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CONTES
ET
NOUVELLES
PAR
ÉDOUARD LABOULAYE
MEMBRE DE L'INSTITUT
60 VIGNETTES PAR E. BOILVIN
[Illustration]
MA COUSINE MARIE
I
Par une froide et humide matinée de novembre, une pauvre femme, misérablement vêtue, était assise auprès du lit de son enfant malade. On était en 1818; l'année avait été rude, la guerre civile avait ensanglanté les rues de Paris: Georges, le mari de Madeleine (c'était le nom de la pauvre femme), avait été tué derrière une barricade, où il défendait l'émeute en croyant défendre ses droits. Depuis cette mort fatale, la misère et l'abandon étaient entrés dans une famille que soutenait jusque-là le travail de son chef; c'était à grand'peine que Madeleine avait pu louer une chambre au sixième étage dans une maison de la rue du Helder. Elle était blanchisseuse en dentelles; pour garder ses pratiques, il lui fallait habiter un quartier où tout était cher; elle s'était donc résignée à quitter le faubourg où on l'avait mariée, où elle avait perdu son cher Georges. En temps de révolution, par malheur, on ne fait guère de toilette; l'ouvrage était rare, déjà Madeleine était en arrière avec tous ses fournisseurs. Le boulanger avait annoncé qu'il arrêtait son crédit. Madeleine touchait au moment fatal qui perd les malheureux et fait d'une ouvrière honnête une mendiante, que dégraderont bientôt la faim et le désespoir.
Elle était là, les yeux rougis par les veilles et les larmes, regardant sa fille rongée par la fièvre, cherchant en vain dans sa pensée comment elle trouverait pour le lendemain du travail et du pain, quand une main hardie tourna la clef de la porte et fit tressaillir la mère et l'enfant.
La personne qui entrait était une femme de chambre mise de la façon la plus élégante. Une taille pincée, un petit bonnet jeté en arrière de la tête, un tablier coquettement festonné, tout annonçait une camériste de grande maison. Elle approcha d'un air dégagé et ouvrant sa main, dans laquelle il y avait une pièce d'or:
«Tenez, bonne femme, dit-elle à Madeleine, voilà ce que Madame m'a chargé de vous remettre.
—Qu'est-ce que cet argent? Qui me l'envoie? demanda la veuve de l'ouvrier en ouvrant des yeux étonnés.
—C'est Madame, c'est la propriétaire, répondit la femme de chambre, en tendant du bout des doigts la pièce d'or, que Madeleine ne regarda même pas.
—Votre maîtresse ne me doit rien, que je sache; je n'ai pas travaillé pour elle.
—Sans doute, reprit la femme de chambre en haussant les épaules, sans doute; Madame a ses ouvrières; mais Mme Remy, la concierge a dit à Madame que vous n'aviez pas payé votre terme et que vous aviez un enfant malade; et comme Madame est très charitable, quoiqu'elle ait beaucoup de pauvres, Madame m'a dit: «Rose, montez auprès de cette bonne femme, qui loge au grenier et portez-lui cette aumône. Tenez, voilà l'argent, il faut que je descende». Et Mlle Rose jeta la pièce d'or sur une chaise, le seul meuble à peu près qu'il y eût dans cette chambre désolée.
«Arrêtez, Mademoiselle, dit Madeleine, je ne suis pas une mendiante, je ne demande l'aumône à personne. Mon terme, je le paierai; il ne me faut pour cela qu'une semaine de travail. Remportez cet argent, ajouta-t-elle avec une certaine impatience, encore une fois, je n'en veux pas; je ne tends pas la main.
—Madame m'a dit de vous porter ces vingt francs, reprit Rose d'un air dédaigneux, je n'ai d'ordres à recevoir que de ma maîtresse; le reste ne me regarde pas. Il n'y a que ceux qui paient qui ont le droit de commander.»
Madeleine était à la porte avant la femme de chambre.
«Reprenez cet or, cria-t-elle d'un ton impérieux; reprenez cet or et sortez d'ici. Croyez-vous que je recevrai un secours de ces bourgeois qui m'ont tué mon mari? Croyez-vous que je veuille rien de vos maîtres ni de vous? Allez-vous-en, ajouta-t-elle d'une voix que faisait trembler la colère, et ne rentrez jamais ici, ou ce n'est pas par la porte que vous sortirez.
—C'est bien, je vais tout dire à Madame; on vous donnera votre congé, impertinente, qui refusez les bienfaits….»
On n'entendit pas le reste de la phrase, car Madeleine avait jeté la pièce d'or dans le corridor et poussé la porte avec une telle violence que peu s'en fallut qu'elle n'écrasât les doigts de Mlle Rose.
Madeleine se promenait à grands pas dans la chambre, les yeux hagards, tantôt regardant sa fille, tantôt cherchant le ciel au travers des nuages et du brouillard. «O honte! disait-elle, ô misère! Est-ce là que j'en devais venir?» Elle prit son enfant dans ses bras, l'embrassa convulsivement, et enfin se mit à pleurer.
«Qu'as-tu, maman? disait la petite fille. Pourquoi refuses-tu l'argent que t'envoie cette bonne dame? Tu te plaignais hier de n'avoir pas un peu de bouillon pour moi, tu m'en aurais acheté!
—Tais-toi, tais-toi, Julie, reprit Madeleine; du bouillon, tu en auras; je suis plus riche que tu ne crois.»
Elle ouvrit une malle jetée dans un coin de la chambre, remua quelques restes de vieux linge, et chercha comme si elle pouvait trouver quelque chose. Mais depuis longtemps tout était vendu, jusqu'à l'anneau de mariage; il n'y avait plus rien que des chiffons sans valeur.
Madeleine soupira, ferma le vieux coffre, et, regardant autour d'elle, dans ces murs abandonnés, elle prit l'unique matelas de son lit, c'était sa dernière ressource; elle le chargea sur sa tête et descendit rapidement l'escalier pour courir au mont-de-piété.
«Ne pleure pas, disait-elle à l'enfant, qui s'effrayait de rester seule, ne pleure pas! Dans un instant je reviens avec un beau morceau de boeuf, tu m'aideras à mettre le pot-au-feu; nous éplucherons ensemble les oignons et les carottes; attends-moi, dans un instant nous nous amuserons, et demain j'aurai du travail. Quand la besogne n'allait pas, ton père, le pauvre homme! disait: «Patience, patience! Dieu n'abandonne pas les honnêtes gens.»
II
On pense que Mlle Rose, si indignement traitée, n'avait pas gardé pour elle les paroles de Madeleine; mais Mme de la Guerche était sortie; il n'y avait à la maison que sa fille, Marie; c'est à elle que Rose, tout émue, et agitant les bras, contait les injures que lui avaient dites cette méchante femme et les dangers qui l'avaient menacée.
«Oui, Mademoiselle, disait-elle, les larmes aux yeux, on m'a outragée; peu s'en faut qu'on ne m'ait battue. Cela ne me fait rien, je suis au-dessus de ces misérables, mais c'est manquer à Madame et à vous aussi, Mademoiselle. Du reste, Mme Remy le dit souvent: «Ces dames sont trop bonnes, aussi on leur manque de respect. Avec les pauvres, il faut être raide quand on leur donne, pour leur faire sentir qu'on les oblige: c'est comme ça que font toutes les dames comme il faut.»
—C'est bien, que Mme Remy garde ses réflexions pour elle, et faites comme Mme Remy. Donnez-moi le paquet de flanelle et de linge que j'ai cousu cet hiver.
—Vous sortez de l'appartement, Mademoiselle?
—Oui, je monte chez cette pauvre femme; c'est au sixième, la seconde porte à gauche, n'est-ce pas?
—N'y allez pas, Mademoiselle! Il vous arriverait quelque malheur. Vous
ne connaissez pas cette femme; elle a des yeux comme un tigre en furie.
Au moins, Mademoiselle, prenez quelqu'un avec vous; je vais appeler
Baptiste.
—N'appelez personne, et restez; je n'ai pas besoin de vous.»
Et, au grand effroi de Rose, Marie monta au grenier, sans même se retourner pour regarder les gestes éplorés de sa femme de chambre.
Pendant que la jeune fille est en chemin, laissez-moi vous faire son portrait; car vous avez deviné que Mlle de la Guerche, c'est ma cousine Marie.
Elle n'est pas jolie, non, et cependant j'aime à la voir. Sa taille est lourde, sa démarche peu gracieuse, sa figure large et carrée; mais elle a de si beaux yeux, un regard si doux et si limpide, et quand elle rit de sa grande bouche et montre ses belles dents blanches, il y a tant de franchise et de bonté dans son sourire qu'en vérité je ne connais pas de femme que je préfère à ma cousine. Elle est pieuse, et même dévote; il ne se passe guère de jour qu'on ne la voie à l'église; un sermon est pour elle une fête, mais sa religion ne gêne personne; jamais Marie ne se fait valoir; jamais elle ne condamne les autres; elle est toujours prête à défendre les absents, à protéger ceux qu'on attaque, à excuser ceux qui sont tombés; je ne sais ce qu'elle entend par religion dans le fond de l'âme, mais au dehors sa religion n'est que douceur et bonté. Marie pense toujours aux autres et jamais à elle-même; elle met son plaisir dans le bonheur d'autrui. Une chrétienne comme ma cousine convertirait, par son exemple, le monde tout entier. Voilà pourquoi, malgré son peu de beauté, je n'ai jamais vu de femme plus belle que ma cousine Marie.
