A VOL DE VÉLO
A LA MÊME LIBRAIRIE
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DU MÊME AUTEUR
V É L O ! T O R O !
DE PARIS A MADRID EN BICYCLETTE
Illustrations de Farman.
1 volume in-18 3 fr. 50
ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY

ÉDOUARD DE PERRODIL
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A VOL
DE VÉLO

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DE PARIS A VIENNE
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PARIS
ERNEST FLAMMARION, EDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
Tous droits réservés.

[Table des chapitres]


A VOL DE VÉLO


AVENTURES
DE DEUX RECORDMEN DE PARIS A VIENNE

I
UNE HISTOIRE D’ARROSAGE

Le 23 avril 1894 était la date fixée pour le voyage à bicyclette que j’avais résolu d’accomplir de Paris à Vienne, en Autriche, avec un de mes amis, Louis Willaume, jeune secrétaire de l’ambassade d’Angleterre à Paris. Cette date était certainement mal choisie; en avril, en effet, la bonne saison est encore peu avancée et dans les régions montagneuses de la Bavière, les pluies étaient à craindre; ces pluies n’ont pas manqué et sont venues mettre le comble aux tourments que nos aventures avaient déjà multipliés; mais si je me suis obstiné à partir le 23 avril, c’est que de nombreuses raisons, qu’il serait sans intérêt de rapporter, m’obligeaient à terminer ce voyage de bonne heure.

Quand on s’engage dans une entreprise de ce genre qui oblige à traverser plusieurs contrées étrangères, il est une foule de difficultés qu’il faut aplanir d’avance si l’on veut n’être pas constamment arrêté dans sa marche en avant; parmi ces difficultés celle des douanes n’était assurément pas la moindre.

Dans le voyage de Paris à Madrid, que j’avais accompli en juin-juillet 1893, en compagnie de mon ami Henri Farman et que j’ai raconté sous le titre Vélo! toro! les formalités douanières avaient été réglées d’avance par un cycliste de Bayonne; mais cette fois, je dus m’occuper moi-même de ce détail toujours très épineux, car la douane est assurément l’une des administrations les plus internationalement tracassières et pointilleuses qu’il soit possible d’imaginer.

Je résolus de régler la question sans tarder et j’écrivis aux deux ambassadeurs d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie, le comte de Munster et le comte Hoyos.

Le surlendemain je recevais une lettre de convocation des deux ambassadeurs. A l’ambassade d’Allemagne, je fus reçu par le comte d’Arco, secrétaire, qui se montra extrêmement courtois, et après quelques instants de conversation, déclara qu’il allait en référer tout de suite au comte de Munster; à son avis nul doute que toutes facilités nous seraient accordées pour le passage à la frontière.

Le même jour, je me présentai à l’ambassade d’Autriche-Hongrie, rue de Varennes. C’est le comte Zichy, conseiller d’ambassade, qui me reçut. Son accueil ne fut pas moins aimable que celui du comte d’Arco.

Après quelques questions sur le voyage que nous allions entreprendre Willaume et moi, le comte Zichy me dit:

—Que désirez-vous exactement de nous? Nous sommes à votre entière disposition.

—Je désire, répondis-je, que lorsque nous passerons, nous et nos entraîneurs, à la frontière austro-allemande, à Sembach-Braunau, nous ne perdions pas un temps précieux à la douane. Le mieux serait peut-être de nous donner un mot, nous recommandant tout spécialement aux autorités douanières afin de ne pas être soumis à une foule de formalités plus ou moins longues et désagréables.

Le comte Zichy réfléchit un instant, puis répondit:

—Je vais faire mieux encore. Je vais prévenir le ministre des affaires étrangères à Vienne, qui adressera un avis à la douane à Braunau. Vous pourrez ainsi passer en toute sécurité et sans crainte de retards. Revenez me voir, si vous voulez, dans quelques jours et je vous dirai ce qui a été fait.

Quelques jours après, je retournai rue de Varennes; le comte Zichy était absent; mais un des employés de l’ambassade me dit: «Tout a été fait, ainsi que le comte Zichy vous l’avait promis. Le ministre des affaires étrangères a été prévenu.»

Et le fait était rigoureusement exact. Oui, avec une amabilité et un empressement qui me firent déjà comprendre comment nous serions accueillis à Vienne, l’éminent diplomate avait de point en point exécuté sa promesse. De plus, j’appris à Vienne que le ministère avait, de son côté, prévenu la douane. Eh bien! tel est l’endurcissement imbécile de cette exaspérante administration, que nous eûmes une foule d’ennuis à Braunau, comme on le verra plus tard. Il est vrai qu’à notre retour, quand avec l’Orient-Express, on repassa à la frontière, ladite administration était revenue à de meilleurs sentiments et nous fit presque des excuses.

A l’ambassade d’Allemagne on avait procédé autrement. Ainsi que je l’ai dit, le comte d’Arco devait aviser de l’affaire le comte de Munster. Quelques jours après, en effet, je recevais la lettre suivante signée de la main même de l’ambassadeur d’Allemagne:

«Monsieur Edouard de Perrodil,
»Rédacteur au Petit Journal.

»En réponse à la lettre du 27 de ce mois, j’ai l’honneur de vous transmettre ci-joint, conformément au désir que vous m’en avez exprimé, une recommandation pour les autorités frontières allemandes destinée à vous faciliter le passage de la frontière ainsi que l’accomplissement des formalités douanières.

»Recevez, monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.

»L’Ambassadeur d’Allemagne,
»Munster»

Avec cette lettre, plus rien à craindre, et voyez la circonstance singulière: elle nous servit fort peu, tant fut empressé et sympathique l’accueil qui nous fut fait durant toute la traversée de l’Allemagne.

Dans l’itinéraire que j’avais tracé, et qui passait par Château-Thierry, Nancy, Strasbourg, Stüttgard, Ulm et Lintz, j’avais fixé le point de départ place de la Concorde. La raison en était simple. Outre que cette place forme un point aussi central que facilement abordable pour tous les cyclistes, elle est voisine du domicile de mon compagnon Willaume et du mien, tous deux situés à deux pas de la rue Royale. Le départ devant être donné à six heures du matin, nous avions quelques chances de plus d’être exacts au rendez-vous. Mais une question restait à régler: par quelle voie opérerions-nous la traversée de Paris, question importante dans ces sortes d’expéditions, une grande quantité d’amis connus ou inconnus se disposant toujours à vous faire escorte ou à vous attendre au passage. Tout d’abord, j’avais pensé à la rue du Faubourg-Saint-Antoine, mais, je changeai bientôt d’avis, en raison du pavé assez mauvais de ce côté, et en outre, des nombreux maraîchers installés le long de cette rue.

Je songeais au boulevard Saint-Germain, malgré les rails de tramways qui y sont fort gênants, lorsque, un jour longeant les grands boulevards, je résolus catégoriquement de fixer par là l’itinéraire.

Seulement, une difficulté très grande se présentait, et c’est cette difficulté même qui m’avait fait repousser l’idée la première fois qu’elle m’était venue à l’esprit. Mais maintenant, dans l’admiration où j’étais de cette voie superbe, je résolus de vaincre l’obstacle.

Il s’agissait de l’effroyable cloaque qui, chaque matin, juste à l’heure où nous devions passer, remplace la ligne des boulevards, par suite de l’arrosage à outrance qui y est opéré.

Obliger tous les cyclistes à rouler dans ce cloaque, jamais; d’autant que des chutes graves pouvaient se produire. Je n’hésitai pas. On a accordé une faveur au Petit Journal à l’occasion de la grande course Paris-Brest, on en accordera bien une semblable, me dis-je, à l’un de ses rédacteurs.

Et, cette réflexion faite, je me rendis à l’administration de la Ville de Paris, avenue Victoria. Je trouvai M. Mourot, l’un des chefs de service dont je croyais que dépendait l’arrosage de la voie publique et à qui j’étais recommandé par M. Pierre Giffard, le chef des informations du Petit Journal. M. Mourot connaissait déjà mes projets annoncés par les journaux; il me dit, quand je lui eus fait part de mon désir, cette parole que je cite textuellement et dont je certifie l’authenticité. Cette parole montrera que s’il est des hommes quelquefois peu aimables dans l’administration française, il en est d’autres qui savent faire largement oublier cette particularité fâcheuse. M. Mourot me dit donc: «Si ce que vous me demandez dépendait de moi, ce serait déjà une affaire entendue, mais la chose regarde un de mes collègues, M. Morin, chef de bureau, chargé de la voie publique dans le service des travaux de Paris. Je vais vous faire conduire auprès de lui avec un mot de recommandation.» Si j’insiste sur ces détails, c’est que le résultat que j’ai obtenu a excité la verve de plusieurs de mes confrères de la presse parisienne qui en ont fait un sujet de longue dissertation. Il faut bien remplir les colonnes des journaux.

Me voici donc dans le bureau de M. Morin, qui, après avoir pris connaissance de la lettre de son collègue, me demande quel sujet m’amène auprès de lui. J’explique à M. Morin que je dois me rendre de Paris à Vienne à bicyclette, que le départ de Paris étant fixé à 6 heures du matin par les boulevards, l’arrosage, battant son plein à ce moment, pourrait être dangereux en raison du nombre des cyclistes qui ne manqueraient pas de nous faire escorte, et je demandais que, par une faveur toute spéciale, on voulût bien suspendre l’arrosage à cette occasion, ce qui d’ailleurs ne constituerait jamais qu’un retard d’une demi-heure ou une heure au plus dans le fonctionnement du service.

Tout d’abord M. Morin, dont l’accueil ne le cédait en rien à celui que j’avais reçu de son collègue, mais qui semblait préoccupé en ce moment, parut ne pas parfaitement saisir ma proposition:

—Vous désirez, me dit-il, après avoir passé la main sur son front avec l’air d’un homme absorbé par plusieurs affaires à la fois, que les arroseurs cessent de fonctionner au moment de votre passage?

—Pardon, pardon, répondis-je aussitôt, ce n’est pas cela; suspendre purement et simplement l’arrosage au moment où nous passerons serait insuffisant: je désirerais que l’on n’arrosât pas du tout; en d’autres termes que l’arrosage des grands boulevards, qui se fait habituellement, je crois, vers cinq heures ou cinq heures et demie, ne commençât qu’à six heures dix minutes.

M. Morin réfléchit un instant. Il passa de nouveau la main sur son front, puis, brusquement, relevant la tête, il me dit ces simples mots: «C’est entendu, Monsieur, ce sera fait; vous pouvez y compter.»

