ÉDOUARD DE PERRODIL

A TRAVERS
LES CACTUS

TRAVERSÉE
DE
L’ALGÉRIE A BICYCLETTE

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

Tous droits réservés.

A LA MÊME LIBRAIRIE
DU MÊME AUTEUR

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DE PARIS A VIENNE
Un volume in-18 à 3 fr. 50.

VÉLO ! TORO !
DE PARIS A MADRID EN BICYCLETTE
Illustrations de Farman.
Un volume in-18 à 3 fr. 50.

ÉMILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

A TRAVERS LES CACTUS

I
PARIS-MARSEILLE-ALGER

Traverser l’Algérie à bicyclette, de l’ouest à l’est, tel était le projet. Et ce projet allait être mis à exécution en pleine chaleur africaine.

— Vous êtes fou, m’avait-on dit partout. Il faut aller en Algérie, oui, parfait ; mais au mois de septembre, jamais ! La chaleur y bat encore son plein, puis gare les poussiéreuses fondrières creusées par les troupeaux nombreux qui parcourent les routes algériennes. C’est en février ou mars qu’il faut faire un pareil trajet.

Je m’étais mis dans l’idée de partir, et nulle éloquence au monde n’eût pu m’extirper ce projet du cerveau.

Le sort devait, pour cette expédition nouvelle, me donner un autre compagnon que lors de mes précédents voyages. Tous ceux qui, en effet, avaient déjà partagé mes émotions durant mes courses aventureuses, étaient cette fois retenus à Paris et dans l’impossibilité complète de se joindre à moi.

Le nouveau compagnon d’aventures, à qui je proposai cette chaude expédition, acceptée du reste par lui avec un empressement qui montrait bien à quel point il ignorait les fâcheux moments que l’on est parfois obligé de passer durant ce genre de pérégrinations, se nommait Albert Van Marke. Vingt-deux ans seulement.

C’était un sujet belge, originaire de la bonne ville de Liège. Et je vous prie de penser que c’était bien du sang belge qui coulait dans ses veines. Quand un vol de démons tourbillonnants ou de guêpes atteintes de folie eussent aiguillonné mon compagnon, ses mouvements n’en eussent pas été accélérés d’une ligne, sauf toutefois lorsqu’il se trouvait sur sa machine où il redevenait naturellement un excellent cycliste, capable de fournir une vitesse fort raisonnable. Mais une fois redescendu !

Toujours le dernier sorti de sa chambre le matin ; toujours le dernier à table, le dernier partout. Bienheureux Belge ! L’impossibilité personnifiée.

Très robuste du reste, les épaules carrées, outrageusement. Et brun, brun, presque nègre ; la tête toujours inclinée, à tel point que lorsqu’il desserrait les dents pour exprimer une pensée, il semblait toujours confier un secret à sa cravate. Il fallait lui faire régulièrement répéter ses phrases, ce qui parfois me mettait dans un état nerveux des plus accentués.

Mais, brave garçon dans l’âme, oh ! oui, brave garçon. Une fois, par suite d’une gaminerie que je lui avais à plusieurs reprises reprochée, il faillit causer la mort violente d’un malheureux Arabe ; ce fut de ma part le motif d’une explosion de colère qui le mit dans un état épouvantable durant toute la journée ; il me suivit comme un chien fidèle, n’osant seulement exprimer une parole, la mine déconfite, l’œil peureux.

J’ai dit : rien n’excitait ce bon Belge, pardon ! Une fois, le phénomène arriva à la fin de notre expédition, une circonstance le dérida ; mais alors, on eût dit qu’il voulait regagner le temps perdu, ce fut une « électrisation » de tout son être.

Jamais diablotin actionné par une pile ne se livra, de mémoire de savant, à une sarabande pareille.

Quand ce fait mémorable se passa-t-il ? Je l’ai dit, à la fin de notre voyage, quand la suite de nos aventures nous eut conduits, d’étape en étape, jusqu’à Tunis. Mais n’anticipons pas. Je renvoie le lecteur au dernier chapitre de cet ouvrage, intitulé : « Un sujet du roi Léopold dans la fosse aux lions. »

Le lundi 16 septembre, au soir, le bon Belge Albert Van Marke, flanqué de ma personne, et votre serviteur flanqué de la personne du bon Belge, on fila sur Marseille, où le jeudi suivant 18 septembre, on se disposa à prendre place sur le paquebot de la Compagnie transatlantique Eugène-Pereire, en partance pour Alger.

J’ai toute raison de croire que le lecteur partagera ici mon sentiment sans restriction aucune. Il est toujours désagréable d’alléger sa bourse, toutes les fois que l’on peut s’en dispenser. Appartenant à un grand journal de Paris, je savais pouvoir obtenir une faveur pour la traversée de Marseille à Alger, et je ne me fis pas faute d’en faire la demande à la direction de la Compagnie transatlantique à Paris. Mais voici le malheur : le lundi, jour de mon départ, mes « permis » d’aller et retour n’étaient pas arrivés. Je priai un ami de me les expédier à Marseille. Le jeudi, rien ! Je crus que les permis n’étaient pas accordés et je me décida, oh ! soyez-en bien persuadés, ce fut à contre-cœur, de donner un accroc à ma bourse. Or, voyez ce qui se produisit : non seulement la Compagnie me remboursa à mon retour, mais elle me remboursa le prix entier de ma place.

Elle m’avait donc accordé une double faveur : le permis complet, alors que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent elle ne délivre que des réductions, et de plus la détaxe, ce qui est aussi fort rare.

Pourquoi affliger mes lecteurs de ces détails ? Parce que, d’abord, on est toujours bien aise de signaler des évènements aussi rares que de pareilles faveurs accordées par des compagnies à un « particulier ; » et qu’ensuite, tous le comprendront, je suis enchanté de saisir cette occasion de remercier la direction de la Compagnie de ce qu’elle a fait.

Inutile maintenant de parler des merveilleux paquebots de la Transatlantique, mon éloge paraîtrait vraiment trop intéressé. Il me suffira de dire qu’avec ou sans permis, je ne voulais pas entendre parler d’autres bateaux que les siens, et la meilleure preuve, c’est que nos places étaient « payées » à notre départ.

L’Eugène-Pereire partait à midi. Le temps était idéal. Point de vent. Oh ! Je le guignais, le vent. D’ailleurs, depuis que je savais devoir m’embarquer, ma préoccupation à ce sujet était constante, d’autant que c’était ma première traversée.

A Marseille, précisément, le pays du terrible vent de Nord-Ouest, dénommé mistral, mon anxiété était justifiée. Heureusement, le matin du départ, calme plat. Excellente affaire.

A midi, nous arrivions au quai de la Joliette. Nous étions accompagnés de plusieurs membres de ma famille, qui habitent la noble cité phocéenne, et d’un jeune cycliste que j’avais déjà rencontré, coïncidence assez curieuse, au cours de l’un de mes précédents voyages, le jeune Marcellin, voyage raconté sous le titre : A vol de vélo.

On assista à la descente de nos bicyclettes à fond de cale. Pauvres bicyclettes. Je tremblai pour elles. Pendues comme des harengs au bout d’un croc, quelle position ! Elles en sont sorties sans trop de mal, pourtant.

A midi trente, perchés sur l’arrière du paquebot, tandis que les mouchoirs s’agitaient de part et d’autre, on se dégageait avec une lenteur extrême de l’inextricable amas de bateaux qui encombraient le port de la Joliette, puis… à toute vapeur, pour Alger.

C’était ma première traversée, ai-je dit, et la vérité me force à déclarer que la nature ne m’a pas doué d’un tempérament spécialement propre à affronter les fureurs d’Amphitrite. Aussi quelle satisfaction de voir les flots relativement calmes ! La Méditerranée est souvent très mauvaise, m’avait-on dit complaisamment. Les tempêtes s’y élèvent avec une impétuosité soudaine qui tient du prodige. Grand merci ! Voilà qui était fait pour me rassurer. Je pensais sans cesse à cette fâcheuse occurrence. Mais c’était le calme, le vrai calme.

