COLLECTION MICHEL LÉVY
ŒUVRES COMPLÈTES
D'ALEXANDRE DUMAS
PARIS.—IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS
UN CADET DE FAMILLE
TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL
PUBLIÉ PAR
ALEXANDRE DUMAS
—TROISIÈME SÉRIE—
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS
1860
Tous droits réservés
UN
CADET DE FAMILLE
XCI
Après avoir réussi, non sans quelque peine, à rassembler une partie de nos hommes, je rentrai dans le jungle pour appeler de Ruyter, dont la longue absence me causait de vives inquiétudes. À ma grande satisfaction, j'entendis bientôt sa voix appeler, en le désignant par son nom, un homme du grab; je courus à la rencontre de mon ami, et je m'aperçus qu'un vif chagrin préoccupait son esprit. Les yeux inquiets de de Ruyter erraient autour de lui, et il disait d'un ton alarmé:
—Cherchez dans le bois, mes enfants, fouillez le jungle, il doit être égaré.
—Qui est égaré? demandai-je.
—Un Français, mon secrétaire.
Comme tous les tigres avaient fui dans la plaine, nous pûmes sans danger nous diviser en groupes de trois ou quatre, et nous disperser dans le jungle pour découvrir le protégé de de Ruyter. Mais nos courses dans toutes les directions de la grande étendue du hallier furent infructueuses; recherches, coups de mousquet, appels, tout resta inutile: le Français fut introuvable.
L'approche de la nuit nous obligea à quitter la sombre demeure des tigres, des reptiles et de la fièvre. Nous regagnâmes donc nos tentes en nous demandant entre nous, avec une superstitieuse terreur, ce qui était arrivé de fatal au pauvre Français.
Ce Français était un jeune homme que de Ruyter avait pris sous sa protection, et auquel il avait donné son amitié, dans le compatissant espoir de guérir une tristesse maladive, dont le souvenir de récents malheurs avait accablé le jeune étranger. Dans ce désir louable et généreux, de Ruyter avait enlevé le jeune homme à la monotone existence de bureau d'un de ses agents, et lui avait donné sur le grab la charge de subrécargue. Pendant les premiers jours de son installation, le nouvel employé remplit ses devoirs avec la plus scrupuleuse exactitude; il sortait à peine de sa cabine et n'avait de communication volontaire qu'avec de Ruyter.
Le pauvre et triste étranger mangeait à peine, lisait du matin au soir, et les poésies qu'il composait paraissaient avoir seules le pouvoir d'apporter un peu de consolation dans sa désespérante mélancolie. Il restait plongé pendant des heures entières dans ses rêveuses pensées, et ces pensées n'étaient chassées loin de lui que lorsque sa main pâle et frêle frôlait, pour en tirer de divins accords, les cordes d'une guitare cassée. Quand je me trouvais sur le grab, j'apercevais l'étranger, et plus d'une fois j'eus la sottise de me formaliser de ses manières froides, de son air indifférent, prenant pour de l'orgueil le navrant mutisme d'un profond chagrin. Un jour même, emporté par cette égoïste personnalité qui fait commettre de si lourdes fautes, j'adressai au subrécargue une question presque insolente, et à laquelle il ne répondit pas. Mais ma question parut si douloureusement le blesser, qu'il descendit du couronnement de la poupe, et rentra dans la cabine.
Van Scolpvelt, qui avait été témoin de ma petite attaque, me dit assez aigrement:
—Vous avez très-mal agi, capitaine; vous blessez cruellement, et par manière de jouer, un homme fort malheureux, un homme qui est hypocondriaque, et que mes conseils seuls pourront empêcher de devenir fou. Comme cet infortuné prend plus d'opium qu'un Chinois, je le crois en outre un philosophe rêveur. Pendant l'hallucination produite par cette drogue, ses facultés sont extatiques; il est frappé de folie, et compose des vers. Il ne peut le nier, quand bien même il le voudrait: je l'ai pris sur le fait. Les imbéciles peuvent croire que l'étranger est inspiré; moi, je sais qu'il est fou, car il faut être fou pour faire des vers. Les maniaques ont généralement des intervalles lucides, et cet éclair de raison donne l'espoir qu'avec le temps leur maladie peut s'amoindrir et devenir guérissable, mais ceux qui ont la folie de l'esprit ne donnent aucun espoir. Pour eux, la terre et la science sont sans remède.
Une nuit que, assis sur la poupe du grab, j'attendais—me croyant seul éveillé sur le vaisseau—le retour de de Ruyter, qui était dans l'île, je vis le jeune Français monter l'écoutille. La brillante clarté de la lune tombait sur sa figure, dont la cadavéreuse pâleur glaça le sang dans mes veines. Quand l'étranger fut arrivé sur le pont, il arpenta d'un mouvement rapide, en jetant autour de lui des regards inquisiteurs, l'espace qui sépare l'arrière de la proue. Son air triste, résolu, sa démarche inquiète, me firent croire que, second Torra, il cherchait à se venger de l'insulte que je lui avais faite.