Je ne savais en quels termes remercier M. Morin de la faveur qui m’était faite. Je partis heureux de pouvoir annoncer aux amis que nous pourrions rouler tranquilles sur les grands boulevards, le 23 avril au matin.

Trois ou quatre jours après, quand la nouvelle fut connue, plusieurs journaux de Paris, je l’ai dit, exercèrent leur verve sur cette faveur exceptionnelle faite par l’administration de la Ville de Paris à un cycliste. Je dois, toutefois, le reconnaître, la critique, quoique railleuse, ne fut nullement mordante. Un seul journal parut vexé. Il déclara qu’on faisait à Edouard de Perrodil une faveur qu’on ne faisait pas au Président de la République!!!

De pareilles réflexions dans de pareilles circonstances étonnent vraiment.

Jamais un journal ne perdra l’occasion de blâmer l’administration française de sa morgue à l’égard des particuliers, et le jour où cette administration accorde une faveur à un de ces particuliers, le même journal le trouve mauvais. Tant, hélas! il est difficile d’être juste et logique dans les appréciations à l’égard des gouvernements ou de ce qui y ressemble.

Toutefois ces critiques eurent un bon côté: elles me montrèrent jusqu’où devait aller la bienveillance administrative à mon égard. Craignant qu’elles eussent provoqué dans l’esprit de l’administration un revirement, j’écrivis une lettre à l’aimable chef de bureau, M. Morin, afin de lui rappeler sa bonne promesse. Par retour du courrier, je reçus la réponse suivante:

«Paris, le 21 avril 1894.

»Monsieur,

»En réponse à la lettre que vous avez bien voulu m’adresser ce matin, j’ai l’honneur de vous informer que, suivant le désir que vous m’en avez exprimé il y a huit jours, des ordres ont été donnés pour que l’arrosage de la place de la Concorde, de la rue Royale, et des boulevards, jusqu’à la Bastille, n’ait lieu, lundi prochain, qu’après le passage des vélocipédistes qui vous accompagneront.

»Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.

»L. Morin,
»Chef des bureaux du service de la
voie publique de Paris.»

Après cette lettre, j’étais tranquille. J’ai dit que le voyage à bicyclette de Paris à Vienne, je devais l’accomplir en compagnie de M. Louis Willaume.

Pour des excursions de ce genre on comprendra qu’il soit difficile de choisir un compagnon, en raison des fatigues énormes qu’elles comportent. Henri Farman, qui déjà avait fait avec moi le voyage de Madrid, n’ayant pu, cette fois, par suite de ses occupations, entreprendre celui de Vienne, Louis Willaume me paraissait, parmi mes amis, désigné pour accomplir ce trajet. Déjà il avait fait avec moi le tour de France à bicyclette et j’avais constaté chez lui une endurance au moins égale, voire même supérieure à la mienne. A la suite de cette équipée, il manifesta un vif désir de recommencer. Mon projet de voyage de Paris à Vienne venait là juste à point.

Louis Willaume est né à Commercy, de parents Français; il n’a donc rien d’un Anglais comme race. Toutefois, circonstance assez singulière, il en a le flegme et même la physionomie. Il s’exprime avec une lenteur qui ne se dément jamais. Il est bien découplé, et de taille moyenne. Son athlétique maigreur lui donne au premier abord l’air un peu rébarbatif que la douceur de son regard et la lenteur de sa conversation toujours simple démentent bien vite. Au demeurant, le plus agréable des compagnons de route.

Louis Willaume était mon compagnon officiel. Deux autres personnages s’étant trouvés mêlés durant la plus grande partie du trajet à nos aventures, je dois ici les faire connaître au lecteur.

Une quinzaine de jours environ avant notre départ, le comte R. d’A..., avec qui j’ai à Paris d’excellentes relations, vint me faire la proposition suivante: «J’ai un ami qui, depuis l’annonce de votre voyage, meurt d’envie de partir avec vous. Voulez-vous l’accepter en votre compagnie? Vous n’aurez pas à vous préoccuper de lui. Il vous suivra, voilà tout.»

J’acceptai de grand cœur la compagnie du jeune homme, M. Blanquies, en manifestant toutefois quelques craintes sur la façon dont il pourrait supporter les fatigues du voyage.

«Je crois qu’il vous suivra, me dit M. R. d’A...; d’ailleurs c’est son affaire.»

Dès le lendemain M. Blanquies me fut présenté. Il me parut, en effet, taillé de manière à pouvoir affronter les fatigues les plus excessives, malgré ses vingt ans seulement.

Grand, large d’épaules et de poitrine, le teint bronzé, M. Blanquies m’apparut comme l’un des héros que le romancier Cooper met si souvent en scène dans ses récits d’expéditions contre les Indiens du Nouveau-Monde.

En réalité un enfant de Paris, un pur-sang de Montmartre, un gavroche légèrement mâtiné de Gascon, blaguant tout ce qui n’est point Parisien, aimant ses aises, mais toujours excellent camarade et prenant la vie par le bon côté.

Enfin un dernier personnage devait compléter le groupe joyeux des quatre anabaptistes.

Dans le courant de l’hiver, un jeune tchèque, du nom de Chalupa, vint me rendre visite au Petit Journal.

«J’ai appris votre voyage, me dit-il; voulez-vous m’accepter en votre compagnie? Voici. Je suis originaire de la Moravie, j’habite Paris depuis trois ans, et je voudrais aller passer quelques jours dans mon pays. Comme je connais parfaitement les deux langues française et allemande et même les patois autrichiens, je pourrai vous être d’un très grand secours.»

J’acceptai. Toutefois l’aspect frêle du pauvre Chalupa m’inspira le conseil suivant que je lui donnai aussitôt:

«Je crains bien que vous ne puissiez suivre notre marche forcément assez rapide. Pourquoi partir de Paris avec nous? En France, nous n’avons nul besoin d’un interprète. Rendez-vous donc à Strasbourg par le train et de là vous partirez avec nous.»

Chalupa, le brave Chalupa, suivit ce conseil, et on verra par la suite de ce récit qu’au moment de notre passage à Strasbourg, au milieu du triomphe qu’on nous y avait préparé, Chalupa se trouva fidèle au poste et, depuis cette ville, partagea une grande partie de nos multiples aventures.

II
LE DÉPART

Le lundi matin 23 avril, à six heures moins dix minutes, j’arrivais sur la place de la Concorde, par la rue Royale, après avoir expédié armes et bagages chez l’homme qui devait suivre la troupe joyeuse par le train durant le parcours entier, M. Suberbie. C’est déjà lui qui, durant mon précédent voyage à Madrid, avait accompli ce métier énervant, et il s’en était acquitté avec un sang-froid et une patience tellement inaltérables que je n’avais pas hésité à solliciter une seconde fois son concours.

Au moment de mon apparition sur la place de la Concorde, une foule de cyclistes et de curieux assiégeaient déjà l’obélisque de Louqsor. Blanquies était à son poste. Willaume y arrivait presque en même temps que moi. Nos costumes étaient fort simples: veste et culotte classiques, avec bas, maillots de laine, et chapeaux de feutre mous. Nul embarras sur les machines.

Nos livrets de recordmen, car des recordmen ne vont pas sans leurs livrets, devaient être signés par MM. Mousset et Peragallo, deux aimables sportsmen que nos lecteurs vélocipédiques connaissent de nom sans nul doute. A six heures moins trois minutes, nous avions les signatures de ces messieurs. J’allai saluer lord Ava, fils de lord Dufferin, ambassadeur d’Angleterre à Paris, dont mon compagnon Willaume venait à l’instant de me signaler la présence. L’ambassadeur d’Angleterre et son fils sont, disons-le en passant, de passionnés amateurs de cyclisme, au point que lord Dufferin a fait établir dans les jardins de l’ambassade une fort coquette piste vélocipédique.

A six heures sonnant, une vigoureuse poignée de main est donnée aux amis, accourus à notre départ, malgré l’heure matinale; puis, en selle!

Près de cent cinquante cyclistes se mobilisent aussitôt et l’armée se dirige vers les grands boulevards par la rue Royale. L’aspect du ciel annonce une journée superbe. L’horizon est estompé de vapeurs grisâtres auxquelles les reflets du soleil donnent par endroits une teinte de rose clair. Le vent roule de l’est. Mauvaise affaire pour nous, car il va nous heurter de front, avec furie, dans la campagne; mais, je n’ai pas un instant la pensée de me plaindre, car je sais que dans toute la région de la Seine ce vent nous assure le beau temps. Hélas! nous ne nous attendions pas au déluge qui devait nous surprendre à notre arrivée sur le territoire autrichien, et que rien alors n’eût pu nous faire prévoir.

Nous nous avançons à une allure très solennelle sur les grands boulevards. Le défilé est magnifique. Cent cinquante machines dont les aciers miroitent au soleil, s’avançant en groupe parfaitement ordonné, constituent toujours un spectacle incomparable. Ce sont des milliers de zébrures scintillantes qui éclatent de toutes parts comme des feux électriques. Flammes papillonnantes et fugitives, aussitôt nées, aussitôt éteintes.

L’administration a tenu sa promesse. Le boulevard est absolument sec. Les arroseurs sont là, mais ils se contentent de regarder. Dans les rues adjacentes, l’inondation s’arrête net au boulevard. Brave administration. Nous pouvons rouler à notre aise. Pas d’accidents à craindre. Néanmoins nous allons à une allure très lente, en raison du nombre des cyclistes présents; Paris est d’ailleurs plongé dans le sommeil. Seuls les arroseurs, des agents de police et quelques loustics contemplent cette marche solennelle du cyclisme triomphant à travers la grande capitale.

Willaume et Blanquies, mes deux compagnons, qui, pas plus que moi ne songeaient alors aux aventures prochaines, marchent à mes côtés, au milieu de l’escadron étincelant de mille feux. Nous traversons la place de la République, les boulevards des Filles-du-Calvaire et Beaumarchais, l’avenue Daumesnil; nous franchissons la porte de Picpus; nous voici dans le bois de Vincennes. Quelques cyclistes se joignent à nous, d’autres nous quittent. Nous longeons le polygone; il faut doubler un escadron de chasseurs. Au sortir de Strasbourg, dès le surlendemain, ce sera un escadron allemand qu’il nous faudra doubler.

Nous voici au passage à niveau de Joinville-le-Pont. Il est fermé, naturellement. Quand les cyclistes pressés trouveront libre un passage à niveau, c’est qu’un cataclysme sera sur le point de bouleverser l’univers. Mais voici qui est mieux: un train est passé, et on en attend un autre en sens inverse; le garde-barrière ne veut pas nous ouvrir la voie. Parbleu! tous ces contre-temps sont dans l’ordre. Nous perdons dix minutes, mais le temps est si beau et la route est si belle! Seul le vent va nous causer quelques ennuis.