La nuit arriva ; le calme augmenta encore. La brise légère tomba tout à fait. Ce fut une mer d’une tranquillité parfaite. Quelle chance inespérée ! « Tout va bien, me dis-je, nuit tranquille, rien à craindre, et demain vers quatre heures de l’après-midi nous sommes à Alger. Veine immense, pas même le temps de dire ouf ! et la traversée est faite. Merveilleux Eugène-Pereire, délicieux Eugène-Pereire, incomparable Eugène-Pereire ! gentil petit bateau de mon cœur, va, cours, vole. Décidément c’est idéal, cette traversée. »

Après une petite pose sur la passerelle, on se retira dans notre commune cabine. C’était l’une des plus confortables. Elle nous avait été réservée, amabilité nouvelle, par le chef de départ du paquebot. Nous étions, Van Marke et moi sur des couchettes juxtaposées ; Van Marke se trouvait sous le hublot ! Petit réduit singulier, mais où nous étions en somme fort suffisamment à l’aise ; petit chef-d’œuvre d’installation où rien ne manque, ce qui est inouï, vraiment, dans un espace aussi rétréci.

— C’est étroit, ici, avait simplement déclaré mon compagnon, sans autre réflexion ni préambule.

— C’est vrai, mais ça aurait pu l’être davantage, ajoutai-je sur le même ton. En vérité, on n’est pas mal dans cette cabine.

— Non, on n’est pas mal, répliqua le jeune Belge entre ses dents, comme s’il avait voulu confier cette idée au premier bouton de son gilet.

Et après cette conversation brève on se coucha, opération rapidement exécutée.

« Pourvu, pensai-je, que la mer reste calme. Je ne sais pas, mais il y avait à l’horizon, tout à l’heure, une brume épaisse qui ne me disait rien qui vaille. Enfin, dormons tranquille ! Au diable l’inquiétude ! »

Souvent, au récit de traversées mouvementées, j’avais songé, non sans une émotion violente, à cette situation d’un passager enfoui dans une cabine au cours d’une nuit noire, tandis que la mer gronde et enveloppe le navire de ses lames colossales. Dieu sait si ces réflexions me revinrent à cette heure. Mais la mer était calme. Je finis par m’endormir. Il était dix heures du soir environ.

Quand je m’éveillai, je pressai vite le bouton des lampes électriques. Bonté du ciel : onze heures seulement ! Nuit noire. Van Marke dort sous le hublot. La mer est toujours tranquille ; j’entends avec plaisir le floc ! floc ! régulier de la machine à vapeur. Pourtant, par instants, il me semble que le bruit n’a pas identiquement la même sonorité ; puis, comme je me suis placé sur mon séant, j’ai une sorte de langueur extrêmement légère qui m’annonce un mouvement de balancement dans le paquebot.

Je me rendors. Une seconde fois, me voici réveillé. Une heure du matin. Floc ! floc ! floc ! c’est le bruit de la machine qui toujours m’est agréable à entendre, car il me représente le battement du cœur, indice de la vie. Mais cette fois le son en est tout à fait irrégulier, et je perçois nettement le crépitement de la mer dont la vague vient heurter le flanc du navire. Puis j’ai la sensation manifeste que le plancher manque sous ma couchette.

« Charmant, me dis-je ; c’était sûr, une jolie tempête à la clef. Que le diable emporte les traversées ! Pourquoi, mille sabords, l’Algérie a-t-elle été se loger de l’autre côté de la Méditerranée ? Enfin ! Heureux Van Marke, heureux Belge, heureux sujet du bon roi Léopold, tu dors, toi. Allons, tâchons de dormir. »

Par un bonheur suprême, je me rendormis une troisième fois.

A cinq heures, j’ouvre les yeux. Oh ! oh ! ça craque de partout, et ça crépite ferme contre le flanc du bateau. Puis on enfonce. C’est une impression de mal au cœur intense. Je m’y attendais, c’était fatal ; sapristi, je pensais bien que le calme de la veille était trompeur. Pourvu que ce chambardement n’augmente pas. Ah ! Ah ! Voilà mon compagnon qui s’éveille.

— Nous dansons, me dit-il.

— Oui, et d’une jolie manière. J’ai envie d’aller sur le pont, pour voir.

— Bah ! reste là, il fait nuit noire.

Je reste, mais je suis assommé par ce remue-ménage. Ça craque toujours, mais le bruit de la machine domine le tout et ce bruit me rassure. C’est drôle, pourtant.

Je veux allumer les lampes électriques. Toutefois, légèrement troublé, je me trompe de bouton et je presse celui de la sonnerie qui appelle le garçon chargé du service. Van Marke, à qui je fais part de mon erreur, s’en amuse au dernier point, et il éclate de rire juste au moment où le garçon entre-bâille la porte. Ce qui achève de dilater la rate du bon Liégeois, c’est de m’entendre dire au garçon :

— Ah ! oui, je vous ai appelé pour vous demander à quelle heure le déjeuner.

— A sept heures, dit-il ; et il disparaît.

Le jour arrive enfin pâle, grisâtre, par le hublot : je me lève. Pouf ! à peine ai-je mis le pied sur le plancher, que je me trouve brusquement projeté en avant, nez-à-nez avec mon compagnon. Van Marke, momifié dans sa couchette, trouve toute cette petite suite d’événements extrêmement comique, et se contente de manifester ses sentiments par un rire discret, mais régulier, sans secousse, absolument ininterrompu.

Enfin, je suis debout et habillé. Alors, bousculé, cahoté, clopinant et trébuchant, je grimpe les escaliers et m’installe sur le pont où le jour, assez rapidement, découvre bientôt toute l’étendue de la mer. Elle est splendide et moutonne à grande écume.

Le coup de vent de la nuit se calme peu à peu. La mer toutefois reste grosse et, à table, à onze heures, nous sommes quatre. Le lieutenant qui déjeune avec nous déclare que le chef du bord ne s’y trompe jamais pour la confection de sa cuisine.

Le matin, il grimpe sur le pont, examine l’état de la mer et dit : « C’est bien, il y aura aujourd’hui tant de personnes à table ! »

A midi, le ciel est magnifique. Toutefois d’assez gros nuages planent à l’extrême-sud. Nous devons arriver à Alger vers quatre heures. A deux heures trente environ, la côte africaine apparaît, estompée par une brume épaisse.

A mesure que l’Eugène-Pereire s’avance vers Alger, les brumes s’épaississent et c’est une nuée d’un noir d’encre qui, maintenant, couvre la cité blanche dont le panorama se dérobe aux regards des passagers massés sur la passerelle ou sur le pont.

Très vite, les cumulus couleur de suie, entassés et tranchant l’un sur l’autre, s’unifient sur l’horizon, comme fondus en une bande étroite au-dessus de la côte. Puis cette bande couleur de limaille s’agrandit, gagnant dans la masse noire. C’était la pluie qui commençait.

Maintenant, les cataractes tombaient sur Alger.

Derrière nous, le firmament bleu ; devant nous, un immense rideau cendré masquant le ciel et enveloppant la ville d’une brume liquide, zébrée d’éclairs.

L’Eugène-Pereire avait un peu ralenti son allure ; il avançait toujours, marchant vers l’orage. Soudain il entra dans la zone pluvieuse, et la cataracte commença.

Tout le monde se blottit sous les tentes ; mais la pluie violente, brutale, arrivait en gouttes larges et serrées. L’eau ruisselait de partout.

On aborda. L’orage battait son plein.

Au débarqué, sous la cuirasse des parapluies ouverts, des appels nous indiquèrent que les amis étaient là. Belle réception malgré la pluie. Tout avait été préparé à l’avance. On se rendit chez un cycliste algérien, un des amis dévoués qui devaient nous piloter durant notre séjour à Alger ; et, peu de temps après notre débarquement, effectué dans les circonstances assez particulières et inattendues que je viens de rapporter, mon compagnon Van Marke et moi dégustions un délicieux champagne d’honneur.

Le soir de ce 17 septembre nous dormions à l’hôtel de l’Oasis, situé sur le quai, dans une vaste chambre regardant la mer.

II
ALBERT DANS LA KASBAH

Bien que, pour tout cycliste amoureux de tourisme, la traversée de l’Algérie soit un voyage assez naturellement indiqué, je dois fort humblement reconnaître que l’idée d’entreprendre cette expédition n’avait pas été enfantée par mon cerveau en proie pourtant à un perpétuel travail.

Cette idée m’avait été suggérée par un journaliste algérien, M. Mallebay, que le hasard des événements m’avait fait rencontrer à Paris et qui occupe une situation importante dans la presse de la colonie.

