LE BANIAN,
Roman Maritime,
PAR
ÉDOUARD CORBIÈRE.
TOME PREMIER.
BRUXELLES.
J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
1836
Imprimerie de J. Stienon.
La caste idolâtre des Banians dont les pratiques et les scrupules religieux rappellent un peu la rigidité des premiers israélites, se livre, dans tout l'Hindoustan, à cette sorte de commerce nomade et de modestes spéculations mercantiles que les Juifs exercent encore dans quelques parties de l'Europe. Les marins qui ont long-temps fréquenté l'Inde, et qui nous ont peu à peu familiarisés avec les expressions qu'ils avaient puisées dans le vaste dictionnaire usuel des nations de l'Orient, ont appliqué, par analogie, le nom de Banians aux petits marchands qui, dans nos colonies, leur rappelaient, par leur activité pour le trafic subalterne, l'avidité de la race commerçante de la péninsule indienne. C'est ainsi qu'aujourd'hui nos matelots désignent sous la qualification de Banians, les Européens qui vont s'établir dans les îles pour y pratiquer le bas agiotage, que le haut négoce abandonne aux petits blancs et aux coureurs d'habitations. Le vocabulaire maritime, que les marins ont enrichi du fruit de leurs observations vulgaires, mais justes, et des mots nouveaux qu'ils ont recueillis dans leur contact avec tous les peuples, est beaucoup plus riche et plus instructif qu'on ne le pense généralement.
(Résumé de tous les dictionnaires, au mot Banian.)
LE BANIAN.
I
C'est, je crois, le meilleur conseil que l'on puisse vous donner dans votre situation et avec les goûts que vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont partis de France traînant la savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et une grosse d'images qu'ils avaient obtenues à crédit, et qui aujourd'hui ne se laisseraient pas couper les oreilles pour un demi-million. C'est l'histoire de Fanchon: «Une vielle et l'espérance.» Tachez d'abord d'avoir une vielle.
(Page 15.)
Projet de voyage outre-mer;—un armateur et un capitaine; pacotille;—départ pour le Hâvre;—politesses commerciales.
La paix s'était étendue, depuis quelques années, sur ces mers qu'avaient si long-temps ensanglantées les querelles de l'Empire français et de l'Angleterre. La tranquille carrière du commerce venait, en se rouvrant aux spéculations lointaines, d'offrir une ressource ou un refuge aux jeunes gens qui, après avoir quitté à regret la profession des armes, cherchaient à user la bouillante activité de leur âge et de leurs souvenirs, dans des emplois utiles et paisibles. Les anciennes colonies de l'Espagne brisant violemment le joug de leur métropole, troublaient bien encore de temps à autre le repos universel que le monde épuisé semblait vouloir goûter après tant de secousses terribles et de luttes acharnées. Mais le bruit éloigné de ces petits combats que le Pérou et le Mexique livraient aux débris des flottes espagnoles se faisait à peine entendre au sein du calme de la paix générale; et le pavillon blanc pouvait, en attestant aux yeux des autres nations l'humiliation que nous avions consenti à subir, se promener sur toutes les mers du globe, sans avoir à redouter les ennemis qu'une bannière plus glorieuse avait naguère suscités à la France. Il est des époques où les nations conquérantes n'ont qu'à s'avouer vaincues, pour jouir de la demi-liberté que les triomphateurs daignent abandonner aux peuples qu'ils estiment assez peu pour les traiter en alliés soumis ou en vaincus inoffensifs.
Après avoir essayé quelques mois de la vie des camps, à cette époque désastreuse où chaque homme en France était devenu soldat, je cherchai, une fois la paix venue si mal à propos pour moi, à trouver un métier que je pusse faire, et qui se rapprochât le plus possible de celui auquel il m'avait fallu renoncer. La transition morale que je voulais me ménager n'était pas chose très facile à trouver. La profession de marin, cependant, me parut pouvoir concilier assez passablement mes penchans et mes prétentions. Un marin, me disais-je, est toujours en guerre avec quelque chose, malgré les traités de paix qu'il plaît aux puissances de s'imposer par défiance ou par jalousie. Son existence n'est qu'un combat continuel qu'il livre aux élémens, sans cesse conjurés contre lui. C'est le seul métier aujourd'hui pour lequel il faille encore avoir du cœur: c'est là aussi le seul état que puisse prendre un jeune soldat qui espérait mourir un jour de bataille. Ne dérogeons pas: faisons-nous marin, après avoir déposé les armes, et en priant Dieu qu'il y ait encore pour nous de la foudre et des tempêtes sur cet Océan où le feu du canon s'est éteint pour si long-temps peut-être!
J'avais vingt-trois ans. Je me souvenais assez confusément d'avoir navigué quelques mois dans mon enfance à bord de deux ou trois bâtimens convoyeurs: c'était là sans doute peu de chose, mais c'était néanmoins quelque chose, ou, en définitive, un prétexte pour me présenter moins gauchement que si je n'avais jamais vu la mer, à quelque brave capitaine ou à quelque bon enfant d'armateur, si toutefois, parmi les armateurs, je réussissais à trouver l'homme qu'il me fallait.
J'allai, pour mon malheur ou pour mon bonheur peut-être, me présenter à l'un des spéculateurs maritimes les plus en renom dans mon pays, en lui disant, comme je le répétais à tout le monde: Je suis jeune, je sors de l'armée, j'ai déjà navigué, et je voudrais naviguer encore. Je viens vous demander un emploi, quel qu'il soit, à bord de l'un de vos navires!… Le pauvre diable n'avait tout au plus qu'une part dans la plus faible portion d'un mauvais petit brick!
Cette moitié de négociant se rengorgea d'abord, en devinant le ton d'impertinence qu'il pouvait se permettre avec moi. Il fit cinq à six fois tourner bruyamment sa clef de montre entre ses doigts chargés de gros anneaux creux, après quoi il daigna me demander:
—Quel âge avez-vous?
—Bientôt vingt-trois ans, monsieur.
—C'est bien vieux! Et quelle somme êtes-vous en état de payer à l'armement pour votre apprentissage?
—Monsieur, répondis-je au gros petit suffisant, je croyais, en cherchant à continuer un métier que j'ai déjà fait, pouvoir gagner quelque chose et ne pas être obligé de payer la faveur de donner mon temps à ceux qui consentiraient à m'employer.
—M. de Seigneley, se prit aussitôt à crier l'armateur du brickaillon, en s'adressant à un de ses commis noble et très noble apparemment, à en juger par son nom: n'oubliez pas de faire le compte aux deux cents tonneaux d'esprit que j'expédie à Rio-Janeiro.
Le brick du pauvre diable n'aurait pas porté en tout, j'en suis plus que sûr, cent bons tonneaux bien jaugés!
Tout fut dit dès lors entre mon armateur et moi. Le patron de M. de Seigneley ne daigna plus seulement abaisser ses regards sur mon infime et vulgaire individu. Il venait de laisser en repos sa clef de montre, pour élever ses lunettes sur son nez retroussé, jusqu'à la hauteur approximative de ses deux yeux, usés probablement par le travail excessif de ses bureaux.
Les yeux des armateurs, comme on le sait, sont ceux qui travaillent le moins à la lumière, et qui, en France, mais en France seulement, réclament le plus volontiers le secours artificiel des lunettes. Ce sont leurs commis qui s'oblitèrent la vue à leur service, et ce sont eux qui portent des bésicles pour leurs commis. Revenons à notre affaire principale, après cette trop longue digression sur les yeux et les lunettes des armateurs français.
Le résultat de cette première démarche ne m'engagea que fort médiocrement, comme on le prévoit déjà, à en tenter une nouvelle auprès des autres expéditeurs du petit port que j'habitais. Je m'adressai, en désespoir de cause, à un capitaine de navire, qui, après m'avoir écouté avec attention et bienveillance, me répondit avec franchise:
—Commencer un noviciat pénible à l'âge que vous avez, pour courir vers un but encore fort incertain, n'est pas, selon moi, ce que vous avez de mieux à faire. Si le désir de naviguer est chez vous aussi impérieux que vous le dites, et que vous puissiez disposer de quelques mille francs pour vous créer un état, faites une chose: achetez-moi, à bon marché, une jolie petite pacotille, que vous tâcherez ensuite d'aller vendre le plus cher que vous pourrez, dans les colonies qui offrent encore quelques ressources. Rendez-vous au Hâvre, par exemple, après avoir fait vos emplettes, et profitez du premier navire qui appareillera pour la Martinique ou la Guadeloupe. Dieu fera peut-être le reste, lui qui seul peut faire tout ce qui lui plaît en ce bas monde. En prenant le parti que je vous indique, vous aurez au moins à la fois l'avantage de voir du pays et de faire probablement vos petites affaires, pour peu que vous apportiez autant d'activité dans le commerce, que vous paraissez avoir d'envie de courir les aventures. C'est là, je crois, le meilleur conseil que l'on puisse vous donner dans votre situation et avec les goûts que vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont partis de France traînant la savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et d'images à deux sous, et qui aujourd'hui ne se laisseraient pas couper les oreilles pour un demi-million. C'est toujours l'histoire de Fanchon: une vielle et l'espérance. Tâchez d'abord d'avoir une vielle.
Le conseil du capitaine me parut digne d'être médité, j'en fis part à mes parens, qui y songèrent pendant quinze jours, et, au bout de ce temps, les notables de la famille s'étant rassemblés solennellement pour prendre une résolution sur ce qu'il convenait de me laisser faire, décidèrent à l'unanimité, moins une voix d'arrière-cousin, que l'on me ramasserait une dixaine de mille francs pour me composer une pacotille avec laquelle j'irais tenter fortune à la Martinique.
Ce mot de Martinique ne me sortit plus dès lors de la tête. Je me mis à chercher et à lire toutes les relations de voyage qui pouvaient me parler de cette île célèbre. Je passai des heures entières à examiner les cartes de cette terre jetée comme par un caprice de la Providence à quinze cents lieues de l'Europe, au bout de l'Océan Atlantique. Les noms de Marigot, de Macouba, de Case-Pilote, de grand et petit Céron, de Carbet, etc., et de cent autres lieux, que je retrouvais à tout moment sous mes yeux, me paraissaient remplis d'un charme inexprimable; et plus ils étaient barbares ou nouveaux pour mes oreilles, plus je les sentais beaux, harmonieux et sonores dans ma pensée. Vivent les imaginations de vingt ans pour embellir ce qu'elles désirent! Les palais enchantés des fées et les magiques jardins de l'Orient n'ont pas, bien certainement, été inventés par des hommes qui avaient parcouru le monde. A l'âge que j'avais, rien n'est aussi séduisant que tout ce qui n'est pas la réalité. C'est la satiété et l'expérience qui tuent ce que l'on a nommé si bien le beau idéal.
Ma pacotille se faisait cependant et presque à mon insu, tandis que je me livrais avec ardeur et avec délices à mon cours de topographie sur l'île française de la Martinique et ses dépendances.
Quelques ballots de rouennerie, force petites caisses d'eau de Cologne, cinq à six malles d'effets confectionnés, une demi-douzaine de boîtes de parfumerie et de cartonnage, un demi-tonneau de livres égrillards avec gravures et gravelures, et un sac de factures enflées de 25 à 30 pour cent, composèrent mon bagage de campagne commerciale. Je reçus en outre et sans renflement du total de mes factures, la bénédiction de deux vieux oncles, dont je devais hériter un jour, et je me rendis de Paris où j'avais présidé à l'emballage de mes marchandises, au port du Hâvre pour choisir le navire qui devait emporter César et sa fortune vers les contrées aurifères de la fièvre jaune et des Maringouins.
Le négociant à qui j'étais recommandé dans ce port du Hâvre que je voyais pour la première fois, me reçut d'abord avec politesse, mais avec une de ces politesses calculées aussi exactement qu'aurait pu l'être une balance de grand-livre à la fin de l'année. Ma lettre d'introduction ne parlait que de moi et non de la pacotille avec laquelle je devais m'embarquer. Mais quand, plus tard, l'autocrate de comptoir à qui mes deux vieux oncles m'avaient adressé, eut appris, par les notes de roulage, que j'allais recevoir plusieurs colis de marchandises, il prit la peine de se transporter lui-même à mon hôtel pour m'inviter à vouloir bien lui faire l'honneur d'accepter à dîner chez lui. C'était une honnêteté qu'il avait omise faute d'avis de mes marchandises, sur la lettre de recommandation. Mes deux oncles n'avaient fait que l'usure et jamais le commerce.
