LES LAURIERS SONT COUPÉS

Un soir de soleil couchant, d'air lointain, de cieux profonds; et des foules qui confuses vont; des bruits, des ombres, des multitudes; des espaces infiniment en l'oubli d'heures étendus; un vague soir...

Car sous le chaos des apparences, parmi les durées et les sites, dans l'illusoire des choses qui s'engendrent et qui s'enfantent, et en la source éternelle des causes, un avec les autres, un comme avec les autres, distinct des autres, semblable aux autres, apparaissant un le même et un de plus, un de tous donc surgissant, et entrant à ce qui est, et de l'infini des possibles existences, je surgis; et voici que pointe le temps et que pointe le lieu; c'est l'aujourd'hui; c'est l'ici; l'heure qui sonne; et au long de moi, la vie; je me lève le triste amoureux du mystère génital; en moi s'oppose à moi l'advenant de frêle corps et de fuyante pensée; et me naît le toujours vécu rêve de l'épars en visions multiples et désespéré désir... Voici l'heure, le lieu, un soir d'avril, Paris, un soir clair de soleil couchant, les monotones bruits, les maisons blanches, les feuillages d'ombres; le soir plus doux, et une joie d'être quelqu'un, d'aller; les rues et les multitudes, et dans l'air très lointainement étendu, le ciel; Paris à l'entour chante, et, dans la brume des formes aperçues, mollement il encadre l'idée; soir d'aujourd'hui, oh soir d'ici; là je suis.

... Et c'est l'heure; l'heure? six heures; à cette horloge six heures, l'heure attendue. La maison où je dois entrer: où je trouverai quelqu'un; la maison; le vestibule; entrons. Le soir tombe; l'air est bon; il y a une gaîté en l'air. L'escalier; les premières marches. Ce garçon sera encore chez soi; si, par un hasard, il était sorti avant l'heure? ce lui arrive quelques fois; je veux pourtant lui conter ma journée d'aujourd'hui. Le palier du premier étage; l'escalier large et clair; les fenêtres. Je lui ai confié, à ce brave ami, mon histoire amoureuse. Quelle bonne soirée encore j'aurai! Enfin il ne se moquera plus de moi. Quelle délicieuse soirée ce va être! Pourquoi le tapis de l'escalier est-il tourné en ce coin? ce fait sur le rouge montant une tache grise, sur le rouge qui de marche en marche monte. Le second étage; la porte à gauche; «Étude». Pourvu qu'il ne soit pas sorti; où courir le trouver? tant pis, j'irais au boulevard. Vivement entrons. La salle de l'Étude. Où est Lucien Chavainne? La vaste salle et la rangée circulaire des chaises. Le voilà, près la table, penché; il a son par-dessus et son chapeau; il dispose des papiers, hâtivement, avec un autre clerc. La bibliothèque de cahiers bleus, au fond, traverse les ficelles nouées. Je m'arrête sur le seuil. Quel plaisir que conter cette histoire. Lucien Chavainne lève la tête; il me voit; bonjour.

—«C'est vous? Vous arrivez justement; vous savez qu'à six heures nous partons. Voulez-vous m'attendre; nous descendrons ensemble.»

—«Très bien.»

La fenêtre est ouverte; derrière, une cour grise, pleine de lumières; les hauts murs gris, clairs de beau temps; l'heureuse journée. Si gentille a été Léa, quand elle m'a dit—à ce soir; elle avait son joli malin sourire, comme il y a deux mois. En face, à une fenêtre, une servante; elle regarde; voilà qu'elle rougit; pourquoi? elle se retire.

—«Me voici.»

C'est Lucien Chavainne. Il a pris sa canne; il ouvre la porte; nous sortons. Les deux, nous descendons l'escalier. Lui:

—«Vous avez votre chapeau rond...»

—«Oui.»

Il me parle d'un ton blâmeur. Pourquoi ne mettrais-je pas un chapeau rond? Ce garçon croit que l'élégance est à ces futilités. La loge du concierge; vide constamment; bizarre maison. Chavainne va-t-il au moins un peu m'accompagner? À ne vouloir jamais allonger son chemin, il est si ennuyeux. Nous arrivons dans la rue; une voiture à la porte; le soleil éclaire encore, comme en flammes, les façades; la tour Saint-Jacques, devant nous; vers la place du Châtelet nous allons.

—«Eh bien, et votre passion?»

Me demande-t-il. Je vais lui dire.

—«Toujours à peu près de même.»

Nous marchons, côte à côte.

—«Vous venez de chez elle?»

—«Oui, je l'ai été voir. Nous avons, deux heures durant, causé, chanté, joué du piano. Elle m'a donné un rendez-vous à ce soir, après son théâtre.»

—«Ah.»

Et avec quelle grâce.

—«Et vous, que faites-vous de bon?»

—«Moi? Rien.»

Un silence. La charmante fille; elle s'est fâchée de ne pouvoir achever ses couplets; moi, je n'allais pas en mesure, et je n'ai pas avoué la faute; j'aurai plus d'attention ce soir, quand nous recommencerons.

—«Vous savez qu'elle ne paraît plus maintenant qu'au lever-de-rideau? J'irai l'attendre, vers neuf heures, aux Nouveautés; nous nous promènerons ensemble en voiture; au Bois, sans doute; le temps y est si agréable. Puis je la ramènerai chez elle.»

—«Et vous tâcherez à rester?»

—«Non.»

Dieu m'en garde! Chavainne ne comprendra jamais mon sentiment?

—«Vous êtes étonnant» me dit-il «avec ce platonisme.»

Étonnant! du platonisme!

—«Oui, mon cher, c'est ainsi que j'entends les choses; j'ai plus de plaisir à agir autrement que d'autres agiraient.»

—«Mais, mon cher ami, vous ne réfléchissez pas à ce qu'est la femme avec qui vous avez affaire.»

—«Une demoiselle de petit théâtre; certes; et pour cela même j'ai mon plaisir à agir comme j'agis.»

—«Vous espérez la toucher?»

Il ricane; il est insupportable. Eh bien, non, elle n'est pas la fille qu'on soupçonnerait. Et quand même!... La rue de Rivoli; traversons; gare aux voitures; quelle foule ce soir; six heures, c'est l'heure de la cohue, en ce quartier surtout; la trompe du tramway; garons-nous.

—«Il y a un peu moins de monde sur ce côté droit» dis-je.

Nous suivons le trottoir, l'un près l'autre. Chavainne:

—«Eh bien, un tel plaisir ne vaut pas ce qu'il coûte. Depuis trois mois que vous connaissez cette jeune femme...»

—«Depuis trois mois, je vais chez elle; mais vous savez bien qu'il y a plus de quatre mois que je la connais.»

—«Soit. Depuis quatre mois, vous vous ruinez vainement.»

—«Vous vous moquez de moi, mon cher Lucien.»

—«Avant de lui avoir jamais dit une parole, vous lui donnez, par l'entremise de sa femme-de-chambre, cinq cents francs.»

Cinq cents francs? non, trois cents. Mais, en effet, j'ai dit à lui cinq cents.

—«Si vous croyez» il continue «que ces sortes de munificences incitent une femme de théâtre à de réciproques générosités... Changez votre système, mon ami, ou vous n'obtiendrez rien.»

L'agaçant raisonnement! Croit-il, lui, que si je n'obtiens rien, ce n'est pas parce que je ne veux, moi, rien obtenir? J'ai grand tort à lui parler de ces choses. Brisons.

—«Et j'aime mieux, mon cher, ces folies, que bêtement faire la noce avec d'absurdes filles d'une nuit.»

Cela soit dit pour toi. Le voilà muet. Certes, un excellent ami, Lucien Chavainne, mais si rétif aux affaires de sentiment. Aimer; et honorer son amour, respecter son amour, aimer son amour. À marcher le temps est chaud; je déboutonne mon par-dessus; je ne garderai pas ma jaquette, ce soir, pour sortir avec Léa; ma redingote sera mieux; je pourrai prendre mon chapeau de soie; Chavainne a un peu raison; d'ailleurs suis-je simple; avec une redingote je ne puis avoir un chapeau rond. Léa ne me parle presque pas de ma toilette; elle doit cependant y regarder. Chavainne:

—«Je vais au Français ce soir.»

—«Que joue-t-on?»

—«Ruy-Blas.»

—«Vous allez voir cela?»

—«Pourquoi non?»

Je ne répondrai pas. Est-ce qu'on va voir Ruy-Blas en mil huit cent quatre-vingt-sept? Lui:

—«Je n'ai jamais vu cette pièce, et, ma foi, j'en ai la curiosité.»

—«Quel vieux romantique vous êtes.»

—«C'est vous qui m'appelez romantique?»

—«Eh bien?»

—«Vous êtes un romantique pire qu'aucun. Et l'histoire de votre passion?... Pour être allé, une fois, aux Nouveautés, entendre je ne sais quoi... Une belle idée que nous eûmes... Nous avons remarqué un page...»

Était-elle jolie!

—«Mon ami, vous avez usé tout l'hiver à vous chauffer la cervelle; et maintenant vous admettez mille folies. Sérieusement... Et rappelez-vous que c'est moi, qui, en sortant du théâtre, ai cherché sur l'affiche et vous ai dit le nom de Léa d'Arsay... Aussitôt a commencé votre enthousiasme; aujourd'hui c'est un amour platonique.»

Passe un monsieur élégant, avec à sa boutonnière une rose; il faudra, ainsi, que j'aie une fleur ce soir; je pourrais bien encore porter quelque chose à Léa. Chavainne se tait; ce garçon est sot. Eh oui, originale est l'histoire de mon amour; or, tant mieux. Une rue; la rue de Marengo; les magasins du Louvre; la file serrée des voitures. Chavainne:

—«Vous savez que je vous quitte au Palais-royal.»

Bon! Est-il désagréable. Toujours quitter les gens en route. Sous les arcades nous voici; près les magasins; dans la foule. Si nous marchions sur la chaussée? trop de voitures. Ici on se pousse; tant pis. Une femme devant nous; grande, svelte; oh, cette taille cambrée, ce parfum violent et ces cheveux roux luisants; je voudrais voir son visage; jolie elle doit être.

—«Venez avec moi ce soir au théâtre.» C'est Chavainne qui me parle. «Nous irons ensuite flâner une heure n'importe où.»

—«Je vous ai dit que j'avais un rendez-vous.»

La femme rousse s'arrête devant la vitrine; un fort profil de rousse, oui; une mine très éveillée; des yeux peints de noir; à son cou, un gros nœud blanc; elle regarde vers nous; elle m'a regardé; quels yeux provoquants. Nous sommes à côté d'elle; la superbe fille.

—«N'allons pas si vite.»

—«Votre rendez-vous n'empêche rien; puisque vous êtes décidé à ne pas rester chez mademoiselle d'Arsay, vous viendrez pour le dernier acte ou à la sortie, ou dans un lieu quelconque, et nous ferons une promenade nocturne.»

Est-ce qu'il se moque de moi?

—«Vous me raconterez ce que vous aurez dit à mademoiselle d'Arsay.»

Au fait, pourquoi pas; ce soir; en sortant de chez elle?

—«Ça ne vous va pas? Qu'est-ce que vous faites donc quand vous quittez votre amie?»

—«Vous êtes stupide, vraiment, mon cher.»

