LES
ASPIRANS
DE MARINE.

PAR ÉDOUARD CORBIÈRE,
Auteur du Négrier.

SECONDE ÉDITION.

2.

DÉNAIN ET DELAMARE,
LIBRAIRES-ÉDITEURS,
16, rue Vivienne, à l’entresol.

1834.

IMPRIMERIE DE COSSON,
9, rue Saint-Germain-des-Prés.

XI.
DÉGOUT. DÉLIRE.

« Au moment même où, pour épargner la coupable tête de notre ancien chef, je mentais à ma conscience devant le conseil de guerre, un instinct secret, plus sûr que l’expérience que j’ai acquise depuis, m’avait dit assez que je venais de me fermer pour jamais la carrière dans laquelle j’avais cru faire un pas immense en conservant un vaisseau de ligne à l’état. Ce pressentiment cruel ne m’avait que trop bien révélé l’avenir qui m’était réservé. Les hommes que j’ai forcés à rougir, en remplissant le devoir sacré auquel un des leurs avait manqué, ont voulu me punir de mon heureuse audace et de la leçon sévère que j’avais su leur donner. Ces gens haut gradés, qui oublient si vite l’esprit de corps qu’ils devraient avoir dans les momens où le service du pays leur prescrit l’union et la discipline, ne savent que trop s’entendre entre eux, lorsqu’il ne s’agit plus que de venger l’incapacité ou la faiblesse d’un de leurs collègues, sur le pauvre diable dont le mérite et le zèle ont pu humilier leur orgueil ! Crois-tu, par exemple, qu’aujourd’hui ils m’en veulent tous, pour avoir sauvé par pitié la vie du commandant ! Ils disent qu’en arrachant l’Indomptable aux mains des Anglais, j’ai établi un précédent qui pourra devenir funeste à la subordination, et ils ajoutent même qu’en dédaignant de déposer contre l’accusé, j’ai flétri, par un acte d’orgueilleuse générosité, la dignité de la grosse épaulette ! La subordination, à les entendre, me prescrivait de laisser les péniches ennemies amariner notre vaisseau ; et le respect que je devais au grade d’officier supérieur, ne me permettait pas de trahir la vérité pour laisser tomber, comme par dédain sur la tête de la victime, un mensonge officieux qui devait l’arracher à une mort terrible, mais juste ! Oh ! combien tant de sotte susceptibilité et de bassesse me dégoûte et m’irrite ! Tiens, j’ai plus vécu et j’ai plus vieilli dans un mois, que je ne l’eusse fait en vingt ans sans les événemens au milieu desquels le sort m’a si violemment jeté… Aurais-tu pu penser que ce qui m’arrive aujourd’hui, dût m’arriver jamais, quand sortant avec moi de la séance du conseil de guerre, tu me disais : Tu viens d’acquérir l’estime de tous ceux qui ont du cœur et de la générosité… Je venais en cet instant de me préparer pour toute ma vie, des contrariétés et des dégoûts, des injustices et des vexations inouïes, si toute ma vie du moins, j’étais d’humeur à supporter une tyrannie qui me révolte autant qu’elle m’humilie. »

C’était ainsi que quelque temps après le dernier événement dont je viens de retracer les détails, mon ami Mathias m’exprimait les sentimens que lui inspiraient les haines trop réelles que sa noble conduite avait soulevées contre lui. En vain, pour apaiser son trop juste ressentiment, employais-je les meilleures raisons que je pusse trouver dans le peu de philosophie et de résignation dont j’étais pourvu moi-même : les raisons qu’il avait pour crier à l’injustice, valaient toujours mieux que celles que j’alléguais pour l’engager à prendre patience et à espérer.

— Vois, me répétait-il souvent avec amertume, la situation insupportable à laquelle je suis condamné ! Il y a près d’un mois qu’ennuyé, fatigué de rester à terre, je sollicite un de ces ordres d’embarquement que l’on accorde si volontiers à tous mes camarades. Eh bien ! t’imaginerais-tu qu’il n’est pas à Rochefort un seul commandant qui consente à me prendre à son bord, non avec le grade que j’ai mérité, mais avec le simple titre d’aspirant de seconde classe, que j’avais à bord de l’Indomptable.

— Les malheureux ! ce sont pourtant là les chefs que l’on nous ordonne de respecter !

— Hier encore j’ai été trouver le préfet maritime qui paraissait me vouloir un peu de bien. Je me suis plaint à lui de la défiance avec laquelle on m’accueillait partout. Et sais-tu ce que le préfet m’a répondu ?

— Que toutes les places sans doute étaient prises à bord des navires en armement !

— Pas du tout, il s’y est pris, je dois lui rendre cette justice, d’une manière plus franche que cela. Il m’a répondu qu’il croyait devoir me prévenir, pour m’épargner l’inutilité de quelques démarches pénibles, que tous les commandans s’étaient entendus pour qu’aucun d’eux ne me prît à son bord ; qu’il était le premier à déplorer cette résolution injuste, mais qu’il ne pouvait que la blâmer, sans qu’il lui fût permis de chercher à la vaincre.

— Et que lui as-tu dit alors ?

— Rien, j’étais trop indigné dans le moment pour lui exprimer le dégoût que soulevait en moi tant de haine et de jalousie. Mais un de ces officiers supérieurs qui m’appellent ironiquement l’aspirant sauveteur de vaisseaux, s’étant trouvé là, et ayant voulu se mêler de la conversation, m’a paru si impertinent, que je l’ai envoyé promener d’abord, en présence du préfet, et qu’ensuite je me suis oublié jusqu’à le menacer…

— Quoi ! tu l’as menacé devant le préfet maritime ?

— Et en face de vingt ou trente brosseurs, d’habits galonnés, accourus au bruit qu’avait déjà fait cette scène… Que veux-tu ? Je ne me connaissais plus, et mon indignation a été plus forte que le courage qu’il m’aurait fallu pour supporter tant d’insolence.

— Eh bien il ne manquait plus que celle-là !… Et qu’a fait l’officier insulté ?

— Il a crié, braillé comme à l’ordinaire !… On a ordonné aux officiers-majors et à la garde de la préfecture maritime de me saisir… Mais doucement ! Avec mon poignard je me suis frayé aisément une route entre tous ces arrêteurs, et sans être obligé, fort heureusement encore, de me servir de la pointe d’une arme que je réservais pour une meilleure occasion… A présent, me voilà, et j’attends…

— Non, il faut fuir, et prévenir, pendant qu’il en est temps encore, le danger trop certain qui te menace !…

— Fuir ! et pourquoi ? Pour éviter d’être jugé comme l’a été le commandant ! Mais tu n’y songes donc pas ! Ce serait le plus grand honneur que ces gens-là pussent me faire ! Ils l’ont absous d’avoir abandonné un vaisseau, et moi ils me condamneraient pour avoir sauvé ce même vaisseau ! Car ce serait pour avoir eu, comme ils le disent, l’insubordination de sauver l’Indomptable, abandonné par un officier supérieur, que les juges au moins me puniraient, me frapperaient, me feraient fusiller peut-être ! Oh non, non, la perspective est trop belle, pour que je quitte ainsi la partie. Je veux résister à l’injustice, à l’ignominie de leur conduite ; je veux me venger d’eux enfin : l’occasion est belle, et j’attends qu’ils osent me sacrifier !

L’effervescence qui s’était emparée graduellement des idées de mon pauvre ami, pendant cet entretien si animé, devint telle, que pour me prouver que je perdrais toutes mes peines à essayer de vaincre la résolution qu’il avait prise d’attendre son arrestation, il défit son habit et se jeta sur son lit.

Bientôt, en continuant de causer avec lui, je crus remarquer non plus de l’exaltation seulement dans ses pensées, mais du désordre dans ses paroles. Alarmé de la gravité des symptômes que cet état nouveau semblait me révéler, je passai la nuit près de lui avec quelques autres de mes amis. Le lendemain l’ancien médecin en chef de l’Indomptable vint le voir : il le trouva dans le délire et ordonna qu’il fût transporté de suite à l’hôpital de la marine… Nous nous disposions à faire placer notre pauvre camarade sur un cadre pour l’accompagner jusqu’à l’hospice, lorsque un brigadier et deux gendarmes de la marine se présentèrent pour s’emparer de lui et le conduire à l’Amiral, par ordre du major-général…[1]

[1] Voir pour ce mot Amiral la [note] à la fin de l’ouvrage.

— Allez rapporter à l’officier supérieur qui a obtenu l’ordre de faire arrêter M. Mathias, qu’il est trop tard, cria un de mes confrères aux gendarmes ; vous pourrez même ajouter que vous nous avez vus conduire à l’hôpital l’aspirant qui a été assez malheureux pour n’avoir pas été coupé en deux par un boulet anglais !

Les gendarmes déconcertés nous laissent enlever le cadre du malade que nous suivons vers l’hospice, comme on suit le cercueil d’un ami que l’on a embrassé pour la dernière fois ; et tous les habitans de Rochefort, en voyant passer devant eux ce simple et triste cortége, nous demandaient avec curiosité : « Quel est le jeune homme que l’on transporte ainsi à l’hôpital ? » Et nous à chaque pas, nous leur répondions avec dédain : « C’est le jeune homme qui a commis le crime de sauver l’Indomptable. Vous le connaissez bien, vous qui vouliez, il y a quelques jours, le porter en triomphe dans vos murs. »

XII.
L’HOPITAL MILITAIRE. FUITE.

Que dans l’âge des passions égoïstes et de l’ambition, un homme souffre, languisse et meure de la soif insatiable de la fortune et des honneurs, ce n’est là subir qu’une de ces fatales destinées réservées à l’infirmité de notre espèce.

Qu’à cette déplorable époque de la vie où, désabusé des erreurs de la jeunesse et éclairé sur la valeur réelle de toutes les choses d’ici-bas, on se dépouille de l’existence comme d’un habit usé par les ans et par le frottement de la société, il n’y a dans ce dégoût de l’homme pour la terre rien qui puisse choquer profondément les cœurs désenchantés, dont le malheur est d’avoir trop vécu. Mais qu’un enfant, élevé dans les habitudes sévères qui ont hâté le développement de ses bouillantes facultés, se sente dévoré, à l’âge des illusions, d’une de ces maladies morales qui ne devraient attaquer que l’âge mûr, et qu’il meure frappé par l’injustice des hommes ou miné par l’ambition des dignités, voilà ce qui a droit d’affliger éternellement notre triste humanité, et voilà le spectacle désespérant que n’offrait que trop souvent le délire des jeunes hommes lancés avec toutes leurs passions précoces dans la rude carrière du service militaire.

Combien n’ai-je pas vu de mes amis adolescens, hommes avant le temps, ambitieux avant le terme marqué pour l’ambition, terminer dans les langueurs d’un marasme moral, ou par un suicide plus affreux encore que ce marasme, une existence que l’injustice leur avait appris à ne pas supporter ! Quelle histoire lugubre on ferait de toutes les malheureuses passions qui ont coûté la vie à tant de jeunes hommes !

