LES
TROIS PIRATES

PAR
ÉDOUARD CORBIÈRE,
AUTEUR DE
LE NÉGRIER.—LE BANIAN.—LES ASPIRANS, ETC.

I

PARIS
WERDET, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
49, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN.

1838

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.

En composant ce nouvel ouvrage, j'ai voulu mettre en présence et en opposition trois hommes agissant avec la plus entière liberté, sous l'influence de causes diverses, pour arriver au même but ou plutôt au même crime. L'un de mes personnages est un jeune officier de marine, dont l'éducation a été gâtée; l'autre un matelot privé d'éducation et n'obéissant qu'aux instincts de sa nature grossière; le troisième, enfin, est un séminariste chez qui l'éducation n'a servi qu'à fortifier les plus funestes penchans. Le premier s'égare faute de guide, le second faute de frein et d'intelligence, le dernier ne s'égare pas, tant s'en faut; il marche au mal par calcul, et en pesant froidement le bien personnel qui pourra résulter pour lui, mais pour lui seul, du mal qu'il fera aux autres. On doit plaindre l'officier, on peut mépriser le matelot, mais à coup sûr, après avoir lu l'ouvrage, il sera impossible de ne pas détester le séminariste.

Du rapprochement de ces trois individualités, et de leur manière différente de penser et de se conduire, naît tout l'intérêt philosophique que j'ai cherché à répandre sur mon livre. Les événemens que j'ai retracés, ne doivent contribuer qu'au développement des caractères de mes personnages, et ces événemens n'arrivent sur le premier plan que pour donner de la saillie aux figures les plus importantes de mon petit tableau. Ce n'est pas de l'histoire, enfin, que j'ai voulu écrire en laissant tomber sur des faits avérés, quelques lambeaux de fictions. C'est plutôt une idée morale que je me suis efforcé d'élever sur le fond d'un assez grand nombre d'aventures plus ou moins connues. La vérité des incidens, et la nature même des moyens que l'on emploie, sont peu de chose en pareille matière: ce qu'il m'importait d'atteindre, c'était le but. L'ai-je atteint? c'est la question.

J'aurais fort bien pu, et je le sais, pour exécuter le plan que j'avais conçu, lancer d'un seul jet d'imagination, tous mes personnages dans le tourbillon de la société, au lieu de les envoyer sur mer, chercher isolément les destinées qu'il m'a plu de leur réserver, si loin de tous les usages reçus dans le beau monde littéraire. Mais en adoptant ce parti que la critique n'aurait pas manqué de me conseiller, si j'avais d'avance consulté la critique, il m'aurait fallu renoncer à un avantage dont j'ai depuis long-temps appris à mesurer toute l'étendue. La terre, me suis-je dit, commence à être bien usée et à se faire bien vieille, pour le roman tel qu'on le fait depuis trois siècles en France. A terre, d'ailleurs, des hommes comme ceux que je suis habitué à mettre en relief, ne pourraient guère se mouvoir sans rencontrer à chaque pas, des lois qui les arrêteraient, ou un joug sous lequel se briserait ou s'effacerait la fougue de leurs passions ou l'empreinte de leur mâle caractère. Mais à la mer, où les plus mauvais penchans, libres comme les flots qui les emportent, peuvent se développer en toute sécurité et avec toute impunité, l'imagination du romancier se sent plus à l'aise; et si elle ne grandit pas toujours assez pour remplir l'espace immense qu'elle s'est ouvert devant elle, du moins peut-elle espérer de trouver là d'autres objets et d'autres aventures que des mœurs de convention et des intrigues de boudoir. La nouveauté, même la plus vulgaire, n'est pas chose tellement commune en littérature, qu'on doive dédaigner de la chercher là où il est encore possible peut-être de la rencontrer.

I
LE CAFÉ DE LA POINTE.

A l'endroit où s'élève aujourd'hui, un peu au-dessus des eaux de la rade de la Pointe à Pitre, l'angle du quai sur lequel est bâti le vaste café Américain, il existait, il y a dix-huit ou vingt ans déjà, une espèce de grande buvette que fréquentaient assiduement tous les anciens corsaires et les marins désœuvrés de la colonie. Un vieux petit billard râpé, dont le tapis avait dû être vert, du temps où florissaient Magloire Pélage et le général Richepanse[1], occupait, sur ses six pieds à peu près égaux, une bonne moitié de la salle basse du logis. Autour de ce billard demi-séculaire, gravitaient comme les satellites d'un astre glorieux, quatre à cinq tables en courbari, destinées à recevoir les verres, les cartes, et aussi les dés ronflans des habitués sédentaires; car c'était le plus souvent aux dés que ces messieurs s'amusaient à jouer la consommation de la journée ou le montant de la dépense, dont la maîtresse de l'établissement avait depuis plusieurs mois débité leur compte particulier.

Cette autre belle limonadière de cet autre café du Bosquet, transplanté aux Antilles, était une grosse et grande fille de couleur, aussi humaine pour toutes ses pratiques, que toutes ses pratiques paraissaient être tendres pour elle. Assez peu soucieuse du soin de sa fortune, mais très portée à s'accommoder philosophiquement du métier qu'elle ne faisait guère que par nonchalance, elle se serait volontiers contentée de ne rien gagner sur sa clientelle, pourvu que ses cliens eussent trouvé le secret de la réjouir tout le long du jour et une bonne partie de la nuit. Peu lui importait que la consommation dont elle faisait les avances ne fût que peu ou point payée. Ce qu'il fallait avant tout à mamzelle Zirou[2], c'était du mouvement, de la confusion, et de temps à autre même, quelque peu de scandale. Avec de tels goûts, et avec les chalands que sa facile humeur lui avait assurés, on conçoit que la vogue ne devait guère lui être moins fidèle que chacun de ses adorateurs. Aussi, fallait-il voir avec le souffle ravivant de la brise du soir, arriver en grondant, le flot de marins qui allait s'engouffrer dans le fond de ce port de relâche ouvert à l'ennui et au désœuvrement de toute la journée! Le phénomène des marées n'offre guère sur nos plages d'Europe, de spectacle plus curieux que celui que présentaient le flux et le reflux de toutes les pratiques de mamzelle Zirou, envahissant et vidant à chaque minute cette salle de douce et joyeuse compagnie. Trois ou quatre petits esclaves décorés du nom traditionnel de garçons de l'établissement, suffisaient à peine alors au service ordinaire du café de la Pointe, car c'était là le nom que les plaisans du lieu avaient eu la malignité de donner au noble cabaret, par allusion d'abord au nom du pays, ou à la susceptibilité un peu ferrailleuse des habitués, et peut-être bien aussi, il faut le dire, par allusion à la prodigieuse quantité de grosses pointes que l'ivresse et la joie de tous les jours faisait jaillir en gerbes phosphorescentes, de ce foyer d'esprit et de liqueurs spiritueuses.

Une nuit que les chaudes pluies et les vents orageux de l'hivernage tourmentaient avec une violence inaccoutumée les persiennes du Café de la Pointe, et que la lueur des coups de tonnerre faisait pâlir à chaque instant les deux vacillans quinquets, suspendus par deux bouts de corde au-dessus du billard depuis quelque temps abandonné, trois jeunes marins demeurés après la foule éclipsée, autour d'une table couverte encore de bouteilles vides et de verres fêlés, s'entretenaient paisiblement entr'eux, au bruit de la rafale, aux coups redoublés de la pluie et au roulement presque continu de la foudre étincelante.—Assis depuis près d'une demi-heure auprès de mamzelle Zirou, sur le canapé qui lui servait de trône, je me disposais à rentrer chez moi malgré la fureur de l'orage, lorsque la maîtresse de la maison que je croyais déjà endormie, me saisit brusquement par le bras pour prévenir mon mouvement de retraite. Ecoutez! écoutez, me dit-elle d'une voix étouffée: Ils arrangent une grande affaire.

Ces mots d'avertissement prononcés avec la mystérieuse volubilité qui pouvait me donner le mieux l'idée de l'importance que je devais attacher à un pareil appel, me firent comprendre la raison pour laquelle notre limonadière avait fait jusque là si bien semblant de dormir pendant que les trois interlocuteurs, qu'elle écoutait, s'imaginaient n'être entendus de personne. Pour répondre de mon mieux à l'intention que venait de m'exprimer si laconiquement mamzelle Zirou, et, ma foi, au risque d'entrer de moitié dans l'indiscrétion qu'elle avait déjà commise, je feignis de me laisser aller comme elle aux langueurs irrésistibles du sommeil, et j'abandonnai nonchalamment ma tête sur le côté du canapé, opposé à celui que la maîtresse de la maison remplissait déjà de toute l'ampleur de ses robustes charmes.

Mais pour m'acquitter avec une vraisemblance satisfaisante de mon rôle d'endormi, il me fallut, quelque facile qu'il pût paraître d'ailleurs, faire encore plus que n'avait fait jusque là celle que je voulais imiter. De toute la beauté passée de mamzelle Zirou, il n'était resté qu'un œil à la pauvre fille. Moi, pour faire aussi bien qu'elle, je fus donc obligé de fermer les deux yeux dont j'étais encore en possession, et à ça près de cette différence toute matérielle, entre nos rôles respectifs nous commençâmes à jouer fort passablement tous les deux notre petite scène somnolente.

Avec quelque scrupule cependant que je tinsse à pousser jusqu'au bout le mérite de l'imitation, je ne fermai pas tellement mes doubles paupières, que je ne pusse examiner tout à mon aise, la physionomie de trois individus que, jusqu'à ce moment, j'avais fort peu remarqués dans la foule des chalands les plus assidus de la buvette. L'un d'eux était grand, svelte et brun.—C'était celui qui parlait le plus et qui semblait parler le mieux et avec le plus d'autorité.—L'autre portait, sur ses épaules larges et un peu voûtées, une figure commune et riante qu'encadraient admirablement les touffes crêpues d'une chevelure rousse et en apparence négligée depuis fort long-temps.—Le troisième, enfin, me parut avoir un de ces visages et une de ces tournures que l'on ne voit jamais bien du premier coup d'œil, et qui ont besoin d'être étudiés pour être saisis et définis. Il n'était, ce troisième individu, ni grand ni petit, ni brun ni blond, ni gros ni mince, et il pouvait passer néanmoins pour petit et grand, gros et maigre, blond et brun tout à la fois.—Tout ce que je sus alors sur son compte, c'est qu'il s'appelait ou qu'on l'appelait José et quelquefois frère José.

Je dormis fort peu, comme bien vous devez le penser, quoique j'eusse l'air de dormir très-profondément, et j'écoutai beaucoup quoique je fisse semblant de ne rien écouter.—Je crois même me rappeler aujourd'hui, que je me mis à ronfler, pour mieux jouer mon rôle et pour forcer les gens que j'espionnais de compte à demi, avec mamzelle Zirou, à parler plus haut afin de mieux nous faire entendre ce qu'ils auraient sans doute été bien aises de ne confier à personne.

Le grand jeune homme dont la mine relevée et l'air d'aisance m'avaient d'abord frappé, quoiqu'il ne fût vêtu, comme ses deux autres camarades, que d'une simple veste de drap bleu, disait au moment où je commençai à fermer les yeux et à prêter l'oreille à la conversation:

—Vous savez tous les deux aussi bien que moi, ce qui vient de me tomber à bord et dans les mains. Le grand-père, que j'étais venu relancer ici dans son habitation, m'a fait la politesse de dépasser le lit du vent, quinze jours juste après mon arrivée de France dans l'île. C'était le seul parent qui me restât au monde, et sa succession est la première marque d'affection que j'aie jamais reçue de lui.

—Le brave et digne homme! s'écria à ces mots le gros marin aux cheveux roux. Lever son grand lof deux semaines, jour pour jour, après ta rentrée de congé au pays!… Il n'y a que les parens des colonies qui soient capables d'un coup de temps aussi beau![3]

Le troisième causeur continua à tenir les yeux baissés sur le plancher de la salle, sans adresser un seul mot de condoléance à l'héritier du vieil habitant qui venait de mourir si à propos et si paternellement pour son petit-fils.

—Le grand jeune homme reprit en souriant: Quand tu auras fini tes lamentations, maître Bastringue, je rattraperai le fil de mon histoire, que tes interruptions m'ont fait larguer et rabbraquer déjà dix ou douze fois pour le moins. On croirait, Dieu me pardonne, que tu as envie de pleurer mon cher grand-père pour moi.» Je sus alors que mon petit roussâtre avait nom maître Bastringue, et ce sobriquet semblait avoir été tellement bien adapté à sa physionomie, que je l'aurais presque trouvé, je crois, de moi-même, s'il m'avait fallu chercher plus long-temps un nom de guerre à ce gros vilain matelot.

—En s'exécutant, comme il l'a fait de si bonne grâce, continua le beau garçon, mon utile et vénérable aïeul m'a colloqué, comme de juste et de raison, l'habitation de mes ayeux, qui valait à ce qu'on m'a dit depuis, soixante-douze à quatre-vingt mille gourdes des colonies. Je l'ai lavée le lendemain au prix de vingt-quatre mille gourdes rondes, à un bon enfant d'ici, qui se trouvait avoir du comptant sous le pouce.

—C'est bien peu, dit frère José, en relevant et laissant errer sur le plafond enfumé ses petits yeux d'un vert grisâtre, c'est bien peu, mais cependant c'est encore quelque chose que cela.

—C'est bien peu? répliqua vivement maître Bastringue. Mais tu n'entends donc pas qu'il t'a dit vingt-quatre mille gourdes comptant, et que l'argent comptant vaut ici dix mille fois mieux que l'argent à la longue vue? Pour un savant qui a étudié dans les livres de messe et les catéchismes, tu peux te vanter de connaître joliment mal la partie des colonies.

Le jeune héritier, pour prévenir la réponse peut-être un peu acerbe que José se disposait à faire à la brusque apostrophe de Bastringue, prit ses deux amis par la main, et en les rapprochant tous deux de lui, il leur dit à demi-voix et en scandant chacune de ses paroles:

—A présent que vous savez ce que j'ai ou plutôt ce que nous avons, que me conseillez-vous de faire de tout ce bataclan de richesse qui me pèse déjà sur le dos, comme si j'avais à porter la grande ancre d'un trois-pont, de l'avant à l'arrière du navire?

—Ce que nous ferons de tes vingt-quatre mille gourdes! demanda Bastringue, tout ébourriffé.

—Oui, ce que nous pourrons en faire de mieux et de plus profitable pour nous trois?

—Mais, il me semble qu'on pourrait toujours en boire une partie, en attendant mieux.

—Fi donc! s'écria José, en boire une partie!… N'avons-nous pas déjà assez bu comme cela, depuis le temps où nous bourlinguons du matin au soir dans cette île de malheur et de stérilité! Pour moi, je ne vous le cacherai pas, je commence à être diablement harassé du vagabondage de la vie que nous traînons ici; c'est de l'industrie et du mouvement qu'il nous faut, à n'importe quel prix: Salvage a cent-vingt mille francs à lui, n'est-il pas vrai? Eh bien, c'est là un capital qu'il s'agit de placer le plutôt possible à gros intérêts sur quelque bon navire chargé de poudre et de boulets de calibre. La mer est large et longue, la providence est grande, et la providence tient toujours en réserve quelques bonnes occasions pour des soifeurs d'eau salée de notre espèce. Tu m'entends… c'est là mon avis à moi, qui n'ai étudié que dans les livres de dévotion et qui connais si joliment mal tes colonies.

—Ah! te v'là piqué, frère José! je t'ai lardé sous l'aileron, je le vois bien actuellement, en te parlant de ta connaissance des colonies. Mais, si ton idée n'est pas de boire l'argent du grand-papa à Salvage, eh bien! on peut le boire et le manger, moitié l'un moitié l'autre. N'est-il pas vrai, mon capitaine?

Salvage, l'ex-propriétaire d'habitation, dont je venais d'entendre prononcer deux fois le nom, répondit alors à ses camarades divisés sur la question de savoir ce que l'on ferait de son héritage:

—Il ne s'agit pas ici de plaisanter sur un point aussi grave ni de se piquer à un jeu aussi sérieux. Je me range d'abord, sans hésitation, de l'avis de José: La course! Et je suis bien sûr aussi que toi, Bastringue, tu n'as pas d'autre opinion que lui et moi sur le parti qui nous reste à prendre.—Mais, comment ferons-nous la course? Voilà le hic.

—Dis plutôt, pendant que tu y es, comment est-ce que nous ferons la piraterie ou la forbannerie, car, vois-tu, la course en temps de paix ne vaut pas mieux que ça! Pas de bégueulerie sur les mots entre nous qui savons le fort et le faible de notre état.

—Eh bien soit, répondit Salvage à Bastringue; la piraterie si ça te plaît. Mais, comment, encore une fois, nous y prendrons-nous pour faire de la piraterie un peu gentiment?[4]

—Comment? mais, comme se fait la piraterie depuis qu'il y a des pirates; en prenant tout ce que nous pourrons et en cherchant à ne pas nous faire prendre ou pendre! La chose, ce me semble, n'est pas plus maligne que cela!

—Mais ce n'est pas encore ça, vertudieu! ce que je te demande depuis une heure, frère José. Je veux savoir une fois pour toutes si vous êtes d'avis que nous naviguions ensemble, tous les trois sur le même navire, ou si vous aimez mieux que nous cherchions à mitonner notre affaire, chacun séparément, au moyen d'une triple expédition?

—Tous les trois ensemble, dis-tu? Non pas de ça, Lisette! Pas de très-sainte trinité entre nous, reprit aussitôt Bastringue. Je veux bien naviguer avec toi, Salvage, si ça te va, et te reconnaître en tout pour capitaine, s'il le faut; mais avec frère José, brosse et sac-à-brosse. Pas moyen pour l'instant. Nous ne serions jamais une minute d'accord l'un avec l'autre à la mer, attendu qu'à terre nous sommes trop bons amis tous les deux pour que notre amitié puisse durer long-temps au large sur le même bord.

—Il a raison, dit alors José avec calme. Nos caractères n'ont pas été faits pour courir paisiblement la même bordée vers le même but. Chacun de nous naviguera pour le compte de sa peau d'abord, et ensuite pour le compte de la société, puisque société il doit y avoir entre nous. Liberté de manœuvre, audace et prudence: voilà mon programme à moi. Trouvez-en un meilleur si vous voulez ou si pouvez. J'en doute.

Salvage. Bien pensé cela, et voilà nos lignes de pêche qui commencent à se débrouiller un peu à force de les remanier. J'ai cent vingt mille francs à moi, vous le savez: et croyez-vous que nous puissions entreprendre quelque chose de grand avec de telles ressources? Seconde question à résoudre.

Frère José. La belle et naïve demande? Chacun de nous achètera un bateau en payant argent comptant ce qu'il aura à lui, et en faisant des billets pour le reste. Sans connaître à fond les colonies, je crois savoir qu'avec six ou huit mille gourdes en espèces, on peut trouver aisément, ici ou ailleurs, quinze à dix-huit mille bonnes gourdes de crédit. En pareil cas, les fonds présens répondent des fonds à venir et qui ne viennent jamais: ce n'est pas au surplus pour les chiens, ce me semble, que le crédit a été inventé.

