ÉDOUARD ESTAUNIÉ

L’Appel
de la Route

PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1922
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

ŒUVRES D’ÉDOUARD ESTAUNIÉ

Académie française. Prix Née, 1919.

ROMANS

  • Un Simple. Un volume in-16.
  • Bonne Dame. (Nouvelle édition). Un volume in-16.
  • L’Empreinte. Couronné par l’Académie française. (18e édition). Un volume in-16.
  • Le Ferment (5e édition). Un volume in-16.
  • L’Épave (2e édition). Un volume in-16, épuisé.
  • La Vie secrète. Prix de La Vie Heureuse, 1908. (13e édition). Un volume in-16.
  • Les Choses voient (13e édition). Un volume in-16.
  • Solitudes (7e édition). Un volume in-16.
  • L’Ascension de M. Baslèvre (14e édition). Un volume in-16.

CRITIQUE D’ART

Impressions de Hollande :

  • Petits Maîtres. Un volume in-16 avec deux planches gravées.

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

Il a été tiré de cet ouvrage
5 exemplaires sur papier des Manufactures impériales
du Japon, marqués A. B. C. D. E.
et 125 exemplaires sur papier vergé pur fil
des Papeteries Lafuma, numérotés 1 à 125.

Copyright by Perrin et Cie, 1922.

Pour ANDRÉ BELLESSORT
Au maître écrivain,
A l’ami,

son ami,
E. E.

L’APPEL DE LA ROUTE

TROIS AMIS

La vie courante est parsemée d’extraordinaires rencontres. Toutefois il est rare qu’on s’en étonne. Pris entre l’alternative d’un hasard inexplicable ou d’une volonté mystérieuse qui guide les hommes, on détourne les yeux d’un problème devenu indifférent à force de se présenter, et l’on se croit quitte de solution en décrétant que le monde est très petit.

Qu’un soir de 1918, au retour de la guerre, nous nous soyons ainsi retrouvés, trois camarades d’enfance, à la terrasse du café de la Paix, et que, pris du désir de mieux nous informer les uns des autres, nous ayons décidé de dîner ensemble au cabaret, ceci, j’y consens, n’a rien que de naturel. Mais qu’ayant suivi, à partir du collège, des carrières parfaitement divergentes, qu’ayant vécu l’un à Versailles, l’autre à Paris, le dernier dans une ville retirée de Bourgogne, nous ayons été chacun témoin d’une des faces d’un drame unique ; que de plus, sans nous donner le mot ni d’ailleurs soupçonner où nous allions, nous ayons eu l’idée, ce soir-là, de raconter ce que nous en avions vu, et découvert de cette manière qu’au total nous avions assisté à une même aventure ; qu’enfin nous soyons aujourd’hui encore les seuls à le savoir tandis que les acteurs eux-mêmes l’ignorent, voilà en revanche de quoi provoquer chez tout être qui réfléchit un « pourquoi » d’autant plus anxieux que nulle réponse n’y peut être donnée.

Quoi qu’il en soit, telle fut l’impression produite alors sur chacun de nous que je me sens en mesure de rapporter ici non seulement les récits dont s’illustra une soirée si singulière, mais les propos beaucoup plus vagues qui leur servirent de prétexte ou de préface, comme on voudra.

Ils commencèrent, si j’ai bonne mémoire, le repas terminé, à ce moment où, les coudes sur la table, la cigarette allumée, et humant l’odeur d’une tasse de café brûlant, on est tenté, suivant le mot d’un humoriste, de souscrire à l’immortalité de l’âme.

En réalité, nous ne nous étions guère entretenus auparavant que de choses indifférentes. Comme ceux qui ont vraiment fait la guerre, nous avions surtout le besoin de n’en plus parler. Donc, en réponse aux questions sur nos destins divers, chacun s’était contenté d’esquisser à larges traits sa vie d’avant. J’appris ainsi que mon ami Tinant, devenu professeur libre et passablement vagabond, enseignait en dernier lieu au collège R*** à Paris ; que Pierre Duclos, au contraire, avait sagement chaussé les souliers de son père, feu le docteur Duclos, médecin-chef de l’hôpital de Semur ; enfin aucun de nous n’était encore marié. Que le rude effort d’une existence paraît peu de chose quand on le résume de la sorte pour l’édification d’un labadens !

Mais, à peine ces renseignements fournis, il avait semblé que l’intérêt de la réunion fût épuisé et notre curiosité à bout de souffle. Très rapidement la conversation prit un ton neutre, ce je ne sais quoi d’un peu gêné, propre aux entretiens où l’on désire marquer n’être pas entre indifférents, et où l’on ne saurait cependant livrer ses pensées intimes. A l’élan des premières effusions succédait une fatigue intérieure, peut-être la désillusion de nous retrouver en somme aussi étrangers qu’avant nos confidences, si bien, je le répète, qu’une fois le café servi, nous étions mûrs pour une parfaite mélancolie, ou, ce qui revient au même, pour un débat métaphysique.

Et ce fut alors, précisément pour couper court à un silence qui menaçait, que Pierre Duclos, le premier et sans le vouloir, entra dans le chemin où nous attendait la surprise des récits que je souhaite évoquer.

— Tout compte fait, déclara-t-il soudain, on a traversé quatre années assez rudes ; quels enseignements en avez-vous tirés ? Pour ma part, aucun… A peine une ou deux lumières sur des choses que je savais. Par exemple, il est clair que la guerre n’est que souffrance, un grand torrent de souffrance roulant à la même heure dans son flot imbécile une portion d’humanité ; mais c’est de la souffrance collective, de la souffrance dans le bruit. Hé bien ! je comprends maintenant très bien pourquoi les charlatans opèrent au milieu de la foule et au son de la caisse : ce n’est pas pour étouffer les cris du patient, c’est que la sensibilité de chacun en devient beaucoup moindre. A parler franc, une guerre nouvelle m’effrayerait moins que la paix qui guette chacun de nous, car la paix est silencieuse et l’on y est solitaire… Autre indication encore : je soupçonnais, j’étais même convaincu que la souffrance tire son origine le plus souvent de sources irresponsables, inconscientes de l’œuvre qu’elles font. Dans la vie normale, on va, on vient, on parle, on n’a aucune intention mauvaise, et parce qu’on a passé à droite plutôt qu’à gauche, prononcé un mot au lieu d’un autre, à distance, quelqu’un est frappé auquel on ne songeait pas, dont on ignorait même parfois l’existence. Toutefois, ce jeu de la bête humaine, fabriquant le mal à la manière d’une sécrétion, ne m’était apparu que par éclairs et dans des cas que je croyais exceptionnels. La guerre, au contraire l’a illuminé. Un homme épaule, vise dans une direction donnée, parce que telle est la consigne. Le coup part ; un corps tombe ; et le meurtrier ne connaît pas la victime, il ne saura jamais ni pourquoi il a tué, ni même parfois s’il a tué. Simplement, il a fait son métier d’homme… Et voilà… Nous aussi allons continuer de le faire, plus ou moins… Seulement, plus de coups de feu pour avertir, plus d’abris pour se protéger, les balles viendront on ne sait d’où. La guerre encore, mais cette fois contre l’insoupçonnable et où l’on tombe sans témoin… tout à fait seul…

Je me rappelle qu’en parlant, Pierre Duclos avait pris une cuiller et scandait chaque début de phrase d’un heurt sur la soucoupe, comme pour donner plus de force à ce qu’il disait. Il s’exprimait cependant avec une certaine hésitation, à la manière d’un homme qui, après avoir longtemps médité des pensées familières, s’efforce, sans y parvenir, de leur trouver une traduction satisfaisante.