Nous sommes sur la grande route et nous venons de passer la fourche de Champigny; nous avançons sous un dôme de feuillage, dans la direction de Lagny et de Meaux. L’escadron s’est égrené au point d’être réduit à rien; maintenant nos entraîneurs officiels sont devant nous et le train s’accentue. Ces entraîneurs sont pour la plupart des champions du cycle habitués de nos vélodromes parisiens, notamment MM. Merland et Chabaud, Dreux et Plewinski, montés à tandem. Parmi eux se trouve également un coureur qui devait, quelques jours après notre retour de Vienne, remporter une grande victoire sportive, Lesna, vainqueur de la course Bordeaux-Paris.

Tous, munis de jarrets solides, nous mènent maintenant à une allure rapide; nous arrivons à Meaux où nous faisons un arrêt de quelques secondes à peine; nous roulons vers La Ferté-sous-Jouarre. Le ciel est radieux, le vent souffle toujours violemment de l’est, mais nous sommes entraînés par des hommes du métier, qui combattent pour nous et nous débarrassent de cet ennemi mortel.

La veille de notre départ, plusieurs journalistes de nos amis, redoutant l’allure peut-être un peu rapide de notre marche, avaient décidé de se rendre par le train, les uns sur la route, entre Paris et Château-Thierry, les autres directement dans cette dernière ville où nous devions arriver vers midi pour déjeuner, et où, par suite, on avait fixé le rendez-vous général. C’était une partie de plaisir organisée à l’occasion de notre voyage.

Parmi les aimables confrères qui avaient pris congé pour cette petite excursion, MM. Philippe Dubois et Renault, tous deux rédacteurs au journal l’Intransigeant, avaient décidé de nous attendre au sommet de la côte qui précède la ville de la Ferté-sous-Jouarre. Je ne l’avais pas oublié, certes, car on n’imagine guère à quel point il est agréable pour des cyclistes lancés sur une grande route de se sentir attendus sur tel point par des amis ou connaissances. En arrivant donc en vue de la côte, tandis que Blanquies et Willaume roulent sans desserrer les dents derrière le groupe d’entraîneurs, je fixe d’un regard ardent le sommet de la butte, essayant d’apercevoir la silhouette de nos deux amis. Mais rien ne se dessinait sur le ciel uniformément bleu. «Nous attendre, ah! bien oui, pensai-je, c’est plus facile à dire qu’à faire. Oui, oui, au sommet de la côte, il n’y a pas plus de Philippe Dubois et de Renault que dans le creux de ma main. C’est pourtant surprenant. Me l’ont-ils assez répété qu’ils se trouveraient là, à nous attendre, l’arme au pied? Nous y voici, maintenant, nous y sommes, au sommet en question, et c’est désert.»

Nous roulons très vite à la descente vers la Ferté. Toujours personne. «Ah! ils sont fidèles, au moins ceux-là,» me dis-je une fois encore.

Alors je déclarai à mes compagnons: «J’avais noté un quart d’heure d’arrêt à la Ferté. Eh bien! pas d’arrêt. Pied à terre seulement pour la signature des livrets, puis en route. Nous franchissons la ville, et, à la sortie, nous nous arrêtons pour demander la signature d’un bourgeois complaisant.

Soudain, au moment où le bourgeois qui, par parenthèse, était une bourgeoise, appose sa griffe sur nos livrets, j’entends des cris joyeux: «Vous voilà, oh! mais, vous êtes en avance savez-vous.» C’étaient nos deux amis qui venaient d’arriver à grande vitesse. Philippe Dubois, la physionomie écarlate, ruisselante, et débordant de cette joie que seul procure cet exercice merveilleux de la bicyclette, continue: «Oh! mais oui, vous êtes en avance, nous ne vous attendions pas si tôt; nous nous étions avancés dans la direction de Château-Thierry, puis nous revenions sur nos pas pour aller nous fixer au sommet de la côte!»—«Parfaitement, mon brave, et moi qui vous calomniais odieusement, oh! mais, odieusement! Je vous accusais d’infidélité. Allons, allons, tout va bien, disparaissons.»

Mais avant de disparaître, on voulut livrer à nos gorges légèrement altérées un liquide rafraîchissant. Blanquies, dont l’effroyable estomac semblable au gouffre sans fond des Danaïdes, devait nous causer plus d’une stupéfaction, régla un premier compromis avec le liquide, en absorbant le contenu d’une suite de verres, ce qui le mit en joyeuse humeur; il commençait à exercer sa verve gouailleuse sur le nez du patron de l’établissement, quand le signal du départ fut donné. Le liquide en question devait d’ailleurs exercer une influence fort courte sur les tissus de notre ami, car il nous déclara ensuite être presque tombé en défaillance quelques instants avant notre arrivée à Château-Thierry, tant il était travaillé par une fringale sans exemple dans les annales de ses excursions vélocipédiques.

Aucun incident ne vint troubler notre quiétude, après notre départ de la Ferté-sous-Jouarre. Willaume ne disait pas un mot. C’était d’ailleurs sa manière, à lui, de manifester sa bonne humeur. Nous devions arriver à midi à Château-Thierry, situé à 98 kilomètres de Paris; à onze heures quinze nous faisions notre entrée dans la ville.

Devant l’hôtel de l’Éléphant, où M. Suberbie avait déjà fait préparer un copieux déjeuner, nos amis étaient là: lui, Suberbie, d’abord, qui attire toujours les regards par sa taille formidable, M. de Hermoso, rédacteur au Gil Blas, qui dans ce journal «détient» la rubrique vélocipédique et en a fait l’une des plus intéressantes de la presse parisienne et départementale.

M. de Hermoso avait espéré un moment nous accompagner par le train jusqu’à Vienne; malheureusement ses affaires l’avaient retenu à Paris, mais il n’avait pas voulu nous laisser partir sans venir nous faire ses adieux au cours de notre première étape. Cet aimable confrère, Espagnol de pure race, petit et d’une large carrure, à la barbe et aux cheveux d’un noir de jais, est bien la synthèse vivante de toutes les brillantes qualités qui distinguent le peuple espagnol: d’une franchise et d’une loyauté à toute épreuve; toujours aimable, serviable et chevaleresque, M. de Hermoso semble représenter le type accompli du chevalier sans peur et sans reproche. Chevalier, il l’est du reste, car il porte à la boutonnière le ruban de la Légion d’honneur.

Avec lui, se trouvaient son jeune secrétaire, M. Chérié, puis d’autres personnes dont les noms malheureusement m’échappent. Quelques minutes après, voici venir de fidèles compagnons restés en arrière: MM. Faussier, rédacteur au journal le Vélocipède illustré, et Dreux, retardé par une avarie de machine. A force de pédales, ils nous ont rejoints.

Tout le monde se met à table. Les mets disparaissent dans les estomacs affamés. Blanquies est effrayant pour ses voisins. Il dévore, ce qui ne l’empêche nullement de se divertir, au détriment de la patronne cette fois, à laquelle il trouve l’air absolument ahuri. Le liquide, la joie, les paroles, tout déborde à la fois. Willaume est à ma droite et froidement se contente de me déclarer qu’il mange bien. Oh! il ne se déferre pas facilement, l’excellent ami Willaume; il ne se plaint jamais. Il ne donne jamais le signal du départ, il ne commande jamais; c’est à peine s’il exprime une opinion, il obéit, c’est tout.

S’il est à la moitié de son repas et qu’on lui dise de partir, il part.

Midi et demi. Le temps presse. C’est la seconde séparation. Nous voici déjà en selle, le cap sur Épernay. C’est à peine si quelques minutes viennent de s’écouler que déjà nous voici, roulant vers la Champagne, sous un ciel éclatant de lumière, par la route toujours magnifique de la luxuriante et pittoresque vallée de la Marne.

Nous passons Tréloup, le pétillant village où les vignerons organisèrent une véritable émeute quand on voulut, il y a quelques années, s’occuper de faire subir à leurs vignes un traitement préventif dans la crainte de l’invasion prochaine du phylloxera. Les vignerons ont vu depuis que ce prétendu croquemitaine n’était pas né dans des imaginations de radoteurs. Voici Dormans, berceau délicieux, couché le long de la Marne, au confluent du chemin de Tréloup et de la route nationale.

Ici on s’arrête quelques secondes; c’est le pneumatique d’un de nos entraîneurs qui nous y oblige. La voie ondule de plus en plus; mais tout le monde est dans le plus parfait état, et nous roulons très vite vers Épernay.

Quand un navire aborde dans un port étranger et d’accès difficile, il reçoit à son bord un pilote du pays qui prend la barre pour conduire le bâtiment à travers les obstacles et lui faire éviter les écueils. Les voyages rapides à bicyclette peuvent, sous ce rapport, être comparés aux voyages sur mer, et dans les villes aux abords difficiles, il serait toujours intéressant d’avoir des «pilotes» du pays pour vous faire pénétrer dans la ville par les voies véloçables.

Nous n’avions pas à nous plaindre; les pilotes, nous les avions; ils étaient venus à notre rencontre pour nous faire pénétrer dans Épernay dont l’accès, précisément par la route nationale, est des plus dangereux; c’étaient d’excellents cyclistes du pays, braves camarades qui nous conduisirent à travers la ville et devaient quelque temps nous servir d’entraîneurs. Au passage sur la place principale, l’un de ces vaillants compagnons, M. Masson, nous amena chez lui et on salua Épernay par une formidable rasade de champagne.

Adieux, remercîments chaleureux à nos hôtes aimables, saluts nombreux aux cyclistes nos frères, après quoi nous nous élançons vers Châlons-sur-Marne. Un tandem monté par MM. Ollier et Rémond, de Reims, est devant nous. Ce sont des marcheurs de premier ordre. Plusieurs fois je suis obligé de faire ralentir le train que je trouve trop rapide. Willaume ne dit rien: que l’allure soit lente, qu’elle soit rapide, il suit le mouvement, c’est son état. Blanquies, lui, émet de temps à autre une opinion sur le rôle singulier qu’il est en train de jouer; il pédale joyeusement, et déclare que depuis longtemps il ne s’en était pas administré une pareille «tranche». Mais ce qui le fait éclater de rire, c’est de penser qu’il va se trouver bientôt nez à nez avec des Prussiens.

Le vent n’est pas trop violent; nous pédalons de concert, longeant la route blanche, quand soudain, sans que personne ait pu prévoir le coup, sans que rien d’anormal, du moins en apparence, se soit produit, sans que le moindre choc ait pu expliquer l’événement, Willaume perd l’équilibre et, avec une très grande violence, est précipité sur le sol.