Un petit appartement, situé à l’extrémité d’une des salles de l’immense hôpital de Rochefort, reçut notre camarade, presque inanimé ; et bientôt, autour du lit dans lequel on nous dit de le déposer, nous vîmes accourir les médecins de la marine. Après avoir gravement examiné l’état du jeune malade, le docteur en chef reconnut dans l’affection subite qui s’était déclarée chez lui, les symptômes caractéristiques d’une fièvre cérébrale. Le traitement le plus énergique fut de suite ordonné ; et, à l’empressement avec lequel tous les soins possibles se trouvèrent prodigués à notre pauvre ami, nous pûmes juger de l’intérêt général qu’inspirait sa douloureuse situation. Le médecin en chef, en sortant de la chambre de Mathias, manifesta du reste assez clairement le sentiment que lui faisait éprouver tant d’espérance et de courage, sacrifié à une trop indigne et trop puérile jalousie. — « La maladie de ce jeune homme, dit-il, n’a pu être produite que par une cause morale qui n’a que trop favorisé l’irritabilité naturelle de ses organes. Mais tout n’est heureusement pas encore désespéré, et nous tâcherons de conserver à la marine un sujet dont le mérite pourra un jour peut-être s’élever au dessus de tous les obstacles qu’il a déjà rencontrés sur sa route. »

Nous remerciâmes le vénérable médecin en des termes qui parurent le toucher fort vivement ; car, en nous quittant, il nous serra la main à tous, et ce mouvement de sensibilité fut d’autant plus remarqué, que le docteur, nous dit-on, se livrait plus rarement à des démonstrations de ce genre.

Nous passâmes trois jours et trois nuits au chevet de notre malade, toujours livré à la plus cruelle agitation et au plus violent délire. Dans ses momens de transport, ses lèvres tremblantes et altérées ne s’ouvraient que pour exprimer le désordre de ses idées ou l’exaltation de sa tête tourmentée par les rêves les plus affreux… A peine pouvions-nous saisir quelque suite dans les mots qui s’exhalaient, avec son haleine brûlante, de sa bouche convulsive… Feu ! feu ! s’écriait-il sans cesse… Feu sur ces lâches !… oh ! les lâches !… L’Indomptable !… Juliette !… oh ! si Juliette savait… Non, non, il y aura trop de sang !… car il vous en faut, n’est-ce pas ?… Vous êtes juges, dites-vous ? Eh bien ! faites fusiller Juliette par décret impérial. Ah ! ma pauvre amie, si tu savais combien je souffre là ; oui, là… Ils m’ont fendu la tête d’un coup de hache, les brigands !… Et tu danses, tu chantes, toi, Juliette ! La tra la la ! tra la !… Feu ! feu, dessus ! tiens bon ; ne les laisse pas fuir : c’est un brûlot… Juliette, sauve-toi ! laisse-moi tout seul. Moi ! Moi !… Gare ! te dis-je. Ils veulent mettre le feu à ton beau bonnet des dimanches… Tiens, mets vite mes bottes ; prends mon chapeau d’uniforme et sauve-toi, plus vite que cela, fille de ma vie, princesse de mon amour, reine de tous mes sentimens !… O mon Dieu ! que je souffre !…

Et à toutes ces sombres folies produites par le délire de notre pauvre camarade, et à toutes ces fantasques saillies de son imagination bouleversée, nous pleurions, nous, enfans comme lui, au pied de son lit de douleur ; nous pleurions de ces mots bizarres et ridicules qui, dans toute autre situation, auraient tant excité la gaîté naturelle de notre âge !

Dans les hôpitaux militaires, il existe de ces pieuses et saintes filles qui, après avoir fait à Dieu le sacrifice d’elles-mêmes, s’immolent encore une fois, pour prodiguer aux malades ce que les soins d’une femme ont de plus délicat et de plus touchant, et pour offrir au premier malheureux venu, ce baume que le monde dédaignerait de verser sur les plaies repoussantes de la triste humanité. Là, où la pitié des autres hommes s’arrête par égoïsme ou par indifférence, la céleste mission de ces chastes filles commence… C’est dans leurs bras qu’expire le moribond délaissé ; c’est à leur voix angélique que l’espoir renaît dans le sein presqu’inanimé d’où la vie semblait avoir fui… Le blessé, le phtisique, sur lesquels l’art des médecins s’est épuisé en efforts impuissans, deviennent leurs malades à elles, dès que tout au monde les a abandonnés. Ce sont elles qui étudient les caprices de la souffrance pour les satisfaire, qui flattent le délire de la douleur pour en adoucir la poignante amertume ; ce sont elles qui offrent l’appui de leurs bras infatigables, aux premiers pas du convalescent dont leur dévouement a ranimé l’existence ; et quand tout espoir s’est éteint dans le cœur expirant du pauvre matelot ou du jeune soldat, ce sont elles encore qui reçoivent le dernier soupir de l’infortuné, pour l’offrir au ciel, avec la prière fervente qu’elles élèvent vers Dieu, au nom de celui que leur tendre zèle accompagne encore au-delà du tombeau.

Un de ces anges d’humanité ne put voir, sans être profondément émue, l’intérêt que nous inspirait l’état presque désespéré de Mathias. La sœur Minime, affectée, malgré l’éclat de sa beauté et de sa jeunesse, au service de la salle des officiers, était parvenue sans peine à commander, par ses nobles vertus, le respect qu’à son âge toutes les autres sœurs n’auraient pas obtenu peut-être au même degré de tous leurs malades. Bienveillante sans familiarité, réservée sans mystique pruderie, elle remplissait ses devoirs les plus pénibles avec une convenance et une bonté qui donnaient à ses soins les plus simples un charme inexprimable. Pendant tout le temps que nous passâmes auprès de notre ami, elle voulut partager nos veilles et nos fatigues ; et, lorsque nous perdions tout espoir, c’était elle qui nous ranimait, en nous assurant avec cette confiance qu’elle puisait dans l’habitude d’observer les malades, que notre camarade ne mourrait pas…

Un vieux prêtre, dont plus tard nous eûmes occasion d’apprécier le dévouement et l’obligeance, désira aussi s’associer aux soins que tout le monde, dans l’hospice, prodiguait à l’aspirant de l’Indomptable, non pour lui offrir des secours spirituels que le pauvre jeune homme était trop peu en état de recevoir, mais pour nous donner des avis dont bientôt nous devions profiter…

La force physique du jeune malade, secondée par l’efficacité d’un traitement héroïque, triompha de la gravité du mal. Mathias, au bout de soixante-douze heures de souffrances inouïes et de délire continu, recouvra l’usage de ses sens et de sa raison… En renaissant pour ainsi dire à la vie, il ne se montra nullement étonné de nous retrouver auprès de lui. Il lui sembla que nous n’avions fait que ce qu’il aurait fait lui-même pour chacun de nous ; et sa main affaiblie, en pressant la nôtre, nous dit tout ce qu’il avait à nous dire… Peu de jours suffirent ensuite pour le conduire vers une convalescence que nous attendions avec la plus vive impatience ; car il nous semblait, sans trop pouvoir encore nous expliquer le motif de nos vagues appréhensions, que notre collègue ne serait en sûreté que lorsqu’il aurait réussi à quitter l’hôpital de Rochefort.

Nos craintes instinctives n’étaient, hélas ! que trop bien fondées.

Un matin, notre bon curé, ainsi que nous l’appelions, arrive tout essoufflé. Il paraissait nous porter une grande nouvelle sur sa ronde et large figure. Il rassemble à la hâte son conseil d’amis : la sœur Minime était présente. — Vous ne savez pas ! nous dit-il avec mystère ; je viens d’apprendre que l’ordre d’arrêter notre convalescent est donné, et que cet ordre doit être exécuté dès que M. Mathias voudra sortir…

— Serait-il possible ! nous écriâmes-nous.

— Tout ce qui est rigoureux est possible avec votre discipline militaire qui ne pardonne jamais, nous répond le vénérable ecclésiastique.

— Mais que faire, monsieur le curé, dans cette inconcevable situation !

— Aller au devant des projets de ces misérables, dit Mathias, et me livrer à eux, à peine échappé aux angoisses de la mort : ce sera plus beau !

— Ce serait une folie, m’empressai-je de lui répondre. Il faut, au contraire, leur échapper…

— Et comment encore ? me demandent mes autres amis. Les portes de l’hospice sont si sévèrement gardées et toutes les issues si bien surveillées…

Nous nous perdions en vaines recherches sur le moyen de soustraire notre camarade au nouveau danger qui le menaçait. La sœur Minime n’avait encore rien dit. Elle attendait, avec ce tact si fin et si sûr qu’ont toutes les femmes, que nous eussions chacun exprimé notre avis pour dire le sien ; et, lorsque nous en fûmes arrivés à repousser toutes les idées que notre imagination nous avait d’abord suggérées, la bonne sœur se contenta de regarder le vieil abbé en lui disant : — Quelques jeunes prêtres entrent à l’hospice et en sortent sans éveiller aucun soupçon ; et, à votre place, monsieur l’abbé, il me semble que j’aurais déjà trouvé le moyen d’épargner peut-être un acte de rigueur à la cruelle justice des hommes. Notre devoir, à nous, c’est de nous sacrifier sans cesse pour la conservation des autres… On pourra condamner ici-bas notre charité… mais notre justification est ailleurs…

— Je vous comprends à merveille, ma sœur, reprend vivement le vieillard ; mais comment voulez-vous que je m’expose ?…

— Je ne veux rien, monsieur l’abbé… Je souhaite seulement que le ciel vous inspire, et je prie Dieu que l’infortuné que nous avons arraché à la mort, ne soit pas sitôt abandonné par la divine providence.

Sœur Minime nous quitta en prononçant ces derniers mots, qui semblaient avoir jeté un trouble indéfinissable dans l’esprit de notre vieux pasteur… Nous lui parlons sans qu’il nous réponde ; nous implorons son assistance sans que nous puissions deviner s’il nous écoute et s’il nous comprend. A la fin le brave homme, échappant, comme par l’effet d’une explosion d’idées, à la stupeur dans laquelle nous l’avons cru plongé, nous dit avec résolution et mystère : — Ce soir, vous aurez de mes nouvelles… Et il nous laissa tout interdits de sa confidence et fort incertains sur le projet qu’il paraissait avoir si long-temps médité.

Jamais prêtre ne fut plus fidèle à sa parole que notre respectable curé. Le soir il nous arriva, dans la chambre du convalescent, plus volumineux que nous ne l’avions encore vu. Un jeune abbé l’accompagnait… Après avoir fermé en dedans la porte du cabinet, il tira de dessous sa robe une soutane, un petit chapeau et une ceinture noire.

En deux mots il nous eut bientôt instruits de son dessein, et indiqué à Mathias ce qui lui restait à faire. — Allons, mon brave jeune homme, dit-il à notre ami, faisons vite notre toilette de voyage… Je viens vous conférer tous les ordres en une minute. Monsieur l’abbé, que vous voyez, et qui a eu la bonté de m’accompagner dans notre expédition, restera ici pendant que vous passerez, sous son nom, les portes qu’il vient de franchir… Mais, jurez-moi bien que, sous le respectable habit que vous allez endosser pour un moment, il ne se passera rien contre la pureté de mœurs dont ce costume est l’indice et le symbole…

Le travestissement parut original à Mathias ; et il ne fallait rien moins qu’un expédient aussi bizarre pour l’engager à renoncer à la résolution qu’il avait prise de ne pas fuir. Il promit au bon curé tout ce qu’il voulut, en cachant son frac d’aspirant sous la soutane officieuse, et en nouant la ceinture noire à franges sur le ceinturon de son poignard.

— C’est fort bien tout cela, lui dit le curé dès que ce changement de costume fut opéré. Vous faites maintenant un fort joli prêtre ; mais, qu’allez-vous devenir une fois que vous aurez laissé derrière vous les portes de l’hospice ?

— Ma foi, nous n’en savons rien encore, répondit Mathias ; mais le ciel, qui doit veiller sur ceux qui sont devenus siens, nous assistera probablement ; et, ma foi, je m’abandonne à lui avec la plus entière confiance.

— Enfans que vous êtes, répondit le vieux prêtre ; il faut donc encore penser pour vous à toutes les choses de ce bas monde ? Tenez, prenez cette lettre de recommandation, et lisez-moi cette adresse :

« A monsieur le capitaine Moulson, commandant le corsaire américain le Solanger, en rade de l’île d’Aix. »

— Quoi ! monsieur le curé, ce capitaine de corsaire porte votre nom ?