Je répliquai avec un peu d’ironie :

— Si c’est là toute la joie que te procure la vue des drapeaux aux fenêtres, je la trouve mince. Pour fâcheuse que nous apparaisse l’obligation de recommencer une carrière, la paix n’en a pas moins un visage plaisant. Je ne me sens point non plus si féroce que tu dis : surtout, j’ai garde de dédaigner une existence que tu es, autant que moi, ravi de posséder encore.

Tinant dit à son tour :

— Sans dédaigner la vie, il est loisible d’en examiner le mécanisme. Quant à en tirer une conclusion, autant rêver de la suppression des catastrophes, une fois monté dans le train qui vous emporte vers elles !

La cuiller de Duclos se remit à tinter avec violence :

— Ai-je prétendu autre chose qu’établir un constat ? Je répète que la paix institue l’état de guerre individuel. Qu’il le veuille ou non, l’homme crée de la souffrance pour quoi que ce soit qui l’approche.

Je ripostai :

— Et tout l’effort de l’homme n’a d’autre objet que de supprimer cette souffrance : accorde cela qui pourra !

— Accorder entre elles des contradictoires, souffla Tinant, est également le propre des humains : témoin la Croix-Rouge et la bataille…

Mais Pierre Duclos, tourné vers moi, reprenait déjà :

— L’effort de l’homme est aussi tout entier dirigé vers le bonheur : en sommes-nous moins malheureux ? Entre nos vœux ou nos tentatives et la réalité, se dresse toujours, infranchissable, l’obstacle des lois physiologiques. De même qu’abandonné, un champ se couvre d’orties et de chardons sans que jamais du blé s’y mêle, pareillement, livré à lui-même, le monde ne produit que souffrance et ne supporte qu’elle. Oh ! je ne demande même pas pour quelles raisons on est frappé ! Les faits immédiats me suffisent. L’universalité de la souffrance et sa nécessité, voilà au fond le mystère qui n’a cessé de me hanter durant la campagne, et ce ne seront ni l’armistice, ni la victoire, ni la paix qui l’empêcheront de nous guetter encore au tournant de l’heure !

— D’où vient le mal ? à quoi peut-il servir ? soupira de nouveau Tinant. Problèmes très anciens et dont aucune métaphysique ne s’avisa sans trébucher. S’il y a un Dieu, comment tirer le mal de lui ? Si tout est hasard, pourquoi celui-ci tourne-t-il toujours du mauvais côté ? A ces questions, jamais de réponse. Toutefois, l’humanité résignée a cessé d’en gémir : Duclos, tu retardes…

Je le regardai. Bien qu’un sourire sceptique animât sa lèvre, l’expression de son visage était devenue très grave. Après tout, peut-être avait-il comme Duclos l’appréhension des temps qui allaient venir.

— Bah ! m’écriai-je, laissons de côté les métaphysiques et ce qu’inventèrent les philosophes. Je n’ai, pour ma part, jamais constaté qu’une loi de nature fût sans bénéfice pour les vivants. Si donc la souffrance est une nécessité, ce ne peut être qu’une nécessité bienfaisante !

Ils s’exclamèrent.

Aussitôt, comme il arrive souvent, fouetté par la contradiction, j’insistai :

— N’est-il pas reconnu que la souffrance transforme les êtres en les améliorant ? Au physique, elle sert de garde-fou contre les excès possibles. Au moral, elle martèle les âmes, en tire des accents supérieurs, et, comme un creuset, purifie ceux qu’elle dévore !

— Entendu, coupa Tinant, il paraît qu’elle aide les incroyants à se convertir !

— A moins qu’elle ne jette les croyants dans la révolte ! poursuivit Pierre Duclos en haussant les épaules.

Et il conclut :

— Car cela seul est évident que la souffrance est injuste !

— Ou incompréhensible, précisa Tinant.

— Incomprise plutôt ! interrompis-je.

— C’est pire !

Dans l’ardeur de la discussion, nous nous étions levés. La passion que nous apportions soudain était vraiment curieuse. Aucun de nous toutefois ne songeait à s’en apercevoir.

Et c’est alors que, poussé par je ne sais quelle obscure intuition, je déclarai :

— Assez parlé dans les ténèbres : un exemple concret vaudrait mieux qu’une heure de théorie. Donnez-le-moi, et je me fais fort d’y découvrir la justification de cette souffrance que vous nommez une injustice et qui n’est peut-être que le ressort le plus efficace de la vie !

— Des exemples ! s’écria Pierre Duclos. En veux-tu un ?

— Certes !

— Quels que soient les faits apportés par Duclos et la conclusion qu’on en tirera, d’avance je m’engage à en apporter d’autres, montrant des résultats inverses, s’exclama Tinant.

— Soit, toi aussi, tu parleras ! Et après… après, parions que nous conclurons comme j’ai dit, ou, si l’on n’y parvient pas, c’est que, ainsi qu’il arrive trop souvent, nous n’aurons eu devant nous que des apparences, l’essentiel nous ayant échappé.

— Sérieusement, reprit Pierre Duclos, tu demandes ?…

— Ton histoire, et celle de Tinant. Une condition, toutefois…

— Laquelle ?

— Pas de récit de guerre.

— Hé ! mon cher, n’ai-je pas dit tout à l’heure que le vrai tragique se rencontre surtout en temps de paix, là où personne ne le soupçonne ?

D’un commun accord, chacun retournait déjà vers sa place. Un instant, le bruit du boulevard déferla seul dans la pièce, différent de jadis, plus vulgaire et moins varié. Pierre Duclos, ayant avalé d’un trait son café et repoussé la tasse, commença ensuite le récit annoncé. Tinant et moi, nous nous attendions à une brève anecdote : mais de même que tous ignoraient pourquoi la conversation avait pris ce tour inattendu, nous ne pouvions prévoir quels sentiers nous allions suivre, ni la lumière qui nous attendait au bout.

L’UN D’EUX COMMENCE

I

Il est superflu d’affirmer que je ne cacherai rien, sauf les noms. Qu’importent ceux-ci ? le fond seul est en cause. Je n’ai pas non plus été témoin de tout : j’ai vu certaines choses, j’en ai deviné d’autres… Qu’importe encore ? on n’est jamais en somme le témoin complet d’une pensée : cela empêche-t-il d’en inférer des conclusions que nous jugeons certaines ? En revanche, je ne ferai point mystère du lieu où l’aventure se déroula. Une maison, une rue, une ville sont des éléments essentiels à défaut desquels on n’explique pas des actes parfaitement clairs : et tel dénouement, impossible à Paris, avenue de Messine, devient au contraire seul acceptable à Semur.

