LES
ASPIRANS
DE MARINE.

PAR ÉDOUARD CORBIÈRE,
Auteur du Négrier.

SECONDE ÉDITION.

1

DÉNAIN ET DELAMARE,
LIBRAIRES-ÉDITEURS,
16, rue Vivienne, à l’entresol.

1834.

IMPRIMERIE DE COSSON,
9, Saint-Germain-des-Prés.

I.
SOCIÉTÉ, INITIATION, PLAN D’ÉTUDES.

— Mon cher Édouard, il faut définitivement que ce soir je te présente à notre société.

— Quelle société ?

— Oh ! une société choisie, va ; six aspirans de marine ; trois du vaisseau le Régulus, deux de la frégate l’Indienne, et puis moi. C’est une vraie réunion académique, présidée par la décence et embellie par les grâces. On y fume vingt pipes dans la soirée, et pour peu qu’on en ait envie, on y travaille la géométrie et l’algèbre après avoir joué de la bière à l’écarté ou au domino.

— Et d’où vous est venue l’idée de former cette société académique où l’on boit, où l’on fume, et où l’on joue au domino ?

— Le hasard seul, ou plutôt la Providence, nous a conduits à l’établir sur la base en apparence la plus folle, et en réalité la plus sage du monde. Mais c’est toute une histoire que j’aurais à te raconter, ou pour mieux dire tout un roman. Imagine-toi qu’un soir en me promenant avec Lapérelle, tu sais bien cet aspirant de première classe du Régulus, avec qui je partage depuis long-temps ma chambre ; une petite fille de quatorze à quinze ans vint nous demander l’aumône, de la voix la plus douce et la plus pénétrante que j’aie entendue de ma vie. Elle grelottait de froid sous des haillons, la pauvre enfant ! Tu sais combien j’ai toujours eu le cœur accessible à toutes les émotions inattendues. A la lueur d’un réverbère et en tirant quelques sous de ma poche, je remarque que la jeune mendiante est jolie comme un amour ; et je dis à Lapérelle : Tiens, vois donc, si ce n’est pas dommage ! — Effectivement, me répond-il avec le sang-froid mathématique que tu lui connais : C’est dommage, mais ce n’est pas autre chose. — Je questionne la petite fille… Elle me répond avec ingénuité qu’elle est orpheline, qu’elle se meurt de faim, et qu’elle ne sait même où aller coucher. Cet aveu tout naïf me fait naître de suite une idée. Il tombait une pluie froide comme glace.

— Une idée, je crois bien ! J’aurais eu probablement la même idée que toi à ta place.

— Oui, une idée, non pas l’idée de calomnier le malheur, mais bien celle d’une bonne action. Je propose à mon camarade de chambre de faire souper l’orpheline, de lui offrir un gîte ; et nous l’amenons chez nous. Si tu avais vu avec quelle avidité elle dévora quelques gâteaux que je lui apportai, cela t’aurait fait à la fois plaisir et pitié…

— Et où coucha-t-elle ?

— Sur deux chaises, entre le lit de Lapérelle et le mien. Parole d’honneur !

Le lendemain en nous réveillant nous trouvâmes nos bottes admirablement cirées, et notre chambre balayée comme elle ne l’avait pas encore été depuis plus de six mois.

— Et que fîtes-vous de la petite ?

— Ce que nous en fîmes ? Un bijou, mon ami, un bijou ! nous commençâmes par lui dire de se nettoyer, c’était je crois la chose la plus urgente ; 30 et quelques francs que j’avais gagnés à la poule, par une faveur du ciel, car tu sais combien je suis malheureux au jeu, y passèrent et servirent à lui acheter quelques vêtemens simples, mais propres… La malheureuse enfant se nommait Françoise ou Marguerite, je crois ; nous l’appelâmes Juliette, de notre autorité privée. Ce nom nous parut plus relevé, et il est de fait qu’il convient bien mieux maintenant à la situation dans laquelle nous l’avons mise, que celui qu’elle portait sous les haillons d’où nous l’avions si heureusement tirée.

— Et quelle est donc sa situation présente ?

— Juliette, mon ami, est devenue notre gouvernante. Quatre de nos amis, qui logeaient dans la même maison que nous, se sont associés à notre acte de bienfaisance. Ils ont donné leur pratique à l’orpheline. C’est elle qui raccommode, qui repasse notre linge, qui fait notre ménage et le reste ; mais qui fait tout cela avec une intelligence peu commune, je t’assure. Les petits profits du métier lui reviennent, elle vit comme elle peut et elle ne vit même pas trop mal. Les soins qu’elle a pour nous lui sont payés avec usure, en égards, en amitié, en toute espèce de bonnes choses enfin.

— Et en amour, peut-être ?

— Mais non ; pas trop ! Il est convenu qu’elle n’aura jamais parmi nous que deux amans à la fois, et encore à son choix ; et il y a trois ou quatre semaines que Lapérelle et moi, qui te parle, nous nous trouvons en pied ; car il était bien juste, n’est-ce pas, que nous exerçassions sur le cœur de la petite Juliette certain droit de priorité, eu égard à la précieuse découverte que les premiers nous avions faite ?

— C’était de toute justice ; mais quel avantage si grand avez-vous trouvé à vivre ainsi ?

— Un avantage immense. Celui des mœurs d’abord ; et de l’économie ensuite. Nous n’allons presque plus au café ; nous travaillons en nous amusant, et dans la douce intimité et la concorde que Juliette sait entretenir entre nous tous, nous fuyons l’ennui que nous allions payer fort cher au billard ou au spectacle, au profit des jouissances très-peu dispendieuses que nous trouvons chez nous. Tout ce que je te conte là doit te paraître étrange, je le sens bien ; mais il ne tient qu’à toi de t’assurer ce soir par toi-même, de la vérité du petit tableau de famille que je viens de te faire là. Adieu, n’oublie pas qu’à six heures je veux te présenter à notre société.

A l’heure indiquée je me trouvai au rendez-vous. Mon collègue Mathias me prit par dessous le bras, et nous voilà en route pour nous rendre au lieu de réunion des six aspirans de marine.

Après avoir monté quatre étages, nous nous trouvons rendus à la porte de la mansarde qu’occupaient collectivement nos amis. Mon guide entre d’abord, me prend par la main et d’un air affectueux et demi-grave, il dit à ses cinq confrères qu’éclairaient les rayons vacillans d’un seul bout de chandelle :

— Messieurs, je vous présente mon ami Édouard, aspirant de première classe à bord du même vaisseau que moi.

— Tiens, te voilà ! me dit Lapérelle en levant les yeux sur moi et en interrompant le cent de piquet qu’il faisait avec un de ses camarades.

— Ah ! mais, messieurs, s’écrie un des sociétaires, voilà qui n’est pas de jeu ! Nous étions convenus qu’aucun des membres de la société ne présenterait d’étranger.

J’allais répondre à cette observation assez peu encourageante pour moi, lorsque mon ami Mathias, mon introducteur, crut devoir prendre la parole, et d’un air un peu piqué, il répliqua à celui qui avait accueilli avec répugnance mon entrée dans la maison :

— Messieurs, j’étais loin de penser que notre collègue Édouard fût pour nous un étranger, il est notre ami à tous, et si j’ai pu commettre une indiscrétion en le présentant dans le sein de notre réunion, c’est sur moi et non sur lui que devait tomber le poids d’une observation au moins fort inconvenante. On pouvait fort bien, ce me semble, me faire en particulier le reproche qui vient de m’être adressé en présence de mon camarade ; et j’y aurais alors répondu comme j’aurais cru devoir le faire.

— Tiens, le voilà qui se fâche lui à présent, s’écria celui qui m’avait fait la mine en entrant. Tu sais bien que ce n’est pas pour Édouard que j’ai fait cette observation, mais pour ceux que chacun de nous pourrait vouloir introduire à l’avenir.

— L’observation n’en est pas moins fort déplacée et je vous la rappellerai en temps et lieu, reprit Mathias avec énergie.

— Comme tu voudras, au reste !

Je jugeai qu’il était convenable que je prisse la parole dans un débat dont j’étais devenu l’objet.

— Mes amis, dis-je en m’adressant à toute la société, je conçois ce que ma présence inattendue au milieu de vous peut offrir d’étrange. Je ne veux pas qu’il soit dit que je puisse être devenu le prétexte ou le motif de la plus petite mésintelligence au sein de votre réunion, et je vais me retirer sans la moindre rancune, en vous priant d’excuser mon indiscrétion et en vous souhaitant très cordialement le bonsoir.

— Non pas, non pas ! s’écria Mathias en me retenant de toutes ses forces par la main, je veux que tu restes ici, pour moi, si ce n’est pour toi. Je me ferai plutôt écharper que de souffrir que tu sortes d’un lieu où je t’ai présenté sous ma responsabilité. Il y va de mon honneur et tu resteras, ne fût-ce que par amour-propre pour moi ; ou bien, s’il faut que tu t’en ailles, je m’en irai avec toi pour nous retrouver demain matin, dans un autre endroit, avec chacun de ces messieurs.

L’affaire allait devenir sérieuse, je ne le prévoyais que trop bien, et je ne savais que faire.

Lapérelle, le moins emporté de toute la réunion crut devoir interposer sa grave autorité dans le petit conflit qui venait de me mettre assez mal à l’aise.

