance, sa réponse!
Je savais par quel mot trissyllabique et fier
Qui mettrait tout d'un coup de la gloire dans l'air,
Ce vieux pâtre hautain allait répondre, puisque
Par ces chemins d'Espagne où la grâce maurisque
Vit dans le geste obscur d'un porteur de fagot,
J'arrivais tout exprès pour l'entendre, ce mot!
Puisqu'il avait, lui seul, rythmé ma marche; et certe
Je ne l'ignorais pas, petite route verte,
Le nom du cher village assis sur tes bords frais;
Ce n'était qu'un pieux frisson que je m'offrais
De me faire, en ce lieu, par cet homme, à cette heure,
Dire ce nom qui de tant d'ailes vous effleure!
L'enthousiasme était dans mon âme. J'avais
Besoin d'entendre là ce nom que je savais,
Et ce nom que pourtant j'étais si sûr d'entendre
Je l'attendais,—j'étais tout pâle de l'attendre!
Et j'eus froid dans le dos et les larmes aux yeux
Lorsque, rendu plus grand par l'accent de ce vieux
Et par la majesté du val crépusculaire,
Avec je ne sais quoi de farouche sur l'R
Qui vibra comme vibre un fer de makhila,
Avec sur l'I beaucoup de langueur, et sur l'A
Cette sonorité gutturale et chantante
Qui prolonge, élargit, et solennise, et, lente,
Balance une voyelle ainsi qu'un encensoir,
Le nom de Hernani roula dans l'or du soir!
Hernani, Hernani!...
Pâtre du pays basque,
Quand le silence emplit le val comme une vasque,
Tu l'entends se rider au loin du moindre bruit;
Et tu peux, quand parfois tu jettes dans la nuit
Le long ricanement de ton vieux cri de guerre,
Suivre, comme un enfant suit jusqu'au bout sa pierre,
Ton cri jusqu'aux derniers ricochets musicaux
De ses échos et des échos de ses échos!
Mais tu ne peux pas suivre un nom qui se prolonge
Dans tous les contreforts des Montagnes du songe,
Qui fait chanter tous les sommets roses qu'en nous
Ont laissé les premiers enthousiasmes fous;
Et tu ne peux savoir qu'aux lointains de mon âme
Ce nom vient d'éveiller, en innombrable gamme,
Plus d'échos que jamais tu n'en déterminas
Quand tu poussais, le soir, tes longs irrinzinas!
Hernani!
Je frissonne!... Oh! comme il a, ce rustre,
Dit ce nom sans savoir que ce nom est illustre!
La Victoire pour lui n'habite pas ce nom!
Est-ce que les beaux vers font pousser l'herbe? Non,
Et le soc en ouvrant la terre qu'il défriche
Ne peut faire jaillir un tronçon d'hémistiche!
Ce nom n'est que le nom d'un pur triomphe d'art,
Il n'est brodé que sur l'invisible étendard,
Et rien pour ce passant grossier ne le consacre.
Ah! si c'était le nom de quelque grand massacre,
Si ce Basque, en piochant, faisait sous son sabot
Rouler parfois—énorme et sinistre grelot—
Une tête de mort au large dans un casque
Et qui le fait sonner en y tournant, ce Basque
Prononcerait ce nom avec respect, tout bas;
Car on est fier d'un champ où le dieu des combats
Vint faucher avant vous au son joyeux des fifres
Et sur lequel deux Rois ont enlacé leurs chiffres
Tracés en ossements d'hommes et de chevaux;
Et Wagram sait qu'il est Wagram; et Roncevaux
Sait qu'il est Roncevaux; Cannes sait qu'elle est Cannes;
Mais, laissant se remplir de fleurs ses barbacanes,
Et s'étant au soleil sur la route endormi,
Hernani n'a pas su qu'il était Hernani!
Le paysan, toujours immobile, s'étonne;
Sa gravité, devant mon trouble, l'abandonne;
Il regarde ce fou qui tremble et s'attendrit
Quand on lui dit le nom d'un village; il sourit
De tous les petits plis de son visage glabre;
Puis, se renveloppant de tristesse cantabre,
Droit sur sa bique blanche au vieux ventre jauni,
Disparaît au tournant du chemin.