Mais j’oublie qu’en bons Dijonnais vous ne connaissez pas Semur ou ne l’avez parcouru qu’en passant…

Imaginez donc une falaise hérissée de donjons, cernée par une rivière de toutes parts, sauf en un point qui est un isthme étroit par où la falaise se rattache au plateau. Le plateau lui-même, pris entre les pinces de la rivière, a peine à s’approcher et n’y parvient qu’en s’effilant en pointe.

Il va de soi que, dans les temps anciens, une forteresse couronnait la falaise, tandis que la ville, collée de son mieux au réduit tutélaire, tassait pêle-mêle à l’extrémité du plateau son beffroi, sa cathédrale et ses maisons ventrues. Puis une époque vint où la forteresse parut moins redoutable. Déjà, sous Louis XI, elle comptait peu. Henri IV fit mieux et, pour se venger de quelques ligueurs retardataires, la démantela. Aujourd’hui, seules, une ligne de murailles et quatre tours colossales subsistent encore, témoignant de la vengeance du roi aux yeux d’un peuple qui ne s’en soucie plus.

Ne jugez pas inutile ma digression… Sans elle, vous n’auriez pas compris la séparation de Semur en deux parties distinctes et devenues rivales : celle du plateau ou vieille ville, fleurie de maisons du XIVe et du XVe siècle ; celle du château, bâtie à la fin du grand siècle, composée de demeures solennelles à son image. Comme sous le bon duc Philippe, la première uniquement s’obstine à vivre. L’autre qui a nom le Rempart dort dans sa grandeur sans témoins, et son pavé, quand on le foule, rend le son d’une dalle de cloître.

Au total, une cité qui agonise. Le pays alentour est délicieux, les terres parmi les plus riches, mais le rucher se vide, insecte par insecte, au fil des jours. Pourquoi ? on ne sait pas… Dans les rues, aucun bruit, sinon celui qui arrive des maisons. Ni passants, ni voitures. On s’étonne qu’il y ait encore des marchandises aux étalages. Un chat dort à la vitre du libraire, entre des cartes de visite jaunies par le soleil, une photographie de l’hôpital et d’antiques porte-monnaies. Tel quel, cependant, je trouve adorable mon coin natal. Pas une pierre qui n’y parle d’histoire, une église pareille à un joyau, des rues en labyrinthe à l’issue desquelles se découvre chaque fois un horizon surprenant, enfin partout un air de discrétion, une manière distinguée de vous envelopper dans du silence, sans que vous vous sentiez tout à fait solitaire. Ce n’est que chez nous que se rencontrent pareille ardeur à ne jamais paraître, et tant d’ingéniosité à tout savoir, quitte ensuite à tirer de l’humble fait divers journalier une leçon générale, voire des lois à appliquer à l’univers.

Et maintenant, venons au fait.

En 1907, de retour chez mon père, à Semur, je commençais à prendre sa clientèle. Or, un soir, vers onze heures, un coup de marteau frappé à la porte avec une vigueur inaccoutumée, nous fit tressaillir l’un et l’autre. Les domestiques étaient couchés. Mon père, qui lisait près de moi, dit :

— Ouvre la fenêtre, et vois ce qu’on nous veut.

J’obéis. A peine avais-je penché la tête au dehors qu’une voix de femme s’éleva :

— C’est pour avoir le docteur tout de suite. Madame Lormier s’est trouvée mal ; on croit qu’elle va passer.

Je me retournai vers mon père :

— Tu as entendu ?

Il répliqua :

— Naturellement, il faut y aller. Je n’ai jamais soigné les Lormier, mais puisqu’on vient à pareille heure, le cas doit être sérieux.

En hâte, j’allai donc passer un vêtement convenable et, trois minutes après, je trouvais en bas une servante qui, redevenue paisible une fois sa commission faite, allait et venait sur le trottoir. On partit.

Tout en marchant, je m’informai et démêlai, à travers des réponses assez embrouillées, qu’il s’agissait probablement d’une attaque, — un de ces cas, en effet, où la présence immédiate du médecin peut être utile, mais où, hélas ! la médecine est parfois, quoi qu’on tente, d’un bien pauvre secours.

Je ne connaissais pas de nom les Lormier : encore moins savais-je où ils gîtaient. Très vite, je compris que ce devait être au Rempart. En effet, quelques minutes plus tard, nous passions devant l’hôpital, et cinquante mètres au delà, nous nous arrêtions devant une porte. La servante prit une clé dans son trousseau, la serrure grinça, le battant s’ouvrit : nous étions au but.

Pour vous représenter ce qu’était la maison Lormier et l’étonnement qu’elle me donna, rappelez-vous qu’au Rempart, la moindre bâtisse fait figure de palais. Celle-ci était au contraire étroite et haut sur pattes. Elle n’avait que deux fenêtres de façade ; en revanche, trois étages, dont le dernier mansardé, lui donnaient un air de gratte-ciel, exagéré par la pénombre de la nuit. Pareillement on voit des plantes privées de soleil allonger le cou démesurément, sans que les feuilles, le long de la tige, parviennent à s’étaler.

A l’intérieur, l’impression était pire : un corridor étroit qui tenait lieu d’antichambre, un escalier juste large pour laisser passer une personne, des plafonds bas à les toucher de la main, bref un arrangement tel que, dans tout le Rempart, on n’en devait point trouver de pareil.

— Attendez là, dit la servante, je vais prévenir.

Elle indiquait une pièce éclairée vaguement par une bougie, dont on se demandait si elle était atelier ou salon. A côté de meubles anciens y voisinaient en effet un tour, une table à dessin et nombre d’outils de mécanicien, le tout dans un parfait désordre et dans la poussière.

Je songeai : « Suis-je chez de petites gens, un ouvrier arrivé ou un bourgeois avare ? » Je n’eus d’ailleurs pas le loisir de décider. Déjà, une femme venait de paraître.

— Ah ! c’est vous qui venez ? fit-elle d’une voix sourde. — Elle s’attendait sans doute à voir mon père. — Je crains que vous n’arriviez bien tard… allons…

Et je suivis encore, guidé par la lueur vacillante de la bougie qu’elle avait prise aussitôt. Nos pas firent crier les marches de l’escalier. En vain avançais-je avec précaution, on aurait pu croire qu’une troupe de gens montait. Puis, au premier, j’aperçus une chambre ouverte, un corps étendu sur un lit défait… La malade était là : je cessai d’observer l’extérieur, pour ne plus m’occuper que de la sauver, si l’on pouvait…

Je ne m’étais pas trompé : au premier coup d’œil, je reconnus une attaque qui, sans doute, ne pardonnerait pas. Toutefois j’avais besoin de détails, et c’est à ce moment qu’il faut placer ma première vision des acteurs du drame, vision à ce point inoubliable que le temps n’en a rien effacé.

