ÉDOUARD DUJARDIN
L’Initiation
au Péché et à l’Amour
— ROMAN —
PARIS
ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1925
DU MÊME AUTEUR :
Romans, contes et poèmes :
- Les Hantises, contes ; Trois Poèmes en prose et en vers (Messein).
- Les Lauriers sont coupés, roman (Messein).
- L’Initiation au péché et à l’amour, roman (Messein).
- Poésies, 1885-1912 (Mercure de France).
- Mari magno, poèmes, 1917-1920 (Cahiers Idéalistes).
Histoire et critique :
- La Source du fleuve chrétien, histoire critique du judaïsme ancien (Mercure de France).
- Les Prédécesseurs de Daniel, exégèse (Fischbacher).
- De Stéphane Mallarmé au prophète Ézéchiel, essai d’une théorie du réalisme symbolique (Mercure de France), épuisé.
- Les Premiers poètes du vers libre, essai historique et critique (Mercure de France).
Théâtre :
- I. — La Légende d’Antonia, comprenant ; Antonia, le Chevalier du passé, la Fin d’Antonia (Mercure de France).
- II. — Les Argonautes, comprenant : Marthe et Marie, les Époux d’Heur-le-port, le Retour des enfants prodigues (Mercure de France).
- Le Mystère du dieu mort et ressuscité (Messein).
A paraître :
- Le dieu Jésus, étude sur les origines du christianisme.
AVANT-PROPOS DE LA NOUVELLE ÉDITION
L’Initiation au péché et à l’amour a paru, en 1898, avec l’avant-propos suivant :
AVANT-PROPOS.
Ce roman, imaginé d’abord pour n’être qu’un récit, devait s’intituler l’Initiation au rêve et à l’amour. C’est peu à peu que l’auteur a vu se dégager, des faits qu’il voulait raconter, une idée que le nouveau titre fera comprendre, pour peu qu’on laisse au mot « amour » le sens chrétien qui fait opposition à celui de « péché ».
L’amour, est-il dit plus loin, c’est le dévouement à quelque rêve de bonté.
Le péché, c’est l’œuvre d’égoïsme, noble ou vil, généreux ou vulgaire, qui est le contraire du sacrifice.
En terminant cet avant-propos, l’auteur veut s’excuser de n’avoir pas fait, malgré ses efforts, un livre exempt de ce qu’on appelait autrefois « des peintures licencieuses ».
Si l’homme tient à la fois de l’ange et de la bête, est-il possible, comme beaucoup d’écrivains l’ont pensé, de considérer comme négligeable et de négliger en effet ce qui vient de la bête ? ou bien est-ce qu’il faut voiler, de façon à ce que les yeux les plus chastes soient satisfaits ?…
Pour qui s’attaque au problème de l’existence, le livre chaste paraît une impossibilité. La bête est la moitié de l’homme, a dit à peu près Pascal… S’il s’agit d’être sincère, la licence doit avoir sa place, inévitablement ou presque, dans le livre comme dans la vie.
Mai 1898.
En relisant ce roman, vingt-sept années écoulées, pour en donner une édition nouvelle, je me sens moins intéressé par l’« idée » dont il est question dans l’avant-propos de 1898, que par les « faits » qui sont racontés, et, pour tout dire, je regretterais d’en avoir subi la préoccupation, si je n’avais l’impression que cette préoccupation n’a aucunement empêché le roman de rester le « récit » qu’il devait être.
Plutôt que l’idée pseudo-chrétienne, je trouvé intéressant, à un quart de siècle d’intervalle, d’y reconnaître — particulièrement dans la première partie — l’idée freudienne du complexe d’Œdipe. On l’apercevrait déjà dans la Future Démence, l’un des contes de mon premier livre, les Hantises ; une trace en apparaît également dans la scène principale du second acte d’Antonia ; mais les soixante-quatre premières pages de l’Initiation au péché et à l’amour en sont le développement complet absolument caractérisé. Or, qu’on se rappelle les dates : les Hantises, 1886 ; Antonia, 1891 ; l’Initiation, 1898 ; et qu’on se rappelle, d’autre part, que les premiers travaux de Freud sont de 1893-1895, qu’aucun de ses ouvrages n’avait attiré l’attention jusqu’en 1900, et que rien n’en a guère été connu en France jusqu’en 1908 (article du journal la Neurologie)… Il est vrai que, si Édouard Dujardin a fait du freudisme avant Freud dès 1886 et 1891 et a publié un roman freudien en 1898, il serait injuste d’oublier qu’un certain Sophocle a écrit une tragédie non moins freudienne il y a une couple de millénaires.
On m’a souvent demandé pourquoi, après, les Lauriers sont coupés, je n’avais pas persévéré dans la voie que j’avais inaugurée. En relisant récemment l’Initiation au péché et à l’amour, j’ai été frappé de voir combien il s’en fallait de peu que certaines scènes de ce roman, et notamment la dernière (pages [218]-[243]), ne soient du monologue intérieur… Et j’ai été bien tenté de faire la très légère retouche qui suffirait. Une volonté plus forte m’en a empêché. Le livre reste tel qu’il a paru en 1898.
Août 1925.
A FRANCIS VIÉLÉ-GRIFFIN
PREMIÈRE PARTIE
I
Ce fut le jour de Noël dans l’église du village, que la mère de Marcelin sentit pour la première fois l’enfant remuer dans son ventre.
Au premier appel des cloches de la messe, la triste châtelaine était sortie ; et, accompagnée d’une femme, elle était allée à pied, à travers la campagne blanche de givre, jusqu’à l’église. Sur la route gelée, entre les rangées des arbres dépouillés, les paysans saluaient la forme noire au visage voilé, aux pas de somnambule. Elle était entrée dans l’église, et, lentement, était venue s’agenouiller dans son banc. Ayant relevé son voile, la future mère, ainsi qu’un enfant, priait ; et sa blanche figure de jeune femme, plutôt de jeune fille, amaigrie et allongée, très blanche, grave, infiniment affligée, restait à demi inclinée vers le sol.
Les gens pénétraient dans l’église, et, derrière elle, les bancs s’emplissaient ; un enfant de chœur allumait les cierges ; l’air, par les vitraux gris, était sombre. Plus forte que la prière, sa tristesse remontait en elle.
Pourquoi la délaissait-il, l’époux qui l’avait choisie et qu’elle avait accepté ? Après si peu de jours, après de si brèves noces, pourquoi l’avait-il quittée ? Était-ce vers des plaisirs anciens qu’il était retourné, l’oubliant dans ce solitaire château de Saint-Paulin d’où toute joie s’était enfuie, apparaissant à de si rares intervalles, la laissant seule et telle qu’une veuve ?