Du jour où le projet du voyage fut arrêté, M. Mallebay, directeur non seulement du Vélo algérien, journal spécial comme son titre l’indique, mais du Turco et de la Revue algérienne, se mit en quatre pour préparer l’expédition et nous frayer les voies.

Il lança des avis dans les clubs cyclistes, soit directement, soit par le canal de la presse algérienne. Enfin, cet excellent homme, écrivain fort aimable autant que sportsman passionné, eut une idée originale. Pour nous faire bien venir, dans la mesure du possible, des populations européennes ou arabes, il voulut que ma charge fût faite dans son journal le Turco, journal comique et satirique très populaire et fort répandu en Algérie.

Cette charge fut faite par Assus, un artiste dans l’âme, très apprécié dans la colonie, et je dois reconnaître que jamais je n’avais vu un coup de crayon enlever une « tête » avec cette maëstria. On ne pouvait s’y tromper.

Ce numéro fut plus d’une fois pour nous un auxiliaire précieux.

M. Mallebay, qui s’était si complètement dévoué pour nous, ne se fit pas faute de nous donner, dès le lendemain de notre arrivée, les plus précieux avis.

— Attention à la chaleur, me dit-il. Gare à la traversée de la plaine du Chélif. Je vous avoue même que je ne vous vois pas bien, franchissant ce désert brûlant dans la journée. Jamais vous n’y parviendrez, mes pauvres amis ; c’est impossible, surtout si vous avez le sirocco.

— Vous croyez ? Pourtant je connais les précautions à prendre : je sais ce que c’est que la chaleur à bicyclette. Une traversée de la vieille Castille au mois de juillet 1893 m’en a donné une idée.

— Oh ! mais vous l’aurez plus forte encore, ici, la chaleur, d’autant plus que la saison a été retardée cette année et que septembre nous donne la chaleur du mois d’août.

— Sapristi, pas de chance, alors.

— Et puis, reprit M. Mallebay, c’est le sirocco surtout qui est à craindre ; s’il souffle, je vous le dis, vous n’avancerez pas. Je ne crois pas qu’un seul cycliste algérien se soit jusqu’à présent aventuré à marcher une journée entière en été et par le vent du sud. Vous tomberiez en route, mes amis.

— Diable, voilà qui est peu rassurant, dis-je.

— Voyez-vous, dit notre ami, je dois vous faire un aveu : je ne croyais pas que vous exécuteriez si vite mon idée. Je n’aurais pas eu la pensée de vous lancer dans une expédition aussi brûlante. Je pensais que vous nous arriveriez en octobre, et si vous voulez un bon conseil, restez une quinzaine de jours à Alger ; la chaleur, d’ici là, s’affaiblira quelque peu.

— Rester à Alger, mon cher monsieur, jamais. Nous sommes venus, c’est pour agir. Fichtre, comme vous y allez. Attendre ici quand nos bicyclettes frémissent dans leur retraite forcée. Et puis, vous savez, j’en ai assez, moi, de la pluie, l’horrible, l’ignoble, l’immonde pluie parisienne, cette abomination de la désolation. Vous savez si elle nous a assaillis souvent dans nos expéditions. Tonnerre !

« Mais je serais fou d’attendre que madame la pluie, cette mégère, voulût bien rafraîchir l’atmosphère. Et tenez, n’est-ce pas une guigne, encore ? j’arrive à Alger, cette ville où on ne parle que de soleil, et il faut que juste le ciel entr’ouvre ses écluses au moment de notre arrivée.

— Oui, dit M. Mallebay, la circonstance a été aussi fâcheuse qu’extraordinaire. Eh bien, soyez sans inquiétude, quel que soit l’endurcissement de votre mauvais sort, vous n’avez rien à redouter. Ce n’est pas l’abondance de l’eau qui vous gênera. Non, vous ne pouvez imaginer la chaleur que vous allez avoir, et la sécheresse des terrains traversés par vous !

— Et les routes, ces terribles routes ? demandai-je.

— Oh ! passables quelquefois, mais atroces dans certaines parties, à cause de la poussière, une poussière épaisse amoncelée dans les fondrières que les troupeaux ont creusées.

— Et en trouverons-nous toujours ?

— Oui, en Algérie ; mais vous avez formé le projet, je crois, de pousser jusqu’à Tunis ! Eh bien, en Tunisie, pas de route. Il faudra vous contenter de traverser l’Algérie de bout en bout ; mais après, fini !

— Vraiment, pas de route ? Pas même de chemin tracé ?

— Rien, si ce n’est peut-être des pistes arabes, où il vous sera impossible de rouler. Enfin, vous verrez. J’avoue n’y être jamais allé à bicyclette. Peut-être arriverez-vous à pénétrer ; j’en doute.

Notre projet était, en effet, de traverser l’Algérie et la Tunisie, d’Oran jusqu’à Tunis.

Comme on le verra par la suite de ce récit, personne, en Algérie, ne put nous renseigner sur la meilleure voie à suivre pour arriver à Tunis à bicyclette en venant de l’Ouest par la frontière algérienne.

On s’accordait, à dire qu’il n’existait pas de route, mais que toutefois il y avait deux voies possibles, les uns prétendaient par l’extrême Nord, les autres, par le Centre. Le lecteur verra à quelles mésaventures nous conduisit ce désaccord, qui n’était pas encore tranché pour nous quand nos bicyclettes quittèrent la dernière ville algérienne pour rouler vers la frontière de Tunisie, au milieu des cailloux, dans les ravins, accompagnés par les aboiements furieux des chiens kabyles.

Je posai encore une question à notre excellent ami, M. Mallebay.

— Et sur la grande route, lui dis-je, dans la campagne, sommes-nous en sécurité parfaite ?

— Oui, répondit-il. Les attaques de voyageurs ne sont pas plus fréquentes que dans n’importe quel pays d’Europe. Toutefois, il y en a, c’est sûr ; aussi, ne voyagez pas la nuit, et, en tous cas, soyez armés. Pour rencontrer une bande de chenapans et recevoir un mauvais coup, il suffit d’une fois. Les populations arabes sont soumises, mais l’Européen, le roumi est toujours l’ennemi irréconciliable. Soyez prudents, voilà tout. Et surtout, oh ! c’est le point capital, que les Arabes ne soupçonnent pas d’argent sur vous. L’argent leur fait voir rouge.

— Parfait, cher ami ; armé, je le suis et sérieusement : j’ai mon revolver, huit millimètres dix. Et quant aux dispositions pour une prompte retraite, nous avons, mon compagnon et moi, nos chères petites montures. Avec elles, n’est-ce pas, rien à redouter ?

Nous étions arrivés à Alger le mardi 17 septembre ; nous devions quitter cette ville le lundi 23, pour nous rendre par le train à Oran, point de départ de notre expédition. Nous avions donc cinq grandes journées pour parcourir la ville.

Parmi les nombreux cyclistes venus à notre débarquement, se trouvait, inutile de le dire, M. Mallebay. Il était accompagné d’un de ses amis qui, lui aussi, s’était mis à notre entière disposition, M. Mayeur, directeur de la Photo-Revue, lequel devait jouer un rôle important au cours de notre voyage. Enfin, plusieurs autres cyclistes nous servirent aussi de guides à travers la belle cité africaine, l’une des reines de la Méditerranée. Nous n’avions crainte de nous trouver isolés.

Quand, debout sur la passerelle de l’Eugène-Pereire, on avait aperçu le panorama de la capitale algérienne, nous avions vu la ville sous son aspect le plus éblouissant, malgré l’orageux décor dans lequel elle s’était présentée. Placés en face du féerique demi-cercle formé par la baie, nous avions à droite l’émerveillant amphithéâtre formé de la masse des maisons blanches d’Alger, et à gauche Mustapha, nouvel amas de bouquets blancs et verts, puis d’étage en étage, au-dessus, des jaillissements touffus de verdure foncée.

Au-dessous d’Alger, presque en face de nous, se dressait la longue suite d’arceaux qui semblent donner entrée à de vastes souterrains sur lesquels la ville serait bâtie : spectacle incomparable, le premier qu’il m’a été donné de voir et que les voyageurs considèrent d’ailleurs comme l’un des plus sublimes qui soient au monde.

Vu notre court séjour dans Alger, nous n’avions pas la prétention d’en visiter toutes les curiosités.

On voulut voir son aspect extérieur et on la parcourut dans tous les sens.

