The Project Gutenberg eBook, Yvonne, by Édouard Delpit
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Note du transcripteur
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YVONNE
PAR
ÉDOUARD DELPIT
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1890
Droits de reproduction et de traduction réservés.
A MADAME LA PRINCESSE BRANCOVAN
GRANDE DAME ET GRANDE ARTISTE
TRÈS HUMBLE HOMMAGE DE L'AUTEUR
E. D.
YVONNE
I
Sous les ruissellements du soleil, la campagne semblait se recueillir. Les mûriers penchaient leurs feuilles, les fleurs courbaient la tête. Pas un souffle de vent parmi les trembles, un chant d'oiseau le long des haies, une voix humaine à travers l'espace. Seul, le bruit du Rhône précipitant ses flots. Au loin, dans la fluidité de l'espace, Viviers, son antique cathédrale, ses jardins célèbres; puis des hameaux, des granges, des maisons enfouies sous les arbres comme une odalisque sous ses voiles. Des montagnes aux contours étranges encadraient le paysage, à l'horizon. Sur les bords du fleuve se déroulait un interminable écheveau de terres coupées de collines, arides pâturages où les troupeaux étendus dormaient, avec leurs bergers.
Un de ces troupeaux était gardé par un enfant d'une douzaine d'années, qui dormait aussi, la tête appuyée sur une pierre. Ses cheveux blonds, son teint blanc, malgré le hâle, dénotaient une origine étrangère au Vivarais. Les bras bien modelés, que laissait voir la manche ouverte, montraient par endroits des plaques bleuâtres, et la figure délicate conservait jusque dans le sommeil une expression de crainte et de souffrance. Sa lassitude était extrême, sans doute, car il n'ouvrit pas les yeux lorsque de légères brises, venues du fleuve, ramenèrent la vie dans la plaine. Le troupeau, livré à lui-même, commença de brouter les mûriers et se dispersa tout à coup devant deux chasseurs de papillons—des enfants, comme l'autre—qui l'effarouchaient de leurs poches de gaze. Quand le dormeur s'éveilla, moutons et chiens avaient disparu. Croyant rêver encore, il examina les alentours déserts. Une frayeur le prit. D'un bond il escalada la colline, les pieds nus insensibles aux morsures des pierres. Si loin que portât son regard, il ne put découvrir la trace des fugitifs. Il redescendit vers le fleuve, continua de courir au bord de l'eau, appelant, épiant, cherchant. Alors, les tempes baignées de sueur, épuisé de fatigue, mourant d'épouvante, il se laissa choir sur la rive. Qu'allait-il faire? Que dirait M. Benoît, le terrible granger, son maître, devant ce désastre d'un troupeau perdu? Jamais il n'oserait rentrer.
Des pâtres de son âge, qui ramenaient leur bétail, car c'était maintenant presque la tombée du jour, passèrent près de lui, sur le chemin. Il s'enquit d'eux si, par grand bonheur, ils ne lui pouvaient donner quelque indication. Même dans l'innocente enfance il y a déjà de l'homme mauvais: des injures accueillirent sa demande; des mots atroces dits le rire aux dents, ce soufflet d'une tare jetée en plein visage, comme une honte dont on est responsable, n'eût-on rien fait au monde pour la mériter. De ces lèvres d'anges—quels anges!—s'échappaient, incomprises peut-être, à coup sûr sanglantes d'intention, les appellations habituelles: «Rebut d'hospice... Être sans père ni mère...» Il courba la tête. La bande s'excitait en parlant, sa colère montait contre l'audacieux, l'intrus, le paria. Et comme il faisait mine de se défendre, elle se rua sur lui, ramassa des pierres et l'en poursuivit, criant: «A l'enfant trouvé! à l'enfant trouvé!» avec autant de répulsion et d'ardeur qu'elle eût crié au loup. Peut-être la pitié n'est-elle pas un instinct. Le malheureux s'abattit contre la haie où il dormait tout à l'heure. Il était à bout. Qu'on le tuât, ce serait fini, tant mieux!
Un secours lui vint dans la personne des chasseurs de papillons. A leur vue, les pâtres s'arrêtèrent, chuchotèrent deux noms: «M. Gaston... mademoiselle Blanche...» et déguerpirent. Ce n'était point le compte de «M. Gaston», qui se lança, furieux, sur leurs pas, agitant son roseau garni de gaze et s'époumonant derrière eux:
—Je le dirai à mon père. Je le dirai.
Au lieu de l'imiter et de courir sus aux agresseurs, la petite fille s'approcha de leur victime.
—Ils t'ont blessé avec leurs pierres?
—Non, mademoiselle.
—Que leur avais-tu fait?
—Je les interrogeais sur mon troupeau. Je l'ai perdu. Comme je suis un enfant trouvé, ils ne veulent pas que je leur parle.
Des larmes brillaient en ses yeux bleus. Il paraissait si triste; la petite fille se jeta à son cou, dans un besoin de consoler, surprise que personne ne l'aimât, le pauvre, n'admettant point que quelqu'un subît cette grosse injustice de vivre sans tendresse. Il avait l'air affectueux et doux, il était gentil malgré ses haillons et on le traitait en bête sauvage! Elle le questionna de nouveau:
—Comment t'appelles-tu?
—Robert.
—Eh bien, Robert, je serai ton amie.
Gaston, revenu de sa belliqueuse expédition, n'était pas sans remords: leur espièglerie seule mettait en fuite le troupeau de Robert et risquait de faire lapider l'enfant.
—Je ne sais où il est, dit-il; c'est nous qui l'avons effrayé pendant que tu dormais. Notre granger va t'aider à le rassembler. Tu seras un peu en retard, voilà tout.
Le soir, quand Robert retrouva son taudis, il n'y retrouva pas son sommeil accoutumé. Pour le retard, M. Benoît lui labourait l'échine à coups de gaule; à peine en sentait-il les meurtrissures, il songeait à l'étreinte charitable de deux bras d'enfant, aux baisers de lèvres vermeilles sur son visage de conspué. Autrefois, on l'embrassait ainsi, on le berçait ainsi d'un sourire. Les chants célestes lui bourdonnant au cœur, un peu de joie suffisait à les y faire renaître. En arrivant chez M. Benoît, voilà bien des années, il gardait des tendresses, des attaches, des regrets de choses que, depuis, obscurcissait le temps. A force de mauvais traitements et de misères, M. Benoît s'imaginait les avoir tués; une fée venait de les ressusciter. Robert cherchait à grouper ses souvenances lointaines, figures effacées de personnes, paroles sans suite, bribes d'airs harmonieux; il cherchait à revivre l'époque, perdue dans la brume, où il riait. Peut-être que d'y penser lui ferait revoir son pays. Son pays! Ce n'était pas comme le Vivarais, cela ne se ressemblait point. Le Vivarais était beau; mais, là-bas! Il se rappelait une nappe sans limites, bleue avec des moirures vertes, pailletée d'or et d'écume blanche, qui rejoignait le ciel et qui grondait. Il la voyait autrefois, autrefois, quand on l'embrassait.
A dater de ce jour, l'existence animale, la seule possible chez Benoît, cessa brusquement. Il ne faut aux fleurs, pour éclore, qu'une goutte de pluie et un rayon de soleil. Une amitié rouvrait le trésor d'il ne savait quelles richesses intimes l'emplissant de joies inespérées et du bonheur de vivre. Dans la rosée des aurores, sur le sommet des coteaux, il écoutait les mille voix de la nature saluer le lever du jour. Sous la brûlure des rudes midis, dans le silence accablé de la plaine, il écoutait les harmonies profondes sourdre de l'assoupissement des solitudes. Le soir, oublié de tous, couché au bord du fleuve, il écoutait les cadences argentines sortir du cliquetis des flots. C'était une fête continuelle, peuplée de fantômes involontaires, de visions brillantes, de formes inexplicables, où se détachait le pur éclat de deux yeux châtain clair, très tendres, fouillant les siens. La complicité de l'âme fait les trois quarts de nos bonheurs. Il était heureux, quoique son pain restât aussi noir, M. Benoît aussi brutal, aussi dure sa vie. Il cueillait des fleurs dans la montagne, et, en passant devant la Riveraine, maison de mademoiselle Blanche, les offrait à la petite fille, qui jouait toujours sur la pelouse le soir; elle disait un «merci» gracieux, en demandait d'autres pour le lendemain. Fruits sauvages, insectes bizarres, nids d'oiseaux, pierres curieuses, ce fut un tribut quotidien. Il pouvait donc revenir, et lui, qui ne possédait rien, donner quelque chose! Mademoiselle Blanche battait des mains à chaque offrande.
