LE BANIAN,

Roman Maritime,

PAR
ÉDOUARD CORBIÈRE.

TOME SECOND.

BRUXELLES.
J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.

1836

Imprimerie de J. Stienon.

XVI

Un seul officier, chargé de veiller à la manœuvre, reste immobile sur le pont, un œil fixé sur le compas qu'il observe près du timonier, et l'autre œil errant sur les voiles dont il épie le battement et le FASEYAGE; car c'est encore un des secrets du métier que cette espèce de dualité d'organes et cette double faculté de perceptions, que les marins exercent avec un seul sens.

(Page 10.)

Discipline du bord;—délibération en mer;—le navire pseudonyme.

Les premières ombres du couchant descendaient lentement sur les flots ranimés par la brise du soir, quand le corsaire l'Oiseau-de-Nuit, appareilla de la rade de Saint-Pierre.

Tout autre bâtiment aurait peut-être attendu le jour pour exécuter plus sûrement la manœuvre assez confuse de l'appareillage; mais ce n'était pas pour lui qu'étaient faites ces précautions vulgaires. La lune d'ailleurs cachant à moitié son globe ascendant, derrière les mornes silencieux de l'île, ne venait-elle pas déjà blanchir, sur la tête de l'équipage, la surface arrondie des voiles hautes que le corsaire avait livrées aux fraîches risées du soir! C'est à la lueur des étoiles scintillantes, c'est à la clarté de l'astre des nuits, que le capitaine Invisible aimait à naviguer.

A l'activité un peu bruyante de cette manœuvre nocturne, succéda bientôt le calme le plus profond, à bord du mystérieux navire; et quand il laissa arriver après avoir tracé un cercle rapide autour des terres qu'il allait quitter, on eût dit un bâtiment fantastique gouverné, manœuvré sur les eaux soumises, par des êtres muets, impalpables, et voltigeant dans cet air paisible que ne troublaient ni le son d'une seule voix, ni le bruit d'aucune manœuvre, ni le murmure même des vagues clapotantes.

Un seul homme se promenait sur le gaillard d'arrière, près du timonier attaché presque immobile à la roue du gouvernail.

A la fin de chaque heure du quart, l'officier de service, après avoir jeté le lock, venait dire à cet homme, d'une voix respectueuse et brève:

«Commandant, votre navire file huit nœuds, file dix nœuds,» selon que la vitesse du brick avait augmenté ou diminué depuis le moment du départ.

Le commandant, en continuant sa promenade, ne répondait à l'officier que par un léger signe de tête qui signifiait: C'est bon!

Et l'officier retournait alors devant, se mêler aux groupes des hommes de quart, qui n'osaient interrompre, par le bruit de leurs conversations particulières, le silence que leur prescrivait la présence de leur chef suprême sur le pont du bâtiment.

Quelles idées devaient inspirer à notre Banian si nouvellement jeté à bord de l'Oiseau-de-Nuit, le spectacle de cette discipline muette, la vue de ces vingts canons faisant, à chaque petit coup de roulis, briller leurs platines de cuivre aux rayons de la lune, à la lueur vacillante du feu de l'habitacle!

Et cet homme surtout qui, environné de tant de soumission et de dévouement discret, se promenait seul sur le gaillard, sans daigner jeter un mot, adresser un signe à tous ces officiers, à tous ces matelots rassemblés, loin de lui, dans l'attitude de la crainte et du zèle qui n'attend que le moment d'obéir!

Deux fois notre Banian, surmontant ses craintes, étouffant sa timidité par excès de curiosité, s'était hasardé à s'approcher du commandant pour voir sa mise, connaître sa tournure, et saisir, s'il était possible, un des traits de sa physionomie.

Il avait réussi à le voir vêtu élégamment d'une courte redingote de chasse, coiffé d'une petite casquette de cuir verni, et chaussé, autant qu'il avait pu le remarquer, de fines et moelleuses pantoufles.

Puis il s'était dit à lui-même: Il paraît que cette fois-ci nous n'aurons pas de mauvais temps, car l'Invisible a plutôt pris une toilette de cabinet, qu'un lourd costume de bord…

Un officier qui avait deviné le petit voyage d'observation que s'était permis de tenter notre curieux, en se glissant le long de la chaloupe, lui frappa sur l'épaule pour le prévenir qu'il venait de manquer une première fois à la consigne du navire, et que la troisième fois, il se rendrait passible de la discipline établie à bord de l'Oiseau-de-Nuit.

Le Banian s'excusa, trembla du mieux qu'il put et alla se coucher, en continuant de trembler, dans le hamac qu'on lui avait accordé dans l'entrepont…

Minuit venait d'être piqué sur la cloche de devant. Aux quatre coups doubles, frappés sur l'airain retentissant, l'Invisible sembla sortir de sa rêverie pour dire à l'officier de service:

«Faites appeler le second!»

Le second paraît à l'instant même, le chapeau à la main; le commandant lui adresse ces mots: «Prévenez ces messieurs, que, dans cinq minutes, le conseil se rassemblera dans la grand' chambre.»

Le second ordonne aussitôt aux deux valets et au jockey du commandant, d'étendre le tapis vert sur la table de la chambre, et d'allumer les bougies…

Le commandant ajoute à cet ordre: «Le capitaine d'armes, nouvellement embarqué, assistera à la séance, en sa qualité d'officier…»

C'était notre Banian que ce décret verbal venait d'appeler à l'honneur de faire partie du conseil légalement convoqué: quel honneur!

Au bout des cinq minutes accordées pour les préparatifs de la solennité, les dix officiers faisant partie de l'assemblée, se trouvèrent réunis, par rang de grade, autour de la table qu'éclairaient huit girandoles chargées d'odorantes bougies. Deux matelots, le sabre d'abordage à la main, se posent à l'entrée du dôme du commandant pour écarter ou punir les audacieux qui se présenteraient derrière, pendant la durée de la délibération.

Le navire fend, toujours avec sa vitesse accoutumée, la mer sur laquelle il balance ses flancs rapides, et l'air au sein duquel il déploie majestueusement ses voiles élargies par le souffle de la brise qui l'enlève dans l'espace.

Un seul officier, chargé de veiller à la manœuvre, reste immobile sur le pont, un œil fixé sur le compas qu'il observe près du timonier, et l'autre œil errant sur les voiles dont il épie les battemens et le faseyage; car c'est encore un des secrets du métier, que cette espèce de dualité d'organes et cette double faculté de perceptions, que les marins exercent avec un seul sens.

«Messieurs les officiers, dit le commandant au conseil assemblé:

»Ma volonté jusqu'ici n'a pas cessé d'être souveraine à bord d'un navire qui m'appartient et dont je me sers pour augmenter ma fortune et assurer en même temps la vôtre. Mais malgré une autorité dont j'ai le droit d'user et d'abuser, j'ai toujours tenu à avoir votre avis sur les entreprises que je médite dans l'intérêt commun. Aujourd'hui il s'agit d'une opération que j'ai l'espoir fondé de mener à bien, mais sur laquelle je suis bien aise de recueillir, avant tout, votre opinion. Je vais m'expliquer, et vous pourrez me faire vos observations en toute liberté, sur le plan que je ne trouve pas au-dessous de ma dignité de vous exposer. Ainsi donc, sachez bien que c'est moins une complaisante approbation dont je pourrais aisément me passer, qu'une discussion qui pourra m'éclairer, que j'appelle sur la question qui va vous être soumise… Veuillez bien en conséquence m'écouter avec toute l'attention que j'ai le droit d'attendre de vous…»

Un léger murmure d'adhésion succéda à ces paroles, et l'assemblée rentra ensuite dans le plus profond recueillement, pour laisser le commandant continuer:

«Notre relâche à la Martinique, que l'on pouvait attribuer à la fantaisie de mouiller là plutôt qu'ailleurs, a eu, Dieu merci, une cause moins futile et un intérêt plus sérieux. Cette relâche tenait à un plan arrêté d'avance.

»Le brick de guerre français, le Scorpion, mouillé depuis quelque temps au Fort-Royal, devait partir pour Cumana avec une mission de pure surveillance. Je le savais; en arrivant à Saint-Pierre, mon premier soin a été de m'informer du jour du départ de ce brick, du nom de son commandant et de ses officiers, et enfin de plusieurs détails qu'il était essentiel de connaître pour assurer l'exécution de mon projet. J'ai réussi dans toutes mes démarches, et pour vous convaincre du parti que j'ai tiré de mes observations, il vous suffira de vous rappeler que j'ai fait peindre, installer, gréer mon corsaire de manière à le rendre méconnaissable aux yeux de ceux qui l'auraient vu il y a un mois. La nouvelle installation que je lui ai donnée a pour but de rendre sa ressemblance frappante avec le brick le Scorpion lui-même.

»Cette révélation doit vous suffire pour vous initier au mystère de mon projet. Nous portons en ce moment-ci le cap sur Cumana: l'Oiseau-de-Nuit se nomme désormais le Scorpion; le pavillon français flottera bientôt sur son arrière à la place du pavillon de la république que nous servons et que nous servirons toujours; chacun de vous prendra le nom et le costume d'un officier de la marine française; et le soleil ne se lèvera pas trois fois sur nous sans que nous n'ayons jeté l'ancre sur la rade de Cumana, où vous recevrez mes ordres ultérieurs. Vous m'avez entendu, j'ose même croire que vous m'avez compris… Retournez, messieurs, chacun à votre poste. Je me charge de tout le reste.»

L'assemblée allait se séparer après cette délibération, lorsqu'un des plus jeunes officiers demanda avec respect la permission de présenter une petite observation.

Le président, surpris de cette témérité, tourna les yeux vers l'orateur et lui demanda d'un ton qui fit trembler tout l'auditoire, si c'était pour appuyer ou pour combattre le projet qu'il réclamait la parole:

«C'est pour le combattre, répond le jeune homme.

—En ce cas, reprend le commandant, je vous interdis la parole, car il n'est permis de s'exprimer ici que pour approuver ce que je propose: c'est à cette condition seulement que les opinions sont libres et que je veux bien consentir à écouter vos avis. D'ailleurs vous devriez vous être aperçu que le temps que j'ai assigné pour la discussion est expiré, et que j'ai déjà levé la séance.

—Pardon, commandant, reprit le contradicteur, vous avez oublié de la lever.