Je commençai par refuser le dîner de spéculation, qui aurait grevé d'une commission de passage ma modeste et maigre pacotille. C'est ainsi que je débutai dans les affaires; par une privation pour une économie.
Mon inviteur revint à la charge avec une ardeur toute marchande, pour m'engager à assister au moins à une soirée dans laquelle l'aînée de ses demoiselles devait, disait-il, toucher du piano et chanter de l'italien… toujours pour ma commission… Je ne parvins à me dégager de l'importunité de tant de politesses, qu'en annonçant à mon honnête persécuteur que je venais de consigner mes marchandises au capitaine avec lequel je devais partir… Ce petit mensonge me réussit: la soirée n'eut pas lieu et je ne revis plus mon homme.
II
La gastronomie a fait des progrès si rapides, si effrayans, sur toute la surface du globe, qu'aujourd'hui quand un passager se dispose à traverser les mers, il ne s'informe plus si le navire est solide et bon voilier, si le capitaine est expérimenté et bien élevé; la première chose et la seule chose même qu'il demande est celle-ci: LE NAVIRE A-T-IL UN BON CUISINIER?
Le port du Hâvre;—le capitaine Lanclume et son navire, le Toujours-le-même;—ma première visite à bord;—mon passage est arrêté; réflexion sur l'invasion de la gastronomie dans le domaine maritime;—embarras pour le choix d'un cuisinier.
Le Hâvre, pour les personnes qui ne cherchent dans une ville que de belles maisons, des rues bien alignées, des habitans affables et une société choisie, est à coup sûr un des pays qui offrent le moins de curiosités et de ressources à l'oisiveté des étrangers. Mais pour les jeunes imaginations qui rêvent la mer et les courses aventureuses, le Hâvre est un des ports les plus intéressans qu'on puisse trouver. Parcourez les quais qui bordent ses bassins, ses vastes réservoirs maritimes, et à deux pas de vous, sous vos yeux, presque sous votre doigt, vous admirez une innombrable foule de navires de tous les pays, des marins de toutes les nations, entassés pêle-mêle avec leurs gréemens si divers, leurs costumes si pittoresques et leurs mœurs si disparates! Quel plaisir de chercher et de découvrir au sein de cette confusion de mâts, de cordages et de pavillons, le bâtiment étranger que l'on a signalé à votre curiosité, ou celui qui vient de rentrer au port, glorieusement meurtri par la dernière tempête! Quelles odeurs délicieuses répandent ces caisses d'aromates, ravies aux bords du Gange par ces robustes matelots qui les débarquent, et ces précieuses boîtes couvertes d'hiéroglyphes chinois et tout empreintes encore du parfum oriental que semblent exhaler, quand on les prononce, les noms harmonieux et sonores de Bombay, de Surate, de Calcutta, de Mombaze et de Pondichéry!
On va chercher bien loin, dans les mystères de l'enseignement, les moyens de rendre faciles aux jeunes gens les premières notions de la science géographique. Que n'envoyez-vous vos élèves au Hâvre ou à Liverpool! leurs yeux sans cesse éveillés par l'intérêt puissant qui s'attache aux choses pittoresques et aux incidens frappans, leur apprendront cent fois plus de topographie maritime au bout d'une semaine d'amusement, que tous les traités du monde et une longue et fastidieuse année d'études!
Pour moi, en attendant l'arrivée des ballots qui renfermaient ma fortune présente et mon opulence future, je ne pouvais me lasser de visiter les bassins du Hâvre. C'était là, du matin au soir, ma promenade habituelle et mon passe-temps favori, et j'aurais cru, en me couchant, avoir tout-à-fait perdu ma journée, si je l'avais employée à tout autre chose qu'à passer en revue, un à un, les bâtimens agglomérés dans ce dédale de mâtures et de gréemens, au milieu duquel mes yeux et mon imagination s'égaraient avec tant de rêverie et de délices.
Les navires qui se préparaient à faire voile pour la Martinique avaient eu, comme on le pense bien, le privilége d'exciter avant tous les autres mon active et vagabonde sollicitude, et, au nombre de ceux-ci, j'avais plusieurs fois remarqué un joli trois-mâts fort bien tenu, qui, sur l'affiche que l'on suspend ordinairement aux enfléchures des bâtimens en partance, m'avait laissé lire ces mots:
Le Toujours-le-même, Capitaine Lanclume, en charge pour Saint-Pierre-Martinique, prendra encore du fret et des passagers, jusqu'au vendredi 13 du courant, fixe.
Cette indication assez précise pour tout autre que moi, piqua ma curiosité d'amateur. Un petit chapeau napoléonien qui servait de figure au navire le Toujours-le-même, ne m'ayant offert qu'un très faible secours pour découvrir le mot de l'énigme que ce nom semblait donner à deviner, je m'adressai aux hommes qui travaillaient à bord, afin d'obtenir d'eux quelques renseignemens complets sur la singularité de l'appellation de leur trois-mâts.
Les matelots, sans daigner lever les yeux sur moi, en continuant leur besogne, répondirent à ma question:
—Le Toujours-le-même, ça veut dire l'empereur, pardieu!
Ils ne purent ou ne voulurent pas m'en dire davantage.
Le trois-mâts au nom emblématique, avec ses jolies formes, sa guibre finement élancée, son gréement noir et bien peigné, et son petit chapeau à trois cornes posé comme un héroïque souvenir sur sa proue que l'on eût dite impatiente de fendre les mers, m'avait beaucoup plu; et très peu satisfait encore des éclaircissemens que j'avais obtenus des gens peu causeurs de l'équipage, je me décidai à aller trouver le capitaine Lanclume lui-même, pour faire le voyage de la Martinique avec lui s'il était possible, et aussi, il faut bien l'avouer, pour connaître le sens attaché à l'étrangeté du nom qu'il avait donné à son bâtiment.
Je me fis indiquer la demeure de ce capitaine… Rue de la Crique, numéro dix.
J'entrai dans un appartement dont la porte était ouverte et que je trouvai encombré de malles, de grosses cartes marines roulées fort négligemment à côté de cinq ou six paquets de linge à blanchir. Je m'enfonçai sans plus de façon dans ce labyrinthe ou ce chaos d'effets.
Un homme d'une trentaine d'années, de moyenne taille, bien pris, bien posé sur ses robustes hanches, se faisait la barbe en chantant, et en essuyant son rasoir sur l'épaule d'un mousse qui tenait en face de lui un large miroir, avec la plus complète impassibilité.
Je demandai le capitaine Lanclume.
A ce mot, une des figures les plus belles et les plus franches que j'eusse vues de ma vie, se tourna de mon côté, à moitié barbouillée d'écume de savon.
—C'est moi, me répondit cette jolie figure. Qu'y a-t-il pour votre service?
—Capitaine, lui dis-je, j'ai l'intention de me rendre à la Martinique, et je suis venu vous trouver.
—Eh bien! j'y vais à la Martinique. Venez-y aussi avec nous, si le cœur vous en dit… Dis donc, failli mousse, si tu voulais bien te tenir un peu mieux au roulis et ne pas faire tanguer ton miroir d'un bord quand je me rase de l'autre!… tu me ferais un sensible plaisir, entends-tu!… Mais continuez, monsieur; que cela ne nous empêche pas de causer ensemble. C'est une petite leçon de manœuvre que je donnais à ce maladroit.
—Puisque vous le permettez, capitaine, je prendrai la liberté de vous demander quel serait le prix du passage?
—Cinq cents francs, c'est le taux ordinaire pour chaque personne… Eh bien donc! mousse de malheur, tu ne peux donc pas mieux veiller à ton miroir!
—J'aurais aussi quelques tonneaux de fret à vous donner dans le cas où nous nous arrangerions sur les conditions du voyage.
—Ah! diable, du fret… Eh bien! c'est bon: j'en prends encore, ce sera cinquante francs du tonneau… Mais comme, voyez-vous… comme c'est une considération… que du… que du fret, nous pourrons vous faire, eu égard à la quantité de vos marchandises, une petite réduction sur le prix de la traversée pour vous, pour vous personnellement. Et avez-vous beaucoup de fret à embarquer?
—Cinq à six tonneaux, je présume.
—En ce cas, ce sera quatre cents francs pour vous, pour votre personne s'entend… Puis s'étant donné un dernier coup de rasoir et en se retournant tout-à-fait vers moi, le capitaine Lanclume éleva subitement le diapason de sa voix, pour ajouter:
—Parbleu! maintenant que j'ai le plaisir de vous voir en face, vous m'avez l'air d'un bon enfant, et je crois que nous nous arrangerons assez facilement ensemble sur l'article des espèces. Mousse, avance-nous deux verres et tire un flacon de ma canevette. Monsieur va me faire l'amitié d'accepter quelque chose.
Le capitaine, après ce rapide colloque, changea de chemise devant moi, et en me demandant pardon de la liberté, se roula une cravate noire autour du cou, se passa un gilet blanc qu'il ne boutonna qu'à moitié, recouvrit tout cela d'un bel habit noir, et m'invita à le suivre jusqu'à son bord pour prendre connaissance des emménagemens du navire et de la chambre que je pourrais occuper pendant la traversée.
Dans le trajet assez court de la rue de la Crique au bassin du commerce, dans lequel était placé le navire, je trouvai l'occasion naturelle, au milieu des incidens qu'avait fait naître la conversation, de demander à mon interlocuteur la raison qui avait pu l'engager à donner à son bâtiment le nom sous lequel il naviguait.
—Oh! c'est une histoire toute politique que celle de ce diable de nom-là, me répondit-il. Figurez-vous que pendant les Cent jours, il me prit fantaisie de faire une campagne de l'Inde sur ce bâtiment que j'avais baptisé du nom de Grand Napoléon. A mon retour en France, des événemens que j'avais totalement ignorés à la mer, venaient de chavirer toutes les opinions, sans avoir, comme vous le pensez bien, altéré en rien l'admiration que j'ai toujours eue pour le grand homme dont mon navire portait la cocarde et le petit chapeau. Mais les autorités du port où je venais d'arriver, ayant cessé de penser comme moi sur l'article en discussion, s'empressèrent de m'ordonner d'effacer, et bien vite, sur l'arrière de mon bâtiment, le nom du héros devenu sacrilége après la malheureuse affaire de Waterloo. Je résistai d'abord. La populace s'ameuta contre moi: je résistai alors bien mieux. Le nom resta à force d'obstination de ma part. Mais quand je voulus reprendre le large, on refusa de réexpédier le Grand Napoléon, et il fallut bien céder à la force et changer de nom après avoir changé de pavillon… Oh! les coquins, si jamais je les rattrape!
—Et alors vous vous vîtes obligé de rebaptiser votre bâtiment?
—Attendez un peu, vous allez voir. Le chef, le directeur ou l'inspecteur de la douane, car je ne connais guère la hiérarchie de tous ces grades-là, me demanda quel nom je voulais substituer à celui du… je n'ose pas vous répéter le nom dont se servait le renégat pour désigner l'empereur, l'homme à qui il devait tout, l'homme qui l'avait tiré de la poussière peut-être, pour en faire quelque chose de riche et d'élevé.
»Outré de colère, révolté de la tyrannie qu'on exerçait à mon égard à propos d'une simple appellation, n'ayant même pas encore choisi un nom à ma fantaisie pour remplacer celui que j'avais cru pouvoir conserver, je m'écriai: Eh bien! puisqu'on veut bien me laisser encore la liberté de choisir un autre nom pour mon navire, je vous déclare que mon intention est de l'appeler le TOUJOURS-LE-MÊME! Écrivez, verbalisez, criez, beuglez tant qu'il vous plaira; je suis dans mon droit, je ne céderai pas d'un pouce pour vous faire plaisir, parce qu'il vous plaît d'avoir peur aujourd'hui de ce que vous adoriez encore hier.
»Croiriez-vous bien que ces imbéciles tinrent conseil pendant trois ou quatre jours pour décider jusqu'à quel point les mots Toujours-le-même pouvaient être considérés comme séditieux ou non séditieux?
»Le ministre à qui ils s'adressèrent pour prononcer en dernier ressort sur ce grand débat, se montra, chose extraordinaire, un peu moins bête qu'eux tous à la fois: il ordonna de tolérer ce qu'il appelait la fantaisie de mon entêtement, et je me crus délivré de toutes ces tracasseries absurdes, moyennant la concession que j'avais faite à leur stupidité.