— Édouard, me dit-il, tu ignores sans doute le but et l’espèce de notre société. Nous nous sommes réunis ici pour travailler ensemble de manière à pouvoir nous préparer à subir l’examen de première classe qui va bientôt s’ouvrir pour nous. Le motif qui nous a rassemblés nous imposait l’obligation d’éviter toute cause de distraction qui pût nuire à l’application qui nous était si nécessaire pour terminer des études trop tard commencées. Tu es reçu aspirant de première classe, toi, tu n’as plus besoin de te casser la tête pour le même examen que nous. Nous autres, au contraire, nous ne sommes que de seconde classe, et malheureusement il nous reste beaucoup à apprendre…

— Raison de plus pour qu’Édouard vienne nous aider quand nous nous trouverons embarrassés dans une démonstration.

— Mathias, veux-tu bien me laisser achever ?

— Parle, puisque tu y tiens ; mais je t’avertis d’avance que tout cela ne signifie rien, absolument rien pour moi.

— Je disais donc que nous avons encore beaucoup à acquérir. Sans doute que si tu voulais nous aider de tes conseils et de ton instruction tu pourrais nous être utile. Mais comment t’assujettirais-tu à repasser encore des leçons de géométrie et de trigonométrie pour l’amour de nous ?

— Je l’eusse fait volontiers, si j’avais cru pouvoir vous être bon à quelque chose.

— Assurément qu’il l’eût fait, et avec plaisir encore ; aucun de vous n’en a douté, mais vous avez voulu trouver un prétexte, et voilà tout.

— En ce cas, je n’ai plus aucune objection à faire, et c’est avec infiniment de plaisir même que je verrais notre camarade prendre place au milieu de nous.

Lapérelle me serra la main en prononçant ces derniers mots ; tous les autres camarades en firent autant. Celui-là même qui s’était montré le moins disposé à m’accueillir au sein de la société, vint me présenter ses excuses avec cordialité, et dès cet instant-là je comptai parmi les habitués de la maison, à la grande satisfaction de Mathias que tous ses amis eurent un peu de peine à apaiser, tant l’avait agité la petite discussion soulevée par mon introduction. Mais quelle maison était celle-là ! je vais vous dire l’impression que l’aspect de ce gîte presque aérien produisit sur moi à la première vue.

Je crus d’abord, en prenant connaissance des lieux, être dans une sorte de prison au milieu de laquelle six à sept captifs cherchaient à tuer le temps en se livrant à différens travaux. Je dis six à sept captifs, parce que je trouvai sept personnes en entrant dans l’appartement que j’ai à vous décrire, et dans lequel je n’avais cru rencontrer qu’une demi-douzaine d’aspirans ; vous saurez bientôt quel était le septième membre de l’heptarchie.

L’appartement n’était qu’une mansarde assez vaste ; deux tables, un tableau de mathématiques, quelques chaises dépaillées, une ruine de fauteuil, deux petits lits, bon nombre de pipes suspendues à la cloison enfumée, et trois ou quatre malles enfin formaient l’ameublement complet du logis. A chacune des tables, une couple d’aspirans faisaient la partie de cartes ; au pied du tableau un des sociétaires cherchait, un morceau de craie à la main, et un volume de Bezout sous les yeux, à tracer une figure de trigonométrie rectiligne. Tout ce monde-là fumait, à l’exception toutefois d’une petite fille qui tricotait à côté de deux ou trois tisons qu’elle avait pris soin de rassembler sur le foyer d’une étroite cheminée. Chacun des acteurs de cette scène d’intérieur était vêtu fort négligemment ; l’un portait une casquette et un frac râpé, l’autre une veste et un chapeau qui paraissait avoir fait un assez long service de mer. La petite fille seule semblait être toilettée avec un peu plus de recherche et de fraîcheur que les cavaliers inattentifs, au milieu desquels on l’aurait crue jetée comme une fleur parmi quelques arbustes incultes.

Je pris place auprès du tableau, en m’efforçant d’aider de mon mieux, dans la recherche d’un problème, celui de mes collègues qui paraissait poursuivre péniblement sa fugitive proposition de trigonométrie.

Une fois que la conversation eut repris l’activité et la mobilité que mon apparition soudaine avait un instant interrompue, je pus examiner plus à l’aise les détails dont je n’avais encore saisi que très-imparfaitement l’ensemble à la première inspection des lieux.

La petite fille assise au coin du feu était jolie, mais elle avait paru prendre, à mon aspect, un air boudeur qui ne m’avait pas prévenu très-agréablement en sa faveur.

Mathias, en remarquant que je la regardais avec une certaine attention, s’approcha de moi pour me dire à l’oreille, d’un air de satisfaction et de mystère : C’est Juliette, la petite orpheline que tu sais bien !

— Mais elle me semble assez passable, Juliette ; elle a même un extérieur plus distingué que je ne l’aurais supposé avant de l’avoir vue.

— Et puis, mon cher ! c’est obéissant et raisonnable ; tu vas voir : — Juliette !

— Plaît-il, M. Mathias ? dit la petite fille en levant la tête avec vivacité et en posant son bas de tricot sur une escabelle.

— Allez nous chercher une demi-once de tabac fin frisé et huit petits verres de liqueur pour toute la société : c’est moi ce soir qui régale. Vous entendez bien, n’est-ce pas ? une demi-once de frisé et huit petits verres ?

— Oui, M. Mathias, une demi-once et huit petits verres.

Juliette s’empressa d’exécuter l’ordre de mon ami, et en s’en allant je remarquai dans la tournure que cherchait à se donner la pauvre enfant, un certain air de coquetterie qui n’allait pas encore très-bien à son inexpérience.

— Tu vois là, me dit Lapérelle quand elle fut partie pour aller chercher son tabac et sa liqueur, tu vois là, mon bon ami, notre gouvernante en chef, et notre élève de prédilection à tous.

— Oui, je le sais ; Mathias m’a tout conté.

— C’est un agneau, un agneau que nous pouvons dire avoir arraché à la fureur des mauvaises passions, dans le coin de la rue.

— Oh ! c’est bien vrai ce que tu dis là, s’écrièrent en chorus les sociétaires ; Juliette est un véritable agneau, et qui sans nous n’aurait pas tardé à trouver des loups pour la croquer.

— Une petite fille douée des meilleures dispositions naturelles.

— Ça n’a pas un seul vice.

— Pas même un défaut ; il n’y a que quelques jours que nous l’avons et elle connaît son service comme une vieille ménagère qui aurait fait notre chambre toute sa vie.

— Jamais je n’ai eu encore mes bottes aussi bien cirées que par ses jolies mains.

— Elle fait nos lits cent fois mieux que l’ancienne domestique édentée de la maison.

— Je ne sais en vérité pas comment elle vit ; elle ne nous coûte rien.

— Oui, mais nous nous sommes arrangés de manière à lui assurer cependant un petit sort. Il est convenu que chacun de nous lui donnera six francs par mois… sur nos épargnes. Le superflu des riches doit être consacré au nécessaire des pauvres.

— Vous me permettrez aussi, je l’espère bien, messieurs, de joindre ma quote-part au fonds commun destiné à l’entretien de Juliette !

En ce moment-là Juliette rentra ; elle ne parut pas avoir entendu les derniers mots qui la concernaient ; mais je crus m’apercevoir cependant qu’elle n’avait plus son air boudeur, en élevant sur moi ses deux yeux bleus, limpides et purs comme les yeux de l’innocence.

Lapérelle, après m’avoir fait un signe, comme pour me donner à entendre qu’il fallait changer de conversation en présence de la petite, m’adressa ces paroles d’initiation :

« Mon cher Édouard, toutes les fois que tu nous feras le plaisir de venir nous visiter, et le plus souvent ne sera que le mieux, tu trouveras chez nous place au feu et à la table, et ta pipe suspendue au milieu des nôtres. Ce sera le calumet de l’amitié et l’emblème de la communauté de biens et de plaisirs sous l’empire de laquelle nous vivons ici. Juliette, vous reconnaîtrez monsieur pour un des sociétaires, et comme tel je vous engage à lui faire en tout temps le meilleur accueil qu’il vous sera possible. »

Juliette leva encore sur moi ses deux grands yeux : un demi-sourire timide et bienveillant anima ses lèvres un peu pâles, et tout fut dit.

Deux ou trois de mes aspirans se placèrent en travers sur les deux petits lits en continuant la conversation qui commençait un peu à languir, depuis que les huit verres de liqueur avaient été vidés. Les deux bouts de chandelle qu’on avait allumés pour donner plus de solennité à ma réception se trouvaient presque consumés, la cloche de la retraite se faisait déjà entendre en ville ; je pensai qu’il était temps de laisser là mes amis et de me retirer chez moi. Je saluai la société, et mon confrère Mathias, après avoir pris son chapeau et avoir prévenu Juliette qu’il rentrerait dans un quart d’heure, vint me reconduire jusqu’à mon domicile.