—Puisqu'il en est ainsi, s'écrie l'Invisible, je la lève cette séance scandaleuse, et je cesse d'être le président du conseil, pour redevenir le commandant, le roi de mon navire; j'ordonne en conséquence au capitaine d'armes de conduire l'officier qui s'est permis de me faire des observations, aux arrêts forcés, qu'il voudra bien garder jusqu'à notre départ de Cumana.

—Bravo! bravo! commandant, répétèrent en chœur tous les autres officiers… c'est bien fait! il ne l'a pas volé; car son observation était d'une indécence qui n'a pas de nom.»

Une petite porte s'ouvrit: elle communiquait de la grand' chambre à l'entrepont: l'imprudent officier, escorté par le Banian, notre capitaine d'armes, passa par cette petite porte pour se rendre ensuite de l'entrepont à la fosse-aux-lions.

Ce fut par ce premier acte que le capitaine d'armes entra dans l'exercice de ses fonctions à bord de l'Oiseau-de-Nuit.

Le lendemain et le jour suivant on apporta à notre apprenti-corsaire les cent cinquante mousquetons du bord à visiter et à inspecter. C'était encore là une spécialité qui rentrait dans l'exercice de sa charge. Le drôle qui, dans ses jours de prospérité à la Martinique, avait quelquefois été à la chasse des pluviers, fit semblant d'examiner scrupuleusement la batterie de chaque fusil. Il trouva toutes les armes en parfait état, dans l'impuissance où il était de reconnaître et de réparer les défauts de quelques-unes d'entr'elles, et quand son examen d'armurier fut terminé, on annonça, fort heureusement pour lui, que l'on découvrait sur l'avant les plus hautes terres de la Côte-Ferme. Un jour de plus d'épreuves aurait convaincu tout l'équipage, que le capitaine d'armes n'était pas plus armurier à bord de l'Oiseau-de-Nuit, qu'il ne s'était montré cuisinier à bord du Toujours-le-même.

XVII

Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et impatience à terre; tout était calcul, patience et méditation à bord du corsaire.

(Page 35.)

Félicité diplomatique d'un consul;—travestissement du capitaine d'armes;—ivresse d'une fête;—changement à vue.

L'arrivée du brick pseudonyme, du prétendu brick français le Scorpion, sous les forts immenses de Cumana, fut splendide, foudroyante; vingt-et-un coups de caronades chargées de poudre jusqu'à la gueule, allèrent couvrir fastueusement de feu et de fumée, les flots troublés de la rade; et les maisons de la ville s'ébranlèrent sur leurs fondemens, au bruit d'une aussi lourde détonation. La terre, pavoisée de tous ses pavillons, répondit noblement à un salut aussi gracieux. Le consul français fendant la foule curieuse rassemblée sur le rivage, ne se tenait pas d'aise. C'était enfin le drapeau de sa nation qu'il pouvait contempler s'enflant au souffle de la brise, sur l'arrière d'un admirable navire de guerre de la marine de son souverain, de la glorieuse armée navale de son puissant souverain[1]! Que de félicitations à recevoir pour ce pauvre consul, combien de serremens de main à donner et à rendre à toutes les autorités du lieu! c'était un paria abandonné long-temps sous les bambous de sa case diplomatique, que l'entrée d'un brigantin venait de couronner roi, roi de l'événement d'un jour! Heureux consul! charmante illusion des rares voluptés de la chancellerie! Journée de délices consulaires, si chèrement achetée par tant de mois d'abandon et d'oubli, et qui devait être suivie, trop tôt, hélas! d'un retour plus cruel encore que tous les mois passés dans l'oubli et dans l'abandon!

[1] Tout ce qui, dans ce chapitre, concerne le prétendu consul français de Cumana, ne fait allusion ni à aucune personne, ni à aucun événement historique. J'ignore même si jamais la France a songé à établir un consul à la résidence de Cumana.

Le temps était magnifique, le soleil, radieux comme le consul, faisait briller, au feu de ses rayons chatoyans, la broderie de l'habit moisi du fortuné fonctionnaire français. Mais le fortuné fonctionnaire attendait vainement depuis une heure, sur l'embarcadère, le canot du brick, qui, selon tous les usages reçus, devait venir prendre ses ordres suprêmes ou le conduire lui-même à bord pour qu'il pût les donner de vive voix au commandant. Le canot tant désiré se détacha enfin du brick et nagea sur la terre… Mais au moment où il allait toucher le rivage, un grain furieux, un de ces grains inattendus que le ciel des colonies semble toujours tenir en réserve pour rappeler son inconstance et sa fougue, vint obscurcir le jour, cacher l'horizon et comprimer un instant les flots troublés par la turbulence de cette bourrasque inattendue… Malgré la violence de la rafale, l'embarcation du faux Scorpion parvint à accoster l'embarcadère. Un consul romain n'eût pas manqué d'accueillir cette brusque variation atmosphérique, comme un sinistre présage. Mais le consul français, une fois la grainasse un peu amortie, n'hésita pas à s'embarquer avec son chancelier et le garde de chancellerie, pour aller offrir ses services au commandant du navire de Sa Majesté.

Les changemens à vue qui, dans nos théâtres, s'exécutent si magnifiquement pour vous faire admirer un palais à l'endroit même où une minute auparavant vos yeux rêveurs se perdaient sous les arbres d'une forêt, ne vous donneraient qu'une faible idée de la transformation subite qui venait de s'opérer dans la physionomie de l'équipage du Scorpion, par l'ordre du capitaine.

Pendant que l'embarcation destinée à ramener le consul allait à terre, l'Invisible avait rassemblé ses officiers autour de lui et leur avait dit:

«Messieurs, vous allez vous déguiser en officiers de la marine française. Vous, monsieur, vous n'oublierez pas que vous vous nommez M. Vatel; vous, M. St-Jean; vous, M. Desroseaux; vous, M. de St-Prieuré. Des habits d'uniforme, il vous en faut, je le sais, et je l'avais prévu. Vous trouverez dans ma chambre des malles remplies d'effets coupés à peu près à votre taille; mes domestiques vous attendent pour vous les distribuer. Quant à vous, monsieur le second, je vous ai déjà dit le nom que je vous destinais. Votre costume a été remis à votre mousse. Vous allez ordonner à tous nos gens de prendre, comme les hommes qui déjà ont été chercher le consul, les habits de compagnie d'équipage de ligne, que j'ai fait confectionner mystérieusement pour eux pendant notre séjour à Saint-Pierre. Faites donner un coup de sifflet par le maître pour faire connaître ma volonté à tout l'équipage.»

Le coup de sifflet ordonné se fit entendre bientôt, et le maître cria à haute et intelligible voix:

«Descends tout le monde en bas pour changer de costume en double, et remonter ensuite sur le pont proprement.»

Quand vint le tour du Banian d'aller faire aussi sa toilette en sa qualité d'officier du bord, le commandant le fit appeler pour lui dire en particulier:

«Vous, monsieur le protégé, je vous ai réservé une mission qui conviendra aux manières et aux formes que vous avez dû contracter dans le monde où vous avez brillé un instant, et qui s'est ensuite moqué de vous. Vous vous travestirez en officier de marine pour aller inviter, de ma part, au bal que je donne à bord, toutes les personnes considérables et toutes les femmes les plus riches et les plus jolies de Cumana.

—Monsieur le commandant, vous me permettrez de vous faire observer…

—Monsieur le capitaine d'armes, je n'aime pas les observations.

—Mais en ce cas, monsieur le commandant, je prendrai la liberté de vous faire remarquer…

—Je remarque et j'observe tout par moi-même.

—Eh bien! commandant, je vous avouerai tout bonnement alors, qu'étant venu à la Martinique avec une jeune comtesse qui devait habiter Cumana, je craindrais, en me chargeant de la mission que vous voulez bien me confier, d'être reconnu par cette comtesse, et de m'exposer à trahir involontairement un projet qui, peut-être, selon vos intentions, doit rester secret.

—Ah! diable, vous connaissez, dites-vous, une jeune comtesse à Cumana?

—Oui, monsieur le commandant; la comtesse de l'Annonciade, ex-chanoinesse honoraire, et issue d'une des premières familles du pays.

—Quand cette comtesse vous a vu, vous étiez brun comme vous l'êtes encore, avec ce teint foncé qui n'a pas dû beaucoup varier, et vous aviez sans doute déjà la barbe noire. Eh bien! on pourra changer tout cela; et pour vous en offrir promptement le moyen, vous allez ordonner de suite, de ma part, au frater du bord, de vous raser complétement la tête, les sourcils et le menton; et vous aurez bien soin de rappeler, toujours de ma part, à celui qui vous fera cette opération, que s'il s'en acquitte mal, je vous ai chargé de lui administrer vingt coups de corde sur les omoplates. Allez, monsieur, et quand tout sera fait, vous viendrez me trouver.»

Le capitaine d'armes, qui n'avait pas pour la tonsure une vocation des plus décidées, aurait bien voulu oser faire quelques représentations à son impérieux commandant; mais ce diable d'homme avait quelque chose de si imposant dans le regard, le ton et la voix, qu'il aurait été fort difficile au Banian de trouver assez de courage en lui-même pour hésiter un instant à exécuter la volonté de son redoutable chef. Il alla donc, en maudissant sa destinée et sa faiblesse de caractère, inviter le frater à lui raser la tête;… et la noire chevelure du patient tomba en une minute, sous l'instrument impitoyable du Figaro de l'Oiseau-de-Nuit

Tous les matelots de l'équipage, témoins de la toison abondante que venait de faire le frater, auraient bien volontiers éclaté de rire, en voyant leur piteux capitaine d'armes ne relever de dessous le rasoir de leur perruquier ordinaire, qu'une tête nue et lisse comme un œuf d'autruche. Mais le respect qu'ils devaient à l'exécution d'un ordre du commandant retint dans de raisonnables bornes la folle hilarité qui demandait à s'échapper de leurs lèvres, à grand' peine contractées.

«Mon commandant, vint dire, en se rendant aux ordres de son chef, l'officier rasé, tondu, et sans sourcils, me voilà maintenant à votre disposition…» Et le tondu, en prononçant ces mots, ne pouvait s'empêcher de rire lui-même de la pitoyable mine qu'il devait avoir, ainsi privé des grâces de sa noire chevelure.