L'excès même de sa joie faillit en compromettre la durée, car madame Laffont, sa mère, en prit ombrage. D'abord tolérante, elle se fatigua vite de ce quasi-pèlerinage, où la dévotion risquait de tourner à la camaraderie. Afin de supprimer des rapports inadmissibles entre enfants de conditions si différentes, elle interdit le jardin aux heures où passait Robert. Madame Laffont était de ces femmes excellentes, mais d'un maniement difficile, que la vie au grand air, la nécessité de commander à beaucoup de serviteurs, peut-être aussi certaines dispositions naturelles font d'une brusquerie masculine et qui vous disent: «Comment vous portez-vous?» avec des trépidations de tonnerre. Les termes suraigus dont elle usa pour notifier sa volonté provoquèrent une tempête de sanglots. M. Laffont en vit le résultat sous la forme de paupières aussi gonflées que rouges. Il s'enquit du motif et leva la défense. Il raillait les préjugés de sa femme. A l'âge de Blanche, on pouvait recevoir les bouquets d'un gamin. On le devait même. Si les déshérités n'ont qu'une manière de témoigner leur reconnaissance, il est bon que les privilégiés n'y mettent point d'entrave. Au surplus, dans le cas particulier, Robert, par sa tenue parfaite et sa réserve, tranchait sur le commun de son espèce. La sévérité était donc hors de propos. Madame Laffont eut un plongeon de soumission, doublé d'une toux à ébranler les murailles.
Un jour que M. Laffont se promenait à quelques portées de fusil de la Riveraine, tandis qu'il côtoyait un ravin désert, un phénomène assez singulier captiva son attention: on chantait au-dessus de sa tête. Le fait, en soi, n'offrait rien de miraculeux, ni même d'extraordinaire; mais là où il se compliquait, c'est qu'on chantait une berceuse de Schumann. En ces montagnes, parmi ce peuple de pâtres, cela ne laissait point de rompre en visière à toutes les traditions. Qui diantre pouvait être le virtuose? Il gravit la pente, gagna le sommet du tertre. Au milieu de ses moutons, Robert, couché sur le dos, les mains sous le crâne, avait les yeux perdus dans le rêve.
—Comment! c'est toi? dit le propriétaire de la Riveraine. D'où sais-tu ce que tu chantes?
—On m'endormait autrefois avec cet air. La fin m'échappe.
—La reconnaîtrais-tu, si tu l'entendais?
M. Laffont fredonna quelques notes. Robert le dévorait des yeux.
—Oui, oui, dit-il.
Et de sa voix pure, d'un bout à l'autre, sans hésiter cette fois, il modula le chef-d'œuvre retrouvé. M. Laffont s'assit près de lui. Cet instinct musical l'émerveillait, l'attirait vers la créature aux traits fins, qui chantait à la manière des rossignols, sans les leçons de personne.
—Tu n'es pas du pays. D'où es-tu?
—Je l'ignore. J'ignore même depuis combien d'années je suis aux Mérilles, chez M. Benoît. Mais là où j'étais avant d'être ici, on m'aimait.
L'enfant poussa un soupir qui remua M. Laffont.
—Pauvre petit! dit le père de Blanche, en mettant une caresse aux boucles emmêlées des cheveux blonds.
C'était prendre le cœur de Robert, qui conta tout d'une haleine le peu qu'il savait de l'autrefois, son existence misérable, ses récents bonheurs et sa gratitude pour Blanche. M. Laffont songeait, en l'écoutant, que Dieu venait, selon toute apparence, de placer un devoir sur sa route.
Avant de rentrer à la Riveraine, il alla chez Benoît, le pressa de questions. D'où tenait-il Robert? Quelle était sa famille? L'autre se barricadait avec rage dans l'hospice des Enfants-Trouvés. Une famille, à ceux qu'on ramassait en pareil lieu? M. Laffont insista: Robert se rappelait ses parents, son pays, dépeignait la mer, gardait un souvenir vague, pourtant positif, de choses que le très bas âge ne remarque pas; il n'était donc plus au berceau lorsqu'on le prenait aux Mérilles. Soutenu par le regard de sa femme qui, derrière l'interlocuteur, faisait des signes impérieux, Benoît s'embrouillait à dessein en des apostrophes contre le pâtre et des dithyrambes à leur gloire personnelle, dont la conclusion la plus nette fut que sa digne moitié et lui représentaient la charité dans ce bas-monde, où Robert incarnait l'ingratitude. L'embarras, la colère, les refus de répondre accrurent chez M. Laffont la certitude d'un mystère intéressant sur la piste duquel il remerciait la berceuse de Schumann de l'avoir mis, que l'attitude bizarre du rustre rendait plus piquant, et qu'il se promit de tirer au clair.
Un formidable geste de menace ponctua sa sortie. Ah! le vagabond parlait, se souvenait, faisait devant les curieux craquer sa peau? on la lui tannerait donc.
—Prends garde! dit la femme. Ta main est lourde. Tu vas le tuer ou l'estropier. Avec l'intonation paisible d'une bonne commerçante soucieuse avant tout des profits de la caisse, elle ajouta: En trouverions-nous un autre pour le remplacer, comme la dernière fois?
Un grognement de bête accueillit l'observation. Benoît détestait qu'on lui ressassât l'histoire: un petit disparu, sans que personne s'en fût douté, un second venant à point et laissant les comptes en règle à l'endroit de l'hospice. Tête d'enfant pour tête d'enfant. Rien ne se ressemble davantage—à distance.
—D'ailleurs, et la dame? reprit la ménagère.
—Elle se soucie bien de lui! Elle recommandait de le traiter comme un cheval; cela revenait à dire de le supprimer.
M. Laffont appartenait à une famille fixée de temps immémorial dans le Vivarais. Jadis considérable, le patrimoine, à la révolution de 1830, se trouva presque dévoré. M. Laffont se contenta des bribes: entre sa femme, son fils et sa fille, elles lui permettaient encore le bonheur. Tout le pays appréciait son excessive bonté, sa façon d'être douce aux plus humbles. Cette bonté traditionnelle fut à peine en éveil au sujet de Robert, qu'il mit tout en œuvre afin de se guider dans ce méandre obscur. Il commença d'abord; et sous cape, une sorte d'enquête. Le maître des Mérilles, jadis obéré de dettes, levait en peu de temps ses hypothèques, arrondissait son domaine, grâce à un legs, disait-il. Certains parlèrent d'absences mystérieuses de madame Benoît, suivies de l'apparition du pâtre Robert, quelque sept ou huit ans plus tôt. La version générale fixait à sa naissance l'entrée de Robert aux Mérilles: il venait de l'hospice de Lyon et l'administration le laissait là, sans doute par oubli.
M. Laffont se perdait en ces contradictions.
Le premier valet de charrue des Mérilles, Antoine, y jeta une pointe de drame: tout le monde avait raison et tout le monde avait tort. Oui, l'arrivée de Robert datait de sept ans, quoiqu'il fût là depuis le berceau, soit douze années; Robert était un joli garçon, bien découplé, blond, facile à vivre, quoiqu'on l'eût connu petit, malingre, avec des cheveux couleur d'étoupe, plus méchant qu'une fouine. Il se passait des choses bizarres à la barbe du bon Dieu, et même à celle de la justice; mais on le hacherait en morceaux, lui Antoine, avant d'obtenir une parole sur un sujet aussi délicat. Madame Benoît le tenait en quelque estime; on en causait assez dans le bourg, les commères aux veillées s'y affilaient la langue; on ne manquerait pas de croire qu'il se voulait débarrasser du mari en l'envoyant aux galères.
—Surtout, monsieur, mettons que je ne vous ai rien conté. Si l'un des enfants a pris la place de l'autre, tant mieux, c'est leur affaire; et s'il y en a un d'enterré dans un creux du Rhône, tant pis, qu'il y reste!
L'accusation était grave, M. Laffont répugna de s'y arrêter. Mais plus s'épaississait le mystère, plus il se livrait aux conjectures. La moins invraisemblable fut que Robert était né d'une faute dissimulée avec la complicité des Benoît. Ceux-ci recevaient apparemment le prix de leur silence; ils se tairaient toujours. Alors à quoi se résoudre? Faire çà et là venir l'enfant, cultiver ses dispositions naturelles, lui faciliter les moyens de s'affranchir d'une existence misérable? Sans doute, mais après? L'heure de l'abandon sonnerait vite, la situation à la Riveraine interdisant de trop lourds sacrifices; que deviendrait Robert, une fois seul, dénué de ressources, avec des soifs de gloire, si vraiment ses instincts d'artiste étaient une vocation? Aurait-il l'énergie de se créer une place au soleil? Mieux valait le laisser à son ignorance. On ne regrette pas l'inconnu. Et de ceux qui, partis enfiévrés par le rêve, s'en reviennent meurtris par la réalité, le martyrologe est si long! Toutefois, avant de se décider, il voulut le revoir. Inutilement il le chercha dans la campagne. Le petit pâtre ne gardait plus le troupeau des Mérilles, madame Benoît le remplaçait. Plusieurs jours s'écoulèrent. Blanche se plaignit d'être oubliée. Que devenaient les fleurs sauvages, les pierres curieuses, les nids d'oiseaux, et celui qui, d'habitude, les apportait chaque soir? De son côté, Gaston fouilla en vain les bords du Rhône, les coteaux ardus, les haies de mûriers. Aussi madame Laffont triomphait-elle. Jamais sa voix sonore ne lança d'aussi claires fanfares. Le triomphe fut de courte durée, Blanche et Gaston ayant décidé leur père à les conduire aux Mérilles.