Imaginez, je vous en prie, le décor où nous sommes, une pièce vaste, très basse de plafond, où la nuit règne. Les meubles sont à peine distincts, à peine la cheminée : sur une paroi seulement l’alcôve se détache en lumière, et dans celle-ci, le lit, car à la tête de ce dernier, la servante tient une lampe levée juste au-dessus de la malade qui, de son regard fixe, semble vouloir dévorer la clarté hallucinante… Moi, je n’interroge d’abord que ce visage : figure sèche et longue, cheveux gris épars, regard terne et bleu. Mais voici qu’avant de rien décider, je lève la tête pour demander comment la chose est venue, et tout à coup je les vois… Ils sont, tous deux, à l’autre bout du lit. Ce n’est pas la mourante, c’est moi qu’ils surveillent avec une telle acuité d’attention que je crois sentir une morsure. Légèrement inclinés, eux aussi reçoivent en pleine face le choc de la lumière, cependant qu’en arrière le noir reprend, les murs s’effacent.

L’homme, lui, porte cinquante-cinq ou soixante ans. Il est en chemise de nuit et gros veston de laine. Autant qu’on en peut juger encore, il a dû jadis être assez beau, mais on ne s’en aperçoit pas, tant il n’y a place sur ses traits que pour une discordance frappant jusqu’au malaise. D’une part, le front, la courbe du nez, les contours de la bouche, tout le modelé des chairs expriment la timidité ou peut-être la peur, et d’autre part, les yeux ont un éclat insupportable. L’iris et la pupille y étant rigoureusement du même noir, on dirait des yeux vernis ; ce sont à la fois des yeux où on ne lit rien, et des yeux volontaires : exactement le contraire du reste du visage.

A côté, la fille… Sans âge visible, et laide. Il est très difficile d’expliquer à quoi tient la laideur d’une femme. Maintes fois depuis lors, j’ai revu mademoiselle Lormier ; pas plus aujourd’hui qu’hier je ne saurais définir d’où venait sa disgrâce. Je répète que sa laideur frappait… et pourtant, là encore comme pour le père, une discordance éclatait entre l’âme et l’étui ; derrière cet écran de muscles tirés comme une chevelure de pensionnaire, jaunes comme des feuillets d’incunable, on pressentait la flamme, je ne sais quoi de hardi, peut-être des passions sans frein, de toutes manières une vie ardente qui cache ses ardeurs sans tout à fait y parvenir.

Soudain, lasse de tenir le bras levé, la servante déposa la lampe sur la table de nuit : la vision disparut.

— Qu’augurez-vous ? dit en même temps M. Lormier.

Je me contentai de hocher la tête. Aucun mot nouveau, aucun geste n’accueillit ma réponse décourageante. Bien mieux, je crus sentir qu’un autre verdict aurait déçu. La malade intéressait moins, peut-être, que sa disparition. Que de drames muets j’aurai ainsi côtoyés, et qu’il faut ignorer, après les avoir entrevus !

Je passe sur la suite qui n’eut rien de particulier. Vainement je pratiquai la saignée d’usage et le reste. A trois heures du matin, madame Lormier expirait. Aucun de nous, cela va de soi, n’avait quitté la chambre.

A l’annonce de la fin, mademoiselle Lormier vint s’agenouiller aux pieds de sa mère, mais ne l’embrassa point. M. Lormier abandonna la fenêtre où il surveillait le jour naissant, contempla gravement les yeux qui ne verraient plus jamais et s’incline en murmurant :

— Que la paix soit avec elle !

Après quoi, je m’éloignai. Le spectacle de la mort laisse toujours un malaise. Mais cette nuit-là, avouerai-je que j’eus plus de peine que d’ordinaire à le dissiper ? C’est qu’aussi, en dépit des apparences, j’avais assisté rarement à une fin plus solitaire…

Le lendemain, j’interrogeai autour de moi. Qu’étaient ces Lormier ? D’où venaient-ils ? Pourquoi ne les rencontrait-on jamais ?

En réalité, on en connaissait peu de chose. Établis depuis quelques années à Semur, ils n’y avaient pas noué de relations. Madame, très pieuse, passait pour conduire sa maison avec maîtrise, mais peu de douceur. On tenait au contraire Monsieur pour un original sans conséquence. Il s’occupait, paraît-il, de travaux scientifiques et eût certainement fait partie de la Société des Arts et des Sciences, si l’on n’avait craint de se heurter à un refus imposé par sa femme. Mademoiselle, enfin, ne comptait pas. On se bornait à la plaindre de n’être pas jolie.

— Quelle fortune ?

— Aucune, probablement, ou fort mince.

Ce que je vis au service funèbre de madame Lormier ne put que confirmer ces dires sans y ajouter rien. Dans le cortège ne figuraient que des ecclésiastiques et quelques voisins. On s’y contenta d’une messe basse. A la minute des serrements de main, M. Lormier, qui ne pleurait pas, me remercia en termes mesurés. Sa fille ne parut pas me reconnaître. Ni l’un ni l’autre ne paraissaient souhaiter me revoir. Je n’avais aucune raison non plus pour y tenir. Si bien que je les laissai, convaincu d’avoir eu affaire à une clientèle de hasard, celle que nous nommons sans grâce les profits et pertes de profession.

J’avais mal compté puisque, deux mois plus tard, un matin cette fois, la même servante vint de nouveau frapper à ma porte et me réclamer d’urgence pour Mademoiselle : désormais les Lormier étaient devenus mes clients.

En arrivant devant leur maison, je ne sais si je ressentis plus la satisfaction d’être ainsi rappelé, malgré les tristes souvenirs attachés à ma première venue, ou celle de contenter une curiosité demeurée entière, malgré les apparences. Toujours est-il que la servante n’eut pas à me prier de presser le pas. Il n’y eut pas besoin non plus de tirer des clés devant la porte ; au bruit de notre approche, celle-ci s’ouvrit d’elle-même et M. Lormier parut.

Tout de suite, à un air tendu, au timbre de sa voix, à cette attente même dès le seuil, je compris que l’impassibilité d’antan n’était plus de saison. J’en fus même effrayé : allais-je me heurter à un nouveau désastre ?

— Je tremblais que vous ne fussiez déjà sorti, murmura-t-il.

Et m’entraînant aussitôt vers l’escalier, il m’expliqua brièvement comment sa fille avait été prise une demi-heure auparavant d’une crise de suffocations et de douleurs telles qu’il redoutait une angine de poitrine. Par bonheur, depuis un instant, le mal venait de s’apaiser… Tout cela exprimé en termes concis. J’admirais la netteté de l’analyse. Mais en même temps, je sentais, derrière la façade des explications spéculatives, la houle d’un immense émoi. Ah ! nous étions loin du premier soir !

Heureusement pour tous, la supposition de M. Lormier était absurde. Je trouvai sa fille étendue sur une chaise longue, dans la chambre du dernier étage. Bien qu’assez lasse, elle m’expliqua à son tour ce qu’elle avait éprouvé. Elle aussi s’exprimait clairement, comme son père, et d’une manière encore plus nette.