Le commandant, lui, ne riait pas. Il ordonna froidement au capitaine d'armes d'aller essayer une des perruques blondes qu'il y avait pour lui dans sa chambre, et que l'un de ses domestiques lui remettrait.

Il ajouta: «Quant à vos sourcils, vous les remplacerez avec le poil enlevé adroitement à l'une de mes perruques, pour le coller aussi bien que possible à la place voulue. Une paire de moustaches de la même nuance, remplacera les deux vilaines babouches qui vous couvraient auparavant les lèvres. Et si la comtesse de l'Annonciade vous reconnaît encore après cette métamorphose, vous pourrez lui dire de ma part, qu'il faut que tous deux vous vous soyez vus de bien près autrefois. Allez!…»

L'embarcation envoyée à terre pour chercher le consul, était sur le point d'élonger le navire, avec son précieux fardeau. La transformation qui venait de s'opérer à bord était complète, et les gens du canot de corvée, en revoyant leurs officiers et leurs camarades sous le costume nouveau qu'ils avaient pris pendant leur courte absence, les auraient à coup sûr à peine reconnus, s'ils n'avaient pas été prévenus eux-mêmes de la métamorphose qui devait s'accomplir à bord. Le capitaine d'armes, surtout, leur parut être devenu une énigme indéchiffrable, sous sa perruque blonde et ses sourcils roux.

Le consul fut accueilli sur le pont du faux Scorpion, avec tous les honneurs dus à son rang, et toute la politesse exquise que l'Invisible savait déployer dans toutes les occasions délicates.

«Jamais équipage plus beau, mieux tenu, s'écriait le fonctionnaire tout ravi, ne s'est offert à mes yeux à bord d'un bâtiment de guerre! Votre brick, commandant, n'est pas un navire! c'est un palais flottant! Quelle mâture majestueuse, quel gréement léger, quels emménagemens délicieux! Ce n'est pas seulement du luxe, c'est la perfection de l'élégance la plus raffinée et le nec plus ultra du plus délicieux confortable

L'Invisible, après avoir reçu avec modestie tant de félicitations exagérées, parla au consul français de l'intention qu'il avait d'offrir, pour le lendemain même, aux principaux habitans de Cumana, un bal à son bord, un souper sur l'eau, pour mieux resserrer, ajoutait-il, les relations amicales, l'heureuse intimité qui existaient déjà entre les autorités françaises des Antilles, et les autorités colombiennes de la Côte-Ferme.

«Bien trouvé, bon moyen, répondit le consul; procédé presque diplomatique, monsieur le commandant! Je crois, Dieu me pardonne, que vous voulez aller sur mes brisées… Mais, du reste, tout ce qui tend, comme vous le faisiez observer très judicieusement, il n'y a qu'un instant, tout ce qui tend à resserrer par les relations sociales, l'alliance politique de deux peuples faits pour s'estimer, ne peut que contribuer au bien général des deux pays et au maintien de la paix universelle. Car, c'est peu que les hommes ne soient pas ennemis, il faut encore, s'il est possible, tâcher qu'ils deviennent frères.»

L'Invisible voyant que son projet avait été aussi bien goûté par monsieur le consul, continua à pousser sa pointe sur le même ton. Il insinua fort adroitement qu'arrivant à peine dans un pays tout nouveau pour lui, et n'y connaissant personne, il lui serait aussi difficile de choisir les familles qu'il conviendrait d'inviter à son bal, que de faire agréer peut-être aux notabilités du lieu, l'invitation d'un officier qui leur était encore complétement inconnu.

«Erreur, erreur, mon cher commandant, s'écria alors le consul. Nos dames sont ici folles de la danse, avides surtout de tous les plaisirs délicats. Une fête en mer, et une fête encore donnée par un commandant français! Mais en voilà deux fois plus qu'il n'en faut pour tourner entièrement la tête à nos plus jolies Colombiennes. Au reste, pour ce qui concerne vos invitations, je m'en charge. Je sais tout le pays sur le bout du doigt, et pourvu que vous vouliez bien m'accompagner ou me faire accompagner, si vous aimez mieux, par monsieur votre second, dans les principales maisons de la ville, je vous promets de vous amener demain les personnes les plus comme il faut, les beautés les plus riches de Cumana, toutes ruisselantes de diamans et de pierreries, et toutes disposées à faire honneur à votre soirée en mer. Trop heureux que vous vouliez bien me confier une aussi facile et une aussi agréable négociation!»

Toutes ruisselantes de pierreries et de diamans, se dit tout bas l'Invisible. C'est bien là ce qu'il me faut.

Pour profiter tout de suite des bonnes dispositions du consul, il appela le capitaine d'armes.

Celui-ci arrive sur le pont, sanglé sous son uniforme d'officier de marine, la tête emboîtée dans sa perruque blonde, et la bouche souriant sous deux flammèches de poil à demi-roux.

Il demanda en faisant l'élégant et en s'adressant à l'Invisible:

«Commandant, vous m'avez fait appeler! Qu'y a-t-il pour votre service?

—M. de Saint-Prieuré, vous allez vous rendre à terre avec M. le consul, qui aura la bonté de vous introduire chez les personnes que je désire avoir l'honneur de posséder demain à bord. Vous ferez les invitations en mon nom et en celui de l'état-major du brick de S. M., le Scorpion. Après vous être acquitté de cette mission qui ne doit avoir rien que de fort agréable pour vous, je vous prierai de chercher à terre un cuisinier qui puisse se charger de dresser un souper recherché, et un limonadier capable de nous fournir les rafraîchissemens les plus exquis. Vous ne tiendrez pas au prix, mais je vous recommande de tenir à la délicatesse des mets et au bon goût des choses nécessaires. Voici du reste une bourse dans laquelle vous pourrez puiser sans réserve. L'heure du rendez-vous pour le bal sera huit heures du soir, celle de l'ambigu pour le restaurateur, onze heures. Vous n'oublierez pas de m'amener en masse tous les ménétriers du pays.

—Voilà ce qui s'appelle, mon commandant, s'écria le consul, après avoir entendu l'Invisible donner ses ordres; voilà ce qui s'appelle agir en chevalier français. Moi, de mon côté, je vous promets d'agir de manière à ne pas me montrer trop indigne de marcher de bien loin sur d'aussi nobles traces.»

Un canot brillamment disposé, attendait, le long du bord, avec le pavillon national déferlé sur l'arrière, le consul et le capitaine d'armes devenu M. de St-Prieuré, pour conduire à terre ces deux éminens personnages.

Après bien des politesses, des offres de service, des témoignages mutuels de considération, le consul, son chancelier, son vice-chancelier et toute la chancellerie enfin, sautèrent dans l'embarcation, à côté de l'élégant M. de St-Prieuré.

Oui, mais ce fut quand cette embarcation se trouva un peu éloignée du corsaire, que le mouvement le plus vif succéda à l'impassibilité qu'avait conservée l'équipage pendant le séjour du consul à bord… «M. le second, avait dit le commandant à son premier officier, faites-moi disposer le brick en salle de bal pour demain! J'entends que tout soit propre, vaste et commode à bord de mon navire…» et après avoir donné ce nouvel ordre, l'Invisible était descendu dans sa chambre, laissant à son état-major le soin d'exécuter sa volonté suprême.

En une seconde, les officiers ont mis bas leurs habits d'uniforme d'emprunt, et tous les matelots ont repris leur costume de travail. En une minute, les embarcations qui pesaient sur le pont ou aux extrémités de leurs potences, sont amenées à la mer. Les caronades se rangent pour être collées le long du bord; la drôme resserrée en un faisceau de mâts, descend dans l'entrepont. Le pont, dégagé de tout ce qui pouvait l'encombrer, est lavé, brossé, blanchi sous des flots d'eau douce et de savon; et à cette aspersion générale succède l'aspersion plus raffinée du jus de mille petits citrons que les laveurs écrasent sous leurs pieds nus, pour rendre les bordages odorans, et la couleur du sapin de leur pont plus douce, plus laiteuse. Des tentes d'une blancheur éclatante couvrent de leur fin tissu, et de bout en bout, les gaillards et le milieu du navire, de souples rideaux en percale rouge emprisonnent, en s'étendant le long des tentes, le demi-jour qui nuance d'une teinte rose l'air qu'on laisse pénétrer dans ce sanctuaire réservé aux plaisirs du lendemain; et pour préserver de la rosée du matin ou des ondées de la nuit, la mobile toiture que l'on vient d'élever sur ce pont, si bien dégagé et si soigneusement lavé, on enveloppe d'un double réseau de toile, les tentes précieuses qui, dans les jours de fête et de solennité, servaient à transformer la batterie découverte de l'Oiseau-de-Nuit, en un vaste et somptueux salon de compagnie.

A minuit, le commandant monte sur le pont pour inspecter, à la lueur de deux fanaux, les préparatifs qui ont été faits dans la journée. Il indique par un signe de tête approbatif à ses officiers et à son équipage, qu'il n'est pas mécontent. L'état-major et les matelots sont dans la joie.

Au moment même où l'Invisible terminait son inspection nocturne, le capitaine d'armes revenait de terre, tout essoufflé, tout enchanté de sa corvée. Les premiers mots qu'il adressa à son chef sur le résultat de sa mission, furent ceux-ci:

«J'ai vu, j'ai retrouvé la comtesse de l'Annonciade: toujours jolie, toujours ange, toujours…

—Eh bien, tant mieux pour elle et pour vous, lui répondit le commandant; et les autres invités, comment les avez-vous trouvés?

—Elle ne m'a pas reconnu; elle n'a même pas paru soupçonner…

—Tant mieux encore pour vous et pour elle. Mais arriverez-vous bientôt au rapport de votre corvée?

—Commandant, je puis vous garantir que vous aurez demain ici toutes les plus jolies femmes de la contrée, des reines d'amour; tous les habitans les plus riches du pays, à qui j'ai dit qu'on jouerait gros jeu…

—Vous avez dit qu'on jouerait gros jeu à bord… mais c'est bien… je n'y avais pas pensé… mais c'est fort bien même… capitaine d'armes, à la première opération, je ne vous oublierai pas. Continuez, mon ami…

—Le consul s'est conduit en galant homme. Il m'a fait trouver le plus fin cuisinier du pays. Le repas sera divin: c'est un poète que ce cuisinier; il sait l'art: le limonadier étudie, travaille en ce moment; et tous les violons, clarinettes, cors et contre-basses qui existent ici, seront ce matin rendus à bord pour qu'on ne puisse nous les enlever dans la journée… Mais je ne vous le dissimulerai pas, commandant, l'or a ruisselé, le métal a plu. Voilà ce qui me reste de tout le précieux minéral que vous avez mis à ma disposition…

—Et tout ce qui vous reste là est à vous… tout est bien, je vous estime un peu. Allez vous coucher!»