Nous nous taisons; je crois qu'il sourit; quelle niaiserie. La place du Palais-royal. Et la jeune femme rousse, où est-elle? disparue; quel ennui; je ne la vois pas. Chavainne:

—«Qu'est-ce que vous cherchez?»

—«Rien.»

Disparue. Tout cela par la faute de ce monsieur. Lui:

—«Je vais jusqu'au Théâtre-français; je veux voir l'heure du spectacle.»

Toujours son spectacle. Allons. Je voudrais pourtant, avant qu'il me quittât, lui conter ma journée d'aujourd'hui. Si gentiment Léa m'a reçu, en le petit salon un peu obscur des rideaux jaunes; elle avait son peignoir de satin clair; sous les larges plis soyeux, sa fine taille serrée; et le grand col blanc, d'où un rose de gorge; s'approchant à moi, elle souriait; et sur ses épaules, de sa tête pâlotte et blonde, les cheveux dénoués, en mèches dorées, tombaient; elle n'est point vieille, la chère, et si mignonne; dix-neuf ans, vingt peut-être; elle déclare dix-huit; exquise fille. Au long négligemment immobile du Palais-royal, au long du Palais nous allons. Elle m'a tendu sa main; moi, j'ai baisé son front; très chastement; sur mon épaule elle s'est penchée, et un instant nous avons demeuré; au travers des mous satins, dans mes mains, j'avais la douillette chaleur. Comme je l'aime, la très pauvre! Et tous ces gens qui passent, ici, là, qui passent, ah, ignorants de ces joies, tous ces gens indifférents, ah, quelconques, tous, qui marchent au près de moi.

—«Voici une affiche...» C'est Chavainne. «On commence à huit heures. Décidément, vous ne viendrez pas?»

—«Mais non.»

—«Au revoir alors; il faut que je rentre à la maison.»

—«Au revoir. Amusez-vous.»

L'excellent ami... Bon appétit, messieurs... De plaire à cette femme et d'être son amant... Dieu, j'étais avec l'ange... Lui:

—«Vous aussi, amusez-vous, et, surtout, pas de sottises.»

—«Soyez tranquille.»

—«Vous me direz ce que vous aurez fait.»

—«Oui. Au revoir.»

Poignées de mains. Il se retourne. Au revoir. Je vais monter l'avenue de l'Opéra; je dînerai au café du coin de l'avenue et de la rue des Petits-champs; j'aurai le temps d'arriver chez moi avant neuf heures. Le bureau de poste. Je devrais bien écrire à mes parents; je suis en retard; j'écrirai demain; demain, j'ai le cours de l'École-de-droit; pour les trois cours où je fréquente, je dois n'y pas manquer. Lucien Chavainne va ce soir au Français. Oui, un brave garçon; non assez simple; mais on peut commercer avec lui; lui parler; il comprend; il est de bon goût et élégant; et véritable ami; on a du plaisir à se rencontrer avec lui; la prochaine fois, je lui dirai les raisons toutes de ma tenue; c'est dommage que je ne lui aie pas davantage expliqué mon après-midi; peut-être eût-il deviné tout le charme inclus en mon amour; mais il est si fermé à ces choses; avoir, par fois, quelques heures de bonne intimité, causer, dire et faire des riens, embrasser ses minces mains, et, aux jours de licence, ses yeux; hélas, hélas, ses mains et ses yeux; ses mains, ses yeux, ses lèvres. Hélas, quand donc, oh, quand aimerait-elle? quand se donnerait-elle? et quand ses lèvres? Deux mois, il y a deux mois; non, c'était à la fin, eh non, à la moitié de février; et voilà deux mois depuis notre premier, notre unique embrassement; hélas, et si anciennement. Point heureuse elle n'est. On allume les candélabres de gaz dans l'avenue; c'est que le soir croît. Comment sera-telle, au retour? en le long cachemire bleu, sans doute, avec pendante la longue tresse de ses cheveux; elle était, cette fois, ingénue, une fillette; ou la caressante fille aux velours chauds, elle était blanche alors, blanche pallidement, d'une pâle blancheur de séductrice; et ce fut vous encore, mon amie, rieuse follement, égayeuse des soirs; elle était de noir vêtue, et si drôlement majestueuse; c'est les variées formes dont elle est manifeste; le jour où fraîche, et les cheveux plats, rosée, elle sortait du bain; elle, la même; la même, la pitoyable idéalement apparue, une nuit, dans les pitiés qui transfigurent. Je devrais davantage l'aider; ma mère me donnera bien à Pâques quelque argent; tout s'arrangera. Le coin de la rue des Petits-champs; le café, éclairé déjà; mais les boutiques toutes sont éclairées dans l'avenue; comme vite le soir arrive! «Café Oriental... restaurant». De l'autre côté, le bouillon Duval; pour économiser, si j'allais là? économiser me serait utile; le café est vraiment mieux, et la différence des prix n'est guère; on est aussi bien au bouillon, moins à l'aise, mais aussi bien; tant pis, je m'offre le luxe du café. À l'intérieur, les lumières, le reflet des rouges et des dorés; la rue plus sombre; sur les glaces une buée. «Dîners à trois francs... bock, trente centimes». Jamais Léa ne voudrait dîner là. Entrons. Un peu il faut relever les pointes de mes moustaches, ainsi.


Illuminé, rouge, doré, le café; les glaces étincelantes; un garçon au tablier blanc; les colonnes chargées de chapeaux et de par-dessus. Y a-t-il ici quelqu'un connu? Ces gens me regardent entrer; un monsieur maigre, aux favoris longs, quelle gravité! Les tables sont pleines; où m'installerai-je? là-bas un vide; justement ma place habituelle; on peut avoir une place habituelle; Léa n'aurait pas de quoi se moquer.

—«Si monsieur...»

Le garçon. La table. Mon chapeau au porte-manteau, retirons nos gants. Il faut les jeter négligemment sur la table, à côté de l'assiette; plutôt dans la poche du par-dessus; non, sur la table; ces petites choses sont de la tenue générale. Mon par-dessus au porte-manteau; je m'assieds; ouf; j'étais las. Je mettrai dans la poche de mon par-dessus mes gants. Illuminé, doré, rouge, avec les glaces, cet étincellement; quoi? le café; le café où je suis. Ah, j'étais las. Le garçon:

—«Potage bisque, Saint-Germain, consommé...»

—«Consommé.»

—«Ensuite, monsieur prendra...»

—«Montrez-moi la carte.»

—«Vin blanc, vin rouge...»

—«Rouge.»

La carte. Poissons, sole... Bien, une sole. Entrées, côte de pré-salé... non. Poulet... soit.

—«Une sole; du poulet; avec du cresson.»

—«Sole; poulet cresson.»

Ainsi je vais dîner; rien là de déplaisant. Voilà une assez jolie femme; ni brune, ni blonde; ma foi, air choisi, elle doit être grande; c'est la femme de cet homme chauve qui me tourne le dos; sa maîtresse plutôt; elle n'a pas trop les façons d'une femme légitime; assez jolie, certes. Si elle pouvait regarder par ici; elle est presque en face de moi; comment faire? À quoi bon? Elle m'a vu. Elle est jolie; et ce monsieur paraît stupide; malheureusement je ne vois de lui que le dos; je voudrais connaître sa figure; il est un avoué, un notaire de province; suis-je bête! Et le consommé? La glace devant moi reflète le cadre doré; le cadre doré qui, donc, est derrière moi; ces enluminures sont vermillonnées; les feux de teintes écarlates; c'est le gaz tout jaune clair qui allume les murs; jaunes aussi du gaz, les nappes blanches, les glaces, les brilleries des verreries. Commodément on est; confortablement. Voici le consommé, le consommé fumant; attention à ce que le garçon ne m'en éclabousse rien. Non; mangeons. Ce bouillon est trop chaud; essayons encore. Pas mauvais. J'ai déjeuné un peu tard, et je n'ai guère de faim; il faut pourtant dîner. Fini, le potage. De nouveau cette femme a regardé par ici; elle a des yeux expressifs et le monsieur paraît terne; ce serait extraordinaire que je fisse connaissance avec elle; pourquoi pas? il y a des circonstances si bizarres; en d'abord la considérant longtemps, je puis commencer quelque chose; ils sont au rôti; bah, j'aurai, si je veux, achevé en même temps qu'eux; où est le garçon, qu'il se hâte; jamais on n'achève dans ces restaurants; si je pouvais m'arranger à dîner chez moi; peut-être que mon concierge me ferait faire quelque cuisine à peu de frais chaque jour. Ce serait mauvais. Je suis ridicule; ce serait ennuyeux; les jours où je ne puis rentrer, qu'adviendrait-il? au moins dans un restaurant on ne s'ennuie pas. Et le garçon, que fait-il? Il arrive; il apporte la sole. C'est étrange comme divers de ces poissons ont des dimensions diverses; cette sole est bonne à quatre bouchées; d'autres sont qu'on sert à dix personnes; la sauce y est pour quelque chose, c'est vrai. Entamons celle-ci. Une sauce aux moules et aux crevettes serait fameusement meilleure. Ah, notre pêche de crevettes là-bas; la piteuse pêche, et quel éreintement, et les jambes mouillées; j'avais pourtant mes gros souliers jaunes de la place de la Bourse. On n'a jamais fait d'éplucher un poisson; je n'avance pas. Je dois cent francs, et plus, à mon bottier. Il faudrait tâcher à apprendre les affaires de Bourse; ce serait pratique; je n'ai jamais compris ce qu'était jouer à la baisse; quel gain possible, sur des valeurs en baisse? supposons que j'aie cent mille francs de Panama, et qu'il baisse; alors je vends; oui; eh bien? je rachèterai donc à la prochaine hausse; non; je vendrai. Ce gros avoué qui mange, me devrait enseigner. Il n'est peut-être point avoué ni notaire. Ah, ces arrêtes; rien n'est à manger de cette sole; elle est savoureuse pourtant; laissons ces débris. Sur le banc, contre le dossier, je me renverse; encore des gens qui entrent; tous hommes; un qui semble embarrassé; l'étonnant par-dessus clair; depuis beaucoup de saisons on n'en porte plus de tel. J'ai laissé un appétissant petit morceau de sole; bah, je ne vais pas, le prenant, me rendre ridicule. Excellent serait ce petit morceau, blanc, avec les raies qu'ont marquées les arrêtes. Tant pis; je ne le mangerai pas; de ma serviette je m'essuie les doigts; un peu rude, ma serviette; neuve peut-être. La femme de l'avoué vient de se tourner; on dirait qu'elle m'a fait un signe; elle a des yeux superbes; comment ferais-je pour lui parler? Elle ne regarde plus. Écrirais-je un billet; c'est m'exposer à une déconvenue; pourtant elle annonce une facile connivence; je lui montrerais le billet; si elle le voulait prendre, elle s'arrangerait à le prendre; je puis en tout cas faire le billet. Et après? je dois rentrer, m'habiller, être au théâtre avant neuf heures; c'est insupportable, toutes ces histoires.

—«Monsieur a fini...»

—«Oui. Apportez-moi le poulet.»

—«Monsieur...»