En un clin d’œil, toute la troupe a mis pied à terre. On s’empresse autour du pauvre garçon dont il nous est impossible de nous expliquer la chute. D’ailleurs Willaume s’est relevé rapidement; il a une écorchure légère à la main; lui-même ne comprend absolument rien à ce qui vient de lui arriver: un léger étourdissement sans doute causé par la température devenue lourde et un peu orageuse. La machine n’a aucune avarie. On se remet en selle: «Ne faites plus attention à moi, déclare Willaume, je suis aussi bien que possible; continuons.»

La troupe se remet en marche vers Châlons-sur-Marne, où nous arrivons à cinq heures et demie du soir environ. Nous nous dirigeons aussitôt vers un hôtel où Suberbie a dû faire préparer un dîner.

Nous nous engouffrons dans la cour de l’établissement. Je pose à la patronne, qui se présente aussitôt, la seule question de circonstance:

—Notre dîner est-il prêt?

Je ne sais si ladite patronne comprend bien ma question. Toujours est-il qu’elle répond:

—Oui, monsieur, on va vous servir.

—Très bien, madame, c’est parfait. Mais vous savez, vite, vite, nous sommes pressés, et puis, vous voyez, nous sommes nombreux, un régiment de gaillards qui ont pour le quart d’heure l’estomac aux talons. Où est la salle à manger?

En posant cette nouvelle question: où est la salle à manger? je croyais également formuler une proposition toute naturelle et absolument de circonstance. Je me trompais. La patronne ne répondit pas. Un garçon interpellé à son tour parut ne pas comprendre. Je cherche la patronne qui s’était esquivée:

—Voyons, voyons, excellente dame, vous me dites qu’on va nous servir? Eh bien! où est la salle à manger? On n’a pas l’habitude de se restaurer au milieu de la cour de votre hôtel, je suppose.

Alors cette ventripotente personne me dit, avec un flegme à désorienter l’empire britannique tout entier:

—Mais, monsieur, vous allez attendre trop longtemps; il n’y a rien de prêt; on ne se met à table qu’à six heures et demie ici. En disant: on va vous servir, je voulais dire on va vous servir au moment de la table d’hôte.

En présence de cette formidable réponse, je me tourne vers mes compagnons que domine la gouailleuse physionomie de Blanquies.

—J’ai raconté quelque part qu’en province, passé certaines heures, les estomacs doivent être clos, de par la loi. Me suis-je trompé?

Ainsi, voilà qui est clair, si quelqu’un tombe d’inanition à cinq heures et demie, rien pour lui, rien, absolument rien ici, pas même un misérable bouillon. D’ailleurs on n’a pas l’idée de mourir de faim à cinq heures et demie, c’est évidemment de la démence; ah! ah! tomber d’inanition avant six heures et demie! Oh! oh! quelle histoire! Et, vous savez, vous demanderiez un œuf cru que vous ne l’obtiendriez pas; mais non, on ne se met à table qu’à six heures et demie.

Blanquies, en présence de ce tableau essentiellement nouveau pour lui, fait entendre son rire guttural et déclare avec son accent faubourien, en agitant un de ses bras dont la longueur achève de donner à la tournure générale de mon brave et joyeux compagnon l’aspect bien caractérisé de l’enfant de Paris:

«Eh bien! mes petits agneaux, qu’est-ce que vous dites de celle-là? Ah! ah! ah! elle est bien bonne. Dites donc, à propos, où sommes-nous ici, à Châlons? Où ça perche, ça, sur la carte, Châlons? Ils sont rigolos, les Châlonnais! Eh! dites donc! la mère? la patronne? Eh! là? mais savez-vous qu’à Montmartre on peut se présenter à deux heures du matin, n’importe où, on vous sert et tout de suite encore, et on s’en paye, allez!

Dites-moi, les amis, cet hôtel s’appelle évidemment le Chapon bleu, si nous allions au Chapon vert?»

Cette idée à peine émise, nous nous saisissons de nos machines, et nous voici défilant à la queue-leu-leu dans la direction d’un autre hôtel, où nous arrivons processionnellement et de plus en plus en proie à une faim canine. Dès l’entrée, nous apercevons Suberbie, le malheureux, en train de se débattre avec la nouvelle patronne, du nouvel établissement.

J’entends cette dernière s’écrier, tandis que Suberbie nous fait part de ses déboires: «A-t-on jamais vu, des gens qui ont faim avant six heures et demie. Ah! çà, d’où viennent-ils donc?»

Blanquies, en entendant ces exclamations, est saisi d’un fou rire:

«—Hi! hi! hi! ah! non, oh! laissez-moi rire, comment appelez-vous ce pays-ci, Châlons-sur-Marne? oh! C’est trop drôle!»

Moi, j’étais exaspéré.

«—Mais, mon pauvre Suberbie, m’écriai-je, vous perdez votre temps, vous savez bien qu’il est interdit de se mettre un objet matériel sous la dent avant six heures et demie. Allons! allons! disparaissons!»

Encore une fois, nous prenons nos machines et nous voici défilant de nouveau. On eût dit une scène du Chapeau de paille d’Italie de cet inénarrable Labiche.

Quelqu’un de la troupe émet une idée:

«Si nous allions au buffet de la gare.»

L’idée est saisie au vol.

—C’est cela, au buffet de la gare, lui répond le chœur des affamés.

Nous arrivons au buffet. Je me trouve à ce moment un peu en arrière du peloton, je me présente juste à temps à vingt mètres de la porte pour voir un garçon sortir et s’écrier, en s’adressant au premier de mes compagnons qui a essayé d’introduire sa machine dans le couloir précédant la salle à manger: oh! mais, pas de bicyclette ici, il n’y a pas de place.

—Où voulez-vous que nous les mettions?

—Où vous voudrez, mais pas ici.

Alors, mon exaspération arrive à son comble. Je m’écrie: «Quel pays d’enragés! Allons-nous-en, les amis, suivez-moi, comme dans Guillaume Tell. Fuyons, fuyons.»

Troisième défilé. Cette fois, j’ai pris la tête, je regarde et aperçois en face de la gare un caboulot d’une apparence assez encourageante. J’y entre comme un orage.

—Y a-t-il un patron ici?

—Oui, monsieur.

—Appelez-le.

—Le voici, monsieur.

—Mange-t-on, ici?

—Parfaitement, monsieur.

—Tout de suite?

—Oui, monsieur.

—Pouvez-vous nous donner du bouillon chaud, immédiatement?

—Parfaitement, monsieur.

—Des biftecks?

—Tout de suite, si vous voulez.

—Des œufs?

—Je les commande à l’instant.

—Et allons donc! Vous êtes un brave homme, au moins, vous. En avant, en avant les amis, on peut manger à toute heure ici.

Toute la troupe arrive. Blanquies, dont l’estomac se tord, se présente devant une table, et comme il trouve un morceau de bifteck destiné sans doute à un client attardé, il en fait quatre bouchées en déclarant tout net: «Je commence par m’envoyer ça, moi.»

Enfin, on nous sert, et vite, c’est merveilleux.

Pendant ce dîner rapide, un sportsman que nous connaissions tous, M. Léon Hamelle se présente et, quand il apprend nos déboires, nous adresse un amical reproche: «Si j’avais été prévenu!»

Enfin, rien de cassé.

Le correspondant du Petit Journal à Châlons, averti de notre arrivée, se présente à son tour, et vient prendre de nos nouvelles.

«—Des nouvelles? Excellentes. Vous voyez, tout le monde est dispos.» Sauf Willaume toutefois, que sa chute a fortement bouleversé. Willaume ne peut décidément avaler une seule bouchée, malgré des efforts réitérés.

Quand le signal du départ est donné, mon compagnon de route n’a pu encore rien prendre. Circonstance qui m’eût fortement inquiété, si je n’avais connu l’endurance et le courage surhumains de Willaume. Lui-même déclare d’ailleurs qu’il ne ressent aucune fatigue. Sa chute l’a un peu remué, voilà tout.

Nous partons donc, le cap sur Vitry-le-François, où mon vaillant compagnon allait me plonger dans les plus cruelles perplexités; mais son courage inouï devait surmonter tous les obstacles. Il était près de sept heures. Notre journée devait finir à Bar-le-Duc seulement, à 260 kilomètres de Paris.

III
LES TOURMENTS DE VITRY-LE-FRANÇOIS

Au départ de Châlons-sur-Marne, le soleil s’abaissait à l’horizon et la chaleur du jour faisait place d’instant en instant à la plus délicieuse température. Le vent s’était calmé. Les objets s’estompaient à travers une atmosphère cendrée que les rayons rougissant du soleil pénétraient de lumière. Les lointains, perdus peu à peu dans la transparence vaporeuse de l’air surchargé d’humidité printanière, attiraient encore le regard en absorbant la pensée. Au ciel bleu, quelques rares nimbus couvraient l’horizon dans la direction de l’ouest. Nimbus, fâcheux nimbus qui étaient comme un signe avant-coureur d’un changement dans les courants atmosphériques.

Ainsi qu’il arrive toujours après un ravitaillement bien conditionné, chacun se taisait: en ce moment tous semblaient se complaire dans l’indicible douceur de l’air et le spectacle enivrant de la nature.

Nous n’avions, du reste, les trois compagnons, nulle préoccupation de temps ou d’itinéraire. Nous étions en avance d’une demi-heure environ sur nos prévisions; d’autre part, de nombreux entraîneurs, parmi lesquels de jeunes cyclistes du Club de Vitry, venus à notre rencontre, nous entouraient. Nous n’avions donc qu’à nous confier à eux et à les suivre, en continuant à admirer l’aspect général de la campagne environnante dont le panorama, orné d’une infinie variété de couleurs, se déroulait devant nous.

Nul incident sur cette partie de la route parcourue à un train régulier. Willaume, comme les autres, se taisait. C’était, on le sait, son habitude, à lui. Il pédalait avec son aisance ordinaire. Toutefois, je ne pouvais m’empêcher de me dire: «Comment arrivera-t-il au bout de son étape? On a beau être d’une vigueur herculéenne, il y a une fin à tout. Les forces s’épuisent quand on ne met rien dans l’estomac. Or, ce pauvre ami n’a pu rien absorber depuis Château-Thierry; c’est peu.»