Elle se rappelait le soir nuptial, le clair soir de septembre, et quand, doucement, il avait dégrafé sa belle robe de mariée, et comme elle était tombée pâmée entre ses bras. Puis, dès la semaine suivante, peu à peu, le visage de l’époux s’était fait glacial, indifférent, hostile ; puis, le premier départ, la première absence, et, maintenant, cette éternelle absence.
Ah ! pourquoi avait-elle quitté le couvent de son adolescence, les sœurs, les amies, la vie douce et insoucieuse ? Car elle se sentait mourir, abandonnée, telle qu’une coupable, sans amour, dans l’éclosion même de ses dix-sept ans. Mais, mourante presque, un trouble nouveau était en elle ; sa chair était bouleversée ; son âme tourbillonnait dans l’incertitude, et son pauvre cœur saignait de tant de larmes à cause d’un passé qu’elle ne s’expliquait pas et d’un avenir impossible à discerner.
Et parfois, dans le banc, la jeune femme avait de soudains arrêts de pensée ; elle sentait des malaises subits, des sueurs, des froids. Quand on lui avait dit, il y avait quelques jours, que peut-être elle était enceinte, elle était restée effarée, ne sachant pas, comprenant à peine, ne cherchant pas à savoir. Maintenant, elle demeurait immobile, le regard fixe.
Les cloches sonnaient.
— Seigneur… Seigneur… murmurait-elle.
L’église était à moitié pleine ; le prêtre apparut, suivi d’un enfant de chœur qui portait un bénitier ; et tous deux commencèrent le tour de l’église.
— Asperges me Domine hyssopo et mundabor, lavabis me, et super nivem dealbabor… Vous m’aspergerez, Seigneur ! et mieux que la neige je me blanchirai…
— Miserere met, Deus secundum magnam misericordiam tuam… Ayez pitié de moi, Seigneur, selon votre grande miséricorde.
Une goutte d’eau bénite tomba sur le front de la jeune femme agenouillée.
— Amen, disait l’enfant de chœur.
A ce moment, tandis que le prêtre remontait les trois marches du chœur et, pénétrant entre les stalles, s’avançait vers l’autel, dans l’église muette encore sous le bourdon des cloches, à ce moment où une goutte d’eau bénite tombait sur son front, la jeune femme sentit au fond d’elle-même une sensation extraordinaire. Elle releva brusquement le cou, et sa tête se rejeta en arrière ; sa blanche figure d’enfant meurtri tendue vers le Christ de l’abside, ses maigres mains gantées de noir ouvertes, elle resta une seconde les yeux béants ; puis, brusquement, elle reporta ses doigts sur son ventre, où quelque chose certainement avait remué… Là, dans ses entrailles, quelque chose avait remué, quelque chose avait remué pour la première fois.
Un éclair passa dans son esprit.
— L’enfant !
Et elle défaillit ; sa tête retombait plus blanche encore, les yeux éteints ; ses bras pendaient ; elle s’affaissait, elle s’évanouissait, et son corps coulait sur le banc.
Elle se retrouva dans la sacristie, entourée des gens d’église ; une femme l’avait dégrafée et lui humectait les tempes et la gorge d’eau.
— Quelle eau avez-vous puisée ?
— De l’eau qu’on trouve dans les églises… Dans le bénitier, près de la porte, nous avons puisé l’eau bénite.
Et l’office continuait ; Noël se célébrait ; les hymnes joyeusement chantaient.
— Puer natus est nobis : filius datus est nobis… Un enfant nous est né ; un fils nous est donné.
La faible femme entendait vaguement, dans le mode triomphal des hymnes, qu’il s’agissait de célébrer la souveraine fête… Il nous est né un enfant pour le salut et pour la gloire ; un fils nous est donné, le promis, l’espéré, le tout désiré, l’éternellement attendu.
— Alleluia ! réjouissez-vous ! chantait la foule, et adorez ! un jour très saint a lui pour nous.
La créature le sentait à présent dans son ventre, et elle pleurait, et, dans son âme, elle se réjouissait de s’offrir en sacrifice pour celui qui allait venir.
II
Marcelin Desruyssarts était né, et sa mère le même jour était morte. Le père revint à Saint-Paulin ; taciturne et le front plissé de remords, il déclara qu’il resterait auprès de son fils. Et, dans l’isolement du domaine familial, l’enfant grandit.
Il n’avait guère de petits camarades ; les petits paysans du bourg, les fils du percepteur, du médecin, étaient une compagnie que le père n’encourageait point ; et il ne fréquentait point chez les châtelains des environs.
Quelquefois l’enfant s’arrêtait à regarder, sur la route, les gamins qui jouaient aux barres, aux billes ; il s’approchait, un peu timidement ; alors les autres se sentaient moins à l’aise, ne lui proposaient pas d’entrer dans leurs parties, il s’asseyait sur un talus, à égrener des herbes ou à compter des cailloux.
Dans le parc, plus fréquemment dans le jardin du curé, il construisait des buttes en terre, entreprenait des travaux, s’occupait à suivre des insectes : la vieille gouvernante du prêtre était sa meilleure amie ; elle lui donnait des pommes, des confitures ; il assistait à la cuisine, était heureux si on lui confiait des cueillettes de fruits. Il lisait couramment, apprenait rapidement à écrire, connaissait bien l’histoire sainte.
Un jour l’évêque vint donner la confirmation dans l’église du bourg. C’était une fête très solennelle. Quand Monseigneur entra et traversa l’église, la gouvernante dit tout bas à Marcelin de faire le signe de la croix.
L’enfant, au milieu du silence des fidèles, récita à pleine voix :
— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit…
Tout le monde se retourna ; Monseigneur s’arrêta, et, souriant doucement, il s’approcha de Marcelin. De ses doigts, il lui toucha une joue, et, regardant vers le ciel, il le bénit.
Des cousins, cet été-là, furent invités au château. Ils avaient un petit garçon, Paul, de l’âge de Marcelin, quelques mois de plus. Paul était turbulent, très joueur ; Marcelin le prit en grippe ; il lui abandonnait ses jouets, et, malgré les remontrances, s’enfuyait seul dans les bois.
De temps en temps, M. Desruyssarts allait à Paris, revenait après quelques jours ; une fois ou deux par an, il restait absent plusieurs semaines. Le père Homo, le régisseur, avait la surveillance de l’enfant qui l’aimait.
Marcelin alors se sentait plus libre ; il imposait ses quatre volontés au père Homo et à la gouvernante du curé ; il devenait plus expansif, parlait plus fort, faisait du bruit.
Le curé lui disait :
— Il faut donner de vos jouets, de vos gâteaux aux petits pauvres.
— Puisque c’est à moi, mes jouets, mes gâteaux…
— Le bon Dieu veut qu’on donne de ce qui est à soi.