Un peu de vin. Vide est la banquette en face; entre la banquette et la glace, une maroquinerie. Il faut, en tout cas, que j'essaie l'effet d'un billet. Mon porte-cartes; une carte avec mon adresse, cela est plus convenable; mon porte-crayon; très bien; Quoi écrire? Un rendez-vous à demain. Je dois indiquer plusieurs rendez-vous. Si l'avoué savait à quoi je m'occupe, l'honnête avoué. J'écris: «Demain, à deux heures, au salon de lecture du magasin du Louvre...» Le Louvre, le Louvre, pas très high-life, mais encore le plus commode; et puis où ailleurs? Le Louvre, allons. À deux heures. Il faut un assez long délai; au moins depuis deux heures jusqu'à trois; c'est cela; je change «à» en «depuis» et je vais ajouter «jusqu'à trois.» Ensuite «je... je vous attendrai...» non «j'attendrai»; soit; voyons. «Demain, depuis deux heures, au salon de lecture du magasin du Louvre, jusqu'à trois, j'att.....» Ça ne va pas du tout; comment mettre? Je ne sais. Si; à deux heures, au salon... et cœtera... jusqu'à trois heures j'attendrai... Mettons jusqu'à quatre heures; oui; j'emporterai un livre; justement le roman de chose, le journaliste; je ne sais pourquoi je l'ai acheté l'autre soir; mais, puisque je l'ai acheté, je verrai ce que c'est; je m'installerai et j'attendrai tranquillement; il y a quelques fois des courants d'air; rarement; non, il n'y a pas de courants d'air. Et cette carte que je n'écris pas; continuons. «J'attendrai jusqu'à...» mais il faut remettre «à» au lieu de «depuis»; «demain, à deux heures...» Ma carte va être chargée de ratures, dégoûtante, illisible: c'est absurde; je vais m'enrhumer dans cet odieux cabinet de lecture plein de courants d'air; et d'abord cette femme ne prendra pas mon billet. Je le déchire; en deux, la carte; encore en deux, cela fait quatre morceaux; encore en deux, cela fait huit; encore en deux; là, encore; plus moyen. Eh bien, je ne puis pas jeter ces morceaux à terre; on les retrouverait; il faut un peu les mâcher. Pouah, c'est dégoûtant. À terre; ainsi, certes, on ne lira pas. Cette femme rit; elle n'a cependant pas, tout à l'heure, une seule fois regardé; elle regarde maintenant; elle rit; elle parle au monsieur; la jolie, jolie, jolie fille. Ce papier mâché est horrible; buvons un peu; l'affreux goût diminue. Voyons le menu; petits-pois, asperges; non; glace, glace au café; soit; j'ai si peu d'appétit. Desserts, fromages, meringues, pommes. Le garçon sert le poulet; bonne mine, le poulet.

—«Vous me donnerez, garçon, une glace au café; ensuite, vous avez du fromage, du camembert?»

—«Oui, monsieur.»

—«Du camembert alors.»

Au poulet; c'est une aile; pas trop dure aujourd'hui; du pain; ce poulet est mangeable; on peut dîner ici; la prochaine fois qu'avec Léa je dînerai chez elle, je commanderai le dîner rue Croix-des-petits-champs; c'est moins cher que dans les bons restaurants, et c'est meilleur. Ici, seulement, le vin n'est pas remarquable; il faut aller dans les grands restaurants pour avoir du vin. Le vin, le jeu,—le vin, le jeu, les belles,—voilà, voilà... Quel rapport est entre le vin et le jeu, entre le jeu et les belles? je veux bien que des gens aient besoin de se monter pour faire l'amour; mais le jeu? Ce poulet était remarquable, le cresson admirable. Ah, la tranquillité du dîner presque achevé. Mais le jeu... le vin, le jeu,—le vin, le jeu, les belles... Les belles, chères à Scribe. Ce n'est pas du Châlet, mais de Robert-le-Diable. Allons, c'est de Scribe encore. Et toujours la même triple passion... Vive le vin, l'amour et le tabac... Il y a encore le tabac; ça, j'admets... Voilà, voilà, le refrain du bivouac... Faut-il prononcer taba-c et bivoua-c, ou taba et bivoua? Mendès, boulevard des Capucines, disait dom-p-ter; il faut dom-ter. L'amour et le taba-c... le refrain du bivoua-c... L'avoué et sa femme s'en vont. C'est insensé... ridicule... grotesque... je les laisse partir...

—«Garçon!»

Je vais payer tout de suite et les rattrapper. Voilà qu'ils sortent.

—«Garçon!»

Le garçon n'est pas là; c'est écœurant; je suis stupide; une occasion pareille; je n'en fais jamais d'autres; une femme miraculeuse. Elle n'a pas regardé par ici en se levant; parbleu, c'est naturel. Ils partent. Ç'aurait été magnifique; je l'aurais suivie; j'aurais su où elle allait; je serais bien arrivé à quelque chose. Quelle rue a-t-elle pu prendre? ils ont tourné à droite; elle a monté l'avenue de l'Opéra. Est-ce qu'il y a opéra? certes, aujourd'hui lundi. Il sera utile que j'y conduise bientôt ma petite Léa; elle en sera contente.

—«Monsieur a appelé?»

Le garçon; qu'est-ce qu'il veut? j'ai appelé? Assurément.

—«Je suis un peu pressé... n'est-ce pas...»

—«Très bien, monsieur.»

Ce garçon à l'air de se moquer de moi. Je suis en effet bien sot. Et pourquoi m'occuper d'autres femmes? n'ai-je pas ma part? à quoi bon une autre? chercher, se fatiguer? Encore des gens qui sortent. Je resterai toute la soirée à dîner. La glace; bravo; goûtons; lentement; cela se déguste; cette fraîcheur; le parfum de café; sur la langue et le palais la fraîcheur parfumée; on ne peut guère avoir ces choses-là chez soi. Comme il doit être las, le bonhomme qui menait son fils voir manger les glaces de Tortoni. Tortoni; je n'y ai jamais mis un pied; n'être jamais entré chez Tortoni; ça vous manque; sur l'air de la Dame-blanche, ça vous manque,—ça vous manque... Cette glace est finie; tant pis. Le garçon a apporté le fromage sans que je l'observe. Il faut d'abord boire un peu d'eau. Dans douze ou quinze jours j'irai en province; s'il fait beau, ils seront, toute la famille, à leur maison de campagne du Quevilly; en avril le temps n'est pas assez chaud pour qu'on aille à la campagne. Je laisse ce fromage; je n'ai plus faim. Que c'est agaçant, toujours dîner au restaurant; personne ici à qui parler; personne à voir; pas une femme à regarder; depuis huit jours, pas une femme; un tas de messieurs quarts de chic; ils viennent ici par gueuserie; des décavés; puis des avoués de province qui se croient chez Bignon. Trois francs et dix sous de pourboire; et bonsoir. Je me lève; je revêts mon par-dessus; le garçon feint m'y aider; merci; mon chapeau; mes gants, là, dans ma poche; je pars. Voici une table où j'eusse été mieux, à droite, près la colonne; des gens qui boivent des bocks; les grandes portes, massives, en glaces; un garçon m'ouvre la porte; bonsoir; il fait froid; boutonnons mon par-dessus; c'est le contraste à la chaleur du dedans; le garçon referme la porte; «bock, trente centimes... dîners à trois francs».