III
En portant son unique matelas au mont-de-piété, Madeleine n'avait oublié qu'une chose, c'est que, pour sortir de la maison sa dernière richesse, il lui fallait le consentement de Mme Remy. La majestueuse portière avait arrêté Madeleine au passage; gardienne jalouse des droits du propriétaire, elle avait signifié à la pauvre femme qu'elle eût à remonter son matelas. En vain Madeleine lui expliquait qu'il lui fallait de l'argent pour que sa fille eût à manger.
«Tout cela ce sont des paroles, répétait l'austère concierge; vos meubles sont la garantie de votre loyer, je ne connais que ça.»
Sur quoi elle avait pris lentement une prise de tabac et fermé brusquement la porte cochère, sans s'inquiéter des prières de Madeleine.
La situation était grave, car l'ouvrière était peu patiente; cependant elle sentait que Mme Remy avait quelque raison, et peut-être allait-elle se retirer quand arriva Mlle Rose. N'ayant rien à faire, elle venait conter à sa bonne amie, Mme Remy, la singulière idée qu'avait eue Mademoiselle; elle entendait bien faire approuver sa profonde sagesse par la prudente concierge et s'apitoyer avec elle sur la folie des maîtres. A la vue de Madeleine et de son matelas, et de Mme Remy appuyée contre la porte cochère, les bras croisés, Rose demeura toute surprise.
«Que faites-vous donc là?» demanda-t-elle à la portière.
Sur quoi Mme Remy, charmée de se voir soutenue et admirée dans l'exercice de ses fonctions, raconta tout au long et à haute voix à la chère Rose, les singulières prétentions de Madeleine.
«Il y a des gens, dit aigrement la femme de chambre, qui ont des idées particulières. On refuse un secours et on déménage sans payer: c'est une fierté étrangement placée!
—Qu'est-ce que vous dites? demanda brusquement Madeleine, qui avait mal entendu, mais qui sentait que c'était d'elle qu'on s'occupait.
[Illustration]
—Je ne vous parle pas, Madame, reprit dédaigneusement Mme Rose; je ne vous connais pas; je parle à Mme Remy.
—Vous ferez bien de peser vos mots, dit Madeleine, dont la douceur n'était pas la vertu favorite; quand j'habitais au faubourg avec mon mari, j'ai corrigé plus d'une péronnelle qui avait la langue trop longue; ne me faites pas sortir de mon caractère.
—Madame Remy, vous l'entendez, cria la camériste; je vous prends à témoin: cette femme me menace et m'insulte. Et dire qu'on n'a d'égards que pour ces personnes! En ce moment Mademoiselle est là-haut, pour secourir des gens si peu dignes de pitié!
—Chez moi, votre demoiselle? Qu'y vient-elle faire? Ne vous ai-je pas dit que je ne demande rien et que je ne veux pas qu'on entre chez moi?
—Mademoiselle est la fille du propriétaire, dit gravement Mme Remy; elle a le droit de surveiller ses locataires.
—Mademoiselle a voulu juger par elle-même de votre politesse, reprit Rose en ricanant; nous verrons si vous la mettrez à la porte quand elle vous porte l'aumône que vous ne méritez pas.
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—C'est tout vu, cria Madeleine en laissant tomber son matelas, qu'elle soutenait contre le mur; c'est tout vu; personne n'a le droit de s'introduire chez moi, et si votre demoiselle vient m'espionner ou m'outrager, riche ou non, propriétaire ou non, je lui ferai danser une danse comme elle n'en a jamais vu.»
Sur quoi Madeleine se précipita dans l'escalier.
«Au secours! cria Rose; au secours! arrêtez-la!
—Qu'est-ce donc? dit M. de la Guerche, qui entrait en ce moment.
—Courez, Monsieur, cria de plus belle la femme de chambre, qui essayait de se trouver mal; courez, on assassine Mademoiselle. C'est là-haut, au sixième étage, chez la veuve de l'insurgé.
Rose allait s'évanouir, quand elle s'aperçut qu'on l'avait laissée seule pour voler au secours de Marie; Mme Remy elle-même s'était courageusement enfoncée dans l'escalier, un balai à la main. Rose réfléchit qu'un évanouissement solitaire n'aurait point d'intérêt, et, la curiosité l'emportant sur le danger, elle se mit à courir comme les autres.
IV
Quoique Madeleine fût encore jeune et que la colère la poussât, néanmoins on ne monte pas cent vingt marches tout d'une haleine et sans réfléchir. Au second étage, Madeleine songea qu'elle avait été un peu vive; au quatrième, elle se dit que Mlle Rose n'était qu'une sotte; enfin, en arrivant en haut de la maison, elle sentit qu'il fallait repousser froidement une aumône qu'on lui faisait par pitié, et que c'était le moment d'avoir de la dignité. Elle rajusta le mouchoir qu'elle avait sur la tête, tira les deux pointes de sa camisole, et, marchant à petits pas, sans pouvoir calmer l'agitation de son coeur, elle ouvrit la porte en tremblant, mais sans faire de bruit: ses lèvres étaient serrées; sa figure était pâle; l'orage grondait dans son âme. Tout à coup elle s'arrêta, comme si une main invisible l'eût clouée sur le carreau.
Que voyait-elle? Quel spectacle inconnu l'avait ainsi pétrifiée? En face d'elle, mais lui tournant le dos, était ma cousine Marie; sur ses genoux elle tenait la petite fille, qu'elle avait tirée de ses haillons pour la vêtir d'une chemise blanche et d'un long gilet de flanelle qui enveloppait la malade jusqu'aux genoux. En ce moment elle lui ajustait sur la tête un béguin d'indienne, et, avec son mouchoir brodé, elle essuyait la sueur de la fièvre qui coulait sur je front de l'enfant. La pauvre petite fille, toute émue et toute tremblante, passait ses bras autour du cou de ma cousine; Marie embrassait l'enfant avec toute la tendresse d'une mère.
«Maintenant, ma bonne Julie, lui dit-elle, il faut te coucher. Attends-moi, je vais te chercher de beaux draps blancs et une bassinoire; je chaufferai ton lit, et cette vilaine fièvre, nous la chasserons.
—Mademoiselle, ne me quittez pas, murmurait l'enfant en se serrant contre sa bienfaitrice. Je suis si bien près de vous!
—Appelle-moi ta petite maman, disait Marie, et obéis-moi comme à ta mère; dans un instant je reviens.»
[Illustration]
Elle se retourna, et, en se retournant, elle poussa un cri. Devant elle était Madeleine, toujours immobile; de grosses larmes lui tombaient des yeux; elle voulait parler, ses lèvres s'agitaient sans prononcer un mot. Sa colère, soudain arrêtée et chassée par une émotion contraire, c'était une secousse trop forte pour l'ouvrière; elle ne revint à elle qu'en sanglotant.
«Mademoiselle, s'écria-t-elle, laissez-moi vous embrasser; et croyez que ce n'est pas une ingrate que vous obligez!
—Embrassez-moi, ma bonne Madeleine, dit ma cousine avec son aimable sourire, votre baiser me portera bonheur; mais faites vite, nous ne pouvons laisser cette enfant dans des draps qui sentent la fièvre. Je reviens dans un instant.»
Madeleine, trop émue pour marcher, la suivit d'un long regard et se mit à fondre en larmes:
«Voilà, s'écria-t-elle, un coeur d'or! Celle-ci nous aime et nous comprend; elle ne nous humilie pas par sa pitié.»
V
Tandis que le calme rentrait au sixième étage, tout était agité dans la loge. M. de la Guerche, en homme de sens, avait compris que Marie ne courait aucun danger; il avait assez rudement remercié Mme Remy et Rose de leurs craintes et de leur empressement. Les deux femmes, entourées des domestiques de la maison et des voisines du quartier, ne savaient trop comment expliquer tout le bruit qu'elles avaient fait. Mme Remy, la prudence même, congédiait tous les curieux pour ne pas déplaire à Monsieur. Mlle Rose poussait de gros soupirs et murmurait, assez haut pour qu'on l'entendît, que les maîtres n'étaient que des ingrats.
Quand les deux femmes se trouvèrent enfin seules, Rose enfonça ses mains dans les deux poches de son tablier:
«Eh bien, madame Remy, s'écria-t-elle, vous l'avais-je dit qu'il n'y a de bonheur et de faveur que pour les gueux? Avez-vous entendu comme Monsieur m'a traitée quand je voulais secourir Mademoiselle?
—Oui, il vous a dit: «Vous n'êtes qu'une folle, allez-vous-en!»
—C'est bon, c'est bon, madame Remy, les mots ne sont rien, mais le regard, mais le dédain! Qu'est-ce que vous feriez à ma place? Je ne puis plus rester dans la maison. On me méprise.