Très-peu de jours après mon introduction dans le cercle des aspirans, je me trouvai installé parmi eux comme si depuis un an j’eusse cultivé la société au sein de laquelle ils avaient bien voulu m’admettre. Ma pipe, comme me l’avait annoncé le président Lapérelle, prit rang au nombre de celles des fondateurs. Il ne se buvait pas une bouteille de bière ou un verre de punch en famille, sans que mon verre n’allât se mêler à celui de tous mes joyeux amis. Juliette qui, à ma première apparition, avait semblé me voir avec une certaine répugnance surgir au milieu du cercle dont elle était la reine, commença à me traiter avec la bienveillance qu’elle étendait à peu près également à tous les habitués du logis. C’était aussi une si bonne petite créature ! et je crois même sans trop me flatter qu’il lui fallut très-peu de temps pour m’accorder une confiance que ne lui avaient pas inspirée au même degré mes autres collègues. Quelques-uns d’entr’eux crurent même bientôt remarquer qu’elle comptait avec impatience les jours où le service que je faisais à bord de mon vaisseau, m’empêchait de venir passer mon temps auprès d’elle et de mes confrères. Mais cette observation était bien loin d’être inspirée par la jalousie. A l’âge que nous avions alors, et dans la profession qui nous était commune, trop de sentimens généreux emplissent le cœur pour qu’il puisse être accessible encore à de basses ou indignes rivalités. C’est plus tard, quand les conquêtes sont devenues plus difficiles, qu’on attache par amour-propre plus d’importance à la préférence exclusive que peuvent accorder les femmes. Mais à seize ou dix-huit ans, on a trop d’avenir devant soi, trop de rêves enchanteurs dans l’imagination, pour disputer aux autres des avantages que l’on peut perdre à cet âge-là comme à un autre, mais que l’on est toujours sûr de rencontrer à la première occasion.

Mathias, le bon Mathias qui, avec quelque raison, aurait pu s’arroger des droits à l’unique possession de la beauté qu’il avait un des premiers recueillie pour ainsi dire dans son sein, se montrait plus heureux que tous les autres encore de l’intimité qui s’était établie entre Juliette et moi. Comme nous étions, ainsi que je l’ai déjà dit, embarqués à bord du même vaisseau, et qu’il arrivait rarement que nous nous trouvassions à terre ensemble, il ne manquait jamais, quand je quittais le bord sans lui, de me recommander de chauffer notre gouvernante, pour mon compte et même pour le sien : « Elle t’aime, me répétait-il sans cesse ; mais comme les réglemens de notre société portent qu’elle ne peut avoir que deux amans à la fois parmi nous, je te céderais bien volontiers la place que je partage depuis un mois avec Lapérelle, pour peu que cela te fît plaisir. »

— Mais pourquoi ce sacrifice si tu tiens à la petite ? lui répondais-je.

— Oui, j’y tiens sans doute ; mais je tiens cent fois plus encore à ce qui peut t’être agréable. L’amour est bien quelque chose, mais l’amitié, c’est tout.

— Et si plutôt je pouvais supplanter l’ami Lapérelle et partager avec toi les bonnes grâces de la petite, à qui les réglemens ont laissé la liberté du choix ?

— L’affaire serait excellente et elle me paraîtrait d’autant meilleure, que notre président croit avoir produit sur le cœur de notre innocente une impression des plus profondes.

— Bah ! il croirait réellement que… ?

— Sans doute, il le croit : c’est Juliette elle-même qui me l’a dit.

— En ce cas laisse-moi faire ; je menerai les choses de manière à donner à la substitution une tournure plaisante, je t’en réponds.

— Tant mieux, car nous rirons alors comme des fous, aux dépens de notre mentor ; et c’est si amusant de rire d’un désappointement d’amoureux ! Moi, je raffole, pour ma part, de toutes ces petites mystifications sentimentales ; mais il faudrait une occasion…

— Elle viendra cette occasion. Je la chercherai, et si celle sur laquelle je compte n’arrive pas, j’en ferai naître une. Mais avant tout, tu sens bien, il faut que je sonde la petite sur ses sentimens intimes.

— Oui, c’est cela ; sonde ses sentimens intimes comme tu dis, et nous verrons après à voguer à pleines voiles ensemble et bord à bord, sur un océan de félicité…

J’eus bientôt une explication avec notre jeune ménagère.

Comment, lui demandai-je, dans un tête-à-tête que je m’étais ménagé à grand’peine avec elle, as-tu pu te résoudre à avoir deux amans en même temps, toi pour qui l’amour devait être une chose si étrange ?

— Comment ? mais ce sont ces messieurs qui ont décidé que j’en aurais deux.

— Et tu y as consenti sans difficulté et sans aucune répugnance ?

— Ah dam ! ils avaient fait un réglement pour cela, ils sont d’ailleurs si bons pour moi, que je n’avais rien à leur refuser.

— Et tu n’as attaché aucune importance au sacrifice qu’ils exigeaient de ton cœur, de tes goûts peut-être ?

— Non ! pas la moindre importance. Cela coûte si peu à une pauvre fille comme moi, et ça paraissait leur faire tant de plaisir !

— Quelle naïveté ! Mais si tu avais été libre de ton choix, aurais-tu pris deux amans ?

— Je n’en aurais pris aucun. C’est pour leur obéir en tout, ce que j’en ai fait, et je me suis conformée au réglement.

— Toujours le réglement ; mais c’est une plaisanterie que ton réglement ! Tu n’as donc aucune préférence marquée pour l’un de nous ?

— Aucune ; vous êtes tous de si bons enfans, que je vous aime tous la même chose… Cependant, s’il me fallait choisir un maître, un protecteur, ou tout ce que vous voudrez enfin, je crois qui je choisirais…

— Eh bien, que tu choisirais ?

— M. Mathias… ou peut-être bien encore…

— Ou bien encore, qui ? achève donc !

— M. Mathias…

— Eh ! tu l’as déjà nommé !

— Ou vous !

— Ah ! c’est bien cela. Et je reconnais dans cet aveu ton discernement naturel ; mais dis-moi donc, tu n’aimes donc pas Lapérelle ?

— Si je l’aime ; il a tant de soins de moi : c’est lui qui me donne les meilleurs conseils. Mais M. Mathias est si drôle et il a si bon cœur !… Et puis vous, quand vous êtes là, je ne m’ennuie jamais.

— Mais cette préférence, quelque flatteuse qu’elle soit, est encore trop peu de chose pour nous ; ce n’est pas là ce qu’on peut appeler de l’amour.

— De l’amour ! Voilà ce qu’ils me demandent toujours quand je me trouve seule avec l’un ou l’autre d’entre eux. Ils disent qu’ils en ont beaucoup pour moi de l’amour, et que je n’en ai pas pour eux. Oh ! que je voudrais en avoir assez de ce maudit amour pour les contenter tous à la fois ! Mais je ne sais comment faire pour y parvenir : ce n’est pas au reste de ma faute, car si je pouvais !…

— Quoi, Mathias te dit quelquefois, lui aussi ?…

— Qu’il donnerait sa vie pour être aimé de moi autant qu’il m’aime ; mais il ne me dit cela que quand nous sommes bien seuls. Alors il a un tout autre air que lorsqu’il y a du monde.

— Le sournois ! J’étais à cent lieues de m’en douter. Mais je lui en parlerai à la première occasion.

— Gardez-vous-en bien ; il me prie et me supplie de n’en rien dire à personne.

— Le dissimulé ! ne pas confier une faiblesse aussi excusable à ma discrétion ! et jouer presque l’indifférence pour elle avec moi, le plus discret et le plus indulgent de tous les amis !

— Est-ce qu’il y aurait par hasard du mal dans ce qu’il me dit, quand nous sommes seuls ?

— Non, non ; cela ne te regarde pas. C’est quelque chose qui me passait par la tête. Occupons-nous d’autre chose. — Et le président Lapérelle ?

— Oh ! lui, c’est encore dix fois pire ! Il pleure quand il dit que je ne sais pas aimer.

— Il pleure !…

— Oui, il pleure, et tout de bon encore, et de manière même à me fendre le cœur, et moi, ma foi, pour le consoler, je pleure aussi ; alors il paraît plus content, et moi je me sens plus à l’aise avec lui.

— Mais quels hommes sont donc ces deux gaillards-là ?… Au surplus laissons-les agir comme bon leur semblera. Moi, je veux aussi te faire la cour, et une cour assidue encore, mais à ma façon. Tu ne sais pas lire, n’est-ce pas, Juliette ?

— Hélas ! je connais à peine mes lettres, monsieur, et c’est là ce qui bien souvent me fait rougir ; car j’ai honte d’être si ignorante en compagnie de jeunes messieurs aussi bien éduqués que vous l’êtes tous.

— Eh bien ! moi, je veux devenir ton professeur de lecture.

— Oh ! que je vous aimerais si vous étiez assez bon pour m’apprendre à lire couramment quelques jolis livres que j’ai déjà commencés.

— Je t’apprendrai même à écrire…

— A écrire !… Quoi, vous croyez qu’un jour je pourrais savoir écrire à la plume ?

— A faire tes quatre règles !

— Ah mon Dieu ! que je serais heureuse si je pouvais penser…

— Un peu d’histoire par dessus le marché, de géographie, peut-être…

— De GÉROGRAPHIE ! quel bonheur ! moi qui aime tant la musique !

— La guitare viendra ensuite, et quelques petites romances sont si tôt apprises, pour peu que l’on ait de l’oreille et la voix juste. A-propos, as-tu de la voix ?

— De la voix, pas trop ; mais je retiens cependant assez passablement les airs que j’entends chanter.

— Voyons, quels airs as-tu retenus ?

— Attendez ! J’en chantais encore un ce matin, quand vous êtes venu. C’est sur l’amour…

— Sur l’amour ? Voyons ; l’air doit être intéressant et il sera en situation.