Bastringue. La raison qu'il vient de nous pousser là en dehors entre ses babines, n'est pas fausse au moins. Une goëlette ou un joli petit brick, raboté et verlopé pour la bagatelle, ne doit pas coûter plus cher que ce que nous aurons de plomb dans le sac. Une fois l'embarcation trouvée, l'équipage vous tombe à bord, raide comme grêle, quand il sent, le caniche qu'il est toujours, qu'il y a quelque chose de gras à reniffler pour aller du côté de tantôt. Je ne suis qu'un matelot rahuché[5] il est vrai, me direz-vous peut-être, et toi, Salvage, tu as été officier au service, c'est prouvé, mais pour ce qui est de ce qui se pratique en fait de flibuste à la mer, j'ai le sensible amour-propre de croire que je suis aussi bon là qu'un autre, pour un coup et même pour deux. Frère José que v'là a été séminariste ou aspirant curé de seconde classe, avant de prendre la carrière de la navigation: d'accord; mais tel qu'il est, sans être matelot mariné dans un baril de goudron comme moi et comme toi, Salvage, je répondrais de son bon sens à la mer, comme de moi, et plus peut-être quasiment en considérant que je suis un peu influencé à lécher coco, et que lui n'est porté par sa seule passion qu'à entreprendre sang-froidement[6] du grabuge. Ainsi donc pour t'en finir, tu peux être véritablement persuadé, Salvage, que nous deux, c'est toi en deux morceaux, et comme qui dirait un grand mât en deux pièces d'assemblage. Je n'ai pas, à moi appartenant, une pièce de six liards fendue en quatre, et j'ai de l'ambition, c'est encore possible. Mais la rafale d'un homme (la pauvreté) et l'ambition, n'empêchent pas le cœur d'être placé à babord (à gauche) chez les bons bigres de mon gabarit, et j'aimerais mieux déralinguer l'Ante-Christ sur le maître-autel de la première cathédrale venue, que de faire tort à un ami de ce qu'il m'aurait prêté pour me soulager dans un coup de cape.

José. Déralinguer l'Ante-Christ sur le maître-autel! Oh! mon cher ami, que tu connais admirablement bien les colonies!

Bastringue. Oui, José, c'est comme je te le cautionne; déralinguer l'Ante-Christ ou n'importe quoi sur le maître-autel, je ne m'en dédis pas, et il n'y a pas là de quoi à rire, parce que, vois-tu bien, je me fiche autant de l'Ante-Christ que de défunte la patte droite du singe de Madras[7]. Mais la seule chose que je respecte et dont je ne me ficherai jamais de la vie, c'est la confiance d'un ami. Jean Bonhomme qui ne pense pas comme Bastringue sur le sexe de l'amitié, ce doux présent des cieux et de la nature, comme on dit!

Salvage. Laissons là tous ces mots détournés et allons droit au fait. Vous connaissez mes goûts, et je vous ai exposé ma situation. J'avais dans la marine militaire un joli grade que j'ai quitté, et ce qu'on appelle même une belle perspective dont je n'ai plus voulu. Cette carrière qui pouvait me convenir, quand nous avions la guerre, a fini par m'ennuyer dès que nous avons eu la paix. J'étais né pour être corsaire, et je ne veux pas aujourd'hui faire mentir ma vocation; et ma foi, s'il faut devenir forban, faute de mieux, eh bien, je deviendrai forban s'il le faut, en disant au ciel: Eh bien, c'est toi qui l'as décidé. Voilà ma confession faite.

Bastringue. Forban, et pourquoi pas? n'est-ce pas un métier tout comme un autre, quand on a le hasard de pouvoir le faire sans bassesse, avec honneur, et sans…

José. Et sans se faire capeler la hart au gosier, ou le croc de la chaudière du cook, au-dessous de la mandibule inférieure.

Bastringue. Tais-toi un peu, José, laisse parler Salvage, matelot! Ce n'est pas du latin qu'il nous faut; c'est des raisons, et de bonnes encore, si c'est possible, s'entend.

Salvage. Vos petites ressources, à vous, se sont épuisées; et comme on dit, le balai de la rafale a passé sur la carlingue de votre cale vide. Mes ressources, à moi, se sont accrues dans une proportion inespérée. Je n'ai plus ni parens à ménager, ni devoir à remplir dans ce pays où je suis né, et où je ne veux pas mourir, et que je puis, par conséquent, quitter dès aujourd'hui même, et cela sans regret, sans remords et sans avoir à craindre d'y laisser un souvenir…

José. Oui, enfin, tu peux quitter la terre natale, en secouant, comme dit l'Evangile, la poussière de tes sandales sur le seuil de ces riches inhospitaliers.

Bastringue. Et nous, comme ne le dit peut-être pas l'Evangile, en décrotant nos savates sur la porte de tous les bouchons de la colonie. Partons donc, mes amoureux, appareillons tous trois chacun de notre bord, et le plutôt ne sera que le mieux.

Salvage. C'est cela; mais avant de nous séparer, il me reste, vous savez bien, un mot à vous dire à l'oreille, mes bons camarades. J'ai vingt-quatre mille gourdes à moi, n'est-ce pas? c'est par conséquent huit mille gourdes que j'ai à chacun de vous, par la raison toute simple, que vingt-quatre divisé par trois, donne huit au quotient. C'est nous trois qui sommes ce quotient.

Bastringue. Sait-il donc calculer finement, ce jeune homme là! Ah! v'là ce que c'est aussi que d'avoir appris les mathématiques et le dessin. Moi, toute ma vie, comme me le répétait si souvent mon oncle le capitaine Ituralde, avec qui j'ai navigué dans le temps, je ne serai jamais qu'un lofia, quand je vivrais autant que feu Mathieu-salé et même plus.

José. Salvage, mon vieux, je ne chercherai pas ici à te payer en beaux complimens, le service positif que tu veux bien nous rendre. J'accepte pour ma part et Bastringue en fera autant que moi, je puis t'en répondre. Ce seul mot doit suffire à ton cœur, et dès aujourd'hui nous pouvons dire tous les trois, grâce à ta succession et à ta générosité: Conjunctissima est internos et in æternum voluntas!

Salvage. A merveille, voilà une grande affaire emmanchée, et par le bon bout avec un bel amarrage en latin. Mais que fais-tu donc là, toi, Bastringue? Dieu me confonde, on dirait qu'il pleurniche, notre sensible ami!

Bastringue. Non, ce n'est rien, mes matelots. Excusez-moi si je fais actuellement un peu d'eau par les hauts. C'est ce coquin de José, qui, avec ses remercîmens en latin, vient de faire suinter la garniture de mon œil de babord. C'est un rien, v'là que j'ai déjà fini.

Salvage. Il s'agit bien, ma foi, de s'attendrir ainsi comme des chiffes et pour si peu de chose encore! C'est de nos conditions qu'il faut maintenant nous occuper. D'abord, il est déjà convenu que chacun de nous naviguera de son bord, ainsi qu'il l'entendra, dans l'intérêt commun de l'entreprise. Mais, combien de temps durera l'association et dans quel lieu et à quelle époque nous reverrons-nous pour régler ensemble nos artufailles?

José. Mets dans un an; ce ne sera pas trop peut-être, mais ce devra être assez pour nous donner le temps d'exécuter quelque chose de propre et de bien conçu.

Bastringue. Oui, un an; ce sera suffisant pour moi et vous, car d'ici ce temps là je vous promets bien d'avoir fait mon beurre ou opéré ma crevaison générale et définitive, tout l'un ou l'autre, pas de milieu!

Salvage. Va donc pour un an! Et en quel endroit nous réunirons-nous à l'expiration de ce terme? Ici, à la Havane ou à Saint-Thomas!

José. Ici, non: la surveillance de l'autorité y est trop active et trop bégueule. A la Havane non plus; il y a là trop de jaloux et de concurrens pour ceux qui ont réussi à faire leur pelote dans le genre d'affaires embrouillées que nous allons mettre sur le dévidoire. A Saint-Thomas, à la bonne heure, parce que c'est là un pays libre, où la course est défendue, mais où tous les corsaires sont toujours certains d'être bien accueillis quand ils reviennent surtout avec la cale pleine et l'estomac vide.

Bastringue. A Saint-Thomas soit, dans un an, à partir du moment: c'est dit et conclu, mais à seule fin que je n'avale pas le mot d'ordre que nous venons de nous donner, je vous prierais, mes matelots,[8] si c'était un effet de votre bonté, de m'écrire tout ce que vous avez dit sur un petit morceau de papier blanc, et de me relire mon devoir jusqu'à ce que je puisse bien l'arrimer dans la soute la plus gardière de ma gueuse de mémoire.

Salvage. Eh vertudieu! il vient d'avoir là une bonne idée, le commodore Bastringue! Pourquoi ne ferions-nous pas entre nous une façon de petit engagement que nous signerions tous les trois?

José. Je ne demande pas mieux pour mon compte. Voyons, Salvage, procure-moi, s'il se peut, une plume, de l'encre et le premier rebut de papier que tu pourras trouver. Je vais, si vous le voulez bien, vous servir de notaire, et vous allez voir comment je sais dresser au besoin avec des pattes de mouches au bout de la plume, un acte authentique selon les formes prescrites par la loi.

Bastringue. Ah! je me doutais bien, moi, depuis le temps que nous parlons, que je finirais par avoir une idée! c'est que voyez-vous je me suis toujours laissé dire par le capitaine Ituralde, mon oncle, que «les paroles sont des femelles et que les écrits sont des mâles.»[9] Ecris, José, écris, mon fiston, puisque tu es assez heureux pour avoir la parole en bouche et l'orthographe sous la patte.

Salvage quitta alors la table près de laquelle il était assis pour venir ramasser d'un tour de main sur le comptoir, l'unique plume, le débris d'encrier et le seul registre que possédât l'établissement; et après avoir arraché un des feuillets presque blancs du livre de comptabilité de mamzelle Zirou, il remit toutes ces fournitures de bureau à frère José, en lui disant:

—Voilà, j'espère, tout ce qu'il te faut pour nous dresser un bel et bon acte d'engagement en forme, si toutefois tu peux y voir encore assez avec ces deux mauvais quinquets qui éclairent si pitoyablement l'habitacle de la turne. Personne, au reste, ne viendra te déranger dans ton travail important. Ils ronflent là tous deux sur le canapé, comme deux boulets creux; par conséquent, ils ont des yeux pour ne pas nous voir, et des oreilles pour ne pas nous entendre.—Ecris, verbalise et notarise tant que tu pourras. Pendant ce temps, je vais brûler avec le vieux Bastringue, le bout de chiroute, (le bout de cigarre) de l'amitié et de l'estime.

Maître Bastringue, après avoir pris le cigarre que lui présentait le capitaine, n'eut rien de plus pressé que de s'approcher à pas de loup de mamzelle Zirou et de moi, pour nous passer sa lourde main calleuse à deux pouces du visage, afin de s'assurer, au moyen de cette précaution expérimentale, que nous dormions aussi parfaitement que nous avions l'air de le faire. Puis il ajouta en allumant son bout de tabac:

—Oui, ils tappent tous les deux de l'œil, ensemble et séparément!… C'est une belle femme tout de même que cette demoiselle Zirou, quand elle dort… Mais comment se nomme donc ce petit jeune homme qui s'est élongé là sans façon sur l'empointure du canapé de la bourgeoise?

—Ça? répondit Salvage sans avoir l'air de prêter beaucoup d'attention à la question de son ami, c'est quelque petit mouton-France[10] nouvellement débarqué pour se faire tondre le poil par la fièvre jaune et élire son dernier domicile au trou-à-patates.[11] Bastringue n'ajouta aucune réflexion à ces mots, et il fit bien, car la sinistre prédiction contenue dans la réponse du capitaine, m'avait déjà si fort agité, que si la conversation avait duré plus long-temps sur ce ton, je crois que je n'aurais pu résister une minute de plus à l'envie de me réveiller et d'évacuer le lieu où le jeune pirate venait de tirer si lestement mon horoscope. La bonne mamzelle Zirou, qui ne fermait pas si complètement l'œil, qu'elle ne pût lire sur mon visage le trouble qui venait de s'emparer de tout mon être, étendit doucement sa main vers moi pour serrer la mienne en me disant à demi-voix: Laissez-les radoter; ils iront peut-être avant vous engraisser les tourlouroux du petit Bordeaux[12]

Frère José, chargé de la rédaction de l'acte qu'on avait confié à son expérience, écrivait, biffait, et raturait tant qu'il pouvait. Le tonnerre continuait toujours à gronder, la pluie à tomber, et les deux quinquets à vaciller sous l'effort des rafales qui à chaque instant venaient soulever les persiennes du salon. Le capitaine Salvage et maître Bastringue se promenaient à longs pas de chaque côté du billard, mais en observant le plus grand silence de peur de troubler, dans son labeur intellectuel, la tête préoccupée de leur secrétaire. Ennuyé enfin d'attendre aussi long-temps le chef-d'œuvre de style authentique qu'élaborait depuis près d'un quart-d'heure la plume minutieuse du nouvel homme de loi, l'un des deux promeneurs, et ce fut, je crois, maître Bastringue, se mit à interpeller ainsi frère José:

—Eh bien! l'écrivain, auras-tu bientôt fini de grignotter cette rognure de papier!

—Dans une seconde, tout au plus, répondit le notaire de circonstance; il ne me reste que le mot sacramentel: ne varietur, à apposer au bas du contrat… Mais c'est déjà, tenez, une affaire faite et une formalité remplie selon l'usage consacré. Ecoutez bien maintenant; je vais procéder à la lecture de ce projet d'engagement, en appelant votre attention sur chacun des articles qu'il renferme.

«Ce jour trente juillet, l'an de grâce ou de crasse, mil huit cent et tant, en toutes lettres, nous, officiers du commerce, soussignés, nous sommes présentés les uns devant les autres, pour arrêter entre nous une société qui aura pour but:

ARTICLE PREMIER.

«L'exploitation d'une petite industrie maritime que nous ne nommerons pas.»

ARTICLE SECOND.

«Chacun des associés recevra huit mille gourdes rondes, pour mener sa barque comme il l'entendra dans l'intérêt de la bagatelle.

ARTICLE TROIS.

«Les fonds fournis par le capitaine Salvage, lui seront restitués une fois la triple opération terminée, en capital et intérêts, sans préjudice de sa part des bénéfices qu'ils auront procurés à l'aimable société.

ARTICLE QUATRE.

«Chacun des associés actifs s'engagera en outre, sauf le cas de force majeure légalement constaté, à se rendre dans un an à partir de la date de la signature du présent, à l'île St.-Thomas, pour là, étant, débrouiller ses comptes et expliquer sa conduite à ses co-associés; faute de quoi les sociétaires mécontens auront le droit de courir les uns sur les autres, jusqu'à ce que mort s'ensuive et que justice soit faite.

«Fait simple et de bonne foi en notre seule présence, au café de la Pointe, les jour, heure et an que dessus.

«Signé, etc.»

—C'est ça, c'est ça! s'écria Bastringue émerveillé. Ce canaillon de José vous a de l'esprit comme un livre imprimé. J'amène mon grand pavillon sous sa volée.

—C'est bien sans doute, reprit Salvage, mais ce n'est pas tout. José, fais-moi le plaisir d'ajouter pour postscriptum, ce que je vais avoir l'honneur de te dicter:

«Quatre parts du butin seront faites au décompte général. Celui qui sera reconnu pour avoir le mieux gouverné sa barque pleine, recevra à lui seul deux parts de rabiot pour sa ration de récompense.

«Signé et paraphé comme dessus.»

—Et pourquoi cette clause supplémentaire? demanda José, en soulevant sa plume à deux doigts du papier sur lequel il venait de griffonner ce postscriptum.

—Pourquoi me demandes-tu? reprit Salvage, mais pour accorder à notre manière, une croix d'honneur en argent comptant, au plus de talent ou au plus de courage.

—Et peut-être bien au plus de bonheur, observa mélancoliquement José.

—Je ne dis pas non, répliqua aussitôt le capitaine; mais le bonheur, à mes yeux, c'est du talent, quand il s'agit de ramasser de l'argent, plus que d'acquérir de la verroterie de gloire, et de faire de la quincaillerie de sentiment.

—Tonnerre de Dieu! il a raison, lui, Salvage, hurla à son tour Bastringue; au plus chanceux le gros lot, et au plus traînard la pelle au… vous savez bien où, sans qu'il soit besoin de vous le dire. Tous deux, vous êtes des hommes d'esprit, tandis que mon seul génie, à moi, c'est le bonheur; et il ne serait pas juste que je n'eusse rien à gratter, quand vous auriez tout à ramoner. Signons donc le contracte, avec le proscrithomme comme a dit Salvage, et le ne avarietur[13] de l'affaire, comme a dit José. A toi l'honneur, mon capitaine, en ta qualité d'officier payeur de la garnison.

Salvage relut l'engagement, prit la plume que lui présentait poliment Bastringue, et il signa.

Frère José, avant d'apposer son respectable nom au bas de l'œuvre qui venait de fleurir sous sa main, plaça quelques points sur les i, ajouta deux ou trois virgules pour rendre le sens de ses phrases plus complet, souligna cinq à six mots, et parapha ensuite le tout.

Vint, après lui, le tour de maître Bastringue, qui s'écria en sautant sur la plume comme sur un épissoir: C'est donc à moi à signaler mon nom, à présent! voyons: c'est la seule chose que je sache faire un peu proprement en fait d'écriture. Coquine de plume! ça rebrousse sur le papier, comme la pointe d'un vieux soulier sur des enfléchures de grands haubans… c'est égal… voilà mon contingent payé: Aimable-Alphonse Le Souef, dit Bastringue… Mais attendez donc un peu, les enfans, il me vient encore une autre idée: Il faut que je mette mon timbre à la suite de mon nom de famille: ce sera mon ne avarietur, à moi.

Et disant cela, maître Bastringue vous dégaina de sa ceinture, un large poignard que sa lourde main enfonça sur le papier en traversant du même coup toute l'épaisseur de la table.

En ce moment-là même, le tonnerre qui n'avait pas cessé de gronder au haut des airs, éclate sur la maison ébranlée avec un fracas épouvantable; une rafale impétueuse soulève et brise en les tordant, les persiennes du café, éteint les deux quinquets du billard; et à l'explosion des éclairs qui viennent coup sur coup éblouir mes yeux effrayés, j'aperçois les sinistres figures de mes trois pirates, se dessinant immobiles et lumineuses sur le fond des ténèbres de la salle… La lame étincelante du poignard de maître Bastringue brillait à côté d'eux sur la table qu'ils entouraient encore dans l'attitude de l'impassibilité la plus absolue.

L'obscurité enveloppa, après cette seconde de vertige pour moi, les acteurs de cette scène terrible que je n'oublierai jamais, tant ce coup de tonnerre, ce coup de poignard et ces trois infernales figures de forbans, avaient bouleversé toute mon imagination.

—Il vente dur, dit Salvage, le premier, et je n'y vois plus goutte. Je crains que nous ne puissions déraper d'ici demain. En attendant, allons compter nos doublons chez moi, pour nous reposer ensuite et nous préparer à détaler avec le jour, si le jour se lève encore une fois pour nous.

—Oui, comme de fait, ajouta Bastringue, il vente ce soir la peau du diable, et Maribarou (le tonnerre), fait un boucan à ne plus pouvoir causer en société. Valsons.