Une fois j’interrogeai mon excellent compagnon de route; il me répondit que sa santé était parfaite. Cette réponse ne me rassurait encore qu’à moitié sur son état véritable, car je savais que l’énergie de Willaume allait jusqu’aux dernières limites imaginables, et que tant qu’il lui resterait de la force pour pédaler, il irait de l’avant. J’en connaissais un exemple. Dans une course donnée l’année précédente de Paris à Trouville, Willaume suivait un entraîneur dont la machine effraya un cheval non attelé. L’entraîneur put éviter la ruade de l’animal; c’est Willaume qui fut atteint. Il fut précipité sur le sol et se releva affreusement blessé, le visage ensanglanté. Dans un pareil état, le valeureux champion eut le courage de continuer la course alors qu’il restait encore plus de cent kilomètres à faire par un temps affreux, et arriva premier. Quand je le vis le soir même, il était méconnaissable. La partie gauche du visage ne formait qu’une plaie.

Cet exemple connu de moi suffisait à me prouver l’endurance incroyable de mon compagnon, et jusqu’à quel degré de souffrance il irait sans se plaindre. Il était environ huit heures trois quarts, quand les entraîneurs nous annoncèrent que nous entrions dans Vitry-le-François. La nuit était venue. Encore quelques coups de pédale et nous arrivions dans le café, siège du Véloce-Club de Vitry où un grand nombre de personnes se trouvaient réunies, parmi lesquelles le président entouré de la plupart des membres du Club.

Depuis que le sport a reçu en France, et même dans le monde entier, la formidable impulsion qui a eu pour point de départ la campagne du Petit Journal restée célèbre, il s’est formé partout des sociétés cyclistes, quelques-unes peu développées encore, d’autres extrêmement prospères. Ces sociétés ont créé une sorte de vaste fédération du cyclisme qui a abouti à une véritable Internationale, ou, si l’on préfère, à une franc-maçonnerie d’autant plus active et efficace qu’elle a été spontanée: fédération douée aujourd’hui d’une vitalité sans exemple. Une fraternité, dont on a presque peine à s’expliquer la vivacité, règne entre tous les adeptes. L’un d’eux, quelle que soit la nationalité à laquelle il appartienne, quelle que soit sa patrie, quelles que soient ses opinions, est reçu par ses frères en cyclisme avec tout l’empressement et toute la sympathie qui accueilleraient un ami ou même un parent dont une absence prolongée eût fait désirer le retour.

Quand j’annonçai mon projet de voyage à Vienne, le Club de Vitry ne fut pas l’un des moins empressés à me prévenir qu’il attendait les voyageurs à leur passage. Au moment de notre entrée au siège de la société, il semblait que nous arrivions au sein de notre famille. Le président et plusieurs des membres qui l’entouraient, immédiatement s’empressèrent auprès de nous. Tout ce dont nous pouvions avoir besoin fut aussitôt servi: du lait, du bouillon, des biscuits, etc.

En présence de ces réconfortants, Blanquies, dont la mine ne semblait ressentir que fort peu encore les atteintes de la fatigue, essaya une fois de plus de combler son «tonneau des Danaïdes». Je ne sais s’il y réussit. Le fait le plus clair de l’histoire, c’est qu’un certain nombre de verres de vin et de lait disparurent. Pain, bouillon, gâteaux furent plongés à tout jamais dans l’oubli. Au reste vous eussiez présenté à notre intéressant compagnon un mets d’une espèce quelconque qu’il l’eût saisi adroitement entre le pouce et l’index, ou autrement suivant sa nature, et qu’il l’eût prestement envoyé aussitôt rejoindre le reste au plus profond de son estomac.

Je ne m’acquittai pas trop mal moi-même de ma besogne.

Nous en étions sur la fin de notre repas rapide, quand je m’aperçus tout à coup que Willaume n’était pas auprès de nous. Je demandai de ses nouvelles.

—M. Willaume est indisposé, me dit-on; ce qu’il a pris, il n’a pu le conserver. Il semble assez souffrant. Croyez-vous qu’il pourra continuer?

—Comment! le pauvre garçon ne va pouvoir encore se réconforter ici! Mais par quelle grâce d’état parvient-il à se tenir debout, grand Dieu!

Willaume arrivait au même moment; son visage était décomposé. Très maigre déjà, les os saillants, il paraissait plus amaigri encore; sa pâleur était extrême. Cette fois mon inquiétude était à son comble.

—Les forces humaines, me dis-je, ont une limite. Quel que soit son courage, mon malheureux compagnon va avoir une faiblesse subite en chemin si nous partons.

Nous avions accompli en ce moment jusqu’à Vitry deux cent dix kilomètres; il nous en restait cinquante à parcourir pour arriver à Bar-le-Duc.

—Maudite chute, c’est elle qui est cause de tout le mal. Faudra-t-il rester à Vitry et être arrêté ainsi dès la première journée? Il le faudra bien, car je ne veux pas me séparer ainsi de mon compagnon de route, surtout dans l’état où il est.

Toutes ces réflexions, cet excellent ami Willaume les lut sur mon visage, car sans que j’eusse prononcé une parole, il me dit, avec son impassibilité coutumière:

—Oh! nous allons partir, ne vous inquiétez pas.

Il s’était assis de nouveau à table, et avait avalé quelques cuillerées de bouillon. Mais, dès les premières gorgées, il eut un haut-le-cœur, et, une fois encore, dut rendre ce qu’il venait d’absorber.

Je lui dis:—Ne vous forcez pas, mon ami, il n’y a rien de perdu; je vais télégraphier à Bar-le-Duc que nous sommes retenus à Vitry. Nous partirons deux heures plus tôt demain, voilà tout.

—Nous allons partir, répondit-il, je marcherai jusqu’à Bar-le-Duc. Soyez sans crainte; ce n’est rien, c’est cet accident qui m’a complètement bouleversé. Mais je ne suis pas malade.

J’étais dans la plus affreuse anxiété sans le laisser paraître, anxiété que l’énergie de mon compagnon augmentait encore, car je le savais capable de marcher jusqu’au moment où il tomberait de faiblesse. Or c’était pour moi un insoluble problème qu’une course pareille accomplie sans nourriture. «La faiblesse le prendra brusquement, au milieu de la nuit, pensai-je. Et quelle situation alors!»

Enfin, Willaume se leva et déclara qu’on allait se mettre en route.

Circonstance fort heureuse: ces braves camarades du Véloce-Club avaient tout prévu: un masseur nous attendait. A tour de rôle, il nous fit subir des frictions énergiques, ce qui acheva pour ma part de remettre mes membres en état pour les cinquante kilomètres qu’il nous restait à parcourir.

Willaume, après l’opération, fit, sur mon conseil, une nouvelle tentative. Pour la dernière fois il essaya d’absorber un liquide réconfortant.

Mais tout est décidément inutile. Toujours les traits étirés, pâle et défait, il éprouve des nausées chaque fois qu’un mets quelconque est approché de sa bouche.

Les entraîneurs sont prêts. Quelques minutes avant de partir, l’un d’eux me dit:

—Plusieurs routes conduisent à Bar-le-Duc, avez-vous une préférence pour l’itinéraire?

—Absolument aucune. Conduisez-nous par le chemin le plus court et le meilleur, voilà qui est net.

—Très bien, vous n’avez qu’à nous suivre. Deux d’entre nous vont marcher en avant; ne vous occupez de rien.

Et l’on se mit en route. La nuit était d’un noir d’encre. Je sondai l’horizon du regard. Pas la moindre clarté lunaire, pas la plus infime lueur sidérale.

Deux de nos compagnons étaient heureusement munis de lanternes. On les suivit et, dans le silence profond de la nuit, troublé seulement par le frôlement de nos machines, on roula vers Bar-le-Duc.

Nul incident ne signala notre marche.

De temps à autre, un de nos compagnons, venus de Bar-le-Duc à notre rencontre, nous indiquait les pays traversés, avec un accent méridional des plus caractérisés. Je le questionnai sur son pays d’origine. Il était de Mont-de-Marsan. Coïncidence assez curieuse et qui me fit lui rappeler la cordiale réception qui m’avait été faite dans cette ville, lors de mon voyage en Espagne.

Quant à Willaume, il était merveilleux. Pas la moindre faiblesse. Jamais une plainte, jamais une réflexion pour demander de ralentir le train.

Bien au contraire, à partir de ce moment, il devait, recouvrant toute sa vigueur, marcher d’une manière superbe, toujours prêt à aller de l’avant, tant la machine humaine tient du prodige et peut se plier parfois aux efforts les plus excessifs.

A onze heures trente, nous arrivions à Bar-le-Duc, où, là encore, un grand nombre de personnes, une foule d’amis connus ou inconnus nous attendaient, parmi lesquels Suberbie, l’éternel mentor, et M. Arnould, le correspondant du Petit Journal, que plusieurs voyages à Bar-le-Duc m’avaient déjà fait connaître.

A minuit trente, nous avions tous disparu dans nos chambres respectives.

IV
NANCY

Le sommeil d’un cycliste, après une marche de deux cent soixante kilomètres, est souvent agité, surtout dans les débuts. Le mien ne l’est plus guère, sans doute à cause de ma très grande habitude de la route, sans doute aussi parce que j’ai soin de ne pas trop livrer de combustible à mon estomac avant de me coucher, précaution que je recommande en passant à ceux qui pourront se trouver dans mon cas. Il faut autant que possible faire du chemin après son dernier gros repas; c’est le meilleur moyen de s’assurer un sommeil tranquille.

Willaume dormit bien, lui aussi. Quant à Blanquies, le conseil donné plus haut lui eût paru sans doute un radotage antédiluvien. En présence d’un objet matériel susceptible d’être absorbé, Blanquies n’avait jamais une minute d’hésitation. Il faisait jouer ses mandibules et l’objet passait le plus mauvais quart d’heure qu’il soit possible à un être, même appartenant à la nature inorganique, de passer. En arrivant à Bar-le-Duc, bien qu’il eût déjà fait honneur à la table servie dans le restaurant de Châlons-sur-Marne, il consulta son appétit et, constatant qu’il était en merveilleux état, il se mit en devoir de le satisfaire une fois de plus. Voilà pourquoi, sans nul doute, notre ami fut le seul des trois qui eut un sommeil quelque peu agité. Il eut force rêves violents.