III

La rue est sombre; il n'est pourtant que sept heures et demie; je vais rentrer chez moi; je serai aisément dès neuf heures aux Nouveautés. L'avenue est moins sombre que d'abord elle ne le semblait; le ciel est clair; sur les trottoirs une limpidité, la lumière des becs de gaz, des triples becs de gaz; peu de monde dehors; là-bas l'Opéra, le foyer tout enflammé de l'Opéra; je marche le côté droit de l'avenue, vers l'Opéra. J'oubliais mes gants; bah, je serai tout-à-l'heure à la maison; et maintenant on ne voit personne. Bientôt je serai à la maison; dans... d'ici l'Opéra, cinq minutes; la rue Auber, cinq minutes; autant, le boulevard Haussmann; encore cinq minutes; cela fait dix, quinze, vingt minutes; je m'habillerai; je pourrai partir à huit heures et demie, huit heures trente-cinq. Le temps est sec; agréable est marcher après dîner; à ce moment du soir, jamais beaucoup de gens dans l'avenue. Léa sort du théâtre à neuf heures, entre neuf heures et neuf heures un quart. Que ferons-nous? un tour en voiture; oui, nous irons par le boulevard aux Champs-élysées, jusqu'au Rond-point; plutôt jusqu'à l'Arc-de-triomphe, pour revenir chez elle par les boulevards extérieurs; le temps est si doux; elle me laissera bien prendre sa main; elle aura sans doute sa toilette de cachemire noir; j'aurai soin à ce que nous ne rentrions pas trop tard; certainement, elle me priera pour que je reste un peu; je verrai son fin sourire de frais démon; lente, elle fera sa toilette du soir;—asseyez-vous, dans le fauteuil, et soyez sage;—elle me parlera, dans un beau geste cérémonieux; je répondrai, semblablement,—oui, ma demoiselle; je m'assoirai dans le fauteuil; le bas fauteuil en velours bleu, à la bande large brodée; là elle s'est posée sur mes genoux, il y a quinze jours; et je m'assoirai dans le bas fauteuil, au près d'elle, en face de l'armoire-à-glace; elle sera debout, et mettra son chapeau sur la table de peluche; par des petits coups ajustant ses cheveux, à droite, à gauche, avec des pauses, se considérant, devant, derrière, par des petits coups, me regardant, riant, faisant des grimaces, gamine; quelle joie! ainsi dans sa robe noire et son corsage noir de cachemire; point grande; petite non plus, malgré qu'elle paraisse petite; non, ce n'est pas petite qu'elle paraît, mais jeune, tout jeune; et si potelée; ses larges hanches sous sa mince taille, bombées, mollement descendantes; sa fiérote poitrine, qui si bien dans les hauts moments palpite; et son visage d'enfant maligne; ses tout blonds cheveux et ses grands yeux; l'adorable, ma Léa. Ah, la chère pauvre, je veux l'aimer, et d'un dévot amour, comme il faut aimer, non comme les autres aiment, altièrement. Quand nous rentrerons, il sera dix heures au moins. Sept heures trente-cinq à l'horloge pneumatique. L'Opéra. La terrasse du café de la Paix est pleine; nul que je connaisse; l'Opéra; la rue Auber; la maison où demeure monsieur Vaudier; deux mois déjà que je n'ai dîné chez lui; peut-être voyage-t-il; est-il riche! ah, posséder pareille fortune; combien peut-il avoir? on m'a dit un million de rente; cela fait, en minimum, un capital d'une vingtaine de millions; presque cent mille francs par mois; non; un million divisé par douze, soit cent divisé par douze... zéro, reste... supposons quatre-vingt-seize, neuf cent soixante mille francs; quatre-vingt-seize divisé par douze donne huit, quatre-vingts; quatre-vingt mille francs par mois. Je voudrais que Léa eût un extraordinaire hôtel; la tendre fillette; si j'avais cette fortune; ce soir; supposons; subitement j'aurais hérité; c'est si amusant, arranger ainsi les choses; donc le notaire m'aurait remis les titres; j'aurais d'argent, or et billets, tout de suite, une centaine de mille francs; comme d'usage j'irais chez Léa; comme si rien n'était; je lui dirais tout-à-coup—voulez-vous nous en aller, Léa? partons les deux; je vous emmène; je t'enlève, tu m'enlèves... non, soyons sérieux; je lui dirais quelque chose comme—voulez-vous venir? Certainement elle serait étonnée; elle me dirait qu'elle ne peut pas;—pourquoi? elle me ferait comprendre qu'elle ne saurait tout quitter; très simplement, très naturellement, je lui répondrais—oh ne vous en préoccupez plus; j'ai eu quelque chance; je puis vous aider; si vous avez quelques dettes, quelques engagements, voulez-vous me permettre que je vous facilite votre départ... Cela est bien; voulez-vous me permettre que je vous facilite votre départ. Sur un meuble je mettrais dix mille francs; et—si davantage vous est nécessaire, vous me le direz... Dix mille francs; ou cinq mille seulement; non; pour commencer, vaut mieux dix mille; et puis, si facile ce me serait. Vingt mille? ce serait absurde; mais dix mille, c'est cela. Qu'elle serait stupéfaite, et contente.—Voulez-vous que nous partions? lui dirai-je.—Comment? partir?—Oui, laissez, abandonnez ceci; au centuple vous le retrouverez; les deux, de ceci oh sauvons-nous, partons, venons-nous en. Et je la prendrais dans mes bras; je baiserais ses cheveux; je l'emporterais; et tout bas, tout bas, elle voudrait bien; ce serait ainsi qu'en le Fortunio de Gautier, mais Fortunio met le feu aux rideaux, et parmi les flammes, enlève son amante nue; ayant un million de rentes, je pourrais le luxe d'être un peu fou. L'Éden-théâtre; les rampes de gaz; les lampes électriques; des marchands de programmes; un gamin ouvre la portière d'un fiacre; quel besoin a-t-on qu'un gamin ouvre la portière de votre fiacre? Là-bas les magasins du Printemps; sur le trottoir pas un chat; d'ordinaire sont ici des filles, insupportables à arrêter les gens; pas une ce soir; triste est la rue. Revenons à la question; je veux m'amuser à songer comment j'arrangerais les choses si je devenais riche; oui; arrangeons cela, tout en marchant. Donc, je serais devenu riche; mais comment? à quoi bon l'enquérir? simplement, la chose serait. Je disais donc que je serais devenu riche; j'aurais ce soir ma fortune, et beaucoup d'argent dans ma poche. Je ne souhaite pas le grand train de maison; j'aurais un appartement de garçon et installerais dans un hôtel Léa; volontiers je garderais mon quatrième de la rue du Général-Foy; une chose en ce genre, mais mieux; avoir le train chez soi d'un garçon d'une trentaine de mille francs de rentes et chez sa maîtresse dépenser son million annuel; je me voudrais un petit rez-de-chaussée; dans une maison quartier Monceau nécessairement; cinq ou six chambres; entrée par une porte cochère; puis deux marches; la porte; un vestibule; sur le devant, un petit salon, une salle-à-manger, un fumoir; derrière, la cuisine, les privés, un grand cabinet-de-toilette et la chambre-à-coucher; la chambre-à-coucher ouvrant sur une cour-jardin. Il faudrait que le vestibule ne fût pas minuscule; j'en ferais une sorte de serre; de la longueur de l'appartement il serait incommode; mieux il s'arrêterait à la hauteur de la salle-à-manger; ainsi entre le salon et la chambre un second vestibule séparé du premier par une porte, plutôt par une portière; et les demoiselles qui, bien cachées, fileraient derrière la portière! Comment meubler tout cela? nul luxe banal; à ma manière; j'ai toujours rêvé une chambre-à-coucher en blanc et sans meubles; au milieu, un lit carré; en cuivre, plutôt qu'en étoffe, le cuivre convenant au blanc; les murs tendus d'étoffes, satins, cachemires, soieries blanches; aussi le plafond; à terre, des peaux blanches; d'ours blanc, parbleu; et, surtout, pas de meubles; les armoires dans le cabinet-de-toilette; ici rien que des divans... Voilà que je ne sais plus maintenant où je suis ni ce que je fais; ah, bientôt le boulevard Haussmann. À gauche, la porte du salon; à droite, la fenêtre; en avant, la porte du cabinet-de-toilette; en face, le lit; la cheminée? en avant, au lieu de la porte du cabinet-de-toilette; et cette porte? poussée vers le coin; ou pas de cheminée; ou la cheminée dans le coin; là, dans le coin, au milieu du plafond encore, une veilleuse en albâtre, un peu comme dans la chambre de Léa. Le cabinet évidemment en marbre. Faudrait-il que le vestibule fût en marbre? Tout au long du mur, des arbustes. Comment éclairer ce vestibule? un vasistas n'est pas propre. Et puis, je voudrais la maison devant une rue tranquille. Serait parfait, devant la maison, un ou deux mètres de jardin, sur la rue; un petit mur avec une grille; une grille nue; le jardinet; quelques lilas seulement, quelques feuillages, je ne sais quoi; quelle largeur? un mètre ou un mètre et demi; je suis fou; deux ou trois mètres. Cela dépend si de l'appartement une porte ouvrira sur le jardin; peu utile; mais non gênant, pourvu que ce soit de la salle-à-manger; à l'occasion, agréable; alors, trois ou quatre mètres de jardin. Voyons; trois mètres, donc trois grands pas; un, deux, trois; oui, c'est cela. Quand je voudrais dîner à la maison, mon domestique l'organiserait avec quelque Chevet; vivre en un mode ordinaire est précieux; d'ailleurs, je demeurerais ordinairement avec Léa; de temps en temps, je l'emmènerais dans mon petit rez-de-chaussée; une escapade; si gentiment, là, nous nous aimerions, dans notre chambre blanche, parmi les peaux d'ours blancs. Ce soir, nous nous serions enfuis ensemble; dans deux heures j'arriverais chez elle; j'aurais en poche mes vingt-cinq mille francs; comme d'usage j'arriverais. Mais ce n'est pas chez elle, c'est à son théâtre que je vais; ça ne fait rien...

—«Bonsoir, monsieur.»

Quoi? Une fille. Si je fais le semblant de la regarder, elle m'arrête.

—«Monsieur...»

Une averse de patchouli; Dieu! passons vite. Ah, Léa, Léa, ma belle, bonne, belle petite Léa; comme tu serais heureuse et comme ce serait fini, les jours mauvais, et comme nous nous aimerions! lorsque je te dirais que je suis, pour toi, devenu riche, et quand ensemble nous nous enfuirions, ce soir. Où irions-nous? chez moi d'abord, et demain nous partirions en voyage; la journée de demain à nous équiper; le départ peut-être après-demain seulement; jusque là, chez moi, ensemble; et ainsi, donc, ce soir, vers neuf heures tout, communement, au théâtre j'arriverais; je l'attends; elle sort; je la salue; elle s'approche; je lui dis—bonsoir, ma demoiselle... À gauche, dans la rue latérale, ce jeune homme, grand, maigre, au court par-dessus noir, au chapeau haut? C'est Paul Hénart. Il vient vers ici. Ah, Paul Hénart; toujours correct; et toujours sa canne de fin jonc; il m'aperçoit, me fait signe...

—«Bonjour.»

—«Bonjour. Vous rentrez chez vous?»

—«Oui. Vous vous portez bien?... Vous allez vers ce côté?»

—«Oui; je vous accompagnerai jusqu'à Saint-Augustin.»

—«Très bien. Et quoi de nouveau?»

—«Rien, rien encore.»

Je me réjouis de le revoir; un très vieil, très honnête, très cordial ami; très convenable; gentleman; j'aurais en lui de la confiance; très honnête; très cordial. Nous marchons au long du boulevard. Il est bien de sa personne, sans affectations. Où allait-il? Je le lui demande.

—«Vous n'allez point par ce chemin chez vous?»

—«Non; je vais rue de Courcelles.»

Mais, c'est sa vieille histoire de mariage; encore cela dure?

—«Rue de Courcelles? Vous allez chez cette dame, dont la demoiselle...»

—«Justement.»

—«Vous m'en avez vaguement parlé; il y a un temps indéfini; où en êtes-vous?»

—«Je vais bientôt me marier.»

—«Vraiment?»

—«Vraiment. Cela vous étonne?»

—«Non.»

Se marier; épouser une femme aimée; pouvoir épouser une femme qu'on aime; l'avoir. On trouverait donc ces choses, se marier, être ensemble, avoir sa femme...

—«Non» dis-je «cela ne m'étonne pas... Mais comment la chose s'est-elle fait si vite?»

Il va se marier. Quel garçon avec son amour, son mariage, ces histoires qui n'arrivent qu'à lui!

—«Que voulez-vous que je vous dise?» me répond-il. «J'aime une jeune fille qui m'aime et je vais l'épouser.»

—«Et vous êtes heureux.»

—«Heureux.»

—«Vous avez de la chance.»

—«Je me suis rencontré à une femme digne et capable d'amour.»

Il semble se croire seul aimé et qui aime. Je me rappelle pourtant...

—«Mon cher Hénart, si je me rappelle bien deux ou trois mots que vous m'en avez dits, c'est tout par hasard que vous l'avez connue, cette jeune fille.»

—«Tout par hasard, certes; je l'ai vue pour la première fois, un jour, dans un jardin, avec deux autres jeunes filles; je passais, un peu flânant; elle était là, si fraîche, si simple: il y a plus de six mois déjà; j'ai su où elle demeurait, puis son nom, ce qu'elle était... Voilà.»

Voilà; il l'avoue; dans un jardin; trois jeunes filles; je me suis assis en face d'elles; j'ai tiré mon lorgnon; je l'ai suivie; voilà.

—«Et quand un mathématicien se sent une fois amoureux, tout est perdu. Vous lui avez parlé?»

—«Pas tout de suite. Elle m'avait remarqué; elle me l'a dit plus tard. Je sus qu'elle demeurait avec sa mère. Vous devinez le reste.»

—«Oui. Vous lui avez remis des billets.»

—«Non. J'ai enfin eu l'ami d'un ami qui m'a mis en relation avec ces dames.»

Du proxénétisme.

—«Et vous êtes content?»

—«J'ai connu une fille au cœur profond; non enfantine, non folle; une sérieuse fille, à l'âme sûre, de peu de paroles, aux regards constants, une véridique femme. J'allai chez sa mère; sa mère, ah, si bonne; elle comprit, et elle eut confiance, la chère, brave et admirable maman. Une histoire, n'est-ce pas, de madame de Ségur. La maman use ses soirées à tricoter, comme au vieil âge; elle joue aussi du piano; Élise et moi, nous bavardons...»

Quelle candeur.

—«Et cela dure depuis six mois?»

—«Depuis cinq à six mois. Un soir, nous nous sommes promis que nous nous marierions; elle était toute en blanc, assise dans un fauteuil; moi près elle, sur une petite chaise; c'était dans un coin de leur salon; la maman souvent s'obstine à déchiffrer des morceaux difficiles; du Iansen par exemple; Élise me dit, absolument immobile, très bas, avec l'air de ne pas remuer ses lèvres, et comme si quelque autre divine et qui eût été elle, eût parlé, elle me dit—le premier soir où vous êtes ici venu, j'aurais si j'avais osé dit Oui... et elle me dit—mon ami, je serai votre femme... Elle m'a dit ces mots, cela. Vous voyez la scène? Alors la maman s'est tournée; elle nous regarda et elle s'écria—eh bien, mes enfants, nous vous marierons; ne vous gênez pas... Ah, ah, ah... et elle se mit à rire, d'un rire si gai, si franc; et... et cœtera, et cœtera.»

C'est la moralité de l'histoire.