Marcelin se taisait et regardait le curé dans les yeux, cherchant à comprendre.
Le vieux prêtre expliquait :
— Les bêtes ne donnent point, ne se privent point ; mais les hommes ne font pas comme les bêtes ; ils connaissent le bon Dieu, que les bêtes ne connaissent pas.
Le plus jeune des fils du médecin devint un peu plus tard son camarade. Marcelin aimait le blond garçonnet aux cheveux soyeux, aux manières douces ; il pensait souvent à lui et recherchait sa société ; mais il était intimidé lorsqu’il le rencontrait. Chaque fois il lui apportait quelque chose, des livres, des images, de beaux cailloux. Après un quart d’heure de compagnie, son embarras cessait ; alors les deux enfants causaient, longuement.
— Henri, pourquoi tu n’as pas un château ?
— Mon père n’a pas le moyen.
— Si tu veux, quand nous serons grands, tu demeureras avec moi.
— Je voudrais bien.
— Quand nous serons soldats, nous serons tous deux hussards ; nous serons capitaines.
— Moi, je serai lieutenant.
— Qu’est-ce que tu feras après ?
— Je serai médecin comme papa.
Au mois d’octobre, Henri annonça qu’il allait au collège ; il entrait en huitième. Il partit. Marcelin fut très triste : il songea longtemps aux beaux cheveux, aux mines si douces du petit ami ; il aurait voulu aller aussi au collège, entrer dans la même classe, et il se mit à travailler plus assidûment ses leçons.
Vint, à onze ans, l’époque de la première communion ; une grande piété s’était développée chez Marcelin ; il attendait avec une croissante impatience les trois jours de la retraite préliminaire.
Le lundi matin, il fut conduit à l’église ; une dizaine d’enfants étaient là ; d’autres arrivèrent encore. On entendit la messe ; puis, ce fut le curé qui instruisait, parlait de Dieu, du péché, de la rédemption ; et l’on récitait des cantiques, dans un élan de ferveur et une joie de chanter à pleine voix. On pensa à la confession, aux fautes commises ; et la journée se terminait avec la bénédiction du vieux curé et par des hymnes dans l’église. Marcelin rentra au château, plein d’onction.
C’était en mai, les premières tiédeurs embaumaient le ciel.
Le lendemain, pendant la messe, une grande ferveur prit subitement Marcelin. La journée était consacrée à préparer la confession générale ; il fallut récapituler les fautes commises depuis l’âge de raison. Quelques enfants faisaient des listes ; un espiègle vola de ces papiers ; quelques-uns lisaient dans des livres pieux la nomenclature de tous les péchés possibles et notaient d’un signe ceux où ils étaient tombés ; un petit nombre méditait, les plus dévots ; ils s’apercevaient l’âme très noire, avec une confusion d’avouer leurs iniquités, une peur de n’être point absous et de la confiance dans les miséricordes de Dieu et du curé. Tout le monde défila au confessionnal ; le prêtre, ce jour-là, ne donnait que l’attrition, réservant l’absolution à la veille de la communion. Marcelin redoutait de mourir dans la nuit, avant d’avoir reçu, sous sa forme définitive, le sacrement de la pénitence. De plus en plus, son âme s’exaltait ; en dormant, il eut des rêves où s’entrecroisaient les récits, les tableaux, les symboles sacerdotaux.
Le mercredi fut solennel ; eux-mêmes, les plus mutins se recueillaient. Il y eut, avec des hosties non consacrées, une répétition générale de la communion. On ne sortait plus de l’église, du jardin du presbytère, de la cour d’école ; l’église était en préparatifs de fête ; des ouvriers posaient des tentures, des fleurs ; le jardin, la cour verdoyaient sous le soleil. Les enfants passaient ici et là, à travers la jubilation et la pompe. Et le soir, après l’absolution donnée, ils rentraient le cœur et les sens remplis de l’attente du lendemain.
Le grand jour arriva. On mit au communiant son premier long pantalon ; un cierge à la main, il s’achemina gravement, à pied, du château vers l’église. Les enfants furent placés, en deux groupes séparés, les filles à gauche, les garçons à droite ; le curé circulait entre eux. Avant la messe on chanta des cantiques, pendant que la foule entrait ; puis, l’office commença.
Ce fut, dans l’âme de Marcelin, une brume. Comme ses camarades, il se levait, s’asseyait, s’agenouillait ; il entendait et voyait sans discerner ; et les cérémonies se déroulaient devant lui, lointaines cet imprécises. L’unique sentiment du sacrement prochain subsistait, et cela ondoyait dans sa tête ; un flux d’extase montait, en un parfait acquiescement de foi, d’espérance et d’adoration.
La voix bien connue du curé parlait :
— Le moment est venu…
Debout sur les marches du chœur, devant les enfants, le curé, en son étole blanche, parlait et l’émotion faisait trembler ses paroles. L’enfant entr’apercevait des idées formidables… Le péché originel effacé… la rédemption… la loi du monde remplacée par la loi divine… Et, peu à peu, il comprenait que Jésus-Christ c’était l’exemple et que son corps c’était le gage, et que son sang était le symbole… exemple, gage, symbole du renoncement, du sacrifice et de l’holocauste… et que Dieu s’était incarné pour enseigner jusqu’où il était bien d’aimer, — tandis que la voix du prêtre répétait :
— Corpus meum, quod pro vobis datur… mon corps, que je donne pour vous !
On s’était levé ; lentement, on se mettait en marche vers la nappe blanche, au pied de l’autel, en un long défilé. L’enfant, comme en une minute suprême, s’hallucinait de prendre sa part de sa rédemption ; il murmurait intérieurement, mais précipitamment, dans un affolement de reconnaissance éblouie :
— Seigneur, je ne suis pas digne… Seigneur, je ne suis pas digne…
Et, comme il revenait à sa place, il pleurait abondamment.
A midi, il déjeuna au presbytère, en face du curé, seul avec lui ; le vieux prêtre, ému et recueilli, le servait avec les égards de quelque ancien ermite pour un voyageur angélique descendu sous sa hutte ; et lui, souriant et silencieux, le cœur ravi, il considérait avec amour le bon soleil de mai dans les campagnes.
Les vêpres entendues, les cérémonies se terminèrent par la consécration à la Vierge. Dans la chapelle ornée de fleurs, les communiants, filles et garçons, étaient réunis et l’un d’eux récitait les vœux à la mère des hommes. Là était le bénitier dont l’eau, près de douze ans auparavant, l’avait aspergé dans le ventre de sa mère, et Marcelin, vaguement, était appuyé contre. Alors une dernière fois, le prêtre parla ; son regard tomba dans le regard de l’enfant, et celui-ci entendait confusément des paroles dont le sens s’élargissait au delà de leurs sonorités :
— Les jeunes hommes ont pour la première fois communié de l’exemple de Jésus. Allez ! Mais là, voici la vierge aux bras entr’ouverts, aux mains tendues ; les jeunes hommes iront à celle qui assiste, qui prie et qui intercède…
Les rangées des fillettes toutes vêtues de blanc dans leurs robes de mousseline et sous leurs voiles, candides, les fillettes levaient leurs yeux ingénus vers l’autel blanc fleuri de la Vierge Mère. Une émotion intense poigna le cœur de Marcelin ; il pâlit et il s’affaissait presque contre le bénitier miroitant.