—Et notre engagement signé et paraphé, fit observer José en souriant, dans quelles mains sûres et fidèles le déposerons-nous? Au greffe du Tribunal de Commerce ou de la Cour Royale?

—Eh vertudieu! s'écria le capitaine, pourquoi pas au greffe ou plutôt dans les griffes de cette grosse mère Zirou qui dort là sur son canapé, comme une paille de bitte? Attendez, je vais la réveiller un peu du péché de paresse, pour en faire la discrète dépositaire de notre contrat… Eh! mamzelle Zirou, la mère Zirou! Voyons, debout au quart! Et écoutez bien la consigne du commandant pour le reste de la nuit!

La feinte dormeuse, qui jugea probablement avec sa sagacité ordinaire, que l'instant de se réveiller était venu, répondit au capitaine Salvage de la voix la plus nonchalante et la plus hypocrite qu'elle put prendre: Plaît-il, capitaine? Qu'y a-t-il pour votre service?

—Il y a pour mon service, la belle enfant, que voilà un petit papier babillard que nous confions à votre discrétion et à votre bonne garde, en le déposant dans votre chaste sein. C'est quelque chose de secret dont vous ne parlerez à qui que ce soit, et que personne ne doit aller chercher là, entendez-vous bien, sinon, nous ne rirons plus comme nous le faisions avec vous.—Adieu, embrassons-nous tous les quatre jusqu'au revoir, et motus surtout jusqu'à nouvel ordre.

Le capitaine seul embrassa la beauté qu'il croyait avoir arrachée aux langueurs du sommeil le plus profond. Cela fait, les trois amis disparurent dans l'obscurité en cherchant à tâtons et à la lueur éblouissante des éclairs qui semblaient guider leurs pas, la porte du café et le chemin de leur demeure.

Un grognement psalmodique se fit entendre une demi-minute après la sortie de ce trio d'honnêtes forbans. C'était maître Bastringue qui grommelait harmonieusement, les informes couplets d'une complainte burlesque sur l'air: Jusqu'au revoir la brune:

La nuit s'est fait négresse

Pour mieux tromper l'Amour;

Mais je ne prends maîtresse,

Qu'avec le point du jour.

Que penserait ma belle,

Si j'accostais le soir,

Un vieux congo femelle

Pour un cotillon noir.

Avec de fort beau linge

Et des souliers mignons,

Je connais plus d'un singe

Qui seraient beaux garçons.

Mais sans souliers ni linge,

Combien de beaux garçons

Feraient de vilains singes

Ou de sales guenons.

Les petits pois sont tendres;

Mais à cuire ils sont durs

Surtout quand sur la cendre…[14]

Le chant du matelot se perdit bientôt dans le tumulte des élémens, et maître Bastringue jetant au vent les derniers vers de ses couplets, s'éloigna avec l'orage qui continuait à gronder sur sa tête.

La solitude, le silence et les ténèbres régnèrent seuls dans la rue qu'ils venaient d'abandonner.

Quels hommes! dis-je à ma compagne, une fois qu'ils furent loin. Les croyez-vous capables de faire ce qu'ils ont résolu?

—Eux? me répondit en soupirant mademoiselle Zirou, je les crois capables de tout, hors le bien.

—Quoi, le capitaine Salvage pourrait?…

—Faire comme les autres. Et pourquoi pas? Ce n'est pas le troupeau sain qui guérit la brebis galeuse: c'est la brebis galeuse, au contraire, qui empeste le troupeau sain.

—La brebis galeuse! oui, je vous comprends, c'est ce maître Bastringue avec son vilain poignard.

—Lui! ah bien oui! c'est un gros matelot qui crie plus fort qu'il n'en fait. Le pire des trois, c'est celui qu'ils appellent frère José; l'esprit de l'enfer descendu sur terre dans le corps d'un mauvais petit prêtre manqué.

—Et ce papier qu'ils ont laissé dans vos mains, qu'en ferez-vous?

—Mais, je le garderai, tiens! Peste! il ferait beau leur manquer de parole à ces compères là! Vous n'avez donc pas entendu ce que m'a dit le capitaine avant de m'embrasser? Ah! mon cher petit monsieur, si, comme moi, vous aviez connu pendant une partie de la dernière guerre, tous les corsairiers de la colonie, vous sauriez qu'il ne faut jamais plaisanter avec eux, quand ils n'ont que l'air de rire.

—Et que vont-ils faire et devenir à présent ces malheureux?

—Dieu seul le sait; mais ils me tromperaient bien s'ils faisaient ou s'ils devenaient quelque chose de bon.

Notre dialogue nocturne sur le compte des pirates, s'arrêta là. Mon interlocutrice, en prononçant ces derniers mots, s'était endormie très sérieusement pour cette fois, en rêvant peut-être aux trois terribles pratiques qui venaient de nous quitter.

II
MAMZELLE ZIROU.

Long-temps encore après le brusque et mystérieux départ des trois pirates, je continuai à fréquenter, comme on le pense bien, la curieuse cantine maritime de mamzelle Zirou. Ce n'était certes pas moi qui, avec le goût d'exploration philosophique que j'annonçais déjà, aurais renoncé à établir mon quartier d'observation morale dans un lieu où il se faisait d'aussi belles choses, en si peu de temps et avec une si admirable simplicité. Vivre paisiblement au milieu des forbans et des aventuriers, pour étudier leur mâle caractère, saisir au bond les caprices les plus bizarres de leurs gigantesques passions, et participer pour ainsi dire à toutes leurs audacieuses fredaines, par une sorte de complicité intellectuelle, était une position qui s'accordait trop bien avec mes penchans, pour que je ne cherchasse pas à tirer tout le parti possible de la bonne fortune que le hasard était venu m'offrir, en me permettant de vivre au milieu de tant de braves gens. Chaque soirée de station dans le Café de la Pointe me valait au moins une grande page d'excursion dans le domaine des choses métaphysiques, et au bout de deux ou trois mois d'exploration, mon album se trouva tellement enrichi de notes instructives, que la petite bourse qui jusque là avait toujours suffi à mes modestes dépenses de luxe, se trouva tout-à-fait épuisée. Mes espèces avaient diminué en raison correspondante du progrès de mes études expérimentales. Combien d'autres, me dis-je, en secouant ma bourse vide, ont payé plus cher que moi et sans les avoir acquises, la précieuse connaissance des hommes et la dure expérience des choses!

Cette réflexion me consola un peu de la rapide disparition de mon fonds de réserve. Le sage insensé qui jeta toute sa fortune à l'eau pour s'écrier: je suis libre! n'aurait pas mieux pensé que moi, après avoir agi peut-être plus follement encore.

Mais si, d'une part, j'avais à me féliciter des sujets d'étude et de distraction que j'avais rencontrés dans la demeure hospitalière de mamzelle Zirou, il s'en fallait de beaucoup que de l'autre côté j'eusse à me réjouir également de la disposition d'esprit que depuis quelque temps j'avais eu lieu de remarquer chez la maîtresse du logis. Cette gaîté insouciante, cet abandon naïf qui auparavant faisaient les délices des pratiques de la pauvre fille, s'étaient tout-à-coup évanouis pour faire place à une mélancolie dont je cherchai seul à deviner la cause et à pénétrer le mystère. J'avais cru m'apercevoir qu'à mesure que l'embonpoint déjà assez satisfaisant de notre hôtesse, acquérait de l'épanouissement, sa santé, jusque là si florissante, semblait s'altérer en rapport inverse de la rondeur progressive de sa corpulence. Bientôt il ne me fut plus permis d'ignorer le mal que cette bonne fille avait réussi à me cacher si obstinément pendant trois ou quatre mois de tortures, de larmes secrètes et de remords étouffés. Mamzelle Zirou n'avait pu entrevoir sans honte et sans effroi, le moment inévitable où, pour la première fois de sa vie, elle devait devenir mère. Si cette terreur d'une fécondité trop certaine n'avait pris sa source que dans l'appréhension assez naturelle d'une maternité un peu tardive, le mal, certes, n'aurait pas été incurable; mais, c'était dans l'incertitude plus cruelle de la paternité, que l'exagération de ce scrupule avait été placer la cause de son désespoir, et le mal dès-lors était devenu sans remède. Voyez le malheur, me répétait-elle, après que l'explosion du scandale eut révélé à tous les yeux le secret de ses longues douleurs, j'ai passé ici les dernières années de la guerre sans accident, au milieu de tous les corsaires et de tous les officiers de marine de la colonie: eh bien, c'est lorsque j'avais déjà atteint tranquillement ma vingt-neuvième année et que nous sommes en pleine paix, que la fatalité a voulu que je devinsse la plus infortunée des femmes. Et encore, si, dans mon malheur, je pouvais mettre la main sur celui qui m'a joué ce vilain tour, je crois que cette conviction me consolerait un peu de l'événement affreux que toute ma prudence n'a pu m'éviter, mais, c'est l'incertitude où je suis qui me tue, et je doute par la raison toute simple que j'ai trop de monde à accuser d'un tort pour lequel il ne peut y avoir qu'un seul coupable. Je peux bien, me direz-vous, peut-être, accuser toutes mes pratiques en général; mais, chacune d'elles n'est-elle pas en droit de se débarrasser de sa responsabilité personnelle, en rejetant la faute sur le grand nombre? Ah! voilà ce qui me désespère et ce qui finira par me conduire au tombeau.

Un Œdipe, en effet, aurait pu à peine deviner le mot de cette énigme; car c'était le mot impossible d'une énigme indéchiffrable, que cherchait la pauvre femme, et c'était de ce mot introuvable qu'elle devait mourir.

—Mais, lui demandais-je souvent pour répondre par la sollicitude de mes questions à l'intimité de ses confidences douloureuses, vos soupçons ne planeraient-ils pas plus particulièrement sur quelques-uns de vos habitués que sur d'autres, et la conscience de votre état ne révèle-t-elle pas à votre pensée le nom du vrai, du seul coupable?

—Hélas! répliquait-elle avec le touchant abandon de son cœur candide; ceux que je pourrais soupçonner avec le plus de vraisemblance, sont tous absens. Les pratiques de mon établissement partent si vite et se renouvellent si souvent! Les hommes s'envolent en riant des fautes qu'ils nous ont fait commettre; les femmes restent pour pleurer ces fautes et quelquefois pour en mourir…

Telles étaient les plaintes déchirantes qu'exhalait le marasme maternel de la bonne créole, dans le doux idiôme qui lui était naturel, et dont j'aurais vainement cherché à reproduire ici l'ingénuité et la grâce touchante. Les pressentimens sinistres que lui avaient inspirés les douleurs de sa fécondité prochaine, ne devaient que trop tôt se réaliser. Tout le monde l'aimait et la plaignait, même les médisans qu'elle redoutait le plus; et les consolations ne lui manquaient pas. Mais, me répétait-elle encore en versant des larmes amères sur le sort que lui préparait un avenir si près d'elle, je trouve cent personnes qui m'encouragent à avoir de la résignation et de la force d'âme, et je ne rencontre pas un seul de mes amis qui veuille être le père de mon enfant!

Malgré la témérité et l'excessive complaisance qu'il m'aurait fallu pour offrir à la malheureuse, la grande consolation qu'elle avait si vainement cherchée dans le cercle de ses plus chères connaissances, je sentais, en l'entendant gémir sur l'abandon cruel qu'elle éprouvait, que je me serais volontiers sacrifié pour réparer l'oubli ou le tort de l'amant dénaturé qu'elle aurait tant désiré connaître. Mais, me faisait-elle observer encore et toujours avec raison, vous êtes si jeune! Personne ne voudra vous croire, et il deviendrait ridicule de vous accuser, aux yeux du public, d'un tort que malheureusement vous n'avez pu avoir envers moi. Mais, mille fois merci de votre généreux et inutile dévouement! La destinée est inexorable, et elle s'accomplira malgré vous et moi qui sommes si faibles pour arrêter ses coups.—Mon sort est de périr en donnant le jour à l'être qui maudira le sein qu'il aura déchiré.—Ah qu'ils sont encore heureux les enfans qui peuvent maudire le nom d'un père! ceux-là, du moins, ont un nom et un…

Elle ne put achever!

La veille du jour où elle mit au monde l'enfant qui devait lui coûter la vie, elle me fit venir près du lit de ses dernières douleurs. Il me reste encore un devoir à remplir, me dit-elle d'une voix suffoquée: le soleil va bientôt disparaître, et je sens qu'aujourd'hui je m'éteindrai avec lui… et pour toujours… Voici l'engagement que signèrent certain soir devant nous, les trois pratiques qui se promirent alors de se retrouver dans un an à Saint-Thomas. Ils reviendront eux, malgré les dangers qu'ils ont été courir sur les mers. Et moi… moi!… je vous remets ce papier… Vous le garderez, n'est-ce pas, comme je l'ai gardé jusqu'ici… adieu! Mon enfant demande à vivre aujourd'hui, dans une heure peut-être, à l'instant même.—Adieu, adieu! il vient! Adieu!… pour toujours…

Le médecin entre tout effaré, l'habit ôté, les manches retroussées; il se disait sûr de son affaire. Les cris perçans de la victime se firent entendre comme des cris de mort à mes oreilles bourdonnantes, long-temps encore après que j'eus abandonné le lieu du supplice de la pauvre femme… Toute la nuit je priai pour la vie et pour l'âme de la malheureuse mère!

Le lendemain matin en entrant presque avec le jour dans le Café de la Pointe, sans oser demander des nouvelles de la bourgeoise, j'entendis un des habitués les plus assidus de la maison, crier à l'un des petits nègres qui venait d'ouvrir les auvens du rez-de-chaussée:

—Eh bien, sale Mauricaud, comment va ta maîtresse?

—Maîtresse nous, captêne, li mouri nit dernièr. Mais p'tit hiche (le petit enfant) elle, lui pas mouri: lui bien vife!

—Ah! elle est morte? Tiens!… tant pis pour elle la pauvre grosse mère… Donne-moi tout de même un verre de bitter[15]. Ce n'est pas l'embarras, elle souffrait tant en ce monde… qu'autant vaut-il qu'elle soit filée de l'autre bord de sa bouée.—Et à quand l'enterrement?

—Prêtes là et moushé grosse curé, li disent ça enterrement pour quatre hères (quatre heures.)

—Sitôt?… Ah c'est vrai: les trépassés pourrissent si vite dans l'hivernage!… Mais vous autres tas de mal lessivés vous vous fichez de ça; vous n'aurez pas besoin de vous mettre en noir pour la cérémonie: vous avez déjà le museau et les pattes en deuil… Ah ah ah!… voyons donc ce verre de bitter arrivera-t-il bientôt à l'ordre?…

La sensation produite au Café de la Pointe par la perte de celle qui l'avait si long-temps embelli de ses grâces, n'alla guère plus loin.—Toutes les pratiques fumaient en conduisant au champ de l'éternel repos la dépouille mortelle de leur ancienne et bonne hôtesse. Un seul homme pleurait: c'était un vieux nègre qui, depuis plusieurs années, ne vivait plus que des aumônes de la défunte, et le vieux nègre peut-être se pleurait-il lui-même!

Etrange femme qui vécut avec l'habitude de ne rien refuser à toutes ses pratiques, et qui mourut de l'idée de ne pas trouver un père pour son enfant!

La honte serait-elle quelquefois plus terrible à supporter que la conscience d'une faute?

Et si le remords n'était que la crainte de la honte?

III
SAINT-THOMAS.

Moins d'un an s'était écoulé depuis la mort de mamzelle Zirou, et malgré la date encore assez récente de cet événement, je n'aurais peut-être guère songé à l'obligation qu'il m'avait imposée, sans une circonstance qui vint m'engager à chercher un prétexte honnête de m'éloigner momentanément de la Guadeloupe. La fièvre jaune avait paru dans la colonie, traînant après elle ce funeste cortége d'angoisses et de frayeurs, plus hideux cent fois que la mort même qui les précède. L'effroi était sur toutes les figures européennes, le mal dans toutes les imaginations, et le deuil dans toutes les maisons que remplissaient les gémissemens des mourans et les lamentations d'une population, consternée. En rade les navires sans équipages, avaient appliqué leurs basses vergues sur leurs ponts déserts et desséchés aux rayons d'un soleil torréfiant. A terre, les rues abandonnées, ne retentissaient plus que du pas sinistre des nègres sans cesse occupés à engouffrer dans les cimetières les plus voisins, les restes des victimes que frappaient les coups infatigables du fléau. L'air que l'on respirait s'était corrompu; les nuages brûlans que cet air immobile avait emprisonnés dans cette atmosphère de miasmes fétides, s'étaient arrêtés sur la ville de la Pointe, comme sur un immense cadavre que le monstre voulait pétrifier avant de le dévorer. Plus de travail sur le port inanimé, plus de fêtes dans les domaines de l'opulence. Les habitans mêmes que leur droit d'acclimatement mettait à l'abri des atteintes de cet immense reptile que l'on nomme la contagion, auraient cru devenir sacriléges s'ils s'étaient permis un plaisir, la plus innocente jouissance au milieu du deuil général que leur imposait l'agonie de leurs amis, le trépas de leurs compatriotes. La mort n'était que pour les Européens, mais le désespoir était pour tout le monde, même pour ceux que la fureur de l'épidémie était forcée de respecter. A voir la Pointe-à-Pitre dans ce moment d'anxiété et de consternation, on eût dit une ville expirante, exhalant son dernier soupir dans l'air pestilentiel d'une autre Thébaïde.

Par un de ces caprices que le lugubre Protée de la fièvre jaune laisse encore ignorer comme une homicide énigme, aux impuissantes recherches de la science, on vit les îles placées à quelque distance sous le vent de la Guadeloupe, préservées du fléau qui désolait cette lamentable colonie. La certitude d'échapper par la fuite au danger que j'aurais couru en restant dans les lieux livrés aux ravages de l'épidémie, vint me rappeler fort à propos l'époque à laquelle les trois pirates s'étaient donné rendez-vous à Saint-Thomas. Il ne m'en fallut pas davantage alors, pour trouver à mes propres yeux un motif suffisant d'entreprendre ce qu'on appelait un voyage de santé sous le vent. Je prétextai devant mes amis quelques affaires importantes qui réclamaient impérieusement ma présence ailleurs, et je m'embarquai bravement pour Saint-Thomas où je savais ne rencontrer aucune affaire, mais où je savais bien aussi que je ne rencontrerais pas la fièvre jaune. On peut quelquefois proclamer sans honte que l'on ne craint ni un coup d'épée ni un coup de pistolet, et que l'on redoute beaucoup la contagion. C'est même là un privilége d'avoir peur que les plus intrépides se sont arrogé en établissant, selon moi, une distinction un peu subtile entre la mort qu'il est beau de braver sur un champ de bataille, et la mort qu'il est si désolant de subir dans un bon lit. Mais pour les philosophes qui tiennent à conserver une certaine réputation de stoïcisme, il est toujours prudent de chercher un prétexte qui puisse les mettre à l'abri du danger, sans laisser suspecter leur courage. Si l'on pouvait connaître tout l'alliage de vanité qui entre dans la composition ordinaire de cette vertu que nous admirons sous le nom d'héroïsme, combien de héros ne seraient plus à nos yeux que des fanfarons de bravoure ou des gascons de stoïcisme!