—«Très bien, très bien, mon cher Hénart. C'est très gentil de vous, me conter ces choses. Et vous allez vous marier?»

—«Cet été, je l'espère.»

—«A-t-elle un peu de fortune?»

—«La maman a de quoi vivre décemment; moi, depuis que je suis à la Compagnie-du-nord, je gagne quelque argent.»

—«Très bien, très bien. Elle a vingt ans, ne disiez-vous pas, vous vingt-sept?»

—«J'ai en elle» il me parle à voix très basse «en elle j'ai l'honneur et la raison de ma vie; je vais être son mari; et je vis une joie certaine, infinie, ainsi qu'une entrée dans le ciel.»

Une joie certaine; infinie; le ciel; son mari; une femme; une joie infinie. Nous marchons, Paul et moi, dans les rues. En face de nous, le boulevard Malesherbes; les arbres; les lumières; les rues désertes; une pâle brise. Je voudrais être là-bas, à la campagne, chez mon père, dans les champs nocturnes seul, seul, oh seul à marcher; si bon il fait, la nuit, parmi les seules campagnes, à aller, un bâton à la main, tout droit, rêvant des choses possibles, en le silence, dans les grandes seules campagnes, sur les profondes routes, si bon il fait, si bon... Nous marchons, Paul et moi, à côté.

—«Vous êtes heureux, mon cher Hénart.»

—«Je vous souhaite quelque chose telle; je vais, tout-à-l'heure, revoir ma bonne future femme; elle m'attend sans en avoir l'air; sa maman se moquerait d'elle. Mais nous voici à Saint-Augustin. Vous remontez l'avenue Portalis?»

—«Oui; il faut que je rentre.»

—«Vous n'avez rien dans le cœur? je parie, au contraire...»

—«Oh, des bêtises. Bonsoir, Paul.»

—«Bonsoir.»

—«Vous viendrez me voir?»

—«Un matin, j'irai vous éveiller, si ce n'est indiscret.»

—«Ne le craignez pas, mon ami.»

—«Bonsoir.»

—«Bonsoir.»

Nous nous quittons. Il va là-bas. Oh lui! Est-ce, n'est-ce pas un heureux? il connaît un entier amour, un mutuel amour. Il s'imagine que je cours les filles. Un mutuel amour, total. Ah, il se croit, donc il est heureux; heureux comme nul ne le fut peut-être; le seul serait-il qui eût tenté ce qu'est l'amour. Certes, il le croit. Et pourtant! c'est extraordinaire, croire de telles choses; et sur quelles raisons! Rue de Courcelles; Élise; la maman; et qui, mon Dieu! une demoiselle à qui, un beau jour, il s'est rencontré par hasard; qui fréquente avec deux amies dans un jardin; qu'il a suivie; qui a reçu ses billets; chez qui, pendant six mois, il s'est fait bien candide; et qui tout de suite lui aurait dit oui, s'il avait osé. Et la maman; une petite rentière; une veuve assurément; une veuve d'officier; la maman qui feint déchiffrer du Iansen; la romance de l'éternel amour; je serai votre femme; pourquoi pas tout de suite dans la chambre; qu'est-ce alors qu'il eût dit, notre ingénieur? Ah, ah, ah; elles ont joué serré. Et lui qui va s'imaginer, qui s'imagine, qui peut s'imaginer qu'il aime; qui ne s'aperçoit pas sa dupe; qui ne devinerait pas qu'en deux mois ce caprice lui sera passé; et qui épouse. Les vrais amours ne vont pas ainsi, ainsi ne s'instituent-ils pas, ainsi ne naissent-ils pas, et ce n'est pas, un cœur pris, au parc Monceau, un jour qu'on flâne, et quand on suit les petites modistes et les filles de veuve, pour jouer, devant trois beautés, les Paris... La porte de ma maison; me voici arrivé... L'amour pour de bon? farceur! l'amour pour de bon? moi, moi, moi, sacrebleu.

(à suivre)

Édouard Dujardin

LES LAURIERS SONT COUPÉS[1]

Note 1:

Voir la Revue Indépendante, 7.

IV

—«Monsieur.»

On m'appelle; le concierge; il tient une lettre.

—«La femme-de-chambre qui est venue déjà plusieurs fois a apporté cette lettre pour monsieur, il y a un quart d'heure. Elle a dit que c'était pressé.»

Sans doute une lettre de Léa.

—«Donnez... Merci.»

Oui, une lettre de Léa; vite.

«Mon cher ami, n'allez pas ce soir me chercher au théâtre. Venez directement à la maison vers dix heures. Je vous attendrai. Léa.»