—Patience, ma belle enfant, dit Mme Remy; dans la vie il y a des bons et des mauvais jours; il faut jouir des uns et oublier les autres. Que voulez-vous? les riches sont comme tous les hommes, ils ont leurs fantaisies; il faut être indulgent avec eux. On n'est pas domestique pour ne rien passer à son maître. Il faut lui pardonner quelque chose. Qui est-ce qui est parfait?
—Vous avez raison, madame Remy; mais cependant Monsieur devrait avoir plus de respect pour moi devant le monde, et Mademoiselle, en montant là-haut, aurait bien dû sentir qu'après ce qui s'est passé elle me compromettait.
[Illustration]
—Sans doute, mademoiselle Rose, sans doute; mais, voyez-vous, la richesse gâte les hommes. Moi qui vous parle, et qui n'étais pas née pour être concierge, mon père était un gros fermier, vous savez? eh bien! je sens que si j'étais riche, j'aurais aussi mes fantaisies. Il me faudrait tous les jours une oie rôtie et la soupe aux choux; c'est une faiblesse, je le sais, mais je la contenterais.
—Ah! si j'étais riche, s'écria Rose, ce n'est pas moi qui ferais comme Mademoiselle: au lieu de m'habiller comme une soeur du pot, j'aurais des dentelles à mon bonnet, à mon mouchoir, à mon tablier; parce que, moi, j'ai l'âme grande, et je ne sais pas m'encanailler!
—Chacun son idée, reprit la portière, c'est ce que je vous disais.
Calmez-vous! Mademoiselle vous fera quelque cadeau, suivant son
habitude; il faut l'excuser aujourd'hui; et, comme dit le proverbe:
«Traite-toi comme tu voudrais que te traitât ton prochain.»
Sur quoi Mme Remy, heureuse d'avoir montré sa science, ouvrit majestueusement sa tabatière, et Rose remonta dans l'appartement, en disant que personne dans la maison n'était en état de la comprendre: elle avait des goûts trop distingués pour tous ces gens-là.
VI
Un mois après cette scène mémorable, Marie était devenue l'amie, presque la soeur de Madeleine. Non seulement elle lui avait procuré de l'ouvrage en la recommandant à toutes ses connaissances, mais chaque jour elle allait travailler auprès de la petite Julie. Souvent elle apportait avec elle un gros livre, tout rempli d'images, et faisait une lecture que la mère et la fille écoutaient avec un égal intérêt. Ce livre, c'est celui qui parle à tous les âges, à toutes les conditions, et qui, depuis deux mille ans, n'a rien perdu de son intérêt: c'est la Bible.
«Ah! Mademoiselle, disait souvent Madeleine, tout en mouillant et en repassant ses dentelles, que Jésus-Christ était bon, et qu'on voit bien qu'il était pauvre comme ceux qu'il consolait! Comme ces paroles me vont au coeur! Comment se fait-il que je sois venue à mon âge sans qu'on m'ait donné à lire ce livre divin?
—On le lit à l'église tous les dimanches, Madeleine; pourquoi n'y allez-vous pas? Vous êtes chrétienne, cependant. Cette image qui est là, clouée au mur, qui représente un prêtre à l'autel et une femme à genoux, cette image au bas de laquelle il est écrit: Précieux souvenir si vous êtes fidèle, n'est-ce pas à votre première communion qu'on vous l'a donnée?
—Vous avez raison, Mademoiselle, je suis une païenne; pardonnez-moi: on m'a si mal élevée, et j'ai tant souffert! Pour nous autres, pauvres gens, l'église c'est l'endroit où l'on baptise nos enfants et où l'on nous enterre; nous n'en savons pas plus long. On y dit de belles paroles, je le sais, j'y suis entrée quelquefois; mais ces belles paroles, on les pratique si peu que nous ne croyons guère à ceux qui les prêchent. C'est vous, Mademoiselle, qui me faites comprendre Notre-Seigneur; vous êtes bonne comme lui.
—Taisez-vous, Madeleine, ne dites rien de semblable; je ne suis qu'une pécheresse, comme toutes les filles d'Ève.
—Ma petite maman, disait l'enfant, qui ne pouvait plus se séparer de Marie, lis-moi donc les belles histoires qui sont au commencement du livre; ce sont celles-là que j'aime le mieux.
—Volontiers», dit Marie.
Et, ouvrant la Bible au hasard, elle lut ce qui suit:
«Sara, ayant vu le fils d'Agar l'Égyptienne, qui jouait avec son fils
Isaac, dit à Abraham:
«Chassez cette esclave et son enfant, car le fils de l'esclave ne sera pas héritier avec mon fils.»
«Au matin, Abraham se leva, et prenant un pain et une outre d'eau, il les mit sur l'épaule de l'esclave, lui donna l'enfant et la renvoya. Et Agar, étant partie, errait dans la solitude de Bethsabée.
«L'eau de l'outre était épuisée. Agar jeta l'enfant sous un des arbres qui étaient là.
«Et elle s'en alla, à la distance d'une portée d'arc, et dit: «Je ne verrai pas mourir l'enfant.» Elle s'assit, et élevant la voix, elle pleura.
«Et Dieu entendit la voix de l'enfant, et l'ange de Dieu appela Agar du haut du ciel, et lui dit: «Que fais-tu, Agar? Ne crains rien. Dieu a entendu la voix de l'enfant, du lieu où il est.»
«Lève-toi, prends l'enfant, et tiens-lui la main; j'en ferai le chef d'une grande nation.»
«Et Dieu ouvrit les yeux à Agar; elle vit un puits; elle y alla; elle emplit l'outre et donna à boire à l'enfant.
«Et elle resta avec lui, et il grandit et resta dans le désert et devint un chasseur.»
—Montre-moi l'image, dit l'enfant à Marie; et elle regarda, avec une admiration naïve, Agar avec sa grande coiffe blanche, le petit Ismaël avec sa tunique et sa ceinture, et l'ange avec ses grands cheveux bouclés.
—Maman! maman! cria-t-elle tout à coup à Madeleine, Agar, c'est toi; je suis le petit Ismaël, et l'ange, c'est ma bonne Marie.
—Oui, oui, dit Madeleine: tu dis plus vrai que tu ne crois; l'ange qui m'a sauvée du désespoir et qui t'a rendu la vie, c'est Mademoiselle.
—Si tu es Ismaël, dit Marie en riant à la petite Julie, tu feras donc comme lui quand tu seras grande, tu seras une chasseresse, et, comme le fils d'Agar, tu auras un arc et des flèches sur l'épaule?
—Non, quand je serai grande, je sais bien ce que je ferai.
—Et que feras-tu? dit la mère.
—C'est mon secret, répondit l'enfant en mettant un doigt sur ses lèvres, je ne le dirai qu'à Marie.
—Je t'écoute, mon enfant.
—Eh bien, j'irai chercher une petite fille malade, je la mettrai sur mes genoux, je l'habillerai, je l'embrasserai, je la guérirai, et je lui dirai: «Appelle-moi ta petite maman.» Et elle se jeta dans les bras de Marie.
Voila mon histoire; elle n'est ni longue, ni curieuse, je la donne telle qu'on me l'a contée il y a douze ans. Depuis lors tout a changé dans la maison de la rue du Helder. Mme Remy s'est retirée dans son pays, trop vieille pour veiller plus longtemps dans sa loge, et n'ayant pas réalisé son rêve d'une oie grasse tous les jours, encore bien que ma cousine lui fasse une pension qui la mette au-dessus du besoin. Mlle Rose n'a pu rester dans une maison où l'on frayait avec les petites gens; elle a épousé un cocher anglais, qui, dit-on, la bat quelquefois, mais qui l'a fait entrer au service d'une duchesse; elle porte des dentelles à son bonnet, ce qui, avec son nez pointu et sa figure sèche, lui donne plus que jamais la figure d'un oiseau. La mansarde du sixième est vide; mais il y a, à l'entresol, une jeune blanchisseuse en dentelles qui répond au nom de Julie. Elle occupe deux ouvrières, et on commence à parler, dans le quartier, du mariage possible de la jolie blanchisseuse avec un dessinateur en broderies qui a un bon établissement dans les environs.