Les domestiques du commandant venaient de suspendre sous le guy du brick, le léger hamac dans lequel leur maître avait l'habitude de dormir quand il voulait rester sur le pont et passer la nuit au milieu de son équipage.

Le commandant satisfait, fit encore quelques pas entre le couronnement et le grand mât, et un quart d'heure après, il sauta légèrement dans son hamac suspendu sous la tente, pour laisser reposer ses idées et peut-être pour penser encore à l'événement qu'il avait si habilement préparé.

Le lever du soleil qui devait ouvrir cette journée de galanterie française et de délices, fut salué, à bord du Scorpion, de sept coups de canon… Les premiers rayons de l'aurore vinrent faire briller aux yeux des habitans de Cumana les riches pavillons du brick pavoisé, et le premier souffle du matin agita gracieusement, sous un ciel pur et calme, et au-dessus d'une mer d'azur, toutes ces banderolles transparentes et ces couleurs harmonieuses si ingénieusement mêlées au gréement élégant et mâle du beau navire.

Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et impatience à terre…

Tout était calcul, patience et méditation à bord du corsaire…

Le soir, ce soir si désiré, dont le consul et les belles danseuses de Cumana accusaient depuis si long-temps la lenteur inaccoutumée, vint enfin avec ses ombres propices envelopper le brick français, qui bientôt, au sein de la nuit, étincela du feu de mille bougies allumées sous ses tentes, de la lueur de trente fanaux suspendus en guirlandes à son magique gréement.

A huit heures, cinquante frêles pirogues aidées des embarcations du bord, transportent le long du brick des essaims de femmes légères, étincelantes de jeunesse et de pierreries, et belles surtout du plaisir qu'elles se promettent et du plaisir qu'elles donneront. Leurs pères, leurs époux, leurs amans les suivent: le fortuné consul les accompagne, les précède, les suit aussi: il est partout, on l'entend partout, on le voit partout: sa main touche toutes les mains, son œil rencontre tous les yeux, sa bouche sourit à toutes les bouches épanouies. C'est l'homme universel: il vient de gagner la bataille, et il savoure son triomphe en assurant sa victoire sur tous les points.

L'orchestre donne le signal à la joie: la joie éclate, l'ivresse circule au son des instrumens, au contact de toutes les mains qui se pressent; elle remplit l'air parfumé qu'on respire; elle suit les contours capricieux de la danse qu'elle rend délirante; et la voix du consul, elle-même, se perd au sein de ce concert de douces sensations, de délicieuses causeries, et du tendre murmure des flots qui viennent caresser le navire, heureux lui-même de tous les plaisirs, de toutes les aimables folies dont il est devenu le confident et le théâtre!

Les officiers du brick, au milieu de cette confusion ravissante, sont trouvés charmans, parce qu'ils s'emploient de leur mieux pour faire les honneurs de chez eux; le galant capitaine d'armes, le prétendu M. de Saint-Prieuré lui-même, oubliant la réserve qu'il devait se prescrire, et se rappelant trop vivement les courtes voluptés qu'il a savourées à si longs traits dans sa fortune d'un jour, se hasarde à parler à la comtesse de l'Annonciade, qui jamais ne lui a paru si vive, si enivrante.

La comtesse, en portant ses yeux pleins d'une tendre rêverie sur les yeux timides du brillant officier, ose lui confier qu'elle cherche à saisir dans ses traits le souvenir d'un jeune passager avec lequel elle a fait le voyage du Hâvre à la Martinique; et M. de Saint-Prieuré, tout en assurant qu'il serait flatté de lui rappeler un souvenir déjà si éloigné, a soin de lui répéter que jamais il n'a vu le Hâvre, que jamais même il n'a navigué que sur les bâtimens de l'État. La conversation se prolonge: la ressemblance n'est pas saisie, et la confiance de M. de Saint-Prieuré s'augmente et l'entraîne jusqu'à la témérité d'une demi-déclaration que la jeune comtesse ne repousse qu'en interposant un éventail de jais, entre la parole de feu de l'officier et son oreille trop attentive à cette parole ardente.

Mais c'est pour le commandant du Scorpion que la louange prend les formes les plus animées dans toutes les bouches. C'est le plus beau, le plus élégant, le plus magnifique officier de marine que l'on ait vu. Quelle tournure séduisante, quelles manières à la fois imposantes et affectueuses! C'est sans doute l'homme de mer le plus distingué que la cour ait hasardé si loin du grand monde où il a été élevé. Voyez, il est présent partout, en conservant cet air d'aisance qui semblerait faire croire qu'il est le plus heureux et le moins occupé des personnes de la fête qu'il donne.

Son or coule sur toutes les tables de jeu; sa douce voix anime toutes les conversations, répond à tous les mots flatteurs que lui adressent les dames; ses pas gracieux se mêlent à toutes les contredanses. C'est le plus joli valseur de son bal.

Il est minuit: c'est l'heure du souper; l'orchestre s'est arrêté, les danses ont cessé; des matelots, des domestiques en livrée circulent: de longues tables sinueuses comme les formes sveltes du navire, descendent du plafond léger de la tente, pour se fixer sur le pont: des mets exquis, des vins délicieux, des cristaux éblouissans, des fleurs, des fruits, des pâtisseries merveilleusement préparées, couvrent les glaces limpides qui répètent aux yeux des convives enchantés, tout ce mélange de couleurs, toutes ces nuances si brillantes, tout ce voluptueux assemblage de jouissances promises à l'appétit, au goût, à la sensualité des heureux invités.

Le bal avait été enivrant: le souper devient divin; ce n'est plus seulement du plaisir, c'est de la folle extase. Les convives sont dans le plus indicible enchantement: les femmes même ont cédé au charme de cet entraînement inconnu. La mousse du Champagne rosé a humecté leurs lèvres de pourpre. Le Constance a mouillé leur palais délicat de sa pétillante ambroisie: elles chantent, elles redemandent la valse, la folle et délirante valse: les couples emportés par l'appel harmonieux de l'orchestre ranimé, donnent à peine le temps de faire disparaître les tables du festin… le pont du bruyant Scorpion n'est plus que le théâtre de l'ivresse, de l'abandon, de la volupté même, qui folâtrent, qui s'oublient, qui s'exaltent, là entre les canons de sa formidable batterie, là sur les bordages de ces gaillards tant de fois teints de sang, au pied de ces mâts meurtris de boulets, de ces mâts à la pomme desquels le pavillon du corsaire redouté a si souvent porté la terreur sur les mers épouvantées!…

Oui, dansez encore, folâtrez tant que vous pourrez, plongez-vous bien avant dans ces jouissances que je vous ai si facilement ménagées, se disait en lui-même le terrible capitaine Invisible. Dans une heure vos plaisirs auront cessé et mon règne recommencera à bord de ce bâtiment livré pour un moment aux vains caprices de ces femmes écervelées, et à la sottise de ces hommes si imbéciles qui s'oublient si stupidement dans leurs bras!

Aux sons plus hâtés, plus pressés de l'orchestre, les groupes des danseurs s'exaltent, se croisent, se heurtent: de légers coups de roulis imprimés au navire, par une houle naissante, et jusque-là insensible, ont fait chanceler les cavaliers et leurs dames: ce doux balancement du large brick trompe les pas et l'aplomb des valseurs, provoque des demi-chutes charmantes, des incidens piquans: on rit, on applaudit; la gaieté est au comble. Mais bientôt la force du roulis augmente: un vent plus frais fait frémir les rideaux des tentes, et les tentes elles-mêmes se sont gonflées sous l'effort de la brise déjà menaçante qui s'élève en murmurant. Quelques convives passent la tête sous les rideaux pour regarder le long du bord, et ils n'aperçoivent plus la terre; ils s'écrient effrayés: «Le bâtiment chasse! nous allons au large.» Les nègres venus à bord dans l'escadrille de pirogues qui entourent le brick, trop occupés jusqu'à ce moment du spectacle qu'ils admiraient sur le pont, ne commencent à regarder autour d'eux, que lorsque le corsaire les a entraînés loin du rivage. Ils crient aussi alors, en s'adressant au commandant: «Vous chassez, commandant! vous chassez, il faut mouiller une autre ancre! laissez vite tomber une autre ancre!

—Non, on ne mouillera pas! répond le formidable commandant d'une voix solennelle! et à ces mots les officiers qui ont disparu un instant et les matelots qui se sont tenus silencieux, pendant tout le bal, dans l'entrepont, remontent, s'élancent à la fois sur le pont, mais non plus en habits d'uniforme, mais non plus en costume de fête, mais sous la casaque rouge, sous le large chapeau, sous le redoutable accoutrement de corsaires…

Quelle plume, quel pinceau pourrait rendre cette scène infernale! ce bouleversement soudain, ces contrastes épouvantables!… De jeunes femmes palpitantes encore des émotions d'un bal, mêlant l'éclat de leurs frêles toilettes, la beauté de leurs délicates figures, à la sinistre couleur de ces vareuses de matelot, à la teinte effroyable de ces faces de fer; ces faibles femmes, ces pères, ces époux consternés, confondus avec cette multitude farouche de forbans, sur ce pont dont ces forbans sont les rois, sur ce navire qui a déjà la vaste mer pour domaine…

Au premier moment de terreur, succèdent des cris d'effroi! c'est la mort là où une minute auparavant était le bal; c'est du sang qui va peut-être ruisseler entre les débris d'un festin!

Le consul français, anéanti d'abord, retrouve enfin en lui assez de force pour parler le premier: il ose demander au faux commandant du Scorpion, la cause de cette horrible surprise…

Un signe impérieux du commandant est la seule réponse qu'il daigne faire à cette question, et la réponse ne s'adresse même pas au consul: ce sont les officiers du corsaire qui l'ont comprise.

Le consul est jeté dans une des pirogues de terre, qui l'emporte vers Cumana.

Des ordres ont été donnés au second du brick, pendant que l'on dansait encore: ces ordres vont être exécutés.