«C’est curieux, me raconta-t-il lui-même le matin, j’ai rêvé qu’une corde avait été tendue de l’église du Sacré-Cœur à Montmartre au sommet du Panthéon et que moi, planté sur une bicyclette, je devais rouler sur cette corde. Il fallait que j’exécutasse ce métier singulier. Au-dessous de moi, Paris, mais Paris tout petit, tout petit, presque microscopique. Puis la scène changea: je me trouvai soudain rapproché de la ville; la corde avait disparu, mais je devais rouler sur les toits des maisons en sautant de l’un à l’autre. C’était affreux. C’est vraiment à dégoûter un homme de jamais rouler sur une bicyclette. A un moment je m’éveillai, du moins je crus que je m’éveillais, et je consultai ma montre: il était cinq heures. Alors assommé je m’écriai: Oh! oh! les enfants, assez, assez, je m’arrête ici, moi, je ne continue pas; merci, par exemple. Après tout, je ne suis pas payé pour ça. Ah! bien oui, je vais prendre le train. Les trains n’ont pas été inventés pour des prunes.—Et tout en prononçant ces paroles j’éprouvais un engourdissement affreux, j’étais ankylosé des pieds à la tête. Je ne pouvais faire un mouvement; alors je tentai un effort suprême, et, cette fois, je m’éveillai réellement. Le garçon de l’hôtel venait de frapper à la porte et m’annonçait qu’il fallait se lever.»

Ainsi parla Blanquies, dont la physionomie rentrée n’allait pas tarder à s’épanouir à nouveau sous l’influence d’un café au lait d’une taille au-dessus de la moyenne.

La gaieté générale laissait fort à désirer, certes, car on n’imagine guère l’état d’affaissement dans lequel on se trouve le matin, aussitôt après son lever, quand la veille on a accompli à bicyclette une marche comme la nôtre. Willaume seul, circonstance singulière, se prit à éclater de rire en considérant nos mines déconfites. «Allons, déclara-t-il avec sa lenteur de prononciation que le diable en personne ne fût pas parvenu à activer, tout va bien, nous allons marcher dur.»

Six heures allaient sonner; il fallait se mettre en route. Dans la cour de l’hôtel, Suberbie achevait de faire préparer les machines. En route!

Le temps est toujours magnifique, mais le vent a décidément tourné à l’ouest. Nous allons donc l’avoir dans le dos, chance suprême pour nous, mais qui, en permettant de prendre une forte avance sur notre tableau de marche, allait nous priver de la compagnie de quelques amis arrivés seulement après notre passage.

Nous partons poussés par le vent. Nous franchissons rapidement Longeville, Ligny, Boviolle, Reffroy, Naives-en-Bois.

Ici Willaume nous dit: «Je vais de l’avant sur Pagny, où je connais beaucoup l’instituteur de la commune, et où je vais lui annoncer votre arrivée.»

Nous sommes, en effet, dans le pays de mon compagnon. Nous arrivons à Pagny. Déjà Willaume est installé chez l’excellent homme chargé des jeunes âmes de la commune et ce brave des braves ne veut nous laisser partir; il faut avant tout goûter une truculente omelette au lard que la bonne vient de faire et donner notre avis sur le vin que nous trouvons tous trois à notre goût. Pendant cette petite scène les jeunes écoliers sont réunis en classe et nous les apercevons frétillants sur leurs bancs, chuchotant, se trémoussant. L’arrivée inopinée de ces bicyclistes, la réception qui leur est faite par l’instituteur, intrigue au plus haut point ces jeunes cervelles. Deux ou trois des plus malins de la bande, sous un prétexte inventé par leur malice, sortent de classe et passent successivement devant notre porte en jetant un coup d’œil dans la petite salle à manger où nous sommes installés. L’instituteur, en bon papa, les laisse faire. Il a bien raison. Ce sera un petit épisode de leur vie d’écolier, le passage des bicyclistes à Pagny, et si un jour ces lignes tombent sous les yeux de l’un d’eux, il racontera avec un plaisir toujours nouveau qu’il était là, lui, et qu’il «les a vus,» les bicyclistes.

Sans trop tarder, nous reprenons la route. Nous arrivons à Lay, à onze kilomètres de Pagny, puis à Foug, nous roulons sur la route de plus en plus belle, toujours poussés par le vent d’ouest, quand tout à coup nous entendons la voix de Blanquies. Elle semble désespérée, sa voix; il crie, il tempête; il agite un de ses grands bras, ce qui est toujours chez lui le signe d’une émotion violente, gaie ou triste, peu importe.

—Ça y est, s’écrie-t-il, ça y est!

—Quoi, qu’avez-vous, mon garçon? qu’est-ce qui y est?

—Satanée histoire! Que le diable emporte la bicyclette! J’étais sûr que cette malechance allait tomber sur moi. Dieu, quelle invention de malheur!

—Ah çà! mais parlez, qu’est-ce qui vous arrive?

—Parler, parler, mais je ne fais que ça. Oh! c’est fini, maintenant, c’est désastreux, je vous le dis; j’en étais sûr, absolument sûr.

—Vous devenez dément, mon garçon; dites-nous, je vous en prie, quelle partie de votre individu vient de se détraquer?

—La partie de mon individu? Ah! oh! hi! vous êtes encore amusant, vous! La partie de mon individu, mais, c’est mon pneumatique qui est crevé. Puisque je vous dis que j’en étais sûr.

Pneumatique crevé! Diable! Voilà qui était sérieux. Un pneu qui crève, c’est une hélice qui se fausse; impossible d’avancer. Blanquies toujours hurlant, toujours tempêtant, poussait sur ses pédales tant qu’il pouvait, dans sa colère, mais c’était du temps perdu. On s’arrêta.

Heureusement, nous n’étions plus qu’à cinq kilomètres de Toul. Je dis à Blanquies:

—Mon ami, nous ne pouvons vous attendre, vous savez quelles sont nos conditions. J’ai un compagnon officiel, Willaume; vous, c’est différent; vous nous suivez en amateur, n’est-ce pas? Nous ne pouvons être retardés de votre fait sans compromettre notre expédition, et sans sortir de notre programme. Mais ne vous désolez pas. Nous allons nous avancer rapidement vers Toul, où un arrêt de quelques minutes vous permettra peut-être de nous rejoindre. Là, un marchand de vélocipèdes réparera le pneumatique, car je ne vous vois pas très bien le réparant vous-même.

A cette réflexion, Blanquies fit entendre un de ses rires prolongés qui cette fois semblait dire: «En effet, vous avez raison, moi réparant un pneu, ce serait bien le spectacle le plus désopilant que tous mes copains de Montmartre eussent jamais été appelés à contempler.»

Je continuai: «Si nous arrivons à Nancy avant vous et que votre pneumatique ne fonctionne pas, Suberbie, qui doit nous y attendre, s’occupera de vous, car vous savez qu’il traîne après lui tout un matériel de guerre.

»Enfin, si vous n’arrivez pas à arranger votre affaire, prenez le train, et rejoignez-nous plus loin, à Strasbourg par exemple.»

Blanquies, saisi d’une noble indignation, s’écrie: «Le train moi, jamais. Et mon Club qui me regarde? Mon Club, mon Club de Montmartre, que dirait-il?»

Il fallut se séparer. Je roulai avec Willaume vers Toul, avec trois quarts d’heure d’avance environ sur nos prévisions. Il était à peine dix heures du matin.

C’est à Toul que nous devions ressentir l’inconvénient d’une avance trop forte sur les heures auxquelles nous avions annoncé notre passage probable. Dans cette ville, en effet, nous devions être attendus par un jeune Parisien de nos amis, excellent cycliste, vainqueur de nombreuses courses, le jeune Marcellin qui faisait à ce moment son service militaire à Toul. Je me faisais une fête de le revoir dans ces circonstances; d’autant plus qu’il devait être pour nous un parfait entraîneur. Excellent garçon, à la physionomie ouverte et agréable, enjoué et fort intelligent, Marcellin devait être aussi pour nous d’une compagnie charmante.

Nous traversons la ville de Toul. Personne. Nous arrivons chez un marchand de vélocipèdes, station toute naturelle pour des cyclistes en train d’accomplir un grand voyage. On y était, en effet, au courant de notre expédition. A peine avons-nous fini d’expliquer l’aventure de notre compagnon Blanquies que déjà des cyclistes arrivent.

—Comment, mais vous êtes affreusement en avance! nous dit-on partout.

—Connaissez-vous Marcellin, demandai-je aussitôt; où est Marcellin?

—Mais Marcellin ne vous attend pas si tôt. Il est à la caserne. On va aller le prévenir.

Nous nous dirigeons vers un café tandis qu’on va prévenir Marcellin.

Dix minutes après, le jeune fantassin accourt. Il est tout souriant, mais il n’en peut revenir de la rapidité de notre marche.

—Bonjour, bonjour, les amis, mais vous allez comme des dératés. Quel malheur! Figurez-vous qu’au mess des sous-officiers on vous avait préparé une superbe réception, tout le monde vous attendait, car nous faisons tous de la bicyclette ici. Enfin le malheur n’est pas grand.

—Et vous venez avec nous, jusqu’où?

—Jusqu’à la frontière. Avec mon uniforme, je ne puis aller plus loin.

Pendant cette conversation, voici Blanquies. Il a roulé sur la jante, ce qui a fortement avarié le pneu; mais on le lui répare, tant bien que mal. Les nouveaux entraîneurs, Marcellin en tête, se mettent en selle, et la troupe entièrement reconstituée roule vers Nancy.

Parmi les nombreux entraîneurs, se trouvait le sergent-major Parison, fils du général de ce nom. Lui aussi portait l’uniforme.

La journée est magnifique, les cumulus nagent dans le ciel. Notre groupe se grossit bientôt de cyclistes arrivés de Nancy, MM. Blahay, Pierson, Rousseau. Marcellin marche en tête et mène un train rapide.

Nous avançons par moments à une allure de trente-deux kilomètres à l’heure. C’est beaucoup trop vite pour des hommes qui ont à accomplir chaque jour de formidables étapes. Mais nos aimables compagnons sont tout bouillants et, chaque fois que, sur ma demande, on ralentit l’allure, c’est pour repartir de plus belle quelques instants après. C’est une course échevelée, nous semblons un bataillon de poulains en liberté; nous pédalons débordants de gaieté, à la suite de Marcellin, vers la grande ville de Nancy. Un nouveau cycliste nous rejoint, M. Pierre, de Nancy. Mes prudentes recommandations ne servent de rien; on roule à grande vitesse; Willaume semble enragé. Ah! elle est loin l’indisposition de la veille. Les descentes, les côtes, la plaine, tout disparaît dans une nuée de poussière soulevée par l’escadron roulant.

Mais nous sentons les approches de la grande ville. Le terrain se bouleverse à vue d’œil; les fondrières apparaissent de tous côtés, et les sauts de carpe commencent, à mesure que se présentent les premières maisons d’un des faubourgs de Nancy. Comment retenir une troupe de cyclistes dans les circonstances où nous nous trouvions? Conduits par les «pilotes», nous roulons toujours très vite, tantôt sur l’accotement, tantôt sur la route devenue de plus en plus affreuse. Nous voltigeons par instants sur les cailloux pointus.