Après avoir écouté, j’eus plaisir à rassurer tout le monde. Rien de sérieux, des névralgies passagères, il paraissait même inutile que je revinsse. Je joignis à mon avis quelques propos d’usage, tout en considérant la pièce, — juste le temps de découvrir que des fenêtres on apercevait l’hôpital et les deux rues du Rempart, — et je m’empressai de partir, d’autant plus décidé à me montrer discret que je me sentais moins disposé à le rester.

J’étais déjà dans le corridor d’entrée quand la voix de M. Lormier me rappela.

— Docteur ! encore un mot…

Étonné de le trouver derrière moi, je répondis :

— De quoi s’agit-il ?

— Entrons d’abord dans mon cabinet que voici…

Sans attendre mon acquiescement, il ouvrit la porte de la pièce bizarre où j’avais attendu le premier soir, entre des outils de serrurier et des sièges Louis XVI authentiques et m’obligea à passer le premier.

De plus en plus surpris, je me laissai faire, acceptai le siège qu’il m’offrait et attendis qu’il s’expliquât.

Cependant, après avoir soigneusement vérifié que personne ne nous avait suivis, il revenait devant moi et, silencieux, me considérait. J’ai déjà dit quels yeux étaient les siens. A ce moment, je me sentis fouillé par eux jusqu’à l’âme.

— Qu’y a-t-il de vrai dans ce que vous nous avez dit ? murmura-t-il enfin.

Si calme qu’il s’efforçât de paraître, un imperceptible tremblement agitait sa voix. De même, ses mains qu’il tenait cachées dans les poches du veston, devaient se crisper pour résister à l’assaut nerveux que subissait son corps.

— Ce qu’il y a de vrai ?… répétai-je. Mais… tout… naturellement.

Encore ses yeux s’appesantirent sur moi, mesurant la capacité de mensonge professionnel dont j’étais capable. Il approcha ensuite d’un pas.

— Êtes-vous seulement capable de la sauver ? Les médecins peuvent si rarement quelque chose !

Je haussai les épaules.

— Si c’est là votre inquiétude, fis-je assez rudement, il était fort inutile de me retenir et de perdre votre temps. Je répète qu’avant quinze jours ce sera une affaire oubliée.

Du coup, ses yeux m’abandonnèrent.

— Quinze jours !… quel délai !…

Puis il se mit à déambuler à travers la pièce. Il semblait avoir oublié ma présence, absorbé tout entier par je ne sais quelle préoccupation qui le dévorait. Quand il revint en face de moi, je m’aperçus avec étonnement qu’il pleurait.

— Excusez-moi, dit-il. Que voulez-vous ? je n’ai plus que ma fille…

— En effet, murmurai-je, je comprends qu’après le malheur qui vous a déjà frappé…

Il m’interrompit :

— Vous n’y êtes pas… pas du tout…

Et s’asseyant brusquement :

— Quand j’affirme n’avoir plus que ma fille, j’entends par là que je n’ai jamais eu qu’elle. Le reste…

D’un geste nerveux, il sembla vouloir balayer à travers l’espace le reste dont il parlait ; sa main ensuite s’arrêta, désignant la table à dessin :

— Même cela ne compte plus !

Il vit à mon air incertain que je comprenais de moins en moins.

— Vous vous demandez ce qu’est cela ?… Ma vie depuis vingt ans, simplement… Oui, monsieur, pendant vingt ans, je n’ai pas quitté cette table, choisie d’abord comme un refuge, et devenue peu à peu la confidente de mes espoirs. Quand je m’y installai, je ne songeais vraiment qu’à m’effacer. J’étais marié depuis six mois à peine. Il se trouvait que j’avais rêvé d’un certain mariage, d’une certaine tendresse, enfin de choses qui n’existent pas, puisque précisément on en rêve. Par bonheur, la réalité est là qui vous redresse sans tarder, et comprenant mon tort, j’avais décidé de me faire oublier et d’oublier moi-même… Un homme qui s’enferme toute la journée dans une pièce, qui n’ouvre la bouche que pour répondre : « Comme il vous plaira ! » ou bien : « Faites à votre gré », cet homme vous l’avouerez, peut bien passer pour absent de chez lui ? On finit même par ne plus s’apercevoir qu’il est en vie. Donc, au début, je ne prétendais que m’effacer. Je perdais le temps, sans but. Je ne travaillais pas, je flânais… J’ai flâné jusqu’à l’heure où une pensée vint transformer le flâneur que j’étais en chercheur obstiné. Cette pensée, — n’en souriez pas, vous auriez tort, — cette pensée était la suivante : si l’on m’interdisait d’élever à mon gré ma fille, si je passais à ses yeux pour un homme mort, ou insignifiant, ce qui est pire, du moins avais-je le pouvoir de lui procurer la fortune. Comment ?… Mais avec cela, monsieur !… Avec cela, vous dis-je, soulevé par la chimère, dans la fièvre, dans le désespoir, dans l’ivresse, je n’ai plus cessé de poursuivre la découverte qui devait doter ma fille ! Et le plus extraordinaire n’est pas encore dit : cette découverte, je l’ai réalisée !… Tenez, c’était quelques jours à peine avant la nuit où vous fûtes appelé… Subitement la lumière s’est faite. On tâtonne, on erre, on doute pendant un quart de vie : puis, tout à coup, l’idée, — une toute petite idée qui semble insignifiante, — passe, et c’est fini, on tient le miracle au bout du doigt. Je voulais la fortune pour Geneviève : elle est là, sur la table !… Hé bien ! monsieur, croyez-m’en, si vous pouvez, depuis trois mois qu’elle y est, je l’y laisse et je ne m’en soucie plus ! Ah ! c’est qu’aussi depuis trois mois, j’ai repris possession de ma fille ! Trois mois d’un rapprochement… ineffable… Vous ne connaissez pas Geneviève, cela va de soi : une âme de feu, un cerveau dont les éclairs me déconcertent, un cœur de cristal… enfin elle m’aime ! Elle m’avait plaint ! Ah ! trouver cela est autre chose, je pense, qu’inventer une mécanique quelconque, dût-elle rapporter des millions ! Je vous demande un peu à quoi ils serviraient aujourd’hui ? On nous offrirait l’univers, qu’en ferions-nous, puisque désormais nous sommes là, tous les deux, tout près ?… Autant proposer de traîner la jambe dans la plaine, à qui respire l’air sur un sommet ! Un sommet, voilà le mot qui exprime exactement où nous en sommes. Seulement, il est de règle que le sommet attire la foudre. Ce matin, elle est tombée. Comment rendre ce que j’ai senti ? J’ai vu le sol s’effondrer, j’ai roulé dans le vide, j’en tremble encore et c’est pourquoi je vous demande, je vous conjure en grâce de ne pas me leurrer : est-il vrai, absolument vrai, que j’ai le droit de me rassurer, et que bientôt, dans quelques jours, mais en toute certitude, nous nous retrouverons comme avant ?