—Aux Mérilles!
Ce cri de révolte eût rendu l'ouïe aux sourds. Elle le couvrit, par déférence conjugale, d'un fracas d'ordres lancés de droite et de gauche, d'autant que, si elle n'en pouvait croire ses oreilles, force lui était bien d'en croire ses yeux qui lui montraient le trio déjà loin dans l'avenue.
La maison était déserte, les travailleurs vaquaient au loin, dans les champs. Comme Blanche poussait la porte d'une étable, elle se cramponna, très pâle, contre Gaston: Robert était là, gisant sur un tas de paille, le corps couvert d'ecchymoses, un genou luxé. Près de lui, une jatte d'eau et un morceau de pain. M. Laffont resta stupéfait. Antoine, avec ses sous-entendus, n'inventait donc rien? Le malingre, aux cheveux d'étoupe, avait donc vécu, puis cessé de vivre? Et un autre supplice recommençait le supplice ancien? Les lois permettaient de semblables choses, la barbarie en pleine civilisation, le meurtre raffiné, lent, inexorable, sans personne pour l'empêcher ou le punir. On ne calcule pas sous le coup de certaines émotions. Il prit Robert en ses bras, fit signe aux enfants de le suivre et, d'une traite, gagna la Riveraine.
—Tu es fou! vociféra madame Laffont, l'entendant presser les domestiques, faire dresser un lit dans sa chambre, demander le médecin.
Il s'occupait bien d'elle! L'état de Robert, il se l'imputait à crime, s'en jugeant responsable. Le pauvre être, sans doute, serait encore sur ses jambes si l'on ne s'était mêlé d'interroger l'odieux Benoît, ou si, l'interrogatoire fini, l'on eût pris le parti que commandait la charité la plus vulgaire. Madame Laffont, mielleuse d'aspect, clama plus qu'elle ne dit:
—Que comptes-tu faire?
—L'élever avec Gaston.
—Dans notre position de fortune?...
—Un cheval de moins à l'écurie, un enfant de plus à table, cela fait la balance. Nous sommes même capables d'en être plus riches.
Il souriait, parce que sa résolution était inébranlable; les airs de gaieté cachaient une arrière-pensée de devoir. Comme d'habitude, elle se résigna, en bramant sur un autre sujet. Adoption absurde; mais, le maître décrétant, l'esclave se soumettait, du moins à l'extérieur. Il s'en fallut toutefois que Robert montât dans ses tendresses.
Celui-ci se croyait le jouet d'une hallucination. Peu de jours après, il put se lever et commencer sa nouvelle existence. A la vérité, l'apparition et le courroux de Benoît jetèrent une ombre sur ses premières extases. Le paysan n'entendait point qu'on le dépouillât de haute lutte. Pour un peu, il eût crié au vol. L'attitude de M. Laffont l'assouplit comme une liane. Il trembla même à de certains mots, mit sur le compte d'une ivresse fictive ses brutalités envers le pâtre et, la tête dérangée par la vision d'un petit spectre aux cheveux d'étoupe, chercha sa justification dans une avalanche de preuves: oui, l'ancien nourrisson était mort, tout naturellement, de sa belle mort, et Robert tenait sa place pour obliger une personne que lui, Benoît, ne connaissait point. C'était le secret de sa femme. Jamais elle n'avait consenti même à dire le nom. Tout ce qu'il savait, c'est que, découverte, l'existence de Robert mettrait en péril l'honneur et la vie de bien des gens.
M. Laffont ne crut pas devoir jouer au justicier. Du maudit, il se contenterait de faire un heureux. Sur un point, d'ailleurs, ses incertitudes cessèrent: à n'en pas douter, Robert était d'une origine élevée. Le luxe relatif de la Riveraine le laissait très calme. Lorsque Gaston ou Blanche lui montraient des objets inconnus aux pauvres chaumières du pays, il en devinait l'emploi. Son protecteur, en l'étudiant, surprit des éclairs de fierté douce, une étonnante délicatesse contre lesquelles n'avaient pu prévaloir les humiliations ni la rude poigne de la misère. Il était de bonne trempe, ce cœur comprimé si longtemps.
Et la petite fée des premières extases, comme elle planait naguère sur les abandons du désespoir, s'incarna dans les poussées de fièvre du bonheur. Robert la cherchait, l'entendait, la voyait partout. Elle était le meilleur de lui-même, sa sœur et son étoile, sa conscience vivante marchant devant lui. Riche des trésors accumulés, il avait encore des provisions de tendresse pour son bienfaiteur, pour Gaston, même pour l'orageuse madame Laffont, quoiqu'elle lui fût souvent revêche.
Les années passèrent. Les deux jeunes gens travaillaient ensemble. L'ancien pâtre des Mérilles s'était rapidement mis au niveau de l'héritier un peu paresseux de la Riveraine. Sa prompte intelligence se doublait d'une véritable soif de science. D'ailleurs, le désir de contenter son père adoptif aurait suffi à lui faire faire des prodiges. Ses merveilleuses dispositions musicales permirent à M. Laffont de se livrer à l'enseignement de son art favori. M. Laffont était un incomparable virtuose auquel le génie créateur faisait totalement défaut. Il excellait à traduire l'âme des maîtres, mais ses propres inspirations grondaient pêle-mêle en son cerveau, comme les ruches incapables d'essaimer faute d'une reine. Sa science profonde ne parvenait pas à tirer du chaos l'idée mère autour de laquelle se coordonneraient les autres. Cette stérilité était sa plaie secrète. Elle le rongeait, sans que personne, autour de lui, soupçonnât les luttes solitaires et cruelles entre de superbes envolées et la paralysie géniale. Aussi quelle passion à suivre les progrès de Robert! Son élève serait-il plus heureux que lui? Le souffle divin le traverserait-il? L'impuissant donnerait-il au monde en cet artiste une œuvre plus belle encore que toutes les œuvres inutilement rêvées? Bientôt la blessure saignante se cicatrisa. Robert, à son insu, y versait le baume de ses premières mélodies.
—Tu seras ma gloire, disait M. Laffont, en posant la main sur la tête bouclée tendue vers lui.
Ce bonheur du père centupla celui de Robert. Le cœur était à l'étroit dans sa poitrine pour contenir le trop-plein de ses allégresses. Des pensées tumultueuses affluaient à son esprit, qui devait beaucoup de sa maturité précoce à la vieille géhenne des Mérilles. De ce temps, les derniers mois avaient été d'une influence énorme. La voix des choses, dans ses journées de garde, l'appelait vers les espaces mystérieux où maintenant il continuait d'errer, ravi par le cantique des harmonies universelles. Au seuil de ce pays des songes, devenu sa seconde patrie, surgissait une figure radieuse, le sourire d'une sœur, la grâce d'un enfant. Et l'enfant l'avait pris par la main et conduit où il était. S'il se souvenait des misères passées, c'était pour mieux apprécier les félicités présentes. S'il pouvait dire à toutes les douleurs: «Je vous connais comme moi-même», il pouvait dire à toutes les joies: «Je vous connais comme elle». Et par elle, pour elle, il formulait les unes et les autres en notes d'un rythme pénétrant, tour à tour sanglots ou fanfares.
Blanche écoutait, près de M. Laffont en extase. M. Laffont les contemplait alors, elle, l'enthousiaste, si jolie, Robert superbe, la taille élancée, avec sa distinction native, ses yeux bleus tantôt pleins de flammes, tantôt alanguis de tendresses. On eût dit qu'il les associait, en son for intérieur, pour quelque future et commune destinée où, lui disparu, sa fille trouvât dans l'artiste le guide et l'appui de sa jeunesse. Car il ne se sentait pas bien depuis plusieurs semaines. Un jour, ses enfants l'entouraient. Assis au salon, il suivait à travers les vitres les nuages chassés par le vent vers la Méditerranée. La mélancolie de l'hiver le pénétrait. Tant de lassitude l'accablait qu'une angoisse l'oppressa. Serait-ce la fin? Il fallait savoir la vérité, à cause de Robert. Que deviendrait Robert, sans lui? Instinctivement, ses yeux le cherchèrent. Il était là, presque agenouillé devant son fauteuil, épiant sur ce cher visage les ravages du mal.
—Joue-moi quelque chose, dit M. Laffont.
—J'ai commencé une «chanson d'avril», la voulez-vous?