Nous entrons dans la ville, comme en pays conquis, et nous arrivons à l’Hôtel de Paris, où cette fois nous nous présentions «à l’heure où l’on mange.» Tout était prêt. Suberbie, le mentor, était à son poste.

Avant de me mettre à table toutefois, je demandai à aller prendre une douche. Willaume me suivit. Comme nous étions encore fort en avance sur notre tableau de marche, j’en profitai pour aller, après la douche, chez un coiffeur, afin de me faire rafraîchir l’épiderme de la face, précaution toujours bonne à prendre à l’occasion, si l’on ne veut, en raison surtout de la fatigue qui amaigrit toujours un peu le visage au cours d’une expédition aussi précipitée, avoir l’air de relever de maladie.

Quant à Blanquies, le malheureux avait eu encore à se débattre avec son pneumatique très mal réparé. Il avait dû ralentir sa marche durant le trajet de Toul à Nancy. Il allait arriver au moment du déjeuner.

A l’instant où je me présentai à nouveau devant l’Hôtel de Paris, voici les membres du Véloce-Club nancéen, conduits par leur président, qui se présentent et nous souhaitent la bienvenue dans leur ville. Ravissant, vraiment; partout un accueil chaleureux.

Le déjeuner se ressent de la gaieté générale. Tout le monde est en proie à un appétit féroce: Blanquies vient d’apparaître au moment psychologique et se dispose à exercer sur la cuisine de l’hôtel la plus éclatante vengeance.

A mesure qu’il plonge dans l’abîme tous les mets qui lui sont présentés, on l’entend articuler entre deux bouchées: «Moi, prendre le train, jamais. Que dirait le Club de Montmartre? Suberbie, il me faudrait une machine.»

Suberbie accepte de donner une machine, mais il faudra aller la chercher à la gare. Le malheureux Blanquies partira encore après nous. Mais il s’en moque; avec un bon pneu, il nous rejoindra.

Le déjeuner se termine dans la joie de la plus brillante journée. Là commençait, on peut le dire, cette marche superbe qui devait à la fin de cette seconde étape se terminer par le triomphe de Strasbourg, triomphe suivi, bientôt après, de tant de mésaventures inattendues.

V
UNE MARCHE TRIOMPHALE

J’ai dit plus haut que nous devions éprouver les inconvénients d’une trop forte avance sur notre tableau de marche, comme on l’a vu à Toul, où nous avions dû faire prévenir Marcellin, qui, nous attendant beaucoup plus tard, était resté naturellement à son quartier, tandis que nous arrivions, poussés par le vent arrière. Cette avance sur le temps prévu avait également été cause que nous étions entrés à Nancy, comme par surprise, je parle au point de vue de la population, généralement si friande des grandes épreuves vélocipédiques.

Nul curieux sur notre passage à notre entrée dans la ville. Personne ne nous attendait à une pareille heure. On nous en fit même des reproches, tant, en réalité, on se préoccupe peu du plus ou moins de vitesse d’un cycliste dans ce genre d’expédition. Ce qu’on veut voir c’est l’homme, dont on connaît le nom déjà, et qui, partant d’un point éloigné, arrive sur tel autre point à l’heure dite.

Mais si nul curieux ne s’était porté sur notre passage à notre arrivée, il ne devait pas en être de même au départ. Le temps de notre déjeuner avait suffi pour que la nouvelle du passage des cyclistes parisiens se répandît, et quand on se mit en selle, au sortir de l’hôtel, une haie s’était déjà formée des deux côtés de la rue. Comme j’en faisais la remarque à l’un de nos compagnons, ce dernier me répondit: «Oui, et nous partons même trop vite. On croit généralement que vous ne vous mettrez en route qu’à une heure et quart ou une heure et demie (or il n’était guère que midi quarante-cinq). Une demi-heure plus tard la foule eût été considérable sur votre passage.»

D’où peut venir cet empressement des populations de presque tous les pays vers les épreuves vélocipédiques, c’est ce que peuvent seuls expliquer, à mon avis, l’attrait de la nouveauté d’abord, et ensuite une très vive curiosité pour une machine qui permet d’accomplir ce que l’on croit être un tour de force et qui n’a que l’apparence du merveilleux. La seule chose merveilleuse en l’affaire, c’est la machine.

Par un bonheur qui ne devait pas, hélas! durer toujours, le ciel continuait à favoriser notre voyage. Le soleil rayonnait sans que la chaleur nous incommodât. Le nombre des cyclistes s’était encore accru. La route était toujours belle.

Quelques instants après avoir quitté la ville, je m’informai de Blanquies. Il n’était pas avec nous; il avait décidément la guigne, le brave. Ainsi qu’il avait été convenu durant le déjeuner, il devait prendre une nouvelle machine afin d’être débarrassé de la question de pneumatique; mais il avait fallu aller la chercher à la gare, ce qui avait pris un temps assez considérable et avait empêché notre compagnon de se trouver présent au départ de la troupe. On s’étonnera peut-être de ce manque de courtoisie à l’égard du plus joyeux et du plus excellent des camarades, mais cet étonnement ne se produira que chez le lecteur peu familiarisé avec le sport vélocipédique. Il avait été parfaitement entendu que Willaume seul était mon compagnon vraiment officiel, celui qui accomplissait avec moi ce que nous appelons dans le langage technique le «record» de Paris-Vienne. Tous les autres compagnons, quels qu’ils fussent, n’étaient que des «suivants» qui marchaient pour leur propre compte et sous leur propre direction. Je ne pus donc que regretter très vivement de voir encore le joyeux Blanquies séparé de nous, mais il fallait avancer d’autant plus vite que nous étions attendus à heure fixe à Strasbourg, où toute une population nous préparait une réception monstre.

Nous marchons vers Lunéville, situé à vingt-sept kilomètres de Nancy. Il est une heure de l’après-midi; des cyclistes nous arrivent de temps à autre isolément. Parmi eux se trouve M. Berntheisel, l’un des fonctionnaires provinciaux de l’Union vélocipédique de France. En cette qualité, M. Berntheisel s’était beaucoup occupé de notre voyage; il m’avait envoyé des renseignements sur l’itinéraire et, toujours en sa qualité de zélé fonctionnaire de l’une de nos deux grandes fédérations françaises, il se trouvait à son poste.

Nous faisons encore quelques kilomètres quand j’aperçois un jeune cycliste qui s’avance vers moi: il est revêtu de l’uniforme de fantassin; c’est le troisième, car Marcellin et le sergent-major Parison sont toujours avec nous. Il s’approche et me salue en me nommant. C’était encore un jeune coureur que j’avais vu maintes fois dans les Vélodromes de Paris et qui, lui aussi, faisait son service militaire; on l’appelait Fred et je ne l’ai jamais connu que sous ce nom.

—Comment! Comment! C’est vous, mon brave. Quelle surprise!

—Mais oui. Oh! j’y pense depuis assez longtemps à votre voyage, allez! On a si peu de distraction ici.

—Avez-vous le temps de monter beaucoup à bicyclette?

—Beaucoup, non, mais suffisamment cependant; les soldats cyclistes sont même très nombreux ici. Ah! on a parlé de votre passage, et beaucoup de vélocipédistes militaires seraient venus à votre rencontre s’ils l’avaient pu.

Notre troupe est maintenant devenue un escadron, magnifique d’allure et d’entrain. Les trois soldats français sont en tête, mais c’est le brillant Marcellin qui nous conduit à un train rapide; nous nous avançons en rangs serrés, comme un seul homme, vers Lunéville, où, cette fois, la population nous attend, car le bruit de notre arrivée s’y est déjà répandu.

Voici les premières maisons de Lunéville. L’allure splendide du bataillon roulant ne se ralentit pas. Nous entrons, comme des triomphateurs, l’acier de nos machines éclatant en millions de petites flammes blanches, et soulevant sur notre passage une épaisse poussière.

Partout la population est aux portes; on dirait un jour de fête; nous arrivons sur la place centrale de la ville; la foule est amassée devant une maison où, au-dessus de la porte d’entrée, flottent des drapeaux. C’est pour nous. Les rangs de la foule s’entrouvrent pour nous laisser passer. Willaume et moi, descendons de machine; on a préparé des rafraîchissements pour nous et nous buvons en portant la santé du cyclisme, de Lunéville, de tous les braves compagnons qui nous entourent, pendant qu’on signe nos livrets.

Nous remontons sur nos «chevaux.» Les rangs des curieux s’entrouvrent à nouveau, tandis que le bataillon se remet en mouvement, et de nouveau nous nous élançons à la suite de Marcellin, saluant cette sympathique population et cette ville souriante que nous venons de traverser comme dans un rayonnement de lumière.

Près de Lunéville, le bataillon s’était encore augmenté de deux nouveaux entraîneurs, dont, avant notre départ de Paris, on nous avait annoncé le précieux concours, MM. Patin et Châtel, deux Alsaciens-Lorrains, l’un de Metz, l’autre de Mulhouse, deux célèbres champions, vainqueurs de nombreuses courses de vitesse et même de fond.

On verra par la suite comme quoi l’un d’eux, Châtel, fut atteint par la mauvaise chance qui nous poursuivit dans la seconde partie de notre voyage avec un acharnement aussi intense que la bonne fortune dans la première partie; mauvaise chance qui faillit même coûter la vie à notre infortuné compagnon.

Parmi ceux qui cultivent la bicyclette, il n’en est pas un seul, j’en suis sûr, qui n’éprouve un sentiment d’émulation immédiat et des plus vifs, à la rencontre d’un autre cycliste pédalant sur une route dans le même sens que lui. Tous l’éprouvent, ce sentiment, et beaucoup y cèdent. L’enivrement produit par l’exercice de cette rapide locomotion illusionne au point que chacun se croit, en augmentant légèrement son effort, capable de donner une vitesse à laquelle le concurrent improvisé ne saurait résister.

Pour ma part, je l’ai ressentie, cette impression, comme bien on pense, mais le raisonnement d’abord, car enfin on ne saurait contester qu’une forte dose d’enfantillage entre dans ce désir de jouer à la course avec un étranger qui passe à bicyclette dans le même sens que vous, l’habitude des routes ensuite, ont peu à peu combattu chez moi ce sentiment d’émulation. En revanche, il est resté des plus violents quand l’adversaire improvisé, au lieu d’être un cycliste, est un cheval. Alors, je ne puis me combattre. Il faut partir. Le trot d’un cheval derrière moi, impression singulière, agit directement sur mes nerfs. La prétention du monsieur qui, avec sa bête, veut me tenir tête, m’exaspère, et je m’élance en avant à toutes pédales.