— Mais il me semble qu’on le porterait à moins : c’est un de mes cousins-germains. Vous voyez qu’il est bon d’avoir des amis partout.

— Et des amis comme vous surtout.

— Vous vous présenterez à Moulson, à qui j’ai déjà écrit un mot de notre affaire. Il vous recevra bien, parce qu’il sait déjà que vous êtes un brave garçon, et qu’il aime tous ceux qui lui ressemblent. Vous ferez la course avec lui, ou vous débarquerez aux États-Unis d’Amérique, comme il vous plaira ; et si, dans votre carrière, il vous tombe un grain de bonheur à bord, rappelez-vous au moment de l’embellie, votre vieux curé de Rochefort : c’est tout ce qu’il vous demande, ce pauvre homme… Ah ! c’est-à-dire non : il vous demande encore que vous l’embrassiez une fois pour lui, et une autre fois pour la sœur Minime, qui l’a chargé de procuration…

Tous nous sautâmes au cou de notre obligeant ami. Mais qui êtes-vous donc ? lui demandions-nous en l’étouffant de nos caresses.

— Qui je suis, mes bons amis ! nous répondit-il en nous poussant vers la porte et en pleurant de joie et d’attendrissement ; un ancien corsaire, comme vous le serez peut-être un jour ;… un vieux pécheur converti qui veille, avec une âme de père, sur tous les jeunes pécheurs comme vous… Allons, partez en double, et que le bon Dieu vous pilote !… Adieu, adieu ! bon voyage, et défiez-vous de la marée qui porte au vent. Adieu !

XIII.
LE CAPITAINE MOULSON ET LE CORSAIRE LE SOLANGER.

Caché sous le costume d’emprunt qui recouvre son frac, et sous le tricorne abbatial qui ombrage sa figure encore pâle et souffrante, Mathias s’avance vers les portes de l’hospice. Le concierge, trompé par le déguisement qui favorise la fuite de l’aspirant, ouvre, en causant nonchalamment avec l’officier de garde, la grille qui nous sépare encore de l’espace que nous brûlons de parcourir en liberté. L’officier, en me voyant suivre, à la distance de quelques pas, le jeune abbé qui vient de sortir, me regarde sous le nez pour s’assurer de l’identité de ma personne, et ne pas s’exposer à laisser s’évader le malade que l’on a signalé à sa rigoureuse surveillance. Satisfait du résultat de son investigation, le chef du poste rentre au corps-de-garde, et moi je m’élance, sans perdre de temps, sur les traces de mon heureux fugitif. Tous deux, en nous voyant réunis, hors de toute atteinte et sans avoir éveillé encore le moindre soupçon, nous nous embrassons comme deux prisonniers qui viennent de briser leurs fers ; et puis, nous voilà courant les champs, au milieu de la nuit, et laissant derrière nous l’hospice de Rochefort, dont la masse immobile va bientôt se perdre dans les ténèbres qui nous environnent, en nous cachant enfin à tous les yeux.

Ce ne fut qu’après avoir marché jusqu’à l’épuisement de ses forces que Mathias me demanda où nous allions.

— Mais nous allons vers Fouras, lui répondis-je.

— Et, une fois rendus là, que ferons-nous ?

— Nous nous embarquerons dans un bateau qui, moyennant quelques francs, ne demandera pas mieux que nous conduire sur la rade de l’île d’Aix, à bord du corsaire le Solanger. Est-ce que ce n’est pas là ce que nous avons de mieux à faire ?

— C’est ma foi vrai ! s’écria Mathias. J’ai la tête encore si faible, que j’avais presque oublié notre plan de campagne. Mais sais-tu bien que ce qui nous arrive est au moins fort plaisant, à présent que j’y réfléchis ? Qui m’aurait jamais dit qu’un jour je serais réduit à fuir, caché sous l’habit d’un prêtre, l’hôpital inhospitalier de Rochefort, et cela pour avoir sauvé un vaisseau de ligne, et cela pour m’être permis, moi, dernier échelon de la hiérarchie navale, de vouloir corriger l’insolence d’un officier supérieur de la marine ! Étrange destinée que la mienne et que la nôtre ! Te rappelles-tu le vieux major-général de Brest, qui voulait nous envoyer à la gloire, pour nous arracher à la prétendue corruption de la vie que nous menions auprès de Juliette ? Quelle gloire, mon ami, il nous a fait trouver, ce brave homme, et de quel prix on paie quelquefois l’honneur de servir sa majesté l’empereur et roi !

— Ah bah ! il n’est plus question de tout cela maintenant. Et le but que nous devons nous proposer, c’est d’arriver avant le jour à Fouras.

— Oui, tout cela est bien facile à dire… Arriver avant le jour ! mais c’est la force qui me manque un peu.

— Eh bien, je te porterai quand tu seras au bout de la provision de vigueur qui t’est nécessaire pour arriver à bon port.

— Et puis, c’est aussi cette diable de soutane, qui contrarie à tout moment mes fonctions ambulatoires. A chaque pas, elle s’engage dans mes jambes, qui déjà ont assez de peine à me porter. Vois plutôt, tiens.

— Et pourquoi ne la quittes-tu pas, ta soutane ?

— La quitter, et jeter sitôt le froc aux orties ! Non pas, s’il vous plaît. Lisette… L’aventure est trop piquante pour ne pas pousser la farce jusqu’au bout. Un aspirant courant les champs, sous la défroque d’un abbé, pour aller se réfugier à bord d’un corsaire ! Je ne donnerais pas ma part de folie dans cette escapade grotesque, pour un galion d’Espagne chargé de lingots d’or. Allons, voyons : attrape à jouer des fourchettes, à présent que me voilà un peu reposé des fatigues de la première étape. En avant ! monsieur l’aspirant de première classe, en avant ! L’abbé Mathias se fera un vrai plaisir de vous suivre et de naviguer dans vos eaux.

Les deux ou trois lieues que nous avions à faire pour réaliser notre projet d’embarquement, sont parcourues tant bien que mal. Nous arrivons, avec l’aube naissante, sur la côte de Fouras. Quelques pêcheurs, encore à moitié endormis, préparent négligemment leurs bateaux pour quitter le tranquille rivage et aller chercher au large leur fortune de chaque jour. La brise venait de la mer, mais elle était faible et douce, et ne pouvait empêcher les barques de s’éloigner. J’aborde un des patrons avec l’air d’aisance que je cherche à me donner…

— Allez-vous du côté de l’île d’Aix ? demandai-je à ce bourru.

— Nous irons ou nous n’irons pas : c’est suivant comme ça nous fera plaisir.

— Vous n’êtes guère poli, mon brave homme, avec des gens qui font pourtant le même métier que vous !

— Et à quoi ça servirait-il donc de prendre des mitaines pour parler à un aspirant ? Pourquoi venez-vous me demander si j’irons ou si je n’irons pas ? Est-ce que ça se dit, ça ?

— Mais ça se dit quand on a des raisons pour vous demander si vous allez à l’île d’Aix ou si vous n’y allez pas !

— Et queux raisons encore avez-vous ?

— Si vous m’aviez donné le temps de m’expliquer, je vous aurais dit que nous cherchions une embarcation pour nous rendre en rade.

— En rade avec monsieur le curé ?

— Pourquoi pas ?

— Un curé dans une barque de pêche ! belle chance que nous aurions là ! Vous ne savez donc pas encore ce que la calotte porte de malheur à la ligne ? Je suis bien sûr que si nous embarquions ce passager-là, il n’y aurait pas un piloneau à crocher au bout de nos avançons, de toute la journée.

— Eh bien ! on vous paiera votre pêche, et la journée, par conséquent, ne sera pas perdue pour vous.

— Et combien est-ce que vous nous larguerez pour le fret de cette cargaison de cathédrale ?

— Combien nous prendrez-vous pour le voyage ? C’est à vous de larguer le premier vos amarres.

— Vingt-cinq francs.

— Dix francs.

— Vingt francs : pas à moins ; et que la malédiction du bon Dieu ne tombe pas sur le bateau ! v’là tout ce que je demande.

— Vingt francs pour si peu de chemin ?

— Et donneriez-vous bien un sou par chaque coup d’aviron qu’il nous faudra hâler, premier que de crocher l’île d’Aix ?

— Allons, voici quinze francs, et qu’il n’en soit plus parlé.

— Je prends toujours. Mais, si les trois garçons qui ont part dans la barque ne veulent pas se charger de monsieur l’aumônier, je vous avertis qu’il n’y aura rien de fait. Je vas d’abord conter mon bagout aux autres.

Au bout de quelques minutes de délibération, le patron revint vers nous pour nous annoncer que nous pouvions nous embarquer dans le bateau, et que ses co-associés consentaient à nous trinquebaler à l’île d’Aix.

Le trajet fut long et pénible ; car, pendant deux heures il nous fallut ramer contre le vent et la marée. Le patron de la barque placé à la barre, profitant de la liberté d’esprit que lui laissait la manière dont nous naviguions, se prit à nous accabler de questions, auxquelles, dans toute autre circonstance, nous nous serions fait un devoir de ne pas répondre. Mais, pour ménager la susceptibilité des quatre malotrus à qui nous avions encore affaire, nous prîmes le parti de ne pas trop mal accueillir leurs continuelles importunités.

— Sans être trop curieux, nous demanda le maître-pêcheur, pourrait-on savoir ce que va faire à l’île d’Aix M. le curé ?

— Ce n’est pas à l’île d’Aix, je vous l’ai déjà dit, que se rend M. l’abbé ; c’est à bord du corsaire américain le Solanger !

— Et pour qui faire encore, un ex-clésiastique à bord d’un corsaire ? Pour leur-z-y dire la messe à ce tas de rénégats ?

— Non pas la messe ! mais pour confesser un des officiers américains qui a réclamé, au lit de mort, les soins spirituels de monsieur.

— C’est donc pas tous des inchrétiens que ces corsairiens de la Neuve-York ?

— Pas plus inchrétiens que vous, et parmi eux il se trouve même de très-fidèles et de très-bons catholiques.

— Catholiques, catholiques ; ça vous plaît-z-à dire ! C’est pas l’embarras, je me suis laissé conter que c’était en partie des Français qu’il y avait à bord de ce grand coquin de forban ; et des écumeurs de mer, ça peut bien être des catholiques apostoliques et romains tout aussi bien comme nous !… Allons, avant un coup, mes garçons, nous ne sommes plus qu’à deux encâblures de l’Américain, et M. le curé, à ce qu’il m’a dit, a une double ration de sacré-chien à vous payer une fois rendus à bord, sous sa vareuse d’église (sa soutane).

En nous voyant nager pour nous rendre à leur bord, les gens de l’équipage du Solanger se groupèrent le long des bastingages du corsaire pour examiner avec curiosité le personnage qui leur arrivait sous l’accoutrement d’un prêtre… Jamais pareil uniforme ne s’était montré à leurs yeux, et leur surprise redoubla encore, lorsque mon ami, saisissant les porte-haubans de tribord, ne fit qu’une seule enjambée pour sauter avec la légéreté d’un gabier, sur le pont du navire…

Le capitaine Moulson se promenait en cet instant sur le gaillard d’arrière, et ce ne fut qu’après avoir reçu le très-humble salut de Mathias, qu’il sembla sortir de la préoccupation à laquelle il paraissait livré, en faisant gravement les quinze ou vingt pas compris entre le grand mât et le couronnement de son brick.

— A quelle circonstance dois-je l’honneur de votre visite, messieurs, nous demanda d’abord le capitaine ?

— A une circonstance fort singulière, répondit mon ami, et cette lettre de votre respectable cousin va vous l’expliquer.