On put constater son extraordinaire animation et nous pûmes voir aussi, notre attention devait fatalement être attirée de ce côté, combien le cyclisme y était avancé déjà. Les cyclistes étaient nombreux dans les rues. Il existe même un café, rendez-vous des vélocipédistes algériens, et qui porte comme dénomination : « Café du Vélo ».

On visita aussi la Kasbah, la ville arabe, qui domine la ville européenne.

Le sport cycliste a bien des exigences. Il est peu de lecteurs assurément qui ne le sachent : quand un sportsman pratiquant veut se livrer à un acte sportif, il doit observer un précepte, excellent d’ailleurs pour tous ceux qui ont à faire, dans une circonstance donnée, une dépense de forces particulièrement excessive, sans parler, n’est-ce pas, de la morale religieuse et même universelle qui en fait un devoir absolu ; précepte dont l’application n’est généralement guère le fait des jeunes champions grands ou petits, un peu trop exposés à tous les genres d’« entraînement ».

Ayant toujours en vue, dans mes expéditions, le but final que je désire atteindre, je me considère comme le Mentor naturel de mes compagnons que je surveille, naturellement, au point de vue de l’application des préceptes dictés par les principes de la saine doctrine sportive ; je dis sportive, ne me considérant pas comme autorisé à m’ingérer dans les faits et gestes de qui que ce soit, au point de vue de la pure morale du christianisme.

Or, la bouillante jeunesse qui nous entourait nous avait prévenus qu’une visite à la Kasbah était dangereuse ; avis auquel d’ailleurs nul n’attachait d’importance et que l’on avait émis par le désir si répandu chez les jeunes gens de converser malicieusement sur un sujet scabreux.

Je m’y laissai conduire cependant, autant par curiosité pour la ville arabe que pour exercer ma surveillance paternelle sur mon jeune Belge, dont la placidité sur certains sujets était essentiellement apparente.

On pénétra donc dans les ruelles étroites de la Kasbah, au milieu du plus effroyable fourmillement d’Arabes qu’il nous ait été donné de voir encore.

S’orienter dans ce labyrinthe de ruelles étroites était difficile, et notre guide s’égara. Voilà, par exemple, un détail qui nous importait peu. On alla sans savoir.

C’était une suite de petites boutiques avec portes et fenêtres toujours grand ouvertes, au plafond surbaissé. De l’extérieur on voyait là, grouillant, un amas d’Arabes grands et petits, souvent assis en demi-cercle, les enfants toujours coiffés de la rouge chechia. Sur le devant de la porte d’autres Arabes, vautrés, là, immobiles, momifiés. Le long de ces ruelles, dans ces réduits, on pouvait voir ainsi défiler tous les métiers : fabricants de bibelots en cuir, les plus nombreux, des tisserands, cuisiniers, rôtisseurs, épiciers, bouchers, boulangers, marchands d’étoffes aux couleurs rouges, bleues, vertes, mais toujours d’un ton atrocement criard ; et il en défilait des métiers, marchands de légumes, de bijoux, d’antiquités, et toujours, comme si l’espace manquait, un amoncellement d’humanité dans ces trous, humanité débordant sur la ruelle où l’on avançait heurtant à chaque pas un groupe d’enfants nus ou à peu près.

Notre guide nous fit entrer dans une de ces boutiques à bibelots de cuir. On en acheta plusieurs, naturellement. Alors l’Arabe, patron de l’établissement, voulut nous payer le café : il fallait accepter, c’était l’usage.

On s’assit, où ? Je ne sais. Il y avait de la place pour quatre ; nous étions cinq, dont l’enfant de l’Arabe.

Il était vautré dans un coin, on faillit s’asseoir dessus. Le café était délicieux. Le café arabe est exquis, je l’ai constaté durant tout mon voyage. Un seul défaut : la poudre de café reste dans la tasse, ce qui est fort désagréable.

On continua à pérégriner. Albert Van Marke, dont les yeux, comme les miens du reste, s’écarquillaient sans cesse, se contenta d’annoncer gravement à sa cravate : « Nous ne sommes pas en Algérie, nous sommes en Arabie ici. » Des Arabes en tas, toujours. Ils sont là grimpés les uns sur les autres, et malgré une chaleur de trente-cinq ou trente-huit degrés.

— Ah ! par ici, dit notre guide.

On le suivit. Maintenant la rue s’est encore rétrécie en s’escarpant.

C’est sale, mais d’une saleté de mauvais lieu ; des mèches de cheveux embroussaillés rôdent dans des trous, sortes de dépotoirs nocturnes. Sur le devant des portes, des entassements de loques puantes.

Presque plus personne ici. Quelques types au regard louche, d’un orientalisme différant de celui d’Algérie ; puis, à l’encognure des portes, ou sur le devant des maisons, presque au milieu de la ruelle, des femmes habillées à l’européenne. Leurs joues sont d’un mat tirant sur le jaune sale et leurs yeux cerclés de noir ont une repoussante expression de vice ignoble.

Nous passons assez rapidement, quand je me sens brusquement saisir par l’épaule ; mais après un léger effort fait en avant pour me dégager, je me retourne et aperçois l’une de ces mégères assise sur sa chaise, immobile ; on eût dit qu’elle ne s’était pas déplacée.

Albert Van Marke qui, au milieu de ce quartier du vice, a trouvé à émettre cette opinion : « C’est dégoûtant ici ! » a été, lui aussi, arrêté net. Malgré la réflexion, empreinte d’un profond accent de vérité, qu’il vient de formuler, il répond à la mégère. Celle-ci s’exprime d’ailleurs dans le plus pur français.

Je laisse la conversation s’engager, parfaitement certain qu’elle n’aura aucune suite fâcheuse. Mais comme elle se prolonge outre mesure, je saisis mon compagnon par le bras droit, opération qui est exécutée simultanément par la misérable harpie avec le bras gauche.

Alors, en un clin d’œil, le malheureux Belge se trouve changé en ces sortes de jouets destinés aux tout jeunes enfants et qui représentent un petit bourriquet (mon jeune compagnon me pardonnera, j’en suis sûr, ma sotte comparaison), un petit bourriquet, dis-je, tiré à la tête par le meunier, à la queue par la meunière, et qui, entraîné tantôt par l’un, tantôt par l’autre, se trouve soumis ainsi à un mouvement de va-et-vient du plus parfait comique.

Enfin, la victoire me resta, victoire facile, il est vrai, car je ne dois pas cacher que j’y fus aidé fortement par l’aspect de ces lieux nauséabonds.

Quelques instants après, du reste, nous quittions ces ruelles sombres et tristes pour rentrer dans la ville européenne.

III
KIF ! KIF ! LA GLACE DE PARIS

Devant rester quelque peu encore à Alger, on en profita pour continuer à battre en tous sens le pavé de la ville. Ce qui nous divertissait fort, c’était l’innombrable quantité de camelots arabes dont on était processionnellement assailli, toutes les fois que le hasard des circonstances ou l’altération de nos gorges respectives nous forçait à prendre place à la table d’un café.

A ce propos, on nous donna un avis salutaire, et dont pourront profiter mes lecteurs, si le sort les conduit sur la rive africaine. Les étrangers, fraîchement débarqués, sont généralement plus disposés que les indigènes à écouter les fallacieuses propositions de ces bons camelots et à leur acheter les bibelots de mille aspects divers, objet de leur négoce.

Ces bibelots orientaux rencontrés sur une terre africaine séduisent naturellement le voyageur ; or, l’Arabe, être essentiellement malicieux, connaissant ce faible de l’Européen, a pris une habitude très répandue déjà chez quelques camelots des villes européennes, mais qui est poussée là-bas, en Algérie, jusqu’au cynisme : c’est de demander de chaque objet juste cinq et six fois sa valeur. Plusieurs parmi les amis qui nous entouraient, et qui nous avaient donné à ce sujet un avis charitable, avaient été exploités de cette manière dans des proportions inouïes.

Aussi, bien et dûment avertis, on s’amusa fort de ces petites scènes qui devenaient vraiment risibles.

— Moussieu ! un porte-monnaie, un bracelet de corail, regarde, joli, joli, tiens, prends-le.

Les Arabes tutoient toujours en parlant français, parce qu’ils tutoient quand ils s’expriment dans leur langue. C’est simple comme de crier ouf !

— Combien ton porte-monnaie ?

— Six francs.