Les gaietés de la chanson d'avril expirèrent sous les doigts du musicien. Une tristesse l'envahissait qui, malgré lui, pleurait sur le clavier. Que signifiait-elle donc? Son père était souffrant, rien de plus. Il l'aurait voulu bercer, endormir avec de joyeux accords; pourquoi son âme se lamentait-elle en un déchirement plus fort que sa volonté? Robert se raidit, tenta de commander au rythme, mais le rythme égrena, comme un collier de perles, les larmes qu'il ne pouvait retenir. M. Laffont regarda Blanche: elle frissonnait.
—Oui, dit-il, tu as compris, il m'aime bien, il chante pour moi le chant du cygne.
Robert devina plus qu'il n'entendit. En un bond, il fut aux pieds de son bienfaiteur.
—Je ne suis pas inspiré, aujourd'hui.
—Si... si...
La main tremblante du malade chercha la tête où se plaisaient tant ses caresses, les yeux devinrent fixes. Il était mort, un dernier sourire creusé au coin des lèvres, une dernière larme perlant aux cils.
Les cris de désespoir de madame Laffont ne furent égalés que par ses hurlements de fureur contre Robert; c'était lui, son infernal vacarme qui empêchaient d'appeler au secours. Avoir le cœur de martyriser un piano pendant que se mourait celui auquel il devait tout! Un autre l'aurait prévenue, elle était à côté, elle eût sauvé son mari... En un quart d'heure, l'excellente femme se dédommagea de la contrainte subie durant des années. Il n'aurait pas fallu la pousser beaucoup pour qu'elle fît de Robert un assassin. Quoi qu'il en soit, elle prenait la direction souveraine de la maison et commença tout de suite son rôle de maîtresse sans partage.
Gaston et Robert ne pensaient qu'à leur chagrin. Une épouvante les glaçait en face du coup navrant. Ils se sentaient désarmés et s'appuyaient l'un sur l'autre, comme pour tirer une force de leurs deux faiblesses. Quand le mort fut dans la bière, Blanche vint lui dire un suprême adieu. Son visage était gonflé de pleurs, elle apparaissait très pâle sous sa robe noire. Robert la prit contre lui.
—Ma pauvre sœur! ma pauvre petite orpheline.
Elle eut un brisement de la voix:
—Et toi, dit-elle, deux fois orphelin, maintenant!
Madame Laffont restait, en réalité, plus absolue maîtresse qu'elle ne l'imagina d'abord, son mari n'ayant pas laissé de testament. Le malheureux homme ne prévoyait guère une fin si prompte. Or, non seulement l'introduction de Robert chez eux n'avait jamais été du goût de madame Laffont, mais sa rancune se doublait de ses déceptions maternelles: Robert était plus beau et plus travailleur que Gaston. Elle eut quelques entrevues, aux Mérilles, avec les Benoît; puis, un beau matin, elle annonça qu'elle emmenait les garçons à Paris.
—Pourquoi faire? demanda Gaston.
—Pour que tu y achèves tes études.
—Avec Robert?
—Tu verras bien.
Le lendemain, les trois voyageurs quittaient la Riveraine. Blanche embrassa tristement ses frères et resta sur la route, leur envoyant des baisers. Tant qu'il put la voir, Robert demeura penché à la portière. Quand la silhouette se fut effacée dans le lointain, quand le dernier morceau de terre de la Riveraine eut disparu, il se blottit en son coin, désolé mais résolu devant l'incertain où madame Laffont le conduisait d'un air de victoire.
II
—Madame la baronne reçoit-elle? demanda un valet de chambre debout au seuil du boudoir.
Il n'obtint aucune réponse, fit deux pas vers une chaise longue où une femme était étendue, et répéta: «Madame la baronne...» Il n'eut pas le temps d'achever, on l'interrompit brusquement:
—J'ai commandé de me laisser tranquille.
—La personne insiste tellement...
—Qui?
—Une étrangère.
—Dites que ce n'est pas mon heure.
Le valet de chambre s'éclipsa, suivi d'un bâillement et du bruit d'une lettre froissée par de petites mains nerveuses.
La baronne Léonie de Randières en froissait souvent de pareilles depuis quelque temps; jamais, peut-être, elle n'y mit cette impatience. Elle était en un de ces jours noirs où l'on n'a plus la force de se mentir à soi-même, surtout quand personne ne pousse au mensonge. La lettre venait du dernier homme qu'elle eût distingué, un contre-amiral, en croisière aux Indes. L'enjouement du style, la rondeur, l'absence de toute sentimentalité témoignaient jusqu'à l'évidence que désormais, pour l'auteur, la destinataire entrait dans le cadre des amies respectables. Plus de traces du piédestal où Léonie éprouvait tant d'orgueil à se laisser mettre et d'où elle éprouvait encore plus de plaisir à se laisser choir.
Au dire des méchantes langues, ç'avait été une variation de socles continuelle. Peut-être se vengeait-on par là de sa chance d'antan, lorsque, jolie certes, mais pauvre, elle épousait un vieillard millionnaire. Quoi qu'il en soit, les apparences sauves, sa tenue extérieure d'une correction toujours parfaite, elle gardait ses entrées dans les salons les plus collet monté où ses alliances, son nom et la fortune héritée du mari permettaient de faire grande figure. Par malheur, une ombre s'étendait sur la grande figure, l'ombre des soleils couchants, qui gagne de proche en proche et avec une telle rapidité! C'en était effrayant. Depuis deux ou trois hivers, elle essayait bien encore de nourrir quelque illusion, le contre-amiral avait la galanterie de l'y aider. Lui parti, l'illusion tomba. Des lassitudes, des énervements, jusqu'aux lettres indiennes plaidaient contre l'éternelle jeunesse. Il fallait abdiquer, son règne était clos. Alors que lui restait-il? Rien dans le présent, rien dans l'avenir. Quant au passé... Certaines cendres ne se refroidissent jamais, sans quoi l'enfer lui-même finirait par être habitable. Léonie, en veine d'examen de conscience, se rembrunit de plus en plus. Quelque chose de son passé la brûlait, ainsi qu'un fer rouge: un amour extravagant, de l'adoration et de la fureur, tout au début de son mariage, un gentilhomme breton, presque aussi jeune qu'elle... Comme elle l'avait aimé! Comme il l'avait trahie! Comme elle s'était vengée! Oui, cruellement. En éprouverait-elle du remords? Pourquoi? Elle rendait le mal pour le mal. A vie brisée, vie empoisonnée. Quittes! Eh! non, en dépit d'elle-même, elle ne s'absolvait plus. Si lâche qu'eût été la trahison, sa vengeance était impardonnable. Elle s'étourdissait jusqu'ici, noyée dans le tourbillon de tous les plaisirs, cherchant et trouvant l'oubli dans l'émotion de toutes les heures. Mais seule, avec ses songeries...
Le valet de chambre reparut.
—Cette dame refuse de s'en aller.
—Madame Laffont. Une quêteuse sans doute. Faites entrer.
Du temps qu'elle n'était pas la maîtresse absolue, madame Laffont avait la spécialité de remplir avec tapage les volontés d'autrui; dans l'exécution de ses propres desseins, elle apportait plus de calme. Elle s'avança fort correctement vers la baronne de Randières, la salua d'un air tranquille et, s'effaçant pour désigner Robert:
—Je vous amène, dit-elle, l'enfant que vous avez confié à madame Benoît, aux Mérilles.
—Mon Dieu!
Les pupilles dilatées, les bras en avant, Léonie recula, titubant, jusqu'à la chaise longue où elle tomba écrasée. Robert ne la quittait pas des yeux. Elle se cacha le visage, incapable de supporter l'éclair de ces prunelles bleues qui la transperçait, et balbutia:
—Je le croyais mort.
Madame Laffont fut assez satisfaite de l'effet produit; on ne niait pas, il fallait profiter de l'effarement.
—Il y a sept ans que Robert n'est plus aux Mérilles. Vous l'ignoriez, je vois. Mon mari l'avait recueilli. Les Benoît n'ont pu s'y opposer, M. Laffont ayant découvert certains détails très graves qui les mettaient à sa merci.
Léonie se dressa, comme mue par un ressort. On savait l'origine de l'enfant?
—Non, reprit la veuve impassible. C'est le seul point qu'il ne lui ait pas été donné d'éclaircir. Mais il connaissait le subterfuge au moyen duquel on a fourni à Robert un état civil qui n'est pas le sien.
—Passons, passons. Que désirez-vous?
—Il l'a donc recueilli, instruit, élevé avec notre fils. Par malheur, il est mort. Mes modestes ressources ne me permettent pas de faire profiter un étranger du patrimoine de mes enfants. J'ai voulu, néanmoins, remplir jusqu'au bout mon devoir envers lui. C'est à vous que je devais le ramener, je vous le laisse. Et, s'adressant au jeune homme, immobile en son coin: Adieu, Robert, dit-elle.
Après sept ans d'existence commune, Robert s'était attaché à madame Laffont, la femme de son bienfaiteur, la mère de Blanche et de Gaston. Malgré l'antipathie jamais dissimulée, il comptait du moins sur une étreinte affectueuse, un mot de revoir, et, non contente de le bannir du foyer familial, elle le quittait presque en ennemie. C'était lui déchirer deux fois le cœur, comme si se brisait le dernier lien par où il tînt encore à la Riveraine. Rien du cher passé ne subsisterait plus derrière elle.