Le capitaine lut précipitamment le petit mot que le curé de l’hôpital nous avait donné pour lui, et puis tendant cordialement la main à Mathias, il s’écria :

— Quoi c’est vous qui avez ramené l’Indomptable à terre ?

— Hélas oui ! mon capitaine, et vous voyez que je n’en suis pas plus fier pour cela.

— Et pourquoi cette friperie de prêtre sur vos épaules ?

— Cette friperie m’a servi à brûler la politesse aux braves gens qui, pour prix de ma conduite, avaient pris tous les moyens nécessaires pour me faire arrêter à la sortie de l’hospice.

— Et qu’a-t-on fait au commandant de l’Indomptable, pour avoir exposé son vaisseau à tomber dans les griffes des Anglais ?

— On l’a acquitté.

— Et vous, on veut vous mettre la patte sur le collet, pour avoir fait ce qu’il aurait dû faire lui-même ! Ah ça ! ils sont donc fous en France à présent !

— Mon Dieu non ; ils ne sont que stupides, envieux et méchans, et c’est à vous que je viens demander un refuge contre les bontés dont il leur a plu de m’accabler.

— Ce n’est pas de refus, jeune homme, ce n’est, ma foi, pas de refus ; vous êtes un bon garçon, et moi j’aime les lurons taillés sur votre gabarit. On a voulu vous donner la chasse, à ce que m’écrit mon cafard de cousin, mais nous sommes là pour un coup, nous autres. En montant sur le pont du Solanger, vous avez mis le pied sur la terre américaine, et ce que le bon Dieu ou le hasard vient de faire pour vous, le diable ne vous l’ôtera pas, je vous en donne ma parole. Qu’il vous suffise de savoir, pour être tranquille, que ce pavillon-là, voyez-vous, qui flotte sur l’arrière de mon brick, couvre et garantit la marchandise… Vous naviguerez avec nous, et si je ne vous pousse pas rondement dans la partie de la course, vous pourrez dire que c’est qu’il n’y aura plus d’eau à boire sur mer… Quel est ce monsieur qui vous accompagne ?

— C’est un aspirant de mes amis à qui je dois le bonheur de me voir libre.

— Veut-il courir aussi bon bord avec vous ?

— Merci, capitaine, pour le moment du moins. J’ai des raisons qui me retiennent encore dans la marine militaire.

— Tant pis, car à mon bord, il y en a pour tout le monde. Mais si le cœur ne vous en dit pas, vous n’en mangerez pas, voilà tout, et la part sera plus forte pour les autres goulus… Ah ça ! dites donc, père Mathias, car c’est votre nom, n’est-ce pas ? si vous voulez me faire plaisir, vous vous dégréerez en double de cet uniforme de prêtre, qui commence à faire rire trop nos gens. Tenez, les voilà tous, les gueux, à crier déjà qu’il y a un corbeau à bord, et ces gaillards-là, voyez-vous, sont si superstitieux…

— Qu’à cela ne tienne, capitaine ; le désarmement, allez, ne sera pas long, et pour commencer je me dépouille de ma robe et de mon rabat, à moins cependant qu’il n’y ait quelqu’un à confesser de ses péchés à votre bord…

— En douceur, en douceur, M. l’abbé… Tenez, donnez-moi toutes ces guenilles au mousse qui va aller les amarrer, comme un paquet pour effrayer les oiseaux, à la paume du mât de misaine… Cela sera plus farce que de les envoyer par dessus le bord, et j’ai dans l’idée que ce cotillon de prêtre nous portera bonheur, dans notre prochaine croisière.

Avec des gens du caractère du capitaine Moulson et de ses officiers, il n’était pas difficile de faire prompte connaissance et d’aller vite en amitié. Quelques heures après son introduction à bord du corsaire, Mathias se trouva installé au milieu de l’état-major et de l’équipage, comme si toute sa vie il avait couru la fortune avec d’aussi nobles compagnons. Pour moi, enchanté de la réception qu’on venait de faire à mon ami, je passai la nuit à bord du Solanger, entre le punch que le maître d’hôtel faisait ruisseler sur les tables de la grande chambre, et les chansons joyeuses, dont nos aimables convives assaisonnaient leurs copieuses libations…

Quand le jour vint mêler ses premiers rayons à la lueur des flambeaux pâlissans qui avaient éclairé la longue orgie de la nuit, on parla d’appareiller ; car la brise s’était faite pendant le temps que nous avions consacré à toutes nos bachiques folies… Le capitaine Moulson, habitué à mener de front et avec une égale ardeur ses plaisirs et ses devoirs, la bamboche et le service, ne fit qu’un saut, de la table de la grande chambre sur son banc de quart, et sa redoutable voix alla réveiller son belliqueux équipage, encore endormi sur le pont où chaque officier avait déjà pris son poste…

Le corsaire le Solanger, manœuvré par ses deux cents vaillans matelots, eut bientôt livré ses vastes huniers au souffle des vents qui semblaient demander à l’entraîner loin du port, où il n’avait fait qu’un trop long séjour… L’instant arriva de quitter l’ami que je venais de confier à la fortune, sous l’empire de laquelle allait s’aventurer le corsaire… Mathias, qui, jusque-là, avait conservé toute la gaîté de son caractère, perdit presque l’usage de la parole en me pressant dans ses bras ; et, les larmes aux yeux, le malheureux ne sut que me dire, d’une voix faible et entrecoupée : — Tu vas revoir Juliette… tu l’embrasseras pour moi… et tu lui diras…

— Je lui dirai que tu l’aimes encore…

— O toujours ! toujours !… Adieu pour toi ! adieu pour elle !

Assis seul, jusqu’au soir, sur un des sauvages rochers de l’île d’Aix, j’attendis, pour abandonner le rivage, que la nuit eût caché aux bornes de l’horizon, le point aérien que formait encore, en s’éloignant avec la brise frémissante, la voile presque imperceptible du Solanger… Et quand ce point eut disparu pour jamais à mes yeux mouillés de larmes, je prêtai l’oreille aux vagues gémissantes qui venaient se replier sur la grève solitaire ; et il me sembla que ces vagues, sur lesquelles le corsaire avait passé en bondissant, murmuraient encore les mots d’adieu que mon ami leur avait peut-être confiés pour moi !

XIV.
UNE CONQUÊTE D’ASPIRANT DE MARINE.

L’heureuse évasion de mon ami, qui venait en quelque sorte d’arracher à la sévérité de la discipline, une proie sur laquelle les autorités maritimes avaient peut-être compté, eut à Rochefort trop de retentissement pour qu’on ignorât long-temps la part que j’avais prise à la fuite de Mathias. La triste rigueur qu’on s’était proposé de déployer contre lui, menaça de s’étendre jusque sur moi, qui, en quelque sorte, devais être responsable d’une faute que l’on ne pouvait plus faire expier à celui que l’on appelait le vrai coupable ; et, pour échapper à ce reste de persécution et de haine, je pris le parti de m’éloigner d’une ville où l’on ne pardonnait ni aux belles actions ni au dévouement de l’amitié.

Muni d’une autorisation que le préfet maritime ne m’accorda que comme une faveur signalée, je retournai à Brest, d’où, quelques mois plus tôt, nous étions tous partis, moi et mes jeunes camarades, si pleins d’espérances, d’ardeur et d’illusions trompeuses.

Le lendemain de mon arrivée dans cette ville, après avoir joui du plaisir de revoir ma famille et mes amis, je crus n’avoir rien de mieux à faire que d’aller au spectacle, pour assister à une cabale d’aspirans qui, ce soir-là, devait éclater contre un acteur que je ne connaissais pas, mais que je me proposais de siffler avec toute l’ardeur que mes jeunes frères d’armes paraissaient vouloir déployer contre lui.

Le temps des cabales de spectacle est aujourd’hui passé dans les ports de mer. Mais, grand Dieu ! qu’à l’époque vers laquelle je reporte encore mes souvenirs, les aspirans de marine se montraient quelquefois redoutables dans les luttes du public contre les troupes dramatiques de la province ! Aucun moyen de triompher de la résistance des acteurs, ne répugnait à l’entêtement de ces âmes damnées, aguerries déjà contre des tempêtes bien autrement terribles encore que celles qui se déchaînaient sous les combles d’une salle de théâtre ! Une scène prise à l’abordage au milieu du vacarme : des coulisses renversées sur les musiciens de l’orchestre épouvanté ; des œufs gâtés tombant comme grêle sur la tête des spectateurs en fuite ; un lustre et des quinquets brisés sur les banquettes lacérées du parterre ; des oiseaux de nuit long-temps tenus en réserve dans des boîtes infernales, et lancés tout à coup dans l’espace, qu’ils remplissaient du bruit de leur vol sinistre ; des épées nues enfin se croisant quelquefois, au sein de ce désordre affreux, avec les baïonnettes de la garde appelée pour rétablir la tranquillité, tout cela n’était qu’un jeu pour ces jeunes diables à la figure encore imberbe et à la physionomie si naïve et si douce. Oh ! que les cabales aujourd’hui sont mesquines et froides auprès de ces cabales d’autrefois, si chaudes et si impétueuses ! Et l’on nous dit encore que le siècle s’est formé et que les mauvaises habitudes seules ont dégénéré !

A mon entrée dans la salle de spectacle de Brest, le vacarme projeté était commencé. En ma qualité de nouvel arrivé, je crus qu’il était de mon honneur de me signaler plus que les cabaleurs sédentaires, et de faire brillamment mes premières armes. Je ne risquai que trop, hélas ! de me faire distinguer dans cette mémorable soirée. De toutes les femmes que l’approche de l’orage avait épouvantées, une seule était restée dans les loges grillées des secondes galeries ; et, malgré l’ardeur avec laquelle je donnais l’exemple du tapage à mes autres camarades, je remarquai qu’au plus fort de la mêlée, la lorgnette de l’intrépide spectatrice n’avait pas cessé d’être dirigée sur moi. Quelque fat, à ma place, n’eût pas manqué d’attribuer au mouvement du plus tendre intérêt, l’attention avec laquelle la dame de la loge l’aurait observé. Mais moi, plus occupé encore de mes fonctions présentes que de vains projets de conquête, je pensai tout modestement ne devoir qu’à l’excès du zèle que j’avais déployé, la faveur d’être remarqué par l’inconnue, plus que ne l’avaient été les autres héros du scandale de la soirée.

Une nuée d’officiers-majors, qui m’avaient observé avec autant d’attention que la belle, mais avec des dispositions moins bienveillantes peut-être, m’entourèrent bientôt, pour me conduire probablement du sein de mon triomphe à bord du vaisseau amiral, lieu ordinaire réservé au châtiment des peccadilles des jeunes officiers de marine. Je devinai heureusement assez à temps les intentions hostiles des limiers du major-général, pour opérer rapidement la retraite que me prescrivait la prudence ; et, du pas le plus agile, j’abandonnai, au moment le plus critique, le théâtre d’une victoire que la police maritime ne m’aurait disputée qu’avec un succès trop certain.

Je franchis, en un clin d’œil et à la faveur de l’obscurité, les portes du théâtre, encore entourées de troupes. Quelqu’un suit mes traces, et je redouble de vitesse, m’imaginant avoir à mes trousses un officier-major au moins… Une voix m’appelle par mon nom. J’écoute : c’est une voix de femme, et je m’arrête… — Trouvez-vous demain, à cinq heures du matin, rue de la Filerie, numéro 11, maison de madame Delatour, dentiste, me dit une personne que je crois reconnaître pour une une vieille dame. Je veux répondre, mais l’officieuse ménagère a déjà disparu dans la foule qu’elle a regagnée, en laissant seulement à mes oreilles le son de ces mots que je me répète avec étonnement : Trouvez-vous demain, à cinq heures du matin, rue de la Filerie, numéro 11, chez madame Delatour, dentiste.