— Je t’en donne quarante sous.

— Moussieu pas sérieux, pas sérieux, moussieu.

— Allons, tu ne veux pas ? Trente sous.

— Tiens, prends-le.

Et pour tous les objets, sans exception, il en était ainsi. C’était du scandale.

— Combien cette corbeille ?

— Dix francs.

— Voilà quarante sous.

— Pas sérieux, cela, tiens, prends.

A la fin, nous finissions par nous charger d’objets dont nous ne voulions pas et que nous comptions nous faire refuser à force d’offrir un prix en disproportion avec la somme demandée.

Une autre industrie trouvée par nous fort divertissante, c’est celle des « petits cireurs ».

Cette industrie est répandue sur toute la surface du territoire, jusqu’au moindre des villages algériens. Malheureux petits Arabes, portant à l’aide d’un cuir passé en bandoulière ou sur l’épaule, une boîte à cirage, et qui viennent vous proposer de citer les souliers.

Sans doute, ces petits industriels-là existent dans quelques villes de France, mais, sur le sol algérien et tunisien, quelle prodigieuse nuée ! Quand un client s’arrête à la table d’un café, il en vient de partout ; ils se précipitent sur lui, comme dans une basse-cour les volailles sur une mie de pain lancée tout à coup.

Tous, d’ailleurs, sont habillés de même ; la chechia rouge sur la tête, puis, casaque et culotte blanches, bras et mollets nus, culotte bouffante, mais descendant en fuseau le long du genou.

Comme nous portions des chaussures jaunes, combien plus pratiques pour la bicyclette, ces folâtres gamins nous criaient : « Cirer jonn ! » proposition qu’ils étaient d’ailleurs parfaitement incapables d’exécuter, car ils ne possédaient absolument que du cirage noir ; mais voilà, par exemple, qui leur était bien égal, leur but étant de faire passer quelques sous de nos poches dans les leurs, quelle que fût la moralité du moyen employé.

Je dois dire que vu la modération de leurs prix, et afin de nous débarrasser plus vite de cette foule grouillante d’insectes à tête rouge, nous nous laissions aller à une coquetterie immodérée à l’endroit de nos chaussures et nous nous laissions « cirer jonn » chaque fois que nous faisions une halte quelconque.

Une fois, cependant, on résista aux propositions de cirage de l’un d’eux, faites avec un entêtement de mouche borgne.

— Mais, ridicule petit insecte, m’écriai-je, exaspéré, tu vois bien que mes souliers ont été cirés il y a cinq minutes.

Ils étaient, en effet, d’une propreté parfaite.

Alors l’enfant, qui avait réponse à tout, s’écria : « Cirer ! cirer ! moussieu ! cirer ! kif ! kif ! la glace de Paris. »

A ce mot, je me retournai vers Albert :

— Tu comprends, toi ?

Albert réfléchit et, riant froidement, répondit entre ses dents : « Il veut dire qu’il va faire briller tes souliers comme une glace, ainsi qu’on le fait à Paris. »

— Comment, comment, mais tu rêves, dis-je au cireur enragé ; tu crois que tu as des petits camarades parisiens qui cirent les passants ?

Ah ! voilà encore un détail dont il se moquait bien ! « Kif ! kif ! la glace de Paris », hurlait-il. Le gaillard voulait mes deux sous.

Il les a eus.

— Tiens, dis-je à la fin, cire ! et surtout, attention à toi, cire : Kif ! kif ! la glace de Paris !

Un voyage à bicyclette n’exclut pas les observations d’un ordre sans rapport aucun avec le cyclisme, telles, du reste, que celles qu’on vient de lire.

Sur la fin de notre dix-neuvième siècle, une question d’une terrible gravité agite les nations : la question juive. Le publiciste français, Édouard Drumont, apôtre de l’antisémitisme, remue en ce moment les masses populaires avec une vigueur telle qu’elle provoque la surprise chez les indifférents et que l’on se demande parfois si l’objet d’une guerre aussi acharnée en justifie la violence.

Pour ma part, Français et catholique, je ne pouvais voir sans défiance la race juive envahir notre pays et s’insinuer dans nos affaires jusqu’à devenir la maîtresse absolue et sans appel de notre France. Toutefois, je n’osais encore approuver le système de proscription en masse, craignant de faire supporter à des innocents les fautes de quelques grands coupables.

Mon bref séjour en Algérie a suffi pour éclairer d’un jour plus net ma religion.

Bien que préoccupé d’une foule de détails relatifs à notre expédition aventureuse, et sans faire de cette expédition un voyage d’observations philosophiques, scientifiques ou morales, quelque chose m’a remué jusqu’au plus profond de mon être : c’est l’immense gémissement de douleur poussé par l’Algérie tout entière contre la race juive ; lamentation sans fin, renouvelée à chaque minute, à chaque seconde, dans les grandes villes, dans les villages, dans les moindres hameaux.

Le juif ! oh ! le juif ! La lèvre blêmit quand elle prononce ce nom exécré, la lèvre de l’Arabe comme celle de l’Européen, du Français comme celle de l’Italien et de l’Espagnol. Où est-il donc, ce juif insaisissable ? Tout le monde le maudit, et lui, où est-il ? Où ? On me désignait partout le quartier juif. Mais les habitants ne sortent donc jamais !

Non, jamais ! c’est la sangsue qu’on ne voit pas, mais qui lentement accomplit son œuvre de destruction. Tout s’épuise. Parbleu, le juif est là, caché, qui suce toujours.

Insondable cri d’oppression poussé infatigablement par tout un peuple, voilà ce que dans ma traversée de l’Algérie, à vol d’oiseau, j’ai entendu.

Ce cri était trop fort, trop profond, trop déchirant et trop universel, pour que je passe sans l’avoir noté ici.

IV
TOURNOI DE NÉGRILLONS

Notre séjour à Alger se terminait le lundi 23 septembre, au soir. Par une chance inespérée, nous avions un train de nuit pour nous conduire à Oran : c’était le dernier de la saison. On en profita : on se mit en route après avoir pris congé de nos hôtes aimables, MM. Mallebay et Mayeur en particulier ; tous deux devions-nous, d’ailleurs, les revoir sous peu, au cours de notre « traversée ».

Les grandes villes qui formaient nos principales stations étaient, en effet, Oran, Relizane, Orléansville, Duperré, Blidah, Alger, Sétif, Constantine, Bône, Soukharas, soit en tout douze cent cinquante kilomètres environ.

Le lendemain de notre départ d’Alger, le mardi 24, à dix heures du matin, nous entrions en gare d’Oran où un cycliste oranais nous attendait, fort marri.

Fort marri, le brave garçon ! On comptait, en effet, sur nous seulement le mardi soir et on nous avait préparé une chaude réception. Nous devions arriver le mardi soir parce que nous ignorions l’existence du train de nuit dont on croyait le service supprimé. Naturellement, nous avions reconnu notre erreur trop tard pour avertir les cyclistes oranais. Un seul, prévenu à la dernière minute par une dépêche de M. Mallebay, eut le temps de se jeter sur sa bicyclette et d’accourir à la gare où l’on eut l’avantage de se rencontrer et de se reconnaître… sans s’être connu.

La nouvelle de notre arrivée se répandit vite, et là encore, dans cette coquette ville d’Oran, on fut rapidement en pays de connaissance.

L’antique cité espagnole renferme un club brillant, le « Joyeux Cycliste Club Oranais », extrêmement uni, malgré le nombre toujours croissant de ses adhérents, fort bien dirigé par un Comité plein de zèle ; groupe d’amis tous profondément dévoués à la prospérité de leur association, sans esprit de rivalité, de jalousie mesquine, comme, hélas ! il arrive trop souvent dans les sociétés humaines, tous animés de la plus grande sympathie mutuelle, enfin d’une hospitalité envers les étrangers et d’une cordialité dont mon compagnon Van Marke et moi garderons longtemps le souvenir.

L’accueil du reste qui nous avait été fait à Alger ne devait jamais se démentir durant notre voyage.

Dès les premiers moments les cyclistes oranais organisèrent le départ. Il fut entendu qu’on se mettrait en route le surlendemain jeudi à six heures du matin ; deux des meilleurs « marcheurs » devaient nous accompagner durant une partie de la journée, qui serait, avions-nous dit, de cent cinquante kilomètres.