—Je vous en prie, supplia-t-il, ne m'abandonnez pas tout de suite.
Elle fit un petit signe de la tête, répéta tranquillement: «Adieu!» salua madame de Randières en vieille connaissance et sortit.
Pour la première fois, Robert eut une révolte. La conduite de madame Laffont l'ulcérait; l'attitude de l'inconnue, le mystère qui planait entre eux le martyrisaient. Évidemment cette femme lui tenait de près, puisqu'elle disposait de sa vie quand il était enfant. Au sort qu'elle lui faisait à cette époque, il pouvait calculer son degré d'affection. C'était en de pareilles mains qu'on le remettait. Peut-être le croyait-elle complice d'une démarche où saignaient toutes ses fiertés. Il éprouva le besoin de protester, de s'affranchir par avance d'une tutelle dont il ne voulait à aucun prix.
—Madame, s'écria-t-il, si l'on m'avait averti, je ne serais point devant vous. Pouvais-je prévoir qu'on m'allait jeter à votre tête, comme vous m'avez jeté dans un coin, jadis?
Léonie sortait de sa stupeur. Oh! ces yeux, cette voix!
—Je m'en vais donc, continua Robert. Mais, avant de sortir, je veux savoir qui je suis.
Comme elle frissonnait, il reprit:
—Oh! ne craignez rien. Je n'ai ni le moyen ni le désir de m'imposer. Je souhaite d'être fixé, pour pleurer mes parents s'ils sont morts, pour les plaindre s'ils sont vivants. Voilà tout.
Madame de Randières était en proie à un trouble excessif. Elle hésitait, le visage livide, les lèvres mordues jusqu'au sang, afin de les contraindre au silence. Surtout le regard de Robert—ce regard qu'elle essayait de fuir—l'attirait.
—Il m'est défendu de vous répondre, dit-elle.
—Je n'insiste pas.
Il s'inclina, prêt à sortir. Une question l'arrêta:
—Connaissez-vous quelqu'un à Paris?
—Personne.
—Et vous vous en allez seul, au hasard? Avez-vous des ressources?
Avec un geste d'insouciance, un vaillant sourire éclairant sa figure, il répondit:
—La Providence, madame.
Il n'est guère d'ennemis avec lesquels on ne puisse transiger. La conscience est parmi les intraitables. Celle de Léonie alla bon train sur la route des flagellations. La misérable qu'elle était! Oh! l'épouvantable histoire, impossible à rayer de sa vie! Si, du moins, elle avait le courage de réparer! Non, de la peur, une lâcheté nouvelle. Le monde, son passé d'extérieur irréprochable, les sinistres conséquences d'une heure de fièvre où d'autres que Robert expiaient l'amour trahi... comment faire pour que cela ne se dressât point devant elle, glaçant sa volonté? Certes, elle aurait pu tendre la main à Robert, lui dire... Eh! que dire, sans se condamner! Parti, elle le revoyait, avec l'implacable fixité du remords, elle revoyait ces yeux où brillait l'éclair d'autres yeux, elle entendait cette voix pareille à une autre voix. L'obsession la suivit partout, ressuscitant sous ses pas le fantôme des jours disparus. Il était près d'elle, au Bois, dans sa voiture; près d'elle, au théâtre, dans sa loge; près d'elle, à chaque heure du jour et de la nuit. Cette ressemblance frappante qui la pétrifiait, tout le monde ne l'allait-il pas remarquer? On mettrait vite un nom sur ces traits. Elle se figurait Robert rencontré, interrogé, reconnu... Le hasard a de ces fatalités. Robert invoquait la Providence; la Providence n'avait qu'une manière de le protéger: en la châtiant. D'ailleurs, ce serait justice.
Et précisément parce que ç'eût été justice, Léonie tremblait. Elle eut une série de jours mortels. Madame Laffont demeurait invisible, Robert ne reparaissait point. Qu'était-il devenu? Peut-être mourait-il de faim! S'il revenait, elle serait bonne, se l'attacherait, le conduirait à l'étranger pour finir son éducation—et le dépayser. Elle s'occupait de lui avec une sorte de passion. Afin de s'étourdir, elle se lança dans des œuvres de charité. Autrefois, elle se fût lancée ailleurs. Cette volte-face méritoire était le résultat moins des lettres du contre-amiral que de la brusque alerte qui secouait sa vie. Au demeurant, une recrue précieuse, vaguement imprégnée encore des parfums de Satan. On l'accueillit à bras ouverts et, séance tenante, on la chargea d'organiser une fête de bienfaisance dont les apprêts lui valurent une jolie provision de migraines. Elle se donna un mal infini, lança ses amis à travers les coulisses, cueillit leurs étoiles, pâlit sur le programme et, quand elle crut les choses faites, se heurta de toutes parts à d'inextricables difficultés: amours-propres en souffrance, rhumes sur commande, veto de directeurs. Elle ne savait à quel diable se vouer. Un matin, elle sonna:
—Qu'on aille me chercher Willmann.
C'était un vieux professeur de violoncelle, avec qui de temps à autre elle faisait de la musique de chambre. Beaucoup de talent, mais si entêté aux chemins de la bohème qu'il s'était fermé les autres. Aussi disait-il: «La misère est une parricide: je l'engendre, elle me dévore.» Il connaissait tout Paris et, seul, pouvait tirer madame de Randières d'embarras. Elle le mit au courant de ses ennuis: ils surgissaient justement la veille de la solennité. Pas moyen de retarder. Comment faire? S'il ne la sauvait point, elle ne le reverrait de sa vie.
—Voilà bien la justice des femmes, grommela Willmann. Enfin!... Tenez-vous spécialement à une cantatrice?
—Oui, puisque le numéro du programme...
—Pauvre raison, chère madame. Où serait la part de l'imprévu? A la place de la demoiselle, je vous offre un monsieur...
—Célèbre?
—Du tout. C'est ce qui fait son mérite.
Willmann avait aux yeux des pointes de malice. Ses doigts tambourinaient sur les bras du fauteuil quelque marche guerrière. Il haussa les épais sourcils blancs où s'embroussaillait son regard—sa manière de hausser les épaules—Célèbre! Est-ce qu'on est célèbre quand on a le droit de l'être?
—Voulez-vous d'une merveille, chère madame?
—Si j'en veux!
—Alors laissez-moi faire. La bride sur le cou. Je ne puis cependant pas m'engager avant d'avoir vu...
Elle l'interrompit:
—Mais c'est demain, Willmann.
—Demain, parfaitement. J'ai bien l'honneur... Si vous ne me revoyez pas ce soir, dormez tranquille. Ce sera la preuve qu'on a ce qu'il vous faut.
Le lendemain, Léonie retrouva ses forces de mondaine pour jeter le dernier coup d'œil aux préparatifs, distribuer ses grâces, remercier tous ceux qui répondaient à son appel. On la félicitait: charmant, exquis... saynète délicieuse... programme di primo cartello... sans compter l'imprévu, le clou de Willmann. D'où venait-il, celui-là? quelle était sa spécialité? Elle souriait, n'en sachant rien elle-même, goûtant la joie du triomphe, fière de la belle recette à verser entre les mains de sa présidente. Tout à son bavardage, elle ne remarqua point l'entrée de l'artiste amené par Willmann. Les premiers accords lui firent tourner la tête. Elle réprima un cri et resta sans souffle. Robert! Robert, dont le jeu pathétique, tombant comme du ciel sur l'auditoire, le charmait, l'électrisait, le bouleversait jusqu'aux entrailles. Il y avait, dans l'assistance, vingt personnes: la duchesse de Serples, la chanoinesse de Guderille, madame de Lunney, combien d'autres! capables de mettre un nom sur ce visage. On allait l'interroger, s'enquérir de sa vie, elle le voyait la montrant du doigt, elle l'entendait répondre: «Cette femme vous renseignera.» Elle voulait fuir et demeurait immobile, prise par la fatalité qui s'appesantissait sur ses épaules, la condamnait à subir, dans des transes d'une curiosité poignante, la catastrophe prévue depuis deux mois. Elle ne pouvait se rassasier: là, devant elle, Robert! Cette tête qui se transfigurait, vivant la pensée éblouissante du maître, qui la hantait ces derniers temps, non souriante comme à présent, mais terrible comme un de ses plus terribles souvenirs, elle n'avait pas plus la force de s'en détourner que le corps de l'abîme où le vertige attire.
Les applaudissements éclatèrent.
—Un amour, votre artiste, lui cria la vicomtesse de Lerdre, mariée de la veille, à dix-huit ans, et trouvant déjà tous les hommes «des amours».