»Ce n'était pas encore tout cependant. Mon navire avait bien un autre tort: celui de porter pour figure le buste de l'homme dont il avait reçu le nom au berceau. On alla jusqu'à exiger que le buste factieux disparût de la guibre où je l'avais glorieusement intronisé. La hache des charpentiers consomma cet holocauste politique. Mais en abattant le buste, le petit chapeau resta. C'était un présage, moi j'acceptai ce présage précieux, en gardant mon petit chapeau! C'est lui que vous voyez encore posé fièrement sur mon avant, comme sur le tombeau qu'a peint Vernet sur l'apothéose de Sainte-Hélène, que j'ai dans ma chambre, sous une branche d'un des vrais saules de cette gueuse d'île. Tenez, d'ici on aperçoit déjà ce cher petit chapeau. Celui-là redit sans phrase et mieux que toutes les histoires à deux sous, toute notre glorieuse époque militaire, parce qu'il couvrait un héroïque front, ce petit chapeau, et non pas une perruque. C'était le diadème du monde entier, enfin, avant que la couronne de France ne devînt, par une suite trop constante d'humiliations et de malheurs, la calotte du jésuitisme.—
Nous nous étions rendus, en causant ainsi, devant le navire. Avant de monter à bord, le capitaine se promena pendant quelques minutes le long du quai, en regardant son bâtiment avec des yeux de père; car il paraissait le contempler, en vérité, avec une admiration toute paternelle et une jouissance ineffable qu'il semblait vouloir me faire partager. Un homme qui travaillait à la poulaine nous masquait la vue du petit chapeau; le capitaine lui cria: Dis donc toi, chose! comment te nommes-tu déjà?
—Je m'appelle Malennec, cap'taine!
—Eh bien, Malennec, puisque Malennec il y a, tire-toi de là en double, et veille une autre fois à ne jamais passer si près de la figure du navire. C'est l'image du saint de mon église à moi.
Puis après m'avoir laissé avec satisfaction regarder pendant près d'un demi-quart d'heure, la figure de son Toujours-le-même, le capitaine s'écria, comme en sortant d'une profonde méditation, et avec l'air qu'il eût pris pour continuer un entretien qui n'aurait pas été interrompu:
—Ce n'est pas l'embarras, si j'avais voulu rabattre un peu de mes prétentions et demander à ne nommer mon Grand-Napoléon que le Saint-Napoléon, ces gaillards-là auraient peut-être bien consenti à me passer le Napoléon qui leur donnait la fièvre, en faveur du saint qu'ils font semblant d'aimer pour sa qualité de bienheureux; mais la docilité qu'il aurait fallu pour leur faire cette concession ne se trouvait pas dans mon caractère… et quand je dis encore qu'ils m'eussent peut-être passé le Saint-Napoléon, je suis loin d'en être bien sûr, car ne leur est-il pas arrivé d'aller jusqu'à décanoniser le saint même, en haine de l'homme qui portait le nom du bienheureux élu! Rayer par ordonnance un saint du martyrologe et faire peser des mesures de rétroactivité jusque sur le paradis! Et des dévots encore! Il y aurait de quoi, le diable m'emporte, envoyer cent fois par jour cette boutique qu'on appelle une restauration au cinq cent mille tonnerre de Dieu… Ah! dites donc, vous, un peu, Lafumate?
Lafumate était le maître de l'équipage du bord.
—Plaît-il, capitaine? répondit le maître en mettant son chapeau à la main et le laissant descendre lentement le long de sa cuisse…
—Pourquoi cet étai de grand perroquet, est-il mou aujourd'hui comme une chiffe?
—C'est parce que le second a dit de le mollir un peu, capitaine!
—Eh bien, notez sur vos tablettes, que moi, je vous ai ordonné de le roidir, et cela à l'instant même.
Maître Lafumate ne se fit pas répéter deux fois, et je vis que le capitaine aimait à commander et à être obéi chez lui.
—Mais n'allez pas vous imaginer, continua-t-il en s'adressant à moi avec le ton d'un homme qui poursuit la même conversation, n'allez pas vous imaginer que les débaptiseurs de mon navire aient gagné plus de la moitié de leur procès avec votre serviteur… Quand je suis à terre et qu'ils me tiennent dans leur sotte et tyrannique dépendance, le navire que vous voyez là ne se nomme que le Toujours-le-même et se trouve forcé, comme toutes les autres pauvres barques, de s'humilier sous les battans d'un mouchoir de poche blanc, dans les circonstances solennelles. Mais une fois à la mer, bonsoir, et c'est là que je retrouve toute mon autorité et mes droits; sur mon arrière, je fais rétablir mon nom primitif: au bout de mon pic d'artimon flotte de nouveau, à l'occasion, le noble et brillant pavillon tricolore. Tous les capitaines que je rencontre ne manquent pas de dire et de faire annoncer dans les journaux, en arrivant au port, qu'ils se sont croisés avec le navire français le Grand-Napoléon. Les peureux qui m'aperçoivent à la mer avec le pavillon proscrit, croient de suite qu'une autre révolution a eu lieu en France, et que le petit caporal est venu remettre tout à la raison. Tout cela produit, comme vous le pensez bien, un gâchis à ne plus s'y reconnaître, et ces quiproquo m'amusent moi au-delà de toute expression. C'est une petite distraction que je suis bien aise de me donner de temps à autre pour varier la monotonie de l'existence du bord.
—Mais ne craignez-vous pas que cette plaisanterie ne finisse par être découverte et par vous attirer une méchante affaire ou une répression très sérieuse de la part de ces hommes serviles qui croient faire une chose agréable au pouvoir, en persécutant plus que ne le voudrait le pouvoir lui-même?
—Je nie toujours tout ce qui peut me compromettre, excepté les faits qui tiennent à l'honneur et à la probité.
—Et cependant, si quelqu'un de vos gens ou de vos passagers allait lâchement révéler…
—Qui, mes gens à moi! Ah! bien oui: ils se jetteraient plutôt tous au feu que de me trahir, et quant à mes passagers, ils finissent tous par m'adorer, c'est la règle. Oui vous verrez, vous finirez aussi par m'adorer, vous tout comme un autre… Mais sautons à bord: il est bon, avant que la nuit vienne nous surprendre, que vous preniez connaissance de la petite chambre ou plutôt du boudoir que je vous réserve dans mon ship.
A l'arrivée du capitaine sur son pont, les hommes de l'équipage se découvrirent respectueusement et se rangèrent de côté pour le laisser passer.
Nous descendîmes tous deux dans la grand' chambre.
Cette grand' chambre, peinte nouvellement, et décorée avec un certain luxe, avait sur ses deux ailes huit chambrettes fort propres, fermant à coulisses et contenant chacune une cabane, un petit bureau et une armoire.
Sur la porte de l'une d'elles, je vis une étiquette avec ces mots: Retenue par la comtesse de l'Annonciade, chanoinesse honoraire de Cumana.
—C'est une jeune Espagnole, jolie comme les amours, me dit le capitaine. Elle va à la Martinique pour se rendre de là dans son pays, accompagnée de deux grosses négresses. Trois personnes en tout. Cela fait toujours du personnel.
Sur une autre porte, je lus: M. Desgros-Ruisseaux, de la Dominique.
—Celui-là, c'est un jeune et riche créole qui, après avoir fait filer pour son éducation en France les récoltes accumulées de ses habitations, a pris le parti d'aller lui-même gérer ses affaires à la Dominique, pour économiser sa fortune et rétablir sa santé, qui, je vous assure, se ressent furieusement des profusions de sa bourse.
Une troisième cabane était retenue par un M. Larynchini, artiste, qui, pour assurer son droit de possession sur l'appartement qu'il avait choisi, s'était avisé de coller au-dessus de la porte une espèce de carte de visite ou de prospectus, gravé en taille-douce et portant une lyre pour emblême.
—El signor Larynchini, me dit le capitaine, est un gros chanteur italien qui retourne promener dans toutes les Iles-du-vent une petite voix à faire danser les chèvres. C'est sa pacotille à lui; tous les deux ou trois ans il vient se refaire le gosier en France, rafraîchir sa pacotille de voix, et faire enfin acquisition de ce qu'il appelle de nouvelles fioritures; un vrai farceur, sérieux comme un archevêque de Cantorbéry. Il vous amusera.
Enfin la quatrième chambre réservée portait cette seule indication: L'ordonnateur en chef de toutes les Antilles.
—Quant à celui-ci, tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'il est long, sec et jaune; et jaune sec et long je le rendrai à mon arrivée: il a un grand titre et pas un seul domestique pour l'accompagner. Aussi, comme a dit notre italien chaponné, en le voyant: Petite mousique, petite mousique et grand poupitre! Mais peu m'importe, ce sont là ses affaires et non pas les miennes. C'est d'ailleurs mon passager, et tous les passagers qui se confient à moi se trouvent sur le même pied à mon bord et à ma table.
Une fois ce petit examen biographique et critique achevé, nous parlâmes de mon passage à bord du Toujours-le-même. Avec des hommes comme le capitaine Lanclume, les choses s'arrangent vite ou ne s'arrangent pas du tout. Il fut convenu en quelques paroles, que, moyennant quatre cents francs pour ma personne et quarante francs par tonneau pour ma pacotille, je m'embarquerais avec la comtesse, le jeune créole, le gros italien et le grand ordonnateur, pour aller à la Martinique au premier vent favorable qu'il plairait à Dieu de nous envoyer, style de connaissement.
Par l'effet de l'opinion avantageuse qu'à la première vue le capitaine avait conçue de moi, il eut la bienveillance de me donner la chambre qui touchait à la sienne, et dont il s'était réservé le privilége de disposer en faveur de qui bon lui semblerait.
Le lendemain de notre première entrevue et de notre arrangement, je me rendis à bord dès le matin, pour informer mon capitaine de l'arrivée de mes marchandises, que le roulage accéléré venait de m'apporter de Paris au Hâvre, en vingt jours.
Je trouvai mon homme tout préoccupé, lui que j'avais quitté la veille si gai et si insouciant.
—Vous ne devineriez jamais, me dit-il, en remarquant l'impression que son air méditatif venait de produire sur moi, vous ne devineriez jamais ce qui me barbouille les idées depuis ce matin?…
—Quelqu'une sans doute de ces contrariétés si fréquentes au milieu des tracasseries d'un armement et d'un départ prochain?
—Vous n'y êtes pas et vous n'y seriez même jamais si je ne vous l'expliquais pas… La gastronomie a fait depuis quelques années des progrès si rapides et si effrayans sur toute la surface du globe, qu'aujourd'hui quand un passager se dispose à traverser les mers, il ne s'informe plus si le navire est solide et bon voilier, si le capitaine est expérimenté et bien élevé. La première chose et la seule qu'il demande est celle-ci: le navire a-t-il un bon cuisinier? Tous les bâtimens sont toujours assez solides, tous les capitaines assez habiles, pour qu'il semble que ce ne soit plus un mérite que de bien conduire une bonne barque à sa destination; mais un bon cuisinier, c'est là l'heureux phénix à trouver; et la chose paraît si rare à messieurs les passagers, que ce n'est que sur les attestations et les informations les plus sûres, qu'ils se hasardent à mettre le pied à bord d'un bâtiment dont le chef n'a pas été éprouvé par une suite de trois cents omelettes, quatre cents capilotades de volaille et autant de ragoûts de mouton, exécutés dans trois ou quatre voyages bien constatés. Voilà le degré d'abaissement auquel notre profession de marin est arrivée, mon cher monsieur. Le meilleur capitaine aujourd'hui est celui qui réussit à mettre la main sur le meilleur gâte-sauce qui daigne naviguer à cent francs par mois. Depuis l'invention des bateaux à vapeur, c'est le mécanicien qui est devenu la première personne à bord de ces sortes de bâtimens; et à bord de nos navires à voiles, c'est le chef de cuisine, qui, la cuiller à pot à la main, nous a ravi en quelque sorte le sceptre de la considération. Telle est, de nos jours, la décadence des choses, et c'est cette décadence-là qui me fiche un peu malheur.
—Et c'est là la seule idée pénible qui vous chagrinait lorsque je vous ai abordé?