— Ah ! m’y voici, mais n’allez pas au moins vous moquer de moi !

Ah ! que l’amour est agréable

Il est de toutes les saisons,

Un bon bourgeois dans sa maison

Le dos au feu, le ventre à table,

Caressant un jeune tendron…

A ce dernier vers de la romance sentimentale de Juliette, j’embrassai ma virtuose avec un emportement de plaisir, tel, qu’elle ne put se défendre que très-imparfaitement contre la brusquerie de ma galante tentative. Le murmure du baiser alla se confondre avec le bruit expirant du refrain de la chanson commencée.

— Fort bien, ne vous gênez pas, s’écria une voix que nous reconnûmes pour être celle de notre président Lapérelle. Il paraît, ajouta notre grave ami en entrant dans l’appartement, que, lorsque vous êtes seuls, vous passez votre temps de manière à faire marcher vos affaires plus vite que celles de la maison ! mais j’y mettrai bon ordre.

Notre président était bien évidemment fâché contre nous. Je jugeai à propos de lui laisser exhaler toute sa mauvaise humeur, sans m’exposer à l’irriter encore par quelques observations dont la pauvre Juliette aurait plus tard à supporter les conséquences. Et puis Lapérelle venait de me surprendre dans une circonstance si embarrassante pour moi, que j’aurais été ma foi fort en peine de trouver assez de sang-froid pour lui répondre quelque chose de convenable.

Il continua en s’adressant à notre ménagère sur le ton piqué qu’il avait pris d’abord.

— Et vous, mademoiselle, qui, depuis quelque temps, négligez tous les devoirs que, par reconnaissance pour nous, vous devriez vous attacher à remplir avec zèle et ponctualité, ne croyez pas que je tolère, comme j’ai eu la faiblesse de le faire jusqu’ici, votre négligence et votre paresse.

— Ma paresse, monsieur ! Mais en quoi donc ai-je manqué à mes devoirs ?

— En quoi, dites-vous ? et vous avez encore le front de me demander cela à moi ?

— N’ai-je pas fait ce matin le ménage comme à l’ordinaire ?

— Parbleu, il ne vous manquerait plus que de passer toute la journée à chanter et à vous amuser comme vous le faisiez tout à l’heure quand je suis entré !

— Tous mes lits sont faits depuis plus d’une heure.

— Vos lits sont faits, vos lits sont faits ! Pardieu la belle avance ! Mais est-ce là une raison, quand vous employez la moitié du temps à vous parer et à vous toiletter comme s’il s’agissait pour vous d’aller au bal ?

— A me parer !

— Oui sans doute, à vous parer, et je suis bien aise de saisir cette occasion pour vous dire combien les airs que vous vous donnez depuis que notre indulgence a encouragé votre coquetterie, me déplaisent et déplaisent aussi à tous nos camarades. Quand, recueillie parmi nous, par pure commisération, il fut convenu que nous vous chargerions du soin de faire notre ménage, nous décidâmes unanimement que jamais nous ne vous laisserions prendre un ton qui ne conviendrait ni à votre modeste situation ni à la modicité de nos moyens. Mais malgré cette sage résolution, on vous voit chaque jour maintenant donner tous vos soins à votre toilette. Pourriez-vous me dire, par exemple, qui vous a permis d’acheter ce bonnet monté sur lequel vous n’avez pas craint, sans nous consulter, de faire mettre ce ridicule paquet de rubans bleus et roses ?

— Ce bonnet… ce bonnet… C’est celui que vous m’avez permis d’acheter, il y a trois jours, le jour, vous savez bien, où vous me disiez que vous étiez si content de moi ?

— Moi content de vous, il y a trois jours ! je vous répondrai qu’il doit y avoir plus long-temps que cela, car je puis me flatter de posséder une mémoire aussi bonne que la vôtre, et depuis long-temps, ce me semble, je n’ai eu l’heureuse occasion de vous témoigner ma satisfaction. Mais le mensonge vous coûte si peu !

— Je ne mens cependant pas. Je m’en souviens bien. C’était un jour où nous étions seuls.

— A merveille, un jour où nous étions seuls ! Et vous avez bien soin de ne me rappeler qu’une circonstance où les témoins qui pourraient vous confondre, s’il y en avait eu, manquaient… Et ces souliers de prunelle achetés sans doute en même temps que le bonnet monté, est-ce aussi de mon consentement que vous les avez pris chez la marchande du coin ?

— Ces souliers ?… C’est M. Mathias qui m’en a fait cadeau pour lui avoir raccommodé son gilet d’uniforme.

— Quelle générosité ! Un gilet qui ne vaut pas la paire de souliers qu’il a donnée pour le raccommodage ! Au surplus M. Mathias nous fournira lui-même à ce sujet, les éclaircissemens nécessaires. Mais en attendant et avant que les désordres nouveaux, que je redoute pour vous, n’aient tout-à-fait compromis la responsabilité que j’ai acceptée, je vais consulter ces messieurs sur les mesures que la prudence nous conseillera de prendre à votre égard. Et puisqu’aujourd’hui nous en sommes venus au chapitre des informations, vous trouverez bon que je révèle à nos amis les petites irrégularités que j’ai particulièrement à vous reprocher. Je n’avancerai rien sans preuves, et les preuves contre votre légèreté et votre coquetterie ne me manqueront pas. Je les ai réunies là, dans ce cabinet dont voici la clef. Vous devez m’entendre, et nous allons voir.

Jusque-là Juliette, qui m’avait paru conserver toute la présence d’esprit nécessaire pour répondre sans trop d’embarras aux vives interpellations de Lapérelle, ne put dissimuler, aux mots de cabinet et de clef, le trouble que la menace de notre président venait de lui causer. Elle se mit à pleurer à chaudes larmes et à solliciter avec les plus vives instances le pardon de sa faute, sans que je pusse deviner le motif de son affliction subite, ni la faute qu’elle semblait se reprocher avec tant d’amertume. Fatigué du rôle passif que je venais de jouer dans cette petite scène de famille, ou plutôt ému de pitié par les sanglots de notre intéressante ménagère, j’allais prendre la parole pour essayer de tempérer la colère de notre mentor, et peut-être même me permettre quelques remontrances sur sa vivacité, lorsque le bruit de quelques personnes qui montaient les escaliers quatre à quatre, vint faire diversion à tout cela, et m’épargner sans doute des frais inutiles d’éloquence. C’étaient nos amis qui arrivaient.

— Tiens, c’est notre grave président ! s’écria Mathias en ouvrant brusquement la porte. Qu’as-tu donc aujourd’hui, l’ami ?

— J’ai… j’ai de l’humeur !

— Et de l’humeur à propos de quoi, s’il vous plaît ? Est-ce qu’il serait par hasard permis d’en avoir, à toi surtout, le plus impassible des mauvais sujets qui composent le noble corps des aspirans de marine !

— Impassible, oui pour certaines choses. Mais il est des circonstances où, malgré toute la longanimité possible, on perd patience et on éclate.

— Éclate, mon ami, éclate ! Et surtout explique-toi clairement, car je n’ai pas l’honneur de te comprendre. Voyons quelles sont les circonstances dont tu veux parler ?

— Vous allez bientôt le savoir ; et je suis flatté que vous soyez arrivés pour entendre ce que depuis long-temps mon devoir me prescrivait de vous révéler.

— Oh ! dites donc, les amis ! Voyez le ton solennel et pénétré que prend notre président ! Que peut-il donc avoir à nous apprendre ?… Ah ! je commence à m’en douter à présent !… Juliette toute en pleurs ;… Édouard, à peu près interdit et Lapérelle presque indigné… C’est une scène de ménage. Tant mieux, nous allons rire encore une bonne fois dans notre vie !

— Je souhaite en effet que cela vous amuse ; mais j’en doute, répondit le président, et en prononçant ces dernières paroles, Lapérelle se dirigea à pas comptés vers le petit cabinet dont il nous avait montré la clef ; au bout de quelques secondes, il en sortit tenant à la main une grande boîte de carton et plusieurs colifichets, qu’il déposa, avec une austérité toute magistrale, sur la table du logis, au milieu des pipes et des verres qui couvraient déjà ce meuble principal de notre salon.

— Que diable prétends-tu faire avec toutes ces guenilles ? lui demanda l’un des assistans, en riant aux éclats.

— Ce que je prétends faire ? répondit-il, vous allez bientôt le savoir. Mais avant tout, messieurs, ce que je sollicite de votre amitié et de votre indulgence, c’est un peu de silence et d’attention.

Chacun comprit ou crut comprendre qu’il s’agissait de quelque chose de sérieux, et sans trop nous douter encore de ce qui allait se passer, nous nous disposâmes à laisser parler notre respectable doyen.

L’attitude calme et imposante qu’il avait prise depuis l’arrivée de nos collègues, était du reste assez propre à obtenir de nous l’attention qu’il réclamait pour la communication qu’il avait à nous faire. Les sanglots que Juliette, tapie dans un petit coin de l’appartement, laissait échapper par intervalles, nous indiquaient d’ailleurs que c’était d’elle qu’il allait être question ; et sa douleur seule aurait suffi, sans la recommandation de notre président même, pour exciter l’intérêt général ou tout au moins la plus vive curiosité.