L'astre nouveau, levé au firmament de l'art, eut une ovation enthousiaste. Il était si jeune, si beau, si plein des tempêtes intérieures où se révèle le génie! On l'entourait et l'accablait d'éloges, de questions; il répondit avec beaucoup de simplicité, d'un ton un peu farouche, mais exempt de gêne ou d'orgueil.
—Enfin, d'où le tient-on, ce prodige? insista la petite de Lerdre; on le dit orphelin, est-ce vrai?
—Oui, répliqua madame de Lunney, Willmann l'assure et prétend que depuis la mort de son père il travaille pour vivre. Qu'était le père?
La vieille duchesse intervint:
—Il a, ce jeune homme, une beauté remarquable. Elle me rappelle les Kercoëth.
—Miséricorde! Dieu le préserve d'autres points de ressemblance avec les Kercoëth! dit la chanoinesse de Guderille.
—C'étaient de belles âmes, prononça la duchesse.
Léonie était plus blanche que ses dentelles. Willmann lui conduisit Robert.
—Avais-je raison? Et, présentant l'artiste: monsieur Robert.
Robert s'inclina comme s'il la voyait pour la première fois. Elle essaya de le complimenter, les paroles s'arrêtèrent dans sa gorge.
—Vous êtes souffrante? interrogea Willmann.
—La chaleur...
Le violoncelliste lui offrit le bras pour la mener hors de la foule, tandis que la duchesse de Serples retenait Robert et disait:
—J'ai eu bien bien du plaisir à vous entendre, monsieur, j'en ai plus encore à vous regarder: vous éveillez en moi de si vieux souvenirs!
L'air frais du dehors remit madame de Randières. Elle s'accrochait, toujours vacillante, au bras de Willmann, mais des roses commençaient à lui monter aux joues. Elle se dégagea de ses songeries et, d'une voix brève:
—Comment le connaissez-vous?
—Ah! par ma foi, d'une façon originale et que je crois inédite: par l'intermédiaire d'un escalier.
—Et moi donc! Voici l'histoire. Elle date, au plus, de huit jours. Deux fois par semaine, je fais de la musique chez un commerçant dont l'héritière—des millions, s'il vous plaît—a d'étonnantes prétentions artistiques. On ne se figure point comme les bourgeois...
—Vite, vite, Willmann.
—Après le dîner, la respectable tribu, composée du père, de la mère et de la fille, passe au salon. Le père s'endort au coin de la cheminée à droite, la mère au coin de la cheminée à gauche...
—Willmann, vous êtes insupportable.
—Aussi ce que j'ai de peine à me supporter!... Les patriarches endormis, nous mettons, la fille et moi, Chopin en pièces. La légende d'Orphée n'est pas un mythe. Par bonheur pour l'auditoire, il n'y en a pas. On pourrait, à la rigueur, en avoir un, dans la personne des commis de M. Duparc—il s'appelle Duparc, mon commerçant—mais je les soupçonne et les félicite, ces jeunes gens, de préférer leur lit. Ils grimpent aux mansardes, dans la maison, pendant que nous nous livrons à notre vacarme.
—Je ne vois pas...
—Vous allez voir, chère madame. Depuis deux mois, je remarquais, chaque fois que je m'en allais, une ombre accroupie sur les marches de l'escalier.
—Ah! ah!
—C'est ce que je me dis. Cela me parut bizarre. Il y a huit jours, je saisis mon ombre au collet et lui demande ce qu'elle fait là. L'ombre me répond qu'elle écoute. Comme c'était son droit, je n'aurais pas poussé l'interrogatoire plus loin, si elle n'eût ajouté: «Le piano est atroce, mais le violoncelle bien remarquable.» Je fus flatté, parce que, moi, la vérité, d'où qu'elle vienne, même dans une cage d'escalier... Je voulus quelques éclaircissements: «Vous êtes musicien?—Un peu.»—La conversation liée, j'apprends que j'avais affaire à un commis de Duparc. Je l'emmène chez moi pour voir ce dont il était capable. Ah! bon Dieu! il n'était pas plutôt assis devant le clavier que je prenais sa mesure. Un amant retrouvant sa maîtresse. Quelle poigne, quelle âme! «Toi, mon petit, lui dis-je, tu iras loin. Je m'en charge.»
—Il ne vous a rien dit de son arrivée à Paris?
—Pas un mot. Pourquoi?
Au lieu de répondre, Léonie donna l'ordre à un domestique d'aller chercher Robert de la part de Willmann.
—Il faut que je lui parle. Laissez-nous seuls quand il viendra.
Willmann eut l'air surpris de ce besoin de tête-à-tête. Robert approchait, il courut à sa rencontre et, tout haut:
—Madame la baronne désire causer avec toi. Dans un souffle, il ajouta: Prends garde, mais tâche de la séduire.
La séduire! Robert y était bien disposé, quand sa présence lui gâtait tout le plaisir de la soirée! Elle s'avança la main tendue, un peu vibrante:
—Vous ne m'avez pas reconnue, tout à l'heure?
—Je vous ai reconnue, madame; mais j'imaginais que je ne devais point le témoigner.
—Parce que vous me gardez rancune?
—Parce que je ne tiens pas à vous être désagréable.
Cet excès de délicatesse la toucha.
—Comme vous m'avez préoccupée! Je comptais vous revoir, j'ignorais ce que vous étiez devenu; j'en étais, je vous assure, très malheureuse.
Un incrédule sourire plissa les lèvres de l'artiste. Il planta ses yeux fiers dans les yeux de la baronne. Se moquait-elle de lui? Non, elle ne se moquait pas. Sur sa figure éclatait un air de sincérité qui l'interdit. Si mal qu'elle l'eût accueilli naguère, elle pouvait avoir changé d'avis à son égard. Il se courba légèrement devant elle.
—Vous êtes trop bonne, madame.
Elle lui prit le bras d'un geste très doux, voulant le gagner à ses projets, déroutée par une conquête qui ne ressemblait pas à celles dont on lui prêtait la spécialité triomphante. Elle l'entraîna dans un coin de la serre, ne sachant encore par où risquer la démarche. S'il refusait pourtant! Ils resteraient seuls tandis que s'achevait la fête; aurait-elle le loisir de le convaincre et de le décider? Elle le fit asseoir près d'elle.
—Racontez-moi tout ce qui vous est arrivé depuis que je ne vous ai vu.
—Cela en vaut-il la peine?
—Je vous en prie.
—J'ai marché devant moi le long des rues; j'entrais demander de l'ouvrage quand je voyais des écriteaux. N'ayant aucune référence à fournir, on me refusait partout. Je n'avais pas un centime dans la poche, de sorte que, la nuit venue, mon gîte me paraissait problématique. Paris n'a pas, comme le Vivarais, des lits d'herbe sèche contre les haies. J'étais fatigué d'avoir marché huit heures, sans m'arrêter, à jeun. Dans une rue étroite où il me sembla que le vent soufflerait moins fort, les encoignures de portes m'attiraient. J'en choisis une pour y passer la nuit. Mais un gardien de la paix me commanda de circuler. Engourdi par le froid, la fatigue, la faim, je n'eus pas la force d'obéir. Il m'emmena au poste, on me fit boire un cordial et je dormis sur le lit de camp.
Pendant que Robert parlait, Léonie buvait ses paroles. Sous la fixité de ce regard, il éprouva comme un malaise et s'interrompit un moment.
—Continuez, continuez, dit-elle.
—Le lendemain, le commissaire, en me congédiant, m'offrit quelques pièces de monnaie. Je refusai, naturellement. Du travail, pas l'aumône. Je le lui dis, je contai mes recherches inutiles; j'ajoutai que j'avais, au lycée Henri IV, un camarade d'enfance, le fils de mon père adoptif; on saurait par lui si j'étais un vagabond. Le commissaire fit une enquête et le résultat fut, séance tenante, une place chez un de ses amis, M. Duparc. Depuis, je travaille toute la semaine; le dimanche, je vais voir Gaston et, les soirs, je me rends chez M. Willmann, où je joue les airs préférés de ma sœur Blanche.
Ce récit, fait avec beaucoup de simplicité, sans ombre de rancune contre le sort, sans une allusion à celle qui l'écoutait, remuait étrangement Léonie. Quand il eut fini de parler, elle dit d'un ton bref:
—Cette existence ne saurait durer. Vous allez venir chez moi.
—Chez vous, madame?... Je vous remercie.
—Vous n'avez pas à me remercier. Je n'aurais pas dû, lorsque vous franchissiez mon seuil, vous le laisser repasser.
—Je m'explique mal, sans doute, madame. Votre proposition me touche, mais je ne l'accepte pas.
—Pourquoi?
Il hésita un instant. Il avait tant de choses à répondre, de si grosses tempêtes au cœur, de si graves questions aux lèvres! Que signifiait cette comédie? A quoi tendait une hospitalité si cruellement refusée hier, si bizarrement offerte aujourd'hui? A quel titre, enfin, ce brusque intérêt, après les marques indéniables d'une haine vieille de dix-neuf ans? Il conserva son sang-froid et dit:
—Je désire ne point aliéner mon indépendance.