Quant à ma cousine Marie, qui a trente ans maintenant, elle n'a pas voulu se marier, au grand regret de ses parents; ils ne peuvent se consoler d'avoir auprès d'eux une fille attentive et charmante qui leur fait oublier les ennuis de la vieillesse. Tout entière à ses oeuvres de charité, Marie a reculé devant le mariage, se trouvant trop laide, dit-elle gaiement, pour faire la joie d'un galant homme, et ayant trop d'enfants à soigner chez les autres pour avoir le temps de s'occuper de ceux que le Ciel lui donnerait. Pour l'aider dans son ministère, car c'est un vrai ministère qu'elle exerce, elle a auprès d'elle un gardien fidèle, une espèce de Cerbère qui porte au loin la terreur, c'est Madeleine, que le temps n'a pas calmée. Un pauvre vient-il demander Mlle de la Guerche, Madeleine se fait aussi douce que le lui permet sa nature emportée; il n'est pas de jour qu'elle ne monte seule, ou avec Mademoiselle, dans tous les greniers du quartier, et toujours avec joie. Mais vienne une visite mondaine, vienne un curieux, vienne surtout quelque femme de chambre du voisinage, Madeleine montre les dents. Elle est jalouse de sa maîtresse, et ne la cède qu'aux pauvres et aux malheureux. Pour moi, cependant, elle fait une exception. Quand j'arrive, et qu'il y a là d'autres personnes, Madeleine me sourit du regard, tout en faisant sa grosse voix pour chasser les importuns. Quelquefois, je me laisse prendre à sa rudesse et je veux sortir; mais sa main me prend le bras, comme dans un étau, et elle me dit d'une voix brusque et comme un chien qui aboie: «Entrez, je sais que vous l'aimez.» Rien ne peut distraire Madeleine de sa passion pour sa maîtresse, quelquefois elle en rudoie sa fille; Marie est obligée de lui reprocher sa dureté; mais on ne changera pas Madeleine; son plaisir sera de gronder jusqu'à son dernier jour. Personne ne comprend l'attachement de ma cousine pour une femme aussi désagréable. Cependant, quand je vois de quels yeux Madeleine contemple sa maîtresse, comme elle la couve du regard, comme elle devine tout ce que désire Mademoiselle, je lui pardonne jusqu'à ses fureurs. On voit que toute sa vie appartient à celle qui est venue s'asseoir au foyer désolé de la veuve et de la mère pour y apporter ce que l'or ne donne pas, et ce qui est plus nécessaire au pauvre que le pain même: un peu de respect et d'amitié.
PERLINO
CONTE NAPOLITAIN
—Mère grand, pourquoi riez-vous si fort? —Parce que j'ai envie de pleurer, mon enfant. (Le Petit Chaperon rouge, version bulgare.)
I
LA SIGNORA PALOMBA
Caton, ce vrai sage, a dit, je ne sais où, qu'en toute sa vie il s'était repenti de trois choses: la première, c'était d'avoir confié son secret à une femme; la seconde, d'avoir passé un jour entier sans rien faire; la troisième, d'être allé par mer quand il pouvait prendre un chemin plus solide et plus sûr. Les deux premiers regrets de Caton, je les laisse à qui veut s'en charger; il n'est jamais prudent de se mettre mal avec la plus douce moitié du genre humain, et médire de la paresse n'appartient pas à tout le monde; mais la troisième maxime, on devrait l'écrire en lettres d'or sur le pont de tous les navires comme un avis aux imprudents. Faute d'y songer, je me suis souvent embarqué; l'expérience d'autrui ne nous sert pas plus que la nôtre. Mais à peine sorti du port, la mémoire me revenait aussitôt; et que de fois, en mer comme ailleurs, n'ai-je pas senti, mais trop tard, que je n'étais pas un Caton!
Un jour surtout, je m'en souviens encore, je rendis pleine justice à la sagesse du vieux Romain. J'étais parti de Salerne par un soleil admirable; mais, à peine en mer, la bourrasque nous surprit et nous poussa vers Amalfi avec une rapidité que nous ne souhaitions guère. En un instant je vis l'équipage pâlir, gesticuler, crier, jurer, pleurer, prier, puis je ne vis plus rien. Battu du vent et de la pluie, mouillé jusqu'aux os, j'étais étendu au fond de la barque, les yeux fermés, le coeur malade, oubliant tout à fait que je voyageais pour mon plaisir, quand une brusque secousse me rappelant à moi-même, je me sentis saisi par une main vigoureuse. Au-dessus de moi, et me tirant par les épaules, était le patron, l'air réjoui, le regard enflammé. «Du courage, Excellence, criait-il en me remettant sur pied, la barque est a terre; nous sommes à Amalfi. Debout! un bon dîner vous remettra le coeur; l'orage est passé; ce soir nous irons à Sorrente!»
Le temps, la mer, le fou, la femme et la fortune
Tournent comme le vent, changent comme la lune.
Je sortis du bateau plus ruisselant qu'Ulysse après son naufrage, et, comme lui, très disposé à baiser la terre qui ne bouge pas. Devant moi étaient les quatre matelots, la rame à l'épaule, prêts à m'escorter en triomphe jusqu'à l'auberge de la Lune, qu'on apercevait sur la hauteur. Ses murs, blanchis à la chaux, brillaient aux feux du jour comme la neige sur les montagnes. Je suivis mon cortège, mais non pas avec la fierté d'un vainqueur; je montais tristement et lentement un escalier qui n'en finissait pas, regardant les vagues qui se brisaient au rivage, comme furieuses de nous avoir lâchés. J'entrai enfin dans l'osteria; il était midi: tout dormait, la cuisine même était déserte; il n'y avait pour me recevoir qu'une couvée de poulets maigres qui, à mon approche, se prirent à crier comme les oies du Capitole. Je traversai leur bande effrayée pour me réfugier sur une terrasse en arceaux, toute pleine de soleil; là, m'emparant d'une chaise que j'enfourchai, et appuyant mes bras et ma tête sur le dossier, je me mis, non pas à réfléchir, mais à me sécher, tandis que la maison, et la ville, et la mer, et les cieux eux-mêmes, continuaient à danser autour de moi.
Je me perdais dans mes rêveries, quand la patronne de l'osteria s'avança vers moi, traînant ses pantoufles avec la noblesse d'une reine. Qui a visité Amalfi n'oubliera jamais l'énorme et majestueuse Palomba.
«Que désire Votre Excellence? me dit-elle d'une voix plus aigre que de coutume; et faisant elle-même la demande et la réponse: Dîner? c'est impossible: les pêcheurs ne sont pas sortis par ce temps de malheur; il n'y a pas de poisson.
—Signora, lui répondis-je sans lever la tête, donnez-moi ce que vous voudrez, une soupe, un macaroni, peu importe; j'ai plus besoin de soleil que de dîner.
La digne Palomba me regarda avec un étonnement mêlé de pitié.
«Pardon, Excellence, me dit-elle; au livre rouge qui sortait de votre poche je vous prenais pour un Anglais. Depuis que ce maudit livre, qui dit tout, a recommandé le poisson d'Amalfi, il n'y a pas un milord qui veuille dîner autrement que ce papier ne le lui ordonne. Mais puisque vous entendez la raison, nous ferons de notre mieux pour vous plaire. Ayez seulement un peu de patience.»
Et aussitôt l'excellente femme, attrapant au passage deux des poulets qui criaient autour de moi, leur coupa le cou sans que j'eusse le temps de m'opposer à cet assassinat, dont j'étais complice; puis, s'asseyant près de moi, elle se mit à plumer les deux victimes avec le sang-froid d'un grand coeur.
«Signor, dit-elle au bout d'un instant, la cathédrale est ouverte, tous les étrangers vont l'admirer avant dîner.»
Pour toute réponse, je soupirai.
«Excellence, ajouta la digne Palomba, que sans doute je gênais dans ses préparatifs culinaires, vous n'avez pas visité la route nouvelle qui conduit à Salerne? Il y a une vue magnifique sur la mer et les îles.
—Hélas! pensai-je, c'est ce matin et en voiture qu'il fallait prendre cette route! et je ne répondis pas.
—Excellence, dit d'une voix très forte la patronne, très décidée à se débarrasser de moi, le marché se tient aujourd'hui. Beau spectacle, beaux costumes! Et des marchandes qui ont la langue si bien pendue; et des oranges! on en a douze pour un carlin!»
Peine perdue; je ne me serais pas levé pour la reine de Naples en personne!
«Hé donc! s'écria l'hôtesse, à qui la patience échappait; vous voilà plus endormi que Perlino quand il buvait son or potable.
—Perlino de qui? Perlino de quoi? murmurai-je en ouvrant un oeil languissant.
—Quel Perlino? reprit Palomba. Y en a-t-il deux dans l'histoire? et quand on ne trouverait pas ici un enfant de quatre ans qui ne connût ses aventures, est-ce un homme aussi instruit que Votre Excellence qui peut les ignorer?
—Faites comme si je ne savais rien, contez-moi l'histoire de Perlino, excellente Palomba; je vous écoute avec le plus vif intérêt.»
La bonne femme commença, avec la gravité d'une matrone romaine. L'histoire était belle; peut-être la chronologie laissait-elle un peu à désirer; mais, dans ce récit touchant, la sage Palomba faisait preuve d'une si parfaite connaissance des choses et des hommes, que peu à peu je levai la tête et, fixant les yeux sur celle qui ne me regardait plus, j'écoutai avec attention ce qui suit.
II
VIOLETTE
Si l'on en croyait nos anciens, Paestum n'aurait pas toujours été ce qu'il est aujourd'hui. Il n'y a maintenant, disent les pêcheurs, que trois vieilles ruines où l'on ne trouve que la fièvre, des buffles et des Anglais; autrefois c'était une grande ville, habitée par un peuple nombreux. Il y a bien longtemps de cela, comme qui dirait au siècle des patriarches, quand tout le pays était aux mains des païens grecs, que d'autres nomment Sarrasins.