Il s’arrêta enfin. Il avait joint les mains à la manière d’un suppliant. Il ne se rendait probablement pas compte d’avoir parlé aussi longuement. Et moi, je l’écoutais, abasourdi par ces confidences imprévues où transparaissaient à la fois l’aveu d’une vie de ménage invraisemblable et celui d’une passion paternelle telle que je n’en avais pas encore rencontrée. Divaguait-il ? D’un inventeur tout est possible, surtout quand il prétend tenir des millions au bout de son compas ; mais le reste eût-il été un rêve que son angoisse, elle, demeurait certaine et poignante. Touché de compassion, je répondis donc :

— Je vous jure que vous n’avez rien à craindre. Si cela peut d’ailleurs aider à vous rassurer, je reviendrai.

Il eut un cri :

— Oui, souvent… tous les jours… ne fût-ce que pour me le répéter !

Puis je le vis rougir. La conscience du présent lui revenait.

— Je vous demande pardon, poursuivit-il d’un air gêné, j’en ai peut-être trop dit.

— Bah ! répliquai-je, un médecin peut tout entendre, puisqu’il se tait.

Nous nous levâmes ensuite avec une hâte involontaire. Il me reconduisit jusqu’à l’entrée.

Sur le seuil, pris d’un doute, je demandai encore :

— Y a-t-il indiscrétion à savoir sur quoi porte la découverte ?

Il haussa les épaules :

— Peu de chose, une lampe électrique nouvelle qui, à prix égal, donne le double de lumière. A demain, peut-être ?

— A demain, puisque vous y tenez.

II

Fidèle à ma promesse, je revins, durant quatre ou cinq jours, chaque matin. S’il faut l’avouer, un si beau zèle n’avait pas pour objet unique de calmer des inquiétudes reconnues illusoires dès le début, mais, après avoir entrevu le père, j’étais devenu curieux de la fille.

Hasard ou calcul réfléchi, M. Lormier, hélas ! s’attachait à mes pas dès l’arrivée, pour ne me lâcher qu’à la sortie. Quant à mademoiselle Lormier, aussi calme que son père l’était peu, elle se montrait avare de paroles et toujours désireuse de couper au plus court. A ce régime, je pouvais revenir indéfiniment sans découvrir en elle autre chose qu’une intelligence évidente et une froideur qui ne l’était guère moins.

Tant de réserve, loin de me décourager, m’excita au jeu. Loin de me tenir pour battu, quand le jour vint de signifier à ma malade que je lui rendais sa liberté, je n’hésitai donc pas à annoncer que je reviendrais encore m’assurer de la parfaite convalescence, mais je n’eus garde de fixer une date.

— Je profiterai, dis-je, de la première occasion qui me ramènera dans le quartier.

On acquiesça, et je laissai passer une semaine environ, jusqu’au jour où, apercevant depuis ma fenêtre M. Lormier, canne en main et l’allure preste, en train de se diriger vers la rue Bourg-Voisin qui est à l’opposé du Rempart, je songeai : « Voici l’occasion de trouver la fille seule. » Aussitôt je partis à mon tour. A supposer que mademoiselle Lormier fût demeurée chez elle, j’étais bien sûr cette fois de rattraper mon avance et d’éclairer la nuit qui m’intriguait.

Non seulement mademoiselle Lormier n’était pas sortie, mais je fus accueilli par un : « Je comptais vous voir paraître » qui, à défaut de sourire, me donna tout de suite à penser.

Je répliquai, de l’air le plus naturel du monde :

— J’avais promis de profiter de la première course au Rempart pour vérifier que votre guérison est complète. Me voici fidèle à la parole donnée. Comment vous trouvez-vous ?

— Tout à fait bien.

— Rien de particulier à signaler ?

— Absolument rien.

— Allons ! voilà de quoi enchanter votre père !

Et parfaitement décidé à ne point lâcher la place, toutefois avec un air de complète bonhomie, je pris le siège qu’on ne m’offrait pas.

— Mais, repris-je, je n’entends pas M. Lormier ; aurais-je la malchance de ne pas le rencontrer ?

Mademoiselle Lormier me regarda fixement :

— Ne le saviez-vous pas ?

Je fus surpris en même temps de constater combien son regard à ce moment rappelait celui de la morte.

— Comment l’aurais-je appris ?

— Je pensais que, demeurant sur la place, vous l’aviez vu passer.

Une telle clairvoyance ne parvint pas à me déconcerter.

— Tant pis, expliquai-je en affectant un entier détachement : il en sera quitte pour se contenter du rapport que vous lui rendrez d’ailleurs avec votre précision coutumière.

Puis, achevant de m’installer sur ma chaise, paisiblement je commençai de regarder autour de nous.

Au fait, je n’ai pas encore dit où nous étions. Il s’agit toujours de la chambre du troisième étage où je n’avais cessé de soigner mademoiselle Lormier. Ayant cette fois le loisir de l’inspecter, je tentai d’analyser les raisons de l’impression revêche qu’elle produisait. Ceci frappait à première vue qu’on n’y apercevait, en guise d’ornements, aucune des niaiseries chères aux jeunes personnes. Pas de vide-poches : point de photographies encadrées avec des rubans, encore moins de filet brodé, mais des meubles nus, qui manquaient de style : sur la cheminée, un Christ entre deux torchères de bronze coulé ; sur le sol, une simple sparterie. Bref l’ensemble d’un garni de couvent, et sur toutes choses l’air glacé de celle qui vivait là.

Autre remarque : lorsque j’étais entré, mademoiselle Lormier ne travaillait pas des doigts ainsi qu’il sied, en province, chaque fois qu’une demoiselle reçoit. Installée à sa fenêtre comme à un observatoire, elle tenait un livre à la main, et quand elle l’eut déposé sur le guéridon qui nous séparait, me surprise fut grande à déchiffrer son titre. C’était le Discours sur les passions de l’amour, c’est-à-dire de beaucoup l’œuvre la plus inattendue chez une fille vivant sans relations à Semur, tout au fond du Rempart.

Je note ces détails au passage. Ils aideront, je pense, à vous orienter à travers les sinuosités de l’entretien qui va suivre. Si décousu que celui-ci paraisse, croyez aussi que j’en ai gardé un souvenir très fidèle, tant il me parut révélateur.

Quand mademoiselle Lormier eut reconnu que non seulement je m’installais, mais prétendais en outre me taire et laisser venir, elle haussa les épaules et reprit :

— J’imagine, puisque vous ne dites rien, que vous avez une communication à me faire. N’hésitez plus. J’aime aller au but sans détours inutiles.

Il m’apparut, en l’écoutant, qu’elle savait prêcher d’exemple : mais il y a des façons qui coupent court aux meilleures volontés d’entretien.

— Oui et non, répliquai-je.

— Puisque j’ai deviné l’essentiel, rassurez-vous et parlez.