A dix-huit ans, avec de l’éducation et quelque esprit, on a tout ce qu’il faut pour se croire destiné à devenir un homme à bonnes fortunes. Mais, grand Dieu ! qu’il en coûte quelquefois, aux débuts de la carrière de Lovelace, pour attendre, avec une certaine philosophie, l’heure d’un rendez-vous avec une femme que l’on ne connaît pas ! Je sortis après avoir entendu les mots que la vieille venait de me dire si précipitamment, persuadé que de toute la nuit il me serait impossible de fermer l’œil ; et, pour mettre autant que possible le temps de l’attente à profit, je courus dans la rue de la Filerie, avec l’intention de guetter au passage la belle avec laquelle je m’attendais le lendemain à avoir le plus délicieux tête-à-tête. Je ne vis rien, si ce n’est le numéro de la maison qu’on m’avait indiquée, et aussi l’enseigne de la dentiste, qui occupait le rez-de-chaussée. Il me vint bien à l’idée, faute d’indices plus satisfaisans, de prendre des informations dans le voisinage sur le compte des locataires qui habitaient le logis ; mais la crainte de commencer par une indiscrétion dangereuse une aventure qui s’annonçait pour moi sous l’apparence du plus piquant mystère, me fit bientôt renoncer à mon projet d’enquête, et je pris le parti d’attendre, en me promenant et en me repromenant dans les quartiers silencieux de la ville, l’heure encore si éloignée du bonheur qui me procurait déjà les plus voluptueuses rêveries.

Que de femmes, pendant ce temps, passèrent dans mon imagination si tendrement excitée par le vague espoir que l’avertissement de la veille avait jeté dans mon cœur et dans ma jeune tête ! Nul doute, me disais-je avec complaisance, que la dame à laquelle j’ai plu, ne soit celle qui, pendant la cabale, m’a lorgné si obstinément… Mais quelle peut être cette belle inconnue ? Quelque femme de la petite vertu ? Oh non ! elle occupait une des loges louées à l’année ; sa mise m’a paru de la dernière élégance, et la maison qu’elle habite offre une certaine apparence de luxe… Et si c’était plutôt quelque femme de bon ton qui se fût éprise de moi en me voyant faire plus de vacarme que tous les autres ensemble… On dit que les femmes de la société ont un faible très-prononcé pour les mauvais sujets ; et ma foi, à ce titre, il se pourrait bien que ma conduite au spectacle eût séduit, par l’éclat même du scandale, quelqu’une des beautés qui font l’ornement des salons de nos autorités… Pardieu, il serait plaisant qu’une circonstance qui devait me conduire, en bonne conscience, tout droit au vaisseau amiral, me procurât une de ces aventures exquises pour lesquelles j’ai toujours eu un goût si déterminé et jusqu’à présent si stérile… Et Juliette, cette pauvre Juliette, que j’avais tant promis à mon ami Mathias de voir pour lui et pour moi à mon arrivée à Brest ! Malheureux que je suis ! je n’y ai encore pas plus songé qu’à l’an quarante… Je n’ai pas même pensé à m’informer de ce qu’elle peut être devenue et quel sort il a plu à la Providence de lui réserver après notre brusque départ… Elle gémit peut-être, la pauvre créature, en implorant, dans sa détresse, le souvenir de ses anciens amis, comme un talisman contre la séduction dont elle a été probablement environnée, sans expérience, sans protection, sans défense ; et, tandis qu’avec tant de facilité je pourrais trouver encore en elle une maîtresse, une amie, et je soupire après le moment de faire une infidélité à la seule femme que je devrais chercher parmi toutes les femmes…

Cinq heures sonnèrent enfin, et j’étais en face du numéro 11… Mes yeux, depuis une bonne demi-heure au moins, n’avaient pas cessé d’être fixés sur la porte de cette bienheureuse maison. La porte s’entr’ouvre doucement, et une femme d’une cinquantaine d’années, l’index posé discrètement sur la bouche, me fait signe de la suivre… J’étais déjà sur ses pas avant qu’elle fût rendue au pied des escaliers… Je monte tout palpitant d’espoir, en effleurant à peine les marches que je monte quatre à quatre. Un loquet claque sur la porte d’un des appartemens du deuxième étage : j’entre, et je tombe étonné, ravi, enchanté, dans les bras de Juliette…

Ma joie fut si vive, en retrouvant d’une façon si inattendue notre ancienne gouvernante, que, quelques minutes après l’avoir embrassée, j’eus à peine assez de calme d’esprit pour lui dire : — Et à quelle faveur du ciel dois-je le bonheur de te revoir si bien mise et si bien logée, ma pauvre Juliette ?

— Tu vas le savoir, mon ami, me répondit-elle presqu’aussi émue que moi ; mais, avant tout, apprends que je m’appelle maintenant mademoiselle Olinda.

— Et pourquoi Olinda et plus Juliette ?

— Parce que mon protecteur a trouvé sur la carte marine le nom d’Olinda, qui est, m’a-t-il dit, celui d’une province du Brésil. Ce nom lui a paru plus distingué que celui sous lequel j’étais connue quand j’étais avec vous autres ; et, en effet, je commençais aussi à le trouver bien commun.

— Ah ! c’est la raison pour laquelle on t’a donné le nom d’Olinda ! Mais quel est donc ton protecteur ?

— J’ose à peine te le dire, puisque tu ne l’as pas encore deviné. Je crains que tu ne m’en veuilles, mon ami ; mais le malheur qui semble avoir présidé à ma naissance, et ma triste destinée, m’ont réduite à la nécessité d’accepter les bienfaits d’un galant homme…

— Et de quel galant homme encore ?

— De l’homme le plus généreux et le plus aimable, et que je voudrais pouvoir aimer autant qu’il mérite de l’être… Ouf !

— Et quel est encore, voyons donc, cet homme généreux et aimable ?

— Tu te rappelles peut-être cette lettre que tu surpris un jour dans mes mains, et que j’écrivais au…

— Au major-général de la marine… Oh ! va, je ne l’ai pas oublié. Ce serait donc lui ?…

— Eh bien ! oui, mon ami, c’est lui. J’aime mieux que ce soit toi que moi, qui l’aies nommé…

— Ah ! j’avais donc bien deviné dans le moment ! et tu nous trompais tous déjà, petite perfide…

— Ne te fâche pas, Édouard ; tu le tromperas à ton tour… Il te sera si doux, mon ami, de te venger de moi et de lui, que tu me pardonneras ma faute passée, n’est-ce pas, en faveur de ma faute présente ?… Oh ! comme hier au soir je t’ai reconnu avec bonheur, faisant tant de bruit au spectacle ! Si tu savais avec quel orgueil je me suis dit à moi-même, en te retrouvant tel que je t’ai aimé : Voilà bien un de mes aspirans ; car, aussi vrai que je me nomme Olinda maintenant, vous m’avez donné une si mauvaise habitude, que je n’ai jamais pu aimer que des aspirans depuis vous, depuis toi surtout, et depuis ce pauvre Mathias dont tu ne m’as pas encore dit un mot.

— Pourquoi t’en aurais-je parlé quand tu nous as tous sacrifiés, nous, tes premiers et tes meilleurs amis, à ce vieux drille de major-général ?

— Oh ! lui, il m’a écrit au moins ce bon Mathias ; il n’a pas fait le dédaigneux et le paresseux comme toi.

— Il t’a écrit, dis-tu, Mathias ?

— Toutes les semaines, excepté pendant sa maladie à l’hôpital de Rochefort. Et qu’y a-t-il de si surprenant à cela, monsieur, s’il vous plaît ? L’excellent et digne jeune homme ! c’est cela un cœur !

— Et je l’aurais encore parié. Il n’est que trop vrai : ce malheureux t’aimait à la folie.

— Et pourquoi, monsieur, cet imparfait de l’indicatif t’aimait à la folie ? J’espère bien qu’il m’aime encore.

— Oh ! de la science grammaticale à présent ! Tu connais l’imparfait de l’indicatif ? Et où diable as-tu donc appris tout cela ?

— Où diable ? mais, par Dieu ! dans les livres et avec les professeurs, que mon bienfaiteur a voulu que j’apprisse et que je prisse. Crois-tu donc avoir toujours affaire à la pauvre et ignorante Juliette ?… Tu n’as seulement pas encore remarqué le changement qui s’est opéré dans mes manières : c’est cependant, je crois, assez frappant… Vois comme mes mains, autrefois endurcies par le travail auquel j’étais condamnée, sont devenues douces et blanches. Regarde mes yeux, qui ont pris une autre expression, et ma taille, qui s’est si élégamment formée… Tu ne remarques donc plus rien à présent, toi ?

— Si, si, je remarque tout fort bien, au contraire ; et, pour t’en donner une preuve, je te ferai observer, à mon tour, sans vouloir ici te faire un reproche de prendre avec moi un ton de familiarité qui s’accorde, du reste, au mieux avec l’attachement que j’ai pour toi, je te ferai observer que tu me disais toujours vous autrefois, et qu’à présent tu me tutoies !

— Ah ! c’est qu’écoute donc, autrefois ma position était si éloignée de la vôtre par le malheur de ma naissance et l’ignorance dans laquelle j’avais été élevée ; au lieu qu’aujourd’hui, c’est bien différent. L’éducation que j’ai acquise, la place que j’ai prise enfin dans le monde, m’ont rapprochée de toi de manière à me faire croire que je suis à peu près ton égale… Tu dois me trouver bien drôle peut-être avec mes prétentions ; mais, que veux-tu ?…

— Moi ? non. Je te trouve charmante, et voilà tout.

— A la fin, voilà le premier compliment que tu m’aies encore fait depuis une heure que nous sommes ensemble. Oh ! si tu pouvais t’imaginer combien il me tardait de te voir, pour jouir de la surprise que te causerait mon changement de fortune ! Je croyais qu’en me retrouvant grandie, formée, et, je puis le dire, embellie, tu ne reviendrais pas de ton extase. Mais, pas du tout : monsieur, après m’avoir embrassée, a paru me revoir comme si je n’avais pas changé d’état ! Oh ! que les hommes, mon Dieu, sont étranges et indéfinissables ! Je ne m’attendais guère, je te l’assure, à être payée par autant d’indifférence, du sacrifice que je fais en te recevant chez moi, et du danger que je cours peut-être en te retenant aussi long-temps ici.

— Et quel danger si grand ma présence peut-elle donc te faire courir ?

— Tu me le demandes, quand tu sais toi-même les minutieuses précautions qu’il m’a fallu prendre pour te faire entrer dans la maison sans qu’on pût te voir… Que deviendrait ma réputation si l’on venait à apprendre, et si le général savait surtout que… Rien que d’y penser, j’en tremble comme si j’avais fait un mauvais coup…

Au moment même où la tendre Olinda achevait sa phrase à effet, on entendit la porte de la rue se refermer assez brusquement… La pauvre fille resta muette en prêtant une oreille attentive au frottement d’un pied assez lourd qui paraissait s’appuyer sur les escaliers du premier étage…

— Qu’est-ce que ce bruit ? lui demandai-je.

— Chut ! tais-toi ! me dit-elle à voix étouffée… Je crois… oui, c’est ce vieux jaloux qui monte ; je reconnais ses pas… silence… Que peut-il vouloir à cette heure ?

— Que dois-je faire ?…

— Attends ! oui… il vaut mieux… Tiens, mon ami, mon lit est large, et tu es mince ; tu vas te placer…

— Où ? dessous ?

— Non pas : c’est trop commun… Tu vas te glisser entre le traversin et le chevet ; et, si tu m’aimes et que tu tiennes à ne pas compromettre mon avenir, tu ne respireras pas.