On nous avait donné de nouveaux avis sur la chaleur. A Oran, nous en avions déjà un sérieux spécimen : le thermomètre marquait 36 degrés.

Les routes ? Atroces en ce moment, disait-on, à cause de la poussière.

Ces routes me tracassaient affreusement ; j’avais la fièvre ; j’aurais voulu partir tout de suite pour savoir, pour avoir une idée ; car les explications étaient souvent contradictoires.

Enfin, on verrait bien. Puis on serait vite fixé sur l’intensité de la chaleur, car la plaine du Chélif, ce désert brûlant et desséché, nous allions l’aborder dès le premier jour.

On visita Oran, dans tous les sens, comme Alger. On voulut voir l’aspect extérieur de la ville, surtout, ne pouvant en visiter toutes les curiosités en détail. Ville aux rues principales droites et larges, aux maisons élevées, aux jardins élégants, comme la capitale de la colonie, mais à l’aspect général beaucoup plus européen.

On roula en voiture. Mon compagnon manifesta le désir de ne pas soumettre nos jarrets à une fatigue anticipée. On visita le vélodrome oranais, piste superbe mais mal entretenue, malheureusement… Les « aficionados » ne font que commencer à Oran.

Pourtant on y donne parfois de belles réunions de courses.

Bienheureuse cité ! Le hasard m’y fit rencontrer un vieux camarade d’enfance sous l’uniforme de capitaine de zouaves. Il avait vu mon nom dans le journal, m’avait cherché et vite trouvé ; il m’exprima tout l’épanouissement de son bonheur dans cette ville de ses rêves.

« Au mois de décembre, tiens, vois-tu, me dit-il, nous sommes là sur la terrasse de ce café et nous avons une température délicieuse ; c’est le printemps, un printemps éternel pour nous. Tiens, regarde, à droite de ce square situé au centre de la ville haute, donnant sur cet autre vaste jardin, une maison qui domine les palmiers : c’est le Cercle militaire.

» Le soir, nous y sommes réunis et la musique militaire joue durant une partie de la soirée, pendant que le ciel est illuminé d’étoiles, et que toute une population joyeuse inonde la promenade. Et cette gaieté ne se dément pas, cet enchantement dure toujours. »

Avec nos nouveaux amis, on continua le mercredi à parcourir cette cité merveilleuse. On visita le port, puis Mers-el-Kebir, ce site qui sur la côte élevée domine la baie immense,

Telle qu’un cormoran qui regarde la mer.

On parcourut le jardin planté entre la ville et le port et par où on peut descendre à la ville basse. Pour la première fois on goûta de la figue de Barbarie, ce fruit du cactus qui dans la plaine brûlée offre toujours au voyageur son jus rafraîchissant.

Naturellement, les petits bédouins accouraient vers nous, là aussi. « Cirer jonn ! »

On allait à travers les allées, longeant l’escarpement, quand un spectacle assez singulier frappa mes regards.

A quelques mètres de nous, en contre-bas, un arbre d’assez faible dimension s’élevait, dominant l’espace, car le sol descendait presque à pic vers le port.

Cet arbre, un arbuste plutôt, présentait un aspect des plus étranges. Il était extraordinairement touffu et de couleur inusitée. Le feuillage, à supposer que c’en fût un, était d’une telle épaisseur que le jour n’y pénétrait pas.

Je le fixai attentivement en m’avançant vers le rebord de l’allée, dans sa direction. Aussitôt il se produisit un fourmillement dans ce feuillage mystérieux.

Alors je distinguai. C’était une nichée de petits Arabes ; il y avait des mulâtres et des négrillons aussi ; ils étaient empilés, là, sur cet arbre, recroquevillés, presque enchâssés l’un dans l’autre ; ils semblaient former bloc, tels qu’un amas de vermisseaux. Tous moitié nus, naturellement ; sur le dos, seulement un lé d’étoffe blanche. Et ils se tenaient muets, immobiles, comme réduits à l’état de végétaux. Leurs chéchias, de loin, semblaient d’énormes fruits rouges piqués dans ce tas blanc et noir.

A ce spectacle bizarre, une idée me vint, celle de présenter une pièce de monnaie en criant : « Au premier descendu ! »

Jamais, ô cher lecteur, un coup de mitraille, éclatant auprès d’une nuée de volatiles, n’eût eu un aussi foudroyant résultat. Cet amas grouillant, comme mû par une pile électrique, se disloqua, et chacun, avec une agilité de jeune singe, descendit de l’arbre pour s’élancer vers le « monsieur » qui leur tendait le sou. Il fut gagné par le premier arrivé, naturellement.

Nous avions auprès de nous un banc ; on était un peu las, on s’assit et une seconde idée nous assaillit. Si pour leur faire gagner de nouveaux sous, car on juge de leurs supplications continues à ce sujet, nous leur faisions exécuter une lutte homérique ?

— Allons ! les petits, dis-je aussitôt, vous voulez des sous ? Soit, mais il faut les mériter. Vous allez vous administrer une volée formidable, à tour de rôle ; le vainqueur aura le sou ; mais gare à vous. Pas de brutalité ; nous sommes là pour juger, nous autres.

La combinaison fut acceptée par ces négrillons en délire, qui bruyamment commencèrent une lutte charentonesque.

On n’allait que un contre un ; les autres faisaient cercle et riaient aux larmes, du reste ; quelques-uns de ces pauvres petits diablotins se contentaient, en guise de défense, de se livrer à des contorsions qu’un courant électrique d’une formidable puissance n’eût jamais réussi à provoquer chez le plus souple des corpuscules. Ils allaient, venaient, sautaient, criaient, se trémoussaient, culbutaient : danse de Saint-Guy arrivée au paroxysme.

Un d’entre eux, le plus petit, un Arabe celui-là, aux yeux brillants, aux traits fins, à la physionomie rayonnante d’intelligence et d’espièglerie, acheva de nous divertir. Au lieu de faire aller coups de poings et coups de pieds, des pieds nus, on le suppose, peu dangereux par conséquent, il n’avait trouvé rien de mieux que d’exécuter le mouvement suivant : il tournait brusquement le dos à son adversaire, puis, par un jeu rapide, étendait sa jambe droite, faisant décrire à son pied un vaste demi-cercle qui l’amenait à hauteur de la joue de l’adversaire.

Ce premier mouvement accompli, le diablotin ne s’arrêtait pas là. Au lieu de ramener sa jambe tout simplement, il lançait sa jambe gauche à la suite de la première, quittant ainsi complètement le sol, mouvement qui amenait une chute fatale ! Mais ce petit luron l’exécutait toujours, sa chute, avec une adresse inouïe, sur la partie la plus charnue de son diabolique individu, et grâce à elle, ramenant brusquement à lui ses deux jambes à la fois, glissait comme une anguille entre les mains de son antagoniste ahuri.

Les sous pleuvaient, et comme nul ne s’était fait le moindre accroc un peu sérieux, jamais séance de clownerie improvisée n’eut un tel succès et ne réjouit autant acteurs et spectateurs.

Après de nouvelles visites dans les différents quartiers de la ville et aux environs, on ne songea plus qu’au départ. La veille au soir, les cyclistes oranais tinrent à nous faire fête. Ils voulaient clôturer par un champagne d’honneur la réception si cordiale qu’ils nous avaient déjà faite. Quel sport que celui qui inspire tant de généreuse et mutuelle sympathie chez ses adeptes !

V
LA PLAINE DU CHÉLIFF

En se séparant, après la joyeuse veillée du mercredi 25 septembre, on s’était donné rendez-vous au lendemain matin six heures, devant le siège du club oranais.

A l’heure dite, on était au rendez-vous, en masse.

Plusieurs amis étaient venus nous éveiller à notre hôtel, l’Hôtel Victor, dès cinq heures et demie ; réveil lourd chez moi, atroce surtout après le festival de la veille. Mais la bicyclette à forte dose allait nous remuer les membres.

— Allons ! les amis ! c’est l’heure. Temps magnifique, c’était forcé, nous vous le disions bien.

Oui, on nous le disait. Chat échaudé craint l’eau froide. J’avais été tellement arrosé dans mes précédents voyages que la terreur me possédait. Je n’avais cessé de répéter : « Vous verrez qu’il pleuvra, vous ne connaissez pas mon infernale guigne. J’ai horreur de la pluie, et quand j’entreprends un voyage, crac ! il pleut. »

Et je rappelais cette atroce déroute de Lintz survenue au cours de mon voyage de Paris à Vienne.