—Eh non, ce n'est pas l'idée, mais c'est le fait en lui-même qui me taquine! Sept à huit marmitons, plus sales les uns que les autres, se sont déjà offerts à moi pour remplacer le chef que j'ai été obligé d'assommer dans la dernière traversée. Je les ai tous remerciés, comme vous le pensez, sans prendre sur leur compte d'autres informations que celles qu'ils portaient sur leur figure. Hier au soir, au moment où vous veniez de me quitter, un jeune homme, très gentil ma foi, d'une physionomie ouverte et intelligente, d'une mise simple, mais très propre, se présente à moi. Il se propose pour remplir les fonctions de cuisinier à mon bord. Je lui demande ses certificats, et il me montre deux attestations de capitaines qui prouvent qu'il a fait deux voyages, l'un à Buenos-Ayres et l'autre à la Guadeloupe, en qualité de chef, et qu'il a toujours rempli ses devoirs avec zèle et capacité.
»Il est bon que vous sachiez que rarement mon premier coup-d'œil m'a trompé sur le compte des individus, et que la finesse de tact que j'ai acquise en fait de physiognomonie, m'a inspiré une telle confiance dans l'infaillibilité de mes appréciations d'hommes, qu'hier, tout en vous voyant pour la première fois, sans aller plus loin, j'aurais répondu sur ma tête que vous êtes un brave et digne garçon. Aussi vous avez vu comme je vous ai de suite débité ma marchandise et confié un tas de petites choses, comme on le fait à une personne dont on est sûr.
—Capitaine, vous êtes vraiment trop bon et vous me flattez…
—Non, ce n'est pas vous que je flatte, c'est plutôt moi, ou, pour mieux dire, le tact que je possède… Eh bien donc, pour finir mon histoire, je vous avouerai que ce jeune homme m'a plu: ce doit être quelque chose de bon, de distingué même dans le genre gargotier, j'en suis d'avance convaincu. Mais, pour mieux m'assurer du fait, j'ai pris un moyen certain de mettre sa science à une rude épreuve, et savez-vous comment je m'y suis pris pour cela?
—Vous lui avez fait mettre la main à la pâte en présence d'un cuisinier émérite, d'un Véry assermenté par-devant les hôtels et gargotes du lieu?
—Pas du tout; je vous ai invité à dîner, ainsi que tous mes autres passagers et quelques amis qui savent manger. C'est le jeune chef qui, pour sa première nuit des armes, fera la tambouille avant d'être reçu chevalier de l'écumoire. Si le dîner est bon, je prends l'homme; s'il n'est que passable, je lui paie seulement le prix de la course et je le laisse là; s'il est mauvais, je l'expulse en lui faisant grâce de ce qu'il m'aura gâté, et peut-être bien en le gratifiant de quelque distraction de pied, ailleurs qu'à la tête… La comtesse de l'Annonciade, notre aimable passagère, comme bien vous pouvez le penser, m'a fait répondre qu'elle était fâchée de ne pouvoir se rendre à mon invitation. C'est par forme que je l'avais invitée: c'est par convenance qu'elle refuse. Tout cela est dans l'ordre.
»A ce soir donc, à six heures précises, au Grand-Hôtel, salle no 3, c'est là que je traite, et qu'assis tous à table, le moins gravement que nous pourrons, nous procéderons à l'examen du candidat au poste de cuisinier, à bord du navire le Grand-Napoléon. Ah! pardon! non, je me trompe: à bord du navire le Toujours-le-même. Vive lui! morbleu!» me dit ensuite à l'oreille le brave capitaine en me serrant fortement la main. Il me quitta une minute après, bien plus content que lorsqu'une heure auparavant je l'avais trouvé rêvant à la prééminence du cuisinier sur le capitaine.
III
C'est presque toujours dans la spontanéité de nos fonctions physiques les plus impérieuses, que nos penchans moraux se trahissent ou se révèlent à l'œil de l'observateur. On ne prend jamais autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de rendre un salut.
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Le cuisinier à l'essai;—dîner d'épreuve;—un compagnon de voyage à table;—l'air de la Molinara interrompu;—élection et couronnement du cuisinier du trois-mâts le Toujours-le-même.
Jamais je n'ai pu voir une réunion d'hommes s'apprêter à bien dîner, sans m'être senti frappé agréablement de tout ce qu'il y a de purement animal dans les plaisirs même les plus raffinés de notre civilisation. Dix à douze personnes bien toilettées, bien épinglées, attendant avec appétit, dans un beau salon, l'instant de dévorer le copieux repas qu'un cuisinier tout suant va jeter à leur voracité, m'ont toujours rappelé, malgré toute la délicatesse de leurs formes et de leurs manières, ces festins de la côte d'Afrique, pour lesquels les sauvages convives s'aiguisent les dents un jour d'avance. Aussi la répugnance irrésistible que m'ont constamment inspiré nos usages gastronomiques, a-t-elle été quelquefois poussée si loin chez moi, que j'aurais voulu exister dans une société où, au lieu de se rassembler, comme on le fait partout chez nous, pour absorber le plus d'alimens que l'on peut, on eût cherché, au contraire, à se cacher et à s'isoler pour satisfaire un des appétits à coup sûr les moins nobles de notre nature, celui de se remplir l'estomac à des heures déterminées par le besoin, qui fait sortir la brute de sa tanière et l'oiseau de proie de son aire ensanglantée.
On a beau dire, pour tempérer ce que l'acte de se réunir pour manger a de trop positivement matériel aux yeux de notre orgueilleuse espèce, que l'on se rassemble autour d'une table bien servie, beaucoup moins pour engloutir des alimens, que pour jouir, pendant quelques heures, de l'agrément d'une société choisie; que le dîner d'apparat n'est que le prétexte, et que le plaisir de se trouver ensemble est le but… Oui, mais pour vous convaincre du contraire, observez le silence qui accompagne le début d'un grand repas, remarquez l'avidité avec laquelle ces convives, qui ne se sont réunis chez vous que pour savourer les délices de la bonne compagnie, vous font disparaître les mets offerts à leur faim et vous vident les bouteilles sacrifiées à leur soif; dites alors, dites-moi si le plaisir de manger n'est pas le but caché, et l'attrait d'une société choisie le prétexte apparent… Voyez, pour peu qu'un de vos invités manque d'appétit ou soit soumis à des précautions hygiéniques, la figure qu'il fait au milieu de ces faces que rubéfie la jouissance d'un besoin physique qui se satisfait… Oh! sans doute qu'après s'être bien repus et s'être plus que suffisamment gorgés de viandes succulentes et de vins excitans, vos convives causeront, babilleront même et que la conversation s'enflammera au feu des bons mots électriques qui jailliront de leurs cerveaux échauffés… Mais avisez-vous, s'il est possible, de donner un grand repas sans vin à tout ce monde si pétillant d'esprit, et vous verrez ce que deviendront les vives saillies, la joie et la pétulance si folle et si ingénieuse de vos sobres convives! Ce sont des gens qu'il faut faire manger à l'auge côte à côte, pour en tirer quelque chose de sociable et d'aimable après boire. Et l'on voudrait faire d'un grand dîner un acte purement intellectuel! Allons donc, c'est le prix matériel dont on paie le plaisir d'avoir chez soi des gens qui ressemblent à des êtres civilisés une fois qu'ils n'ont plus ni faim ni soif.
En arrivant à l'heure indiquée, dans le salon no 3 du Grand-Hôtel du Hâvre, je trouvai neuf à dix des convives du capitaine, cherchant à cacher du mieux possible l'appétit impatient, inquiet, qu'on pouvait lire sur leurs physionomies tiraillées. Il ne me fut pas difficile de deviner, sans le secours de notre amphitryon, les passagers avec lesquels je devais d'abord dîner ce jour-là et faire ensuite route pour la Martinique. Le chanteur italien, vêtu de noir de la tête aux pieds, était ce gros homme qui, les mains derrière le dos, promenait dans l'appartement son faux toupet frisé de frais. M. Desgros-Ruisseaux était ce jeune homme pâle qui parlait à un étranger de la supériorité des figurantes de l'Opéra sur les plus belles filles de couleur même. Pour l'ordonnateur en chef, ce ne pouvait être à coup sûr que ce grand sec, grisonnant, assis dans le coin d'une ottomane, et faisant flageoler ses longues jambes croisées, bâillant somptueusement pour conserver un air de dignité administrative, au milieu de tout ce monde qu'il ne connaissait pas.
Le capitaine, me prenant par le bras, me présenta affectueusement à ses amis et à ses passagers. L'Italien accueillit mon salut, en baissant la tête sans déranger les poignets qu'il s'était croisés sous les basques de son habit. Le jeune créole me tendit cordialement la main, et M. l'ordonnateur ne daigna pas se lever de dessus son divan, pour répondre à ma courbette d'introduction. En une minute enfin je sus toutes ces individualités-là par cœur.
Il fallut attendre une grande heure encore le dîner que les invités grillaient de se mettre sous la dent; et c'est pendant ce temps que je remarquai surtout l'influence que les perplexités de l'estomac peuvent exercer sur des gens de bonne compagnie qui se sont donné le mot pour assouvir ensemble leur faim excitée par la perspective d'un grand repas. La conversation, d'abord assez vive, était peu à peu tombée en langueur; le sentiment d'espoir que j'avais lu en entrant, sur les physionomies épanouies des convives, s'était effacé par degrés, pour faire place à une impression trop visible d'inquiétude et de mauvaise humeur. Il fallait enfin une pâture prompte, la pâture promise, à ces gens-là. Le capitaine, qui sentait la responsabilité que l'exigence gastrique de ses invités faisait peser sur lui, allait sans cesse du salon à la cuisine et de la cuisine à la salle à manger; il suait comme dans un jour de combat quand la victoire est encore indécise ou quand la défaite commence à paraître possible…
On annonça enfin le succès de la journée, les garçons de l'hôtel vinrent crier le bulletin de la bataille, en informant officiellement le capitaine que ces messieurs étaient servis!
Le potage fut d'abord anéanti: trois ou quatre grosses pièces de viande le suivirent; les vins de Bordeaux et de Bourgogne ruisselèrent sur tout cela, au milieu du silence qui n'était interrompu que par le choc des assiettes et le cliquetis des fourchettes et des couteaux. Le premier service y passa tout entier, et ce ne fut qu'après avoir pris possession de la meilleure partie du dîner, que l'on commença à le goûter. A table on ne songe à faire de la science qu'après avoir fait de la brutalité gastronomique; cet aphorisme rentre encore dans les premières observations que j'ai déjà faites à la tête de ce chapitre.
Intéressé comme je l'étais à étudier les nouveaux compagnons de voyage que le sort allait me donner, j'observai particulièrement l'attitude et les manières de mes trois collègues passagers. C'est toujours dans la spontanéité de nos fonctions physiques les plus impérieuses, que nos penchans moraux se trahissent ou se révèlent à l'œil de l'observateur. Il ne peut jamais entrer autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de rendre un salut.
M. Larynchini mangea beaucoup, mangea même, si on peut le dire, avec volubilité; mais il parla peu.
M. Desgros-Ruisseaux officia, comme disent quelques gastronomes, avec distraction, sans ordre, et ne parla à son voisin que de bals, de spectacles, de femmes et de cannes à sucre, en accompagnant chacune des phrases de sa conversation d'une toux sèche qui me fit mal pour son avenir.
M. l'ordonnateur en chef exécuta fort passablement quelques mets de choix, mais d'un air méditatif, profond même, goûtant tout, faisant quelquefois la grimace comme un dégustateur, changeant son assiette à toute minute et la faisant toujours passer au garçon, par-dessus l'épaule. Ses lèvres minces et rentrées s'entr'ouvrirent vers la fin du repas pour laisser passer quelques légers hoquets d'assez bon ton; mais pour dire un mot agréable, pas une seule fois.
Le capitaine Lanclume coupait, tranchait, suait, buvait beaucoup pour nous engager à boire comme lui, en nous répétant tous les quarts d'heure: mangez bien et goûtez tout, messieurs; car c'est comme jury que je vous ai réunis autour de cette table, pour rendre votre arrêt sur le mérite de ce dîner d'épreuve.
Le dîner fut trouvé bon, admissible, et M. l'ordonnateur, à qui le capitaine s'adressa par déférence pour avoir son avis particulier, laissa enfin tomber ces paroles, de toute la hauteur de son importance administrative: «Le repas a péché peut-être par quelques détails un peu communs; mais l'ensemble m'a paru irréprochable. Cuisine méridionale, un peu exagérée, haute en goût, faible dans la base, mais cependant passable.»