Tout était fini ; les enfants se dispersaient, cherchaient leurs familles ; les familles accouraient. Marcelin vit chacun de ses camarades entouré des siens, tous, qui se laissaient bercer aux soins délicieux de leurs mères, toutes les mères qui éperdument embrassaient leurs filles, leurs fils. Il se retourna, et aperçut son père, qui, sans sourire, triste, presque sombre s’approchait.
L’été se passa sous le coup d’émotion de cette journée. La ferveur de piété s’était calmée ; un sentiment intérieur demeurait. Le goût de la solitude devint plus profond.
Maintenant, Marcelin s’arrêtait des heures à regarder couler l’eau, à considérer les arbres ; il délaissait sa vieille amie, la gouvernante du curé. A la moisson, il suivait de loin les ouvriers ; une fois il se mêla aux groupes et revint avec les lourdes voitures chargées ; il soupa chez le fermier, gaîment ; il rêva de recommencer et ne put le faire.
A la fin de l’hiver, le vieux prêtre tomba malade ; une semaine plus tard, il mourut. Marcelin eut un grand désespoir et toute l’année il lui resta de la tristesse.
Son père résolut de le garder, de continuer seul son éducation pendant un an ou deux.
Il grandissait. Un sérieux, une application précoce se manifestaient ; mais il se portait bien, était vigoureux. Il n’avait plus de camarade ; ses récréations étaient des promenades indéfinies dans le parc, seul souvent, quelquefois avec un dog, quelquefois avec le père Homo qui lui expliquait les essences des arbres, les mœurs des oiseaux.
Aux fêtes de Pâques, il vint à Paris pour la première fois. Il était allé plusieurs fois au chef-lieu de canton en compagnie du père Homo, deux fois à Évreux. Dès son arrivée à la gare Saint-Lazare, il resta muet de saisissement ; tout lui apparut énorme ; il traversa la place du Havre, ébloui, étourdi, enivré ; la hauteur des maisons l’écrasait ; la foule tourbillonnait autour de lui. C’était un pays de géants, un pays de féerie, immense, tout en clarté, tout en bruit, tout en mouvement, le monde d’une vie supérieure, surnaturelle.
Rentré à Saint-Paulin, l’impression ne s’effaçait pas de son souvenir ; il demanda à son père, comme récompense de son travail, de le conduire de nouveau à Paris. A chaque voyage, l’effarement le reprenait.
Comme il venait d’avoir treize ans, M. Desruyssarts, sur le conseil d’un docteur, le conduisit passer une partie de l’été aux bords de la mer ; il choisit un pays peu connu, peu fréquenté, de la plage normande, à quelques lieues de Saint-Paulin. Marcelin n’avait jamais vu la mer ; la nouveauté du spectacle fit jour à ses premiers romantismes.
M. Desruyssarts avait résolu de faire le voyage en voiture ; deux ou trois heures devaient suffire ; on partit un après-midi du commencement d’août. Une roue qui se démit retarda de plusieurs heures ; quand on fut prêt, le soir était venu ; le cocher pressait les chevaux ; peu à peu l’obscurité tombait. Déjà, sur la route, à travers les champs et les sapinières, un air frais et aromatisé étonnait de plus en plus les sens de l’adolescent ; les chevaux avaient pris le grand trot ; la nuit approchait ; le silence s’étendait autour du roulement de la voiture ; le père et le fils se taisaient, l’un taciturne toujours, l’autre impressionné par le mouvement, par l’attente. Quand on s’arrêta, la nuit était noire, sans lune et sans étoiles. On était à la porte d’un hôtel ; il y eut un grand va-et-vient ; des garçons circulaient avec des bougeoirs ; on descendait les bagages ; le père parlementait longuement ; les pas criaient sur le sable, sur les dalles, et des ombres apparaissaient au fond, derrière des vitrages mi-éclairés. Marcelin suivait, dans un ébahissement. La mer est à trois minutes, expliquait-on. On le fit monter dans une chambre ; il apprit que les fenêtres donnaient sur la plage.
Les domestiques partis, les premiers soins achevés, Marcelin ouvrit une fenêtre. L’espace béait, vide, noir. Le jeune homme s’approcha, s’accouda, chercha à voir ; mais rien ne pouvait se discerner. Une brise forte soufflait, qui fit aussitôt vaciller la flamme des bougies dans la chambre ; l’enfant eut un enivrement des aromes puissants qui le pénétraient, et pendant qu’il demeurait, il percevait peu à peu un bruissement bas, infiniment profond, toujours le même, une sorte de roulement continu, une symphonie lointaine, immense comme le ciel noir qui l’enveloppait.
Descendu, Marcelin sortait à la hâte, traversait les pelouses qui menaient à la mer. La brise saline soufflait plus âpre autour de sa tête, et le bruit des vagues grandissait dans l’ombre ; il s’approchait, lentement, avec des frissons, presque une peur, les sens exaltés et bouleversés, rempli de ce vent et de cette voix, et, tout d’un coup, il distingua dans l’ombre le blanc des lames qui déferlaient sur le sable. La mer apparut dans la nuit.
Il eut la notion vaguement de quelque chose dépassant le temps, éclatant l’espace ; halluciné, il s’arrêta ; tout son être était poigné d’angoisse et des larmes lui montaient aux yeux.
Suivirent trois années de collège à Paris, trois années régulières de travail, avec l’esprit qui s’ouvre aux choses. Il n’avait plus revu Saint-Paulin ; son père s’était mis à voyager, et il l’envoyait pendant les vacances en Angleterre, chez des amis, dans la monotonie correcte de la vie bourgeoise britannique. Il termina sa rhétorique et passa ses premiers examens.
Par cette belle fin d’après-midi de juillet, il sortait de la Sorbonne, heureux, l’esprit dispos à la joie. Ses camarades étaient là, bruyants, remuants, excités ; il les entendait parler et rire.
— Marcelin, tu viens avec nous ?
— Marcelin, nous allons nous amuser.
— Nunc bibendum et amandum.
— Moi, je suis reçu, toi aussi, toi aussi ; il faut arroser nos lauriers.
— Moi, j’ai droit à des consolations.
— Égalité, messieurs, devant le vin et près des femmes.