J'arrivai sain et sauf à Saint-Thomas.

La seule distraction que je trouvasse à me procurer pendant la première semaine de mon séjour dans cette petite île, était celle d'aller matin et soir promener activement mon oisiveté sur le bord de mer[16], pour avoir l'air d'attendre ou d'espérer quelque chose du côté du large. Les gens dont j'étais entouré et coudoyé, à chaque instant, me semblaient tellement affairés, que j'aurais été humilié de me sentir désœuvré aux yeux des autres. Dans les colonies, où l'on mesure la considération à accorder aux étrangers, sur le bruit qu'ils font ou le mouvement qu'ils se donnent, il n'y a guère que les marins qui aient la prérogative de ne rien faire, sans risquer de passer pour inutiles et inoccupés. Quand ils se reposent ou qu'ils s'amusent, on sait assez que ce n'est pas pour long-temps, et on leur pardonne leur oisiveté passagère comme un délassement sans conséquence pour l'avenir qui les attend. Mais l'homme qui n'étant ni négociant ni marin, ne sait pas se donner l'apparence d'un but ou d'une occupation, est peut-être le plus triste des badauds dont l'Europe ait pu faire présent au Nouveau-Monde.

Pour me donner une contenance, je me forgeai donc un espoir, à défaut d'une occupation réelle. Tous les jours, j'allais attendre quelque chose sur le port et demander un bâtiment aux flots, aux vents, à la tempête. A chaque instant, pour peu qu'un long navire aux formes cursives, à l'apparence forbanesque, arrivât soudainement pour laisser tomber son ancre sur le fond de cette rade ouverte à tous les pavillons suspects, je m'imaginais voir bientôt un léger canot se détacher des larges flancs du brick ou du schooner mystérieux, pour venir jeter à terre le capitaine Salvage, frère José, ou peut-être bien le farouche maître Bastringue. Mais depuis un mois, j'avais eu beau attendre au port, observer au large tous les navires entrant, rien n'était encore venu me révéler l'arrivée ou la présence d'une des nobles pratiques de feu mamzelle Zirou.

Plusieurs fois, un jeune homme portant un large chapeau sur sa chevelure bouclée et un emplâtre de taffetas noir sur le milieu de son mâle visage, était passé à mes côtés, donnant assez négligemment le bras à une belle personne, qu'à son costume noir, sa tournure leste, ses grands yeux de flamme et son petit pied, j'avais cru reconnaître pour une créole espagnole. Un soir, ce jeune cavalier eut la singulière idée de m'aborder pour me demander, sans plus de façons et de phrases, si c'était lui ou sa femme que je regardais si attentivement quand il m'arrivait de les rencontrer à la promenade.

Fort embarrassé d'abord de répondre à cette question imprévue, j'avouai, pour éviter le côté le plus désagréable de l'explication dans laquelle paraissait vouloir entrer avec moi mon interrogateur, que c'était lui que j'avais remarqué.

—Et pour quelle raison? me dit-il.

—Par la seule raison que je crois avoir eu déjà le plaisir de vous voir quelque part.

—Et où? ajouta-t-il.

Le son de sa voix, à ce dernier mot, suffit pour me tirer d'affaire: c'était le capitaine Salvage que je venais de reconnaître en examinant ses traits avec plus d'attention que je ne l'avais encore fait, et en me rappelant en ce moment le son de cette voix que je n'avais cependant entendue qu'une seule fois.

—Eh! parbleu, lui répondis-je alors, si je vous ai vu! Vous ne vous souvenez donc plus de certain soir où vous prîtes au Café de la Pointe, avec deux de vos amis, un arrangement qu'à coup sûr vous n'avez pas dû oublier?

—Et de quel arrangement voulez-vous me parler?

—D'un arrangement dont je pourrais au besoin vous retracer toutes les conditions, s'il était nécessaire et s'il pouvait n'être pas dangereux de…

—Et vous avez donc eu l'indiscrétion de nous écouter ce soir-là? ajouta le capitaine d'un air sévère et avec le ton du reproche.

—J'ai fait même mieux, lui dis-je; car j'ai eu la prudence de me taire jusqu'ici.

—Comment s'est-il donc fait que vous ayez pu… Ah! oui, maintenant, je me le rappelle: c'est vous qui dormiez sur l'ottomane de mamzelle Zirou! Et à propos, en parlant de mamzelle Zirou, comment gouverne-t-elle ses affaires et les amours?

—Elle est morte depuis près d'un an.

—Morte! Oh la pauvre bigresse!

Ce fut là toute l'oraison funèbre de la défunte.

Le capitaine, après une demi-minute de réflexion tout au plus, sur le triste événement que je venais de lui annoncer, ajouta:

—Je suis d'autant plus contrarié de la mort de cette grosse gaillarde, qu'avant mon départ de la Pointe et le soir même où vous vous trouviez assis près d'elle, je lui avais glissé entre les mains certain engagement que je donnerais quelque chose de bon pour tenir aujourd'hui dans les miennes.

—Votre engagement, qu'à cela ne tienne, le voilà!

—C'est ma foi vrai, et je reconnais encore sur cet acte, vierge du griffonnage du notaire, le coup de poignard que ce damné de Bastringue y apposa si élégamment en guise de timbre. Et par quel hasard, s'il vous plaît, ce chiffon de papier est-il tombé en votre possession?

—Par le hasard qui a voulu qu'en mourant, la dépositaire que vous aviez choisie me remît le dépôt que vous aviez confié à sa discrétion et à sa fidélité.

—Quelle prévoyance de sa part et quelle délicatesse de votre côté! Ah ça, il est donc écrit là haut que je rencontrerai une fois en ma vie de braves gens? Ce n'est pas l'embarras, le ciel me devait bien une telle compensation, car vertudieu! depuis que nous ne nous sommes vus, il a plu sur ma route tant de coquins et de chenapans!… Au surplus, dans le métier que j'ai fait, il aurait été assez surprenant que je rencontrasse autre chose de mieux sur mon avant, que les plus grands vauriens du monde.

—Et qu'avez-vous donc fait, capitaine, depuis votre mystérieux départ de la Guadeloupe?

—Ma fortune à peu près, et un petit brin de brigandage ou guère mieux; un mariage et peut-être une folie; mon affaire enfin, et un peu aussi celle de mes associés.

—Et cette blessure que vous portez sur la figure?…

—Ah c'est juste! c'est là un article que j'oubliais de mentionner au chapitre de mes recettes: un rien, une simple égratignure qui m'a fendu le nez en deux au lieu de me l'enlever au raz du pont… Mais ce n'est encore ni le lieu, ni le temps de parler de toutes ces fadaises; c'est quand tout le monde sera rendu à son poste, que chacun aura à dérouler en grand son histoire et à larguer ses comptes sur la table où il nous faudra régler nos parts de prise.

—Vous attendez donc encore ici vos deux collègues?

—José seul manque à l'appel; mais nous le reverrons sous peu, si j'en crois mon pressentiment, car il faudrait que le diable se fût levé de bien bon matin pour avoir réussi à mettre dedans un renard de cette espèce. Le sort des coquins auxquels je m'intéresse, ne m'a jamais inspiré la moindre inquiétude: c'est pour le sort des imbéciles que j'ai quelquefois eu peur.

—Et maître Bastringue?…

—Ah! oui, je viens de vous remettre sur la voie, n'est-ce pas, en vous parlant du sort des imbéciles… Tenez, voyez-vous d'ici ce long brick barbouillé de noir, fichu comme un paquet de sottises et tenu comme une baille à brai? Eh bien, c'est là le panier à légumes avec lequel il vient, selon sa noble expression, de tricher à Porto-Rico, deux cent quatre-vingts bûches de fin bois d'ébène à deux pattes courantes[17], et cela sans que le brick que voilà et la marchandise dont il a réussi à le remplir jusqu'aux écoutilles, lui aient coûté seulement la crasse d'une pièce de six liards fendue en quatre. Vivent les lourdeaux pour avoir de la chance quand une fois ils ont mis la main dans le sac. C'est pour les brutes que le quine a été inventé à la loterie. Au surplus, que leur resterait-il s'ils n'étaient pas plus heureux que les gens d'esprit, les pauvres diables!

—Comment, maître Bastringue aurait réussi à se tirer si bien d'affaire! parbleu! je serais assez curieux de le voir dans tout l'éclat de sa prospérité!

—Le voir, dites-vous? rien de plus facile pour peu que vous vouliez bien prendre la peine de passer le long du premier cabaret ou de la première église venue: car ce gaillard-là a trouvé le moyen d'être présent au même moment dans tous les bouchons et à l'entrée de toutes les églises de la colonie!

—Lui, maître Bastringue, à l'entrée de toutes les églises!

—Eh mon Dieu oui: depuis qu'il s'est avisé, à la mer, de faire le sot vœu de servir de parrain à tous les bâtards nouveau-nés qu'il rencontrerait à sa bonne arrivée à St.-Thomas. Mais, patience: maintenant, qu'un hasard descendu du ciel avec vous, m'a remis en possession de l'engagement qu'il a signé, comme moi, avec frère José, le moment d'exiger des comptes en règle va bientôt arriver, s'il plaît à Dieu, pour peu que José ne se fasse pas attendre trop long-temps… Mais tenez, vous qui désiriez tant revoir ce sac à vin de Bastringue, regardez là-bas… Le voilà qui nous arrive vent arrière, roulant bord sur bord, et remorquant comme d'habitude un ramassis de nourrices et d'enfans emmaillotés, dans ses eaux… Le voyez-vous essuyant avec ses deux coudes les vitres de boutiques des deux côtés de la rue. Et penser que c'est là l'homme que je me suis donné pour associé! Sauvons-nous, de grâce, de peur qu'il ne vienne dériver en grand sur nous et nous faire quelques avaries.

—Quoi, ce serait là maître Bastringue, avec cet immense bouquet à la boutonnière et ces rubans roses au chapeau?

—Eh vertudieu! qui voudriez-vous que ce fût, si ce n'était pas lui? Y a-t-il par hasard deux hommes de cet échantillon-là sous la grande écoutille des cieux!

Je m'éloignai avec le capitaine, mais à regret; car jamais spectacle plus grotesque ne s'était offert à mes yeux. Figurez-vous une vingtaine de nourrices endimanchées et une centaine de petits polissons suivant, en braillant de toutes leurs forces, un gros matelot en habit noir, qui, à chacun des pas chancelans qu'il hasardait devant lui, faisait ronfler une grêle de dragées et de pralines au visage des hurleurs de son turbulent cortége. Et quelle face radieuse de bachique béatitude, étalait au-dessus de toutes ces têtes de marmaille grouillante et braillante, le commandant Bastringue, parrain général des bâtards de la colonie! Aux scènes matelotes de carnaval dans un port de mer, il ne manque qu'une chose pour rendre parfait le grotesque que l'on admire en elles: c'est le naturel des acteurs, c'est le sérieux de l'intention. Les masques en goguette ne s'amusent qu'avec le désir trop visible d'amuser une galerie, un parterre, leur public enfin. Mais sur la face rubéfiée, épanouie de maître Bastringue, tout était complet; le naturel était là dans toute son ingénuité, la gravité de l'intention dans toute sa burlesque et sévère splendeur. C'était une fonction importante, un devoir sacré que l'ivrogne croyait remplir en livrant la nudité morale de tout son être aux huées de la populace du pays… Je riais pour ma part comme un fou de toutes ces grosses folies. Mais le capitaine Salvage était bien loin de rire d'aussi bon cœur que moi, je vous jure.

—Est-il donc possible, me répétait-il en s'éloignant, et en m'entraînant avec lui, que j'aie été confier huit mille gourdes à un gars coulé dans un tel moule! Mais voyez donc comme il barbotte et s'épanouit au beau milieu de toute cette négraille!… En vérité, je ne puis m'empêcher de rougir pour lui de toute la honte qu'il n'a plus… Je dois en avoir, le diable m'emporte, le feu au front, n'est-ce pas? Sauvons-nous, de grâce. Je tremble qu'il ne nous ait aperçus et qu'il ne laisse arriver en grand sur nous à la tête de cette flotte de crapules.

Nous forçâmes le pas dans une direction opposée à celle que maître Bastringue suivait fort irrégulièrement de son côté. Chemin faisant, le jeune capitaine m'entretint de beaucoup de choses que j'écoutai avec la plus avide curiosité. Au moment de nous séparer pour nous retrouver bientôt, il m'invita à venir le voir chez lui quand je n'aurais, ajouta-t-il, rien de mieux à faire de mon temps. Mais de toutes ses politesses, celle qui me flatta le plus fut la proposition qu'il me fit en me disant:

—Dès que frère José aura montré le bout de son pavillon de reconnaissance à l'horizon, il faudra, comme vous le savez déjà, que chacun explique sa conduite et rende ses comptes en règle devant le conseil de guerre convoqué ad hoc. L'acte que je viens de vous remettre a rendu cette formalité exigible pour chacun de nous. Mais si, comme il arrive presque toujours en pareille occasion, quelque contestation s'élève entre les parties, au moment de la discussion des intérêts, il est bon que quelqu'un d'étranger à l'entreprise se trouve là pour laisser tomber le poids de son opinion dans l'un ou l'autre côté de la balance. C'est sur vous que je compte pour cela. Vous avez été fidèle et discret dépositaire. Vous serez bon juge, la conséquence est rigoureuse, et c'est ainsi que je raisonne en fait d'honneur et d'affaires. Jusqu'au revoir: ma femme m'attend pour panser la blessure que vous avez remarquée sur le centre de gravité de mon visage, et avec laquelle, quoique cette éclaboussure me fasse un peu souffrir, j'ai bien l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.

IV
ARRIVÉE DE FRÈRE JOSÉ.

—Eh bien! vint me dire le capitaine quelques jours après cette première entrevue, ne vous avais-je pas annoncé que notre estimable frère José nous arriverait un de ces quatre matins! Le voilà qui, pour ne pas faire mentir ma prédiction, vient de débarquer ici frais comme une rose et agréablement chargé d'une petite pacotille d'argent en apparence assez passable.

—Et d'où vous est-il donc tombé si à propos, demandai-je au capitaine.

—D'où? Ma foi je serais fort embarrassé de vous le dire encore, car jusqu'ici l'aimable voyageur n'a répondu à toutes mes questions, qu'en me répétant qu'il ne parlerait que lorsque Bastringue et moi nous serions en état de l'entendre en assemblée générale. Tout ce que j'ai pu apprendre sur son compte, à la première inspection de son individu, c'est qu'il est arrivé à terre en costume de religieux et tonsuré ou tondu comme un vieux rat d'église.

—Tonsuré? Mais c'est donc d'une sacristie ou d'un couvent qu'il s'est échappé le saint homme?

—Qui le sait? lui seul peut-être, et le diable avec qui probablement il se sera entendu pour faire et arrondir sa balle. Mais, pour mettre ses bonnes intentions à profit, je lui ai donné rendez-vous chez moi demain, attendu qu'aujourd'hui la réunion aurait été impossible, l'ami Bastringue ayant déjà employé sa journée à perdre dans le tafia le peu de raison dont il peut disposer en faveur de ses amis. Frère José qui porte dans toutes ses actions la méthode la plus invariable, m'a demandé vingt-quatre heures pour se reposer et pour mettre en ordre ses idées et son rapport. Je suis sûr, tel que je le connais, qu'il passera la nuit à rédiger le journal de ses aventures. Oh! c'est que c'est un compère lettré que ce cher ami, quand il veut s'en donner la peine! Vous l'entendrez demain.

—Et maître Bastringue, pensez-vous pouvoir le posséder à jeun assez de temps pour obtenir de lui les révélations que vous voulez en tirer?

Le capitaine me confia alors que pour être plus sûr de la sobriété qu'il avait besoin de rencontrer le lendemain chez son collègue Bastringue, il s'était servi d'un moyen neuf et qu'il devait regarder comme infaillible. Je suis parvenu, me dit-il, et non sans peine, à persuader à notre incurable ivrogne qu'il était menacé d'une prochaine et sérieuse maladie, et qu'il devenait urgent qu'on lui nettoyât la cale pour prévenir l'affection dont les symptômes s'annonçaient déjà sur sa figure empourprée. Un docteur de ma connaissance, ajouta Salvage, a dû à ma recommandation lui faire préparer un purgatif de cheval qu'il avalera demain, et il n'en fallait pas moins, je vous assure, pour balayer et lessiver l'estomac de notre camarade. En sorte que demain nous pouvons espérer de le voir nous arriver sain et à jeun, s'il plait à Dieu, et à la médecine de faire aussi des miracles.

Le capitaine tout joyeux de la découverte du procédé hygiénique qu'il se proposait de mettre en usage, me quitta en riant et en me donnant rendez-vous chez lui pour le lendemain.

V
RÉUNION DES TROIS PIRATES.

L'heure du rendez-vous qui m'avait été indiqué la veille, tintait à peine sur les cloches fêlées de la ville, que je me faisais annoncer chez le capitaine Salvage. Lui-même, en m'entendant répéter deux ou trois fois mon nom au nègre qui lui servait de valet de chambre, descendit pour me recevoir au bas de l'escalier qui conduisait à la salle de réunion dans laquelle se trouvait déjà rendu frère José. A l'air demi-affectueux et demi-réservé avec lequel cet estimable corsaire répondit à mon salut d'introduction, je devinai de suite que le capitaine avait dû préparer son illustre associé à l'étrangeté ou à l'indiscrétion de ma visite. Le grave frère José, sans trop prendre garde aux premiers mots de compliment qu'en entrant j'échangeai selon l'usage avec mon hôte, continuait à feuilleter une petite liasse de carrés de papiers inégalement coupés qu'il paraissait vouloir mettre en ordre, et pendant que cette occupation minutieuse semblait absorber toute son attention, je pus, sans m'exposer à me montrer trop indiscret, examiner enfin tout à mon aise la physionomie de cet homme singulier que je n'avais encore vu que si imparfaitement. En me rappelant autant qu'il me fut possible, l'impression que la figure de frère José avait produite sur moi la première fois, et en la comparant à celle que j'éprouvais en le revoyant à Saint-Thomas, je pensai qu'aucun changement bien remarquable ne devait s'être opéré dans sa tournure et ses habitudes extérieures; c'était toujours à peu près le même petit homme assez gauche, assez insignifiant. La différence du costume qu'il portait à la Pointe, de celui sous lequel il était débarqué à Saint-Thomas, aurait pu seule avoir le privilége d'offrir quelque chose de nouveau à ma curiosité. Au lieu d'être vêtu en marin comme autrefois, il était empaqueté dans une grosse houpelande grisâtre qu'on aurait pu prendre assez volontiers pour la défroque d'un révérend père de la Rédemption, ou une de ces capotes dont on affuble les malades dans nos hôpitaux militaires; et ce qui achevait de rendre plus complète encore pour moi l'analogie que j'avais cru trouver entre ce singulier accoutrement et celui d'un échappé de monastère ou d'hospice, c'est qu'au sommet de la tête pointue du pirate, on pouvait reconnaître la trace non équivoque de la tonsure qui avait dû tout récemment être pratiquée sur son noble chef.