Notre malheureux hôte s'était donné tout le mal possible pour nous inspirer de la gaieté, et n'avait réussi jusque-là qu'à produire beaucoup de bruit, la chose selon moi la plus opposée à la gaieté qui doit régner à table. Le dessert venait d'être servi, et le capitaine voulant à toute force que son dîner finît par quelque chose d'éclatant, invita, supplia M. Larynchini de nous faire entendre cette voix devenue si célèbre dans toutes les îles du vent. La plupart des chanteurs de profession ne demandent pas mieux que de saisir, dans le monde, l'occasion de se faire écouter en silence des personnes avec lesquelles ils ont craint long-temps de compromettre leur infériorité ordinaire sous le rapport de la conversation. M. Larynchini prié, sollicité, reprié, resollicité pendant un demi-quart d'heure, nous annonça qu'il allait nous chanter un air de la Molinara, avec une voix de femme. Mais avant de procéder à l'exécution de son ariette, il eut soin de se turbanner le toupet d'un énorme foulard jaune, et de s'attacher sous le menton une serviette qui devait remplir les fonctions d'un fichu.
Le plus criard des faussets auquel on pût s'attendre sortit de la bouche, des narines, et je crois même des yeux du virtuose, pour venir nous percer les oreilles et porter l'étonnement et l'alarme dans toute la maison. Notre contenance ne laissa pas que de devenir fort embarrassante, avec l'envie que nous avions de rire de l'artiste, et la crainte que nous aurions eue de le fâcher en riant. Les garçons du logis montèrent précipitamment pour savoir ce qui se passait dans le salon. Cette brusque apparition n'empêcha pas le chanteur de continuer, et nous n'aurions pu trouver que très difficilement un moyen honnête de terminer cette scène burlesque, sans un ou deux maudits chats de l'hôtel, qui, errant sans doute sur les gouttières et entendant miauler notre virtuose, s'avisèrent de prendre le diapason de sa haute-contre et de miauler à l'unisson avec lui.
La froide promptitude que mit l'Italien à rentrer son foulard dans sa poche et à jeter dédaigneusement sa serviette sur la table, nous indiqua assez qu'il n'y avait plus de chant à espérer ou à redouter pour nous. Les éclats de rire que jusque-là nous avions étouffés tant bien que mal, commençaient à frapper désagréablement les oreilles de notre capitaine, qui, plus maître de lui que nous tous, avait su conserver le sérieux attaché à son rôle, lorsqu'il vint fort à propos à ce brave homme l'idée de faire diversion à la mésaventure du maëstro, en s'écriant:
«Messieurs, vous avez pu vous former, je pense, par ce que vous avez bien voulu manger, une opinion assez exacte sur le savoir-faire du jeune auteur du dîner dont voici les débris. Maintenant c'est un jugement consciencieux que j'attends de votre expérience et de votre impartialité. Croyez-vous bien, en votre âme et conscience, que le candidat que vous venez d'examiner soit digne d'être employé comme cuisinier en chef à bord du trois-mâts le Toujours-le-même?
—Oui, s'écrièrent à la fois, la main sur l'estomac, tous les convives, à l'exception de l'Italien qui probablement craignait de hasarder de nouveau sa voix, même pour n'exprimer qu'un vote.
—Eh bien! ordonna le capitaine en s'adressant aux garçons de l'hôtel, allez me chercher le jeune lauréat, pour qu'il soit reconnu solennellement dans le grade qu'il vient de conquérir à la pointe du couteau et de nos fourchettes.»
Le triomphateur parut, son bonnet de coton à la main, le tablier retroussé d'un côté et le couteau vainqueur glorieusement suspendu encore à la ceinture. Le pauvre jeune homme, tout moite encore de sa corvée, riait niaisement, se frottait le nez du dos de la main, cherchait à prendre une attitude convenable, et ne savait quel maintien se donner au milieu de cette scène toute grotesque pour nous et très embarrassante pour lui.
Le capitaine le tira bientôt de gêne en lui adressant ces mots:
«Comment vous nommez-vous?
—Gustave Létameur.
—Gustave Létameur, le jury gastronomique rassemblé sous ma présidence pour déguster les titres que vous avez fait valoir à la place que vous sollicitez, m'a chargé, à la suite d'un examen rigoureux, de vous proclamer chef de cuisine à bord du navire le Toujours-le-même, et pour vous offrir un témoignage plus éclatant encore de la satisfaction générale, permettez-moi de déposer sur votre front que vous allez avoir la complaisance de vous essuyer, ce laurier que vous avez conquis au feu.»
C'était une couronne de laurier-sauce que le capitaine venait de détacher de la croûte d'un énorme jambon de Bayonne.
Le nouveau chef dont la physionomie était, ma foi, fort heureuse, répondit à cette plaisanterie, sans sortir des limites que lui imposait l'infériorité de sa position.
«Soyez sûr, dit-il au capitaine, en acceptant le laurier à ragoût, que je m'efforcerai toujours de consacrer ma gloire à l'utilité du service.»
Des applaudissemens unanimes accueillirent cette repartie, et le capitaine, enchanté, tira quelques pièces de cinq francs de sa poche, pour que le chef triomphant gratifiât lui-même d'un petit supplément de paie, un marmiton dont il avait demandé à être assisté dans les apprêts et l'exécution de son dîner.
Ce marmiton supplémentaire, espèce de secrétaire intime, auquel aucun des convives ni le capitaine lui-même n'avaient fait attention, s'était tenu, pendant toute la scène d'installation, dans l'ouverture d'une porte entrebâillée, pour jouir des honneurs que l'on accordait au jeune chef. Je crus remarquer dans l'air de satisfaction de cet aide obscur de cuisine, l'indice d'un sentiment d'amour-propre qui me porta d'abord à soupçonner certain stratagème de la part de M. Gustave Létameur, dans la préparation de son dîner. Mais trop peu sûr encore de la réalité du fait, et trop peu familier surtout avec le capitaine pour lui confier les doutes fondés sur ma remarque, je gardai mon observation pour moi, dans la crainte de nuire, sur de simples conjectures, à la carrière du pauvre jeune homme dont nous venions de couronner les efforts… Sotte réserve, qui m'empêcha d'épargner toute une vie de tribulations, de misère et d'abjection, à ce malheureux imprudent!
Nous nous séparâmes à minuit, ravis de la cordialité et de la franchise de notre capitaine, en nous promettant bien de ne pas manquer, le 13 du mois, au rendez-vous que nous autres passagers nous étions donnés à bord pour ce jour-là: c'était le jour du départ…
Ah! je ne dois pas oublier ici, qu'en sortant de la salle à manger, pour rentrer chez lui, le chanteur italien alla se heurter contre un orgue de Barbarie qui nasillait l'air de la Molinara.
IV
Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, cette singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur cette terre dont nous étions encore si près; je fus même presque attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil couchant, à la mémoire du héros dont la vie s'était éteinte aussi au milieu des flots, avec ce soleil qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chéries du pavillon factieux que nous venions d'arborer.
(Page 75.)
Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois;—incrédulité de notre capitaine;—adieux à la France;—réhabilitation du nom du navire;—notre cuisinier à l'épreuve n'a jamais navigué;—longanimité du capitaine;—notre premier repas en mer.
Un navire qui part sera un spectacle toujours beau pour les personnes friandes de tristes et douces émotions, comme dirait Montaigne. Il y a dans cette soudaine séparation d'un faible bâtiment et de la terre qu'il abandonne, quelque chose de si imposant et de si vague pour la pensée! Il y a surtout dans cette vaste mer qui l'attend en mugissant pour l'enlever au rivage, une telle immensité de périls à affronter, une si grande disproportion de forces entre les combattans! car ce sera, au moins, un long, pénible et bien terrible combat que le navire aura à livrer aux vents, aux flots, à la tempête et à la foudre!… Et voyez pourtant quel contraste entre cette scène si vive, si pittoresque du départ, et l'avenir que vous redoutez tant pour ce pauvre navire! Jamais le bâtiment n'a été plus mignon, plus soigné, mieux tenu: on dirait son jour de fête, à lui. Jamais ces matelots qui, perchés sur leurs mobiles vergues, livrent les voiles frémissantes au souffle de la brise, n'ont été aussi gais, plus alertes, plus ardens: les entendez-vous chanter en manœuvrant? ils courent, grimpent, volent plutôt qu'ils ne marchent, à la voix retentissante de leur capitaine; et si quelquefois, du haut de leurs hunes ou de leurs barres, balancés par les premiers coups de roulis, ils jettent encore un regard d'amour sur le rivage qui fuit et qu'ils ne reverront peut-être plus, bien vite leurs yeux d'oiseaux de mer se reportent sur l'Océan qui s'ouvre devant eux, sans bords, sans limites, comme l'avenir, comme le néant peut-être, mais aussi comme l'espérance.
Il était midi quand nous appareillâmes du port du Hâvre; un splendide soleil d'été dardait ses rayons étincelans sur les flots qui se gonflaient devant nous, sur la ville que nous allions bientôt perdre de vue avec tout ce bruit, tout ce tumulte qui déjà venaient mourir à nos oreilles. Ce jour-là, c'étaient nous qui faisions, en notre qualité de partans, les frais du spectacle dont la foule des curieux venait jouir en accourant sur les jetées. Étonné du grand nombre de personnes qui se pressaient sur les quais et sur le rivage pour nous voir sortir, je demandai au capitaine comment il pouvait se faire qu'une chose aussi ordinaire que l'appareillage d'un navire attirât autant de monde hors des maisons, dans une ville depuis si long-temps accoutumée à ces sortes de spectacles maritimes.
«Ah! c'est que vous ne savez pas une chose, me répondit le capitaine, une chose qui vous intéresse cependant, vous le premier, et qui aiguillonne la curiosité de tous ces jobards?
—Et quelle chose si extraordinaire donc?
—Comment, vous n'avez pas encore remarqué que c'est aujourd'hui vendredi et le 13 du mois, par-dessus le marché, deux raisons pour que le navire coule en mer, et deux raisons que j'ai choisies tout exprès pour donner un démenti palpable à la superstition de ces philosophes-là. Voilà pourquoi tous ces fainéans et ces oisifs qui connaissent mon goût pour les départs du vendredi, ont quitté leurs travaux et leurs cassines pour venir voir mon bâtiment se jeter à la côte ou chavirer en larguant ses huniers!…»
Le capitaine Lanclume, après m'avoir donné cette explication, haussa les épaules de pitié, en jetant sur la foule curieuse un regard de colère et de mépris, puis il continua à commander la manœuvre qu'il y avait à faire pour mettre le navire dehors.
La comtesse de l'Annonciade, la seule de nos camarades de voyage que je n'eusse pas encore vue, se montra sur le pont au moment où le pilote qui nous avait mis en rade allait prendre congé de nous, la bouche gargarisée de rhum et les poches pleines de cigarres, et alors nous pûmes jouir enfin du plaisir de faire connaissance avec la physionomie et l'extérieur de notre unique passagère. Sans être belle, sans être même jolie, la comtesse nous parut avoir ce qui remplace presque toujours avec avantage, chez beaucoup de femmes, l'élégance de la taille et l'éclat même de la figure: ce quelque chose d'indéfinissable qui ne s'exprime encore que par un mot fort incomplet, nous frappa tous tellement, à l'aspect de la comtesse, que l'Italien me dit, que je répétai au créole et que le créole répéta à l'ordonnateur: elle a de la grâce. Il est bien rare que chez les femmes élevées dans un certain monde, on ne trouve pas, quelque mal partagées même qu'elles soient du côté des dons extérieurs, un charme qui leur est propre et qui ne peut appartenir, s'il est possible de s'exprimer ainsi, qu'au genre d'imperfection que l'on remarque dans chacune d'elles. Le charme dominant dans la personne de notre passagère était la grâce, comme je l'ai déjà dit, comme nous l'avions tous dit en la voyant; et la comtesse eût-elle été plus jolie, je crois, sa beauté n'aurait ajouté que bien peu de chose à l'agrément de sa physionomie, tant cette physionomie pouvait aisément se passer de beauté.
Je ne remarquai que long-temps après l'avoir vue, qu'elle était un peu brune quoique assez fraîche, que sa taille était petite quoique bien prise, et que sa bouche, moins grande que son bel œil noir, était recouverte d'un léger duvet d'ébène que dans le monde on avait dû comparer quelquefois, j'en suis bien sûr, aux moustaches timides d'un jeune adolescent.
Sa toilette de bord, qu'elle avait eu soin de prendre avant son départ, rehaussait du reste, fort coquettement, les avantages de sa tournure et le caractère particulier de son teint un peu prononcé. Un joli madras créole emprisonnait à moitié sa chevelure de jais; une robe gris-pâle faisait semblant de serrer négligemment sa taille qui aurait pu tenir entre ses deux jolies petites mains; et quelques anneaux finement ciselés couvraient presqu'à moitié ses longs doigts délicats, entre lesquels elle s'amusait, en regardant la terre, à déchirer un mouchoir de poche de batiste, avec une expression de préoccupation que l'on ne saurait dire.