—Vous la garderez tout entière. Je serai votre amie, rien de plus, une amie dévouée, qui vous aidera de toutes ses forces, à réaliser vos rêves de gloire.
—Tant de générosité me flatte; mais j'entends faire mon chemin seul, en ne demandant l'aide que de Dieu.
—Soyez franc, s'écria Léonie, s'il s'agissait de Willmann, non de moi, vous accepteriez. Et, lui saisissant les mains, rapprochant son visage du visage de Robert, elle ajouta, connue dans un transport de passion blessée: Avoue-le, tu refuses parce que c'est moi. Je te devine, tu me hais. Tu me hais de t'avoir abandonné aux Benoît, de ne t'avoir pas ouvert les bras devant madame Laffont. Et ce qu'il y a de terrible là-dedans, c'est que tu as raison de me haïr. J'ai été mauvaise, sans entrailles, implacable. Aussi, j'avais perdu la tête, c'est mon excuse. Je ne savais pas ce que je faisais. Et je ne te connaissais pas. A présent, je te connais. Tu es le fantôme de mes veilles, ma conscience, plus que cela: mon cœur, puisque, à force de te redouter, je me suis mise à t'aimer. Oui, de cette tendresse irraisonnée, instinctive, qu'on a pour l'œuvre de sa chair, parfois, hélas!—comme représailles divines—pour l'œuvre de ses cruautés. Si tu veux te venger de moi, persiste à me repousser. Le remords me tue, aide-le.
Une sorte d'effroi s'était emparé de Robert.
—Que m'êtes-vous donc, madame, pour me tenir un pareil langage?
—Moi?... Je suis...
Elle s'arrêta, épouvantée de ce qu'elle allait dire, et, d'une voix où toutes ses terreurs suppliaient:
—Oh! ne me le demande jamais, jamais! J'ai tant besoin de ton pardon, je te suis la cause de tant de maux!
—Mon Dieu! bégaya Robert qu'affolait une pensée soudaine; seriez-vous ma mère?
Elle poussa un cri. Sa mère! Brusquement elle roula sur le sol, comme une masse sans connaissance.
III
Le surlendemain Willmann vint prendre Robert au saut du lit.
—Enlevée, la permission, à la pointe de la baïonnette! En route.
—Quelle chance, mon ami! Vous avez obtenu?...
—Bah! il n'y fallait même pas de baïonnette. Le hasard a de ces bouffonneries. Le proviseur me connaît, moi qui me figurais n'être connu de personne. Il est vrai que la montagne Sainte-Geneviève est un des pics de la bohème et la bohème mon royaume de ce monde...
—Ainsi, Gaston?...
—M'est confié pour toute la journée. Je le fais sortir, te le passe et me sauve, car j'ai deux ou trois rendez-vous, ce matin.
Ils prirent d'un pas allègre le chemin du lycée Henri IV. Sa nouvelle existence cloîtrée pesait fort au jeune Laffont. A dix-huit ans, troquer son indépendance, la liberté des vastes champs contre l'étouffement des murs, c'est un rude coup. Gaston souffrait d'autant plus que, profondément atteint par la mort de son père et résolu de devenir le soutien de sa mère et de sa sœur, il lui fallait regagner tout un arriéré de paresse. Aussi s'absorbait-il dans le travail, ce qui doublait l'ennui de la prison d'une sorte d'isolement au milieu de ses camarades. Ceux-ci, mis en verve de malice par sa simplicité, ses candeurs de rural, le tourmentaient à plaisir. Il laissait faire, avec des rages intérieures. Ses seules joies étaient les visites de Robert. Tous deux retrouvaient alors un peu de leur bonheur ancien, se contaient leurs déboires, se consolaient l'un l'autre, et, réconfortés par l'amitié, revoyaient les jours déjà lointains de la Riveraine, les travaux communs sous l'œil vigilant du père, les courses vagabondes au bord du Rhône, et les grâces de la petite sœur restée dans le nid d'où ils étaient tombés.
Ce dimanche-là, ce ne fut pas une médiocre surprise pour Laffont d'être dehors, au grand air, entre Robert et Willmann.
—Vous me remercierez une autre fois, mes petits, grommela le vieil artiste, dont on étreignait le bras. Je vous ai donné la clef des champs. Usez, n'abusez pas. Moi, je vous lâche. Oui, oui... des affaires... As-tu encore de l'argent, toi?
—Ne vous inquiétez pas.
—Hein?... Drôle de garçon!... Fier comme un Castillan! Mais nous autres, artistes... Et, poussant Gaston du coude, l'index au front: Tous un grain.
Sur les quais, il quitta les jeunes gens, lestés de conseils sages et d'indications qui l'étaient moins, telles que restaurants à la mode, cafés du high-life, etc.
—Il croit, dit Gaston, que le Pactole coule chez nous.
Robert, sans répondre, tapota la poche de son gilet, où sonnait le tintement de pièces d'or.
—Bah? fit l'autre, surpris. Moi qui comptais, en fait d'agapes, manger de l'air et boire du soleil. D'où cela te vient-il?
—De mon premier concert.
Ils marchaient le long de la Seine, sous les gaietés du ciel, remontant vers le Jardin des Plantes, au hasard. Robert disait tout, la rencontre de Willmann, la fête, le gros succès, l'entretien avec madame de Randières, et, quand il la voyait à ses pieds, sans connaissance, son angoisse douloureuse. Ne se sentant ni le courage ni même la force de la secourir, il appelait, des domestiques enlevaient la baronne, elle n'était plus rentrée dans les salons. Le lendemain, branle-bas général chez Duparc. Willmann y semait des tempêtes, apportait de nouveau les propositions faites la veille, le morigénait de la belle manière de ne s'être pas précipité sur l'aubaine et l'avertissait que Duparc lui rendait de grand cœur sa liberté, puisqu'il s'agissait d'un avenir superbe.
—Qu'as-tu répondu?
—Je me suis donné jusqu'à demain pour la réflexion... Tu trouves sans doute que je n'ai même pas à réfléchir; il fallait refuser?
Gaston savait l'histoire de la présentation, la fuite hautaine de chez madame de Randières. D'instinct, cette femme lui était odieuse. Qu'elle eût des remords tardifs, tant mieux, il ne l'en plaignait pas. Mais il se rappelait les dégoûts, vaillamment réprimés, de Robert pour le genre de travail devenu son gagne-pain; il connaissait les soifs de sa nature d'élite, les rêves de gloire entrevus par le père et que la dure nécessité risquait d'anéantir en stérilisant le cerveau dans le combat pour la vie. S'envoler en plein éther, ouvrir l'aile aux souffles caressants, quelle tentation!
Quand elle triompherait des révoltes de la première heure, oserait-il blâmer?
—Crois-tu que chez elle, tu puisses être heureux?
—Ce n'est pas de moi qu'il s'agit.
—De qui, alors?
—De cette femme qui mit tant de zèle à me bannir de son existence et met tant de passion à m'y faire rentrer, qui m'inspire de la répulsion et dont la pensée me suit cependant partout, qui sait d'où je sors et refuse de me le dire, et se trouve mal quand je l'interroge. Suis-je sûr d'avoir le droit de la repousser, de la détester? Ma mère, peut-être!
—En ce cas, elle t'a dégagé de tes devoirs de fils.
—Elle ne le pouvait pas. Un fils n'est jamais un juge. Rien ne le dégage de ses devoirs. Et, puisque je suis dans l'incertitude, le mien est, à tout prendre, quand elle m'appelle, d'obéir.
Gaston lui serra la main. Un attendrissement le gagnait devant cette figure où, dans le lointain des ans, il revoyait l'expression souffreteuse du petit pâtre des Mérilles dormant sous sa haie de mûriers.
—Tu as raison, dit-il, et vaux mieux que moi. Notre père t'approuverait.
—Cela me suffit. J'irai chez madame de Randières, pour alléger ses remords, si elle en a.
Ils remontaient depuis longtemps la Seine, absorbés en leur pensées, ne remarquant pas le chemin parcouru. Le ciel, au-dessus d'eux, riait, dans la sérénité du printemps. Le bruit de la grande ville, derrière, n'arrivait plus que comme une sourde clameur. Ils avaient atteint la banlieue, au delà des fortifications, dans la direction d'Alfort.
—Où diable sommes-nous? questionna Gaston. La singulière campagne, pleine de légumes, avec des bicoques au milieu de jardins à tenir dans la poche!
—Voilà pourtant un vrai parc, là-bas, autour de ce chalet. Regarde, on dirait une villa italienne. Elle est charmante, vue d'ici.
—Pour moi, dans ce paysage, rien ne vaut un coin de notre Vivarais.
—Ni surtout la Riveraine. Cela est positif. As-tu faim?
—Je dévorerais. Il doit être une heure indue.
—Midi, déclara Robert en levant la tête, habitué, par son enfance, à prendre le soleil pour guide. Cherchons une auberge.