Salvage, à qui l'objet principal de l'inspection que je venais de faire, ne pouvait échapper, me regarda en souriant et en jetant les yeux d'un air d'intelligence sur la partie absente de la chevelure de son confrère. Ses cheveux repousseront, me dit-il à l'oreille, mais les tondeurs qui les lui ont rasés ne repousseront plus.

—Et notre ami Bastringue, s'écria le capitaine pour généraliser la conversation, aurait-il mangé ou plutôt bu l'heure du rendez-vous avec la médecine de précaution que je lui ai fait avaler ce matin? Voilà vingt bonnes minutes qu'il devrait être rendu à l'appel, et je ne le vois pas même arriver. Ce retard là ne me présage rien de bon. Je crains qu'il ne lui soit tombé sur les bras quelques douzaines de baptêmes à faire, avant qu'il n'ait pu trouver un moment à lui pour penser à nous.

—Oui, quelques douzaines de baptêmes, in aquâ vitæ ou bien in aquâ vitæ æternæ, répondit gaiement frère José, en posant son cahier de notes sur la table près de laquelle il était assis. Mais ne calomnions pas aussi légèrement, ajouta-t-il, le prochain absent, car le voici qui nous arrive tout juste ce cher prochain, par la ligne la plus courte d'un point à un autre.

—Par la ligne droite? pas possible, s'écria tout étonné et tout enchanté le capitaine… Puis après avoir mis un instant la tête à la fenêtre, il reprit avec un air de surprise et de satisfaction: C'est ma foi vrai! Dieu et la médecine en soient loués: il est à jeun!

C'était bien en effet maître Bastringue en personne qui nous venait ainsi, la mine un peu renfrognée, mais calme; la tournure toujours lourde, mais libre et assurée. Les premières paroles qu'il nous fit entendre en entrant, me semblèrent d'un laconisme caractéristique… Plus souvent, grognona-t-il, en s'adressant au capitaine, qu'une autre fois tu me feras embarquer une médecine dans le fond de ma cambuse! Depuis ce matin que j'ai mis le muffle dans ce gamelot de drogailles qu'on m'a donné à renifler, voilà la première fois que je reste une demi-heure sans être obligé, sous votre respect à tous, de dégréer mes culottes! Ouf!… Entends-tu encore comme ça gargouille, les grenouilles que j'ai dans la cale?

—Et comptes-tu pour rien, lui demanda Salvage, le nettoyage en grand de ta cale, et la maladie que le purgatif vient de te faire éviter?

—Jolie manière de nettoyer la cale d'un homme, que d'empester toute la maison de mon hôtesse, et que de chavirer le tempérament d'un chrétien pour l'opposer d'avoir une maladie qui ne serait jamais peut-être bien tombée à son bord! Je voudrais pour je ne sais pas quoi, avoir pendant deux heures de temps seulement sous le vent à moi, le paliaca de docteur qui m'a fait abbraquer cette poison de purge… Pouah!…

Puis, les narines ouvertes et la figure hagarde, le sauvage matelot se mit à promener autour de lui et sur moi des regards étonnés et défians: on aurait dit que, comme certains animaux carnassiers, il eût voulu flairer tous les objets qui l'environnaient avant de hasarder un pas qui pût l'exposer à trébucher dans quelque piége. Jamais, je l'avoue, je n'avais encore vu de si près, d'homme d'un extérieur aussi farouche et pour ainsi dire aussi fauve, que celui que m'offrait en ce moment le plus inculte de mes trois pirates. Toute sa personne exhalait comme un câble, une odeur de cordage et de goudron; la médecine qu'il avait avalée le matin et dont il paraissait encore ressentir les effets ultérieurs, pouvait bien, il est vrai, contribuer à donner à sa physionomie l'air de sournoiserie et d'inquiétude qui me déplaisait tant en lui. Mais en faisant même abstraction de cette cause accidentelle, je jugeai bien que maître Bastringue, dans son état ordinaire, devait être encore le plus laid et le plus repoussant de tous les marins que jusque là j'avais eu occasion d'observer.

Salvage, toujours attentif à prévenir et à m'épargner tout ce qui pourrait être susceptible de m'embarrasser ou de me choquer en présence de son cher confrère, attira Bastringue dans un coin de l'appartement pour lui glisser à l'oreille quelques paroles auxquelles je vis bien que je ne devais pas être étranger. Après avoir accordé un moment d'attention à la confidence du capitaine, le rude matelot, dont les yeux s'étaient fixés sur ma figure pendant ce court entretien, s'approcha de moi pour me demander avec la brusquerie qui lui était ordinaire:

—C'était donc vous le petit jeune homme qui dormait ce soir là, chez défunte mamzelle Zirou? Puis sans se donner le temps d'attendre une réponse affirmative, le rustre ajouta: Ça faisait une bien belle fille dans son temps. Elle n'en avait qu'un, mais il était beau!

Mamzelle Zirou, comme on se le rappellera encore peut-être, était borgne, et c'est au seul œil que possédait de son vivant la pauvre créole, que maître Bastringue faisait allusion en ce moment.

Ces quelques mots de regret accordés en passant à la mémoire fugitive de l'infortunée mamzelle Zirou, reportèrent les souvenirs un peu confus du matelot sur le bon temps qu'il avait passé à la Pointe-à-Pitre dans le cabaret de la défunte. L'éloge du tafia que l'on buvait chez l'honnête fille n'eut garde d'être oublié, et cette partie de l'oraison funèbre de la maîtresse du café de la Pointe, fut traitée par le panégyriste avec un ton et une énergie d'expression qui me prouvèrent encore plus l'étendue des connaissances profondes de l'orateur en fait de tafia, que la sensibilité de son âme. Mais, grâce à la conversation qui venait de s'établir entre nous au sujet de mamzelle Zirou, je trouvai moyen, en adressant plusieurs fois la parole à maître Bastringue, de renouveler connaissance avec ce personnage que je n'avais encore vu qu'une fois, et qui de son côté se ressouvenait à peine de m'avoir entrevu dormant près du comptoir du café de la Pointe.

Il fallut songer au but matériel de la réunion, et pour arriver au résultat qu'il s'était proposé en nous rassemblant chez lui, Salvage improvisa un petit discours fort concis, sur la nécessité de mettre un peu d'ordre dans la manière dont il conviendrait de s'y prendre pour remplir les clauses de l'engagement dont j'étais resté possesseur et que j'exhibai aux yeux des trois intéressés. Cela dit, fait et approuvé, on jeta trois bulletins numérotés dans le fond d'un chapeau que l'on me donna à tenir. Bastringue plongea d'abord sa main dans la cavité circulaire de cette urne improvisée, et il en retira le numéro 2. Le numéro 3 tomba à frère José.

—A toi la blague par conséquent! s'écria Bastringue, en s'adressant au capitaine Salvage. Le sort t'a envoyé le numéro 1, et ce n'est pas dommage; car si ç'avait été à moi de prendre la parole le premier, le diable m'enlève si j'aurais su de quel bord m'orienter. Nous allons donc actuellement en entendre de burinées. Attention les amis, ça va peut-être me mettre en train.

Le capitaine commença en ces termes le récit qu'il avait à nous faire.

IV
AVENTURES DU CAPITAINE SALVAGE.

«Dès que je vous eus quittés tous deux, il y a un an, à la Pointe-à-Pitre, allant chacun chercher au loin fortune ou malheur, je me dirigeai, guidé par une idée qui me souriait depuis long-temps, vers l'île de Cuba, à bord d'un petit caboteur qui en quelques heures et pour quelques piastres me jeta mon sac et moi à Matanzas.

Bastringue. A Matanzas! Oui, on connaît ça: quinze lieues dans l'Est ou l'Est quart-Sud-Est de la Havane. L'endroit est habité par un millier de flibustiers de toutes nations et de toutes couleurs, hormis la bonne.

Salvage. L'endroit, comme vient de le faire remarquer si judicieusement maître Bastringue, m'avait toujours paru convenable et exploitable. Je sondai le mouillage et la passe avant de laisser tomber ma grande ancre sur ce fond, et de relâcher momentanément dans le petit port. Un joli brick mal entretenu, mal peigné, mais encore capable de tenir un ou deux mois sur l'eau, assez léger d'échantillon, mais aussi bien taillé pour la marche que faible d'apparence, devait être vendu à l'encan après avoir été saisi par un croiseur pour s'être essayé maladroitement à faire quelque peu de piraterie. On semblait disposé à le donner pour peu de chose; je l'achetai quatre mille gourdes, moitié juste de la somme que j'avais emportée sous la doublure de mon gilet de course. Ayant ainsi trouvé un navire à me mettre sous les pattes, il ne me restait plus qu'à chercher un équipage à mettre à bord du navire. Le geôlier de la prison, espèce de gueux qui aurait mieux été à sa place dedans qu'à la porte de la turne qu'il gardait, se chargea, moyennant une petite commission, de devenir mon commissaire d'armement. Tous les bandits qu'à grands coups de rotin, il parvenait à faire sauter par dessus les murs de son presbytère, venaient me tomber sur les bras pour me demander si je voulais d'eux et où j'aurais l'intention de les conduire. Je répondais à toute cette garniture de potence: Je te prends pour faire ce que je voudrai de toi, et pour aller où il me fera plaisir de te trinque-baller. C'est bien, me disaient mes nouvelles recrues, ça vaudra encore mieux que la prison et le supplément de coups de liane que nous élonge chaque soir le geôlier.—Mais, mes avances, capitaine?—Tes avances, tu les toucheras à la mer, si tu n'arrives à bord que le jour du départ. Jusque là, cache-toi où tu pourras. Tu me fais l'effet d'avoir besoin de te reposer à l'ombre et moi aussi. Ils m'avaient compris: je les avais jaugés, cela devait nous suffire.

Je commençai, aidé de quelques esclaves à moitié matelots, le réarmement du bateau dont j'étais devenu l'unique maître après Dieu. Les desseins que l'on me supposait en me voyant rapetasser et régréer mon brick, sans avoir confié à âme qui vive le projet qui m'avait conduit à Matanzas, excitèrent la défiance des autorités et la jalousie des spéculateurs de l'endroit, et je compris bientôt à leur mine sournoise, que la dissimulation et l'audace me seraient nécessaires pour faire quelque chose de bien au milieu des lurons de ce gabarit.

En quinze ou vingt jours cependant ma barque un peu rafistolée, se trouva en état à peu près de tâter de la mer, et ce fut alors seulement que je me sentis respirer à l'aise. Il ne me manquait plus pour filer que la permission du gouverneur et l'équipage auquel j'avais donné rendez-vous pour l'heure du départ, et qui, à un signal convenu, devait me tomber à bord raide comme grêle, pour appareiller dans la nuit.

Avant d'aller plus loin dans le récit des événemens que j'ai à vous retracer, il est déjà temps de vous dire que pendant les deux ou trois semaines qu'il m'avait fallu employer à Matanzas au racastillage du bateau, j'avais remarqué dans une des maisons près desquelles j'étais amarré, une petite jolie scélérate de femme ou de fille, qui me souriait avec coquetterie, toutes les fois qu'il me prenait envie de la saluer en la voyant paraître et disparaître à sa croisée, comme une pièce de canon que l'on met et que l'on rentre en batterie à l'exercice. La mine croustillante et les yeux pétillans de la senorita, me plurent ou m'agacèrent, l'un ou l'autre. Je lui envoyai des baisers sans plus de façon sur le bout de mes doigts, ainsi que cela se pratique quelquefois lorsqu'on n'a rien de mieux à faire que de faire l'amour à la volée; et à mes baisers télégraphiques on répondait par une pluie de fleurs jetées sur moi à pleines mains et à plusieurs reprises. Bon! me dis-je alors: la beauté mord à l'hameçon, et il me faudra rabraguer bientôt ma ligne à bord: le poisson donne; ne nous endormons donc pas sur le lieu de pêche. Ce que j'avais résolu fut exécuté. Un soir j'entre dans la maison de mon objet sans même avoir levé la tête pour regarder le numéro du logis. J'embrassai, pour lier plus vite la conversation, le jeune tendron que je n'avais encore embrassé que d'imagination et à longueur de gaffe. Quatre grands nègres auxquels je n'avais pas pris garde me tombèrent incontinent sur le dos et me repassèrent, malgré les cris et les prières de ma douce conquête, une trempe de coups de bambous dont je me souviens encore à l'heure qu'il est comme si c'était d'hier, et qui ne laissent pas que de me chatouiller rudement les omoplates, je vous le cautionne, quand le temps est humide et que les vents menacent de hâler le Sud.

Bastringue. Sais-tu bien que c'est tout de même un fameux baromètre que tu as gagné là; mais va toujours, mon capitaine, ton histoire et tes coups de trique commencent à m'amuser joliment, moi. Pousse toujours de fond: l'histoire me plait, et sans me flatter je puis dire que je me connais assez bien en contes et en histoires.

Salvage. Le lendemain de la volée que j'avais reçue et du baiser au naturel que j'avais eu le plaisir de donner, j'appris que je m'étais frotté, moi téméraire et obscur roturier, à un quartier de noblesse du pays, et que ma princesse n'était rien moins que la fille d'une des familles les plus anciennes de la colonie, famille à la vérité aussi pauvre que noble, mais aussi fière que pauvre. Rafale et orgueil! à la mode espagnole enfin.

«Le lendemain aussi, pour appliquer le baume réparateur du sentiment sur la meurtrissure amoureuse des coups de bâton qui m'étaient arrivés si vitement d'aplomb sur les épaules, la petite brune me fit signe de passer sous sa fenêtre pour que je pusse jouir et m'abreuver délicieusement des larmes que ma mésaventure lui faisait verser sur ma mystification et mes contusions. Ce fut elle à son tour qui m'expédia au bout de ses jolis doigts effilés, la double et la triple valeur, au moins, de tous les baisers aériens que j'avais envoyés escomptés à son adresse pendant les quinze ou vingt jours de mon armement sous ses croisées.

Enfin force me fut alors de tirer d'un fait aussi évident la conclusion consolante que j'étais aimé autant et plus peut-être, que je n'avais été rossé, et ce n'était pas peu dire, je vous le jure.

Frère José. Tout cela est sans doute fort bien, fort intéressant pour toi, mon brave Salvage, Mais de grâce fais-moi l'amitié de m'apprendre ce que notre affaire, à tous trois, peut avoir de commun avec ce que tu nous racontes là?

Salvage. Donne-toi la peine de m'écouter et laisse-moi le temps de poursuivre, et tu verras, après cela, comment tous ces faits se lient intimement à l'objet principal du récit que j'ai à vous faire.

Bastringue. Et sans doute, laisse-le aller de l'avant, José, puisque tu vois que tout ça se tient ensemble et comme par la queue; l'amour et les coups de trique, la noblesse et les embrassades en plein bois. Il n'y a rien au monde qui me fasse plus de plaisir à moi que les raclées des amoureux quand c'est les autres qui les hâlent en dedans pour leur propre compte. Chacun son goût. Va toujours de l'avant, mon vieux; comme ça va bien, tu me fais un sensible plaisir et je t'écoute.

Salvage. Une fois mon navire armé, il me fallait, comme je pense vous l'avoir déjà dit, un équipage pour le manœuvrer et un billet de passe pour pouvoir sortir légalement de la rade. Mais j'avais encore si peu songé à me mettre en règle sur ce dernier article, que je ne m'étais pas même occupé, le croiriez-vous, de donner un nom à mon corsaillon. Le brick portait auparavant autant que je puis me le rappeler, un nom de sainte ou de saint espagnol, car c'est presque toujours soit dit en passant, sous des noms de saints, que ces lurons vous font dévotement la piraterie. Mon brick donc s'appelait le el Santo-Benito, la Santa-Maria, la Santa-Catharina ou quelque chose de pareil. Je lui donnai le nom de ma sainte à moi: La Hermosa Padilla, la Belle Padilla. Rien que cela s'il vous plaît; le nom de ma dulcinée aux baisers aériens et aux coups de bambous fort terrestres. La pauvre petite patronne de mon bateau, me parut toute bouleversée de sensibilité en apprenant cet acte de galanterie française; et dès ce jour elle jura, me dit-on, de n'avoir jamais d'autre époux ou d'autre amant que moi. Merci de la préférence! pensai-je. Je jurai de mon côté, moi qui jure aussi bien qu'un autre à l'occasion, que je ne serais jamais son époux, et que je ne serais son amant que pour passer agréablement une heure ou deux avec elle. Vous apprendrez bientôt vous autres, par ma propre expérience, qu'avec ces gueusettes de femmes on ne peut jamais répondre de ce qu'on fera ou de ce qu'on ne fera pas dans la vie.

—Est-ce qu'il serait marié à présent? demanda à voix-basse maître Bastringue à frère José, en entendant son ami Salvage faire cette dernière réflexion d'un ton demi-goguenard et demi-sérieux. Frère José ne répondit à cette expression des doutes de son collègue qu'en élevant ses maigres épaules à la hauteur de ses oreilles, et d'un air qui semblait dire: Je n'en sais rien, mais au surplus, je m'en moque.

Salvage reprit:

—Une nuit, c'était la veille du jour fixé pour mon départ, une nuit, ai-je dit, qu'enveloppé de mon manteau, je faisais seul le quart par distraction sous les fenêtres de mon objet, je me trouvai accosté par un petit homme que j'avais cru déjà voir passer à contre bord de moi. «Senor capitan, me dit en me saluant mon inconnu, est-ce bien vous?—Parbleu! si c'est moi, lui répondis-je: la belle question! Que me voulez-vous?—Vous dire deux mots.—Dites-en quatre, mon ami, mais commencez vite pour que ça finisse plutôt.—Oui, mais éloignons-nous, s'il vous plaît. Je crains qu'on ne m'ait déjà aperçu. Allons plus loin, de grâce.—Volontiers, répondis-je encore, si cela peut vous être agréable, pourvu que ça ne soit pas trop loin. Mais à quel senor, puisque senor il y a, ai-je, s'il vous plaît, l'honneur de parler à cette heure indue, assez peu faite pour la conversation?»—L'ingrat! s'écria alors douloureusement mon étranger, ou plutôt mon étrangère, il ne me reconnaît seulement pas!… C'était Padilla, mi hermosa Padilla elle-même, en chair et en os, et même en habit de cavalier. Mais le diable que je l'eusse reconnue à sa voix et sous son déguisement! C'était la première fois de ma vie que je l'entendais parler. Le soir de ma malencontreuse introduction chez elle, je ne l'avais entendue que crier et gémir!