En ce temps-là, il y avait à Paestum un marchand bon comme le pain, doux comme le miel, riche comme la mer. On l'appelait Cecco; il était veuf, et n'avait qu'une fille qu'il aimait comme son oeil droit, Violette, c'était le nom de cette enfant chérie, était blanche comme du lait et rose comme la fraise. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux plus bleus que le ciel, une joue veloutée comme l'aile d'un papillon, et un grain de beauté juste au coin de la lèvre. Joignez à cela l'esprit du démon, la grâce d'une Madeleine, la taille de Vénus et des doigts de fée. Vous comprendrez qu'à la première vue, jeunes et vieux ne pouvaient se défendre de l'aimer.
Quand Violette eut quinze ans, Cecco songea à la marier. C'était pour lui un grand souci. L'oranger, pensait-il, donne sa fleur sans savoir qui la cueillera; un père met au monde une fille, et, pendant de longues années, la soigne comme la prunelle de ses yeux pour qu'un beau jour un inconnu lui vole son trésor, sans même le remercier. Où trouver un mari digne de ma Violette? N'importe, elle est assez riche pour choisir qui lui plaira; belle et fine comme elle est, elle apprivoiserait un tigre, si elle s'en mêlait.
Souvent donc le bon Cecco essayait adroitement de parler mariage à sa fille; autant eût valu jeter ses discours à la mer. Dès qu'il touchait cette corde, Violette baissait la tête et se plaignait d'avoir la migraine; le pauvre père, plus troublé qu'un moine qui perd la mémoire au milieu de son sermon, changeait aussitôt de conversation, et tirait de sa poche quelque cadeau qu'il avait toujours en réserve. C'était une bague, un chapelet, un dé d'or; Violette l'embrassait, et le sourire revenait comme le soleil après la pluie.
Un jour cependant que Cecco, plus avisé, avait commencé par où il finissait d'ordinaire, et que Violette avait dans les mains un si beau collier qu'il lui était difficile de s'affliger, le bonhomme revint à la charge. «O amour et joie de mon coeur, lui disait-il en la caressant, bâton de ma vieillesse, couronne de mes cheveux blancs, ne verrai-je jamais l'heure où l'on m'appellera grand-père? Ne sens-tu pas que je deviens vieux? ma barbe grisonne et me dit chaque jour qu'il est temps de te choisir un protecteur. Pourquoi ne pas faire comme toutes les femmes? Vois-tu qu'elles en meurent? Qu'est-ce qu'un mari? C'est un oiseau en cage, qui chante tout ce qu'on veut. Si ta pauvre mère vivait encore, elle te dirait qu'elle n'a jamais pleuré pour faire sa volonté; elle a toujours été reine et impératrice au logis. Je n'osais souffler devant elle, pas plus que devant toi, et je ne puis me consoler de ma liberté.
—Père, dit Violette en lui prenant le menton, tu es le maître, c'est à toi de commander. Dispose de ma main, choisis toi-même. Je me marierai quand tu voudras et à qui tu voudras. Je ne te demande qu'une seule chose.
—Quelle qu'elle soit, je te l'accorde, s'écria Cecco, charmé d'une sagesse à laquelle on ne l'avait pas habitué.
—Eh bien! mon bon père, tout ce que je désire, c'est que le mari à qui tu me donneras n'ait pas l'air d'un chien.
—Voilà une idée de petite fille, s'écria le marchand rayonnant de joie. On a raison de dire que beauté et folie vont souvent de compagnie. Si tu n'avais pas tout l'esprit de ta mère, dirais-tu de pareilles sottises? Crois-tu qu'un homme de sens comme moi, crois-tu que le plus riche marchand de Paestum sera assez niais pour accepter un gendre à face de chien? Sois tranquille, je te choisirai, ou plutôt tu te choisiras le plus beau et le plus aimable des hommes. Te fallût-il un prince, je suis assez riche pour te l'acheter.»
[Illustration]
A quelques jours de là, il y eut un grand dîner chez Cecco; il avait invité la fleur de la jeunesse à vingt lieues à la ronde. Le repas était magnifique; on mangea beaucoup, on but davantage; chacun se mit à l'aise et parla dans l'abondance de son coeur. Quand on eut servi le dessert, Cecco se retira dans un coin de la salle, et prenant Violette sur ses genoux:
«Ma chère enfant, lui dit-il tout bas, regarde-moi ce joli jeune homme aux yeux bleus, qui a une raie au milieu de la tête. Crois-tu qu'une femme serait malheureuse avec un pareil chérubin?
—Vous n'y pensez pas, mon père, dit Violette en riant; il a l'air d'une levrette.
—C'est vrai, s'écria le bon Cecco, une vraie tête de levrette! Où avais-je les yeux, pour ne pas voir cela? Mais ce beau capitaine qui a le front ras, le cou serré, les yeux à fleur de tête, la poitrine bombée, c'est un homme celui-là, qu'en dis-tu?
—Mon père, il ressemble à un dogue; j'aurais toujours peur qu'il me mordît.
—Il est de fait qu'il a un faux air de dogue, répondit Cecco en soupirant. N'en parlons plus. Peut-être aimeras-tu mieux un personnage plus grave et plus mûr. Si les femmes savaient choisir, elles ne prendraient jamais un mari qui eût moins de quarante ans. Jusque-là les femmes ne trouvent que des fats qui se laissent adorer; ce n'est vraiment qu'après quarante ans qu'un homme est mûr pour aimer et pour obéir. Que dis-tu de ce conseiller de justice qui parle si bien et qui s'écoute en parlant? Ses cheveux grisonnent, qu'importe! avec des cheveux gris on n'est pas plus sage qu'avec des cheveux noirs.
[Illustration]
—Père, tu ne tiens pas ta parole. Tu vois bien qu'avec ses yeux rouges et les boucles blanches qui lui frisent sur les oreilles, ce seigneur a la mine d'un caniche.»
De tous les convives il en fut de même, pas un n'échappa à la langue de Violette. Celui-ci, qui soupirait en tremblant, ressemblait à un chien turc; celui-là, qui avait de longs cheveux noirs et des yeux caressants, avait la figure d'un épagneul; personne ne fut épargné. On dit, en effet, que, parmi vous autres hommes, il n'en est pas un qui n'ait l'air d'un chien quand on lui met la main sous le nez, en lui cachant la bouche et le menton; vous devez le savoir, vous autres signori, qui êtes tous des savants, car on dit que si vous remuez les pierres de notre Italie, c'est pour demander à nos morts la sagesse qui, à mon avis, ne doit pas être une marchandise commune dans votre pays.
«Violette a trop d'esprit, pensa Cecco, je n'en viendrai jamais à bout par la raison.»
Sur quoi il entra dans une colère blanche; il l'appela ingrate, tête de bois, fille de sot, et finit en la menaçant de la mettre au couvent pour le reste de sa vie. Violette pleura; il se jeta à ses genoux, lui demanda pardon, et lui promit de ne jamais plus lui parler de rien. Le lendemain il se leva sans avoir dormi, embrassa sa fille, la remercia de n'avoir pas les yeux rouges, et attendit que le vent qui tourne les girouettes soufflât du coté de sa maison.
Cette fois, il n'avait pas tort. Avec les femmes il arrive plus de choses en une heure qu'en dix ans avec les hommes, et ce n'est jamais pour elles qu'il est écrit: On ne passe pas par ce chemin.
III
NAISSANCE ET FIANÇAILLES DE PERLINO
[Illustration]
Un jour qu'il y avait fête aux environs, Cecco demanda à sa fille ce qu'il pourrait lui apporter pour lui faire plaisir.
«Père, dit-elle, si tu m'aimes, achète-moi un demi-cantaro de sucre de Palerme et autant d'amandes douces; joins-y cinq ou six bouteilles d'eau de senteur, un peu de musc et d'ambre, une quarantaine de perles, deux saphirs; une poignée de grenats et de rubis; apporte-moi aussi vingt écheveaux de fil d'or, dix aunes de velours vert, une pièce de soie cerise, et surtout, n'oublie pas une auge et une truelle d'argent.»
Qui fut étonné de ce caprice? ce fut le marchand; mais il avait été trop bon mari pour ne pas savoir qu'avec les femmes il est plus court d'obéir que de raisonner; il rentra le soir à la maison avec une mule toute chargée. Que n'eût-il pas fait pour un sourire de son enfant?
Aussitôt que Violette eut reçu tous ces présents, elle monta dans sa chambre et se mit à faire une pâte de sucre et d'amande en l'arrosant d'eau et de jasmin. Puis, comme un potier ou un sculpteur, elle pétrit cette pâte avec sa truelle d'argent, et en moula le plus beau petit jeune homme qu'on eût jamais vu. Elle lui fit les cheveux avec des fils d'or, les yeux avec des saphirs, les dents avec des perles, la langue et les lèvres avec des rubis. Après quoi elle l'habilla de velours et de soie, et le baptisa Perlino, parce qu'il était blanc et rose comme la nacre de la perle.