Insupportable; toujours des changements; on ne sait jamais ce qu'on fera; on s'arrange pour ceci, et c'est cela; la même comédie éternellement; pourquoi ne veut-elle pas que je l'aille chercher au théâtre? pour qu'on ne la voie pas avec moi? quelque nouveau venu sans doute? Peut-être aussi qu'elle eût été en retard; peut-être a-t-elle un motif. Le troisième étage ou seulement le second?... le bec de gaz; c'est le second étage. Cette fille est désespérante; heureux encore que j'aie été averti; envoyer sa femme-de-chambre à sept heures; je pouvais ne plus rentrer; c'est absurde; si je n'avais pas eu son billet et si elle m'avait vu au théâtre, elle m'aurait fait une scène effroyable; non, elle va craindre ma présence et elle sortira par une autre porte; il y a vingt-cinq portes à ces théâtres; et quelle figure aurais-je jouée là-bas; elle savait, certes, qu'auparavant je devais passer chez moi; enfin... Ma porte; ouvrons; l'obscurité; les allumettes sont à leur place; je frotte... attention... la porte du salon; j'entre; la cheminée; le bougeoir y est; j'allume la bougie; au cendrier l'allumette; tout est à sa place; la table; pas de lettres; si; une carte de visite; cornée; qui est venu?—Jules de Rivare... Ah, quel dommage; ce vieil ami; nous étions à côté l'un de l'autre dans l'étude de philosophie; était-il sage! Il est venu aujourdhui; le concierge ne me dit rien; ce cher de Rivare séjourne donc à Paris; avec sa moustache noire et son air d'officier de cavalerie; un aussi qui a de la tenue; il reviendra; est-il étourdi de ne pas me dire où il loge; ah, derrière sa carte, je ne pensais pas à regarder, il y a un mot... «Je t'attends pour déjeuner demain; rendez-vous, onze heures, hôtel Byron, rue Laffitte.» J'irai, j'irai. Et mon cours de droit à deux heures? si je n'ai pas le temps d'y aller, je n'y irai pas. Il doit être riche, ce vieux de Rivare; ces noblesses de province; hm; qui sait? Demain, à onze heures, rue Laffitte. Pour le moment, il faut que je m'habille pour aller chez Léa; j'ai plus d'une heure et demie, tout le temps de me disposer. Sur une chaise, mon par-dessus et mon chapeau. J'entre dans ma chambre; les deux bougeoirs en cigognes à doubles branches; allumons; voilà... Qu'est-ce que je vais faire? La chambre; le blanc du lit dans le bambou, à gauche, là, à gauche de moi; et la tenture d'ancienne tapisserie au-dessus du lit, les dessins rouges, vagues, estompés, bleus violacés, atténués, un nuancement noirâtre de rouge noir et de bleu noir, une usure de tons; au cabinet-de-toilette est nécessaire un paillasson neuf; j'en choisirai un au Bon-marché; avenue de l'Opéra ce vaut autant et ce m'accomode mieux. Je vais faire ma toilette. À quoi bon? je ne dois pas rester chez Léa, je dois revenir ici; qui sait pourtant ce qui peut arriver; qui sait comment se peuvent tourner les choses, ce que peut amener l'occasion. Ah, quand sera le jour de notre amour! N'importe; je ferai ma toilette; j'ai le temps, et plus que de nécessaire; en vingt minutes je serai chez elle; inutile que je me hâte; la température est très belle ce soir, tiède, douce; toute une joie qui s'annonce; dans la voiture nous causerons; pendant qu'en la voiture, les deux, par les rues ombrées, nous roulerons, sous le ciel clair, l'air tiède et doux, l'atmosphère joyeuse; le beau soir! Si j'ouvrais la fenêtre? oui; grande je l'ouvre; la nuit mi-obscure; nuit blanchie des premières étoiles; demies ombres indistinctes; nuit claire; derrière moi est la chambre, le reflet des bougies, l'air plus lourd des chambres, l'air moiteux des intérieurs pesants; je suis appuyé au balcon, incliné sur l'espace; je respire largement le soir; vaguement je regarde le beau dehors; le beau, l'ombré, le mélancolique, le gracieux lointain de l'air; la beauté des nocturnités; le ciel gris et noir en très confus bleutements; et les points des étoiles, comme des gouttes, qui trépident, les aquatiques étoiles; le blanchîment, en tout l'alentour, des grands cieux; là, les masses des arbres et, plus loin, les maisons, noires, avec des fenêtres illuminées; les toits, les toits noircis; en bas, mêlé, le jardin, et, mêlés, des murs, des choses; et les maisons noires aux fenêtres de lumière et aux fenêtres noires, et le ciel immensément, bleuté, blanc des premières étoiles; l'air tiède; nul vent; l'air chaud; des humeurs de mai naissant; un bien-être, chaudement, dans l'atmosphère caressante et nocturne, et nocturnement caressant; les masses des arbres en tas, là-bas, et la sphère du gris bleu ciel pointé de feux trépidants; l'ombre indistincte du jardin nocturne; l'air doux; oh, bon souffle printanier, bon souffle estival et nocturne. Léa, ma tendre chère, ma petite Léa, mon aimée, ma Léa, que bien les deux nous allons être, et que bien nous nous reverrons! les nocturnités ténébreuses indistinctent toutes les choses; oh mon amie au sourire et au rire léger, aux yeux qui rient, aux grands yeux, petite rieuse bouche, oui sourieuses lèvres; dans l'ombre gisent les confus jardins, sous le ciel clair, et la jolie tête blonde est d'elle, moqueuse, et petitement juvénile, fin nez, mignonne face, fins blonds cheveux, blanche fine peau, enfant qui sourit et me rit et me moque et nous nous chérissons; dans cette nuit, sur le balcon fuyant, sur l'indistinct des murs lointains, dans l'air tiède et nocturne, parmi l'alentour qui s'efface, tu es belle et tu es gracieuse; gracieuse divinement tu marches, en le bercement de tes hanches, et tu marches mollement, sur les tapis, au près de la table où sont des fleurs, en ton exquis jaune salon, au long des fleurs, sur le tapis moiré, tu marches, mollement, inclinant ta tête et à droite lentement et à gauche lentement, avec des sourires blancs, face éburine aux foux cheveux, souriante, lentement, ondulante, tu passes, tu passes, tu marches; flotte ta mince robe, le crêpe crémeux, l'ondoîment du crêpe où tombe un ruban de soie, le crêpe aux plis ceignant tes seins et les hanches et le puéril corps, et tu meux doucement tes lèvres, mon amie; moi je t'aime; l'ombre des grands feuillages monte au ciel, très haut, mienne, tu transparais de l'ombre claire; souriante, ingénue, bonne et charmante, je te veux; moi je t'aime purement; moi je ne veux d'elle que son amour, et son baiser je le veux en son amour; à genoux je suis, et j'adore; oh la triste des mauvais baisers, sois en moi rassurée, en moi sois heureuse, aie ta sécurité, lis mon amour pieux; et qu'elle respire la nuit instigatrice; on est aimé (et semblablement l'on aime) une fois en la vie, et par moi maintenant elle est aimée; alors que feras-tu, mon amour? oui, ceci, j'espérerai; et quand l'auras-tu? je l'aurai; quand elle se donnera, tard oh tard, et quand elle aura éprouvé mon cœur dévot, quand elle m'aura su son amant, et quand j'aurai refusé (oh le marchandage de sa chair) le sacrifice de sa chair, et quand long temps, absolument, je l'aurai respectée, et quand apparaîtra la différence de mon amour (je ne l'aurai pas touchée, je ne l'aurai pas demandée, pas voulue, pas souhaitée), et quand, ma future femme, de ma vénération je l'aurai exhaussée, quand aimée je l'aurai, et quand de tous trésors authentiques dotée, à moi, pure, elle régnera,—je l'aurai... Ah, je l'ai eue, je l'ai prise, je l'ai violée; oh obsédance; repentir... La nuit; l'obscurité des arbres; le rayonnement des étoiles croissantes; la bonne nuit; être ainsi, en l'atmosphère bonne, en la nuit, la nuit montante. Il me va pourtant falloir partir; oui; partir, n'être plus à ce balcon. Derrière moi est la chambre; je ne la vois pas, je sais qu'elle est; derrière, l'air plus lourd de la chambre; ici le très frais, le tiède du dehors; quitter la fenêtre, ah peine! rentrer, s'occuper à des choses, faire des choses, vouloir, s'efforcer, rompre cet apaisement. Je le dois. La nuit est calme; encore un instant ici; on serait si bien à demeurer; si belle à voir, la nuit; si douce à contempler, l'ombre; si caressante à caresser, de ses regards, l'ombre des formes d'arbres et des jardins en la nuit; ce serait si bon, rêver dans le farniente d'un soir, à une fenêtre, songer son amour, son aimée, et considérer un très calme de soir, rêver. Songer l'amour qu'on aurait saint, l'aimée qu'on aurait inviolée, dans un soir chaste; ce serait bon, rêver dans le confort calme du soir. Ici la nuit fraîche et noire; la nuit plus fraîche, plus noire; derrière, la chambre plus chaude, plus moite, avec les bougies limpides; le dehors est frais; l'intérieur est plus tiède, plus doux; le dehors est frais, presque froid; ces noirs à la fin sont tristes; est une angoisse à fouiller tant d'immobilités; ce ciel blafard, ces masses d'arbres, ces lueurs sont glaciales; presque lugubre, ce silence; j'ai une peur de cette grande nuit muette; le dedans est doux, tiède, moite, chaud, avec les tapis, les étoffes, les murs bien clos, le confort des choses molles; rentrons... je me redresse, je me retourne... les bougies sont allumées sur la cheminée; voici le lit blanc, moelleux, les tapis; je m'appuie sur la croisée ouverte; dehors, derrière moi, je sens la nuit; la nuit noire, froide, triste, lugubre; l'ombre où des apparences bougent, le silence où bruissent des sables; les longs arbres tassés en noir; les murs vides, et les fenêtres obscures d'inconnu et les fenêtres éclairées, inconnues; dans la blêmeur du ciel, ce trépidement des yeux pleurards des étoiles; le secret des ombres opâques, ténébreuses, mêlées en quelque chose formidable; ah, là, quelque chose ignorée, formidable... J'ai un frisson, précipitamment je me tourne, je saisis les croisées, je les pousse, je les ferme, précipitamment... Rien... La fenêtre est fermée... Et les rideaux? je les tire, voilà... La nuit est supprimée. Dans la clarté amie, ma chambre, la chambre de moi; en le chez-soi comme l'on est à l'aise! la chambre molle; hors la terreur des nuits désertes; le confort; la lumière. Je m'appuie au mur. On se sent tout assuré, tout content, tout dispos; la clarté blanche des bougies, blanchement dorée; le moelleux des tapis et des tentures; c'est un bien-être, un charme, un bonheur; je vais être heureusement pour m'arranger, ici, dans cet apaisement de la chambre étroite; brillant aux clartés, blanc luisant, couleur d'eau courante et de marbre, le cabinet-de-toilette; il faut que je m'habille; j'ai sur moi mon pantalon gris et ma jaquette noire; je puis aller ainsi chez Léa; certes, elle m'a vu souvent en ce costume; mais en tous mes costumes souvent elle m'a vu; cet habillement est convenable; une redingote? inutile; je ne verrai que Léa; je garde aussi ces bottines; aucun bouton ne manque? aucun; elles ne sont point salies; un coup de brosse suffira; mais il faut que je change la chemise; celle-ci, mise d'hier soir, est propre encore; les manches et le col sont blancs; c'est ennuyeux, changer; n'importe, il le faut; si, par un hasard, ce soir, chez Léa, qui sait?... ah, belle chère femme, si ce soir... Sacrebleu, sacrebleu, est-ce que je suis fou? habillons-nous, et prenons une autre chemise. Ma jaquette, là, sur le lit; mon gilet, aussi, sur le lit; maintenant, dans le cabinet-de-toilette; mon cabinet-de-toilette est vraiment très en ordre; le domestique est soigneux du ménage; dans la grande glace, au dessus de la toilette, se reflètent les bougies; les murs au ton de paille; la large cuvette blanche, pleine d'eau; l'eau transparente, perlée; quelques gouttes de musc, très peu; au porte-manteau la chemise; je suis bien heureux de n'avoir point de gilet en flanelle; cela est si ridicule; mon père voulait que j'en eusse; l'éponge; l'eau froide sur ma main; ah, la tête dans l'eau; quel saisissement; c'est un charme, la tête dans l'humide d'eau qui ruisselle, qui bruit, qui roule, et glisse et fuit, qui coule; les oreilles trempées d'eau et bourdonnantes, les yeux clos puis ouverts dans le vert de l'eau, la peau agacée et frémissante, une caresse, comme une volupté; oh, cet été, quelle joie d'aller à la mer; sans doute irons-nous à Yport; ma mère aime ce pays; la forêt, la falaise; ah, dans la cuvette se plonger; sur mon cou l'éponge jaillissante, sur ma poitrine la fraicheur, un très peu parfumée, de la bonne eau; ma serviette; ouf; je me suis fait raser à midi; cela suffit pour aujourdhui, si je me pouvais raser; on ne se rase jamais bien; garder ma barbe ne me conviendrait pas. Me voilà présentable; on doit toujours être sur ses gardes; je vais chez Léa ce soir; eh, eh; si j'y trouvais asile; ce serait amusant... Allons, allons... Où est ma brosse-à-cheveux? C'est étrange comme les demoiselles sans vertu peuvent supporter tant de gens; bah; et nous qui les admettons toutes. Mais je suis minutieusement net; bravo; vite, faut s'habiller; j'aurais froid; une chemise blanche; hâtons-nous; les boutons des manches, du col; ah, le linge frais! que je suis bête; dépêchons-nous; dans ma chambre; ma cravate; mes bretelles sont laides, je les ai affreusement choisies; mon gilet; dans la poche, ma montre; ma jaquette; j'oubliais brosser un peu mes bottines; tant pis; non, un simple coup de brosse; ma brosse-à-habits; ce n'est qu'un peu de poussière; une, deux; maintenant, ma jaquette; la cravate est à sa place; parfait; je suis prêt; je puis partir; mon mouchoir; mon porte-cartes; très bien; quelle heure est-il? huit heures et demie; je ne vais pas partir si tôt; alors asseyons-nous, là, dans le fauteuil; j'ai une heure à attendre; qu'on est tranquille ici! tout-à-fait tranquille et si enviablement; rien ne vaut, mon cher garçon, une bonne sieste, dans un bon fauteuil, après un quart d'heure de toilette et de bon barbotage dans l'eau fraîche.

V

Puisque je n'ai rien dont m'occuper, examinons un peu, mais sérieusement, ce que je dois faire ce soir chez Léa; évidemment, demeurer avec elle jusqu'à minuit ou une heure, puis m'en aller; le nécessaire est qu'elle comprenne la raison d'une telle conduite; ah, que c'est difficile à expliquer!... En cette chambre je suis mal; allons dans le salon; debout; les bougies sur le bureau; je n'ai qu'à me promener de long en large dans le salon, devant la cheminée, les deux fenêtres; tirons les rideaux; dans le salon, nonchalamment, de long en large. Que songé-je? C'est très ennuyeux, quand je veux réfléchir quelque chose, que je parte aussi tôt en des divagations. Il faut pourtant que je sache ce que je ferai ce soir; je ne puis laisser tout au hasard; mon devoir est d'exposer à Léa... D'abord m'est nécessaire l'occasion de partir spontanément; déjà, plusieurs fois, comme elle ne me disait pas que je reste, je semblais, m'en allant, être mis gentiment à la porte. Ce soir, elle consentira peut-être à ce que je reste; admettons qu'elle consente; alors je lui dirai que sans doute mieux nous vaut que je la quitte; pourquoi resterais-je, si elle ne m'aime pas assez pour me retenir de son plein gré? Ainsi lui répondrai-je. C'est difficile; je ne sais comment je réussirai; elle sera stupéfaite; elle me regardera de ses grands yeux exagérément ébahis et railleusement à demi; comme le jour où j'ai voulu la gronder; avec ses façons alertes d'aller, de venir, ses petits gestes tour-à-tour rapides et paresseux; le jour aussi où elle a jeté son chapeau dans la jardinière; son chapeau gris de perle; elle s'est mise à rire, à rire; la folle... Suis-je distrait! je n'arriverai jamais à fixer mon esprit sur un point; c'est à en désespérer. Si j'écrivais? L'inspiration est bonne; je vais faire un petit plan écrit de ce que je dois lui dire; cela sert au moins à déterminer les idées. Je m'assieds; le buvard, du papier, l'encrier, le porte-plume; la plume paraît suffisante; très bien. En face de moi, la tenture de soie chinoise; les fleurs vagues, blanches, des soieries chinoises, où surnage la lente cigogne au bec monté; la soie noire, très lisse, où le blanc des broderies; sur le buvard, du papier; c'est cela; écrivons... Que me disait-elle en sa récente lettre? je devrais d'abord relire cette lettre; j'ai là ses lettres; voyons. Dans le tiroir, le paquet de lettres, serré en un carton; voici l'entière correspondance, ses lettres et le brouillon des miennes. Son premier billet.

«Monsieur,

»Il m'est complètement impossible d'accepter ce soir votre aimable invitation. Si vous voulez la remettre à demain, je serai libre.

»Je vous salue.»

Cela est du soir où je pensais l'emmener souper; je l'avais été voir la veille pour la première fois; c'est quand, à minuit, j'ai été la demander chez le concierge du théâtre, qu'on m'a remis ce billet. Et le jour suivant? c'est le jour suivant que chez ce concierge elle m'a envoyé promener! Voici son second billet, de quinze jours plus tard.

«Monsieur,

»Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu la gracieuseté...................»