— C’est fort bien, mais, en prenant cette posture, je risque peut-être d’être exposé à quelque incident bizarre, qui pourrait bien ne pas trop être de mon goût.

— Enfant que tu es ! va, tu n’as rien à craindre de ce côté-là… Mais, je t’en supplie, fais vite, et sois muet et immobile, pour l’amour de moi.

En quelques secondes, je fus allongé transversalement sur la tête du lit ; et masqué par le traversin soyeux que ma princesse eut le soin d’arranger de manière à me couvrir sans me couper entièrement la respiration, j’attendis, en retenant mon souffle, l’événement que me préparait l’arrivée de mon rival sexagénaire.

L’entrée du major chez sa belle me sembla copiée sur celles des classiques oncles d’opéra-comique.

— Comment, levée déjà, s’écria celui-ci en refermant la porte sur lui. Levée avec l’aurore et plus fraîche qu’elle… Et par quel hasard ?

— J’avais l’intention d’aller respirer l’air de la campagne, ce matin, pour dissiper une migraine affreuse qui depuis hier…

— Une migraine sur ce joli front, si serein et si pur… Mais ce serait un volcan sous des fleurs… Permettez, mignonnette, que je baise ce joli front, qui souffre… En effet, il est presque brûlant.

— Vous me demandiez tout à l’heure par quel hasard je me trouvais levée si tôt aujourd’hui ; mais je pourrais vous demander à mon tour à quel miracle je dois le plaisir de vous recevoir si matin chez moi ?

— C’est à un miracle dont je me serais assez volontiers passé. Hier vous étiez au spectacle, vous avez dû même être étourdie du bruit infernal que nos jeunes gens se sont permis de faire, à propos de je ne sais quel acteur, que ces petits messieurs ont pris en grippe. Ma présence au théâtre étant devenue nécessaire pour mettre fin à ce désordre un peu scandaleux, je me suis transporté dans la salle, et au nombre de mes cabaleurs, je n’ai pas été peu surpris, je vous jure, de reconnaître un des lurons que ma prudence était parvenue, il y a quelques mois, à éloigner de vous…

— C’est vrai, j’ai reconnu moi-même ce jeune homme.

— Son apparition inattendue en ce moment m’a, je vous l’assure, un peu contrarié.

— Et pourquoi donc, monsieur ? Auriez-vous quelque raison de penser…

— Oh ! pas pour vous ! Je vous suppose trop de réserve et de sagesse pour m’alarmer des tentatives que fera sans doute cet aspirant, pour chercher à vous parler, à vous voir, peut-être. Mais la seule idée d’avoir à éloigner les importunités d’un jeune fou, m’effraie. Il est si doux à mon âge de savourer encore avec mystère le tranquille bonheur d’aimer une jolie femme, et d’en être aimé, un peu peut-être, n’est-ce pas Olinda ?

— Et comment n’aimerais-je pas le plus délicat, le meilleur, le plus généreux des hommes ?

— Tu m’aimes donc un peu, toi si belle et si bonne ?

— Devrais-je avoir à vous le répéter encore ? Ce n’est pas bien, en vérité, d’être si exigeant.

— Hélas ! on exige toujours beaucoup, trop peut-être, quand on devrait se trouver heureux de posséder ce qu’on veut bien encore vous accorder. Serait-ce trop exiger que de demander encore un baiser ?

— Oh ! non pas un, mais cent, mais mille… Et toujours de bon cœur !

— Elle est en vérité céleste… ! Je te dirai que pour être plus sûr de contrarier d’avance les intentions que je suppose à monsieur l’aspirant d’hier au soir, j’ai pris un parti assez sévère. J’ai donné ordre de le chercher pour le loger provisoirement à l’Amiral. Ce sera toujours autant de pris sur l’ennemi ; qu’en dis tu ?

— Mais qu’il a bien mérité ce que vous voulez bien faire pour lui.

— Il faisait un tapage ce gaillard-là !

— Un tapage horrible, j’en conviens, et qui m’a scandalisée au dernier point ; mais à votre place, au lieu de le punir et de risquer à l’irriter par un traitement qu’il attribuera à un sentiment dont vous êtes incapable, il me semble que je le laisserais tranquille.

— Tu le crois ? C’est pourtant un assez mauvais garnement, et l’occasion de le punir m’a paru belle.

— Raison de plus, peut-être, pour ne pas donner à la malignité ordinaire de ces messieurs un prétexte d’élever des doutes sur le motif qui vous ferait agir.

— Oui, ce que tu dis là me paraît en effet assez bien pensé… Nous y réfléchirons encore et puis nous verrons… Mais à propos, ma tendre et belle amie, puisqu’une circonstance toute particulière m’a amené aujourd’hui chez toi de si bonne heure, je me permettrai de réclamer de ta complaisance le sacrifice que tu veux bien faire, tous les deux jours, à l’une de ces faiblesses que les hommes de mon âge ne peuvent pas toujours vaincre… C’est du reste, et tu me rendras cette justice, la seule exigence que je me permette avec toi… Tu as ici tout ce qu’il te faut, n’est-ce pas ?

Ces paroles du général, encore assez obscures pour moi, me firent trembler. Je me crus exposé à être surpris comme un nigaud dans la cachette où l’imprévoyance d’Olinda m’avait relégué, et malgré les signes tranquillisans que la belle me faisait à l’insu du général, je ne fus pleinement rassuré que lorsque celui-ci dit en s’adressant à la belle, et après avoir jeté sur le lit son habit et sa cravate :

— Je conçois fort bien, ma toute jolie, tout ce que l’idée d’une telle jouissance, peut offrir de bizarre en apparence. Mais quand on a vécu comme moi, et que l’on sait attacher un prix réel aux douces complaisances d’une amie, il est de ces riens qui enchantent, qui vous suffisent et qui font qu’on aime cent fois plus qu’on ne le ferait sans eux, la femme assez bonne pour flatter nos petits caprices… Crois-tu, belle-belle, que l’eau que tu as au feu soit assez chaude ?

— Elle n’est que tiède, mon ami.

— C’est ce qu’il faut : voilà de l’essence de savon qui n’a pas sa pareille, et dont je me suis muni ce matin même. Que ta douce main, déjà si jolie, sera belle dans cette mousse si blanche, et pourtant moins blanche encore que tes doigts caressans…

Je l’avouerai, quelque envie de rire que dût me donner la singulière fantaisie du général, je ne pus m’empêcher de faire des réflexions assez sérieuses sur la scène étrange qui s’offrait à mes yeux, et je me trouvai presque humilié pour ce vieil officier que quelques bons services avait illustré, en le voyant se livrer avec la capricieuse docilité d’un enfant, à la manie de se faire savonner le menton par la main de sa maîtresse… Jamais l’idée d’une aussi bizarre volupté ne s’était présentée comme une chose possible à mon esprit, encore assez peu versé dans la connaissance des infirmités amoureuses de notre espèce… Voilà donc, me disais-je, un homme dont le courage a été éprouvé dans cent combats, dont l’autorité est respectée par tout un corps honorable, réduit, pour satisfaire la plus sotte et la plus puérile envie, à implorer la complaisance d’une grisette qui le méprise en cédant à la bizarrerie de son puéril caprice ! Oh, si tous les officiers de marine qui ont éprouvé la sévérité de notre major-général pouvaient le voir comme moi, se faisant savonner le menton par Juliette, quelle opinion ils auraient de leur vénérable chef !… Et c’est lui qui voulait m’envoyer à l’Amiral pour avoir fait du bruit au spectacle ! Ah qu’il y vienne, maintenant que je tiens le secret d’une de ses honteuses faiblesses ! Je l’en défie bien, le vieux sybarite à savon mousseux…

Dès que l’office du rasoir fut devenu nécessaire, le général se leva pour aller se poser devant un miroir, et achever, en se rasant lui-même, l’opération importante qu’Olinda avait si bien commencée… Pendant le temps qu’il employa à se gratter le menton, Olinda ne cessa de contrefaire toutes ses grimaces, au risque de me faire éclater de rire, et de m’exposer à trahir ma présence, dans ce lieu réservé aux mystères de la toilette de mon rival… Je n’en pouvais plus, et sans le parti que prit enfin le général de se retirer rasé, lavé et parfumé, je ne sais trop ce qui serait résulté de la position insoutenable que j’avais gardée jusque-là, entre le traversin et la tête du chaste lit de mon amante !

XV.
INTRIGUE ÉPISTOLAIRE.

Le protecteur d’Olinda était à peine descendu au premier étage, que d’un seul bond je sautai au bas du lit qui m’avait servi de refuge, avec la promptitude et la légèreté d’un lapin qui sort du gîte où il a été traqué.

— Eh bien ! me dit Olinda en se tenant les côtés à force de rire et de mon étonnement et de la scène que venait de me donner le général, que dis-tu de ma vieille autorité ?

— Je dis que jamais je n’aurais deviné celle-là !

— Tu connais l’homme à présent. C’est la seule manie un peu désagréable qu’il ait, et, en vérité, il est si bon enfant sur tout le reste, que je lui passe son seul petit caprice, en faveur de toutes ses excellentes qualités. Sais-tu le plus grand défaut que je lui trouve depuis que je le connais ? C’est de ne pouvoir pas l’aimer.

— Mais il me semble cependant t’avoir entendue lui assurer très-naïvement que tu l’aimais, en lui donnant même d’assez bon cœur une vingtaine de baisers quand il ne t’en demandait qu’un ?

— Oui, je lui contais tout cela, il est vrai, mais ne faut-il pas que je le trompe ? Crois-tu qu’à toi, par exemple, j’aie besoin de t’en dire autant ? Oh ! mais écoute, ce n’est pas tout encore. Je t’ai dit tout à l’heure que la manie d’être savonné par moi était le seul caprice qu’eût mon autorité. Mais il a bien une autre fantaisie encore !

— Et laquelle ? Va, dis hardiment ; je m’attends à tout maintenant.

— C’est la manie de m’écrire tous les jours un petit poulet, et de vouloir que je lui réponde sur l’heure même.

— Et comment t’arranges-tu de cet idiotisme épistolaire ?

— A merveille ! Je lui réponds tout ce qui me passe par la tête, et il trouve que j’ai un style charmant et que je suis une… Comment donc appelle-t-il cela déjà ? Une, une Sé… Sé… Aide-moi donc un peu !

— Une Sévigné, peut-être ?…

— Oui, justement, une Sévigné… A chaque lettre où il croit remarquer un progrès dans ma manière d’écrire, il m’envoie des pâtisseries, des liqueurs, des sucreries, des bijoux même quelquefois, que sais-je enfin, tout ce qu’il croit propre à encourager mon zèle pour la correspondance.

— En ce cas-là, tu feras des progrès immenses, je t’en donne ma parole, et tu sais que jamais je n’ai promis en vain.

— Et comment cela, des progrès immenses ?

— Je t’écrirai toutes tes réponses ; tu les recopieras, et je veux que les bouteilles de liqueur pleuvent chez toi comme autrefois la manne dans le désert. Ah ! il aime le beau style épistolaire, le friand vieillard ! Eh bien ! on lui en donnera !

— Oui, pour ses bijoux, n’est-ce pas ? Ce sera délicieux, ravissant ! Quand je te disais, Édouard, qu’il nous serait si doux de le tromper ! D’autant mieux, vois-tu, qu’il n’y a rien qui m’ennuie plus que d’être obligée de lui faire une lettre tous les jours, quand je ne sais, la plupart du temps, que lui dire.

— As-tu là sa correspondance ?

— Sans doute, puisque je suis obligée de la lire et d’y répondre.