— Il est vrai, mademoiselle, et bien que vous ne paraissiez pas beaucoup m’y encourager, que j’avais résolu de profiter de cette visite du médecin, — la dernière d’ici longtemps, espérons-le, — pour vous faire part de sentiments amicaux probablement déjà devinés. Au cours d’épreuves récentes, je n’ai pas été sans m’attacher vraiment à votre père. Ce que j’ai vu de lui me prouve qu’il vous aime… au delà des mesures habituelles. J’imagine que vous le lui rendez. De tels sentiments sont rares : ils peuvent, suivant les circonstances, devenir une source de joies exceptionnelles et de douleurs sans égales. De toutes manières, vous me trouverez prêt à les servir. Si donc vous avez jamais à utiliser mon dévouement, pour votre père ou pour vous-même, je vous serai obligé de n’y pas apporter de scrupules.

Il va de soi que j’avançais assez péniblement dans mes phrases. Je n’ai pas coutume d’improviser. De plus, je me sentais suivi sans indulgence. Tournée vers moi, mademoiselle Lormier avait moins l’air d’écouter ce que je disais, que de chercher quelle arrière-pensée me guidait.

— Qu’entendez-vous par là ? dit-elle enfin.

— Mais… rien que ce que j’exprime : n’en ôtez rien, n’y ajoutez rien.

Puis j’affectai de regarder, moi aussi, par la fenêtre et pour changer de sujet :

— Vous commandez ici, je le vois, toutes les rues d’accès. On ne saurait approcher, sans être signalé du haut de votre tour !

Mademoiselle Lormier redemanda, paisible :

— Oui, que faut-il entendre par « amitié » et ces offres vagues auxquelles, je l’avoue, le passé ne m’a pas préparée ?

Je m’efforçai de sourire.

— Mon Dieu ! mademoiselle, n’allons pas supposer plus qu’il n’y a : je répète qu’un jour ou l’autre, vous pouvez avoir besoin soit d’une aide amicale, soit d’une démarche, enfin d’un de ces riens, fréquemment à la portée d’un habitant du pays, et au contraire, délicats si c’est une jeune fille seule qui s’en occupe. Dans ce cas, rappelez-vous que j’existe, usez de moi, vous et votre père… c’est tout.

Un pli d’ironie tendit les lèvres de mademoiselle Lormier.

— En cas de mariage, par exemple, vous vous chargeriez des enquêtes ?

Je répétai, sans relever la raillerie :

— En cas de mariage ou en tout autre.

Subitement, je vis les yeux traversés par une lueur :

— Voyons, cher monsieur, n’êtes-vous plus sérieux ? Je sais lire dans ma glace.

Et comme j’esquissais un geste de protestation :

— Parfait ; vous demeurez poli, mais n’en pensez pas moins. Qui songerait à épouser le laideron que je suis ?

— Cependant, mademoiselle, sans accepter ce que vous dites, ne puis-je rappeler qu’on n’épouse pas qu’un visage ?

— Alors une dot ? La mienne est mince.

— Qu’en savez-vous ?

— Vous croyez aux inventions de mon père ?

— Je vois que vous êtes au courant.

— Mon père ne me cache rien, pas même ses illusions… Pauvre père ! il s’en fera jusqu’à la mort.

— A mon tour, interrompis-je, me permettrez-vous de craindre que vous ne vous en fassiez pas assez ?

Elle eut un mouvement de tête singulier.

— Vous vous trompez. Les miennes sont assez grandes pour diriger ma vie.

Et elle conclut :

— Enfin, merci pour vos bonnes intentions : soyez certain qu’il vous en sera tenu compte.

Je me levai, croyant à un congé, mais il paraît qu’elle n’était plus pressée de me renvoyer.

— Pourquoi n’attendez-vous pas ? Mon père sera ici dans cinq minutes et vous seul parvenez à le rassurer.

Je répliquai sans conviction :

— C’est que… j’ai encore beaucoup à faire.

— Tant que cela ? Je ne m’en doutais pas…

— Soit, encore un instant.

Je revins à ma chaise. J’étais à la fois retenu et intrigué par l’attitude de cette étrange fille, tour à tour accueillante et hostile.

— Vous avez dû très mal me juger, fit-elle, voyant que j’hésitais à renouer l’entretien.

— Quand ?

— A la mort de ma mère.

— Je ne me le serais pas permis. Je suis trop convaincu qu’il y a toutes les formes de chagrin. Les silencieuses ne sont pas les moins vives.

Ses yeux semblèrent soudain se perdre au loin.

— Ma mère avait une manière à elle de nous aimer. On ne choisit pas toujours celle que les autres souhaitent : cela n’empêche pas d’aimer vraiment…

— Il y a même des bonnes volontés qui font beaucoup souffrir, murmurai-je.

Mademoiselle Lormier haussa les épaules.

— Elles valent mieux que rien. En somme, j’adore mon père, mais je comprends aussi très bien ma mère.

Pour le coup, c’est moi qui ne suivais plus. Elle dut le sentir, car elle poursuivit :

— Si jamais je m’avisais d’aimer, je crois que, moi non plus, je ne regarderais pas aux moyens.

— Le bonheur de l’autre vient ensuite, s’il peut, continuai-je, un peu railleur. Votre père, par exemple…

— Oh ! je ne prétends juger personne, mais j’imagine que mon père, s’il s’y était prêté, aurait pu être heureux.

Je m’abstins de répondre. Elle-même, sans doute, ne tenait pas à insister, car elle était revenue à sa croisée.

Il se fit un silence. M. Lormier décidément ne rentrait pas.

— Quoi ! reprit mademoiselle Lormier, déjà quatre heures ! Voici l’abbé Valfour qui sort de l’hôpital.

— Je vois que vous connaissez les habitudes de chacun.

— C’est vous-même qui l’avez dit : j’observe, du haut de ma tour.

— L’abbé Valfour était, je crois, aux obsèques de votre mère ?

— Nous le connaissons un peu et il la confessait.

— Votre mère était très pieuse, n’est-ce pas ?

— Oui, plus que moi.

— Ne le seriez-vous pas ?

— Vous avez envie d’être scandalisé ?

— En aucune manière.

— Avant de répondre, qu’entendez-vous par être pieuse ?

Je ne pus retenir un sourire.

— C’est difficile à préciser, en effet. J’imagine qu’être pieuse consiste principalement à suivre avec conscience les prescriptions de l’Église.

— Et à faire maigre le vendredi ?

— Par exemple.

Mademoiselle Lormier eut un nouveau coup d’œil ironique de mon côté.

— Là encore, nous ne parlons pas de même. Si j’étais vraiment pieuse, j’aimerais Dieu à la folie, c’est-à-dire jusqu’à l’extrême et sans réserve.

— Ce qui signifie que vous en mettez une pour le moment ?

— Il est possible.

Mais en même temps, elle examinait le Christ qui décorait la cheminée. Curieuse fille, décidément, tenant tour à tour des propos de vieillard désabusé et d’amoureuse exaltée.

— Qu’est-ce qu’aimer jusqu’à l’extrême et sans réserve ? continuai-je, songeur.

Mais cette fois, elle m’arrêta vivement :

— Vous n’êtes pas l’abbé Valfour ; ne comptez pas le remplacer. Je déteste d’ailleurs me confesser.

— Vous avez raison : ce sont là matières secrètes. On en disserte, tant qu’elles sont loin : on se tait, dès qu’elles paraissent.