J'étais retourné rue Stévens. Quand on a entrepris quelque chose, on répugne si fort à renoncer brusquement; j'avais fait des démarches, donné des pour-boire, écrit; je ne pouvais vraiment pas en demeurer là, tout abandonner, n'y plus penser. Louise, alors, était sa femme-de-chambre; que de louis j'ai dû lui donner, à cette grosse fille; pendant ces deux semaines d'absence de Léa, je n'ai plus vu, rue Stévens, qu'elle, l'excellente Louise. Et puis cette histoire; mademoiselle d'Arsay échouée en Champagne, je ne sais plus où, sans argent; le matin j'avais reçu de mon père mes six cents francs; ce fut instinctif; un désir d'étonner, d'éblouir, d'être admirable; une folie pourtant; donner ainsi trois francs; pour une femme deux fois aperçue et qui m'avait mis à la porte; un beau mouvement, certes, mais qui me liait. C'est alors qu'elle m'a écrit son second billet.

«..... Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu la gracieuseté de me rendre. Si j'avais su plus tôt que vous étiez l'auteur de cette complaisance je vous aurais remercié de suite..........»

Elle avait écrit «plus tôt» et a surchargé «de suite».

«..... Mais je n'ai été informée de votre bonté que depuis peu de temps. Je m'empresse de vous dire que je serai de retour à Paris mercredi soir et que si vous voulez me faire l'amabilité de venir me voir jeudi dans l'après-midi vers les quatre heures, vous serez le bien venu. En attendant le plaisir de vous voir, je vous serre amicalement la main.

Léa d'Arsay.»

Ce carnet?... oui. J'avais eu l'idée d'écrire jour par jour, en résumé, la suite de mes relations avec cette femme; j'ai eu tort de ne pas persévérer; ce serait devenu intéressant; c'est déjà curieux, ce mémento de trois semaines; les semaines précisément d'après la rentrée de Léa à Paris; les trois premières semaines de notre liaison; en effet cela commence le jeudi lendemain de son retour.

«Jeudi 27 janvier:—Quatre heures; je vais rue Stévens; Léa me reçoit; toilette blanche; elle me parle de ses ennuis, le terme non encore payé; j'offre lui apporter, à minuit, deux cents francs; convenu.

»Minuit; elle revient du théâtre avec sa mère; me reçoit dans sa chambre; d'abord peu aimable; je donne les deux cents francs; elle ne me veut pas garder; indisposée; devient plus aimable; je reste un quart d'heure...»

Véritablement, puisque j'avais commencé, je devais continuer; j'avais d'ailleurs sujet de croire que ce nouveau, ce dernier don triompherait de toutes difficultés; je ne pouvais guère agir autrement, ni perdre, par un refus, l'effet de mes munificences premières.

«Vendredi 28 janvier:—J'envoie des lilas blancs.

»Samedi 29 janvier:—Je crois l'apercevoir, dans une voiture, rue des Martyrs; j'arrive rue Stévens; Louise me dit qu'elle est allée dîner en ville; je promets que je viendrai le lendemain à une heure.

»Dimanche 30 janvier:—Une heure, rue Stévens; Louise me dit qu'elle est allée à la campagne pour plusieurs jours; sa mère l'y a forcée; elle est tenue très durement; je me montre mécontent; j'annonce que je quitte Paris une semaine; je m'informe de la rente que faisait précédemment le consul; cinq cents francs par mois, plus la toilette et les cadeaux.

»31 janvier au 12 février:—En Belgique.

»5 février:—J'écris.

»9:—Réponse.

»10:—Seconde lettre de moi.................»

J'ai les brouillons de mes deux lettres et sa réponse; voyons la lettre d'elle. Voici ma première lettre.

«J'espérais ne pas m'en aller lundi sans avoir serré votre main.............................»

Et cetera; ce n'est pas intéressant. Ah, sa réponse.

«J'ai été très touchée de vos tendres paroles, Je les crois sincères!... Je vous ai semblé triste lors de votre dernière visite; en effet je le suis. Vous avez dû remarquer en moi un certain trouble. Je n'ai pas osé vous dire que je traverse en ce moment une crise des plus pénibles qui ne me laisse de trêve ni jour ni nuit. J'ai des obligations sérieuses à remplir et il me faudrait me sentir allégée de ce côté pour me retrouver moi-même et être à vous. Je n'ai malheureusement aucune indépendance personnelle et de lourdes charges à soutenir; alors même que mon cœur m'entraînerait vers le vôtre, je suis trop honnête femme pour vous dissimuler plus longtemps ma situation, ne connaissant pas la vôtre et ne sachant quels seraient les sacrifices que vous pourriez faire de suite pour me tirer de l'impasse si écrasante dans laquelle je me trouve. Après cet exposé voyez si vous pouvez être l'ami sur lequel je puisse absolument compter; ou considérez cet aveu comme non avenu en m'oubliant à toujours.

»Léa d'Arsay.»

Ma seconde lettre.

«10 février 1887.

«Ma chère amie,

»Je vous assure que je vous sais gré de votre franchise.....»

Je lui ai répondu que je pouvais l'aider, mais que j'étais un peu effrayé de ces embarras énormes... Ces deux miennes premières lettres étaient assez convenables et proprement écrites.

«18 février.

»Je regrette de ne pas me trouver chez moi..........»

C'est sa troisième lettre. Mais auparavant il y a les choses que j'ai notées dans mon mémento.

«10:—Seconde lettre de moi.........................»

Oui; continuons.

«Dimanche 13 février:—Je vais rue Stévens; Louise me dit que Léa est souffrante et couchée; histoire de la purgation refusée; à demain.

»Lundi 14 février:—Une heure et demie, rue Stévens; Léa me reçoit; toilette bleu clair; je reste une heure; je l'interroge de ses embarras; j'offre dix louis pour le soir, si elle veut que je les lui apporte; elle accepte pour onze heures, sous la condition que je partirai à une heure, à cause de sa mère.

»Le soir, onze heures; elle me reçoit dans la salle-à-manger; sa mère a invité des amies sans l'avertir; elle ne peut me garder; elle me supplie que je ne croie pas qu'il y est de sa faute, que je ne lui en veuille pas; une autre fois, elle le jure; elle est plus gentille qu'elle n'a encore été; je l'embrasse longuement; je la quitte après dix minutes; je lui laisse les dix louis promis: rendez-vous au mercredi.

»Mercredi 16 février:—Rue Stévens, deux heures; elle allait sortir; elle me retient une demie heure; dans sa chambre; elle met son chapeau et son manteau; projet d'aller le lendemain ou l'après-lendemain dîner ensemble quelque part.

»Jeudi 17:—Une heure, rue Stévens; je reste une heure et demie; je bois du café avec elle; le chanteur de la rue; nous dansons; ses jupons se démettent; elle sort pour les remettre; coup de sonnette; elle revient; elle me dit que c'est le charbonnier qui réclame de l'argent; petite explication; je veux bien l'aider mais je pose la condition; rendez-vous demain soir à neuf heures; elle me dit que si elle ne peut être sûre de moi, rien à faire.

»Vendredi 18:—Neuf heures du soir; Louise est seule; Léa a dû dîner en ville; elle reviendra très tard, lettre pour moi........................................»

Voyons cette lettre.

«18 février.

»Je regrette de ne pas me trouver chez moi ce soir. La situation dans laquelle je suis et que vous connaissez ne me laisse aucune indépendance; si j'avais pu compter sur ce que vous m'aviez promis, je serais restée; mais il me faut absolument sortir de ce mauvais pas tout de suite. Dois-je compter oui ou non sur votre bon vouloir? Si, comme je le pense, vous m'avez tenu parole, remettez à Louise ce que vous m'auriez remis à moi-même et dimanche à une heure je vous en remercierai.»

Cette incompréhensible fille me manque parce qu'elle croit que je ne lui donnerai rien, et elle veut que je donne quelque chose à sa femme-de-chambre. Rangeons bien à leur place ces lettres.

«Vendredi 18:—Neuf heures... Léa a dû dîner en ville... lettre pour moi......................»

Celle-là.

«... je refuse tout argent; supplications de Louise, promesses; Louise me prie que je pense au moins à elle; elle a sa fille en nourrice à Auteuil et elle attend ses gages pour payer la pension en retard; elle me conte que Léa est malheureuse. Je déclare nettement que Léa se moque de moi, que je ne donnerai plus un sou avant qu'elle n'ait tenu sa parole. Je pars en laissant vingt francs à Louise.»

Et là s'arrêtent mes procès-verbaux; quel dommage; je n'ai que le commencement de l'histoire. Le lendemain, le samedi? le lendemain samedi Léa s'est décidée à m'accorder ses faveurs; un après-midi, je me rappelle, une belle journée de soleil; je lui ai donné les deux cents francs dont elle avait besoin; ce faisait une somme assez ronde pour un baiser; c'est le diable aussi, quand une fois on est pris dans la chaîne, que couper court; et puis, recommencer avec une autre femme la même série, éternellement; il fallait aboutir de celle-là; on s'obstine; j'ai bien fait. Elle avait pris le soin de fermer à clé la porte du salon; j'avais juste deux cent cinq francs; le soir je lui ai envoyé des roses; j'ai été alors pour la première fois chez Hanser-Harduin; ils ont une vendeuse bien jolie, à l'air exquisément de se moquer du monde; j'irai bientôt acheter des fleurs; étonnante fille, cette petite fleuriste.

«Cher ami,

»Il faut absolument que vous veniez.................»

Un rendez-vous.

«Je suis au regret de ne pouvoir me trouver chez moi demain............. je dois passer une audition..... venez lundi à quatre heures..... quelques instants ensemble.....»

Une autre.

«... Toujours par suite de la situation dans la quelle je suis, je ne puis être libre comme je le voudrais..... j'ai mille ennuis.............. il faut que je sorte de cette impasse..............»

Sacredié; ma lettre de mise en demeure.

«28 février.»

C'est cela; ah, la terrible, terrible lettre.

«... Et vous, depuis deux mois.....»

Cette lettre a fait tout le mal; comment ai-je pu l'écrire; ma conduite première, hélas, depuis un mois y concordait; pourquoi ai-je écrit cette lettre?

«Ma chère amie,

»Je vous ai expliqué que si vous pouviez compter sur moi, c'était seulement dans une mesure un peu restreinte. Si je disposais de grandes ressources, je vous demanderais que vous acceptiez ce qui vous est nécessaire pour votre train de maison. Pardonnez-moi d'ailleurs que je sois surpris par vos expressions de—sacrifice pécuniaire un peu sérieux. Ce que j'ai fait n'est guère au prix de ce que je voudrais faire; mais le jugez-vous une plaisanterie? Et vous, depuis deux mois, qu'avez-vous fait pour votre part? Vos promesses m'annonçaient plus qu'une heure accordée un après-midi. Je ne pourrai être chez vous après-demain qu'à cinq heures; veuillez me laisser un mot si je puis revenir le soir. En ce cas, comptez sur moi. Au revoir, et croyez.....»

«Mardi matin.

»Bien touchée de vos bonnes paroles! regrette que vous ne puissiez venir demain à une heure; je vous attendrai jusqu'à deux heures. Vous savez que j'ai des ménagements à conserver; eh bien j'ai à mon service une personne que je ne puis garder. Il me faudrait cent cinquante francs demain soir pour la congédier; et une fois débarrassée de la sus-dite je serai plus libre de mes actions. C'est tout vous dire. Tâchez à me faire parvenir cette modique somme demain et vous apprécierez et jugerez par vous-même de l'urgence de cette exécution. À demain donc vous ou mot me tirant d'embarras; et à vous de cœur.»

«Mardi deux heures.