Après avoir secoué une seconde fois les chiffons avec lesquels il était sorti du cabinet, Lapérelle s’exprima en ces termes d’une voix assez ferme, mais cependant encore légèrement émue :

— Vous savez tous, messieurs, les sacrifices que nous avons faits pour mettre mademoiselle Juliette dans la position où elle se trouve maintenant, et je ne vous rappellerai les déterminations que nous avons prises à son égard, que pour lui demander en votre présence comment elle a répondu jusqu’ici à nos bienfaits et à notre prévoyance ?

A ces mots l’accusée leva sur son interpellateur ses beaux yeux noyés de larmes, et du ton le plus suppliant elle s’écria : — Grâce, grâce, mon bon monsieur Lapérelle, je vous jure que je ne le ferai plus !

— Doucement, mademoiselle ; on ne vous prie pas encore de parler. Votre tour viendra quand je jugerai à propos de vous questionner. Mais, avant tout, permettez-moi d’expliquer à ces messieurs les raisons qui m’ont déterminé à rompre le silence sur votre conduite.

— Ma conduite, monsieur ! Quant à cela vous savez bien si j’ai manqué au réglement.

— Ah ! vous pensez donc que c’est rester strictement dans les termes de nos conventions, que de faire à notre insu, et en cherchant à me cacher vos petits désordres, des dépenses que tout l’argent dont nous pouvons disposer ne suffirait pas pour payer ! Oserai-je, par exemple, vous demander d’où vous vient ce fichu si élégant que vous avez eu soin de cacher sous votre oreiller ?… Vous voilà maintenant fort embarrassée de me répondre, n’est-ce pas, vous qui tout à l’heure cependant paraissiez si pressée de prendre la parole ?…

— Ce fichu-là… ce fichu…

— Eh bien, c’est moi qui lui ai donné quinze francs pour l’acheter, répondit Mathias pour tirer d’embarras la prévenue.

Le regard qu’en ce moment-là Juliette jeta sur mon généreux ami dut le payer du service qu’il venait de rendre à la pauvre fille.

Notre président devinant, selon toute apparence, le motif qui venait d’engager notre camarade à prendre sur lui la responsabilité de la faute de la coupable, continua son interrogatoire d’un ton qui n’annonçait rien moins que la confiance qu’il avait placée dans la déposition de Mathias.

— Je veux bien admettre, ajouta-t-il, puisque M. Mathias se trouve là pour vous disculper des soupçons que j’avais élevés sur vous à propos de ce fichu, je veux bien admettre que vous ayez payé cet objet de toilette à la marchande chez qui vous l’avez pris sans me consulter ; mais si ma mémoire ne me trompe pas, je crois me rappeler qu’il vous avait été expressément défendu, d’après nos arrangemens antérieurs, d’abandonner la mise simple qui convenait à votre situation, pour adopter un costume qui ne va ni à votre tournure ni à nos goûts. Est-ce bien pour vous, je vous le demande, qu’a été monté le chapeau rose que contient ce carton, et que voici ?

— Oui sans doute, c’était pour moi ; mais je ne l’aurais pas mis, je vous le jure bien, sans vous en avoir demandé la permission.

— Je ne m’abusais donc pas lorsque le hasard m’a fait tomber cette parure sous la main, en pensant qu’elle vous était destinée ! Et pourrions-nous savoir comment vous vous êtes procuré la somme nécessaire pour payer tout ce luxe ?…

— C’est encore moi qui lui ai donné l’argent qu’il fallait pour acheter ce chapeau, répondit Mathias.

— Mais, mon ami, tu n’y songes donc pas ? reprit le président, si les folies que tu fais pour elle ou plutôt contre elle, n’épuisaient que ta bourse, nous pourrions te laisser libre de te ruiner à ta fantaisie, sans avoir le droit de t’adresser des reproches. Mais il n’en est pas malheureusement ainsi. Le ton que prend depuis quelque temps mademoiselle, et les airs d’opulence qu’elle se donne, ont déjà attiré sur elle l’attention des personnes dont nous devrions craindre d’éveiller la susceptibilité ou la malignité. Je dois même vous avouer que je sais de bonne part que le Major-général de la marine a été informé par une de ces langues officieuses que l’on rencontre partout, de la manière dont nous vivons ensemble. Il n’y a rien sans doute dans notre conduite qui puisse nous faire redouter, Dieu merci, l’investigation la plus sévère. Mais si mademoiselle, par son imprudence ou sa coquetterie, vient à se faire remarquer et à attirer sur nous des soupçons que nous ne méritons pas, on finira par nous accuser peut-être bien d’inconséquence ou même d’immoralité.

— D’immoralité ! oh ! par exemple !

— Oui d’immoralité, messieurs ; et si l’on voulait appuyer cette accusation calomnieuse de preuves en apparence irrévocables, croyez-vous donc qu’il fût si difficile à la méchanceté d’en réunir contre nous ? Ne suffirait-il pas, par exemple, de savoir quels sont les livres que cherche à épeler mademoiselle Juliette, pour prouver que nous nous efforçons de corrompre l’esprit de cette jeune fille par des lectures mal choisies ?

— Ce serait là, il faut en convenir, une calomnie qui n’aurait pas le sens commun. Elle ne sait même pas encore assez bien lire pour se corrompre en lisant.

— Non, mais elle n’en fait pas moins tous ses efforts pour lire de mauvais livres, tandis qu’elle ne touche seulement pas aux bons ouvrages, dans lesquels elle pourrait tout aussi bien apprendre à connaître ses lettres.

— Et quels sont donc les mauvais livres dans lesquels elle étudie sa leçon ?

— Ce sont, messieurs, puisqu’il faut vous le dire encore, les Aventures du chevalier de Faublas et le Compère Mathieu. Et pour preuve de ce que j’avance, voici le volume dont les premières pages ont été froissées sous les doigts de notre modeste écolière. Voyez.

— Oui sans doute, nous voyons bien. Mais Faublas après tout n’est pas ce qu’on peut appeler un ouvrage immoral, et le Compère Mathieu est même un livre philosophique, sous certains rapports.

— Pour nous, j’en conviens, ces deux ouvrages peuvent être sans danger, parce qu’à notre âge et avec notre éducation… Mais pour une jeune fille, le cas, à mon avis, est tout différent… Voyez un peu cependant avec quelle fatalité les jeunes personnes sont entraînées d’elles-mêmes vers le mal ! Depuis un an bientôt qu’elle nous entend soir et matin répéter nos leçons de mathématiques, elle n’en a pas retenu un mot, et je suis bien sûr que seule et sans savoir à peine déchiffrer deux syllabes de suite, elle est parvenue à apprendre les premières pages de Faublas.

— Faublas ! Non, monsieur, je vous assure, je n’ai seulement pas pu apprendre encore par cœur les premières lignes.

— Bon, je veux bien admettre que vous ne sachiez pas Faublas ; mais comment se fait-il que vous ignoriez les plus simples démonstrations de géométrie que vous entendez rabâcher toute la journée par chacun de nous ?

— J’en sais aussi quelques-unes.

— Ah ! vous en savez quelques-unes ! Je prends note de l’aveu, et nous allons bientôt voir jusqu’à quel point vous parviendrez à nous en imposer par votre assurance. Messieurs, je vous en prie, ne riez pas. La chose en elle-même est plus sérieuse que vous ne pensez. Voyons, mademoiselle, faites-moi le plaisir de me dire ce qu’on entend par deux lignes parallèles ?

— On entend par deux lignes parallèles, deux lignes qui prolongées indéfiniment ne peuvent jamais se rencontrer.

— Bravo, bravo ! c’est cela, s’écrièrent tous les examinateurs.

Le président Lapérelle, un peu piqué de la justesse avec laquelle l’interrogée avait répondu à sa question, réclame de nouveau l’attention de l’auditoire et poursuit ainsi son interrogatoire géométrique.

— Pourriez-vous me dire, à présent que l’approbation de ces messieurs a dû faire disparaître votre timidité naturelle, à quoi équivalent les angles d’un triangle rectiligne ?

— Les angles d’un triangle rectiligne équivalent à 180 degrés ou à la somme de deux angles droits.

— Bravo, bravissimo ! s’écrièrent une seconde fois les auditeurs enchantés. Président, c’est assez : il y a des capitaines de vaisseau qui n’en savent pas autant qu’elle. Bravo, Juliette ! reçue aspirante de marine d’emblée ! tu viens de satisfaire à toutes les conditions d’examen. Vexé le président, vexé !

— S’il en est ainsi, reprend avec dépit notre doyen, il n’y a plus moyen de vous parler raison. On n’a pas d’idée d’une extravagance pareille ! Mais puisque je n’ai pu réussir à vous faire comprendre tout ce qu’il y avait de sérieux et de sensé dans mes observations, je ne souffrirai pas du moins que les désordres auxquels je voulais mettre un terme se prolongent sous ma surveillance, et dès cet instant j’abdique mes fonctions ; messieurs, choisissez, s’il vous plaît, un autre président.

— Et ta place auprès de la petite, l’abdiques-tu aussi ?

— Ma place auprès d’elle ! s’en charge qui voudra, ma foi. Je serais bien bon, au bout du compte, d’aspirer à plaire à une petite fille pour qui je ne puis plus conserver aucune espèce d’estime.

— Oh ! monsieur Lapérelle, s’écria Juliette, que vous ai-je donc fait pour que vous me traitiez ainsi ?