«Pour répondre en galant chevalier au désir qu'elle m'avait d'abord exprimé, je l'entraînai, en courant comme un voleur, à quelque distance du lieu où elle paraissait tant redouter de rencontrer des surveillans ou des indiscrets. Avant de reprendre haleine, et de nous croire un peu en sûreté, nous galopâmes tous deux pendant un bon quart-d'heure, et au risque de nous faire piquer par les serpens, dont ce coquin de beau pays est infecté. Mais comme me faisait observer allégoriquement et judicieusement Padilla, en arpentant le terrain avec moi, les serpens qui se cachent dans les hasiers sont moins dangereux aux amans que les mauvaises langues qui glissent un mot perfide sous les fleurs de l'amitié. Dès que je pus me supposer à l'abri des importuns et des jaloux, j'essayai, bien entendu, à prendre avec ma conquête des libertés analogues à la circonstance; pas moyen; l'espagnole, qui jusque là s'était montrée si tendre avec moi, se montra plus fière et plus intraitable que je l'avais crue douce et facile sur l'article. Ce qu'elle semblait avoir à me communiquer me parut même beaucoup plus pressé pour elle, que la bagatelle n'était tentante pour moi. Je me décidai à attendre un moment plus opportun pour renouveler mes attaques, et à écouter ce qu'elle avait envie de me communiquer si précipitamment.—On en veut à ta vie, me dit-elle d'un air tout pénétré du danger qu'elle m'annonçait.—Et qui, lui demandai-je en souriant, peut en vouloir à ma vie?—Le gouverneur à qui ma main a été promise malgré moi. S'il ne peut te faire assassiner ici, sois sûr qu'il aura ton sang ailleurs. L'infâme Cotumbo, le plus redouté des pirates du pays, lui a juré que s'il te rencontre à la mer, il lui rapportera ta tête; et le gouverneur s'est engagé à payer au poids de l'or ce terrible présent!… Son or et ta tête dans la même balance, comprends-tu maintenant mon effroi?—Pas possible, m'écriai-je, un peu étonné de la révélation.—Et crois-tu, me répondit Padilla, que, sans la certitude du péril qui menace tes jours, je me serais exposée à venir ici sous des habits autres que ceux de mon sexe, pour t'accorder un rendez-vous d'amour? Va, sois assuré que si j'ai oublié jusque-là tous les devoirs de la pudeur, et que si j'ai bravé la colère et la malédiction de mes parens, que la connaissance de ma démarche imprudente pourrait plonger dans le désespoir, c'est que j'ai senti qu'il s'agissait de ta vie et qu'un mot de moi pouvait te sauver… Pars donc, éloigne-toi vite, je t'en conjure au nom de tout ce que tu as de plus sacré. Quelque chose qu'il m'en coûte de me séparer sitôt de toi, je sens que ton absence me sera mille fois moins pénible à supporter, que la crainte du danger que tu courrais en restant plus long-temps ici… Moi-même, j'ai entendu les affreux desseins du gouverneur et la promesse, plus affreuse encore, que lui a faite Cotumbo… Eloigne-toi donc, je t'en conjure, je t'en supplie à deux genoux; l'odieux gouverneur n'aura pas ma main, dût-il m'arracher ce cœur qui ne peut être et qui ne sera jamais qu'à toi… J'en jure par le ciel et par les mânes de ma mère! On vient!… fuis. Adieu, mille fois adieu!»

«Et, comme de fait, la belle fila son nœud en prononçant ces derniers mots, et je ne revis plus mon oiseau!

Bastringue. Ah! écoute donc! c'est que ça court si vite les jeunes filles, toutes fois et quantes ça n'a pas le bas des cotillons amarré sur le dormant des jambes. Mais tu orientas sans doute aussitôt, pour lui appuyer la chasse dans les hasiers du voisinage?

Salvage. Un peu étourdi, malgré le sang-froid que je conserve assez passablement dans les grandes occasions, un peu étourdi, vous ai-je dit, de la confidence que venait de me faire si vivement ma princesse, je ne m'aperçus qu'après lui avoir laissé gagner une bonne encablure de terrain sur l'avant à moi, qu'elle m'avait remis en me quittant, quelque chose dans la main. C'était un poignard et des cheveux! Elle était si pauvre, cette noble fille d'une des plus antiques maisons de l'île de Cuba!… En examinant plus tard et tout à loisir les deux objets qui composaient ce cadeau précieux, je lus sur le manche du poignard: Vengeance pour lui! et sur le sachet de satin qui enveloppait la mèche de cheveux: Amour pour toi! Ces jeunes havanaises ont, le bon Dieu m'emporte, des idées romanesques à faire mourir de rire, quand une fois elles s'avisent d'aimer quelqu'un autrement que pour la farce. Effet trop ordinaire, vous le savez, de la chaleur du climat et de l'ardeur de leur imagination toujours montée à 25 degrés Réaumur, pas autre chose!

«J'ai professé presque toujours, il faut vous le dire, un assez grand éloignement pour toutes ces aventures amoureuses qui commencent par des soupirs et des œillades bien tendres, et qui se terminent presque toujours par des bâillemens et des dégoûts infiniment trop prolongés. Mon imagination à moi n'a guère rêvé d'autres chimères et d'autres plaisirs, que des courses sur mer et de bons coups de canon à donner ou à recevoir. C'est à peu près là toute la chevalerie qui ait souri à ma jeunesse, et qui m'ait créé ce que l'on appelle, en langage sentimental, d'aimables illusions. Mais je vous avouerai, cependant, que malgré mon indifférence assez caractérisée pour toutes sortes d'intrigues et de liaisons galantes, la petite passion mutine que je croyais avoir inspirée à Padilla, m'avait chatouillé quelque peu la partie la plus sensitive de ma virile organisation, moins peut-être pour ce que cette petite passion me promettait en jouissance, que pour ce qu'elle pouvait me faire prévoir de périlleux et de funeste pour moi. J'aime enfin le danger, puisqu'il faut exprimer clairement ici mon idée; j'aime le danger pour le danger lui-même, parce que lui seul m'a fait éprouver jusqu'ici les uniques émotions qui puissent plaire à mon âme, et qui sachent remuer un peu rudement mon cœur blasé ou doublé en cuivre sur toute autre espèce d'émotions. Jamais, par exemple, un navire, vous comprendrez cela vous autres, ne m'a paru plus beau que lorsqu'il s'apprête à envoyer une bonne volée dans les flancs du navire à bord duquel je me trouve. Aussi, que de fois me suis-je dit, en raisonnant un peu mes goûts et mes sensations: Si quelque jour il arrivait que le ciel ou l'enfer te destinât une femme, puisse le destin te la faire enlever du milieu des flammes ou au plus fort du carnage, pour la déposer évanouie au pied des autels, et recevoir sa main au moment où ses yeux se rouvriront épouvantés à la lueur d'un coup de foudre!

«Avec un pareil dévergondage d'idées, si vous voulez, ou une telle soif d'émotions remuantes, si vous aimez mieux, il ne m'était pas bien difficile de m'expliquer pourquoi la petite espagnole était parvenue à m'inspirer un goût plus vif que celui que, jusque-là, j'avais éprouvé pour une centaine d'autres femmes encore plus jolies et plus piquantes qu'elle. Mais en réfléchissant un peu sensément à tout cela, je me faisais quelquefois de la morale à moi-même et à ma manière, et je me disais: Voyons, n'y a-t-il pas folie à toi, à louvoyer sous la batterie d'une jolie corvette que tu n'amarineras jamais, pendant que les projets que tu as formés t'appellent loin du coup de poignard dont quelques lâches te menacent dans l'ombre? Que gagneras-tu, je te le demande, à soupirailler inutilement comme un tendre berger d'Arcadie, et à te faire assassiner au détour d'une rue obscure pour n'avoir joué que le ridicule personnage d'un pipeur de petites filles? Allons, secoue-moi, plus vite que cela, toutes ces sottes rêvasseries en prenant ta casaque de bord pour aller au large, et chercher plutôt à t'ouvrir la route la plus courte, en déployant tes huniers au vent, pour échapper à ceux qui prétendent te faire pourrir dans le port, ou poser devant toi la borne insolente de leur autorité. Appareille en double et souplement, mon garçon; c'est là ce que tu as de mieux à faire, et qu'on ne te casse plus la tête de toutes ces balivernes là.

«On ne raisonne pas long-temps ainsi sans prendre un parti décisif, avec mon caractère et dans mon état. Mon parti à moi fut bientôt arrêté. Je me décidai, le lendemain même de mon entrevue avec la belle et fugitive Padilla, à envoyer aux cinq cents diables tous les rendez-vous d'amour, toutes les intrigues de rues et de ruelles, et la belle Padilla elle-même avec ses larmes, ses sanglots, ses soupirs et tout le bataclan d'usage.

«J'aurais fort bien pu, vous entendez, suivant la mode adoptée dans le pays que j'habitais, me débarrasser du gouverneur et du forban qu'il voulait mettre à mes trousses, en payant un brave nègre pour escofier aristocratiquement et clandestinement l'un, et pour assommer ostensiblement l'autre comme un dogue ou un taureau. Mais comme la fine peau d'un gouverneur se paie cher dans l'île de Cuba, et que les menaces de don Cotumbo n'avaient pas le pouvoir de beaucoup m'effrayer, je jugeai à propos de laisser vivre l'homme en place par économie, et le manant par suite du mépris qu'il m'inspirait. Ma double vengeance fut ainsi ajournée: mais elle ne fut pas perdue pour cela, comme vous le verrez plus tard, à mesure que j'avancerai dans la narration de mes faits et gestes.

«Pour exécuter, au jour marqué, le déguerpissement que j'avais projeté, je ralliai à petit bruit les cinquante ou soixante va-nu-jambes, qui devaient composer mon noble personnel de course. Ces vauriens sortirent ainsi que des loups affamés, de toutes les plus mauvaises tannières du petit port, pour venir se grouper à mon bord sous l'autorité encore assez équivoque de mon commandement. Il ventait dur, par bonheur pour moi, le soir où il m'importait de vider la passe avec ce rebut de canailles décrochées des gibets de Matanzas. La confiance que j'inspirais aux chefs de la douane, de l'administration et de la marine de l'endroit, n'avait jamais été telle, qu'ils eussent négligé jusque-là toutes les précautions propres à m'empêcher de faire le coup que je passais pour avoir préparé d'assez longue main, et il y avait à peine une heure, en effet, que j'avais réussi, et non sans quelque peine et beaucoup de mystère, à entasser dans ma cale mon ramassis d'équipage, que le commandant militaire s'avisa de faire planter sur mon pont une douzaine de grenadiers, chargés de s'opposer au besoin par la force, à toute espèce de mouvement et de manœuvre que je pourrais tenter dans le but de quitter le mouillage. Ce procédé soldatesque m'étonna d'autant plus, ce jour là, que j'avais eu soin de ne faire aucune démonstration apparente qui pût révéler à la vigilance du gouverneur, le dessein que j'avais de passer par dessus les petites formalités prescrites aux navires qui voulaient sortir du port pour naviguer régulièrement. Je fus d'abord on ne peut plus contrarié, et pour le moins aussi embarrassé du séquestre militaire que les soupçons de l'autorité venaient d'apposer si inopinément sur mon bâtiment… Le hasard, sur lequel je comptais fort peu, fit plus pour moi, dans cette conjoncture difficile, que toutes les mesures que je croyais avoir prises et sur lesquelles je comptais beaucoup. Il ventait dur ce soir là, comme je crois avoir eu l'honneur de vous le faire observer déjà; la brise était de terre et elle chassait au large de gros nuages épais, avec une force et une vitesse qui faisaient vraiment plaisir à voir. Un coup de vent des plus carabinés s'annonçait enfin, et le baromètre que je consultai une centaine de fois dans l'espace d'une heure, me faisait espérer quelque chose de bon pour moi dans l'apparence épouvantable que présentait le temps. Les autres bâtimens, mouillés à côté de mon brick, avaient déjà pris leurs précautions pour faire tête au coup de vent qui s'annonçait, et pour rester. Moi, j'attendais le moment de ne pas rester, et de détaler avec l'aide de la tempête. Il vint à la fin, ce moment désiré, à l'heure où la violence des redoutables ouragans, que l'on essuie si souvent aux colonies, jette le désordre dans la manœuvre de tous les navires et la peur dans l'âme de tous les témoins de ces grandes et terribles catastrophes. A l'instant où la bourrasque parvenue à son plus effrayant degré de fureur, chavire avec le bruit et la rage de la foudre, les arbres et les maisons du rivage pour les broyer en bloc dans l'écume des lames les plus belles que j'aie jamais vues de ma vie, je saute sur la hache du charpentier, et, d'un seul coup, je tranche moi-même sur les bittes de mon brick, les câbles qui nous retenaient encore sur le fond. Les grenadiers espagnols surpris par la promptitude de ce tour de gobelet, veulent faire les bégueules pour exécuter les ordres qu'ils ont reçus et mettre leur responsabilité à l'abri; un revers de main envoyé sur chacun d'eux, fait rouler leurs armes sur le pont, et eux cul par dessus tête avec leurs armes; celles-ci allèrent garnir notre arsenal, et les camarades devinrent des nôtre, quand le mal de mer qui paralysait leur vaillance leur permit de prendre du service avec nous. Vous voyez déjà d'ici ce qui se passa après ce mouvement qui demanda, pour être exécuté, moins de temps que j'en ai mis à vous le raconter. Mon navire, emporté par la tourmente, disparut entre les lames furieuses qui le bousculaient au large en le faisant passer comme un éclair sous l'eau qu'il fendait avec la rapidité du tonnerre. Le stationnaire de la rade, déjà démâté comme un ponton et à moitié submergé par l'ouragan, nous laissa passer le long de lui sans nous héler et sans penser peut-être à nous. Trois heures après mon départ de racroc, j'étais en haute mer, escorté et poussé rudement, je vous le certifie, par la bourrasque qui avait si admirablement secondé ma manœuvre. Je n'enverguai mes voiles, et je ne fis enfin mes dispositions d'appareillage, que long-temps après avoir appareillé comme je viens de vous le dire; et ce fut dans les débouquemens seulement, et bien loin déjà de l'île de Cuba, que je profitai du premier temps maniable[18], pour mettre un peu d'ordre à bord du bateau, et un peu de discipline dans le service de l'équipage avec lequel je naviguais pour la première fois.

«Mais quel équipage? je vous le demande! je rougis presque de donner ce nom à la bande de vauriens au milieu de laquelle je me trouvais affourché si drôlement. Jamais je crois la mer n'a jeté sur aucune grève une plus sale écume que celle que la prison de Matanzas avait vomie à mon bord. Le bâtiment qui portait au large une aussi noble et si héroïque cargaison ne valait guère mieux lui-même que ceux qui le montaient et qui étaient destinés à le patiner[19]. Il faisait de l'eau comme un panier de choux, mon pauvre bateau, pour peu que la mer devînt grosse et que ses façons trop fines commençassent à plonger sans soutien, dans la lame qu'il recevait de l'avant, et que toutes les demi-minutes il rejetait régulièrement par l'arrière. Enfin, vaille que vaille, il fallut bien s'accommoder de tout cela, quoique tout cela ne fût pas très encourageant pour un commencement de croisière, et pour le chef suprême de l'expédition. Jugez des embarras de ma position par ce seul fait. En examinant une à une les physionommies des lurons qui composaient ma collection de coupe-jarrets, je fus réduit à choisir dans tout mon monde un moins mauvais gars que les autres, pour en faire un second d'occasion, et déverser sur sa personne une partie de l'autorité qu'il me fallait avoir sur tant d'illustres subordonnés. Mes officiers en sous-ordres furent pris parmi le reste et au hasard, et j'aurais été, je crois, furieusement en peine de donner la préférence à l'un plutôt qu'à l'autre de tous ces vilains garnemens.

«Quatorze ou quinze jours je balayai la mer sans pouvoir éplucher, dans le tas d'ordures de navires que je chassais devant moi, quelque chose qui valût la peine que je misse un canot à l'eau pour le ramasser. L'ouragan avait si violemment dispersé les nombreux bâtimens que l'on rencontre ordinairement dans ces parages, que je crois qu'ils avaient fini par perdre leur route au milieu du mauvais temps. Enfin, à force de pousser mes bordées quêteuses jusque dans les moindres rochers des débouquemens, j'aperçus cependant un beau jour, à travers le brouillard du matin, un grand trois-mâts qui paraissait s'être jeté sur la queue d'un de ces dangereux îlots entre lesquels il faut faire, pour ainsi dire, l'anguille quand on veut éviter les écueils semés dans le canal de Bahama. En deux ou trois bords pincés délicatement au plus près du vent, je m'approche du navire échoué, avec défiance d'abord et avec curiosité ensuite, tant, à une certaine distance, ce diable de bateau m'avait semblé, je ne sais pourquoi, porter dans sa carcasse et son apparence, quelque chose de mystérieux et d'indéfinissable. Resté en panne à une portée de canon de lui, tout au plus, je l'observe quelque temps avant de me décider à l'accoster, et plus je l'examine et moins je réussis à deviner ce qu'il est et ce qu'il fait là, incliné sans mouvement sur l'écueil où il paraît s'être plutôt posé tranquillement que jeté avec violence.

«La prudence est sans doute une belle chose dans les circonstances incertaines; mais l'incertitude dans notre métier est bien ce que je connais de plus insupportable et de plus sot quelquefois. Le danger et l'imprévoyance valent cent fois mieux aux marins. Ennuyé de ne pouvoir tirer sur les seuls indices qui s'offrent à moi, aucune conjecture satisfaisante sur le compte de ce ship inconnu, je me détermine, ma foi, arrive qui plante, à l'aborder pour en avoir le cœur net, au risque de tomber dans un de ces piéges que messieurs les pirates de notre profession ont la générosité de tendre parfois à l'imbécillité de leurs très-honorés confrères. Vous avez vu le vorace requin emporté dans le sillage de votre bâtiment, rôder nonchalamment dans vos eaux, se tourner sur le dos et se retourner ensuite sur le ventre pour mieux tâter, flairer et avaler enfin l'hameçon qui va lui déchirer la mâchoire et les entrailles. Eh bien, moi, semblable au tigre des mers[20], je commençai en accostant et en observant mon trois-mâts naufragé, par flairer et tâter ma proie en me retournant aussi d'un bord et de l'autre avant de mordre à l'hameçon que la fortune semblait me tendre. Le navire vu de près, était grand, long et de belle apparence. Ses voiles un peu déchirées par les clapotis du vent, sur leurs vergues désorientées, ses manœuvres courantes en pandille, se balançant aux coups de roulis que lui imprimait la houle sur les rochers où il s'était flanqué, indiquaient seules l'abandon dans lequel il devait se trouver depuis quelques jours… Autour de lui il y avait assez de fond, pour qu'avec mon petit navire je pusse le contourner et même l'élonger sans aucun danger pour mon brick, dont le tirant d'eau était beaucoup moins fort que le sien… Toutes ces circonstances favorables m'enhardissent. Je fais pousser ma barre au vent en faisant carguer mes perroquets, et en amenant mes huniers, pour l'aborder dans les règles. Mais avant de faire sauter mes gens à bord, j'ordonne de lui envoyer deux bons coups de caronade dans les flancs, par précaution. Personne ne répond de son bord à cet appel assez bruyant et même passablement brutal. Allons, dis-je enfin à mes lurons, je vois qu'il faut lui parler encore de plus près pour entrer en conversation avec lui. Préparez-vous à tomber sur le pont comme si nous avions affaire à un vaisseau de la compagnie, couvert de fer et de monde; c'est un exercice d'abordage que nous aurons fait, s'il n'y a rien à tailler et à enlever le briquet à la main, sur les gaillards de cette grande coquine de carcasse. Tout le monde à son poste, et attention au commandement! Vous eussiez ri de voir tous mes échappés de prison se tenir raides sur mes bastingages, le coutelas entre les dents et le pistolet au bout des doigts, prêts à s'élancer, comme les plus braves matelots, à bord du malheureux Tourlourou[21], où ils se doutaient bien, les canailles, qu'il n'y avait pas de côtelettes de forbans à découper. De vénérables flibustiers de vingt ans de service, n'auraient pas eu l'air plus terrible dans ce moment là, que toutes ces mateluches que j'allais, selon toute probabilité, lancer à un abordage sans danger et à une conquête sans gloire. Tous mes préparatifs belliqueux ainsi faits, j'élonge par la hanche d'arrière mon grand compère de trois-mâts, pour lui revenir ensuite par le flanc, de manière à me ranger avec le peu d'aire qui me reste, bord à bord avec lui… Mais en passant sous sa poupe pour exécuter cette manœuvre toute simple, un nom singulier, écrit en grosses lettres de cuivre sur son arrière, vint me frapper presque de peur ou tout au moins d'étonnement… Je lus sur la partie du tableau où s'écrivent toujours les noms des navires, ces mots étranges: Ne Tange, n'y touche pas; car il faut vous dire que je me rappelai encore assez le peu de latin que j'avais essuyé sur les bancs de mes classes, pour traduire sur-le-champ, et sans consulter le dictionnaire, cette phrase impérative. Si les misérables gourgandins que j'avais pour équipage, avaient été aussi versés dans la haute latinité, et qu'ils eussent pu connaître ces deux mots, le diable peut-être ne les aurait jamais décidés à sauter à bord du Ne Tange qu'ils auraient regardé comme un navire sacré ou une carcasse maudite. Mais les cinq ou six mauvais garnemens qui seuls savaient lire parmi tous ces pendards, se mirent à dire à leurs camarades en épelant les lettres du nom du trois-mâts: Tiens! le drôle de nom pour un navire! Ne Tange! c'est comme qui dirait ne tangue pas. C'est apparemment un U, faisaient observer les plus savans, que le peintre qui a barbouillé ce nom et qui n'était ni marin ni malin, le pauvre b… avait oublié de mettre au mot tange pour faire TANGUE.—Et le mot PAS qui n'y est pas? faisait observer un autre érudit.—Bah! répliquait un troisième philologue, c'est que le PAS qui était en dernier sur l'écriteau, sera tombé à la mer dans les coups de talon du navire; sans cela, vous voyez bien que ça ferait justement Ne tangue pas, et non pas Ne Tange!… Mais, disaient les uns et les autres, vois-tu cette idée de commander à un navire de ne pas tanguer! Le diable qu'il tanguerait à présent que le voilà mouillé par la quille sur ce banc de cailloux, d'où l'ante-Christ, tout malin qu'il est, ne pourra jamais le faire parer.»