— D’abord à la brasserie !
— A la brasserie d’abord ! Louise et Jeanne y seront.
— Et puis, la grosse Blanche, et puis, la grosse Clarisse.
— Ma trop longue vertu, ouf ! me pèse.
— Que nul de nous, Messieurs, ne reste vierge !
— Je vous mènerai.
— Quand ?
— Tout de suite.
— Où ?
— Deux pas à faire.
— Hurrah !
— Eh bien, toi, Marcelin ?
— Marcelin, tu n’as pas les façons d’un soldat qui marche au feu.
— Tu ne réponds pas, Marcelin ?
— Messieurs, n’essayons pas de convertir Marcelin.
— Il est mélancolique.
— Il aime la solitude.
— Monsieur est chevalier de Malte.
— Monsieur est philosophe, de l’école d’Abélard.
— Il y a assez longtemps, mon petit Marcelin, que tu fais le grand seigneur.
— Nous allons t’apprendre à parler si on t’interroge.
— Nous t’offrirons, pour tes solitudes, des souvenirs dans le derrière.
— Fiérot !
— Beau ténébreux !
— Jésuite !
— Poète !
— Messieurs, messieurs, laissons-le.
— Soit !
— Mais sache, ami, qu’une chose vaut mieux qu’un vers de Lamartine, c’est un verre de vin.
— Les nuages manquent de femmes.
— La retraite, c’est immoral.
— Les dieux ont chanté le plaisir.
— Tu y viendras, mon cher ; tu te souviendras que nous nous amusons ; tu regretteras d’être demeuré ; les bois, la mer, le ciel bleu ne te diront plus rien ; tu désireras à ton tour. L’amour, les joies, les folies, les baisers, les vins qui saoulent, les fleurs, les fruits, les fêtes, les fandangos, les vertiges, les nuits blanches, les nuits rouges, les nuits pâles, les festins de champagne et de gorges moites, toutes les jouissances de vivre et de vivre encore et de vivre davantage et toujours, c’est pareillement, encore et toujours, le triomphe de la vie ; et c’est la vie, aussi, que l’orgie et que la nuit la plus nuptiale, que le dur travail et que l’or ruisselant, et toutes poussées de l’instinct, de la chair et de l’esprit ; le désir qui se veut satisfait, c’est la nature qui ordonne ; le péché qui allicie, c’est la loi mortelle qui commande. Crois-tu désobéir ? Eh ! mon maître, eh ! cher garçon, eh ! chaste dédaigneux, beau chevalier du Graal, compagnon de la lune, tu y viendras, chez Vénus et chez le Commandeur, tu y viendras… bonsoir !
III
Ses seize ans accomplis, dans sa plus belle adolescence, grand et mince, avec les yeux ouverts, un front de méditation, de mélancolie et d’innocence, il était revenu, par l’été épanoui, au domaine familial que depuis trois ans il n’avait pas revu.
Le premier soir, il parcourut le château. Les couloirs étaient larges, les salles profondes et hautes, avec des tentures de vieille tapisserie, d’épais rideaux, un air de choses passées. Marcelin errait silencieusement.
— Voici le grand salon ; voici la chambre où mourut l’aïeul ; voici la salle où l’on rangeait les armes ; voici la chambre de ta mère…
Grave, son père parlait :
— Marcelin, voici le portrait de ta mère.
A la lueur du soir tombant, dans une pièce grise et pâle, aux murs pâles, aux rideaux gris, il vit, au-dessus d’une ancienne table couverte de marbre, un pastel, une jeune femme, plutôt une jeune fille… Non loin, un lit, à jamais fermé, reposait… Le pastel, très doux, décoloré sans doute par le temps, regardait dans le vague.
Marcelin, en sortant, se retourna vers la jeune fille blanche, si tendre, clouée pour l’éternité sur le mur, dans sa plus pure jeunesse. Le père passait, les regards au dehors.
Marcelin avait sa chambre au-dessus du parc. Il dormit profondément, sans rêves. Le lendemain, il s’éveilla de bonne heure ; il ouvrit la fenêtre ; une pleine clarté de soleil et de rosée éclata ; la lumière entrait de toutes parts, du ciel bleuté, des gazons verts, des arbres ; un murmure bruissait. Dans son cœur un épanouissement se fit. Avec une joie intime et paisible, il allait et venait dans sa chambre, organisant lentement sa toilette, se retournait vers la fenêtre ouverte. Aussitôt habillé, un brusque désir le prit d’aller dehors ; il descendit, sortit et s’évada dans les verdures.
Le parc se déroulait largement ; des pelouses, des taillis, des chemins couverts, des chemins bordés de tilleuls ; puis, la forêt, et, au bas de la forêt, le ravin, sec maintenant, encore ravagé des torrents de l’hiver, avec des clairières caillouteuses, des arbres morts ; et, tout au long, le bois, ici des fourrés, là des futaies. Il marcha, ravi de respirer, de voir, de sentir, heureux d’agir, presque extasié.
L’après-midi, il traversa de nouveau les gazons, la forêt ; puis, il changea de route ; il arriva dans la campagne. Des champs couvraient la côte qui montait du côté du nord ; pâturages et cultures se mêlaient, allaient très loin, dans un silence chaud, vert et harmonieux. Il suivit les serpentements des sentiers ; ce n’était plus son ardeur juvénile du matin, mais un sentiment plus grave ; il s’avançait lentement et son esprit s’élargissait dans les horizons. La ligne noire de la forêt semblait sombre ; la longue crête de la côte formait une ligne lointaine et décisive.
Le soleil descendait ; le ciel avait les reflets religieux du couchant. Il s’assit sur le bord du sentier. Sa pensée roulait autour des choses qui l’entouraient, en de flottants désirs, des rêves ; il considérait les mille aspects de la campagne et des nuages ; le chant des plantes et des insectes le berçait. Alors un grand besoin de s’épancher le saisit, de n’être plus seul, de parler, de serrer des mains, de donner de lui-même à quelqu’un ; et il s’en revenait plus lentement.
Bientôt le château apparut, grisâtre, aux lignes uniformes, aux hautes fenêtres, sévère, presque sombre, sous le soir montant. Et, après le dîner, Marcelin rêvassait à la fenêtre, en regardant le disque blême de la lune.
Le lendemain, dès l’aurore, il repartait à travers bois et champs. Et parmi la même vague émotion de jouir de la nature, grandissait l’inquiétude de se trouver seul.
Oh ! quelqu’un à qui communiquer son cœur ! quelqu’un près de qui voir et sentir ! quelqu’un avec qui partager cette âme qui s’éveillait.