Tranquille et en apparence endormi, j'attendis l'approche et l'attaque du jeune homme. Après s'être avancé vers la poupe, il en fit deux ou trois fois le tour; mais je n'étais point l'objet de cette promenade fiévreuse, car l'étranger me regarda à peine, et ses mains inoffensives pressèrent son front dans une étreinte désespérée. De la proue, il se dirigea vers l'arrière du vaisseau, et, après avoir ramassé une boîte à balles, il monta avec précipitation sur le couronnement de la poupe. Je levai les yeux vers lui, sa figure pensive était tournée vers le ciel. Rien n'était d'un aspect plus désolant que cette belle et pâle figure, dont les lèvres murmuraient faiblement d'indistinctes paroles.
Un voile de nuages me cacha l'étranger; ce voile était-il l'émotion qui baignait mes yeux ou une vapeur du ciel? Je l'ignore, et je n'eus pas le temps de m'en informer, car le bruit d'un corps tombant dans la mer retentit dans la nuit.
Je réveillai précipitamment un homme couché auprès de moi, et, bondissant vers l'endroit où le malheureux était tombé, je fis entendre cet appel désolant:
—Alerte! un homme à la mer; faites tomber le bateau de la poupe!
Le schooner était amarré derrière le grab, et la nuit était si tranquille, que ma voix pénétra dans les deux équipages; mon bateau et celui de mes hommes furent mis à l'eau en même temps.
J'arrivai le premier à l'endroit où avait disparu le protégé de de Ruyter. La mer était si transparente, qu'il me fut facile de voir le corps plié en deux, la figure renversée. La crainte du danger que je pouvais courir n'opposa point d'obstacle à mon vif désir de sauver l'étranger. Je plongeai donc dans la mer la tête la première, et j'arrivai jusqu'à lui. Je saisis le Français par le bras, et, à l'aide du violent effort qu'emploie un nageur pour remonter sur l'eau, je ramenai le noyé à la surface de la mer, en tâchant de redresser son corps, qui résistait presque à nos efforts, tant il était extraordinairement lourd. Entraîné par ce poids étrange, je disparus dans les flots, et j'avalai tant d'eau, que je me crus sur le point de perdre tout à fait la respiration. J'allais renoncer forcément à poursuivre ma dangereuse tentative, lorsque, par bonheur, le bateau du schooner me tendit un aviron. Voyant que ce moyen de salut m'échappait encore, deux hommes se jetèrent à la mer, et nous remontâmes sur le bateau. À ma grande surprise, le Français était devenu léger, et nous pûmes très-facilement le transporter sur le grab, mais immobile et froid comme un cadavre et ne donnant aucun signe de vie.
Malade, fatigué, la tête en feu, je fis appeler Van Scolpvelt pour qu'il vînt me tâter le pouls.
—Vous aviez besoin de prendre une médecine, me dit-il, et l'eau de mer est un très-bon purgatif pour un homme dont l'estomac est fort. Seulement, vous avez eu tort d'en prendre une si grande quantité; je n'en ordonne jamais plus d'un verre, et encore faut-il le prendre à jeun.
—J'ai bu forcément, docteur; mais allez voir notre malade en bas; si j'ai engouffré un baril d'eau, moi, il en a bien avalé un tonneau, et il faut que cette absorption le tue si vous ne lui prêtez le généreux secours de votre assistance.
—Combien de temps est-il resté dans l'eau? demanda Van Scolpvelt.
—Je ne sais pas, docteur; je ne me suis pas amusé à compter les minutes en plongeant dans la mer.
—Le sauvetage a pris la durée d'un quart d'heure, dit le rais.
—Fort bien, répondit le docteur. Ne vous inquiétez pas, capitaine; on peut, sans crainte de perdre la vie, rester dans l'eau pendant vingt minutes, pourvu cependant que ma science vienne en aide à la nature. Suivez-moi, capitaine.
Van Scolpvelt descendit d'un air superbe l'escalier de l'écoutille, fit mettre le corps du Français sur une table et le dépouilla de ses vêtements. Les soins du docteur firent bientôt apparaître de faibles symptômes de vie. Le munitionnaire Louis, profitant habilement d'une inattention du docteur, fourra dans la bouche de l'asphyxié le goulot d'une bouteille de skédam; mais, au grand désespoir de l'intrépide Hollandais, le docteur vit le geste et repoussa l'étrange remède avec indignation.
Quelques heures après, l'espoir de sauver le pauvre Français devint une certitude, et j'eus le plaisir d'entendre Van Scolpvelt et Louis s'attribuer personnellement, en se le disputant l'un à l'autre, l'honneur d'avoir rendu la vie au protégé de de Ruyter.
Nous apprîmes le lendemain qu'avant de se jeter à la mer, le Français avait, pour lui servir de ballast, chargé ses mains de deux gros boulets de canon.
Une sorte de haine fut la seule récompense que m'accorda l'étranger pour tout remercîment.