La voix du maître d'équipage s'élève et domine tous les cris de frayeur, toutes les clameurs de l'épouvante…

«Que tous les hommes et toutes les vieilles, hurle lentement le maître, soient embarqués dans les pirogues, et attrape à dégréer tout le monde!»

Les joueurs, à ce commandement barbare, sont dépouillés de leur or, de leurs bijoux; les vieilles femmes de leurs diamans, de leurs joyaux, de leurs pierreries… puis tous sont jetés, pêle-mêle et à moitié nus, aux nègres tremblans qui les ont amenés à bord pour le sinistre festin, et qui les reconduisent au rivage après cet horrible dénouement de la fête… Quelques mères, quelques époux, réclament en vain de la pitié du commandant, leurs jeunes filles, leurs épouses bien aimées: le commandant se promène avec indifférence et ne répond ni aux prières, ni aux larmes de la douleur, ni aux menaces de la rage.

Une demi-heure après le départ de la dernière pirogue, l'Oiseau-de-Nuit enlevait, sous toutes voiles, à la plage désolée de Cumana, des malles remplies d'or et de bijoux, et les femmes qui faisaient les délices et l'ornement de ce pays naguère si rempli de joie, d'espoir et d'amour!…

XVIII

Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour supporter la vie, que vous vous sentiriez assez brave pour affronter la mort? Singulière espèce de courage que vous avez là, monsieur mon capitaine d'armes!

(Page 62.)

Galante tentative des corsaires auprès des captives;—aversion de celles-ci pour leurs vainqueurs;—invitation à dîner;—frugalité et continence de l'Invisible.

Le jour allait poindre: la clarté tremblante des étoiles commençait à s'effacer sous le ciel que la brise du matin colorait déjà des nuages qu'elle venait de détacher de l'horizon en feu; et les premières lueurs de l'aurore, projetées dans l'Ouest, ne laissaient plus voir qu'à peine la terre que fuyait le corsaire en louvoyant sous toutes ses voiles du plus près…

A la faveur de l'aube naissante, les hommes placés en vigie sur les barres de perroquet, avaient cru apercevoir un navire sur l'avant; l'objet signalé à l'attention du chef de quart, en grossissant à vue d'œil, avait bientôt pris une forme, une couleur, une apparence distincte; c'était un bâtiment, un brick courant aussi à toutes voiles à contre bord du corsaire.

L'Invisible, resté sur le pont depuis le départ de Cumana, ordonna à l'officier de manœuvre de faire gouverner de façon à passer le plus près possible du brick qui venait à leur rencontre…

Dès que les deux bâtimens se trouvèrent rendus à demi-portée de canon l'un de l'autre, ils mirent en panne, l'un courant l'avant au large, l'autre présentant le cap vers la côte où il semblait vouloir atterrir… Le branle-bas de combat avait déjà été fait, pour plus de sûreté, à bord de l'Oiseau-de-Nuit.

Le commandant du brick rencontré prit le premier la parole; il cria dans son porte-voix au capitaine du corsaire assis flegmatiquement sur le rebord de ses bastingages de l'arrière:

«Oh! du brick, oh!

—Holà! répondit aussitôt au porte-voix, l'Invisible.

—D'où venez-vous?

—D'où je veux.

—Comment se nomme le navire?

—Comme il me plaît.

—Je n'entends pas bien vos réponses.

—Je n'ai pas compris vos questions. Mais, à mon tour je vais vous héler… Comment se nomme votre brick?

—Le brick de S. M. le Scorpion.

—Tant mieux pour S. M.; et où allez-vous?

—A Cumana.

—Tant pis pour vous. Un autre brick de S. M., nommé aussi le Scorpion, comme vous, vient d'appareiller de Cumana… Vous arriverez trop tard, mon ami… A d'autres!

—Pas possible!

—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire… Mais essayez toujours. Bon voyage, en attendant… Évente le grand hunier, borde les écoutes de foc, amure grand' voile, et hâle boulines partout!»

C'était le Scorpion, le véritable Scorpion, ce brick de guerre dont l'Oiseau-de-Nuit avait pris si audacieusement et si impunément la place pendant deux jours!

Une fois au large, le second du corsaire, fort embarrassé des beautés qui se lamentaient au milieu de l'équipage, se hasarda à demander à son capitaine:

«Commandant, que voulez-vous que l'on fasse de toutes ces particulières qui pourraient gêner la manœuvre dans un cas pressé?

—Ce que je veux que vous en fassiez, répondit l'Invisible… Ma foi, faites-en ce que vous pourrez!…

—Mais elles crient et pleurent comme des Madeleines!

—Eh! bien, laissez-les crier et pleurer tant qu'elles voudront. Il est même bon que leur douleur s'exhale en plaintes et en murmures violens. A ce moment d'orage succédera le calme, et c'est du calme qu'il me faudra bientôt… Mais au surplus, écoutez-moi, monsieur le second…

—Commandant, je vous écoute…

—Écoutez-moi bien, surtout… Vous allez d'abord annoncer à nos gens que ces dames sont pour eux; mais à une condition, pourtant…

—Pour eux, commandant!… Mais ils n'oseront jamais… C'est que, voyez-vous, permettez-moi de vous faire observer que ces grandes dames sont un peu trop fines de façons et trop bien acastillées pour eux… Le pire d'ailleurs, c'est qu'elles ne consentiront jamais à…

—Ah! c'est pourtant là la condition que je mets à la possession de ces belles par l'équipage. Je permets bien qu'elles se livrent à nos gens, mais je ne veux entendre parler ni de violences ni d'actes de brutalité… Le premier d'ailleurs qui oserait provoquer, de la part d'une de nos conquêtes, une plainte de la nature de celles que je prétends prévenir, serait condamné immédiatement à prendre le bain de pied le long du bord…»

Le bain de pied dont parlait l'Invisible, c'était le débarquement immédiat du coupable à la mer.

«Diable! reprit respectueusement le second, c'est que je doute fort qu'avec des personnes de qualité de cette espèce-là, l'équipage trouve à gagner sa vie. Autant que j'ai pu m'en apercevoir, elles sont disposées à joliment faire les difficiles…

—Alors, que nos gens s'efforcent de se rendre plus aimables qu'elles ne pourront être difficiles.

—Aimables! Vous savez bien, commandant, ce que c'est que des matelots, sur l'article de l'amabilité. Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque… mais les moyens n'y sont pas. Nous autres mêmes, qui sommes officiers, nous serions peut-être assez embarrassés de nous en tirer un peu proprement, avec des gaillardes aussi bien élevées dans le grand monde.

—Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce de ma faute, à moi, si nos captives résistent, et si nos hommes ne trouvent pas en eux assez de ressources pour vaincre galamment leurs scrupules? Voulez-vous que j'autorise le viol à mon bord, et le spectacle de toutes les horreurs qui se commettent dans une place prise d'assaut!

—Non, sans doute, commandant, bien loin de là… Je sens parfaitement qu'on ne peut pas… Enfin, que voulez-vous, on ne fera que ce que vous aurez la bonté de vouloir.

—N'est-ce pas assez que je prêche moi-même d'exemple, et que je m'abstienne de toute espèce de contrainte à l'égard des beautés que nous avons capturées! M'avez-vous vu m'en réserver une seule, et chercher à me faire la part du lion, dans le partage que j'aurais pu ordonner?

—Non, mon commandant, bien loin de là; et quand bien même, une supposition, il vous aurait pris fantaisie de vous marquer un petit lot bien gentil dans la marchandise, ce ne serait pas encore une raison pour que tout notre monde tombât sur le reste comme un grain du Nord-Ouest sur un navire qui a les perroquets dessus.

—Faisons notre métier de corsaires avec activité, puisque nous sommes condamnés à le faire; mais sachons aussi ne l'exercer qu'avec dignité et générosité… Cette maxime a toujours été la mienne, et j'espère qu'elle deviendra bientôt la vôtre… d'autant plus que j'ai sur notre cargaison féminine, des vues qui s'accordent mieux que je ne puis encore le dire, avec ma maxime…

—Oh! dès l'instant que vous avez des vues, commandant, tout est dit et les choses iront rondement et d'aplomb.

—J'aurais pu, dans cette circonstance, convoquer le conseil du bord et lui communiquer mes idées; mais la scène qui a eu lieu dans la dernière séance, m'a fait prendre la résolution de ne plus rassembler ces messieurs pour leur demander des avis dont je puis si aisément me passer.

—Et vous avez eu raison, commandant. A votre place, j'aurais été cent fois plus sévère que vous, permettez-moi de vous l'assurer avec ma bonne grosse franchise.

—Voici mon projet grosso modo, comme on dit…

—Oui, rosse au mot haut, j'entends bien, quoique je n'entende pas beaucoup l'espagnol. Rosse-les au premier mot trop haut: c'est une bonne consigne, celle-là.

—Les familles, les parens des femmes que nous possédons, sont riches, ai-je pensé!

—Je crois bien! tous ces gros parias qui ont joué toute la nuit à bord de nous, avaient des onces d'or plein la poche de leurs beaux habits noirs.

—Ces parens riches, comme il est facile de le prévoir, chercheront à ravoir leurs femmes, leurs filles, leurs sœurs, ne fût-ce même que pour l'honneur et la dignité des familles. En sorte qu'en allant relâcher dans quelque bon petit port neutre et en faisant annoncer que nous pourrions entrer en arrangement pour la rançon de chacune de nos beautés, nous verrons les plus opulens Colombiens venir à composition…

—C'est cela, deux mille gourdes rondes pour chaque papa qui voudra ravoir sa fille; mille gourdes pour le frère qui voudra traiter de mademoiselle sa sœur, et cinq cents gourdes seulement pour chaque mari qui voudra reprendre sa femme; parce que, voyez-vous, mon commandant, j'ai été marié, et je sens qu'il faut mettre le prix des femmes un peu à la portée de l'attachement, tant soit peu avarié, de chaque mari.

—Enfin, une fois amarrés tranquillement dans notre port de relâche, nous réglerons le prix du rachat sur la valeur de chaque objet et les ressources plus ou moins grandes des familles… Or, vous comprenez bien qu'avec un projet pareil, il doit entrer dans mes vues de ménager la délicatesse de ces pauvres femmes.

—Oui, oui, de ménager la qualité de la marchandise pour trouver à la placer mieux que s'il y avait eu du déchet sur elle dans le cours du voyage.

—Vous avez parfaitement compris mon intention.