[Illustration]
Quand elle eut fini son chef-d'oeuvre, qu'elle avait placé sur une table, Violette battit des mains, et se mit à danser autour de Perlino; elle lui chantait les airs les plus tendres, elle lui disait les paroles les plus douces, elle lui envoyait des baisers à échauffer un marbre: peine perdue, la poupée ne bougeait pas. Violette en pleurait de dépit, quand elle se souvint à propos qu'elle avait une fée pour marraine. Quelle marraine, surtout quand elle est fée, rejette le premier voeu qu'on lui adresse? Et voici ma jeune fille qui pria tant et tant, que sa marraine l'entendit de deux cents lieues et en eut pitié. Elle souffla; il n'en faut pas davantage aux fées pour faire un miracle. Tout a coup Perlino ouvre un oeil, puis deux; il tourne la tête à droite, à gauche, puis il éternue comme une personne naturelle; puis, tandis que Violette riait et pleurait de plaisir, voilà mon Perlino qui marche sur la table, gravement, a petits pas, comme une douairière qui revient de l'église ou un bailli qui monte au tribunal.
[Illustration]
Plus joyeuse que si elle eût gagné le royaume de France à la loterie, Violette emporta Perlino dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues, le plaça doucement à terre, puis, prenant sa robe des deux mains, elle se mit à danser autour de lui en chantant:
Danse, danse avec moi, Cher Perlino de mon âme,
Danse, danse avec moi,
Si tu veux m'avoir pour femme;
Danse, danse avec moi,
Je serai la reine, et tu seras le roi.
Nous sommes tous deux à la fleur de l'âge,
Plaisir de mes yeux, entrons on ménage.
Courir et sauter,
Danser et chanter.
Voilà toute la vie!
Si tu fais toujours tout ce que je veux,
Mon petit mari, tu seras heureux
A donner envie
Aux dieux
Des cieux.
Danse, danse avec moi:
Cher Perlino de mon âme
Danse, danse avec moi,
Si tu veux m'avoir pour femme;
Danse, danse avec moi,
Je serai la reine et tu seras le roi.
Cecco, qui refusait le compte de ses marchandises, parce qu'il lui semblait dur de ne gagner qu'un million de ducats dans l'année, entendit de son comptoir le bruit qu'on faisait au-dessus de sa tête. «Per Baccho! s'écria-t-il, il se passe là-haut quelque chose d'étrange; il me semble qu'on se querelle.
[Illustration]
Il monta, et, poussant la porte, vit le plus joli spectacle du monde. En face de sa fille, rouge de plaisir, était l'Amour en personne, l'Amour en pourpoint de velours et de soie. Les deux mains dans les mains de sa petite maîtresse, Perlino, sautant des deux pieds à la fois, dansait, dansait, comme s'il ne devait jamais s'arrêter.
Aussitôt que Violette aperçut l'auteur de ses jours, elle lui fit une humble révérence, et lui présenta son bien-aimé.
[Illustration]
«Mon seigneur et père, lui dit-elle, tu m'as toujours dit que tu désirais me voir mariée. Pour t'obéir et te plaire, j'ai choisi un mari suivant mon coeur.
—Tu as bien fait, mon enfant, répondit Cecco, qui devina le mystère; toutes les femmes devraient prendre exemple sur toi. J'en connais plus d'une qui se couperait un doigt de la main, et non pas le plus petit, pour se fabriquer un mari à son goût, un petit mari tout confit de sucre et de fleur d'oranger. Donne-leur ton secret, tu sècheras bien des larmes. Il y a deux mille ans qu'elles se plaignent et dans deux mille ans elles se plaindront encore d'être incomprises et sacrifiées.»
Sur quoi il embrassa son gendre, le fiança sur l'heure, et demanda deux jours pour préparer la noce. Il n'en fallait pas moins pour inviter tous les amis à la ronde et dresser un dîner qui ne fût pas indigne du plus riche marchand de Paestum.
[Illustration]
IV
L'ENLÈVEMENT DE PERLINO
Pour voir un mariage si nouveau, on vint de bien loin: de Salerne et de la Cava, d'Amalfi et de Sorrente, même d'Ischia et de Pouzzoles. Riches ou pauvres, jeunes ou vieux, amis ou jaloux, chacun voulut connaître Perlino. Par malheur il ne s'est jamais fait de noces sans que le diable ne s'en mêle; la marraine de Violette n'avait pas prévu ce qui devait arriver.
Parmi les invités, on attendait une personne considérable; c'était une marquise des environs, qui s'appelait la dame des Écus-Sonnants. Elle était aussi méchante et aussi vieille que Satan; elle avait la peau jaune et ridée, les yeux caves, les joues creuses, le nez crochu, le menton pointu; mais elle était si riche, si riche, que chacun l'adorait au passage et se disputait l'honneur de lui baiser la main. Cecco la salua jusqu'à terre, et la fit asseoir à sa droite, heureux et fier de présenter sa fille et son gendre à une femme qui, ayant plus de cent millions, lui faisait la grâce de manger son dîner.
[Illustration]
Tout le long du repas, la dame des Écus-Sonnants ne fit que regarder Perlino; la convoitise lui brûlait le coeur. La marquise habitait un château digne des fées: les pierres en étaient d'or et les pavés d'argent. Dans ce château il y avait une galerie où l'on avait rassemblé toutes les curiosités de la terre: une pendule qui sonnait toujours l'heure qu'on désirait, un élixir qui guérissait la goutte et la migraine, un philtre qui changeait le chagrin en joie, une flèche de l'amour, l'ombre de Scipion, le coeur d'une coquette, la religion d'un médecin, une sirène empaillée, trois cornes de licorne, la conscience d'un courtisan, la politesse d'un enrichi, l'hippogriffe d'Orlando, toutes choses qu'on n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais autre part; mais à ce trésor il manquait un rubis: c'était ce chérubin de Perlino.
[Illustration]
On n'était pas au dessert que la dame avait résolu de s'emparer de lui. Elle était fort avare; mais ce qu'elle désirait, il le lui fallait sur l'heure et à tout prix. Elle achetait tout ce qui se vend, et même tout ce qui ne se vend pas; pour le reste, elle le volait, bien certaine qu'à Naples la justice n'est faite que pour les petites gens. De médecin ignorant, de mule rechignée et de femme méchante, libera nos, Domine, dit le proverbe. Dès qu'on se fut levé de table, la dame s'approcha de Perlino, qui, né depuis trois jours, n'avait pas encore ouvert les yeux sur la malice du monde; elle lui conta tout ce qu'il y avait de beau et de riche dans le château des Écus-Sonnants:
«Viens avec moi, cher petit ami, lui disait-elle, je te donnerai dans mon palais la place que tu voudras: choisis; te plaît-il d'être page, avec des habits d'or et de soie; chambellan, avec une clef en diamants au milieu du dos; suisse, avec une hallebarde d'argent et un large baudrier d'or qui te fera une poitrine plus brillante que le soleil? Dis un mot, tout est à toi.»
Le pauvre innocent était tout ébloui; mais si peu qu'il eût respiré l'air natal, il était déjà Napolitain, c'est-à-dire le contraire d'une bête.
«Madame, répondit-il naïvement, on dit que travailler c'est le métier des boeufs; il n'est rien de plus sain que de se reposer. Je voudrais un état où il n'y eût rien à faire et beaucoup à gagner, comme font les chanoines de Saint-Janvier.
—Quoi! dit la dame des Écus-Sonnants, à ton âge veux-tu déjà être…?
[Illustration]
—Justement, Madame, interrompit Perlino, et plutôt deux fois qu'une, pour avoir double traitement.
—Qu'a cela ne tienne, reprit la marquise; en attendant, viens que je te montre ma voiture, mon cocher anglais et mes six chevaux gris.»
Et elle l'entraîna vers le perron.
«Et Violette? dit faiblement Perlino.
—Violette nous suit,» répondit la dame en tirant l'imprudent, qui se laissait faire.
Une fois dans la cour, elle lui fit admirer ses chevaux, qui, en piaffant, secouaient de beaux filets de soie rouge parsemés de clochettes d'or; puis elle le fit monter dans la voiture pour essayer les coussins et se mirer dans les glaces.
Tout d'un coup elle ferme la portière: fouette, cocher; les voilà partis pour le château des Êcus-Sonnants.
Violette cependant recevait avec une grâce parfaite les compliments de l'assemblée; bientôt, étonnée de ne plus voir son fiancé, qui ne la quittait guère plus que son ombre, elle court dans toutes les salles: personne; elle monte sur le toit de la maison pour voir si Perlino n'y avait pas été chercher le frais: personne. Dans le lointain on apercevait un nuage de poussière, et un carrosse qui s'enfuyait vers les montagnes au galop de six chevaux. Plus de doute, on enlevait Perlino. A cette vue, Violette sentit son coeur faiblir. Aussitôt, sans penser qu'elle était nu-tête, en coiffure de mariée, en robe de dentelles, en souliers de satin, elle sortit de la maison de son père et se mit à courir après la voiture, appelant à grands cris Perlino et lui tendant les bras.
Vaines paroles qu'emportait le vent. L'ingrat était tout entier aux paroles mielleuses de sa nouvelle maîtresse; il jouait avec les bagues qu'elle portait aux doigts et croyait déjà que le lendemain il se réveillerait prince et seigneur. Hélas! il y en a de plus vieux que lui qui ne sont pas plus sages! Quand sait-on qu'au logis bonté et beauté valent mieux que richesse? C'est quand il est trop tard, et qu'on n'a plus de dents pour ronger les fers qu'on s'est mis aux mains.