Hernani!...
II
J'avais dit: «Puisqu'il existe
Entre Irun et Tolosa
Un village fier et triste
Où la gloire se posa;
Puisqu'en descendant vers l'Èbre
On entend, près d'un roc nu,
Palpiter un nom célèbre
Sur un village inconnu;
Puisque, étant le nom d'un drame,
Et le nom d'un drame en vers.
Ce nom-là me touche l'âme
Comme avec des lauriers verts!
Et puisque d'ailleurs les choses
S'arrangent mal à ce point,
Las! que les apothéoses
Moi seul ne les verrai point;
Puisque, ô divin porte-lyre,
Je ne sais pas où je puis
Aller prier pour te dire
Que de ta suite j'en suis;
Puisque je n'irai pas boire,
Dans l'humble creux de ma main,
A ces fontaines de gloire
Qu'on fera couler demain...
Je prendrai devant ma porte
Ce chemin bleu qui conduit
A ce village qui porte
Ce nom qui chante et qui luit:
J'irai voir, passant la Rhune,
O vieux village hidalgo,
Ton chapeau de tuile brune
Empanaché par Hugo;
J'irai parmi le mystère
De la route et du buisson
Célébrer le centenaire
A ma modeste façon;
Aucune voix indiscrète
Ne viendra me faire un cours
(L'œuvre, l'homme, et le poète);
Le Vent fera les discours.
Oh! je n'aurai pas la pompe
D'un cortège officiel...
Mais le coteau qui s'estompe
Et les étoiles du ciel!
Un peu de brise française
En ce soir de Février
Soufflera dans le mélèze
Et dans le genévrier;
Je veux, pèlerin que grise
Un espoir d'être béni,
Être là quand cette brise
Soufflera sur Hernani!»
—Et j'étais parti. J'arrive,
Petite ville, et je vois
Ton arrogance pensive,
Ton noir profil d'autrefois!
Déjà je vois apparaître
Un toit fier et surplombant,
Des balcons qui semblent être
Dessinés par Artaban;
A mesure que j'approche
Je vois mieux se détacher
Cette fantastique roche
Qui domine ton clocher;
Je t'admire! je m'attarde
A t'admirer dans le soir!
Et pourquoi je te regarde
Tu ne peux pas le savoir.
Hernani-du-Val-Bleuâtre
N'a pas entendu le cor
Que Hernani-du-Théâtre
Fait sonner dans son décor!
Tandis que ton nom s'envole
Sur le grand drame français,
Petite ville espagnole,
Tu murmures: Je ne sais...
Et tu t'endors, fière et triste,
Entre Irun et Tolosa,
Au fron-fron d'un guitariste,
Au parfum d'un mimosa!
III
Oui, c'était bien ici qu'il fallait que je vinsse!
Car la roue en bois plein, toujours, dans l'ombre, grince:
Et tout est demeuré—choses et paysans—
Comme lorsqu'il passait, et qu'il avait dix ans!
Mais mon émotion, tout d'un coup, s'est accrue
Je n'ose pas entrer dans la fameuse rue.
Au seuil de Hernani j'hésite avec amour,
Et j'en fais tout d'abord, avec respect, le tour.
Je traverse un étrange et vaste jeu de paume
Où travaille à cette heure un vieux cordier fantôme
Qui dévide, et recule, et chante.—Un montagnard
Passe. Il est sans cuirasse. Il n'a pas de poignard.
Mais rien qu'à la façon dont il marche dans l'herbe,
Je le reconnais bien, le jeune amant imberbe!
C'est lui-même, et la nuit tu dois, ô Doña Sol,
Lorsque de ton balcon il tombe sur le sol,
—Sans bruit parce qu'il a ses bonnes alpargates!—
Dire pour ce bandit ton chapelet d'agates.
Oh! cet homme farouche, et qui possède l'art
D'enfoncer son chapeau par-dessus le foulard
Qui traverse son front d'un bandage vert-pomme,
Va crier: «Je suis Jean d'Aragon!» et cet homme
Va trouver trop petits pour lui des échafauds...