— Tenez, ajoutais-je, je débarque sur la terre africaine, un épouvantable orage se déverse sur nos crânes.

— Rassurez-vous, avait-on répondu. En fait d’eau, vous aurez les fontaines des rares villages rencontrés sur votre route ; la pluie, la vraie pluie, inconnue au bataillon, à cette époque de l’année.

On ne nous avait pas trompés.

Une averse orageuse, de quelques secondes seulement, brusquement survenue à Oran, avait été la dernière que nous dussions voir sur cette terre desséchée.

— Si le temps est magnifique, tout va bien, dis-je à nos amis oranais.

— Pourvu que le sirocco ne souffle pas, vous pourrez vous en sortir, sinon ! Ah ! vous avez peur de l’eau. Pauvres amis ! Attendez cet après-midi et vous aurez une idée de la chaleur.

A six heures donc, nous voici au départ. Sur l’horizon planent des vapeurs d’où le soleil se dégage en inondant de rayons roses le ciel d’un bleu pâle.

Comme les poignées de main n’en finissent pas, je m’aperçois que l’heure s’avance : il est six heures et quart. La perspective de la chaleur m’inquiète, car c’est ce jour même que nous devons aborder la terrible plaine du Chéliff, et je presse le départ.

A six heures vingt, l’escadron se mobilise. Nous roulons en brillante escorte vers la sortie d’Oran. On nous conduit par la route dite de la Senia.

Notre but, pour cette première journée, est d’aller déjeuner vers midi à Perrégaux, situé à quatre-vingts kilomètres environ, puis d’arrêter notre étape à Relizane, située à cent cinquante kilomètres d’Oran ; Relizane, la brûlante Relizane, où, d’après mon ami le capitaine de zouaves, les troupes, une année, au cours des grandes manœuvres, avaient enduré un supplice intolérable par suite de la chaleur.

Dès la sortie, les bonds cahotiques sont prodigieux. En effet, les troupeaux sont innombrables aux environs d’Oran et chaque jour il en entre et il en sort des bandes interminables.

On croise des Arabes à dos de mulets. Les pauvres bêtes s’affolent, mais ce sont de rudes cavaliers, messieurs les Bédouins.

Les troupeaux commencent déjà.

On nous apprend, tout de suite et une fois pour toutes, le mot à employer pour faire ranger les indigènes : Balek ! Balek ! L’opération s’accomplit d’ailleurs sans trop d’encombre. L’Arabe berger fait entr’ouvrir le troupeau par l’arrière, puis les bicyclettes, comme des cavaliers dans la foule, font le vide. Mais quel ennui ! Ce sont tantôt des troupeaux de moutons, tantôt des bœufs : les chameaux viendront plus tard !

La végétation est assez fournie encore ; ce sont, au milieu d’une flore européenne, des arbres à caoutchouc, des aloès, des jujubiers d’un vert bouteille chargés par endroits d’une couche épaisse de poussière.

L’escadron roule très vite, on est très dispos quand on part ; aidés vigoureusement par la brise du Nord-Ouest, une brise de mer doublement agréable, nous passons la Senia. A notre gauche, un campement de troupes françaises, amas grouillant autour des tentes, piqué de casques blancs.

Voici Valmy. Quelques maisons seulement, on passe ; mais déjà plusieurs compagnons nous abandonnent. Adieu, les amis !

A droite, voici le Grand Lac Salé ! O pauvre lac ! immense par son étendue, il est long de près de 40 kilomètres ; mais l’eau, où est-elle ? Nous voyons bien le commencement d’un vallon au sol grisâtre et uniforme comme un fond de rivière, mais l’eau ? Disparue en partie. Là-bas, tout là-bas seulement, aux extrêmes limites de l’horizon, on aperçoit une ligne brillante. C’est un peu d’eau.

Maintenant le sol est fortement mamelonné, tandis que les fondrières sont moins accentuées. On monte et on descend d’une manière continue.

Il est huit heures environ. Nos compagnons nous quittent, à l’exception des deux entraîneurs qu’on nous avait promis et qui devaient nous accompagner jusqu’à Perrégaux, MM. Allard et Mariani.

Le sol se dénude et l’horizon tend à s’aplanir.

Le soleil qui monte dans le ciel bleu chauffe déjà assez pour que je songe à poser mon couvre-nuque ; car je me suis muni d’une casquette d’officier, en toile blanche, où le couvre-nuque s’adapte à volonté.

La brise du Nord-Ouest nous fait filer à une allure extrêmement rapide. Le sol s’est amélioré. Voici un groupe de maisons dans une corbeille de végétation vivace.

Une femme est là, une sauvage, on dirait ; elle est horrible et sur sa face large au front carré on remarque des taches de couleurs vives en zébrures. Quoi, elle est tatoué, celle-là ?

On roule dans la poussière. Et le soleil donne sérieusement.

Dans la campagne, sur notre droite, une construction basse éclate aux regards par sa blancheur : c’est le tombeau d’un marabout.

Bienfaisante brise du Nord-Ouest. Elle nous pousse vers Perrégaux, à larges envolées.

Il est neuf heures passées ; nous entrons dans un village assez important : Saint-Denis-du-Sig ; une nuée de burnous.

Des burnous ! Des burnous ! Ils encombrent la vaste place centrale. Ils sont tous bâtis sur le même modèle les villages algériens : une vaste place rectangulaire, entourée de maisons proprettes très régulières et souvent élégantes, avec, au centre, une fontaine coulant en permanence dans un vase abreuvoir de pierre. La place de Saint-Denis-du-Sig était blanche d’Arabes.

Dès notre apparition, ce fut, débouchant des groupes blancs, un vol sans fin de gamins moitié nus et toujours coiffés de la chechia ; et ils pirouettaient autour de nous, en criant : « Bicyclettes ! Bicyclettes ! Un sou, moussieu ! »

On s’arrêta pour s’humecter le gosier. La soif nous tenait déjà. On trouva de la glace, ce qui, par bonheur, nous arriva assez souvent, même dans les moindres villages, quand toutefois ils étaient desservis par la voie ferrée.

On se remit en selle. Il fallait gagner du terrain en profitant de la brise, d’autant que la chaleur s’accentuait d’une manière effrayante.

La campagne se dénudait complètement. Des contreforts apparaissaient encore dans le lointain, mais faibles, et rien devant nous.

Dans la campagne, à droite et à gauche, le sol était piqué de touffes de jujubiers sauvages. Dans le voisinage de la route, les asphodèles se dressaient, maigriots.

Le sol était bon ici ; on roulait de plus en plus vite. Tous les bonheurs ! Le vent arrière nous aidait en tempérant les ardeurs du soleil. Puis nous étions déjà fort en avance.

Mais cette béatitude que procure la locomotion en de telles circonstances ne devait pas durer. D’ailleurs, à Oran, on nous avait prévenus : « Vous verrez, nous avait-on dit, le vent change presque toujours vers midi. Quand on se trouve dans une période de sirocco, et il est à craindre que nous y soyons, vu les orages de ces derniers temps, le vent est extrêmement modéré le matin et souffle du Nord ou Nord-Ouest ; puis à midi il passe au Sud, et voilà le sirocco qui se lève. »

Nous n’allions pas manquer le coup.

Pour le moment tout allait bien. Il était onze heures. Seule, la faim nous talonnait et il y eut un léger affaissement de la troupe.

Déjà un changement se devinait aisément dans les heureuses circonstances qui venaient de favoriser notre marche. La brise tombait. Le soleil sur nos têtes s’enflammait.

Un de nos compagnons nous montrant un amas de végétation dans le lointain nous dit : « Voici Perrégaux. »

Il se trompait. Cette erreur en nous énervant contribua à ralentir notre marche. Qu’est-ce que nous avions ? La faim nous étreignait sans doute.

On croisa une femme qui allait, l’air hébété, les bras ballants, ayant sur le dos son enfant accroupi et dormant. Elle allait comme une idiote, bravant la chaleur devenue intense.

Le vent du Nord-Ouest a cessé, maintenant, et des coups de vent, d’une direction mal déterminée, nous arrivent. Dieu ! que la marche, subitement, est devenue pénible ! Perrégaux n’arrivera donc pas !