«L'ignorance de mes traducteurs du gaillard d'avant assura le succès de la manœuvre que j'avais ordonnée, et qu'ils n'auraient jamais voulu exécuter, peut-être, s'ils avaient pu deviner la signification du nom terrible du trois-mâts que j'allais aborder. La superstition aurait été plus forte chez eux, à n'en pas douter, que l'obéissance que j'aurais voulu exiger de leur dévouement. Bref, j'accostai de bout en bout mon mystérieux navire, pour en finir par quelque chose. La solitude la plus effrayante et le silence le plus sinistre régnaient à son bord. Un grand coup de roulis, que lui fit donner la lame au moment où je commandais l'abordage, interrompit seul le silence que je remarquai autour de lui, et vint déranger l'équilibre des premiers de mes hommes qui cherchaient à s'élancer en vrac sur son pont. Ce mouvement inattendu du bâtiment échoué me laissa voir des flots de sang ruisseler à la mer, des dallots, percés sur le côté par lequel je m'élançai… Mes gueux de matelots, si crânement disposés quelque temps auparavant à bondir sur les bastingages, reculèrent d'effroi à ce spectacle terrible… Moi-même je fus obligé, pour leur redonner un peu de montant au cœur, de sauter à leur tête, à bord du navire qu'ils n'osaient ni regarder en face, ni attaquer debout en corps. Mais quel aspect me présenta le gaillard d'arrière de ma facile capture! Vingt à vingt-cinq cadavres, tout saignans encore, couchés les uns à côté des autres; les uns la bouche béante, les autres le visage collé sur le tillac, étaient là étendus pêle-mêle au milieu d'un tas d'armes brisées, de morceaux de membres hachés et de lambeaux de chairs noircies au soleil. Sur le corps d'un des morts, j'aperçus un gros chien dont la tête avait été tranchée près de l'homme qui sans doute avait été son maître, et qui paraissait avoir été le capitaine de ce malheureux trois-mâts… Quelques-uns des soldats espagnols que j'avais enlevés de Matanzas reconnurent, en arrêtant leurs regards effrayés sur la figure des victimes de ce carnage encore récent, cinq à six matelots pirates qu'ils se rappelaient avoir vus à la Havane. Les autres morts nous semblèrent, à leur mise et au caractère qu'offrait encore leur physionomie, être des marins anglais ou américains… Je me hâtai, pour ne pas perdre de temps, et pour être fixé sur le parti que je pouvais tirer de cet événement, de visiter moi-même, et de faire visiter par mes gens, la chambre et la cale du trois-mâts: il était chargé de sucre et de café. Les papiers trouvés dans la cabine du capitaine m'apprirent qu'il était parti de la Havane, pour se rendre à Salem, port du nord-Amérique, où il avait été armé. Toutes les conjectures que nous pûmes former sur les autres indices que nous avions sous les yeux, se réunirent pour nous faire supposer que le Ne Tange, forcé de s'échouer sur les brisans pour échapper à la chasse de quelque petit forban, avait ensuite été réduit dans cette position désespérée à résister à l'attaque obstinée de ses assaillans, et que ceux-ci, inquiétés, troublés eux-mêmes par l'arrivée inattendue d'un croiseur, s'étaient vus à leur tour contrains de lâcher leur proie en laissant les corps de plusieurs des leurs auprès des cadavres des pauvres diables qu'ils venaient de massacrer si impitoyablement.

—Les gredins de gueux! s'écria Bastringue emporté d'indignation à ces derniers mots.

—Mais qui appelles-tu ainsi, des gredins de gueux? lui demanda froidement Salvage, en interrompant son récit.

—J'appelle des gredins de gueux, reprit Bastringue, ceux-là, n'importe lesquels, qui avaient écouvillonné l'équipage américain; car ce ne pouvait être autre chose que des gredins premièrement, et des gueux en même temps. Tuer des hommes qui sont de force avec vous, c'est bien pour hâler dedans ensuite ce qu'ils peuvent avoir de bien dans leur sac; mais raser radicalement la vie à dix-huit ou vingt pauvres bigres, pour ne pas prendre ce qu'ils ont, et les exterminer pour rien du tout, ce n'est pas là agir en matelots, mais c'est se comporter en gueusards et en tas de gredins. Je ne m'en dédis pas, et c'était uniquement des gredins de gueux, tout ce qu'il y a enfin de plus gueux et de plus gredins parmi les uns et les autres.

—Hélas! répondit Salvage au beau mouvement de générosité de son compère, nous risquons bien de n'être ni moins gredins, ni moins gueux, puisque c'est le mot, que ceux contre lesquels ton honnête courroux vient de s'allumer si subitement, mon pauvre Bastringue! Mais revenons au point principal de notre affaire, en laissant de côté, pour un moment, les accessoires de la sensibilité.

«Comment cependant, me disais-je, en supposant que les pirates aient été forcés d'abandonner ce riche bâtiment, peut-on admettre qu'ils aient renoncé à revenir plus tard à bord pour s'en emparer? car enfin, il est encore en aussi bon état qu'il est possible de le désirer. D'un autre côté, comment supposer aussi, que si un croiseur est parvenu à éloigner du trois-mâts le forban qui s'en était rendu maître, ce croiseur ait été assez complaisant pour ne pas mettre la patte sur la proie qu'il aura réussi à retirer de leurs griffes? Quelle raison a donc pu engager les derniers capteurs, quels qu'ils fussent, à lâcher ainsi leur capture? Auraient-ils trouvé à bord une bonne somme d'argent dont ils se sont contentés, comme, sur la grande route, des brigands se contentent de prendre la bourse du voyageur à qui ils laissent dédaigneusement sa cariole ou son cheval?… En raisonnant de la sorte, je me perdais dans un labyrinthe de conjectures et de suppositions vagues, sans pouvoir tomber sur une hypothèse qui pût lever toutes les objections et résoudre tous mes doutes. Bah! au surplus, m'écriai-je fatigué de chercher vainement le mot de cette énigme, je me trouve bien bon de me casser la tête de toutes ces choses qu'il m'est si peu utile de deviner, tandis que je puis employer mon temps à faire l'ample curée que le sort semble m'offrir de si bonne grâce!… Attrape à élonger une ancre au large, ordonnai-je à mes gens, et tâchons de renflouer vivement ce grand magasin à sucre et à café qui ne fait pas une seule goutte d'eau. Une fois à terre, nous retirerons plus de demi-tasses de son ventre, que nous ne pourrons en boire toute notre vie. C'est une tasse de café qui est assurée pour retraite à perpétuité à tout l'équipage.

«Avant de procéder à cette opération, que le beau temps de la journée et la douceur de la brise favorisaient également, je jugeai à propos de faire disparaître de dessus le pont du Ne Tange, les cadavres hideux qui l'encombraient et les taches de sang caillé qui l'avaient rougi de manière à lui donner la teinte d'un pont bordé en planches d'acajou. Je savais, par ma propre expérience, que rien n'est mieux fait pour amollir les courages les plus fortement trempés, que le spectacle de toutes les horreurs qui suivent un combat. Mettez, avant une action sanglante, sous les yeux du plus vaillant équipage, les têtes en marmelade, les bras et les jambes hachés menus, qui seront flanqués de côté et d'autre après l'engagement, et vous verrez si, pour commencer le charivari, vous trouverez des cœurs bien disposés à la besogne… Je fis donc laver et nettoyer mon pont, de tous ces terribles lambeaux de chairs humaines, en me disant, à chacun des morts que, par mesure de prévoyance, je faisais envoyer par dessus le bord: Dans une heure ou deux, il est possible que le gâchis dont tu cherches à leur épargner la vue, recommence sur le gaillard d'arrière que tu veux rendre propre comme un petit bijou; et il est bon que les mâles dont tu es exposé à avoir besoin pour défendre ton bâtiment trouvé, ne se rappellent pas trop ce qu'il en coûte pour faire galamment les vilaines choses de notre horrible métier.

«Le bon nez, vertudieu, que j'eus, mes amis, en prenant ainsi à l'avance mes petites précautions! car pendant que je m'imaginais n'avoir qu'à me baisser pour ramasser ma trouvaille de navire, il en cuisait pour moi au large, et de dures, je vous en réponds, comme vous allez bientôt le voir… Mais n'engantons pas trop sur les événemens, et ne filons pas en grand le câble de notre discours, avant de laisser tomber notre grande ancre sur le fond des choses qu'il me reste encore à vous raconter.

«Je crois vous avoir déjà dit que c'était le matin que j'avais abordé mon trois-mâts abandonné. La journée était calme; elle devint chaude et accablante vers le midi, et le soleil tombant d'aplomb sur la tête de mes hommes qui s'occupaient d'envoyer à l'eau les derniers sacs de café pour finir d'alléger la barque, ne leur permettait guère de mener vite un travail cependant si pressé. Pour être plus sûr de n'être pas pris à l'improviste par les croiseurs qui pourraient venir contrarier mon déchargement en pleine mer, j'avais eu la prévoyance de faire monter au haut de la mâture du Ne Tange, les trois lurons qui passaient pour avoir les meilleurs yeux sans lunettes, de tout mon équipage. Vers trois heures de l'après midi, un de ces oiseaux de mauvais augure perché en vigie sur les barres du grand perroquet, me prévint qu'il croyait apercevoir un petit point noir sur la bande éblouissante que les rayons du soleil formaient au large dans le sud-ouest de l'horizon. Je monte à l'instant même à côté de ma sentinelle avancée qui m'indique du doigt derrière nous, l'objet presque imperceptible encore, sur lequel mes yeux se sont arrêtés avec inquiétude, car je m'imagine comme lui voir ce qu'il a cru voir; un petit point noir roulant à la houle sous la masse de gerbes étincelantes qui inondaient la mer dans la direction signalée à mon attention. Diable! me dis-je, en redescendant sur le pont tout préoccupé de cette découverte nouvelle, si c'est là un compagnon de flibuste qui nous arrive, nous n'avons guère de temps à perdre pour nous disposer à lui brûler la politesse et la moustache… Et aussitôt, à grands coups de moques de rhum, je vous donne un supplément de cœur au ventre, à tous mes paresseux qui s'emplissent de courage et d'ardeur à mesure que mes moques se vident. En quelques heures les deux tiers de notre cargaison trop lourde sont culbutés, coulés le long du bord, et je sens, en respirant avec bonheur, le navire allégé, commençant à flotter sous mes pieds impatiens… Il était temps! Le soleil en se hâlant dans l'ouest et en se dérobant à nos regards, derrière un rideau de gros nuages qui s'élevaient lentement au dessus de l'horizon, me laisse voir en plein et reconnaître pour un bel et bon navire, le point noir que j'avais eu peine d'abord à apercevoir au loin… Un coup de longue-vue m'apprit bientôt que c'était un schooner qui m'était apparu sous cette forme si aérienne, si indécise, et quelques minutes après un autre coup de lunette me permit de distinguer qu'au mât de perroquet de ce navire, flottait au souffle de la brise renaissante, un long et large pavillon vert.

«C'est le schooner de Cotumbo, c'est Cotumbo! s'écrièrent ensemble, en m'entendant faire cette remarque, les soldats havanais que j'avais enlevés de Matanzas. C'est lui, c'est Cotumbo! Nous l'aurions reconnu sans ce signal même, rien qu'à ses voiles blanches et à la pente de ses bas-mâts tombant sur l'arrière!»

«Cotumbo! me dis-je à ces mots! Mais c'est donc le ciel qui me l'envoie. Oh! il y aura dans cette rencontre, mort pour lui ou mort pour moi, et ce sera mort pour lui, si j'en crois l'ardeur qui m'anime.»

«Mes gens, dont j'avais été jusque-là forcé de gourmander la paresse, palpitent d'ardeur à l'approche seule du danger qui vient stimuler leur courage. Je redouble d'impatience, ils redoublent de vigueur, sans que j'aie besoin cette fois de faire passer dans leur âme, les émotions violentes qui m'agitaient moi-même. Elles y étaient déjà passées tout entières ces émotions si vives, tant il y a de sympathie dans les momens d'espoir ou de danger, entre le chef qui commande, et les hommes qui doivent lui obéir pour arriver ensemble au même but. Avant que la nuit enfin vînt s'abaisser et s'étendre sur les flots tranquilles, le trois-mâts, si promptement allégé, roulait d'un bord et de l'autre sur sa quille franchie et tanguait librement sur le câble que j'avais fait élonger au large de lui. Le schooner de Cotumbo, sur lequel je pouvais désormais concentrer toute mon attention, approchait au moyen des avirons qu'il avait bordés pour nager vers nous, au sein du calme plat que le soleil couchant avait laissé sur la molle et paisible surface de la mer. J'ordonne, en voyant ainsi l'ennemi forcer de rames, j'ordonne à mon second d'aller, sans perdre de temps, se nicher comme il pourra avec mon corsaire, sous l'une des petites îles boisées qui n'étaient qu'à une portée de fusil de notre prise. Je ne garde avec moi qu'une quarantaine d'hommes assez déterminés pour que je puisse compter un moment sur eux, et mon léger corsaire s'éloigne du Ne Tange en faisant route de façon à se tenir toujours masqué à l'abri du trois-mâts, par rapport au schooner qui continue à nous tomber rondement sur le corps. Cette manœuvre exécutée comme je désirais qu'elle le fût, il ne me restait plus qu'à prendre quelques petites dispositions intérieures, et qu'à préparer convenablement mes quarante drôles à recevoir avec les honneurs de la guerre, les brigands que l'imbécile Cotumbo semblait vouloir nous amener sous la patte. Chacun de mes compagnons d'embuscade reçut de mes mains un pistolet chargé à deux balles, et un coutelas bien affilé des deux côtés du tranchant, car cinquante à soixante de ces coutelas avec lesquels on fauche les cannes à sucre dans les colonies, étaient les seules armes blanches que j'eusse trouvé à me procurer à Matanzas. Ainsi armés, pour ne combattre que corps à corps, et barbe à barbe, nous allons tous nous fourrer, nous blottir sous le tillac, espèce de trou à rats que le trois-mâts avait sur son gaillard d'avant; et pour mieux cacher encore aux assaillans imprévoyans que nous attendons, le piége meurtrier dans lequel nous voulions les faire culbuter pour n'en plus sortir, nous avons la précaution de masquer l'entrée du tillac qui nous abrite, par une pile de sacs de café arrimés à l'ouverture de ce trou, comme ils auraient pu l'être avant l'échouage du navire déjà encombré de marchandises.

«Les dernières lueurs du jour venaient de s'éteindre sur l'horizon affaissé par les chaudes vapeurs du soir: autour de nous s'étendait cette clarté douteuse qui descend dans les nuits calmes, du ciel étoilé des colonies, sur les flots miroités de ces mers à peine houleuses. Mes hommes, en voyant le soleil se coucher au milieu des nuages resplendissans, m'avaient fait remarquer qu'il se couchait en même temps que nous; mais que nous nous lèverions plutôt et plus vivement que lui. Assez causé comme cela, avais-je dit à mes faiseurs d'esprit. C'est du silence qu'il nous faut maintenant, et non pas des pointes. La première bouche qui s'ouvrira sans mon commandement, aura dit son dernier mot et poussé son dernier soupir!

«Le silence qui régna dès ce moment, parmi nous et au large, n'était plus troublé que par le clapotis des rames du corsaire de Cotumbo qui s'avançait à sa perte à grands coups d'aviron au milieu du calme des flots, du repos des vents et de l'air. Seulement, de temps à autre aussi, mais à de longs intervalles cependant, le cri rauque des oiseaux perchés dans les arbres des îlots voisins, se faisait entendre à nous pour aller se confondre avec le murmure de la houle paresseuse qui semblait s'endormir au loin après avoir caressé doucement la flottaison du navire où nous veillions. Tout enfin était muet, paisible et serein dans cette nuit délicieuse. Nos cœurs seuls à nous étaient agités et battaient avec violence dans nos poitrines haletantes; car pressés les uns contre les autres comme nous l'étions, il nous était facile de sentir nos artères et nos cœurs palpiter comme si tous nous avions eu la fièvre chaude et le délire dans le sang.

«Je ne saurais aujourd'hui vous peindre le sentiment que j'éprouvai alors. C'était, je crois, une joie d'enfant, mêlée à une sorte d'effroi, de l'irritation, de la fureur, du plaisir, et de la soif de quelque chose d'inconnu. J'avais besoin et je craignais de respirer: mes mains étaient brûlantes sur les froides armes qu'elles pressaient en frémissant de je ne sais quoi. Une demi-heure de ce supplice ou de cette ivresse, nous aurait tous rendus stupides ou fous.