[Illustration]
V
LA NUIT ET LE JOUR
La pauvre Violette courut tout le jour; fossés, ruisseaux, halliers, ronces, épines, rien ne l'arrêtait; qui souffre pour l'amour ne sent pas la peine. Quand vint le soir, elle se trouva dans un bois sombre, accablée de fatigue, mourant de faim, les pieds et les mains en sang. La frayeur la prit; elle regardait autour d'elle sans remuer; il lui semblait que du milieu de la nuit sortaient des milliers d'yeux qui la suivaient en la menaçant. Tremblante, elle se jeta au pied d'un arbre, appelant à voix basse Perlino pour lui dire un dernier adieu.
Comme elle retenait son haleine, ayant si grand'peur qu'elle n'osait respirer, elle entendit les arbres du voisinage qui parlaient entre eux. C'est le privilège de l'innocence, qu'elle comprend toutes les créatures de Dieu.
«Voisin, disait un caroubier à un olivier qui n'avait plus que l'écorce, voilà une jeune fille qui est bien imprudente de se coucher à terre. Dans une heure, les loups sortiront de leur tanière; s'ils l'épargnent, la rosée et le froid du matin lui donneront une telle fièvre qu'elle ne se relèvera pas. Que ne monte-t-elle dans mes branches; elle y pourrait dormir en paix, et je lui offrirais volontiers quelques-unes de mes gousses pour ranimer ses forces épuisées.
—Vous avez raison, voisin, répondait l'olivier. L'enfant ferait mieux encore si, avant de se coucher, elle enfonçait son bras dans mon écorce. On y a caché les habits et la zampogne[1] d'un pifferaro. Quand on brave la fraîcheur des nuits, une peau de bique n'est pas à dédaigner; et, pour une fille qui court le monde, c'est un costume léger qu'une robe de dentelles et des souliers de satin.»
[Note 1: Espèce de cornemuse.]
[Illustration]
Qui fut rassurée? Ce fut Violette. Quand elle eut cherché à tâtons la veste de bure, le manteau de peau de chèvre, la zampogne et le chapeau pointu du pifferaro, elle monta bravement sur le caroubier, mangea tics fruits sucrés, but la rosée du soir, et, après s'être bien enveloppée, elle s'arrangea entre deux branches du mieux qu'elle put. L'arbre l'entoura de ses bras paternels, des ramiers sortant de leurs nids la couvrirent de feuilles, le vent la berçait comme un enfant, et elle s'endormit en songeant à son bien-aimé.
En s'éveillant le lendemain, elle eut peur. Le temps était calme et beau; mais, dans le silence des bois, la pauvre enfant sentait mieux la solitude. Tout vivait, tout s'animait autour d'elle; qui songeait à la pauvre délaissée? Aussi se mit-elle à chanter pour appeler à son secours tout ce qui passait auprès d'elle sans la regarder.
O vent, qui souffles de l'aurore,
N'as-tu pas vu mon bien-aimé,
Parmi les fleurs qu'a fait éclore
La nuit au silence embaumé?
A-t-il pleuré de mon absence?
A-t-il prié pour mon retour?
Rends-moi la joie et l'espérance,
Dis-moi sa peine et son amour.
Gai papillon, légère abeille,
Poursuivez l'ingrat qui me fuit;
La grenade la plus vermeille,
Le jasmin le plus frais, c'est lui!
Il est plus pur que la verveine,
Son front est blanc comme le lis;
La violette a son haleine;
Ses yeux sont bleus comme l'iris.
Cherche-le-moi, bonne hirondelle,
Cherchez-le-moi, petits oiseaux,
Parmi le thym et l'asphodèle,
Au fond des bois, au bord des eaux.
Loin de lui je souffre et je pleure,
Je tremble de crainte et d'émoi;
Si vous ne voulez pas que je meure,
O chers amis, rendez-le-moi!
Le vent passa en murmurant; l'abeille partit pour chercher son butin; l'hirondelle poursuivit les mouches jusqu'au haut des cieux; les oiseaux, criant et chantant, s'agacèrent dans la feuillée; personne ne s'inquiéta de Violette. Elle descendit de l'arbre en soupirant et marcha tout droit devant elle, se fiant à son coeur pour retrouver Perlino.
VI
LES TROIS RENCONTRES
Il y avait un torrent qui tombait de la montagne; son lit était à demi séché; ce fut le chemin que prit Violette. Déjà les lauriers-roses sortaient du fond de l'eau leurs têtes recouvertes de fleurs; la fille de Cecco s'enfonça dans cette verdure, suivie par les papillons, qui voltigeaient autour d'elle comme autour d'un lis qu'agite le vent. Elle marchait plus vite qu'un banni qui rentre au logis; mais la chaleur était lourde; vers midi il lui fallut s'arrêter.
En approchant d'une flaque d'eau pour y rafraîchir ses pieds brûlants, elle aperçut une abeille qui se noyait. Violette allongea son petit pied; la bestiole y monta. Une fois à sec, l'abeille resta quelque temps immobile comme pour reprendre haleine, puis elle secoua ses ailes mouillées; puis, passant sur tout son corps ses pattes plus fines qu'un fil de soie, elle se sécha, se lissa et, prenant son vol, vint bourdonner autour de celle qui lui avait sauvé la vie.
«Violette, lui dit-elle, tu n'as pas obligé une ingrate. Je sais où tu vas; laisse-moi t'accompagner. Quand je serai fatiguée, je me reposerai sur ta tête. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: Nabuchodonosor; la paix du coeur vaut mieux que l'or; peut-être pourrai-je te servir.
—Jamais, pensa Violette, je ne pourrai dire: Nabuchodonosor….
—Que veux-tu? demanda l'abeille.
—Rien, rien, reprit la fille de Cecco, je n'ai besoin de toi qu'auprès de Perlino.»
Elle se remit en route, le coeur plus léger; au bout d'un quart d'heure, elle entendit un petit cri: c'était une souris blanche qu'avait blessée un hérisson et qui ne s'était sauvée de son ennemi que tout en sang et à demi morte. Violette eut pitié de la pauvre bête. Si pressée qu'elle fût, elle s'arrêta pour lui laver ses blessures et lui donner une des caroubes qu'elle avait gardées pour son déjeuner.
[Illustration]
«Violette, lui dit la souris, tu n'as pas obligé une ingrate. Je sais où tu vas. Mets-moi dans ta poche avec le reste de tes caroubes. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: Tricchè varlacchè, habits dorés, coeurs de laquais; peut-être pourrai-je te servir.»
Violette glissa la souris dans sa poche pour qu'elle y pût grignoter tout à l'aise, et continua de remonter le torrent. Vers la brune elle approchait de la montagne, quand tout à coup, du haut d'un grand chêne, tomba à ses pieds un écureuil, poursuivi par un horrible chat-huant. La fille de Cecco n'était pas peureuse; elle frappa le hibou avec sa zampogne et le mit en fuite; puis, elle ramassa l'écureuil, plus étourdi que blessé de sa chute; à force de soins, elle le ranima.
[Illustration]
«Violette, lui dit l'écureuil, tu n'as pas obligé un ingrat; je sais où tu vas. Mets-moi sur ton épaule et cueille-moi des noisettes pour que je ne laisse pas mes dents s'allonger. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: Patati patata, regarde bien et tu verras; peut-être pourrai-je te servir.» Violette fut un peu étonnée de ces trois rencontres; elle ne comptait guère sur cette reconnaissance en paroles; que pouvaient faire pour elle de si faibles amis? Qu'importe! pensa-t-elle, le bien est toujours le bien. Advienne que pourra: j'ai eu pitié des malheureux.
A ce moment la lune sortit d'un nuage, et sa blanche lumière éclaira le vieux château des Écus-Sonnants.
VII
LE CHATEAU DES ECUS-SONNANTS
La vue du château n'était pas faite pour rassurer. Sur le haut d'une montagne qui n'était qu'un amas de roches éboulées, on apercevait des créneaux d'or, des tourelles d'argent, des toits de saphir et de rubis, mais entourés de grands fossés pleins d'une eau verdâtre, mais défendus par des ponts-levis, des herses, des parapets, d'énormes barreaux et des meurtrières d'où sortait la gueule des canons, tout l'attirail de la guerre et du meurtre. Le beau palais n'était qu'une prison. Violette grimpa péniblement par des sentiers tortueux, et arriva enfin, par un passage étroit, devant une grille de fer armée d'une énorme serrure. Elle appela: point de réponse; elle tira une cloche; aussitôt parut une espèce de geôlier, plus noir et plus laid que le chien des enfers.
«Va-t-en, mendiant, cria-t-il, ou je t'assomme! La pauvreté ne gîte point ici. Au château des Écus-Sonnants on ne fait l'aumône qu'à ceux qui n'ont besoin de rien.»
La pauvre Violette s'éloigna tout en pleurs.
«Du courage! lui dit l'écureuil, tout en cassant une noisette, joue de la zampogne.
—Je n'en ai jamais joué, répondit la fille de Cecco.
—Raison de plus, dit l'écureuil; tant qu'on n'a pas essayé d'une chose, on ne sait pas ce qu'on peut faire. Souffle toujours.»