Au retour, le château lui semblait, dans son calme, comme s’il cachait quelque mystère. Il approchait. Il fixait des yeux l’une des hautes croisées fermées, à de larges rideaux tirés, derrière les vitres verdâtres ; l’idée lui revint de la jeune fille, de la jeune femme, du tendre pastel, et, le revoyant en son souvenir, il s’y complaisait.
Il parcourut encore, le lendemain, les chemins et les sentiers ; son père le laissait aller, et demeurait l’homme de peu de paroles. L’après-midi, pendant que le soleil brûlait les terres, assis, au fond du ravin, sur des rochers mousseux taillés par les courants de l’hiver, sous le dôme des yeuses qui longeaient le lit pierreux et dont les têtes se joignaient à de grandes hauteurs, il lui montait des bouffées d’enthousiasme.
— Arbres, ruisseaux, plantes, herbes obscures, fleurs sauvages, et vous, oiseaux, insectes, animalcules, votre vie m’enchante, et je vis avec vous.
Le concert des choses répondait dans un tourbillonnement.
— Et je ne puis vivre votre vie où j’aspire. Vous avez votre vie : la moitié de moi-même me manque. Vous me dites que vous êtes heureux ; je n’ai à vous conter que des rêves inexaucés.
La brise d’été agitait les feuilles de toutes parts.
— Vous avez votre destin, fleurs fertilisées, créatures chantantes. Mais pour qui parlerai-je ? pour qui mon cœur bat-il ? et pour qui existé-je, tandis que je rêve, au fond de ce vallon, inutile, et que je n’ai qu’à rêver, de vous, de moi, de tout ce que j’ignore, tandis que je meurs de rêver et ne puis dormir.
Les mouches, les moucherons bourdonnaient profondément ; un oiseau se posa, et, d’une voix éperdue, vocalisait ses coui-coui, coui-coui, à travers les feuillages drus.
— Coui-coui ! coui-coui ! chanta Marcelin, en cherchant des yeux l’oiseau.
L’oiseau, comme s’il se moquait, reprit plus fort.
— Coui-coui ! répliqua le garçon.
Les coui-coui alternaient, perçant l’air ; l’oiseau ne s’arrêtait plus ; Marcelin reprenait de plus belle.
— L’oiselet, il est chez lui, se dit-il ; moi, je suis parasite en son pays.
D’un bond il se releva. L’oiseau s’envola : et, s’enfuyant, il continuait à répandre les trilles, les gammes. Marcelin descendit à pas lents le cours du ravin.
— Être cela ! être une chose parmi les choses ! être le frère de cet oiseau, l’oiseau de cette oiselle, le papillon de ces papillonnes !
Un flux de tristesse le reprenait.
— Est-ce après l’amour que j’aspire ? J’ai lu dans mes poètes chéris que l’amour était un désir d’un objet entre tous les objets, que c’était s’absorber dans un autre être, se donner et se recevoir, et s’unir avec une âme image et complément de son âme. Il me semble que ce n’est pas après cela que j’aspire. Il me semble que je regrette un cœur où me confier, des bras à qui m’offrir, un esprit qui me prenne, et ne plus être pour moi seul et être ami et dire et entendre des paroles.
Une bataille d’insectes traversa l’air en sonore mêlée.
— Oh ! disait le jeune homme, qu’elle était belle et bonne et douce et secourable, la figure de la jeune femme du pastel !
Le soleil baissait derrière les arbres ; Marcelin reprit le chemin du château ; les allées s’empourpraient ; l’atmosphère se taisait.
Il retourna dans la chambre où le pastel était suspendu…
… Ce n’était pas une jeune femme, c’était encore une jeune fille ; comme ses yeux étaient candides ! Mais ce n’était plus une enfant ; ses regards étaient si mélancoliques ! Le cou nu apparaissait, une faible gorge de vierge ; puis, les mousselines s’entrecroisaient, s’entremêlaient, et la taille s’amincissait, et aux hanches le pieux pastel s’était arrêté… Marcelin voyait la jeune fille rayonner en un jour de pâleur attristée, comme la Vierge Matinale, comme la Vierge Vespérale…
— Oh ! se disait le jeune homme… oh ! elle m’eût aimé, et combien je l’eusse aimée, la pauvre jeune fille, la pauvre jeune femme qui est devenue ma mère, et que voici !
Et quand le soir fut venu, dans la grande salle du château :
— Marcelin, demandait le père, pourquoi retourner dans cette chambre, en troubler le repos ?
— Fais-je mal, mon père ?
— Mon fils, quelle peine t’assombrit ? quel souci ?
— Le sais-je, mon père ?
La nuit vient ; dans la longue salle à manger la table est encore dressée ; les argenteries et les verreries n’ont pas été enlevées et des fruits restent, mats, dans les plateaux ; la grande lampe à l’abat-jour bleu brun brûle. Pendant que le père lit, le jeune homme regarde d’une fenêtre les formes fantastiques, les formes invitantes des choses dans la nuit tombante. Le proche bosquet semble infiniment distant, infiniment énorme, et, dans ses flancs épais, oh ! comme il cèle des mystères merveilleux, farouches et ensorceleurs ! La pelouse, au-devant, est vide et plate, et, à la fixer, des figures y surgissent. Cependant, on sent dans les rideaux, au-dessus de soi, des présences qui pèsent, qui font qu’on se retourne. La nuit s’étend sur la campagne et dans le cœur.
Et Marcelin soupçonne qu’il lui est impossible d’avoir de la confiance pour l’homme qui est son père, et que peut-être — il ne sait à cause de quel passé mystérieux — il n’a même pas pour lui le simple amour filial qu’il lui doit.
Avant de monter dans sa chambre, il sortit, et, par la silencieuse nuit d’été, il erra dans le parc.
La lune s’était levée ; les arbres avaient d’immenses silhouettes ; l’horizon s’agrandissait démesurément. Le jeune homme se promena au hasard ; il était en communion avec la nature. Aucun bruit ne s’entendait ; il suivait le bord de la futaie, respirant largement.
Tout à coup, brusquement, il se dit qu’il était seul, seul toujours, seul à jamais ; et il se trouva malheureux et pitoyable. Une grande tristesse le poigna. Il s’écria tout haut.
— Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Mais où trouverai-je celle, semblable à moi-même, qui serait le but de ma vie ?
A travers la merveilleuse harmonie qui l’entourait, il revint, lentement, dans une songerie mélancolique. Au moment de rentrer, pourtant, s’étant arrêté sur les marches du perron, la beauté de la nuit lumineuse reprit sa jeune âme ; de nouveau, il admirait et se laissait caresser par la clarté lunaire, et il s’attardait sur la balustrade de pierre, tandis que, derrière lui, toutes les fenêtres s’étaient éteintes.
Marcelin s’est couché ; et, avant de s’endormir, il rêve, en une sorte de demi-sommeil.
Il contemple la demoiselle du pastel.