— Ce que vous m’avez fait, mademoiselle ? Vous avez voulu porter chapeau et vous donner des airs qui ne me convenaient pas. Vous avez voulu, en un mot, faire la grande dame, lorsque j’attachais le plus grand prix à vous voir toujours rester ce que vous êtes, une petite grisette, une fille du commun et rien de plus. Mais au surplus comme il n’est nullement indispensable que je vous explique pourquoi j’ai ou je n’ai pas de considération pour vous, et qu’il me suffit de penser ce que je dois penser sur votre compte, je vous abandonne à votre malheureux sort et je cesse dès aujourd’hui, pour toujours, de me mêler de ce qui concerne notre société.

— Plus de président, tant mieux et tant pis. Nous vivrons tous alors sur le pied d’une parfaite égalité. Gloire à la république une et indivisible !

— Dites plutôt à l’anarchie et au désordre ! reprit Lapérelle tout irrité, et il s’en alla pour ne revenir au logis que lorsque sa colère se trouva un peu calmée.

II.
SOUPÇONS, CONFIDENCE, SATISFACTION[1].

[1] Voir la [note première], à la fin de l’ouvrage.

Peu de jours après l’abdication de notre président, je devins, de compagnie avec mon ami Mathias, un des favoris de Juliette, aux termes du réglement qui, comme je vous l’ai déjà dit, lui permettait d’avoir deux amans à la fois, mais rien que deux. Le choix de notre ménagère en ma faveur avait été déterminé surtout par l’espoir des services que j’avais promis de lui rendre, en consacrant une partie de mes loisirs à diriger le goût naturel qu’elle paraissait avoir pour la lecture.

Comme la pauvre fille avait déjà cherché à épeler les premières pages des Aventures du chevalier de Faublas, je jugeai à propos de lui laisser continuer un ouvrage pour lequel elle avait montré un penchant que lui avait reproché selon moi avec trop de vivacité notre camarade Lapérelle. En quelques semaines les progrès de mon élève surpassèrent toutes mes espérances, et excitèrent l’admiration de mes collègues. Bientôt même, grâce aux commentaires dont j’enrichissais le texte de notre auteur dans chacune de mes leçons, la petite se trouva d’une force supérieure sur plusieurs chapitres de ce livre d’éducation. Pour peu qu’il prît envie à l’un de nous de l’interroger sur quelques passages du roman qu’elle étudiait sous ma direction, elle répondait toujours de manière à mériter des éloges dont j’avais aussi ma part. On aurait dit, en l’écoutant parler des principaux personnages, dont elle lisait et relisait l’histoire, qu’elle eût passé toute sa vie avec le marquis de Rosambert, madame de Lignolles et la marquise de B***. C’était, au dire de mes collègues, une éducation qui ne pouvait manquer de me faire un jour le plus grand honneur.

Un tel succès, en flattant mon amour de professeur, encouragea aussi mon zèle. Je fis passer mon écolière à l’écriture.

Les premiers exemples que je lui donnai à copier retracèrent à ses yeux des maximes assez mondaines, et si la morale n’eut pas toujours à se féliciter du choix des préceptes que je cherchais à graver dans sa jeune mémoire, la philosophie épicurienne eut au moins quelquefois à s’applaudir des efforts que je faisais pour inculquer à mon élève les principes qui réglaient déjà notre conduite.

Quand mon Héloïse se trouva assez exercée dans l’art de former correctement ses lettres, je crus prudemment que, pour son utilité personnelle, je ne ferais pas mal de lui apprendre à écrire, sous ma dictée, quelques petits billets d’amour. Ce genre d’exercice épistolaire parut lui plaire beaucoup, et en très-peu de temps elle réussit à tracer, imparfaitement il est vrai, mais en gros caractères fort lisibles pourtant, des réponses fictives aux épîtres que, pour lui faire la main et le style, nous lui adressions par pure plaisanterie.

Un jour je surpris mon écolière, seule dans notre appartement, écrivant avec mystère une lettre qu’à coup sûr personne, pour cette fois, ne lui avait dictée. Arrivé derrière elle à pas de loup et sans en avoir été aperçu, je jouissais déjà, en professeur confiant, des progrès et de l’application de mon élève… Mais en suivant avec des yeux ravis le mouvement gracieux de la plume de mon apprentie, je crus remarquer qu’elle avait tracé sur le haut de la feuille un titre qui n’était ni le mien ni celui de mes collègues. Il y avait très-distinctement : Monsieur le Major-général… Avec plus de sang-froid et moins de maladresse, j’aurais laissé la main furtive de notre gouvernante me révéler le secret que je me croyais intéressé à connaître. Mais, par une de ces sottes impulsions de curiosité dont on ne calcule que trop tard les conséquences, je me précipitai sur la lettre à peine commencée… Juliette jette un cri d’effroi en se retournant vers moi pour m’arracher son épître. Il n’était plus temps pour elle : j’avais tout lu, et mon front sévère dut lui dire assez les soupçons qui m’agitaient… Elle tomba presque à mes pieds en me demandant pardon de m’avoir caché un secret qu’elle aurait dû peut-être, disait-elle, me confier depuis long-temps.

— Quel motif, lui demandai-je, a pu vous porter à adresser ce billet au major-général de la marine ?

— Vous ne me tutoyez plus, M. Édouard, vous êtes donc bien fâché contre moi ?

— Voyons, mademoiselle, il ne s’agit pas de faire ici du sentiment : il faut répondre catégoriquement à la question que je vous fais. Pourquoi écrivez-vous au major-général, et quel rapport peut-il exister entre vous et lui ?

— Je vous dirai tout, monsieur, mais je vous en supplie, ne m’appelez plus mademoiselle, cela me fait trop de mal.

— Mais, encore une fois, expliquez-moi à l’instant même la cause qui a pu vous porter à écrire une lettre à l’un de nos chefs. Parlez et parlez de suite, je l’exige. Vous ne sauriez mieux faire dans votre intérêt, car si vous continuiez à prendre des détours, je pourrais commencer à supposer…

— Eh mon Dieu ! que pourriez-vous supposer ?

— Tout !

— Mais quoi, encore ? Je sais bien que l’autre jour j’ai eu tort en achetant à crédit le chapeau que M. Mathias a eu la bonté de dire qu’il m’avait donné. J’ai été bien coupable sans doute ; mais c’est là tout ce que j’ai fait de mal, et vous dites que vous supposez…

— Oui, puisqu’il faut vous le dire, votre silence m’autoriserait à soupçonner que dans le sein même de notre réunion, la délation soudoyée par la malveillance, aurait pu s’introduire par vous et contre nous…

— La délation ! Oh ! apprenez-moi, je vous en prie, ce que veut dire ce vilain mot qui me fait peur, sans que je sache pourquoi.

— Ce vilain mot veut dire l’espionnage. Me comprenez-vous maintenant ?

— Oui, je vous comprends, monsieur ; ah ! je ne me croyais pas si malheureuse, ô mon Dieu ! Si vous vouliez m’écouter, vous seriez bientôt fâché de m’avoir dit ce que vous venez de me dire !

— Parlez donc : justifiez-vous si vous le pouvez ! Depuis une heure je ne vous demande pas autre chose.

— Oui, je vais parler et vous raconter tout, puisqu’il le faut… Mais avant de vous apprendre une chose qui va, je le sais bien, m’ôter toute l’amitié que vous aviez pour moi, je vous demanderai une grâce.

— Quelle grâce, encore ? parlez, je vous l’accorde cette grâce, car si vous continuez ainsi, nous n’en finirons jamais.

— C’est la grâce de ne pas dire à ces messieurs ce que je vais vous confier.

— Je m’en doutais, et mes craintes se trouvent justifiées par vos hésitations et les précautions que vous croyez déjà devoir prendre. Mais commencez ; quelle que soit votre faute, j’aime mieux encore un aveu fait avec franchise, que le mystère dont vous chercheriez à entourer une conduite coupable. Je vous promets ce que vous exigez de moi : je me tairai ; mais voyons.

— Vous allez savoir pourquoi, monsieur, je cherchais à écrire au major-général ; et vous ne m’en voudrez plus peut-être, quand je vous aurai appris ce que je ne voulais pas encore vous dire.

En ce moment-là même, un bruit infernal se fit entendre dans nos escaliers : nos amis arrivaient. Il fallut remettre à un instant plus opportun la confidence que Juliette se disposait à me faire, et que je me préparais à écouter avec la plus vive curiosité… Le diable s’en mêle ! m’écriai-je en entendant les fous qui venaient envahir notre logis. Mais essuie tes larmes, prends si tu peux un air gai, dis-je à la petite : ce soir nous serons seuls, et alors tu m’avoueras tout, tout, sous peine de malédiction et de mépris.

— Ah ! que je suis contente, me répondit-elle en se mettant à sauter de joie et en pressant sa jolie bouche sur une de mes mains. Voilà que vous me retutoyez !

Oui, mais en me baisant la main dans l’excès de sa joie, la rusée friponne avait eu soin de rattraper la lettre dont je m’étais emparé comme d’une pièce de conviction, au moment où elle traçait une épître au major-général…

Jamais je n’ai été aussi exact, depuis, à voler à un rendez-vous d’amour, que je le fus à me trouver à l’heure que j’avais indiquée, pour recueillir la confidence que devait me faire Juliette.