— Donne-la-moi pour que je me mette au fait de sa manière, et que je lui riposte sur-le-champ… L’idée de sa liqueur m’inspire, et je me sens déjà tout en verve !

— Mais j’ai déjà répondu à son épître d’hier. Il vaut mieux, pour entrer en matière, attendre la lettre qu’il ne manquera pas de m’envoyer aujourd’hui…

— C’est vrai… Et si nous déjeunions en attendant ?

— Ah oui ! tu as raison. Ma bonne va nous servir ce qu’elle aura de mieux… C’est une fille discrète, sage, dévouée et qui t’aime déjà comme si elle te connaissait depuis dix ans. C’est elle qui boit avec moi la liqueur du général… Comme hier elle a bien fait ma commission, n’est-ce pas, à ta sortie du spectacle ?… Un vrai trésor, mon ami, un vrai bijou ! Tu resteras ici toute la journée pour ne sortir qu’à la nuit avec précaution, discrétion et sécurité… Mais à quoi penses-tu donc ainsi ? Tu parais tout distrait…

— Je pense à la réponse que je ferai pour toi à l’amoureux et éloquent major-général de la marine au port de Brest.

— Oh ! ce n’est ma foi pas la peine d’y songer tant à l’avance ! Moi, quand j’étais embarrassée, je copiais tout bonnement une lettre de… de la Nouvelle-Héloïse, et il trouvait que j’écrivais comme un ange.

— Peste, le gaillard ! il n’était pas dégoûté, et tu l’as gâté sans le savoir. C’était du Rousseau que tu lui donnais, malheureuse !

— Ah ! dam, écoute, on donne ce que l’on peut quand on n’a pas autre chose sous la main.

Le déjeuner vint ; je le trouvai exquis. Olinda fut d’un enjouement fou, d’une humeur enivrante, et le bonheur qu’elle semblait éprouver à me retrouver, après ma longue absence, la rendit si aimable, que je pensai à peine au temps qu’il me faudrait passer près d’elle, avant de laisser le champ libre au général, pour peu qu’il lui prît envie de venir lui rendre, comme à son ordinaire, quelque visite nocturne.

La lettre quotidienne qu’elle m’avait annoncée que lui écrirait son autorité, arriva au dessert. Je la lus avec empressement comme le type d’une correspondance qui devait commencer à entrer dans mes nouvelles fonctions. L’épître du jour était ainsi conçue :

« Cher amour,

» Ce matin, je vous ai trouvée encore plus belle, s’il est possible, que vous ne l’étiez hier. Je ne sais à quoi attribuer cela, si c’est à votre beauté qui s’épanouit chaque jour progressivement, ou à mon attachement, qui, en s’augmentant, vous rend à chaque minute plus séduisante à mes yeux. Mais, tout ce que je puis vous dire, c’est que je t’aime de tous les sacrifices que je suis disposé à faire pour ton bonheur… J’ai brûlé dans ma vie bien des parfums aux pieds de plus d’une jolie femme ; mais jamais, je crois, je n’ai offert à la beauté, un encens aussi sincère et aussi pur que celui que je fais fumer à tes autels… Charmante mignonne, je t’ai trouvée souffrante ce matin, et ta migraine m’a alarmé ; mais la touchante complaisance avec laquelle tu as vaincu ta douleur, pour sourire à un de mes petits caprices, m’a pénétré jusqu’au cœur ; et, pour consacrer, comme l’époque d’un tendre sacrifice, le moment où j’ai reçu de toi une marque de la plus insigne bonté, j’ai fait graver, sur l’anneau que je t’envoie, la date du jour où tu m’as accordé la preuve la plus précieuse de ton amour et de ta charmante docilité.

» Adieu, mille fois adieu, avec mille baisers de ton tendre et dévoué amant… »

— Mais c’est une lettre tout comme une autre ! dis-je à Olinda après avoir lu le poulet, et elle mérite une réponse, et une réponse en règle encore. Je trouve même que cet homme écrit assez passablement le sentiment pour un officier-général, et, avec trente ans de moins chez l’individu, le style pourrait ma foi, valoir celui de la plupart de nos jeunes faiseurs de billets doux à la semaine. Voyons, ma petite, un verre de liqueur ! Bien ! bois-en d’abord la moitié, — de l’encre, du papier, une plume ; un baiser par dessus tout cela, car il me faut aujourd’hui de l’inspiration… C’est bien, voilà les idées qui commencent à germer dans ma tête, que je sens s’échauffer par degrés…

J’écrivis alors l’épître suivante, entre les assiettes du déjeuner ; Olinda, appuyée sur mon épaule, suivait de l’œil le mouvement fébrile de ma plume. Cela faisait un tableau charmant pour nous.

« Aimable et cher ami,

» Quelque précieuses que soient pour moi toutes vos bontés, je vous dirai qu’elles me jettent souvent dans la plus grande perplexité. Comment, en effet, pourrais-je jamais reconnaître d’une manière digne de vous et des sentimens que vous m’inspirez, les bienfaits dont vous ne cessez de combler une femme qui n’a à vous offrir que son cœur et son amour ? Oh ! Combien je porte envie au sort de celles qui peuvent, par des sacrifices constans et un dévouement sans bornes, répondre à la tendresse qu’elles ont inspirée et au désintéressement de l’amant qu’elles ont choisi ! Mais une si douce satisfaction ne m’est pas réservée, et je sens que si beaucoup d’amour est quelque chose pour vous, c’est encore trop peu pour moi ; et, moins vous êtes exigeant, et plus je m’en veux de ne pouvoir vous prouver que par l’attachement le plus sincère, quel est l’excès de ma reconnaissance.

» Savez-vous que vous êtes mille fois trop bon, aimable ami, de vous occuper de ma migraine ? Votre présence, dont j’ai trop peu joui aujourd’hui, a suffi pour la dissiper ; et quand le cœur est satisfait, il reste bien peu de place à la douleur, même dans la plus mauvaise tête… Votre anneau est divin, et j’espère bien qu’il deviendra un talisman contre tous mes maux, quels qu’ils soient, en me rappelant une des époques les plus douces de ma vie. Mais je ne vous cacherai pas, tout en acceptant vos galanteries, que je suis très-fâchée contre vous ; oui, très-fâchée, mon ami, et tout de bon encore ! Je veux bien que vous m’aimiez à la folie, mais je ne prétends pas que vous fassiez des folies pour me prouver votre amour. Les seuls gages de tendresse auxquels je tienne, ce sont vos charmantes lettres, car ceux-là au moins je puis les porter sur mon cœur, sur ce cœur que vous avez pénétré, méchant, de la plus vive et de la plus inaltérable reconnaissance.

» Je ne dis pas comme vous, mille amitiés, mille baisers, mais une seule amitié et un seul baiser, pourvu que l’un et l’autre soient éternels comme les sentimens de votre affectionnée.

» Olinda. »

— Eh bien ! comment trouves-tu celle-là, pour la première ? demandai-je à ma déité après avoir achevé mon épître d’un seul coup de plume.

— Mais très-bien ! me répondit-elle, trop bien peut-être ; je crains que le progrès du style ne paraisse trop sensible, aux yeux de mon correspondant.

— Bah ! laisse donc ! Un connaisseur qui a pris le style de la Nouvelle-Héloïse pour le tien, pourra, à plus forte raison, te passer le luxe inaccoutumé d’une rédaction d’occasion, d’une épître improvisée entre la poire et le fromage. Ah ! il en verra bien d’autres, va, le luron !

— Oui, mais c’est qu’en m’appropriant les lettres de Julie à son amant, j’avais bien soin de faire des fautes d’orthographe, pour ne pas m’exposer à laisser découvrir un stratagème qui m’aurait trahie.

— Eh bien ! c’est là la précaution qu’il te faudra prendre aussi en copiant mes lettres. Mais voyez donc la ruse de cette petite plagiaire ! Oh ! pour tromper, il n’y a que les femmes ! Elles naissent toutes avec l’instinct des petits détours et de la plus aimable supercherie !… Allons, sans perdre de temps, prends-moi une feuille de papier rose ambrée, et tâche de me copier proprement ce chef-d’œuvre, et en avant surtout les fautes d’orthographe, par précaution !

Olinda copia, dénatura ma missive, du mieux qu’elle put, et quand la besogne fut terminée, nous nous livrâmes, fort contens de notre espièglerie et assez rassurés sur l’avenir, à un entretien demi-sentimental, demi-fou, qui dura jusqu’au soir. Favorisé par les premières ombres de la nuit, j’opérai tranquillement ma retraite du logis, me promettant bien de revenir le lendemain recueillir des nouvelles de l’effet merveilleux que j’attendais de ma première épître à notre vieux et nouveau Saint-Preux.

XVI.
L’ÉPITRE EN VERS.

J’en suis fâché pour les athées incorrigibles ; mais il est une concession que je serai toujours en droit de forcer leur entêtement théiste à faire à l’expérience d’un fait irrécusable : c’est qu’il est un Dieu pour les amans qui trompent. Comment expliquerait-on autrement que par l’existence d’une protection providentielle, l’impunité dont jouissent la plupart des femmes qui trahissent leurs devoirs, et le bonheur des jeunes séducteurs qui trahissent à leur tour les femmes qu’ils ont rendues infidèles ? Si le hasard seul, avec son aveugle fatalité, présidait aux intrigues amoureuses comme à tout le reste des choses d’ici-bas, comment pourrait-il se faire que ce hasard tournât presque toujours contre les époux trompés en faveur des amans trompeurs ? Les chances du destin ne se partageraient-elles pas à peu près également, entre les uns et les autres, et pour dix maris dupés, ne rencontrerait-on pas dix maris clairvoyans et sévères ? Mais non, bien évidemment non : ce n’est pas le hasard qui peut faire que les époux soient toujours condamnés à ignorer les derniers, ce que tout le monde sait sur leur compte, et qui peut arranger toutes les choses de ce monde, de manière à éviter aux amans les périls que devraient naturellement leur faire courir leur imprudence ordinaire et leur trop coupable indiscrétion. C’est donc très-sûrement une providence cachée, mais une providence réelle qui favorise à la fois et les gens qui doivent être trompés, en leur inspirant une aveugle confiance, et les hommes moins heureux peut-être qui font gloire de tromper les autres, en jouissant de la plus complète et de la plus inconcevable impunité.

Je n’éprouvai que trop peut-être, pour la gloire de mes mœurs, l’effet de cette providence protectrice de l’audace des amans fortunés. Pendant trois mois, je fus assez heureux pour entretenir, avec la vive et tendre Olinda, des liaisons auxquelles un peu de contrainte et quelques contrariétés prêtaient un charme qui suffisait pour éloigner de nous, l’ennui que nous aurions eu tant de peine à éviter au sein d’une existence plus libre et moins illégitime. Presque tous les jours, il est vrai, il me fallait acheter, en écrivant une lettre au général, le plaisir d’abuser cet excellent homme. Mais ma correspondance pseudonyme semblait le rendre si heureux, et elle nous avait procuré jusque-là de si étranges incidens, que je m’étais résigné, sans trop de répugnance, au devoir épistolaire dont ma maîtresse avait jugé à propos de m’abandonner tout-à-fait le soin. Écrire à peu près chaque matin, une lettre pour mon propre compte, à l’un de mes amis ou de mes parens, aurait été un travail au dessus de mes forces et de ma paresse ; mais correspondre au nom de ma maîtresse avec le vieillard aux dépens duquel nous nous amusions tous deux, c’était pour moi quelque chose de si piquant, que j’aurais usé, je crois, sans ennui à ce métier, toutes les plumes d’un ministère.