Notre énervement s’accroît encore. Notre compagnon Allard nous annonce, en effet, que nous avons pris une route plus longue de cinq kilomètres environ, sur les conseils qu’on lui avait donnés à Oran, parce que cette route passait pour bien meilleure. Aussi, ayant marché vers le Nord-Est, voici que nous revenons vers le Sud, après un coude brusque. Un coup de vent qui nous arrive de face nous annonce, cette fois, que le sirocco se lève, et il nous heurte, si chaud, si violent, si assommant que notre compagnon, M. Mariani, dans un effort, saisi par une crampe, est contraint de s’arrêter.

— Allez, allez, nous dit-il, je vous rejoindrai à Perrégaux.

On continue, en proie à la fringale, quand la ville désirée se dresse devant nous, maisons blanches baignant dans un amas de verdure.

C’est bien Perrégaux où nous entrons, dans un décor d’où jaillissent les palmiers. Nous arrivons par une allée bordée d’arbres régulièrement plantés, formant dôme au-dessus de nos têtes.

Le petit Belge, mon compagnon, n’a pas employé la moindre seconde à jeter un coup d’œil sur le paysage environnant et l’entrelacement des feuillages en découpures sur le blanc vif des jolies maisons de Perrégaux ; le voici déjà dans la cour d’un hôtel, un seau d’eau devant lui et s’épongeant la face.

— Comment, déjà ! dis-je au jeune rejeton de ces braves bourgeois de Liège qui opposèrent une résistance si désespérée aux assauts furieux de Charles, duc de Bourgogne, dit le Téméraire.

— Je me rafraîchis, moi, dit-il, sans s’émouvoir.

— C’est ce que je suis en train de constater, répliquai-je, en procédant aussitôt à la même opération rafraîchissante.

— J’avais chaud, sais-tu ?

— Je le crois sans peine, et tu sais, mon garçon, que ce n’est rien encore. Tu as pu voir que le vent a tourné, c’est le Sud qui commence à souffler. Ah ! nous allons rire !

Heureusement, nous avons pris une forte avance et il ne nous reste guère que soixante-cinq à soixante-dix kilomètres à faire, pour arriver à Relizane.

— Nous y arriverons facilement, dit Van Marke, qui ne s’effrayait jamais de rien, quitte à déclarer ensuite sentencieusement : « C’est dur, sais-tu ? »

Mais si parfois il se plaignait avec persistance, et par réflexion murmurée d’une voix rentrée, à intervalles réguliers, il ne refusait jamais d’avancer, au contraire. Il allait toujours de l’avant, pressé d’arriver sans doute à la fin d’une trop pénible étape.

Mais, comme toujours, une fois descendu de machine, il reprenait sa lenteur mécanique.

— Allons, lui dis-je, assez d’eau sur la face. Mettons-nous à table.

Notre déjeuner était en effet servi. Je m’installe et me mets en devoir de faire disparaître rapidement les divers plats qui nous sont servis, mais je suis seul. MM. Allard et Mariani, qui vont céder la place à deux nouveaux compagnons, attendent notre départ pour déjeuner tranquillement ; quant à Van Marke, ne croyez pas qu’il soit encore là. Jamais.

J’ai eu le temps de m’inonder à plusieurs reprises, mais lui, prend son temps !

J’en suis aux trois quarts de mon déjeuner quand il apparaît, tranquille, souriant et satisfait, dans l’entre-bâillement de la porte.

— Allons ! Albert de mon cœur, ne te presse pas, tu sais, nous partons. Oh ! je n’ignore pas que la Belgique n’est jamais pressée.

Van Marke, toujours souriant, s’asseoit en disant : « Je me lavais la figure. »

— Ah ! tu te lavais la figure ; mais je l’ai bien vu, ô sujet impassible et glacé du bon roi Léopold II ; oui, seulement nous allons partir, il est midi et demi. Allons ! ouste ! absorbe !

Si on s’imagine que mon objurgation produisit le moindre effet sur mon excellent compagnon Albert Van Marke, le meilleur garçon de la terre, du reste, ce serait mal connaître la pâte dont sont pétris les modernes descendants des bons bourgeois de Liège.

Il eut, je dois le reconnaître, le temps d’envoyer au fond de son estomac tous les comestibles nécessaires à la réparation de ses tissus, car on vint nous annoncer que nos deux nouveaux compagnons, surpris par notre arrivée inopinée, ne seraient pas prêts avant un quart d’heure.

Sur ces entrefaites se présenta à nous, la serviette sous le bras, un des brillants avocats d’Oran, qui est en même temps président d’honneur du Club Oranais. On avait regretté son absence au cours de la réception qui nous avait été offerte, absence dont on ignorait l’objet. Or, il était à Perrégaux et, calculant l’heure de notre passage, il était venu. Il arrivait à temps.

Toujours de plus en plus inquiet de la chaleur dont nous sommes menacés, je presse le départ, mais nos nouveaux compagnons ne sont pas là. Allons ! bon, nous allons perdre tout le bénéfice de notre avance. Ma foi, je me décide à saluer tout le monde, en disant à Van Marke : « Je pars tout doucement, vous me rejoindrez tout à l’heure ! »

J’étais frémissant à l’idée d’affronter cette horrible chaleur.

Au moment où, par un croisement de route à angle droit, je débouchai de Perrégaux, un spectacle frappa mes regards : c’était à une soixantaine de mètres devant moi, sur la route, une colonne de poussière qui s’élevait, en tourbillon.

Van Marke et les jeunes cyclistes de Perrégaux ne devaient pas tarder à arriver. En quelques instants j’étais rejoint par eux. On était sérieusement reconstitué, on marcha bien. Un de nos deux nouveaux amis nous quitta presque tout de suite, déclarant que sa machine avait une avarie ; le second devait nous quitter bientôt après aussi, soit que le temps lui fît défaut, soit que la chaleur l’incommodât trop fort.

Toute irrégularité du terrain tendait à disparaître, mais des vallonnements existaient cependant quelque peu encore à l’horizon. Quant à la végétation, elle se raréfiait rapidement à droite et à gauche de la route, les haies de cactus dressaient leurs épaisses feuilles vert bouteille ; devant nous, la route blanche.

Le sirocco souffle assez fort déjà, mais il nous prend à revers et nous gêne peu. On arrive sans trop de peine au village de Bouguirat.

Ici, nous nous arrêtons pour nous rafraîchir. Pas de café : une petite épicerie seulement, doublée d’un débit de vins.

L’eau est chaude, hélas ! Triste rafraîchissant.

Sur le devant des portes, au milieu de la route, dans tous les coins, des Arabes vautrés. On repart. Quelques accidents de terrain se présentent encore. Il est deux heures de l’après-midi ; la chaleur augmente de minute en minute. Le vent qui nous heurte par le flanc, en rafales impétueuses, nous dessèche l’épiderme ; puis, dans les accalmies, une transpiration soudaine envahit le corps entier : succession d’états épuisante à l’excès.

La soif devient à présent suraiguë ; elle est accrue par la poussière que le vent soulève et qui fort heureusement ne nous vient que par intervalles assez longs, le sirocco continuant à balayer la route par le travers. Encore plusieurs mamelons qui nous favorisent un peu ; les quelques faibles montées et descentes, en variant la marche, nous font supporter l’écrasante chaleur qu’il fait en ce moment.

Voici un village, bonheur suprême : c’est l’Hillil. Nous ne sommes plus qu’à une trentaine de kilomètres à peine de Relizane. Des burnous en tas, comme toujours.

Nous sautons de nos machines que nous jetons à terre et nous nous précipitons vers la fontaine située au centre de la place. Je m’inonde la face rapidement, mais quand je relève la tête, le spectacle le plus singulier frappe ma vue.

Van Marke a, en partie, disparu. Je n’aperçois, de lui, que la partie la moins noble qui semble flotter sur l’eau dont l’abreuvoir est plein. Retirant son dolman et son maillot, il a plongé la tête et les bras dans l’eau froide, puis, peu à peu, il a enfoncé le tout jusqu’à la ceinture, à la façon des canards qui, plongeant tout à coup, ne laissent bientôt plus apercevoir que l’extrémité de leur queue menaçant le ciel.

— Diable, diable, dis-je à mon compagnon, quand il eut repris la position normale, se rafraîchir c’est bien, mais tu y vas un peu trop carrément, toi.

— Ah ! c’est bon, cela, répondit le doux Albert, rouge comme un coquelicot, en remettant son maillot et son dolman.