Je remarquai à peine en la revoyant, sur sa physionomie, les traces de l’émotion que lui avait causée la scène de la matinée ; elle me parut même tellement remise du trouble que je lui avais fait éprouver quelques heures auparavant, qu’en y regardant de plus près j’aurais pu deviner tout le parti qu’elle avait dû tirer de l’intervalle qui s’était écoulé entre le moment de la surprise et celui de la confidence. Juliette avait eu, bien évidemment, tout le temps nécessaire pour se préparer à me tromper ; et ce qu’il y avait encore de plus évident pour moi, c’est qu’elle avait mis ce temps-là à profit, de la manière la plus admirable. Cependant, malgré la défiance qu’avaient dû m’inspirer, sur sa sincérité, l’affaire du chapeau et la scène plus récente de la lettre, je me résignai à être abusé par elle, s’il le fallait encore… La défiance pèse trop au cœur des jeunes gens, et l’illusion qui les charme ne vaut-elle pas, au bout du compte, cent fois mieux pour eux que la triste réalité, qui les désabuserait si impitoyablement sur les choses de ce pauvre monde ?

— Eh bien ! lui dis-je en me plaçant auprès d’elle, les aveux vont-ils venir, maintenant que nous voilà seuls ?

— Les aveux ?… C’est plus que cela ; c’est une histoire que j’ai à vous dire.

— Ou à me faire, peut-être ; et quelle histoire encore ?

— La mienne.

— Ton histoire, à toi ? Parbleu, je ne m’attendais guère, je te l’avoue, à trouver une héroïne dans une petite fille de ton âge et de ton humeur !

— Oui, riez bien, je vous le conseille, et moquez-vous tout à votre aise de moi… Vous ne rirez peut-être plus quand je vous aurai appris qui je suis !

— Une princesse sans doute, ou tout au moins l’héritière de quelqu’une de ces familles illustres qui pullulent en Bretagne ?

— Voilà bien comme vous êtes, vous autres beaux messieurs !… Vous vous moquez des malheureux qui sont nés au-dessous de vous, et qui cependant n’ont rien fait au ciel pour mériter leur sort.

— Allons, enfant que tu es, te voilà encore tout en pleurs pour une plaisanterie innocente. Songeons plutôt à bien employer le temps où nous nous trouvons ensemble, sans avoir à redouter les importuns qui sont venus nous déranger ce matin. Voyons, ne nous attendrissons plus à tous propos et causons tranquillement. Que voulais-tu me dire ?

— Je voulais vous dire, d’abord… que je suis une pauvre fille…

— Je ne le sais que de reste ; mais ce n’est pas ta faute, et jamais, je crois, nous n’avons pensé à t’en faire un crime : on ne se donne pas la naissance…

— Je suis née dans l’île d’Ouessant…

— Tiens ! et tu nous avais toujours dit que tu étais née à Douarnenez !

— C’est que j’avais mes raisons pour vous cacher l’endroit où était ma famille.

— Et quelle était donc ta famille ?

— « Mon père était pêcheur… Un jour qu’il faisait bien mauvais temps, et où il était allé à la mer, on n’entendit plus parler de lui ni de son bateau. Plusieurs barques s’étaient perdues dans le coup de vent, et tout le monde crut que mon père s’était noyé, comme les autres pêcheurs qui n’étaient pas rentrés.

» Ma mère était restée avec moi et un autre enfant en bas-âge. Nous étions bien pauvres : le peu d’argent que mon père gagnait à la pêche nous avait fait vivre jusque-là ; mais, après notre malheur, ma mère, malgré tout le mal qu’elle se donnait, avait bien de la peine à nous avoir un peu de pain et à nous élever…

» Au bout d’une année, cependant, on remarqua dans l’île que nous commencions à n’être plus aussi misérables qu’auparavant. Ma mère quitta la petite cabane où nous demeurions sur le bord de la mer, pour aller dans une maison d’un fort loyer ; et alors les autres femmes de pêcheurs commencèrent à se dire entre elles : Comment vit Marie-Françoise ? Elle ne fait plus rien, elle qui était si pauvre il n’y a qu’un an, et voilà ses petits enfans qui sont plus cossus que les nôtres, nous pourtant qui avons des maris qui travaillent ! Oh ! il y a quelque chose là-dessous ; et il n’est pas possible que ce soit une honnête femme !

» D’autres croyaient que ma mère avait trouvé un trésor qu’elle n’avait pas déclaré à la justice. Plusieurs fois on était venu faire des visites chez nous ; mais, malgré la méchanceté du monde, jamais on n’avait pu rien découvrir contre maman.

» Le malheur voulut qu’au bout d’un certain temps elle devînt enceinte, elle qui n’avait plus de mari ! Oh ! alors, il n’y eut plus moyen de retenir la médisance… On entendait conter partout que c’était un homme bien riche qui vivait avec Marie-Françoise et qui lui donnait beaucoup d’argent pour payer sa maison et pour nous élever comme nous l’étions mon frère et moi. Quand nous passions devant les maisons du village, les autres petits enfans nous criaient que notre mère était une mauvaise femme et qu’elle serait damnée ; la nuit, tous les voisins veillaient près de notre porte, pour voir entrer, à ce qu’ils disaient, le monsieur qui venait soi-disant chez nous et qui faisait le déshonneur de l’île. C’est pour le coup que ma mère pleurait ! Je me rappelle encore, comme si j’y étais, qu’un soir où les forts tiraient de grands coups de canon sur des embarcations anglaises qui avaient voulu débarquer à Ouessant, maman passa toute la nuit à prier le bon Dieu, et qu’elle nous fit mettre à genoux à côté d’elle pour réciter aussi nos prières. Quand les embarcations anglaises se trouvèrent hors de portée de canon et qu’on eut fini de tirer dessus, elle promit même de brûler pendant un mois un cierge aux pieds de la sainte vierge Marie. Je me souviens de son vœu comme si c’était hier…

» Une autre année se passa, et Marie-Françoise mit un second enfant au monde. »

— Quelle mystérieuse fécondité ! Et quel était définitivement le père de cette nombreuse et inconcevable lignée ?

— « Laissez-moi finir ; vous le saurez tout à l’heure. Tout Ouessant jeta les hauts cris, mais elle ne voulut pas quitter le pays, où pourtant elle était si à plaindre : elle disait qu’elle aurait mieux aimé mourir. Pour cette fois, il ne nous fut plus possible de sortir de chez nous, et le chagrin de ma mère la mit bientôt à deux doigts de la mort.

» Vous savez bien qu’il y a environ dix-huit mois que, pendant trois jours, il y eut sur la côte une tempête comme on n’en avait jamais vu encore. Plusieurs vaisseaux anglais qui croisaient devant l’île, ne pouvant soutenir la force du vent de la mer, furent jetés au plein et tout le monde périt. Une frégate vint s’échouer, toute démâtée, sur les récifs d’Ouessant et tout près de notre maison. Une partie de l’équipage se noya, et la lame était si grosse qu’on ne put pas porter secours aux pauvres malheureux qui criaient : Sauvez-nous ! Sauvez-nous ! Quelques marins pourtant eurent le bonheur d’être poussés sur le sable, et, tout blessés par la pointe des rochers, ils coururent dans le village demander un peu de feu et de pain. Il y avait trois jours qu’ils n’avaient ni dormi ni mangé. Les officiers et les soldats des forts les laissèrent d’abord libres ; mais le lendemain on les fit prisonniers, pour les mener à Brest quand le temps serait apaisé.

» Dans la nuit où la frégate anglaise était venue à la côte, j’avais vu un homme tout mouillé entrer dans notre maison, et quoique maman fût au lit, bien malade dans le moment, elle se leva pour donner un peu de nourriture au pauvre marin, et puis elle le cacha dans un petit coin, en défendant à mon frère et à moi de dire qu’il était venu quelqu’un chez nous. Ce matelot anglais, avant de nous quitter, nous embrassa en pleurant, et ma mère paraissait avoir bien du chagrin. Pour moi, je ne savais pas encore pourquoi maman nous avait recommandé de ne rien dire ; mais elle nous fit entendre que c’était parce qu’elle voulait empêcher les soldats de mettre la main sur ce malheureux prisonnier qui avait l’air d’un bien bon homme.

» En courant dans l’île avec mon frère, j’entendis des pêcheurs qui disaient aux autres qu’on savait qu’il y avait à bord de la frégate perdue, un homme d’Ouessant qui servait de pilote aux Anglais, et que ce traître à son pays, c’est comme ça qu’ils l’appelaient, avait eu le bonheur de se sauver, mais que bientôt on saurait le dénicher dans l’endroit où il s’était fourré.

» Nous allâmes rapporter à maman tout ce que nous venions d’entendre, et elle se mit à pleurer comme jamais elle n’avait encore pleuré.

» Bientôt, comme les pêcheurs l’avaient dit, tous les soldats du fort et les gendarmes commencèrent à fouiller partout. La garde vint chez nous avec le maire et des messieurs en habits galonnés. On commanda à ma mère de faire sa déclaration et elle ne voulut rien dire… On nous demanda aussi ce que nous avions vu, et mon frère et moi nous répondîmes que nous n’avions rien vu… Enfin, voyez le malheur !… le dernier enfant qu’avait eue maman, et qui savait à peine parler, montra avec sa petite main la niche où le pauvre matelot anglais s’était caché… et aussitôt deux gendarmes se jetèrent avec leurs sabres dégaînés dans le trou que mon petit frère avait montré… Les gendarmes revinrent avec l’homme de la frégate entre eux deux… ma mère tomba sans connaissance sur son lit… C’était mon père qui venait d’être arrêté ! »

— Quoi ! ce misérable que l’on avait cru noyé servait à bord de la frégate ennemie ! l’infâme !