—Ah, c'est que, voyez-vous, mon commandant, sans avoir autant d'esprit que vous, bien certainement, j'ai aussi mon gros bon sens, et il ne faut pas que…

—Si, il faut que vous fassiez connaître à l'équipage, par un grand coup de sifflet du maître, l'ordre que je vous ai donné relativement à la conduite que nos gens doivent observer envers nos passagères pendant toute la durée de leur séjour à bord de mon corsaire…

—Ça suffit, commandant, je vais tâcher de m'entendre avec maître Fouc sur la manière de donner le coup de sifflet et de faire comprendre la chose à tout notre monde…»

Le second passa devant: il s'entretint quelques minutes avec maître Fouc, qui l'écouta attentivement et qui, après avoir saisi l'idée que son chef venait de lui communiquer, jeta un coup-d'œil respectueux sur son commandant et fit retentir l'air d'un des plus longs coups de sifflets que l'équipage eût encore entendu.

Le maître ayant repris haleine, après ce signal d'avertissement, se mit à beugler avec un imperturbable sang-froid et de toute la force de ses larges poumons:

«L'équipage est averti qu'il pourra faire les aimables avec les particulières; mais qu'à la première plainte de tentation un peu trop forte de leur part, les indécens seront envoyés le long du corsaire pour prendre le bain de pied de santé, selon l'ordre du commandant. Tout le monde généralement quelconque a-t-il entendu l'ordre à bord?…

—Oui, oui, maître Fouc. C'est entendu! répondirent avec soumission tous les gens de l'équipage.

—C'est bon, en ce cas veille au grain et ouvre l'œil!»

Maître Fouc, pour mettre à profit un des premiers la munificence des dispositions que le commandant venait de lui faire proclamer, descendit de la caronade sur laquelle il s'était placé avant de donner son coup de sifflet, et mettant galamment sa casquette de loutre à la main, il alla offrir ses services à l'une des prisonnières. Tous les matelots imitèrent la courtoise conduite du maître, et croyant qu'il n'y avait pour eux qu'à se présenter aux belles captives pour tarir leurs larmes et leur faire oublier leurs douleurs, ils se décoiffèrent de la meilleure grâce possible en s'efforçant de se donner des airs de gentillesse pour mieux apprivoiser leurs conquêtes futures. Mais à l'horrible aspect de ces chevaliers goudronnés, les prisonnières reculèrent d'effroi, en se portant sur le gaillard d'arrière, comme pour chercher près du commandant un dernier refuge contre la brutalité amoureuse de leurs nouveaux adorateurs. Leurs cris de frayeur et d'épouvante n'arrachèrent qu'un sourire à l'Invisible, bien convaincu, qu'il était, de la réserve dans laquelle se maintiendrait son équipage en sa présence, à l'égard des fugitives. Mais pour mieux rassurer encore leur pudeur sur le danger des tentatives qu'elles paraissaient redouter de la part des Lovelaces du gaillard d'avant, il daigna leur répéter lui-même qu'aucune espèce de violence ne leur serait faite, et que leurs vainqueurs ne devraient leurs succès qu'à la bienveillance particulière des victimes.

«Plutôt la mort! s'écria alors une des prisonnières. Toutes mes compagnes n'ont pas, dans leur infortune, d'autre sentiment que le mien en présence de ces brigands dont vous êtes le chef.

—Peste, la mort! répondit avec une sardonique tranquillité le commandant. Madame, vous êtes une héroïne, et un capitaine moins courtois que je ne le suis vous choisirait pour lui, vous la première!

—Oui, si tu pouvais te croire un héros!… Heureusement pour moi que tu te rends plus de justice et que tu sais bien n'être qu'un forban!

—C'est vrai, et un forban qui poussera la patience jusqu'au bout et la délicatesse jusqu'au scrupule. Oserai-je, madame, vous demander votre nom?

—Mon nom? et ne le sais-tu pas? il est écrit sur les bijoux dont tu m'as dépouillée, et si tu sais lire, ce dont je doute encore, tu peux le voir et apprendre à quelle famille, un jour, tu auras à rendre compte de ton crime…

—Ah! j'y suis maintenant: c'est à madame la comtesse de l'Annonciade que j'ai l'honneur de parler… Garçons, dit alors l'Invisible en s'adressant à ses pirates: respectez par dessus tout une dame aussi noble: que personne ne lui adresse la parole. Cette réserve vous sera d'autant plus facile à observer, que madame est noire, petite, acariâtre, et déjà d'un certain âge: il y a ici cent fois mieux qu'elle, cherchez moins haut et plus loin, vous trouverez mieux. J'ordonne qu'on la laisse tranquille!»

La comtesse voulut répondre à ce sarcasme de forban: sa voix expira de dépit sur ses lèvres pâles et titillantes…

L'Invisible continua à se promener, en affectant, aux yeux de ses victimes éplorées, cet air de grandeur dédaigneuse que les infortunées avaient tant admiré en lui quelques heures auparavant pendant le bal.

Les captives tombèrent le long des parois et au pied des caronades, dans l'attitude du désespoir et de l'anéantissement, et pour mieux narguer encore la fierté inflexible de la comtesse, le commandant, voyant l'ardeur amoureuse de son équipage se ralentir en face des beautés presqu'évanouies, demanda tout haut à maître Fouc:

—Eh bien! maître, pourquoi donc vos gens se rebutent-ils aussi facilement auprès de ces dames?

—Ah! mon commandant, voyez-vous, c'est que, permettez-moi de vous dire sans les offenser, que ces dames ne sont pas du tout aimables! nos gens disent comme ça, qu'à terre ils auront quelque chose de mieux pour leur argent et sans se donner tant de mal…

—Au fait, c'est possible!» reprit l'Invisible après avoir entendu la réponse de maître Fouc… Puis, au bout de quelques minutes de réflexion, il ajouta en parlant à son second:

«Que l'on fasse préparer la moitié de l'entrepont pour la nuit: ces dames s'y placeront, et personne n'ira troubler leur repos ni leurs méditations sur la cruauté des pirates… Allez donner vos ordres, monsieur le second, et que je n'entende plus parler d'elles!…»

Pendant toute cette scène, le capitaine d'armes de l'Oiseau-de-Nuit, notre timide et timoré Banian, s'était tenu caché le plus soigneusement possible, dans un des recoins de l'entrepont, et il ne remonta sur le gaillard d'arrière, auprès de son commandant, que lorsque les prisonnières, en descendant dans la partie du navire qu'il avait occupée jusque-là, le forcèrent de reparaître sur le pont.

Le commandant, en voyant son galant officier encore défiguré sous sa perruque blonde et ses moustaches d'emprunt, ne put s'empêcher de lui demander en riant presque aux éclats:

«Et d'où venez-vous donc ainsi, beau chevalier? Il y a un siècle qu'on ne vous a vu, vous sur qui je comptais tant pour vaincre la résistance de nos farouches Lucrèces de Cumana!

—Commandant, répondit le Banian, en s'approchant le plus qu'il put de l'oreille de son caustique chef: c'est que, voyez-vous, j'avais peur d'être reconnu…

—Et reconnu par qui, s'il vous plaît, dans l'état où vous êtes? vous-même, j'en suis sûr, vous ne vous seriez pas remis devant la glace la plus fidèle; car jamais on ne s'est moins ressemblé que vous après la métamorphose que je vous ai fait subir!

—Mon commandant, si c'était un effet de votre bonté de parler plus bas!

—Et pourquoi donc, parler plus bas, quand tout est fini et que le mystère est devenu inutile?

—Je vous avouerai que j'avais peur et que même j'ai encore peur d'être reconnu de la comtesse.

—Savez-vous bien, au fait, que cette comtesse est une terrible femme! Tudieu quelle gaillarde!

—Pour moi surtout, commandant, elle me fait trembler rien que d'y penser seulement.

—De frayeur, n'est-ce pas?

—Non, de sentiment, mon commandant… J'ai eu, comme je crois avoir eu l'honneur de vous le dire déjà, j'ai eu le malheur d'aimer un peu la comtesse de l'Annonciade…

—Et elle a eu le malheur plus grand de vous aimer beaucoup peut-être?

—Mais je ne dis pas trop non, mon commandant.

—Adorable petit fat que vous faites!…

—Non, je vous promets bien, foi d'honnête homme, qu'il n'y a aucune espèce de fatuité de ma part dans cette affaire… Il y a plutôt regret et… un peu peur…

—Toujours de la peur chez ce diable de capitaine d'armes… Ah çà, est-ce que si le hasard voulait que nous eussions un engagement et qu'il fallût payer de votre personne, vous ne parviendriez pas à vous débarrasser de cette couardise qui vous travaille si rudement?

—Au contraire, commandant, au contraire… je sens qu'à présent je me battrais comme un lion, tant je suis las de la vie… Je ne vois que trop clairement que je ne suis destiné qu'à être toujours malheureux et qu'à traîner une existence misérable au milieu de tous les événemens et dans toutes les parties du globe.

—Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour supporter la vie, que vous vous sentiriez assez brave pour affronter la mort? Singulière espèce de courage que vous avez là, monsieur mon capitaine d'armes!

—Non, commandant, ce n'est pas cela que j'ai voulu vous faire entendre. J'ai voulu dire que mon désespoir ne pourrait que contribuer à augmenter ma détermination naturelle…

—Oui, oui, j'entends parfaitement que vous ne savez pas ce que vous voulez dire… Cambusier, cambusier!»

L'homme chargé à bord du corsaire de la distribution des vivres, se présenta devant son commandant, la casquette à la main. Le commandant lui intima cet ordre:

«Vous allez donner un grand verre d'eau-de-vie à monsieur…»

Le Banian, très surpris de la politesse que semblait vouloir lui faire l'Invisible, le remercia fort humblement en disant qu'il ne buvait jamais d'eau-de-vie.

«Je ne vous demande pas, lui répondit l'Invisible, si vous en buvez: j'ordonnais simplement au cambusier de vous en faire boire un grand verre.»

Le Banian crut comprendre l'intention du despote; et la volonté du plus fort fut faite encore une fois.