Y a-t-il beaucoup d'hommes au monde qui, une seule fois dans leur vie, aient été regardés par une maîtresse, d'un de ces regards qu'une passagère attache sur la terre qui fuit à ses yeux? c'est la réflexion qui me vint en voyant la comtesse dire adieu à la côte de France. Elle ne pleurait pas: elle faisait mieux, elle s'efforçait de retenir ses larmes. Les deux négresses qu'elle ramenait avec elle, priaient à ses pieds.
Oh! sans doute, pensais-je en moi-même, cette femme laisse quelque chose d'elle-même là… sur ce rivage si doux ou sur cette terre d'amour qu'il nous faut quitter…
Et moi aussi je regardais la France, toute la France qui disparaissait déjà sous des nuages qui semblaient s'attacher à elle, pour nous laisser partir seuls.
«Eh bien! quand je vous disais, s'écria le capitaine Lanclume, pour nous arracher au sentiment que nous éprouvions tous, quand je vous disais que j'avais raison de partir le vendredi 13 du mois! Le temps est magnifique, la brise fraîchit et nous enlevons déjà nos huit nœuds et demi sans nos bonnettes. C'est exprès pour nous—le diable m'emporte!—que ce temps a été fait par le père éternel.»
Le chanteur italien qui s'était coiffé d'une casquette de velours vert, bariolée de filets d'or, s'arrêta tout court à ce mot de vendredi. L'ordonnateur alla prendre son bonnet de coton comme pour passer une nuit en diligence, et la comtesse descendit dans sa chambre, peut-être pour trembler ou pour prier plus à l'aise en pensant à ce terrible mot de vendredi. Personne à bord, excepté le diable de capitaine, n'avait songé à ce jour-là, à cette fatale coïncidence du vendredi et du 13 du mois!
Quant à mon pauvre créole, il nous dit de la plus douce voix que puisse avoir un homme: «Peu m'importe ce jour du départ! pourvu que je puisse atteindre le tropique, je suis sauvé. C'est sous son influence que j'ai reçu le jour, et c'est lui qui me redonnera la vie!»
Il est des hommes qui naissent organisés tout juste pour mourir à vingt ans, et qui, au terme de cette courte carrière, se trouvent avoir parcouru toutes les phases d'une vie ordinaire. Adolescens quand les autres sont encore enfans, hommes faits à l'âge où les enfans entrent à peine dans l'adolescence, vieillards à l'âge marqué pour la jeunesse, on les voit mourir de caducité au moment où le printemps vient de s'ouvrir couvert de fleurs et rempli d'espérances pour ceux dont ils ont partagé le berceau et les jeux.
Notre pauvre créole était un de ces hommes-là.
Les paroles mélancoliques qui venaient de sortir de sa poitrine épuisée, me le firent remarquer avec plus d'attention que je ne l'avais fait encore. Les émotions du départ, l'incertitude de son sort peut-être, avaient, ce jour-là, jeté sur ses traits les traces d'une altération profonde. Je cherchai à le rassurer de mon mieux, sur les craintes qu'il paraissait concevoir, et, en lui parlant, je m'en voulais presque de l'état de force et de santé qu'il pouvait m'envier. Je sentais que j'étais dans la position d'un riche qui console un pauvre à qui il ne peut rien donner que des conseils. Le malade me répétait: «C'est l'air du tropique qu'il faut à mon affection… mais quand le respirerai-je cet air là!…
—Jamais! me dit tout bas à l'oreille le capitaine, du ton dont on prononce un arrêt de mort. Jamais!…» Et parlant ensuite à ses matelots: «Hé! dites donc, devant: File un peu l'écoute de misaine.»
Le dîner du jour de départ est ordinairement bien vite préparé et bien vite mangé, quand toutefois les passagers sont disposés à le manger. Tout est encore si mal installé à bord, les préparatifs nécessaires pour mettre la cuisine en train sont si difficiles et si longs à faire, que c'est à peine si l'on peut compter sur un potage mangeable et quelques côtelettes passablement grillées. Un pâté froid, du jambon, un poulet à la gélatine et de beaux fruits nous furent servis à cinq heures, sans que le cuisinier Gustave fût obligé de déployer à bord une partie de la science qu'il nous avait fait admirer au Grand-Hôtel du Hâvre.
La comtesse ne parut pas à table, malgré les instances du capitaine pour la décider à accepter quelque chose. Quand nous remontâmes sur le pont, après avoir fait honneur à notre premier dîner de bord, la terre ne montrait plus à l'horizon que des formes indécises flottant au-dessous de ces nuances bleuâtres qui ont quelque chose de si vague et de si vaporeux, et qui couronnent si admirablement la teinte plus mâle et plus sévère de la mer. Le soleil, versant ses derniers feux en face de la côte de France, inondait de pourpre et d'or étincelant cette scène immense et magnifique, et au moment même où il allait disparaître d'un côté à nos yeux, la terre de la patrie allait aussi, comme lui, disparaître de l'autre côté au-dessous des flots. La mer seule nous restait entre le soleil et la France, et sur cette mer paisible le navire voguait silencieusement.
Il ne fallut rien moins que la voix du capitaine pour m'arracher à mes méditations.
«Ah çà, nous fit-il, tout cela est sans doute fort beau; mais il nous reste autre chose à faire au coucher du soleil!
—Et qu'y a-t-il donc à faire pour nous, capitaine?
—Pardieu! il y a le nom de mon navire à réhabiliter. A terre, je plie docilement sous le joug de la nécessité. Mais une fois à la mer, je me redresse de toute la force de la contrainte que je me suis imposée, je redeviens roi de ma barque, et je règne sur un théâtre mille fois plus vaste que les bicoques de tous ces gueux de la Sainte-Alliance. Mousse!
—Plaît-il, capitaine?
—Viens ici. Prends-moi cette paire de gants… mets-les… Voyons, as-tu bientôt fini?
—M'y v'là, capitaine! C'est qu'ils sont un peu petits.
—Va ouvrir ma cachette avec cette clef, et apporte-moi, sans y toucher si tu peux, le nom du navire… Charpentier, voyons, un marteau et des clous! et sautons en dehors du couronnement… Maître Lafumate, attrape à hisser le pavillon français… Et vous, messieurs, si vous savez jouer de quelque instrument, vous ne me refuserez pas d'accompagner d'un petit air de circonstance, l'inauguration de mon ancien nom et du pavillon des braves.»
M. Larynchini prit sa guitare, moi, j'atteignis une flûte dans le fond de ma malle.
Le petit mousse envoyé en expédition dans la chambre, revint bientôt sur le pont, tenant religieusement dans ses mains gantées, une enseigne à fond bleu, portant en grosses lettres d'or, ces mots: Le Grand-Napoléon.
Le capitaine salua ce nom glorieux, tout l'équipage se découvrit, le charpentier alla clouer l'enseigne sur l'arrière du navire, maître Lafumate hissa et amena par trois fois le pavillon tricolore, et le guitariste et moi nous jouâmes de notre mieux l'air de la Marseillaise.
L'ordonnateur en chef n'y était plus; le créole souriait à cette scène moitié bouffonne et moitié pieuse.
Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, cette singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur cette terre dont nous étions encore si près; je fus même presque attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil couchant, à la mémoire du héros dont la vie s'était éteinte aussi au milieu des flots, comme ce soleil qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chéries du pavillon factieux que nous venions d'arborer. Tout le burlesque de cette espèce de parade napoléoniste s'effaça à mes yeux, pour ne me laisser voir que le côté sentimental de la cérémonie… «C'est ici, c'est à la mer, répétait le capitaine Lanclume, que je ressaisis toute mon indépendance d'homme et de Français et que j'en use. Voyez comme depuis qu'il a repris son vrai nom, ce coquin de navire en détale! Le voilà qui file deux ou trois nœuds de plus qu'auparavant! Ah! c'est qu'aussi, avec ce nom-là, il était si facile d'aller vite!… Pourquoi donc n'a-t-il pas eu cent mille hommes comme moi!… Aujourd'hui il ne serait pas mort, et nous ne serions pas ici!… Mais chassons toutes ces mauvaises idées-là qui font mal et qui ne produisent que des regrets inutiles… Lafumate, voyons; faites appuyer un peu les bras du vent! La brise fraîchit, et voilà tous vos bras qui sont mous comme le balan des boulines de revers!»
Quand la nuit fut descendue sur nous, autour de nous et sur les flots doux et tranquilles qui clapotaient harmonieusement au loin, le capitaine, sortant de la rêverie dans laquelle il était plongé depuis deux bonnes heures, demanda à son second à quoi servait le feu qu'on voyait flamboyer à la cuisine. L'officier lui répondit que c'était le chef qui s'exerçait et qui étudiait son fourneau et ses marmites.
—Puisqu'il y a encore du feu devant, dit le capitaine, ordonnez au cuisinier de nous faire du thé… Puis s'adressant à moi: Voisin, vous ne me refuserez pas une tasse de thé, n'est-ce pas? Je sens que j'ai besoin de prendre quelque chose, car il m'est resté là sur l'estomac, ou plutôt sur le cœur, un poids qui m'oppresse. C'est une chose bien étrange, allez, que mon organisation! Nul excès, nulle fatigue, nulle veille, nulle privation ne peut altérer ma santé. J'ai contre tout cela une complexion de fer. Mais la moindre petite émotion de cœur m'abat comme un enfant, me chiffonne comme une femmelette, et il est surtout des souvenirs contre la puissance desquels je ne retrouverais pas, j'en suis sûr, dans tout mon être, pour deux liards de force…
Une longue méditation succéda encore à ces paroles, et le capitaine ne quitta l'immobilité de la posture qu'il avait reprise, que pour crier:
«Eh bien! ce thé, arrivera-t-il aujourd'hui?
—Oui, il va être bientôt paré, répondit un petit mousse; mais, voyez-vous, capitaine, c'est qu'il ne peut pas couler de la bouilloire!
—Il ne peut pas couler de la bouilloire? reprit Lanclume. Voyons donc un peu cette bouilloire; apporte-moi ça ici!
—Ah çà! êtes-vous fou ou imbécile, cuisinier, s'écria le capitaine après avoir examiné et découvert le vase brûlant qu'on lui avait apporté. Comment, vous avez fourré toute notre provision de thé dans cette bouilloire, comme vous auriez mis un plein panier d'oseille dans une casserole, pour en faire une compote? Vous n'avez donc jamais fait de thé?
—Capitaine, non, je n'en ai jamais fait!
—Mais il paraît que vous n'en avez jamais bu non plus, car vous vous seriez aperçu sans doute… Est-il possible d'avoir mis deux livres de thé à bouillir, pour en faire quatre tasses! Faut-il qu'il y ait au monde des gens qui soient absurdes!… Mousse, prends-moi ces feuilles délavées, et mets-les à sécher en les étalant bien proprement sur une serviette… Ce thé nous servira en seconde édition pendant le voyage… Mais, bon Dieu! faut-il donc qu'il y ait des gens absurdes au monde! Faire une compote de thé, comme une compote d'oseille ou de chicorée!
»Mon cher ami, ajouta Lanclume en me prenant par le bras, je crois que, pour la première fois de ma vie, je me suis mis dedans avec ma science lavatérique. Le cuisinier que nous avons enrôlé sur sa bonne mine et son dîner d'essai, et qui m'a montré de si beaux certificats, n'a jamais navigué. Je viens de me convaincre qu'il n'a mis que depuis ce matin le pied à bord d'un navire.
—Bah! vous croyez, capitaine?
—Vous allez en juger par vous-même. Cuisinier! cuisinier! Avancez!
—Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine?
—Faites-moi le plaisir d'aller m'amarrer ce foulard qui est un peu mouillé, sur les haubans de misaine!
—Sur les haubans de misaine?
—Oui, sur les haubans de misaine du bord du vent, pour le mettre au sec. Vous entendez bien, n'est-ce pas? sur les haubans de misaine du bord du vent.
—Oui, sans doute, capitaine, je comprends parfaitement.»
Le pauvre cuisinier, fort embarrassé de son foulard et de la mission dont le capitaine venait de le charger, s'en alla devant, demandant à voix basse, à tous les matelots qu'il rencontrait: «Pourriez-vous me dire où se trouvent… les… les… les comment donc…? les machins de misère, les…, comment déjà appelez-vous donc ça?»