Non! cet homme se baisse et ramasse une faux.
Et jette cette faux sur son épaule, et rentre
Chez lui, d'un pas qui fait de sa chaumière un antre!
—Et je vois s'avancer un être singulier
Qui balance un bâton de bois de néflier.
Et c'est le celador du village, le garde
De l'alcade. Et surpris, soudain, je le regarde.
Je n'en crois pas mes yeux!
«Pourquoi donc, celador,
Sur votre béret noir ces deux lettres en or?
Que veut dire: V. H.?»
Il répond avec pompe:
«Villa dé Hernani.»
Cet Espagnol se trompe.
Oh! quand, pour te grandir encore, on t'exila.
Maître, tu n'aurais eu qu'à venir vivre là!
C'eût été somptueux, formidable,—et logique.
La ville était marquée à ton chiffre magique.
Certes, j'aime cette île où ta grande ombre erra.
Mais j'aperçois le roc de Santa Barbara
S'ériger âprement, et je regrette presque
En voyant un rocher tellement hugoesque
Que lorsqu'on t'exila tu ne sois pas venu,
Prince de Hernani, vivre sur ce roc nu!
Je te vois, habitant, là-haut, parmi les ailes,
—O grand dessinateur de tours et de tourelles!—
Cet espèce de noir donjon médiéval
Que tu faisais sortir avec un ciel, un val,
Et des machicoulis dont le créneau s'échancre,
De l'élargissement d'une arabesque d'encre!
Mais tu n'es pas absent, malgré que ton manoir
Soit construit seulement par les vapeurs du soir
Superbe castellan d'une invisible crête.
Tu restes à jamais perché sur la conquête!
Ce village orgueilleux sera toujours à toi:
Il n'est plus à l'Espagne, il n'est plus à son Roi;
En allongeant sur lui la griffe d'un poème
Tu l'as pris, ce village, à Don Carlos lui-même!
Mais que dis-je? tu n'as pas attendu si tard!
Enfant, tu l'avais pris, en passant, d'un regard!
Si bien que Hernani, que ton œuvre accapare,
Est bien plus dans Hugo qu'il n'est dans la Navarre!
IV
Je tâche de revoir l'enfant mystérieux
Voyageant en Espagne,—et je ferme les yeux...
Et je marche à travers la bruyère sauvage,
Et je rêve, en marchant, les détails du voyage.
O joie! avoir dix ans, être fils d'un vainqueur,
Savoir déjà beaucoup de Virgile par cœur,
Garder, n'ayant jamais été mis au collège,
Autour de l'âme, encor, ce duvet qui l'allège;
Et parce que d'honneurs et de gloire couvert
Le général Joseph-Léopold-Sigisbert,
Dont le père est un humble artisan de province,
Veut voir jouer ses fils dans le palais d'un prince,
Et qu'entre deux combats ce héros s'attendrit,—
Se trouver brusquement en route pour Madrid,
Et le front bourdonnant encor d'un bruit de bronze,
Comme si l'on avait rêvé mil-huit-cent-onze,
Paris, et les portraits de Napoléon Deux,
Se réveiller courant des chemins hasardeux
Où parfois, sur le bord d'un gouffre, au clair de lune,
On rencontre un courrier qui vient de Pampelune!
Je rêve les détails du voyage.
Correct,
Cambré contre le fond capitonné d'Utrecht
Pour que sa redingote à brandebourgs l'épouse,
Et pour qu'elle rabatte à la mil-huit-cent-douze
Sur son buste bombé les épaulettes d'or,
—Ou pour cacher qu'au fond du carrosse il s'endort.—
L'aide de camp marquis du Saillant accompagne
La générale Hugo qui se rend en Espagne.
La générale Hugo n'est pas contente. Elle a
Horreur du vieux coucou que l'on rafistola
Et qui penche, guimbarde aux formes fantômales,
Sous des gibbosités de meubles et de malles.
Cet objet à la fois gothique et Pompadour,
Chaise de poste ensemble et carrosse de cour,