«Mais j'oubliais de vous dire, ajouta l'Invisible au moment où le capitaine d'armes se disposait à s'éloigner après avoir avalé sa double ration d'eau-de-vie, j'oubliais de vous dire, qu'aujourd'hui vous dînez avec moi…

—Trop d'honneur, mon commandant, fit l'heureux invité tout troublé encore de l'effet que venait de produire sur lui la dose de spiritueux… trop d'honneur!… j'accepte avec reconnaissance cette nouvelle marque de bonté…»

«Ma foi, pensa le Banian, si ce diable de commandant me force à manger en dînant, comme il vient de me forcer à boire après déjeûner, je pourrais fort bien me trouver aussi mal ici que je le fus à bord de ce coquin de capitaine Lanclume lorsqu'il lui prit fantaisie de me faire digérer le potage de sept à huit personnes… Oh les capitaines, les capitaines! il est écrit dans le ciel qu'ils feront toujours mon malheur… Et dans quel nouveau dédale d'événemens le sort m'a-t-il encore jeté ici? comment tout cela finira-t-il?… Combien mon existence à la Martinique, toute misérable, toute proscrite qu'elle fut, était préférable à celle que j'entrevois dans l'avenir!… Ici c'est la terreur, l'effroi de moi-même et des autres… Là je n'avais pour reposer ma tête poursuivie, que l'humble case de Supplicia… Mais ici, sous mes pieds, je sens un volcan qui gronde, et l'épaisseur seule de ces planches que je foule, me sépare de la comtesse de l'Annonciade, de cette femme céleste que j'ai trompée et que moi-même j'ai livrée à ses épouvantables ravisseurs… Dieu! que je souffre, que je suis tourmenté… Et n'avoir pas le courage de mettre fin à mon supplice en me précipitant à la mer, dans ce gouffre qui mugit si près de moi… Le malheur m'a donc tout ôté, honneur, résolution, âme et cœur! Il ne m'a laissé que l'infamie et la peur, la faiblesse d'une femme enfin sous la vaine apparence extérieure d'un homme!»

En ce moment-là même et au beau milieu de ses réflexions misanthropiques, la voix aiguë du jockey du commandant vint crier à l'oreille distraite de notre héros désespéré…

«M. le capitaine d'armes, le dîner est servi: le commandant vous attend.

—Allons, se dit le Banian réveillé en sursaut par l'avertissement du petit domestique, allons toujours faire un bon repas de plus en attendant le triste sort que le ciel peut-être me réserve…»

Le dîner du chef avait été ce jour-là servi sur le capot de la chambre, au grand air, à la vue de tout l'équipage… Une nappe de beau linge blanc, deux carafes de cristal, deux assiettes de porcelaine transparente et quelques plats vides en argent, composaient le service. Deux couverts seuls avaient été mis en face l'un de l'autre sur le capot.

Le Banian, après avoir attendu respectueusement que le commandant se fût assis sur un coin du dôme, se plaça, avec un peu d'embarras et de gêne, vis-à-vis de son sévère Amphitryon…

On apporta le dîner: c'était un gros morceau de bœuf salé, cuit dans l'eau de mer à la chaudière de l'équipage… Une galette de biscuit brisée en deux fit l'office de pain, et le commandant se mit à manger son biscuit et une large tranche de salaison, en engageant son convive à en faire autant que lui, si le cœur lui en disait…

Le discret convive fit d'abord comme son hôte, mais en pensant que bientôt arriveraient sur la table quelques-uns des succulens débris du festin de la veille, débris en faveur desquels il jugeait à propos de ménager son appétit en ne donnant que faiblement sur la viande salée qu'il avait devant lui. Mais son Amphitryon prit bientôt un malin plaisir à lui ravir cette illusion, la dernière peut-être qui lui restât.

«M. le capitaine d'armes, dit-il à son invité, vous serez peut-être étonné de la frugalité du repas que je vous ai engagé à venir partager avec moi; mais cette austérité alimentaire tient à mes principes, quoiqu'elle paraisse s'accorder assez mal avec mon goût assez prononcé pour le luxe. Une bonne table à bord m'a toujours semblé un délassement ou une jouissance peu digne de la rigidité que doivent s'imposer comme une règle inviolable, les gens qui savent un peu naviguer. On cite des capitaines qui, en sortant d'une sale orgie, se sont laissés prendre ou tuer, pleins d'alimens ou de vin, par des navires qui les avaient surpris mangeant leurs abondantes provisions et vidant les dernières bouteilles de Champagne de leurs fastueuses cambuses. Chez moi la cambuse n'occupe que la plus petite partie du navire et ne contient que du biscuit noir, de la viande salée et un petit baril de rhum ou d'eau-de-vie destinée à n'être bue que pendant le combat ou après l'abordage, quand je suis satisfait de mes gens. Vous m'avez vu quelquefois, depuis que vous êtes à bord, descendre dans ma chambre pour manger seul le dîner qu'on venait de servir; ce dîner ne m'aurait pas été envié par le dernier mousse du bord; et mon jockey, qui me tenait une assiette derrière le dos, n'eût pas consenti probablement à échanger sa ration contre la mienne. Mes matelots ont même conçu une si haute idée de ma sobriété, qu'ils vont disant partout que je vis sans manger et sans boire, et aucun d'eux ne trouve mauvais que je leur impose des privations auxquelles je me soumets moi-même avec la dernière rigueur. Aussi vous avez pu voir que lorsque j'ai donné l'ordre de jeter à la mer les restes du festin d'hier, personne n'a hésité à envoyer par-dessus le bastingage, les morceaux les plus friands et les plus exquis.

—Quoi! mon commandant, tout a été jeté par-dessus le bord!…

—Mais oui, sans doute, et cela sans regret, sans la moindre hésitation… Qu'y a-t-il donc de si surprenant dans ce sacrifice que j'avais ordonné d'ailleurs?

—Oh! rien sans doute, rien que de fort ordinaire… c'était seulement une petite réflexion que je faisais, je ne sais même pas trop pourquoi…

—A terre, il est vrai, je me dédommage un peu de cette contrainte; et ces plats d'argent que vous voyez vides ici, paraissent là sur ma table autrement que pour la forme… Mais à bord, il faut que tout ne soit qu'austérité, surveillance, sang-froid, activité et ordre… Williams, versez un verre d'eau à monsieur qui doit avoir le palais altéré.

—Pardon, commandant, j'ai bu déjà…

—Cette eau est excellente et ne se gâte jamais à la mer: c'est celle que nous avons faite à la Martinique… Vous en boirez bien un verre à ma santé?…

—Volontiers, mon commandant, et puisque vous voulez bien le permettre…

—C'est cela. Maintenant que notre dîner est fini et que nous avons passé un quart d'heure à table, le service du bord va reprendre son empire sur nos têtes saines et nos esprits remontés… Que dites-vous de l'épicurisme de votre commandant?…

—Mais, je dis qu'il convient parfaitement à la santé et qu'il a surtout l'avantage de prêcher d'exemple.

—Et vos fusils sont-ils toujours en bon état, vos batteries de caronades disposées à ne pas faire chate?

—Tout est en aussi bon ordre que vous pouvez le désirer, commandant, et que j'ai pu moi-même m'en assurer.

—A la bonne heure, car d'un moment à l'autre, dans le métier que nous faisons, il peut arriver une de ces circonstances qui ne justifient que trop l'excessive prévoyance que l'on doit apporter dans ce qui concerne le service parfait du navire.

Cela dit, le commandant se mit à se promener sur le pont, et le Banian presqu'encore à jeûn, alla causer au pied du grand mât avec les autres officiers, en ruminant tout bas et de manière à n'être entendu de personne: «Faire servir un mauvais morceau de bœuf salé dans un plat d'argent, et manger une demi-livre de salaison d'équipage dans des assiettes de porcelaine de Sèvres! O mystification des mystifications… Ces capitaines sont les plus terribles originaux que le ciel ait pu engendrer dans sa colère et pour mon malheur!…»

XIX

Hourra! mes fils, à nous la part du diable, s'écrie d'une voix tonnante l'Invisible, monté sur son bastingage.—A nous la part du diable! c'est moi qui jure de vous la donner, et vous me connaissez!

(Page 89.)

Rencontre de nuit;—mort de l'Invisible;—délivrance des prisonnières.

Dans le vague souvenir des lectures favorites de votre enfance, vous devez vous rappeler encore l'impression rêveuse que laissaient, après elles, dans votre imagination, les aventures des voyageurs sur mer, les récits qui venaient de vous peindre un corsaire algérien, ramenant tranquillement dans sa cale le narrateur de l'histoire d'abord et cinq ou six belles passagères devenues la proie des forbans, après un abordage sanglant et une victoire vaillamment disputée par le malheureux navire capturé!

Eh bien, tel qu'un de ces romanesques corsaires des conteurs des temps passés, naviguait l'Oiseau-de-Nuit, avec un groupe de jeunes beautés colombiennes dans son entrepont, et des malles remplies de riches dépouilles dans la chambre secrète du commandant.

Les séductions permises aux écumeurs de mer n'ayant pu réussir auprès des captives, eu égard aux violences défendues par le capitaine Invisible, l'équipage était revenu sur le pont, laissant les jeunes captives se lamenter tout à leur aise et déplorer entre elles le sort qui les avait si cruellement condamnées à devenir la proie d'un inflexible pirate…

Quant à l'Invisible, très peu ému des plaintes qui s'élevaient du fond de l'entrepont vers lui, et fort indifférent aux imprécations dont il savait être devenu l'objet, il se promenait paisiblement sur le gaillard d'arrière, en faisant louvoyer son navire contre le vent, pour gagner le point qu'il lui fallait atteindre et laisser arriver ensuite pour filer vers les côtes du Brésil ou ailleurs… Une nuit s'était déjà écoulée depuis le départ de Cumana… Une autre nuit allait descendre sur les flots, portant avec elle un événement plus terrible encore que tous ceux que nous avons retracés jusqu'ici… Et pourtant, à voir les ondes paisibles que fendait, sans secousse, le rapide corsaire; à entendre le doux gémissement de la brise tiède et régulière soupirant dans les voiles qu'elle enflait avec rondeur, et à contempler surtout la sécurité et le silence qui régnaient sur le pont éclairé par les premiers rayons de la lune qui s'élargissait à l'horizon, on aurait dit le bâtiment le plus inoffensif, voguant le plus bourgeoisement du monde vers sa tranquille et pacifique destination…

La cloche d'argent placée luxueusement au pied du grand mât, avait déjà piqué minuit, et la grosse cloche de l'équipage, élevée sur ses deux potences de l'avant, avait répété les quatre coups doubles de l'heure annoncée sur l'arrière. Le grand quart qui jusque-là avait veillé sur le pont, se disposait à être remplacé par les hommes que l'on venait d'appeler au service de la nuit… Mais au moment où les gens de la grande bordée allaient descendre dans leurs hamacs réchauffés par leurs camarades, une voix s'éleva pour leur faire entendre ce commandement sec et bref:

«Personne en bas, tout le monde à son poste!»