Elle lui apparaît, infiniment douce et bienveillante ; il lui semble qu’elle lui sourit, de très loin ; et il se dit :
— Voilà celle qui a vécu pour moi.
Il pense que, si elle était là, elle l’entendrait, le consolerait, le secourrait.
— Avec moi elle viendrait dans ces bois, le long de ces ravins, dans ces plaines ; nous écouterions ensemble les oiseaux ; elle m’instruirait à les comprendre ; ils ne se moqueraient plus ; nous serions deux à regarder les nuages, à nous asseoir sur les talus solitaires.
Et il comprend :
— Et elle serait le but de ma vie, comme j’ai été le but de sa vie.
Tout à coup il se redresse dans une exaltation de tout son être :
— C’est elle que j’aurais dû avoir ; c’est cette beauté pâle, ce sourire, ces cheveux de cendre, et cette poitrine que j’aurais dû aimer, et ces regards profonds, mais si purs, mais si simples, si doux !
Il aurait voulu humblement baiser sa ceinture.
— O ma mère, ma sœur, ma bien-aimée ! criait-il du fond de son âme, vous à qui j’aspire, que j’attends, à qui je suis dû !…
Comme sa tête retombait et que le sommeil commençait à fermer ses yeux, il lui semblait voir frissonner les blonds cheveux cendrés, et se tourner les yeux si longs, si clairs, si humides ; il lui sembla qu’imperceptiblement les roses de ses lèvres s’entr’ouvraient pour lui…
Pendant qu’il dormait, en son rêve elle parlait, dans une magnificence d’harmonies et d’orchestrations souterraines.
— Dors ! L’amour est sacré. Les printemps, les étés sont fleuris. Dors ! L’automne a des fruits ; les hivers ont des souvenirs.
» J’étais une vierge. Vois mes seins, vois mon cou ; je suis éclose du matin ; je suis pâle ; je viens de la fontaine où penchent les marguerites. Pour toi je me suis faite femme ; mes guirlandes pour toi se sont fanées, mes voiles sont flétris, mes fleurs cueillies, je me suis renoncée… Enfant, apprends de moi ce que c’est que d’aimer.
» Dors ! Je vais baiser tes cils. Je vais me poser dans ton cœur. Je bénis ton adolescence. Dors ! je suis le sacrifice, le don de soi-même et l’holocauste ; enfant, je suis l’Amour. »
Et, devant lui, la dame du pastel passait et repassait.
L’aurore, le lendemain, fut sombre ; des nuages noirs chargeaient le ciel. Marcelin se rappela son rêve, et une tristesse l’obsédait.
Il revit en son esprit le pastel, et il s’inquiétait d’un aspect douloureux, non encore remarqué, de la jeune figure ; l’idée lui vint que celle-là avait dû souffrir et qu’elle avait été malheureuse ; ses yeux lui semblaient tristes, son front voilé, son sourire éteint.
Il avait tardé à descendre ; la mélancolie des campagnes l’oppressait ; un découragement l’accablait ; l’inutilité de vivre éclatait dans la confusion de ses pensées ; une rêvasserie faisait défiler pêle-mêle en son esprit les visions des choses antérieures. Il se rappela une promenade, lors du printemps dernier, à Paris, autour du Luxembourg. Des fillettes, des jeunes femmes allaient et venaient ; il les avait considérées curieusement, sans émotion ; pas un visage où il vît une attirance ; les sourires et les tristesses féminines n’avaient rien éveillé en lui. Pourtant, à chaque page, ses poètes ne lui parlaient-ils pas de femmes aimées, toujours aimées ? Il s’était souvenu de maintes strophes des Contemplations, des Chansons des rues et des bois, et il avait éprouvé la peine d’une sorte de déception. Alors il s’était demandé pourquoi son cœur, le cœur de cet esprit si hanté de lyrismes, était muet, tandis qu’allaient autour de lui les fillettes, les jeunes femmes. Oh ! ce dont il rêvait, c’était quelque blonde figure de jeune femme, de demoiselle lointaine… Marcelin fermait les yeux à suivre la figure lointaine, pâle, blanche, de son rêve, comme en quelque pastel.
Par un effort, il se remit au souvenir de cette promenade près du Luxembourg. Des filles avaient ensuite passé, en des toilettes violentes, des parfums outrés, et dont les regards fouillaient, hardis, dans les sensibilités des hommes ; une d’elles était jolie, point effarouchante, jeune ; aucun désir d’être auprès d’elle ne l’avait sollicité. Où donc était le charme de la femme ? Les images de toutes les femmes rencontrées surgissaient devant lui ; nulle n’avait laissé quelque impression, et il s’était désespéré de ne pas connaître ce délice que devaient être l’amour, le désir, le frisson mental et charnel tant chantés par l’humanité.
Il s’était couché par terre, le ventre dans l’herbe drue ; et les insectes ronflaient à ses oreilles. Pourquoi vivre ? à quoi bon les choses ? une danse macabre de l’existence roulait dans son cerveau.
Les heures passèrent. Puis, à coups lents et réguliers, il entendit les cloches de l’église, au loin comme un glas. Était-ce une mort ? était-ce la mort ? Il s’imagina le prêtre, devant l’autel, célébrant le mystère, avec des échos d’orgues… Et le besoin le prenait de s’apitoyer sur quelqu’un, sur quelqu’un qui aurait souffert, sur quelque image très pâle et douloureuse dans un cadre de mélancolie.
Il revint à la maison, la tête vide. Le repas, comme tous les jours, fut silencieux. Le soir, un orage éclata ; la pluie tomba pendant toute la nuit. Marcelin dormit d’un sommeil inquiet et se leva tard. Après de longues incertitudes, il pensa à visiter la bibliothèque. Il trouva d’anciens livres, fureta longtemps ; aucun ne l’intéressait ; il parcourait des pages au hasard, passait à quelque autre volume. Quand l’obscurité se fit, il remonta dans sa chambre, répétant en son esprit, ressassant des mots, aucune idée.
Il avait des bourdonnements dans la tête, une grande lassitude.
La hantise grandissait dans sa pensée :
— Elle a souffert ; elle a été malheureuse.
Des détails anciens qu’il se rappelait tout à coup, des mots autrefois entendus çà et là, des impressions fugitives d’enfant lui revenaient ; et un grand apitoiement montait en lui pour la si pure jeune femme de son rêve.
Le régisseur, le père Homo, était le fidèle serviteur traditionnel, discret et dévoué.
Marcelin le rencontra du côté du verger. Le bonhomme lui montra les fruits qui mûrissaient, lui expliqua les espérances de l’automne. Marcelin l’écoutait, l’air attentif ; brusquement, il l’interrompit, et, sans le regarder, presque tout bas, il lui demanda, avec un grand effort sur lui-même :
— Vous avez connu ma mère ?