Violette se mit à souffler de toutes ses forces, en remuant les doigts et en chantant dans l'instrument. Voici la zampogne qui se gonfle et qui joue une tarentelle à faire danser les morts. A ce bruit, l'écureuil saute à terre, la souris ne reste pas en arrière; les voilà qui dansent et sautent comme de vrais Napolitains, tandis que l'abeille tourne autour d'eux en bourdonnant. C'était un spectacle à payer sa place un carlin, et sans regret.
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Au bruit de cette agréable musique, on vit bientôt s'ouvrir les noirs volets du château. La dame des Écus-Sonnants avait auprès d'elle ses filles d'honneur, qui n'étaient pas fâchées de regarder de temps en temps si les mouches volaient toujours de la même façon. On a beau n'être pas curieuse, ce n'est pas tous les jours qu'on entend une tarentelle jouée par un pâtre aussi joli que Violette.
«Petit, disait l'une, viens par ici!
—Berger, criait l'autre, viens de mon côté!
Et toutes de lui envoyer des sourires, mais la porte restait fermée.
«Damoiselles, dit Violette en ôtant son chapeau, soyez aussi bonnes que vous êtes belles: la nuit m'a surpris dans la montagne; je n'ai ni gîte ni souper. Un coin dans l'écurie et un morceau de pain; mes petits danseurs vous amuseront toute la soirée.
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Au château des Écus-Sonnants, la consigne est sévère. On y craint tellement les voleurs que, passé la brune, on n'ouvre à personne. Ces demoiselles le savaient bien; mais, dans cette honnête maison, il y a toujours de la corde de pendu. On en jeta un bout par la fenêtre. En un instant Violette fut hissée dans une grande chambre avec toute sa ménagerie. Là il lui fallut pendant de longues heures, et danser, souffler et chanter, sans qu'on lui permit d'ouvrir la bouche pour demander où était Perlino.
N'importe; elle était heureuse de se sentir sous le même toit; il lui semblait qu'à ce moment le coeur de son bien-aimé devait battre comme battait le sien. C'était une innocente: elle croyait qu'il suffit d'aimer pour qu'on vous aime. Dieu sait quels beaux rêves elle fit cette nuit-là!
VIII
NABUCHODONOSOR
Le lendemain, de grand matin, Violette, qu'on avait couchée au grenier, monta sur les toits et regarda autour d'elle; mais elle eut beau courir de tous les côtés, elle ne vit que des tours grillées et des jardins déserts. Elle descendit tout en larmes, quoi que fissent ses trois amis pour la consoler.
Dans la cour, toute pavée d'argent, elle trouva les filles d'honneur assises en rond et filant des étoupes d'or et de soie.
«Va-t'en, lui crièrent-elles; si Madame voyait tes haillons, elle nous chasserait. Sors d'ici, vilain joueur de zampogne et ne reviens jamais, à moins que tu ne sois prince ou banquier.
—Sortir! dit Violette; pas encore, belles demoiselles: laissez-moi vous servir; je serai si doux, si obéissant, que vous ne regretterez jamais de m'avoir gardé près de vous.»
Pour toute réponse, la première demoiselle se leva: c'était une grande fille maigre, sèche, jaune, pointue; d'un geste elle montra la porte au petit pâtre et appela le geôlier, qui s'avança en fronçant les sourcils et en brandissant sa hallebarde.
«Je suis perdue, s'écria la pauvre fille, je ne reverrai jamais mon
Perlino!
—Violette, dit gravement l'écureuil, on éprouve l'or dans la fournaise et les amis dans l'infortune.
—Tu as raison, s'écria la fille de Cecco: Nabuchodonosor, la paix du coeur vaut mieux que l'or.»
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Aussitôt l'abeille s'envole, et voilà qu'au milieu de la cour il entre, je ne sais par où, un beau carrosse de cristal, avec un timon en rubis et des roues d'émeraude. L'équipage était tiré par quatre chiens noirs, gros comme le poing, qui marchaient sur leurs oreilles. Quatre grands scarabées, montés en jockeys, conduisaient d'une main légère cet attelage mignon. Au fond du carrosse, mollement couchée sur des carreaux de satin bleu, s'étendait une jeune bécasse coiffée d'un petit chapeau rose et vêtue d'une robe de taffetas si ample qu'elle débordait sur les deux roues. D'une patte, la dame tenait un éventail, de l'autre un flacon ainsi qu'un mouchoir brodé à ses armes et garni d'une large dentelle. Auprès d'elle, à demi enseveli sous les flots de taffetas, était un hibou, l'air ennuyé, l'oeil mort, la tête pelée, et si vieux que son bec croisait comme des ciseaux ouverts. C'était de jeunes mariés qui faisaient leurs visites de noce, un ménage à la mode, tel que les aime la dame des Écus-Sonnants.
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A la vue de ce chef-d'oeuvre, un cri de joie et d'admiration éveilla tous les échos du palais. D'étonnement le geôlier en laissa choir sa pipe, tandis que les demoiselles couraient après le carrosse, qui fuyait au galop de ses quatre épagneuls, comme s'il emportait l'empereur des Turcs ou le diable en personne. Ce bruit étrange inquiéta la dame des Écus-Sonnants, qui craignait toujours d'être pillée; elle accourut, furieuse, et résolue de mettre toutes ses filles d'honneur à la porte. Elle payait pour être respectée et voulait en avoir pour son argent.
Mais quand elle aperçut l'équipage, quand le hibou l'eut saluée d'un signe de bec et que la bécasse eut trois fois remué son mouchoir avec une adorable nonchalance, la colère de la dame s'évanouit en fumée.
«Il me faut cela! cria-t-elle. Combien le vend-on?»
La voix de la marquise effraya Violette, mais l'amour de Perlino lui donnait du coeur; elle répondit que, si pauvre qu'elle fût, elle aimait mieux son caprice que tout l'or du monde; elle tenait à son carrosse et ne le vendrait pas pour le château des Écus-Sonnants.
«Sotte vanité des gueux! murmura la dame. Il n'y a vraiment que les riches qui aient le saint respect de l'or et qui soient prêts à tout faire pour un écu. Il me faut cette voiture! dit-elle d'un ton menaçant; coûte que coûte, je l'aurai.
—Madame, reprit Violette fort émue, c'est vrai que je ne veux pas le vendre, mais je serais heureuse de l'offrir en don à Votre Seigneurie, si elle voulait m'honorer d'une faveur.
—Ce sera cher, pensa la marquise. Parle, dit-elle à Violette; que demandes-tu?
—Madame, dit la fille de Cecco, on assure que vous avez un musée où toutes les curiosités de la terre sont réunies; montrez-le-moi; s'il y a quelque chose de plus merveilleux que ce carrosse, mon trésor est à vous.»
Pour toute réponse, la dame des Écus-Sonnants haussa les épaules et mena Violette dans une grande galerie qui n'a jamais eu sa pareille. Elle lui fit regarder toutes ses richesses: une étoile tombée du ciel, un collier fait avec un rayon de la lune, natté et tressé à trois rangs, des lis noirs, des roses vertes, un amour éternel, du feu qui ne brûlait pas, et bien d'autres raretés; mais elle ne montra pas la seule chose qui touchât Violette: Perlino n'était pas là.
La marquise cherchait dans les yeux du petit pâtre l'admiration et l'étonnement; elle fut surprise de n'y voir que l'indifférence.
«Eh bien, dit-elle, toutes ces merveilles sont autre chose que tes quatre toutous: le carrosse est à moi.
—Non, Madame, dit Violette. Tout cela est mort, et mon équipage est vivant. Vous ne pouvez pas comparer des pierres et des cailloux à mon hibou et à ma bécasse, personnages si vrais, si naturels, qu'il semble qu'on vient de les quitter dans la rue. L'art n'est rien auprès de la vie.
—N'est-ce que cela? dit la marquise; je te montrerai un petit homme fait de sucre et de pâtes d'amandes, qui chante comme un rossignol et raisonne comme un académicien.
—Perlino! s'écria Violette.
—Ah! dit la dame des Écus-Sonnants, mes filles d'honneur ont parlé.»
Elle regarda le joueur de zampogne, avec l'instinct de la peur.
«Toute réflexion faite, ajouta-t-elle, sors d'ici, je ne veux plus de tes jouets d'enfants.
—Madame, dit Violette toute tremblante, laissez-moi causer avec ce miracle de Perlino, et prenez le carrosse.
—Non, dit la marquise; va-t-en et emporte tes bêtes avec toi.
—Laissez-moi seulement voir Perlino.
—Non! non! répondit la dame.
—Seulement coucher une nuit à sa porte, reprit Violette tout en larmes. Voyez quel bijou vous refusez, ajouta-t-elle, en mettant un genou en terre et en présentant la voiture à la dame des Écus-Sonnants.»
A cette vue, la marquise hésita, puis elle sourit; en un instant elle avait trouvé le moyen de tromper Violette et d'avoir pour rien ce qu'elle convoitait.
«Marché conclu, dit-elle en saisissant le carrosse; tu coucheras ce soir à la porte de Perlino, et même tu le verras; mais je te défends de lui parler.»