Malgré tout l’attrait que pouvaient m’offrir cependant la nature et la bizarrerie de mes relations avec la belle protégée du major, il m’aurait été difficile peut-être d’éviter la satiété que la fréquence de nos entrevues devait amener entre deux amans de notre caractère et de notre âge. Mais par un des priviléges singuliers attachés à la destinée de ma maîtresse, j’éprouvai bientôt dans l’inconstance même de son humeur et de ses impressions, un changement qui contribua à varier l’uniformité de notre situation et du sentiment qu’elle m’inspirait.

Olinda, au bout de quelques semaines, s’avisa, à propos de quelques circonstances que je lui rappelai en parlant de sa vie passée, d’avoir des scrupules et d’éprouver sur son avenir des terreurs que toute mon éloquence et mon sang-froid ne purent que bien difficilement effacer de son imagination troublée.

— Croirais-tu, me dit-elle un jour, que maintenant, pour peu que tu restes quelques heures éloigné de moi, j’ai peur !

— Et peur de quoi ? lui demandai-je en feignant d’ignorer l’objet de ses alarmes.

— Peur de moi-même et du sort inévitable que je me prépare. Quand tu rentres, mon ami, et que tu me surprends les yeux tout rouges, tout gonflés, c’est que j’ai pleuré pendant toute ton absence. Je sens depuis quelque temps que j’ai besoin d’avoir près de moi quelqu’un qui m’aime un peu, quelqu’un qui ne me méprise pas trop, et qui puisse me protéger enfin contre un pressentiment funeste dont je suis sans cesse poursuivie, obsédée ! Si comme les autres femmes, auxquelles je ne mérite que trop d’être comparée, je passais toute ma vie dans la dissipation et le bruit du scandale, je pourrais m’étourdir aussi comme elles, sur les torts de ma conduite et de mon existence ; mais toujours seule avec toi ou en présence de l’homme que je t’ai sacrifié, j’ai eu trop souvent l’occasion de me recueillir en moi-même pour ne pas éprouver le vide de ma situation et les remords plus cruels encore qui viennent m’épouvanter… Et puis, tu te rappelles les mots que ma pauvre mère laissa échapper de ses lèvres mourantes en nous regardant avec pitié, mon frère et moi : Ma fille, me dit-elle, tu mourras bien malheureuse !… Tiens, je crois encore entendre cette terrible prophétie ; et ces mots, que je ne puis éloigner de ma pensée, viennent sans cesse m’effrayer au sein des nuits que je suis condamnée à passer loin de toi. Oh ! je t’en prie, reste auprès de moi, mon ami, ne m’abandonne pas, comme tu le fais si souvent, aux terreurs subites de mon imagination délirante… ne me laisse pas trop long-temps livrée à mes réflexions… Je crois que je me tuerais !…

— Mais quelle funeste idée, Olinda ! Qu’y a-t-il donc de si coupable, de si criminel dans ta conduite ? Les erreurs que tu te reproches si amèrement, ne peuvent-elles pas être plutôt imputées à ta destinée qu’à toi-même ?

— Et qu’elles soient de la faute de ma destinée ou de la mienne, en suis-je donc moins malheureuse ? Tiens, il ne faut rien chercher à me cacher, par pitié, car je suis résignée à tout. Un jour, tu me quitteras, et, si j’en crois mes secrètes alarmes, ce jour ne peut être éloigné, car enfin, nous ne pouvons plus long-temps encore nous flatter de réussir à tromper, comme nous l’avons fait jusqu’ici, l’homme confiant à qui je dois des bienfaits que je mérite si peu. Eh bien, alors que deviendrai-je, Édouard ? La plus misérable et la plus méprisable, non pas des créatures de mon sexe, mais des femmes abjectes qui déshonorent ce sexe… Oh, cette seule idée me révolte, contre moi et contre le sort que je suis condamnée à subir… Et tu me demandes encore de quoi j’ai peur ! Mais, malheureux, c’est de moi que j’ai peur, c’est de moi-même que je suis épouvantée… Mais non, n’est-ce pas, tu ne me quitteras pas, quels que soient et ma misère et ma honte… Tu as trop bon cœur, n’est-ce pas, mon ami ? Tu resteras avec moi toute la journée, toute la nuit, surtout… S’il vient, je te cacherai, comme un talisman contre mes tourmens… S’il te surprend ici, et bien nous resterons encore ensemble ; je travaillerai alors pour vivre, nous vivrons dans l’indigence, mais au moins tu me consoleras, et je serai moins malheureuse encore, pauvre avec toi, que riche avec lui. N’est-ce pas, mon ami, que tu vas rester ?

Inconcevable caractère des femmes vouées à la dépravation des sens et du cœur ! Olinda, après m’avoir rempli moi-même du sentiment de ses frayeurs, oubliait bientôt à mes côtés, l’impression funeste dont elle m’avait glacé, pour se livrer un moment après, aux distractions les plus puériles, à la gaîté la plus folâtre. Après avoir réussi à l’arracher à sa passagère mélancolie, à ses remords, à ses vertiges, c’était elle qui quelquefois était obligée de dissiper la tristesse profonde dont elle-même m’avait pénétré… Elle chantait alors, elle dansait ; un rire d’enfant effaçait sur ses traits, les larmes fugitives qui les avaient inondés quelques minutes auparavant, et je l’avouerai, cette mobilité d’impressions, qu’elle me faisait partager au gré, pour ainsi dire, de ses douloureux caprices, m’attachait à elle par tout ce qu’il y a de puissance pour nous, dans l’inconstance et la frivolité d’humeur d’une femme.

Les lettres du général avaient surtout le pouvoir d’arracher Olinda à ses accès de mélancolie, et de faire une heureuse diversion à ses plus cuisantes alarmes. Un matin je la trouvai riant aux éclats, contre son habitude, je dis contre son habitude, car pendant mes absences, assez fréquentes, il n’était rien au monde qui pût dissiper la tristesse qu’elle éprouvait à se trouver seule.

— Et à quel favorable hasard dois-je le bonheur, lui dis-je en entrant, de te trouver aujourd’hui d’une aussi folle gaîté ?

— Vois, me répondit-elle, la lettre que je viens de recevoir de mon autorité maritime ! C’est encore la chose la plus plaisante que ce digne homme m’ait écrite. Croirais-tu bien qu’il s’imagine que la tristesse qu’il remarque en moi depuis quelque temps, provient d’un effet encore secret, dont il se croit modestement la cause !

— Ah bien, il ne manquerait plus que cela, par exemple !

— Et il ajoute, que si je le rendais père, il braverait tous les préjugés et les convenances pour épouser la mère de son enfant. Le pauvre cher homme !

— Quel dommage que… !

— Mais plaisantes-tu ? et penses-tu donc que cet événement, s’il était réel, rendît déjà mon sort si beau ?… Il dit bien autre chose encore, va. Mais ce qui l’afflige le plus, en songeant à la possibilité d’unir légitimement sa destinée à la mienne, c’est son âge, et là-dessus il me défile les choses les plus touchantes du monde, c’est presque une, comment appelles-tu déjà cela… une élégie ; et j’ai cru d’abord en lisant ses doléances, qu’il m’écrivait en vers, tant il a pris un ton piteux pour me conter ses amoureuses peines…

— Eh, non, c’est bien en prose qu’il t’écrit… Mais écoute, pour achever de lui tourner la tête, moi je me charge de lui répondre cette fois en vers. Depuis long-temps, tu dois remarquer qu’il a cessé de te féliciter sur les progrès de ton style, et j’en suis assez peu surpris, par la raison toute simple, qu’il est difficile de rendre le perfectionnement sensible, lorsque pendant trois mois l’on parle le même langage en quatre-vingt-dix lettres consécutives. Mais en sautant tout d’un bond, de la vile prose à la sublime poésie, le pas devra lui paraître immense, et le vieillard sera, j’en suis sûr, enchanté de cette subite transformation de coloris, à laquelle du reste j’ai eu le soin de le préparer, en m’élevant presque à une hauteur poétique dans les dernières épîtres que je lui ai adressées pour toi. C’est le langage des Dieux, ma fille, qu’il nous faut parler à ce barbon… Donne-moi son billet que je le relise.

— Mais je te l’ai donné… Tiens, tu l’as même encore dans tes mains !

— Ah ! c’est vrai ; c’est le démon de la composition, vois-tu, qui me rend déjà si distrait. Vite un crayon, vite du papier ! Ne perdons pas un moment, voilà que je suis inspiré, et prends garde à toi, car les vers vont couler comme un torrent courroucé de ma verve brûlante… Prosterne-toi et écoute :

Eh quoi ! vous vous plaignez que les ans trop jaloux,

Aient sur vos nobles traits dessiné quelques traces ;

Quand vous voilez si bien, sous l’enjouement des grâces,

Ces torts de l’âge mûr, que bien des jeunes fous

Cacheront, dans dix ans, avec moins d’art que vous.

Notre jeunesse, hélas ! frêle fleur de la vie,

Passe avec cette ardeur qui ne dure qu’un jour ;

Mais ces élans du cœur qui prolongent l’amour,

Sont la seule jeunesse en qui je me confie.

Et pour vous croire encor jeune de vingt printemps,

Moi qui connais si bien votre cœur noble et tendre,

Je n’ai qu’à vous rêver, je n’ai qu’à vous entendre,

Et dans l’illusion qui charme alors mes sens,

Je deviens votre amante, et vous avez vingt ans !

— Hein ! Que dites-vous de cette petite héroïde, la belle enfant ?

— Je dis que je trouve cela trop beau, mon chéri.

— Pour lui ? tu plaisantes !

— Non pas pour lui, mais pour moi. Il ne croira jamais que j’aie pu faire des vers aussi gentiment tournés ; il sait bien d’ailleurs qu’il ne peut pas me venir dans la tête de lui parler de l’enjouement de ses grâces, à lui.

— Tu ne sais donc pas combien les vieillards qui aiment les jolies femmes, sont peu difficiles sur les complimens qu’on leur fait pour abuser leur amoureuse crédulité ! Tiens, je suis sûr, comme de mon existence, qu’il ne donnerait pas l’enjouement de ses grâces pour cent louis ; et je suis même moralement convaincu qu’il te fera le plus joli petit cadeau du monde, pour cet alexandrin que tu condamnes :

Quand vous voilez si bien, sous l’enjouement des grâces,

Ces torts de l’âge mûr…

C’est justement là, ce qu’il y a de mieux dans mon improvisation !

— Comment, tu penses sérieusement que ces vers puissent produire un bon effet ?

— J’en mettrais ma main au feu, et je jure par les muses qui m’ont inspiré, que le cachemire que tu attends depuis si long-temps, viendra tomber élégamment sur tes belles et blanches épaules, à la voix d’Apollon. Il n’y a que les poètes pour faire de ces miracles-là.

— Le cachemire ! C’est bien tentant, mais tiens, je n’en ai pas l’idée.

— Que tu en aies l’idée ou non, prends vite une plume et copie-moi cela le plus gentiment qu’il te sera possible. Je vais dicter.

— Crois-tu qu’il faille encore faire des fautes d’orthographe, par prudence, pour les vers comme pour la prose ?

— Non, fais-en le moins que tu pourras, afin de ne pas déranger la mesure. Je te prédis que tout passera admirablement aujourd’hui.

La pauvre Olinda, malgré la répugnance visible qu’elle avait à transcrire ma poétique production, ne sut que m’obéir, et sa main tremblante copia, tant bien que mal, les vers malencontreux que je prenais plaisir à lui répéter avec mon ridicule amour-propre d’auteur. Le sublime message fut, hélas ! envoyé à son adresse, non pas sur les ailes de Mercure ou d’Iris, mais par les mains de la duègne de ma prosaïque maîtresse, et moi, plein d’une aveugle confiance dans la destinée de mes vers, j’attendis impatiemment le lendemain pour jouir du succès de ma trop imprudente tentative.