Et les matelots, comme vous pensez bien, de hurler de leur plus grosse voix: Les choses de misère! De quelles choses voulez-vous parler? c'est qu'il y a tant de choses de misère à bord!»
«Quand je vous disais, me répétait Lanclume pendant cette épreuve, que le malheureux n'avait jamais mis le pied à bord d'un navire, et qu'il m'avait trompé en me montrant les certificats d'un autre marmiton!… Mais que diable voulez-vous, c'est un goujon de plus à avaler! Le pauvre bigre avait peut-être faim, et cette considération répond à tant de choses de misère, comme il disait tout-à-l'heure! Pourvu qu'il ait un peu d'intelligence et beaucoup de bonne volonté, il faudra bien lui pardonner celle-là!»
Le foulard, après bien des explications, des sarcasmes de matelots sur la pénible recherche des haubans de misère, venait d'être amarré et mis au sec sur l'avant.
Une épreuve plus longue, plus décisive et plus difficile attendait encore notre cuisinier, et ce ne fut pas sans trembler pour lui, que, le lendemain matin, je lui vis mettre la main à l'œuvre pour allumer son feu et préparer notre déjeûner. Le malheureux était, dans tous ses mouvemens, d'une gaucherie qui aurait donné des impatiences au plus mauvais fricoteur, si elle n'avait pas fait pitié. Je crois même que, sans la réserve que me prescrivait ma qualité de passager à la chambre, j'aurais volontiers pris à sa place la queue de la casserole et le manche du couteau de cuisine.
A dix heures et demie enfin, le maladroit, les yeux tout rouges de fumée et les joues toutes barbouillées de suie, ordonna au mousse d'annoncer au capitaine que le repas était servi.
Quel repas, juste ciel! Des côtelettes réduites en charbon, une omelette ramassée dans les cendres, et des haricots verts qui avaient l'air d'avoir été mis à infuser dans le bouillon clair qui leur servait de sauce. Comme je m'attendais à la surprise que le chef avait ménagée sous mes yeux, à la délicatesse de mes commensaux, je pus examiner tout à l'aise l'effet que produirait sur leurs physionomies la vue de ce détestable déjeûner.
L'ordonnateur en chef voulut d'abord essayer un peu du plat de légumes, et il renvoya bientôt son assiette en disant qu'il n'aimait pas les décoctions de haricots.
L'artiste italien continua à se charbonner les lèvres, de deux ou trois côtelettes qu'il s'obstinait à ronger.
La comtesse de l'Annonciade, qui avait bien voulu se montrer à déjeûner, fit une jolie petite moue qui semblait dire: Tout cela est bien mauvais, mais fort heureusement je n'ai pas faim.
Le bon créole Desgros-Ruisseaux fit servir aussitôt sur la table cinq à six compotes de confitures excellentes qu'il avait emportées pour la traversée.
Le capitaine n'avait encore rien dit, n'avait laissé même échapper aucun signe d'impatience. Seulement il avait pâli un peu en causant avec son second de l'apparence du temps… Mais au moment où tout le monde avait déjà pris son parti sur le désappointement gastronomique du matin, il s'écria en s'adressant au petit mousse: «Mousse, enlevez toute cette saloperie et servez à déjeûner…»
L'enfant intelligent qui épiait le regard de son capitaine et qui était habitué à deviner toutes ses intentions, escamote en un tour de main les chefs-d'œuvre culinaires de M. Gustave, et remplace tous ces plats maussades, par le large pâté, les poulets froids, le jambon rosé et les autres pièces succulentes qui, la veille, n'avaient fait que paraître et disparaître sur la table. De longues fioles de vieux vins cachetés sont substituées aux bouteilles de Bordeaux ordinaire, de beaux verres de cristal étincelans, aux verres de tous les jours. L'ordonnateur se ravise, l'Italien remange et la comtesse sourit… Tout se passa à merveille ensuite: on but même, je crois, du Champagne, et l'ordonnateur, en montant sur le pont après le déjeûner, crut pouvoir proclamer le gain de la bataille pour laquelle il avait un instant tremblé, en me disant à l'oreille: Il n'y a pas tant de mal que nous le supposions: le capitaine sait vivre!…
Oui, mais à part moi je me dis: Le cuisinier, en revanche, ne sait même pas faire cuire des œufs durs.
Et effectivement ce maladroit, à qui la comtesse faisait demander chaque matin deux œufs à la coque, ne les lui servait que durcis comme pour une mayonnaise; et lorsqu'ensuite, désespérant d'obtenir des œufs comme elle les voulait, elle les lui demanda comme elle ne les voulait pas, au lieu de lui servir les œufs durs qu'elle lui commandait, il lui donna, pour la première fois, des œufs à la coque.
C'était un être à prendre décidément à rebours.
V
En ce cas, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger.
(Pag. 93.)
Notre passagère ne fait pas encore un choix;—notre cuisine continue à être détestable;—dépit du capitaine;—la soupe disciplinaire;—le châtiment gastronomique.
Lorsque l'on ne possède qu'une passagère à bord d'un navire, et que cette passagère vaut la peine d'être courtisée, rien de plus curieux que tout le mal que se donnent les jeunes hôtes du logis ambulant, pour obtenir le prix des petits soins et des hommages dont ils entourent la déité voyageuse, et rien de plus piquant surtout que d'épier le moment où la beauté, ainsi assiégée, laissera tomber la couronne sur le front de son heureux vainqueur. C'est une arène ouverte à toutes les prétentions et souvent même à tous les ridicules; arène au bout de laquelle on place la passagère comme le prix réservé d'avance au triomphateur. Les usages de la mer en ont décidé ainsi, depuis que les femmes ont pour la première fois osé s'aventurer sur l'eau. Aussi voyez, depuis le moment du départ, avec quelle anxiété, à toute heure, à toute minute, on cherche à savoir ou à pénétrer les progrès que les assaillans ont pu faire sur le pauvre cœur dont la défaite leur est assurée! On s'informe, en montant sur le pont, de l'état de la victime promise à la cruauté des sacrificateurs, comme du vent ou du temps qu'il fait… Il semble que chaque lieue que parcourt le bâtiment pour se rendre à sa destination, doive rapprocher cette victime du moment de la chute inévitable, que tout le monde attend, sur laquelle tout le monde a droit de compter, et qui est pour ainsi dire une chose que le capitaine s'est engagé à offrir à ses passagers, avec la table et le logement… Une traversée sans intrigue, ou tout au moins sans galanterie, quand il y a de jolies femmes à bord! mais ce serait un scandale épouvantable sur mer, une honte ineffaçable pour le navire, le capitaine et tous les voyageurs.
Trop imbu peut-être de ces idées que l'on avait fait accueillir au Hâvre à mon inexpérience, je m'imaginai qu'une fois au large, il ne resterait plus à la comtesse qu'à faire un choix entre nous et à avouer sa préférence, et dans cette prévision assez irritante pour mon imagination, je m'étais mis à surveiller, avec une sollicitude digne d'un plus grand succès, tous les mouvemens de la jeune Colombienne et tous les indices qui pourraient me révéler, dans la conduite de mes compagnons de voyage, quelque projet de séduction ou quelque modeste envie de plaire… Je ne puis même me rappeler aujourd'hui sans rire, les calculs de probabilité que j'établissais à cet égard, en passant en revue les chances que chacun de nous pouvait avoir de réussir auprès de la vive et coquette Américaine!… L'ordonnateur, me disais-je souvent, est hors d'âge et par conséquent hors de combat, malgré le soin qu'il prend chaque jour de se faire raser de frais et de parler des jolies Parisiennes près desquelles il a réussi dans le monde… Les langoureuses romances que notre soprano florentin roucoule toute la journée sur sa mandoline, sans avoir l'air d'y toucher, n'en feront jamais un concurrent bien redoutable: c'est un homme à entendre pendant un quart d'heure et non pas un homme à aimer… Moi, je suis trop peu galant, trop peu façonné au joug que veulent imposer les femmes, pour me flatter de remporter une victoire à laquelle, peut-être, je n'attache pas d'ailleurs assez de prix… Notre créole est joli garçon; il a même une de ces figures tendres et souffrantes sur lesquelles une jeune personne comme la comtesse pourrait placer un amour sentimental… J'ai cru remarquer aussi que souvent ses yeux rêveurs s'arrêtaient, avec une expression de douleur et d'intérêt, sur ces traits si touchans et si doux où se peignent à la fois la souffrance et la bonté… Oui, mais les regards de la comtesse semblaient dire dans ces momens-là… Quel dommage de ne pouvoir attacher sa vie qu'à une existence si frêle!… Oh! c'est ailleurs qu'elle choisira, cette femme qui cherche, j'en suis sûr, un attachement qui promette autre chose que des liens d'un jour et une affection de poitrine…
Et le capitaine?… Le capitaine est un fort joli homme, qui a de l'esprit sans jamais s'en être douté, et des manières même quand il veut s'en donner la peine… mais c'est un de ces jolis garçons qui conviennent plutôt à une imagination passionnée qu'à une âme rêveuse et romanesque. D'ailleurs ce n'est pas quand ils sont dans l'exercice de leurs fonctions, que messieurs les marins doivent avoir le privilége de plaire beaucoup aux dames! Qui donc la comtesse aimera-t-elle? car enfin il faut bien qu'elle finisse par aimer quelqu'un!…
Je m'y perdais, et sans me conduire encore jusqu'au scepticisme, la plus désespérante incertitude succédait à toutes mes conjectures.
Les momens où notre petite colonie nomade, condamnée à errer un mois ou un mois et demi sur l'onde, aurait pu établir ou jeter parmi ses membres quelques liens de sociabilité, étaient ceux que nous passions à table. Les heures du déjeûner et du dîner, en nous réunissant chaque jour comme une famille, auraient dû favoriser les communications un peu intimes qui n'avaient pu jusque-là exister entre des gens étrangers les uns aux autres. Mais par l'effet de l'incapacité de notre maladroit cuisinier, les repas qu'on nous servait deux fois par jour étaient si mauvais, que tous nous quittions aussitôt qu'il nous était possible, la table sur laquelle nous n'avions trouvé que des mets plutôt faits pour nous dégoûter que pour nous faire savourer le plaisir de manger long-temps, la seule peut-être des jouissances que l'on puisse se promettre à bord d'un navire.
Le capitaine qui nous entendait nous plaindre avec raison de la manière dont nous étions traités, souffrait dix fois plus de la contrariété que nous éprouvions, que nous-mêmes des privations que nous imposait la nullité désespérante de notre chef. Mais ce brave capitaine, redoutant lui-même la vivacité de son caractère, s'était contenté de dévorer son ressentiment en silence, pour ne pas laisser éclater un emportement qu'il n'aurait peut-être pas eu ensuite le pouvoir de modérer. Plusieurs fois, en sa présence, l'ordonnateur et l'Italien avaient commis l'imprudence de se prononcer avec un peu d'aigreur contre la mauvaise chère qu'ils faisaient depuis le départ, et notre passagère elle-même, la douce et timide comtesse de l'Annonciade, oubliant la réserve que lui prescrivaient son sexe et les convenances, avait laissé percer la répugnance que les repas du bord inspiraient à la délicatesse de son goût et de ses habitudes… Lanclume, pour tempérer autant que possible, par la profusion des objets dont il pouvait disposer, l'indigence de la cuisine que nous préparait M. Gustave, prodiguait les conserves, les bouteilles de Champagne, les liqueurs et les fruits secs dont il avait fait ample provision… Mais cette louable libéralité, de laquelle on ne lui savait pas, selon moi, assez gré, ne parvenait que trop difficilement à satisfaire l'exigence des deux gourmands ou gourmets que nous avions le malheur de posséder… Plus le capitaine faisait d'efforts pour contenter son monde, et plus il enrageait ensuite de voir l'inutilité de ses efforts… Et je prévis le moment où il allait éclater… Il n'y tenait plus…
Un soir, on sert le dîner comme à l'ordinaire; mais ce jour-là il avait plu, il avait fait un de ces temps de bord qui prédisposent tout le monde à l'irritation, un de ces temps enfin qu'ont éprouvés tous ceux qui ont navigué, et qui font que l'on est inquiet, hargneux sans savoir pourquoi. Le potage descend sur la table; on le goûte sans se dire un mot; il est inabordable. Les premiers servis font la mine; Lanclume fait une grimace, mais une de ces grimaces qui, sur la figure du marin, ont quelque chose de terrible…
«Mousse, dit froidement le capitaine en pâlissant un peu, va dire au chef de descendre…»
Personne n'ouvre la bouche ni pour manger, ni pour parler; c'est un arrêt ou une exécution que l'on attend…
Le chef coupable paraît au bas de l'escalier de la chambre, la casquette à la main, les yeux rouges de fumée et les joues barbouillées de suie.