C'était le capitaine Invisible qui, les yeux tournés vers la partie des flots qu'argentaient les reflets de la lune, venait de donner lui-même cet ordre.

Les regards de l'équipage se portèrent aussitôt dans la direction du point où le commandant semblait avoir aperçu quelque chose… On savait à bord que c'était lui qui découvrait toujours les navires qui se montraient au large. Cette faculté si précieuse qu'il devait à l'excellence de sa vue perçante, paraissait être encore un des priviléges attachés aux qualités ou au pouvoir surnaturel que le vulgaire se plaisait à reconnaître en lui…

Le commandement venait d'être fait: cinq minutes après l'avoir entendu, le second vint prévenir son chef que tout le monde était rangé à son poste de combat.

«C'est bon, avait répondu l'Invisible, que tout le monde y reste!»

Une demi-heure au moins s'était écoulée depuis le branle-bas général, lorsque les regards pénétrans des hommes les plus exercés à distinguer les objets au large et pendant la nuit, s'arrêtèrent sur un point noir que faisait ressortir, sur la face argentée des flots mobiles, la clarté de l'astre qui s'élevait majestueusement et silencieusement dans l'Est… «C'est le navire qu'a vu le commandant, se disaient tout bas à l'oreille, les matelots… Il court sur nous avec de la brise, car il grossit rondement, il va y avoir du nouveau, s'il y a des piastres ou du chenu dans sa cale…»

Le bâtiment aperçu au vent ne tarda pas en effet à approcher de l'Oiseau-de-Nuit qui continuait sa bordée au plus près du vent… Mais dès que l'on put observer à une plus petite distance le nouveau venu, on remarqua qu'il avait une batterie couverte, en voyant les fanaux parcourir cette batterie de l'avant à l'arrière et permettre aux hommes de l'Oiseau-de-Nuit de compter un à un, à la lueur de la lumière voyageuse, le nombre des sabords de ce bâtiment si soudainement rencontré…

Ce dernier n'eut pas plus tôt accosté le corsaire à demi-portée de canon, qu'il prit la même bordée que son compagnon de route, en conservant toujours sur lui l'avantage du vent.

Les deux navires suivirent parallèlement la même direction pendant une demi-heure à peu près, sans se parler, sans faire aucune manœuvre décisive qui annonçât une résolution arrêtée chez l'un des deux commandans.

La bordée que venait de prendre le nouveau venu, à si peu de distance du corsaire, permit à l'équipage de l'Oiseau-de-Nuit d'observer et d'examiner tout à son aise le navire sur lequel, jusqu'à ce moment, il n'avait pu former que des conjectures plus ou moins exactes.

Ainsi que l'avaient d'abord pensé le capitaine et ses gens, en l'apercevant dans l'ombre à une grande portée de vue, leur compagnon de voyage était une grosse corvette à batterie couverte. Sa mâture était haute et ses mâts largement espacés entr'eux. Les rayons de la lune, en éclairant, par le côté de bâbord, ses voiles mollement balancées au roulis, laissaient voir des huniers et des perroquets d'une forte dimension et parfaitement établis sur leurs longues vergues.

«C'est à quelque croiseur de la division anglaise ou française que je vais probablement avoir affaire, se dit en lui-même l'Invisible. Tout m'annonce déjà que cette corvette ne m'a accosté de si près que pour me visiter ou me surveiller comme un bâtiment suspect… Mais ce qui me rassure contre l'événement décisif que je prévois, c'est le désordre qui paraît régner à bord de mon voisin… Dans la petite manœuvre qu'il lui a fallu faire pour prendre la même direction que moi, on criait et l'on hurlait à son bord, comme sur le pont d'un bâtiment en perdition; tandis que chez moi tout le monde est silencieux, attentif, dévoué… Ces hommes rangés le long de ces pièces prêtes à faire feu au premier signal; ces gens de la manœuvre disposés à m'obéir sans souffler le mot, sont là au milieu de la nuit, immobiles comme des statues, impassibles comme du marbre… Et un seul de mes signes, le moindre de mes gestes suffira pour en faire des lions furieux… Que puis-je avoir à redouter avec une pareille discipline et un semblable dévouement, d'un adversaire à bord duquel tout est désordre, tumulte, confusion? Là, les voilà encore qui braillent de l'anglais, de manière à m'assourdir!…»

Et en faisant ces réflexions rassurantes, l'Invisible continuait à se promener sur l'arrière, sans que les yeux de ses cent cinquante braves pirates, qui paraissaient dormir debout à leur poste, perdissent un seul de ses mouvemens, un seul des pas qu'il faisait sur le gaillard. Leur attention concentrée tout entière sur leur commandant ne leur permettait pas de s'inquiéter de ce qui se passait au dehors: c'était par lui seul qu'ils voulaient voir ce qui les intéressait le plus; c'était par lui qu'ils voulaient agir, respirer et combattre, lui le chef suprême, la vie morale et le Dieu vivant en quelque sorte, de cette masse si servile et si fanatisée par lui seul!

Une demi-heure environ s'était écoulée depuis le moment où la corvette avait jugé à propos de prendre les mêmes amures que le corsaire, et jusque-là aucun des deux navires n'avait paru songer à héler son voisin.

Bien déterminé à ne pas entamer le premier l'entretien dans la position passive où il se trouvait par rapport au nouvel arrivé, l'Invisible avait eu le temps de méditer le parti qu'il lui conviendrait d'adopter dans le cas probable où le commandant du croiseur se déciderait à lui adresser la parole…

Après avoir mûrement réfléchi dans cette circonstance assez délicate, il s'arrêta à la détermination qui lui sembla s'accorder le mieux avec la dignité de sa situation et la fierté de son caractère…

«S'il a plu, dit-il, à cette corvette dont j'ignore encore la nation et le but, de m'approcher pendant la nuit, ce n'est pas une raison pour que je réponde avec docilité aux questions qu'elle pourra m'adresser en mêlant peut-être l'insolence du ton qu'elle croira pouvoir prendre, à l'inconvenance déjà assez intolérable de sa manœuvre… Le mieux, si elle m'interroge, sera de ne rien lui répondre et de la forcer à quelque manœuvre agressive, pour avoir ensuite le droit de lui faire payer cher son manque d'égards… et son imprudence… Elle ignore sans doute avec qui elle s'expose à se mesurer… Qu'elle tremble l'orgueilleuse, de recevoir de moi la plus terrible leçon!…»

L'intrépide commandant fit signe à son second de venir recevoir ses ordres…

Le second du corsaire, le chapeau bas, présenta respectueusement l'oreille aux paroles que son chef désirait lui faire entendre à voix basse…

«Je suis content de vous et de mes gens, lui dit-il, mais veillez avec les autres officiers à ce que le silence qu'on a observé jusqu'ici à bord ne soit pas interrompu… même par le cri des blessés ou des mourans, s'il y en a bientôt… Ensuite, écoutez-moi bien, avant de vous rendre à votre poste pour ne plus le quitter… à moins cependant que je ne vienne à vous manquer… Vous ordonnerez tout bas à mes gens de se coucher à plat-ventre sur le pont, au moment où, au signal de mon porte-voix, je leur indiquerai de faire casse-cou avant la volée que pourra nous envoyer le croiseur… Vous entendez bien: casse-cou! je le veux… Mais le feu de l'ennemi passé, il faudra que tout le monde se relève…

—Tous ils se relèveront, commandant, moins les morts, s'il y en a… Ce sera bien assez déjà que d'essuyer le feu à plat-ventre, comme des galines! Ils aimeraient mieux n'avoir pas à s'allonger à plat pont… mais puisque vous le voulez…

—Oui, je vous le répète, je le veux!…

—Cela suffit, mon commandant, ça sera.

—Ainsi voilà une affaire entendue: les haches d'abordage et les poignards sont prêts?

—Ce soir, commandant, vous avez bien vu, je leur ai fait donner un coup de meule; et tout cela coupe maintenant comme des rasoirs…

—C'est bon… A propos, vous aurez soin de faire descendre immédiatement nos prisonnières de l'entrepont, dans la cale… L'affaire que nous allons avoir ne regarde pas les femmes.

—C'est vrai, commandant: il ne faut pas d'ailleurs risquer à avarier la marchandise dans le combat… Moi-même je vais veiller à les faire descendre en double à fond de cale…

—Allez! vous savez maintenant l'ordre du jour… Silence, toujours silence! et attention au commandement; casse-cou au besoin et souple à l'abordage s'il le faut… Vous n'oublierez pas d'ordonner à notre nouveau capitaine d'armes, de se tenir au pied du grand-mât, là sans cesse sous mes yeux… C'est un garçon sans expérience et qui a besoin d'être surveillé…»

A l'instant où l'Invisible venait de donner ainsi son dernier ordre, un homme placé sur le côté de dessous le vent de la petite dunette qu'avait la corvette, se mit à brailler en anglais, dans son long porte-voix, en s'adressant à l'Oiseau-de-Nuit:

«Brick, ohé!»

L'Invisible laissant ce cri sauvage se perdre dans les airs et sur les flots, continua à se promener paisiblement comme s'il n'avait rien entendu…

Le héleur obstiné, qui probablement n'était rien moins que le commandant de la corvette, très surpris et peut-être bien même très piqué de n'avoir obtenu aucune réponse, renouvela son interpellation avec plus de force encore que la première fois et d'un ton impérieux qui sentait le dépit qu'avait dû lui faire éprouver le silence absolu qu'on avait observé à bord du brick.

«Brick, ohé!» répéta l'officier de la corvette jusqu'au complet enrouement de sa voix.

L'Invisible ne daigna pas seulement tourner la tête du côté d'où lui venait le bruit; tous les officiers et les matelots pirates, seulement en voyant l'impassibilité de leur capitaine, avaient fixé leurs yeux flamboyans sur lui, comme pour attendre le signal de faire feu.

Aucun geste ne leur fut fait, aucun signal ne devait encore leur être donné…