Le bonhomme resta rêveur, puis, tristement :
— La pauvre jeune dame !
Comme il se taisait, Marcelin leva les yeux.
— La pauvre jeune dame ! la pauvre jeune dame ! répéta le vieillard.
Marcelin n’eut pas la force d’insister ; le cœur poigné, il continua son chemin.
Il retourna dans la bibliothèque et reprit ses vagues lectures ; il était morose, les sourcils contractés, avec des yeux défiants, presque blême, l’air tour à tour fiévreux et harassé.
Le soir, à dîner, son père lui reprocha son assiduité d’études. Il ne répondit rien ; il levait sur son père des regards obliques ; des pensées malveillantes lui venaient. Il se demanda pourquoi celui-là se mêlait de sa vie, après l’avoir si longtemps négligée. Intérieurement, il lui reprochait sa taciturnité, ses absences, ses oublis de son fils ; et il considérait cet homme aux cheveux grisonnants, toujours silencieux, assis en face de lui, et se demandait s’il n’était pas la cause d’où il ne savait quel malheur mystérieux était issu. Sa pensée coulait, sous le calme du dîner finissant, vers de lointaines inquiétudes.
— Ne serait-ce pas, ne serait-ce pas lui ?…
Il n’osait achever…
— Si elle a tant pleuré, tant souffert…
Il le regardait à la dérobée…
— Lui, cet homme qui est mon père…
Et il reprenait :
— Si elle a souffert jusqu’à en mourir…
Son cœur sursauta dans sa poitrine ; il ferma les yeux ; il serrait dans ses mains convulsivement le couteau à fruits, la fourchette en vermeil, et, livide, se raidissait contre le dossier de la chaise.
Le père maintenant lisait un journal. Marcelin retomba, comme épuisé, un coude sur la table, la tête entre une de ses mains ; dans ses yeux flottait, ainsi qu’un nuage, l’image de la bien-aimée martyre.
Parfois il retournait dans le parc et dans les campagnes. Certains jours, il passait l’après-midi assis sur des troncs d’arbres ou sur l’herbe, à rêver ; certains jours, il marchait sans relâche et rentrait las.
Il entendit une fois le père Homo qui disait :
— Bien sûr, monsieur Marcelin est amoureux…
— Par exemple ?… se dit-il.
Mais il resta songeur tout le reste de la journée.
Un soir, dans sa chambre, ayant achevé une lecture, comme, en redressant le front, il regardait autour de lui ainsi qu’au sortir d’un rêve, il demeura quelque temps sans pensée. La pendule, à la lueur de la lampe, marquait dix heures ; une grande solitude régnait ; les murs, les meubles, les rideaux, le plafond, les deux portes semblaient dissimuler un repos menteur, une complicité maligne. Marcelin se leva. Il marchait sur les tapis sourds, un brouhaha de choses ténébreuses dans la tête.
Qu’il était pauvre et triste et délaissé et déplorable ! Quel isolement en son passé, quel isolement aujourd’hui, quel isolement pour l’avenir ! Celle, la seule, qui l’eût aimé, qu’il eût aimée, elle n’était pas là ; on la lui avait prise, on l’avait tourmentée, on avait semé d’angoisses sa candeur de jeune fille, on avait éteint le pur flambeau de sa frêle jeunesse. Que tout était noir ! et combien de mystère !
Il marchait, le sang aux tempes.
Pourquoi n’avait-il pas, aussi bien que les autres, les gaîtés de ses seize ans ; et pourquoi, elle, en avait-elle été sevrée ? pourquoi les épanchements du cœur lui étaient-ils déniés ; et pourquoi, elle, en avait-elle été déshéritée ? pourquoi songeait-il obscurément ; et pourquoi avait-elle été clouée pour l’éternité dans l’immobilité du pastel funèbre ? Un lourd destin pesait, à cause de quelque fatalité inexpiable ; car la raison n’apparaissait point d’être exceptionnel au milieu de la vie commune.
Il s’appuyait à la fenêtre, entrevoyant les ténèbres de la nuit. L’étoile ne brillait point ; ses yeux ne trouvaient point l’astre nocturne et clair ; il n’avait pas de phare dans le ciel pour la traversée de la vie ; l’initiatrice, la consolatrice, l’éducatrice, l’inspiratrice, celle dont les bras montrent le port, elle n’était pas là, l’uniquement rêvée.
Marcelin retomba sur un fauteuil, auprès de la table.
Par la fenêtre restée ouverte, la brise du soir entrait ; attirés par la lumière, quelques insectes, des papillons s’approchèrent.
Marcelin releva la tête ; il se rappela ses belles promenades dans le parc, dans les campagnes, quelques semaines auparavant. Il eut un désir de sortir, d’aller comme alors errer sous les arbres, autour des pelouses, Mais un découragement pesait sur lui.
— A quoi bon ! se dit-il.
Une inexorable tristesse persistait, et, volontiers, le jeune homme aurait pleuré sur lui-même. Et des possibilités extraordinaires entr’apparaissaient. De suprêmes abattements succédaient aux chimériques vouloirs, qui renaissaient, qui s’effaçaient et qui finalement s’embrouillaient dans l’exaltation de la nuit.
A la pendule, la demie sonna d’un coup rapide et clair. Marcelin eut une commotion ; il se releva, et, soudainement, il s’écria, des sanglots dans la gorge :
— Comme je l’aime ! comme je l’aime !
Oui, il était amoureux ; il aimait la jeune fille, la jeune femme dont il rêvait et qu’il rêvait, celle dont l’angélique beauté était l’idéal vers qui tendait sa jeune âme.
Il se l’imaginait telle toujours que la lui montrait le précieux pastel, telle qu’elle avait été à dix-sept ans, dix-sept ans auparavant, telle qu’elle était pour à jamais figurée là, si belle, si belle, mais si pure, si mélancolique ! Et il savait qu’elle avait été malheureuse ; il tremblait de se dire que c’était pour lui qu’elle avait souffert ; et il souffrait autant qu’elle avait souffert, dans l’aspiration de se dévouer à son tour pour elle.
Comprenait-il l’étrange amour qui lui était venu ?… Des fièvres qui bouillonnaient au fond de son cœur il ne pouvait, il ne voulait rien connaître. Dans la candeur et l’enthousiasme de ses seize ans, il ne voyait que l’absolue beauté de douceur, de refuge et de charité vers qui s’envolaient ses ardeurs nouvelles, et son secret, il le cachait à tous, il se le cachait presque à lui-même, avec la jalousie de sa plus intime pudeur. Mais c’était bien d’amour qu’il aimait, comme il se sentait aimé ; et pour elle il aurait voulu s’offrir, comme il savait que pour lui elle s’était donnée, immolée, sacrifiée.