»Ma chère amie,

»Je reçois votre mot en rentrant chez moi. Vous n'avez pas été bien contente de ce que je vous ai écrit hier? Moi, j'avais la mort dans l'âme à vous l'écrire. Mais convenez que vous m'avez traité très mal; ne m'avez-vous pas vous-même forcé à me faire méchant? Je vous jure que cela m'afflige au désespoir. J'avais rêvé que vous m'aimeriez un peu; j'ai vu que le rêve était fou, et je me suis dit: tant pis, faisons comme les autres... Tenez: oubliez, et pardonnez-moi. Je vais venir dès ce soir; soyez bonne, ne me renvoyez pas; moi, de mon côté, je vous apporterai ce dont vous avez besoin. Laissons ces vilains ennuis; vous verrez que je vous adore.....»

Le soir, à neuf heures, elle n'était pas chez elle; elle avait eu ma lettre; elle ne m'avait pas laissé de réponse. Elle pouvait tout faire. La menacer, se fâcher, et lui demander pardon... Elle me tenait dès lors. Ce n'est pas ainsi que je devais agir; vaines, impuissantes violences, qui n'ont rien opéré qu'à jamais l'écarter de moi. Je ne l'ai plus eue; jamais plus je ne l'ai eue; et je n'ai pas su être son amant, pas su être son ami, je n'ai même pas su être celui qui l'achète... Hélas, et elle aurait pu m'aimer; si les choses avaient été autres, si mes actions avaient été autres, si j'avais su l'heure précise et subtile à toucher son cœur, le temps et le lieu, la fugace minute en un banal et très décisif soir et l'instant où son âme à moi s'aurait pu donner, et si je m'étais fait aimer. Des préalables possibilités s'est enfuie celle-là. Alors eût été l'amour, aussi aisément alors l'amour que fatalement aujourdhui le fatal éloignement des êtres. Hélas, cœur perdu, chair perdue, amour en sa moisson dispersé; c'est fini de mes attentes; tout a péri... hélas... nous n'irons plus aux bois.

«Mardi premier mars, onze heures du soir............»

C'est mon projet de discours; je m'étais promené très loin; et ici, seul, j'avais voulu fixer ce que le lendemain, quand elle me recevrait, je lui dirais.

«Mardi premier mars, onze heures du soir.

»Une fois dans sa chambre, entre mes bras la tenant, je lui dirais:—Vous ne croyez pas que je vous aime?—Oh puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.....»

Le soir où j'ai écrit cela est le soir où je m'étais rencontré, dans le boulevard, à cette fille aux grands yeux vagues, qui marchait; mollement, languissante, en son costume d'ouvrière besogneuse, sous les arbres nus et le frais du soir clair de mars, marchant mollement; je passais près elle; de ses yeux elle regarda, très faible et molle; oh, si faiblement, sans un geste, d'un regard vague, et pudiquement; chair de vierge et martyre incarnée en chair vile, quelque chose angélique, hommes, salie de nous, et très triste, triste, triste, angoissante d'une irrelevable chûte; je songeai l'autre, la très belle que j'aimais; pauvre pauvre âme, âme si douloureuse... Oh soir! j'étais plein de ces malaises; un soir de mars; il y avait ici un feu de bois; dehors, un ciel froid, très sec et clair, nulle brise, un ciel très profond, très lointain, un ciel appeleur des pensées; c'était un très profond ciel aux lointains solliciteurs, très haut, très chaste, rayonnant, très pieux; un air clair, une montée de toutes choses vers le haut; ici, la chaleur douce du feu, la solitude, et des hantements...

«..... Vous ne croyez pas que je vous aime?—Oh puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.—Mon amie, j'ai songé les choses qui sont entre nous; follement je vous désirais; que ce soit mon excuse; je vous ai contrainte; j'implore votre pardon. Je puis rester ici cette nuit, mon amie... Adieu, vous êtes bien aimée; je vous rends votre corps, et je vous quitte, parce que je vous aime.—Et je prendrai sa tête dans mes mains, je regarderai ses yeux, et je baiserai ses lèvres, et je dirai:—Adieu.»

Oui, ces paroles, et non les mauvaises requérances. Et jamais l'occasion, ces paroles, de les dire.

«Mon cher ami, j'ai absolument besoin de vous voir. Je vous attends ce soir à dix heures. Bien vôtre. Léa.»

Qu'y a-t-il encore eu ce soir?... Le soir où elle a été malade? certes; la nuit que j'ai passée à la soigner. Comme elle était meurtrie, froissée, et affaissée, suffocante! je l'avais attendue longtemps; elle est arrivée tout défaite, presque hors sens; elle s'est couchée, et j'ai demeuré au près de son lit; nous lui mettions des compresses sur le front; elle a renvoyé sa femme-de-chambre; je l'ai soignée; j'ai ainsi passé la nuit, dans un fauteuil; elle, muette et immobile, assoupie; moi, en un rêve de tristesses et de pitié... Oh, quels odieux embrassements, quelles blessures d'attouchements, quelles possessions tellement brûlantes avaient allumé cette très morne fièvre?... Le matin elle s'est éveillée; j'ai ouvert ses rideaux; c'était huit heures; elle m'a souri. Le plus beau temps de mon amour, oui, le plus glorieux. L'après-midi, elle était remise; je l'ai vue un quart d'heure; et le lendemain? c'est le lendemain qu'elle était si mauvaisement gaie, à rire, à chanter, à crier.

«Léa d'Arsay se fait un plaisir d'aller à l'Opéra demain avec monsieur Daniel Prince. Mille amitiés.»

Elle était jolie, ce soir d'Opéra, en sa toilette de satin rose, ses souliers blancs; Chavainne n'a pas pu ne pas avouer qu'elle était jolie; Chavainne qui jamais ne veut être d'accord. Et le soir de l'Odéon; on jouait une tragédie; Andromaque; Léa voulait entendre je ne sais plus quelle débutante; étrange caprice; nous avons dîné chez Foyot; elle a demandé une sarcelle; moi j'ai été ridicule à ne pas donner assez de pour-boire; mais Léa ne l'a pas aperçu; n'importe, j'ai eu tort; de ce cabinet, par la fenêtre ouverte en face du Luxembourg, on voyait passer des étudiants; elle avait sa toilette de velours, son chapeau en jais avec la plume rouge, et sa dignité imperturbable lorsqu'elle est en public. Tous ces soirs, je l'ai reconduite chez elle, et, lui ayant dit adieu, je suis parti; c'était très bien; elle a voulu, une fois ou deux, me laisser au sortir de la voiture; mais j'ai toujours insisté pour monter dix minutes; maintenant, l'habitude en est; et c'est tout charmant quand dans sa chambre nous bavardons. La lettre de Louise, avec une couronne de baronne.

«Monsieur,

»Monsieur Prince, vous m'avez dit que quand mademoiselle se trouverait dans l'embarras je vous le dise; je viens vous dire que mademoiselle est très ennuyée en ce moment; il nous manque cent quarante francs pour les meubles; elle pleure tout le temps parce qu'on lui dit que si ce n'est pas payé pour demain soir on viendrait tout enlever et elle me dit que s'il faut en arriver là, elle ne sait pas ce qu'elle fera; je lui avais parlé de vous; elle m'a dit que vous ne pouviez plus rien faire pour elle; je lui avais promis d'aller vous dire dans quelle position elle se trouve, mais comme je sais que je ne peux jamais vous trouver, j'ai pris le parti de vous écrire sans rien dire à mademoiselle; et si nous avons le bonheur que vous puissiez nous venir en aide, je vous prie de ne pas le dire à mademoiselle qui me l'a défendu pour ce que vous lui avez dit dimanche. Pardonnez-moi, monsieur, et j'ose me dire votre toute dévouée—Louise.»

Carte de Léa.

«Remercie monsieur Prince de son charmant bouquet et le prie de bien vouloir venir la voir demain lundi à une heure de l'après-midi.»

Autre; une lettre.

«Cher Daniel, j'ai encore recours à vous et vous prie de m'obliger de la somme minime de quarante ou cinquante francs dont j'ai le plus grand besoin pour demain. Vous seriez bien gentil de me les apporter vous-même. Je vous remercie à l'avance et vous serre amicalement la main.»

Autre; une carte.

«Léa d'Arsay fait mille excuses à son ami Daniel Prince; a reçu trop tard sa lettre pour se rendre à sa bonne invitation et elle lui fixera le jour où elle aura le plaisir de le voir, ce qui sera bientôt.»

Encore.

«Léa d'Arsay serait bien heureuse de dîner ce soir avec monsieur Prince, l'attendra à sept heures.»

Oh, tout une lettre, celle d'il y a huit jours, la lettre des bijoux.

«Cher ami,

» Il faut absolument que vous me donniez deux cents francs pour sauver mes bijoux, du moins les reconnaissances qui sont engagées dans un bureau pour cette somme. Si vous êtes assez bon pour m'obliger de cela, vous ferez grand plaisir à votre petite amie Léa qui serait désolée de voir tous ces pauvres bijoux vendus. C'est après-demain mardi qu'on les vend définitivement si la somme n'est remise au bureau; je reçois l'avertissement à l'instant. Soyez bon et je serai de plus en plus gentille pour mon seul vrai ami que j'aime bien. Marie ira demain vers onze heures savoir votre décision.»

C'était ennuyeux; les bijoux n'étaient engagés que pour cent vingt francs, et il y avait encore quinze jours de délai; je lui ai payé ses cent vingt francs; depuis lors elle ne m'a rien demandé; voilà déjà huit jours; oh, elle va avoir besoin de quelque chose; il ne faudrait pourtant pas qu'elle me demandât trop; cela commence à être lourd, tout cet argent.

«Cher ami, j'ai su en rentrant.........................»

C'est sa dernière lettre, avant-hier.

«..... j'ai su en rentrant que vous étiez venu pour me voir; mais je n'ai pas eu le bonheur de me trouver là. Pour être plus sûr de me voir venez demain dimanche à une heure ou une heure et demie; je serai chez moi. À demain et bien à vous.

«Léa.»

En effet, j'ai été la voir hier à une heure; elle a été tout gracieuse, tout souriante, câline même; et moi, qu'est-ce, diable, qui m'a pris? un moment, entre mes bras je l'ai serrée trop, trop passionnément; elle m'a regardé; je lui ai murmuré un «Léa» avec une affectuosité exagérée; ne suis-je donc pas maître de me tenir comme je veux me tenir? Léa a paru étonnée, pas fâchée, étonnée; un peu moqueuse, peut-être; pourquoi aussi se fait-elle ainsi câline? c'est sa faute; si tentatrice elle est; si tentatrice en les étoffes amples; au contraire dans les robes c'est le noir qui lui sied mieux; sa robe de satin noir unie et ajustée, où s'arrondit l'impassible poitrine... Mais presque neuf heures et demie... il est temps de partir. Je n'ai pas écrit ce que je projetais dire; bah; bien inutile; je me souviendrai; j'ai d'ailleurs le papier d'il y a un mois. Debout; mon chapeau; mon par-dessus; dans la poche du par-dessus sont mes gants. Tout est en ordre? les lettres dans le tiroir. Avant que sortir, il faudrait relire ce papier.

«Une fois dans sa chambre..... Vous ne croyez pas que je vous aime?..... Follement je vous désirais; que ce soit mon excuse..... Pardon..... Je puis rester ici cette nuit..... Je vous rends votre corps..... Adieu.»