— Alors, soyez rassuré : vous êtes témoin que j’ose en parler.

— Nous serons même deux à pouvoir témoigner, acheva M. Lormier derrière moi.

Je me retournai vivement : il avait poussé la porte sans bruit et nous écoutait déjà depuis un instant.

Il y a des choses qu’on ne dit point et qui s’entendent plus clairement que si on les prononçait. L’accent de M. Lormier, son visage, son maintien n’exprimaient rien de particulier : et cependant, avant qu’il eût achevé sa phrase, j’avais déjà compris que, se méprenant au sens de nos paroles, et convaincu d’interrompre une tentative de déclaration, il avait envie de me jeter par la fenêtre.

Résolu de faire tête à cette situation absurde, je montrai le livre déposé sur le guéridon :

— Votre fille, monsieur, me paraît s’adonner à des lectures bien dangereuses, lui dis-je gaiement. Pascal a mal fini : prenez garde qu’elle ne l’imite !

M. Lormier tenta en vain d’esquisser un rire qui répondit au mien.

— Craindriez-vous que le jansénisme ne lui monte à la tête ?

— Pis que cela : l’amour de Dieu ! c’est elle qui vient de l’affirmer. Soyons justes toutefois : il n’est plus question d’autre danger. J’ai ainsi le plaisir de vous promettre que je ne reparaîtrai que sur convocation spéciale.

Soit pour couper court à l’incident, soit qu’elle n’eût point remarqué que j’étais déjà levé, mademoiselle Lormier, de son côté, demanda sans transition :

— Hé bien ! père, quelles nouvelles du notaire ? Tu n’as pas l’air content.

M. Lormier se détourna vivement.

— Si… si… absolument.

Et je sentis encore qu’il aurait souhaité que la question ne fût pas posée en ma présence. Il était écrit que nous manquerions tous d’à-propos.

— Adieu, dis-je, il s’agit d’affaires. Je ne veux pas être indiscret.

Les serrements de main d’usage s’échangèrent ; je m’esquivai. Contrairement à son habitude, M. Lormier n’avait pas tenté de m’accompagner.

Dehors, la promenade du Rempart s’offrait toute proche ; je ne sus pas résister à son appel et, installé sur un banc, laissai courir ma rêverie.

Devant moi ne s’élevaient que des collines riantes. Deux enfants demi-nus s’ébattaient à l’extrémité de la pelouse. En ce lieu plein de silence, leurs rires éclataient comme une fleur rouge au centre d’un parterre sombre. Partout ailleurs un calme doux et la sérénité poignante des ombrages qui ont vu les générations disparaître l’une après l’autre, sans cesser de reverdir. Devant cette magnifique indifférence de la nature, qu’étaient les Lormier, les petites curiosités qui m’avaient tourmenté à leur égard, et même l’imperceptible désillusion que je ramenais de ma visite ? Cependant je n’aurais pu songer à autre chose.

Il est rare que se découvre tout de suite le mobile profond qui a guidé nos actes. En voulant connaître mieux mademoiselle Lormier, j’avais cru d’abord n’obéir qu’à un goût d’indiscrétion désintéressée que je confesse, et qui s’irrite d’autant mieux qu’on affecte de le défier. La vérité, autrement complexe, était, je le reconnaissais maintenant, que j’espérais découvrir beaucoup plus que des précisions sur un caractère, la nature même du lien unissant entre eux des êtres aussi dissemblables que le père et la fille. Inconsciemment, j’avais pressenti que, différents à ce degré, ils devaient vivre sous la perpétuelle menace de conflits irrémédiables. Mademoiselle Lormier m’intéressait moins encore que le drame souterrain minant peut-être deux vies, en apparence si parfaitement unies.

Vous souriez : je parle de drame, alors qu’il n’y a eu devant nous jusqu’à présent qu’une maison, des personnages quelconques et l’extérieur le plus paisible qui soit. Mais, en province, plus l’extérieur est dépourvu de rides, plus les gens s’efforcent d’être pareils à tout le monde, et moins on doit y croire. Ici d’ailleurs, n’avais-je pas eu pour aiguiller mes soupçons l’aveu d’un passé singulièrement troublé, auquel la mort seule avait mis fin ?

Bref, quels qu’aient pu être mes désirs secrets, un seul point apparaissait désormais évident, et c’était, qu’ayant entrevu un instant chacun des deux Lormier, j’avais de fortes chances pour ne plus jamais les approcher. On voit de même une barque se détacher de la rive où elle semblait amarrée, et fuir sans vous laisser le loisir de reconnaître qui la monte. Après tout, si c’est une déception, il en existe de plus cruelles. Résigné, je m’efforçai donc d’accueillir celle-ci avec bonne humeur, et las de philosopher, je m’apprêtais à regagner la ville, quand soudain j’aperçus de nouveau M. Lormier. Au rebours de mon attente, la barque restait en vue : je devais encore longtemps suivre ses passagers.

Il approcha de moi, rapidement, l’air gêné.

— Hé quoi ! m’écriai-je, aurais-je par hasard oublié de faire une ordonnance ?

Je m’étais efforcé de prendre un accent jovial : par contraste, son expression soucieuse n’en devint que plus visible.

— Non, dit-il, mais vous ayant vu entrer ici et sachant que la promenade n’a qu’une issue, j’espérais bien vous joindre. Au cas où vous ne seriez pas trop pressé, j’aurais voulu aussi… enfin je tiendrais à vous entretenir de choses… particulières…

— Rien de plus simple : voici une place qui nous attend.

En même temps, je montrai le banc sur lequel j’étais assis auparavant.

— Merci, je préfère marcher.

— A votre gré… De quoi s’agit-il encore ?

Et prenant son bras, je l’entraînai vers la terrasse. Il hésita, puis avec un peu d’effort :

— Je suis sans fausse honte, commença-t-il, et tiens d’abord à m’excuser.

— De quoi, grand Dieu ?

— Oh ! vous le savez aussi bien que moi. En ne m’obligeant pas à préciser, vous me prouverez que vous ne m’en voulez plus… A peine étiez-vous parti que ma fille me contait votre entretien : — elle ne me cache jamais rien, cela va de soi. Mis au courant des sentiments que vous veniez de témoigner pour tous les deux, il m’a semblé désirable de ne pas remettre mon remerciement. Elle et moi, croyez-le, sommes touchés… extrêmement.

Je me contentai d’acquiescer d’un signe de tête. Excuses et remerciements ne me paraissaient ni si urgents ni même utiles.

— … Le plus délicat enfin reste à dire… acheva-t-il avec un embarras croissant. Consentiriez-vous à me laisser mettre à l’épreuve sur l’heure le dévouement que vous nous offrez et dont je ne doutais pas, quoi qu’il y parût ?…

Cette fois, du moins, le but véritable de son retour apparaissait. Je répondis, intrigué :

— Mais… certainement !… Que désirez-vous que je fasse ?

— Rien que répondre à ma question : qu’avez-vous appris chez le notaire ?

Je l’abandonnai stupéfait :