— Ah ne vous fâchez pas, je vous en prie, monsieur Édouard. Je savais bien qu’en vous racontant ce malheur, je vous mettrais en colère contre moi ; mais ce n’est pas ma faute si mon père a eu le tort de s’engager au service des Anglais.

— Et qu’est-il devenu ? de quelle manière a-t-on puni son crime ?

— De quelle manière ? Vous ne vous rappelez donc pas ce pilote qui a été fusillé il y a dix-huit mois, ici, à Brest, sur la place du château, vingt-quatre heures après sa condamnation !

— Kermaës ! et c’est toi qui es la fille de ce traître ?[2]

[2] Voir la [note 2], à la fin de l’ouvrage.

— O mon Dieu ! Est-ce qu’il dépendait de moi d’être la fille d’un autre ! moi qui croyais ma mère veuve depuis tant d’années !

— Et par quel moyen avait-il réussi pendant si long-temps à vous procurer de l’argent et à voir quelquefois ta mère ; car c’était lui sans doute qui jusque-là vous avait entretenus dans une certaine aisance et qui était parvenu à s’introduire de loin en loin dans votre maison ?

— Quand il faisait beau temps, voyez-vous, d’après ce que j’ai entendu dire depuis, il se rendait à terre dans un petit canot de sa frégate, et lorsqu’il avait le bonheur de n’être pas aperçu des douaniers et des gendarmes qui gardaient la côte, il venait voir ma mère et s’en retournait ensuite à bord dans l’embarcation qui l’attendait, cachée entre les rochers de l’île.

— Et que devîntes-vous après l’exécution de ce… de ton père enfin ?

— « Cette aventure aurait dû, n’est-ce pas ? rendre l’honneur à ma mère, puisqu’elle venait de faire voir au monde que c’était une honnête femme qui n’avait pas voulu perdre son mari, ni se séparer de lui… Mais au contraire, depuis la mort de mon père, on ne voulut plus nous souffrir dans l’île. En nous voyant, les pêcheurs et leurs femmes se mettaient à crier : Voilà les enfans de Marie-Françoise, la femme du pilote des Anglais. Il faut les chasser, car ils porteront la malédiction sur le pays !

» Maman, qui avait dépensé pour nous tout l’argent que papa lui avait donné de son vivant, ne se releva pas de sa maladie. Quand on vint lui dire, par méchanceté, que son mari venait d’être fusillé à Brest, la tête lui tourna. Nous n’avions plus un seul morceau de pain, et lorsque nous allions demander l’aumône pour avoir quelque chose pour notre mère, partout on nous chassait comme des enfans maudits de Dieu…

« Le ciel eut enfin pitié de maman : elle trépassa ; mais avant de mourir, elle se mit à crier d’une voix creuse que j’entends encore souvent la nuit : O malheureux enfans, que vous êtes à plaindre ! vous mourrez misérables !… Oui, je vous le dis… vous mourrez misérables !… Et pendant plus de deux heures maman en nous sentant pleurer mon frère et moi, tout seuls entre ses bras, ne fit que crier jusqu’à sa mort : Malheureux enfans !… vous mourrez misérables !… » — Tenez, monsieur Édouard, rien qu’en vous parlant de maman, et de ce qu’elle disait en se débattant sur son lit, il me semble encore voir sa bouche toute noire, et ses yeux égarés ; et l’entendre crier jusqu’au dernier souffle : Vous mourrez misérables ! Oh ! donnez-moi votre main, monsieur Édouard, j’ai peur ! ne vous en allez pas, car je ne veux pas rester seule ici. J’ai trop peur encore !

La terrible émotion qu’éprouvait Juliette en m’adressant précipitamment ces paroles entrecoupées, l’expression de sa figure bouleversée et l’accent de sa voix pénétrante, me glacèrent moi-même de terreur. Ses mains convulsives tremblaient dans les miennes, et je sentis la fièvre qui l’agitait passer dans tout mon corps avec l’effroi qu’elle venait de me communiquer. Je craignis un moment de la voir tomber dans les spasmes les plus violens ; mais rappelant à moi toute la force qui m’était nécessaire dans une épreuve aussi nouvelle pour mon cœur et pour mes sens, je lui dis avec tout le sang-froid que je pus retrouver encore :

— Eh bien ! petite folle, vas-tu me jouer maintenant une scène de tragédie ? songe plutôt, crois-moi, à mieux employer le temps, et à donner un coup de balai à ta chambre !

Ces mots si vulgaires et si inattendus, en contrastant avec la situation dans laquelle nous nous trouvions et en rappelant à mon héroïne les devoirs de sa vie présente, produisirent sur elle tout l’effet que j’en attendais. A peine les eus-je prononcés, qu’elle s’écria comme en sortant d’un songe pénible :

— Ah c’est vrai, j’avais oublié de balayer la chambre… Mais que vous disais-je donc tout à l’heure ?

— Des enfantillages et de grandes phrases de roman.

— Ah ! j’en étais je crois à la mort de ma malheureuse mère… Non, je vous avais déjà conté ce qu’elle nous avait dit en mourant, je crois… « Les deux petits enfans qu’elle avait eus pendant l’absence de mon père, ne tardèrent pas à mourir comme elle… Ils étaient si malheureux, les pauvres innocens ! nous manquions de tout, et tout le monde nous abandonnait… Mon frère et moi, plus forts qu’eux, nous pûmes résister un peu ; mais comme personne ne prenait pitié de notre misère et de notre infortune, et qu’on nous disait des injures quand nous demandions l’aumône, nous nous en allâmes de l’île pour venir à Brest dans un bateau où l’on ne consentit qu’avec peine à nous donner par charité une petite place pour la traversée, qui n’est cependant que de cinq à six lieues. Une fois rendus dans la ville de Brest, que nous n’avions jamais vue, nous fûmes plus contens, parce qu’au moins on ne nous connaissait pas, et que nous pouvions demander un peu de pain aux passans et à la porte des maisons, sans être chassés de partout comme dans notre pays. Mon frère, au bout d’un mois ou deux, trouva à s’embarquer pour mousse sur un bâtiment qui partait, et qui doit revenir bientôt. Moi je restai toute seule, et sans la charité de quelques personnes qui me donnaient de temps en temps un peu de nourriture ou quelques sous, je serais morte de faim il y a bien long-temps. Un soir, je n’avais pas mangé depuis deux jours, je rencontrai deux messieurs qui se promenaient ; il faisait mauvais temps, je tremblais de froid et de besoin. Je me risquai à leur demander quelque petite chose, car ils étaient jeunes, et les jeunes messieurs avaient toujours été plus charitables pour moi que les autres : c’étaient deux aspirans d’ailleurs, et j’avais, je ne sais pas pourquoi, dans l’idée qu’ils auraient pitié de ma misère. L’un de ces deux messieurs me regarda et parla à son camarade, et ils me dirent, après s’être parlé, de les suivre dans leur maison. M. Mathias et M. Lapérelle vous ont conté, vous le savez bien, comment peu à peu je me suis trouvée sortie de mon malheureux état, et vous voyez bien, Dieu merci, que je ne m’étais pas trompée le soir où j’ai eu le bonheur de les rencontrer, en pensant que c’étaient de bons enfans ! » A présent, vous me croirez si vous voulez, monsieur Édouard, mais je ne donnerais pas mon sort pour celui de la plus grande dame du monde.

— Tout ce que tu viens de me conter là, Juliette, est sans doute fort attendrissant, et l’adversité qui semble s’être attachée à tes premières années, est bien faite pour inspirer le plus vif intérêt en ta faveur. La petite histoire de ta vie m’a paru même empreinte d’une sincérité qui à mes yeux honore ton cœur. Mais comment se fait-il que jusqu’ici tu aies cru devoir cacher à tes bienfaiteurs le secret de ta naissance, le nom de ton pays et celui de tes parens, et que tu m’aies choisi, moi, par exemple, pour me rendre si tard le confident de ce mystère ?

— Vous ne savez donc pas combien ces messieurs détestent les Anglais et ceux qu’ils appellent des traîtres à leur pays ! Tous les jours de la vie, je les entends jurer contre eux et se mettre en colère comme s’ils voulaient les tuer jusqu’au dernier, et j’ai pensé que si j’avais été leur dire que j’étais la fille du pilote Kermaës ils m’auraient chassée comme un enfant maudit !

— Il est possible en effet que de ce côté-là tu n’aies pas eu tort. Mais, encore une fois, par quel motif as-tu pensé que je serais pour toi plus indulgent que mes camarades, après avoir reçu la confidence que tu viens de me faire ?

— Mais il fallait bien tout vous dire, à vous, puisque c’est vous qui avez mis la main sur la lettre que j’écrivais à M. le major-général !

— Ah ! c’est ma foi vrai ! mais à propos de cela, dis-moi, puisque tu m’as remis sur la voie que ton histoire m’avait fait un instant oublier, dis-moi quel rapport il peut y avoir entre cette histoire et le major-général à qui tu adressais une lettre au moment où je suis entré ?

— Un rapport tout simple, pardienne ! j’écrivais au major-général pour mon frère !

— Et qu’avais-tu encore à lui demander pour ton frère ?