«Cuisinier, prenez cette cuiller que vous donne le mousse, et goûtez-moi ce potage.»
L'ordre du capitaine est exécuté. Le cuisinier déguste le potage fumant, sorti de ses mains et de son officine.
«Comment le trouvez-vous?
—Mais, capitaine, dans la situation où vous venez de me placer, je répondrai comme Charles XII mangeant le pain moisi qu'on lui présentait: Il n'est pas bon, mais il est mangeable.
—En ce cas-là, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger. Voyons, faites comme Charles XII.
—Pourvu qu'on me donne une assiette, je le veux bien.
—Il n'y a pas besoin d'assiette pour cela. Cette cuiller vous suffira pour avaler tout ce qui se trouve dans la soupière…
—Comment, tout cela, capitaine…
—Oui, tout cela, M. le cuisinier.
—Mais vous me permettrez de vous faire observer…»
Le doigt de Lanclume, tendu vers le pauvre chef, lui enjoignit, sans qu'il fût besoin de le répéter, l'ordre que venait de dicter le roi du bord…
Le cuisinier intimidé, terrifié, mangea par peur, par subordination, la soupe qu'il avait préparée pour sept à huit personnes. Les passagers et les officiers se taisaient pendant cette exécution d'un nouveau genre; ni les efforts pourtant bien comiques que faisait le mangeur pour venir à bout de son potage disciplinaire, ni les pauses qu'il marquait pour reprendre haleine, ne purent arracher un sourire à l'assistance. La comtesse même qui avait provoqué, par sa répugnance assez mal déguisée, la sévérité du capitaine, jetait sur le jeune condamné des regards où se peignait plutôt la commisération que l'envie de rire…
La corvée finie, le capitaine ajouta ces seuls mots à la leçon gastronomique qu'il venait de donner à son gâte-sauce.
«A l'avenir, vous saurez que toutes ces maladresses seront punies par le même châtiment; ce que l'on ne pourra pas manger ici, vous le mangerez tout seul… Il y a trop long-temps que je supporte la responsabilité humiliante de vos sottises, pour ne pas chercher à faire peser sur un imbécile comme vous les reproches qu'il mérite seul, et qu'un homme comme moi ne peut souffrir qu'avec le désir de s'en disculper ou de s'en venger un jour… Allez, et n'oubliez pas la morale de ce petit apologue en action.»
Le reste du repas fut aussi pitoyable que le potage; mais tous les convives mangèrent sans se plaindre et sans oser lever les yeux sur la figure imposante du capitaine qui venait de soulager sa mâle poitrine du poids qui l'oppressait depuis si long-temps…
Je m'attendais, en remontant sur le pont, comme nous en avions l'habitude à la fin de chaque repas, pour faire ce que nous appelions la promenade de digestion, je m'attendais, dis-je, à entendre mes compagnons de voyage condamner la sévérité du capitaine, au milieu des petits conciliabules que nous formions entre nous. Mais aucun ne prit la parole pour blâmer, en arrière du capitaine, la conduite rigoureuse que nous avions en quelque sorte provoquée nous-mêmes, en faisant un peu trop souffrir ce pauvre Lanclume des plaintes que nous ne cessions d'élever sur l'impéritie de son marmiton. Chacun se tint même à cet égard dans la plus grande réserve, quoique intérieurement tout le monde désapprouvât peut-être la nature du châtiment imposé à notre avaleur de soupe. Mais le capitaine était un homme avec lequel on pressentait les conséquences qu'aurait pu avoir une controverse trop vive à bord. Très bon humain au fond, mais jaloux de son autorité et susceptible au dernier point sur tout ce qui touchait à sa dignité d'homme et de chef à son bord, il n'eût pas manqué de repousser probablement une observation hasardée, par quelque acte d'emportement ou une provocation personnelle, quoique avec l'esprit qu'il possédait, il n'eût pas besoin de se jeter dans la violence pour faire prévaloir ses opinions ou se donner une contenance. Mais chez lui le cœur dominait, s'il est possible de s'exprimer ainsi, l'intelligence et la réflexion. Il était marin et marin avec tous les défauts et les qualités des individus de sa profession, avant d'être homme du monde avec cette froide retenue ou cette dissimulation de bon goût que l'on acquiert dans la belle compagnie. L'homme du monde enfin ne se montrait chez lui qu'avant ou qu'après le marin; et, ma foi, avec ces diables de gens dont on est forcé d'estimer jusqu'à la susceptibilité, le plus prudent, pour peu qu'on ait du savoir-vivre ou de la pénétration, c'est d'éviter des contestations qui deviennent tout au moins inutiles, quand elles ne deviennent pas désagréables.
Rarement, depuis le départ, j'avais vu Lanclume aussi gai que lorsqu'il reparut sur le pont après avoir fait manger le potage de correction à M. Gustave. On aurait dit à son air dégagé qu'il venait de se décharger du poids d'un énorme fardeau, sur les épaules d'un autre. Il riait, plaisantait avec ses officiers; mais sa gaieté me paraissait avoir quelque chose de factice et de sardonique… Un bâtiment faisant route pour l'Europe à contre-bord de nous, vint en ce moment à nous ranger à portée de voix; il avait arboré le pavillon blanc avant d'être rendu assez près de nous pour pouvoir nous parler…
«Répondez à ce signal, dit Lanclume à son second; faites hisser le pavillon tricolore.
—Le pavillon tricolore!… répéta l'officier.
—Oui, sans doute, le pavillon tricolore. Est-ce que nous en avons un autre à bord?»
L'ordre se trouva bientôt exécuté. Mais le bâtiment rencontré, en apercevant ce signe inattendu, s'empressa de mettre en panne par notre travers pour s'informer des événemens qu'une telle couleur devait lui annoncer. Le capitaine du navire, entouré d'une foule de passagers, nous fit entendre alors ces mots, d'une voix émue, dont la longueur de son porte-voix semblait encore augmenter le tremblement…
«Oh! du trois-mâts, oh!
—Holà! répondit flegmatiquement Lanclume.
—D'où venez-vous?
—De Bordeaux… Et notre capitaine ajouta, mais pour nous seulement et en détachant ses lèvres du porte-voix: Oui, crois celle-là et bois de l'eau!
—Combien de jours de mer? reprit le capitaine inconnu.
—Dix jours.
—Que s'est-il donc passé de nouveau en France?
—Vous le voyez! répondit Lanclume en montrant le pavillon séditieux, du bout de son porte-voix.
—Mais que signifie ce pavillon?
—Il signifie que l'empereur Napoléon est revenu.
—Comment revenu! Mais il est mort!
—C'est bien pour cela que je vous dis qu'il est revenu! Est-ce qu'un homme comme cela meurt jamais!
—Comment! il n'était donc pas mort?
—Quelle farce, mort!
—Et S. M. le roi Louis XVIII, qu'est-il devenu, s'il vous plaît?
—Tué dans une charge de cavalerie!
—Tué, dites-vous, dans une charge de cavalerie?
—Oui, dans une charge! (A part.) Dans une charge de ma façon. N'est-ce pas la vérité?…
—Merci, capitaine, merci!
—Oui, mais à mon tour maintenant. D'où venez-vous?
—De Bourbon!
—Où allez-vous?
—Au Hâvre-de-Grâce.
—Justement il va d'où nous venons avec la nouvelle. (Haut au capitaine.) Comment se nomme votre navire?
—Le Royal-Louis!
—Beau nom à changer en arrivant! N'oubliez pas non plus de changer votre pavillon. Là-bas ils n'entendent pas la plaisanterie comme ici.
—Je verrai! Merci capitaine; bon voyage! merci!
—Il n'y a pas de quoi!… Ah! ils m'ont fait changer une fois le nom de mon navire; je viens de prendre ma revanche. Va, va toujours, mon ami, avec ton Royal-Louis, et ton Louis royal tué dans une charge de cavalerie à la tête de ses dragons!… Faites avancer le pavillon national à présent; il a fait son jeu encore une fois.»
Cette plaisanterie de notre capitaine nous amusa toute la soirée. Lui s'en montrait heureux comme un prince.
Quant à M. Gustave Létameur, que nous avons un instant oublié pour la résurrection miraculeuse de l'empereur Napoléon, il se promenait silencieusement à grands pas pendant toute cette scène, comme pour hâter la pénible digestion du potage exorbitant que le capitaine lui avait fait manger contre toute espèce de règle hygiénique. Il avait presque l'air de méditer un projet ou un crime; et quelque envie que j'eusse de lui parler ce jour-là, pour lui dire quelque chose qui pût lui être utile, je sentis, à son air troublé et agité, que je risquerais de commettre une indiscrétion en l'arrachant à la préoccupation dans laquelle il semblait prendre plaisir à se plonger aux approches de la nuit.
VI
L'existence de l'homme est un champ en friche, que la charrue de l'adversité doit labourer avec son soc aigu, pour qu'il produise des feuilles au printemps, des fleurs en été et des fruits en automne.
(Page 102.)
Notre cuisinier est romantique;—improvisation;—chute de poète sur le gaillard d'avant;—vague résolution.
Curieux cependant de connaître l'histoire de ce pauvre diable, et désirant lui offrir quelques consolations, ou au moins quelques bons conseils, un soir où tout était calme à bord, je m'approchai de l'endroit où il s'était assis, pour lui adresser la parole. Mon arrivée parut l'arracher soudainement comme à un songe pénible: il fit d'abord un bond en m'apercevant, et ensuite laissa échapper un long soupir; après quoi il sembla disposé à m'écouter.
«Par quelle circonstance malheureuse, lui dis-je alors, avez-vous pu être conduit à vous charger d'un emploi pour lequel vous n'étiez pas fait, et qui vous a valu déjà des désagrémens auxquels sans doute vous n'avez pas été accoutumé?
—Hélas! mon cher monsieur, me répondit-il, l'existence de l'homme est un champ en friche que la charrue de l'adversité doit labourer avec son soc aigu, pour qu'il produise des feuilles au printemps, des fleurs en été et des fruits en automne.
—Mais que faisiez-vous, quelle était votre profession avant de concevoir l'idée de vous embarquer comme chef à bord d'un navire?
—Je faisais de l'art.
—De l'art, dites-vous?
—Oui, de l'art; parbleu! chacun n'en fait-il pas à sa manière, et selon les moyens qu'il a reçus de là-haut, si toutefois il y a un là-haut!
—Et quelle espèce d'art encore faisiez-vous?
—De l'art à la façon de ce pauvre Will, notre maître à tous, le premier des poètes dans les âges, l'ange infernal et sublime du drame-passion et de toute poésie vraie enfin! De l'art, de l'art, de l'art, ce mot dit l'univers!
—Le poète Will? je ne le connais pas, à moins que ce ne soit le poète Wilson dont vous vouliez me parler.
—Ah! bien oui, le poète Wilson, on lui en cassera à celui-là! Je veux parler de notre William Shakespeare, de ce bon et immortel William qui commença par tenir la bride des chevaux des rustres dorés qui allaient au spectacle, en attendant qu'il devînt un jour la trinité symbolique du beau: mouvement, sublimité et passion; tout, tout dans lui, exactement tout… rien dans les autres, pas même rien!»
Je crus, en entendant mon interlocuteur s'exprimer ainsi, avoir affaire à un fou. Je continuai cependant.
«Et vous teniez aussi par la bride les chevaux des équipages à la porte des spectacles, en attendant que…
—Pas tout-à-fait; c'est une allusion que j'ai voulu faire. J'avais établi un commerce de contremarques à la porte de nos premiers théâtres; et l'un de mes drames, le premier enfant de ma jeunesse, allait même être représenté, quand le spectre de fer des événemens est venu arracher la couronne de poésie qui verdoyait pour le front du jeune homme à l'âme de feu, aux ailes bleues de flamme. Ainsi vous voyez donc bien que quand je disais tout-à-l'heure que, comme le pauvre Will, j'avais commencé à faire de l'art, je ne disais qu'une chose fort juste, et que j'étais parfaitement dans le vrai du mot, si tant est qu'il y ait un vrai dans les mots.