Le magnifique escadron qui nous escortait au sortir de Lunéville venait à peine de faire un kilomètre. Nous allions toujours comme un rutilant bataillon carré, avançant en une masse compacte et à une allure superbe, Marcellin toujours en tête. Du rang que j’occupais, au centre de l’escorte, j’apercevais d’ailleurs le coup de pédale du jeune Parisien; telle était sa régularité, qu’on eût dit le mouvement automatique de la bielle dans une locomotive.

Soudain, le galop d’un cheval attelé à un cabriolet se fit entendre derrière nous. On n’y prêta pas grande attention tout d’abord, mais bientôt le bruit alla s’accentuant. Il était évident que le conducteur du cabriolet suivait la troupe avec l’intention de se faire ouvrir les rangs et de lui brûler la politesse en passant sous son nez. Du moins c’était l’avis commun d’après l’allure de l’animal.

Je ne sais exactement si telle était bien l’idée de «l’homme à la voiture»; c’est probable; mais quoi qu’il en soit, si ses intentions n’étaient point telles au moment où l’on entendit pour la première fois le galop de son cheval, elles le devinrent bientôt, car plusieurs des cyclistes qui nous accompagnaient ne tardèrent pas à se détacher du groupe pour se rapprocher du voiturier et lui lancer un défi. «Tu peux y aller, crièrent-ils, avec ta rossinante, nous t’attendons.»

Alors, la lutte se déclara. On entendit un clic! clac! énergique et l’animal commença un galop furieux.

Marcellin menait le train, je l’ai dit. Lui aussi, comme les autres, entendait le galop bruyant du cheval derrière nous; mais comme notre allure était rapide et d’une régularité de chronomètre, il dédaigna de forcer le train. «Continuons, dit-il, nous verrons bien.»

La phalange sacrée s’avançait, sans mot dire. J’en occupais toujours le centre, et je sentais mon épiderme me démanger fortement, car le bruit du galop augmentait. Le cabriolet gagnait du terrain. Je n’osais parler toutefois. «Laissons, pensais-je, Marcellin agir à sa guise.»

Nous marchions à vingt-six kilomètres à l’heure, mais le cheval approchait toujours. Le bruit grandissait d’une manière extrêmement sensible. Marcellin, d’une impassibilité de statue, n’avait pas modifié d’une ligne son allure. Il continuait à croire que ce train était suffisant pour «crever» l’adversaire.

Mais ce dernier, encouragé par ses progrès, avançait de plus en plus vite. De temps à autre un clic-clac nouveau donnait à l’animal un nouvel élan. Maintenant, le cabriolet n’était plus qu’à une trentaine de mètres. Il me semblait même entendre le souffle précipité du cheval derrière nous. J’étais énervé au dernier point. Mes jarrets me démangeaient. En somme, encore deux minutes, et le cabriolet était sur nous. Je ne comprenais rien à l’impassibilité de l’entraîneur en chef. Je me l’expliquai en me disant que Marcellin, occupant la tête du peloton, entendait moins bien que moi et que ceux qui étaient à mes côtés, le bruit de la voiture. Le cheval était à dix mètres. On eut dit un soufflet de forge. Le conducteur chantait victoire et commençait à lancer quelques quolibets aux cyclistes, en fouettant la bête pour achever son triomphe.

Alors je n’y tins plus. J’élevai la voix fortement, criant ces simples mots, qui indiquaient une volonté absolue et presque un ordre de ma part: «Marcellin, en avant, forcez le train.»

Comme si un simple déclanchement s’était produit dans l’organisme du brave, sans que rien dans son corps indiquât un effort quelconque, mécaniquement, il activa le mouvement de ses «bielles».

La masse compacte des cyclistes suivit et, brusquement, regagna du terrain.

Ce subit changement de position causa une désagréable surprise à notre concurrent. Il se voyait enlever la victoire au moment même où il croyait la tenir. Il devint enragé. Il frappa son cheval à tour de bras. La malheureuse bête, un instant ralentie, repartit à une allure folle. De nouveau l’attelage se rapprochait de nous.

Je ne me sentais plus. Le désir de la lutte à outrance devenait aigu. Je criai à Marcellin: «Allez, allez, activez le train.» Marcellin obéit.

A ce moment, le théâtre du combat se modifiait. Devant nous une côte apparut. Une fois encore je rompis le silence: «Allez, franchissez la côte sans ralentir, puis à toutes pédales à la descente.»

La tête de colonne obéissait toujours sans mot dire. Marcellin entreprit la côte à une allure de vingt-neuf à trente kilomètres à l’heure. Mais le train devint trop fort pour plusieurs de nos compagnons. Quelques-uns lâchèrent et furent dépassés par le cabriolet. C’était un commencement de défaite pour nous.

Un instant je craignis que l’adversaire ne se déclarât satisfait et ne s’attribuât la victoire; mais non, il voulait le triomphe complet: «Heup! heup! cria-t-il en assommant sa bête à coups de fouet.»

Mais nous gravissions la côte à l’allure, je l’ai dit, de près de trente kilomètres à l’heure.

C’était la fin. Le bruit du galop soudain diminua, puis, s’effaçant peu à peu, devint imperceptible. Je n’avais plus qu’à crier à Marcellin: «Ralentissez!» En un clin d’œil les retardataires nous avaient rejoints et nous rapportaient des nouvelles de notre victoire.

«C’est fini, dirent-ils, le cheval est fourbu. Il s’est arrêté, et refuse d’avancer.»

La victoire nous restait, avec un seul regret, celui d’avoir crevé le malheureux animal, que son maître avait voulu lancer dans une lutte évidemment impossible.

Le bataillon reconstitué avait repris sa marche en avant, quand un nouveau bruit se fit entendre.

—Ah çà! on veut donc notre mort? On est encore à notre poursuite!

Ce n’était plus un cabriolet mais toute une cavalerie qui cette fois arrivait à grande vitesse derrière nous.

Pour ma part, j’étais calmé par notre première victoire, puis je ne voyais nullement la nécessité de continuer ces luttes qui, tout bien considéré, ne nous menaient à rien et pouvaient à la fin nous briser les jambes.

—Ouvrez les rangs, dis-je à mes compagnons, et laissez passer les cavaliers.

Mais on me répondit aussitôt:«—Ce sont des officiers de Lunéville qui nous suivent et n’ont nullement l’intention de nous dépasser. Ils veulent voir marcher les recordmen, voilà tout.»

Dans ces conditions-là, c’est une autre affaire.

Et l’on continua, toujours avec un superbe entrain, la course vers la terre d’Alsace où tant d’émotions, tant d’acclamations, tant de triomphes devaient nous accueillir; mais je dois auparavant rapporter un petit incident que la rapidité de notre marche provoqua durant la traversée du village de Saint-Blaize, l’un des premiers rencontrés après Raon-l’Étape, dans le département des Vosges.

VI.
LA POULE DE SAINT-BLAIZE

Un fait assez curieux à noter, c’est combien se perpétuent dans quelques esprits certaines erreurs, de peu d’importance assurément, mais qu’il serait pourtant si facile de rectifier, et que malgré tout on néglige à cause précisément de leur peu d’importance. C’est ainsi notamment que des textes d’auteurs classiques, appris de mémoire durant l’enfance et plus ou moins estropiés, vous restent dans l’esprit tels que vous les avez toujours sus et récités, sans les comprendre, et ce n’est que plus tard que sous le coup d’une subite réflexion, vous vous apercevez que vous n’avez jamais récité qu’un non-sens.

A un âge un peu plus avancé, surtout chez les esprits quelque peu rêveurs, ce genre d’erreur se reproduit parfois. On se fait tout d’abord une idée sur une chose, puis comme ladite chose tient d’ailleurs peu de place dans vos préoccupations, et que vous avez l’esprit enclin à une distraction perpétuelle, cette idée s’infiltre dans votre cerveau, s’y installe, et devient à la fin une conviction jusqu’au jour où à votre grande stupéfaction, vous constatez toute l’étendue de votre erreur.

C’est ce qui m’arriva, lorsque la troupe joyeuse fit son entrée dans la ville de Raon-l’Étape. Grande fut ma surprise quand une fois dans Raon-l’Étape, on m’apprit que la frontière était à environ 25 ou 30 kilomètres plus loin. J’avais vécu longtemps avec la plus absolue conviction que Raon-l’Étape touchait à la frontière allemande, comme Hendaye touche à la frontière espagnole, ignorance qui doit paraître singulière, et qu’il peut sembler plus singulier encore de signaler ici; mais pourquoi passer sous silence un fait d’une rigoureuse exactitude? Une vérité dans l’ordre psychologique est toujours bonne à constater, d’autant plus que cette vérité n’étant précisément que la constatation d’une erreur, c’est un excellent moyen de rectifier ladite erreur pour l’avenir.

Au cours de la traversée de Raon, on s’arrêta quelques minutes. La poussière de la route, la lutte improvisée survenue après Lunéville, avaient assoiffé les gosiers de toute la troupe. Willaume se déridait. Plusieurs fois il déclara que sa santé n’avait jamais été aussi florissante. On regretta l’absence de Blanquies. Il nous eût, en la circonstance, diverti par son absorption à dose formidable des divers liquides auxquels tout le monde fit honneur. On se remit en route toujours pleins d’entrain, malgré un commencement de fatigue chez plusieurs d’entre nous. Cette partie du chemin fut signalée par un accident heureusement sans gravité, mais non sans une fâcheuse conséquence pour l’entraîneur qui en fut victime. Un chien, un maudit chien, se jeta dans nos rangs et provoqua la chute de Patin. Ce dernier se releva sans blessure, mais bientôt après il devait s’apercevoir de la perte de son chronomètre, un fort beau bijou qu’il ne fallait pas espérer retrouver, la chute s’étant produite au milieu d’un bourg assez populeux; Patin n’y songea même pas.

On arrivait au village de Saint-Blaise, village de deux cents et quelques habitants. Durant la traversée du village, la route est en pente rapide; on marcha donc à grande allure.

Parmi les nombreuses remarques que l’habitude de la route a provoquées dans l’esprit d’un cycliste, il en est une fort curieuse relative à l’impression produite par la bicyclette sur les animaux domestiques, et surtout aux conséquences de cette impression. Les chevaux ont peur, je parle bien entendu des animaux non accoutumés à la vue de notre outil fin-de-siècle, mais cette peur chez la race chevaline est modérée et provoque rarement des facéties désordonnées. Les chiens, eux, deviennent enragés! Ce sont les plus grands ennemis des cyclistes, ainsi du reste qu’on vient de le voir. La plupart d’entre eux s’acharnent au point de devenir absolument dangereux.