«Nous ne vîmes pas, mais nous sentîmes enfin le corsaire de Cotumbo nous approcher, comme si nous l'avions vu, comme si nous l'eussions touché, tant nos sensations étaient vives et sûres en ce moment d'attente et d'anxiété. Le son d'une voix lente et forte vint frapper mes oreilles avides, et porter dans mes entrailles, le redoublement de la fièvre qui me dévorait déjà. C'était la voix de Cotumbo! Il hélait en espagnol et au porte-voix, monté sur son bastingage, le navire où nous étions, et dont nous allions lui faire un tombeau. Il cria, et je crois encore en cet instant entendre le son de sa voix: Oh! du trois-mâts, quel est votre nom? Y a-t-il quelqu'un à bord!» Pas un souffle ne lui répondit. On aurait entendu une mouche voler, entre lui et nous, et le corsaire touchait déjà avec le roulis, notre navire silencieux et devenu immobile comme le calme qui l'entourait en cet instant.

«Et quel instant, je vous le demande, à vous qui avez éprouvé tout cela? Le schooner avait levé et rentré ses avirons à deux brasses de distance de nous. Jugeant que le trois-mâts était abandonné, Cotumbo se décida à l'élonger de bout en bout comme je l'avais fait moi-même le matin. Les brigands du schooner, groupés, grimpés dans les enfléchures de leur corsaire, n'attendaient que l'instant favorable pour s'élancer à notre bord les armes à la main. Ils sautent, ils ont sauté sur notre pont en poussant un hurlement de joie et de victoire! Ils flairent, touchent, visitent tout ce qui s'offre à leurs yeux flamboyans, tout ce qui embarrasse leurs pas incertains et précipités!… Le moment de profiter de cette lueur d'ivresse et de confusion, est arrivé pour nous: malheur à eux! J'ordonne à deux de mes matelots de s'affaler par l'avant de notre trois-mâts, la hache à la main, une corde sous les aisselles, et puis une fois descendus jusqu'à la flottaison du schooner, de faire sauter deux ou trois bordages du navire ennemi. J'entends, en tressaillant de bonheur, les coups de hache de mes deux charpentiers s'enfoncer dans les bordages du schooner; le bruit sourd de ces coups destructeurs se confond pour les oreilles des brigands de Cotumbo, avec le tapage infernal qu'ils font eux-mêmes en parcourant en désordre le pont, la chambre et l'entrepont du bâtiment qu'ils se disposent à piller… le sort en est jeté… A nous, enfans, et feu dessus, m'écriai-je, et tous nous bondissons avec rage face à face des forbans surpris et dispersés. Chaque coup de pistolet abat son homme: chaque coup de coutelas fait rouler une tête à nos pieds. Les brigands plus nombreux résistent; mais nous, mieux réunis et mieux préparés à l'attaque qu'ils ne sont disposés à la défense, nous les accablons d'une grêle de coups aussi pressés que bien assurés. Je cherche, j'appelle Cotumbo dans l'horreur de la mêlée; un des bandits, le plus furieux de tous, répond à mon appel en s'écriant barbe à barbe: A nous deux, Salvage! et pas de quartier! Tous deux alors, au milieu du carnage, nous nous jetons l'un sur l'autre avec la rage du désespoir et la soif de la vengeance. Mon sang jaillit le premier sous le tranchant du sabre de mon adversaire… mais le misérable roule à l'instant même sous moi pour se relever et retomber en poussant un gémissement affreux, sur les cadavres des pirates qui ont voulu nous résister les derniers… Le schooner sur lequel se sont jetés les vaincus épouvantés, coupe précipitamment ses amarres, pour s'éloigner de mon trois-mâts; mais une pluie de grenades enflammées que je fais rebondir sur son pont encombré, achève de porter l'effroi dans cet équipage de fuyards déjà à moitié écharpé. Un long cri de terreur m'annonce en cet instant même le succès de ma première tentative… Nous coulons, nous coulons bas, braillent ensemble les brigands terrifiés. Les bordages que j'avais fait sauter sur l'avant de la flottaison de leur navire, venaient de larguer en grand, et pendant que leur schooner s'abîme sous leurs pas tremblans, une nouvelle grêle de grenades ardentes éclate sur leurs têtes bouleversées… Puis, pressé, serré entre l'eau qui le gagne et le feu qui le dévore, le schooner, à moitié submergé et à moitié incendié, dérive au large en faisant deux ou trois tours sur lui-même; et une minute après avoir pirouetté comme une trombe de flamme, il fait un trou dans la mer en ne laissant qu'une trace de charbon éteint sur les flots, un remoux, au dessus de lui, et une odeur de bois brûlé dans l'air au sein duquel il vient de se consumer.

«Pas un des quatre-vingts ou cent chenapans qui montaient la barque, ne tenta de nous apporter à la nage les nouvelles de la peur que je venais de leur faire. Ils prévoyaient tous trop bien l'accueil que je réservais à d'aussi intéressans naufragés qu'eux, pour se hasarder à accoster mon bord plutôt qu'à faire un plongeon éternel avec leur défunt navire. Le parti le plus simple qui leur restât à prendre était de boire un coup définitif après avoir été grillés à moitié par mes grenades et l'incendie du bateau; et ce parti tout naturel, ils l'avaient pris…

«Le corps de Cotumbo cependant m'était resté sur le pont comme le plus noble trophée de ma victoire, avec le sabre dont il s'était si bien servi pour me couper la figure, et dont le gouverneur de Matanzas lui avait fait présent pour me décoller la tête. Je gardai le sabre et les armes du vaincu, en ordonnant que son cadavre fût envoyé par dessus le bord sans plus de cérémonie avec les carcasses de ses dignes compagnons de gloire. Les requins que l'odeur du carnage avait attirés le long du Ne Tange, se chargèrent probablement du soin de l'inhumation de tant d'illustres victimes.

«Je vous laisse à penser, après une victoire aussi complète, l'ardeur que je trouvai dans le cœur de mes gens, quand il ne fut plus question que de hâler tranquillement au large et d'appareiller notre trois-mâts relevé de la côte! En peu de temps mon corsaire la Padilla que j'avais envoyé se cacher pendant l'action sous les massifs d'arbres des îlots voisins, nous rallia pour seconder notre mouvement et pour jouir du plaisir de nous voir vengés et victorieux du redoutable Cotumbo. Le schooner ennemi coulé et notre trois-mâts renfloué étaient les fruits de cette mémorable journée; aussi quels cris d'enthousiasme, quels hourras délirans allèrent troubler les airs tranquilles, pendant la manœuvre qu'il nous fallut faire pour nous dégager de l'heureux embarras que nous donnait encore notre prise! Tous les aras, les perroquets, les singes et les oiseaux de proie que nos rudes clameurs allaient épouvanter dans les bois des petites îles dont nous étions environnés, semblaient maudire notre joie en unissant leurs cris sauvages à nos hurlemens d'ivresse. C'était un tintamarre infernal à réveiller les morts que nous avions expédiés le long du bord.»

Ici le capitaine Salvage s'arrêta pour se reposer quelques minutes. Pendant ce temps maître Bastringue et frère José se livrèrent à divers commentaires sur le récit de leur collègue, suivant la nature de l'impression que ce récit avait produite sur chacun d'eux, l'un avec l'abandon qui lui était ordinaire, l'autre avec la prudente réserve que j'avais déjà remarquée dans tous ses mouvemens et son attitude. Le capitaine, après avoir fait deux ou trois tours de promenade dans le sens de la plus grande longueur de l'appartement, reprit ainsi le cours de sa narration:

«Ce double succès une fois obtenu et assuré, il ne me restait plus qu'à pointer les pièces de ma batterie pour parvenir au résultat que je devais me proposer ultérieurement: celui de loger ma prise dans un port où elle pût être vendue avantageusement, et de ramener mon corsaire dans un lieu où l'on ne penserait pas trop à me chicaner sur la naturalisation un peu douteuse de mon pavillon. Je me décidai, toute réflexion faite, à expédier le trois-mâts sur Porto-Cabello, et à l'escorter pendant quelque temps pour me rendre ensuite moi-même à l'île cosmopolyte de la Marguerite.»

Au nom de cette dernière île, maître Bastringue ne put s'empêcher de s'écrier, avec une sorte de satisfaction et de surprise:

—A la Marguerite? Ah bien, bigre! tant mieux! c'est justement là qu'avait armé le grand brick que j'ai soutiré aux Indépendans! Mais va toujours ton train, Salvage, j'aurai aussi un mot à vous dire sur cette farceuse d'île contrebandière de la Marguerite.

Le capitaine, sans chercher à pressentir ce que pouvait signifier cette exclamation soudaine, continua en ces termes:

«La détermination dont je viens de vous parler, m'était suggérée au surplus par l'état d'affaiblissement numérique de mon équipage avec lequel je sentais bien qu'il me serait devenu bientôt dangereux de m'obstiner à tenir plus long-temps la mer. Forcé de détacher de mon bord pour les faire passer sur le Ne Tange, vingt-six de mes hommes, je ne comptais plus autour de moi qu'une trentaine des renégats dans la résolution et l'énergie desquels je n'avais pas placé une confiance assez illimitée, pour qu'elle pût me donner l'envie de courir de nouvelles aventures en si belle compagnie.

«Je mis donc le cap au sud, et j'ordonnai à ma prise d'imiter ma manœuvre et de suivre ma route, jusqu'au moment où je jugerais convenable de la laisser toute seule poursuivre son petit bonhomme de chemin.

«Pendant deux ou trois fois vingt-quatre heures nous naviguâmes ainsi de conserve, sans qu'aucune contrariété ni aucun événement remarquable vînt signaler notre marche et troubler notre sécurité. Vers le quatrième jour seulement de cette paisible et innocente traversée, un gringalet de bateau espagnol, gréé en goëlette, eut la maladresse de venir, tout en filant deux ou trois quarts plus au vent que moi, se flanquer en travers sur ma route. Quelques-uns de mes gens s'imaginèrent reconnaître cette légère embarcation pour un caboteur qu'ils avaient vu plusieurs fois à Matanzas: ils me nommèrent même l'embarcation et le patron qui devait la commander. Je hélai par désœuvrement plus encore que par défiance ou curiosité, la goëlette rencontrée dès qu'elle se trouva à portée de voix de mon corsaire. L'animal de patron à qui je n'aurais jamais songé s'il avait continué paisiblement sa bordée sans m'accoster de trop près, répondit aux différentes questions que je lui adressai, qu'il était effectivement de Matanzas, que sa petite barcasse se nommait la Casilda, et qu'il s'en retournait à son port d'armement avec une cargaison de sel qu'il avait chargée à fret aux îles turques[22].

«Encouragé, par ces renseignemens qui pouvaient me devenir utiles, à poursuivre le cours de mon interrogatoire, je demandai encore à ce bavard, s'il avait quitté Matanzas avant ou après le coup de vent qui m'avait forcé de décamper de la rade, et il me répondit qu'il n'y avait que fort peu de temps qu'il était lui-même parti du port de Matanzas.—Et qu'y avait-il de nouveau dans le pays à ton départ? criai-je à mon marchand de sel.

—Pas grand'chose, mon commandant, me répondit-il, rien même qui soit digne de fixer votre attention, si ce n'est cependant que le seigneur gouverneur pour S. M. très-catholique, que Dieu conserve, devait se marier, et que l'on préparait à cette occasion à Matanzas, les fêtes peut-être les plus brillantes qu'on ait encore vues dans toute l'île de Cuba.

—Et avec qui, ou contre qui? lui demandai-je alors, va donc se marier le seigneur gouverneur de Matanzas?

—Mais, seigneur capitaine, avec la belle et illustre senora Padilla de Vasconcellos y-Souza-y-Porto-Bandeira-y-Pabellion del sol y todos austros, etc. C'est déjà un bruit universel que ce mariage.

—Et à quel jour est fixée l'auguste cérémonie? ajoutai-je du ton le moins ému qu'il me fut possible de prendre en lui adressant cette nouvelle question.

—Au quinzième jour du mois bienheureux dans lequel la céleste Providence nous fait la grâce de nous laisser vivre encore aujourd'hui.

—Mais es-tu bien sûr de la date et de la nouvelle que tu m'annonces?

—Sûr, seigneur capitaine, comme de l'immaculée conception de la Très-Sainte-Vierge Marie qui intercède au ciel pour les pauvres pécheurs comme moi.

«Sans donner à mon cagot de patron le temps de me défiler sa kirielle de protestations plus ou moins orthodoxes, je combine de suite mon affaire et le plan qu'il me convient d'adopter, plan ma foi digne de la galanterie de ces anciens chevaliers errans, avec lesquels, sans trop de vanité, nous pouvons nous flatter, nous autres corsaires, d'avoir plus d'un trait de ressemblance, car ces nobles aventuriers vengeaient, s'il m'en souvient, l'opprimé en dévalisant l'oppresseur, tandis que nous autres, mieux avisés qu'eux, nous détroussons à la fois l'oppresseur et l'opprimé pour ne pas faire de jaloux. Je jurai d'abord mes grands diables, que jamais Padilla ne serait la femme du gouverneur, et que les piastres et la fiancée du vieux singe ne tomberaient jamais dans d'autres mains que les miennes. J'ordonnai provisoirement ensuite au patron de la goëlette, de passer à mon bord avec son petit équipage, et de me céder son embarcation, moyennant une indemnité que je lui promis, et que je ne déterminai pas, faute du temps nécessaire pour penser à tout. L'offre parut d'abord déplaire à mon dévot, et le maroufle fit un peu le boudeur, autant que je puis me rappeler aujourd'hui la grimace qu'il fit alors. Mais comme il put bientôt mesurer l'inutilité de sa résistance sur la force des argumens que j'avais à ma disposition, et dans ma batterie, il finit par se rendre d'assez bonne grâce à la solidité de mes raisons, si ce n'est à la persuasion de mon éloquence. Me voilà donc après avoir pris avec moi les douze moins mauvais garnemens de mon équipage, passé à bord de la Casilda, et envoyant les hommes et le patron de la Casilda nous remplacer à bord de mon brick. J'avais, avant d'opérer ce changement de front, solennellement installé mon second dans le commandement du corsaire, en lui intimant l'ordre d'aller m'attendre à la Marguerite, pendant que la prise que nous devions escorter un bon bout de chemin, ferait voile pour Porto-Cabello, C'étaient là, comme vous vous l'imaginez bien, de petits détails d'exécution qui devaient concourir à l'ensemble de mon plan, et qu'il était urgent de ne pas négliger.

«Pour moi, nouveau capitaine de mon bateau chargé de sel, je ne songeai plus, les choses ainsi faites, qu'à cingler à toc de voiles sur Matanzas, où il m'importait tant d'arriver avant le 15 du mois fatal, où la céleste Providence nous faisait la grâce de nous laisser vivre. Notez bien, je vous prie, cette dernière date du 15 du mois: elle vous deviendra nécessaire pour l'intelligence des faits que je me propose de vous mettre scrupuleusement sous les yeux.

«Mes prévisions et mes espérances ne furent ni trompées ni déçues… Vers le milieu du quatorzième jour du mois, je mouillai, crâne comme Artaban, à peu de distance de Matanzas, et à l'ouvert d'une petite crique d'où l'on eut l'excessive complaisance de reconnaître ma goëlette escamotée, pour le petit bâtiment caboteur habitué à hanter, comme c'était vrai, les parages de l'île de Cuba. Le soleil, ce jour-là, était brûlant, plus brûlant même qu'il ne l'est ordinairement après son passage au méridien dans la saison accablante de l'hivernage. On n'apercevait à terre sur le rivage et hors des maisons, ainsi que le disent proverbialement les judicieux Espagnols, que des chiens et des Français, et ce fut justement ce moment opportun que je choisis pour débarquer sur la côte, sept des lurons de mon équipage, sans avoir à redouter la curiosité des flâneurs ou l'indiscrétion encore plus redoutable des gardes de la douane. La route qui conduisait de la côte à Matanzas, était droite et belle, mais chaude et poudreuse en diable. Nous la prîmes sans hésiter, et nous la suivîmes avec résolution en soufflant de toute la force de nos poumons fatigués, et en courant de toute la vitesse de nos jarrets, ni plus ni moins que des chiens de chasse lancés sur la trace du gibier; et au bout d'une heure de promenade au pas accéléré, nous eûmes le bonheur d'apercevoir le faubourg de cases à nègres de la superbe cité, dans laquelle nous nous proposions de faire incognito notre entrée fort peu triomphale. Dès mon arrivée dans cette ville fameuse, où je ne m'insinuai qu'avec toutes les précautions qu'il me fallait prendre pour n'être reconnu d'aucune de mes anciennes et mauvaises connaissances, j'allai trouver un vieux juif que j'avais entendu vanter pour un fripon assez accommodant sur toutes sortes de très-vilaines choses. Il y a, vous le savez, sur toute la superficie de notre terrestre globe, une fourmillère de juifs que la Providence semble y avoir répandue comme l'ortie ou la graine du poil à gratter, dont il lui a plu d'ensemencer les meilleures terres. Mais partout aussi, la Providence, qui a voulu qu'il y eût éternellement des juifs à côté de nous, a permis que ce fussent les meilleurs enfans du monde, moyennant l'intérêt légal de cinquante ou soixante pour cent qu'ils se plaisent à prélever sur toutes les opérations qu'on leur propose. Illustre proscrit de Jérusalem, dis-je en m'introduisant dans la sombre échoppe du banian cosmopolyte de Matanzas, savez-vous bien de quoi il s'agit pour le quart-d'heure entre moi qui vous parle, et vous qui m'écoutez la bouche béante?

—Non pas encore, me répondit sans émotion mon nouvel hôte; mais pour peu que vous vouliez vous donner la peine de vous expliquer, j'aurai, selon toute apparence, l'honneur de vous comprendre.

—C'est ce que je vous souhaite, lui répliquai-je, plus pour vous, peut-être, que pour moi. Sachez qu'il ne s'agit de rien moins que de me contrefaire avant la nuit tombante, huit costumes complets de padres missionnaires pour ces sept braves pénitens et moi.

«Le vieux fondeur d'or fraudé et de galons coupés, après avoir mesuré de son œil louche, la taille de mes matelots et la mienne, me dit avec un certain air de malignité et de défiance:

—Senor marinero, ou j'ai le malheur de me tromper fort, ou nous n'avons pas l'avantage d'être encore en carnaval.

—Non, il est vrai, répondis-je, et vous avez raison, judicieux et savant hérétique; mais comme nous sommes marins, et que nous avons envie de faire d'avance le carnaval qui arrivera tôt ou tard pour les autres et qui n'arrivera peut-être jamais pour nous, nous avons résolu de nous déguiser tous les huit en padres, avant le moment marqué pour les folies annoncées par le calendrier, et c'est vous, ma foi, que notre bonne étoile nous a fait choisir pour notre costumier.

—Merci de la préférence, seigneur; mais si j'avais la liberté du choix, je préférerais renoncer au profit du travail, en raison du danger de la contrefaçon.

—Ah! ce n'est que la liberté de choisir qui vous manque? Que ne parliez-vous plutôt à nous qui, si aisément, pouvons faire violence à toutes les consciences rebelles et timorées? Si dans trois heures d'horloge, vous ne vous êtes pas arrangé de façon à nous faire passer pour pères de la mission, dans trois heures une minute d'ici, tout au plus, vos ciseaux et votre aiguille vous seront tombés pour toujours des mains.

«Et en signifiant ainsi ma volonté au mystérieux revendeur, je pressai fortement une de ses mains desséchées qui resta froide et immobile dans les miennes.