Ils la trouvèrent près du chemin de halage. Une petite maison très propre, où l'hôtesse les accueillit avec empressement. On dressa la table sous une tonnelle, afin de leur épargner le voisinage des mariniers de la salle commune. Ces dents de jeunes loups saccagèrent. Puis, comme la journée était splendide et que le soleil radieux invitait au farniente, ils allèrent se coucher dans l'herbe, au bord de l'eau. Les prés descendaient jusqu'au fleuve, constellés de pâquerettes et de chicorée sauvage. Quoi qu'en eût dit Gaston, le paysage ne manquait pas de grâce. Les fleurs et la verdure des demeures rustiques piquetaient la monotonie des terres maraîchères, et la grande villa italienne se dressait à l'horizon d'un air d'attirante mélancolie. Ces premiers beaux jours ont une pénétration de vie étrange; Robert en subissait l'influence. Ses pensées du matin s'évaporaient dans les transparences de l'atmosphère. Il cueillait autour de lui les minces étoiles blanches épanouies sous le velours des prés. Et devant cette moisson embaumée, sa poitrine se gonfla: «Je ne lui en porterai plus jamais. Pauvre petite sœur!» La Riveraine et sa fée, aux regards d'ange, lui parlaient tout bas.
Mais Gaston le poussa du coude. Les deux jeunes gens restèrent pétrifiés.
De taille moyenne, svelte comme un sylphe, vêtue d'un peignoir de cachemire blanc magnifiquement brodé, les pieds chaussés de mules de satin, une créature courait dans la prairie et paraissait jouer avec un compagnon imaginaire. Elle était tête nue au soleil, sans ombrelle et sans gants. Des boucles blondes, pareilles à de l'or en fusion, lui tombaient jusqu'à la ceinture. Pas une ride au front, de la blancheur des nacres. Elle était idéalement belle. Mais dire son âge eût été malaisé, tant les contrastes se heurtaient: il y avait de l'enfant dans la turbulence de ses pas, de la femme dans la passion de certains gestes tragiques, de l'aïeule dans la fugitive lassitude des traits, quelques poses découragées, tremblantes comme chez les vieillards. Elle passait de l'un à l'autre de ces aspects avec une mobilité incroyable. Elle ramassait des fleurs, courait après les papillons, se roulait parmi les herbes, avait de brusques éclats de rire, çà et là des cris poignants, s'arrêtait raide, tendait les bras à l'air qui, enveloppant ses doigts chargés de bagues, semblait lui donner la sensation d'un baiser. Alors, de ses lèvres plissées en un énigmatique sourire, des mots incohérents sortaient, avec la suavité d'un appel d'amour.
—C'est une folle! dit Gaston.
—Qu'elle est belle! chuchota Robert.
Il ne la quittait pas du regard. Une émotion de plus en plus forte l'étreignait, à mesure qu'elle avançait vers lui, les yeux sur ses yeux, le sourire de sphinx toujours creusé au coin de la bouche. Elle s'arrêta comme une somnambule et, sur un ton d'évocation sépulcrale, elle dit:
—Il est là, mon orgueil. Il rit, il est beau, il est là. Je n'ai plus peur.
Elle demeurait immobile en face de Robert. A la rencontre des grands yeux bleus stupéfaits, ses grands yeux bleus fixes prenaient de la vie. Ainsi, en heurtant l'épée, la froide épée jette des étincelles. Aux pointes des pupilles dilatées s'allumaient de rouges éclairs. Elle demeurait immobile, muette, concentrée en elle-même, dans l'attitude cauteleuse de la panthère prête à bondir sur sa proie, la proie qu'elle découvrait là, en ce jeune homme éperdu et tremblant à deux pas d'elle. Sous les longues boucles fauves, la figure de statue revêtait une expression de douleur allant jusqu'à la cruauté. Lui contemplait. Gaston le saisit par le bras afin de le soustraire à l'horrible fascination, de rompre le charme sinistre, dont il constatait et redoutait la puissance.
—Prends garde! Il faut se méfier des fous. Ote-toi de son chemin.
Et il l'écarta. La femme tressaillit. Elle ne comprenait pas. Il y avait quelque chose en face d'elle, ce quelque chose soudain s'évanouissait. Elle passa ses mains sur sa figure, cherchant encore, toujours, droit devant elle. Où était-ce? Qui le lui prenait? Cette fête d'un instant, cette joie d'une minute, qu'en faisait-on? Une détresse poignante marbra son visage, la souffrance familière, aiguë. Puis, comme appelée par une voix secrète, où ses effarouchements s'apaisaient:
—Il rit, il est là! dit-elle.
La physionomie tout à coup sereine, elle descendit d'un pas cadencé, en modulant un air insaisissable, vers la berge. Les fleurs ont, sous la brise, ces ondulations adorables. Mais le brasillement du fleuve la frappa de terreur. Elle poussa un cri déchirant, un de ces cris d'angoisse qui bouleversent, entra dans l'eau, tendit les bras en avant, faisant mine de s'accrocher aux flots qui se brisaient sous ses mains et glissaient, insensibles, entre ses doigts. Son geste machinal semblait fouiller l'onde. Elle marcha d'abord sans perdre pied. Autour de sa robe blanche, les nappes bleues élargissaient leurs cercles. Et les gaies hirondelles voltigeaient, insoucieuses, autour d'elle. Bientôt le courant, plus fort, la roula dans son manteau d'azur. Avant que Gaston eût fait un geste, Robert s'était précipité. En quelques brasses vigoureuses, il l'atteignit. Il souleva sa tête hors de l'eau. Leurs regards de nouveau croisés, elle poussa le même cri, l'enlaça d'un élan sauvage et, le serrant contre elle comme une mère son enfant, disparut avec lui.
—Au secours! au secours!... gémissait Gaston.
De l'auberge, des prés, des maisons éparses on accourut. A son tour, Gaston plongea, frémissant à l'idée qu'il aurait affaire peut-être à deux cadavres. La berge se couvrait de monde, dans un tohu-bohu de bruits, d'appels, de vaines clameurs.
Quelqu'un fendit la foule, sauta dans une barque et rama vers les trois corps. Le moyen, pour n'être pas héroïque, était le plus sûr; naturellement, personne n'y songeait. C'était un homme de haute taille, aux cheveux grisonnants, la figure énergique et belle. En un clin d'œil, il fut auprès de Gaston.
—Monsieur, ne les lâchez pas, et donnez-moi la main.
Laffont se cramponna et, pêle-mêle avec les autres, fut hissé à bord. Les bras de la folle étaient tellement crispés autour du cou de Robert qu'on eut toutes les peines du monde à dénouer l'étreinte.
Sur la berge, des domestiques en grand émoi répondaient aux mille questions posées de toutes parts: «Depuis le matin, on courait après madame la marquise... Elle s'était échappée, ils ne savaient comment... durant une courte absence de monsieur le marquis... lui qui ne la quittait jamais, la veillant nuit et jour... si admirable de dévouement. Dès son retour, à la première nouvelle, il était comme frappé au cœur... et trois heures de recherches inutiles!...»
—Pauvre homme! psalmodia l'aubergiste. Quelques minutes de plus, ce n'en aurait pas moins été pour lui un fier débarras. Il suffit de le regarder. Quand on est triste de cette façon!...
L'hôtelière, d'un mouvement de tête, indiquait celui qui venait de recueillir les trois épaves et accostait à la rive. Triste, il l'était, certes, par les yeux, le pli navré des lèvres, une sorte de brisement de tout l'être. La foudre, un jour, avait dû s'abattre sur lui. Mais à le voir près du corps inanimé de la folle, on sentait que toute sa vie—ce qu'il en restait, du moins—était là.
Dès que la marquise eut repris ses sens, des voitures, mandées en hâte, transportèrent tout ce monde à la villa italienne. Le marquis avait donné l'ordre d'amener chez lui les jeunes gens et ne s'occupait que de sa femme, étendue sur les coussins du landau. Sa voix palpitait:
—Yvonne, m'entendez-vous? me voyez-vous? Il se penchait sur elle, la berçait: Yvonne, je vous en supplie, répondez-moi.
Elle gardait un mutisme farouche. Visiblement, une idée fixe l'obsédait. Lui ne se lassait pas, opiniâtre en son impuissante tendresse, ivre de l'avoir encore vivante contre lui, après l'affreux péril.
—Yvonne, mon Yvonne, je vous en conjure...
Comme on descendait devant le perron de la villa, Robert et Gaston furent les témoins d'une scène pénible. Un accès de fureur s'emparait de la marquise, elle refusait de rentrer, voulait retourner au fleuve, se débattait aux bras de son mari, criant:
—Il est sous la mer. Je l'ai vu. Je le veux, je le veux!
Une paysanne d'âge mûr, vêtue du costume bas-breton, se précipita, les paupières gonflées, hors d'elle-même, par l'inquiétude des dernières heures.
—Seigneur Jésus! monsieur le marquis, dans quel état elle nous revient!