—Suis-je donc un esclave? dit-il à de Ruyter un jour. Suis-je la propriété de cet Anglais maudit? N'ai-je pas aussi bien que tout homme la libre disposition de mon corps? Pour quelle raison ce féroce Trelawnay s'est-il mis entre la mort et moi? Sa nature brutale se plaît pourtant dans le carnage, car il aime à exterminer ceux qui tiennent à la vie, et je ne puis comprendre dans quel but, pour quel motif, il m'a retiré de la mer! J'étais déjà si heureux, je me croyais au ciel, endormi sur ses genoux! Ah! malheur au démon qui s'est placé entre elle et moi; malheur à celui qui m'a ramené sans pitié dans l'enfer de l'existence! Je n'ai plus ni repos ni espoir; je veux mourir, et ils s'unissent tous pour me forcer à vivre, pour m'attacher à la chaîne de mes amers chagrins!
Pendant trois jours, nous continuâmes à chasser dans les jungles; pendant trois jours, de Ruyter explora les ruines pour y découvrir les traces du jeune Français.
—J'ai raison de croire, me dit de Ruyter, qu'après m'avoir juré sur l'honneur qu'il n'attenterait pas à sa vie, le jeune Français s'est livré à la férocité d'un tigre, croyant, par cette action, ne pas enfreindre les engagements qu'il avait pris avec moi.
La mystérieuse disparition d'une personne pour laquelle nous ressentions une amicale pitié nous attrista profondément, et ce ne fut qu'en désespoir de cause que nous abandonnâmes nos recherches.
L'équipage assurait d'une voix unanime que, pendant le séjour du jeune homme sur le vaisseau, l'esprit du suicide hantait le grab, qu'on le voyait assis sur le couronnement de la poupe, qu'on entendait ses plaintes lugubres. Si un matelot était assez hardi pour vouloir approcher le fantôme, ce dernier se jetait dans la mer et suivait en gémissant le sillage du vaisseau.
Cette superstitieuse terreur se répandit si bien parmi les matelots, que la plupart n'osaient aller le soir à l'arrière du vaisseau sans appeler à leur aide la divine protection du ciel.
XCII
Un soir, au coin du feu, de Ruyter nous raconta l'histoire du jeune Français.
L'agent de correspondance que notre commodore avait à l'île de France, ayant eu besoin d'un commis, écrivit en Europe. Quelques mois après le départ de sa lettre, deux jeunes gens se présentèrent à lui, protégés par une instante recommandation. Ces jeunes gens se dirent frères, et cette assertion était justifiée par une grande ressemblance de gestes, d'allures et de visage. L'aîné semblait avoir près de vingt ans, le cadet paraissait beaucoup plus jeune. Les deux frères étaient beaux, doux, excessivement distingués dans leurs manières et dans leur langage. Un appartement fut donné aux nouveaux commis dans la maison du marchand, qui, pendant les premiers jours de l'installation de ses employés français, fut plus content de leur zèle que de leur savoir.
Enfin, après un travail assidu, les deux étrangers devinrent d'admirables arithméticiens. Constamment heureux de se trouver ensemble, les beaux jeunes gens sortaient seuls, ne fréquentaient ni les cafés ni les bals, consacrant à la promenade ou à l'étude leurs heures de liberté. Cette conduite régulière enchanta le négociant, et, pour en prouver sa satisfaction, il accorda un congé de huit jours à ses protégés, et leur permit d'aller passer cette semaine de repos dans une maison de campagne qu'il possédait à Port-Louis.
Quatre jours après le départ des deux Français, le marchand, inquiet de leur silence, car ils avaient promis d'écrire, se décida à aller leur rendre visite. En approchant de la villa, le négociant fut très-surpris de voir que, malgré la fraîcheur de la soirée, les fenêtres de la maison, hermétiquement closes, ne laissaient pénétrer à l'intérieur ni jour ni air. Il franchit rapidement le jardin et frappa à la porte; personne ne répondit.
Épouvanté de ce silence, le négociant brisa les carreaux d'une fenêtre du rez-de-chaussée et pénétra dans la maison. D'un pas rapide il parcourut l'appartement du premier étage; le plus grand ordre y régnait, mais le séjour des deux étrangers n'y avait laissé aucune trace. L'épouvante du bon marchand se changea bientôt en terreur; une plainte sourde, lugubre, profondément douloureuse, jeta sa note au milieu du mortel silence qui planait sur la villa. Le négociant bondit vers la chambre d'où s'était échappé ce râle d'agonie, et il trouva couchés sur un lit en désordre, pâles et presque sans vie, les deux pauvres étrangers. Les secours de l'art ou ceux de l'amitié étaient inutiles au plus jeune: il était mort depuis quelques heures, et, à sa stupéfaction, le négociant découvrit que l'habit masculin cachait une femme.
La touchante histoire des deux employés fut vite comprise par le propriétaire, qui, avec une bonté réelle, mit tous ses soins à rappeler le survivant à la vie. Une lettre cachetée, mise en évidence sur une table et adressée au négociant, lui révéla tout le mystère. Le jeune homme disait qu'incapable de supporter la perte de sa maîtresse, enlevée par une fièvre du pays, il s'empoisonnait avec de l'opium.
Le jeune homme guérit. Pendant quelques mois il vécut dans une sorte de somnolence oublieuse du passé; mais quand la raison revint, quand l'esprit lucide put sonder les souffrances du cœur, le malheureux amant retomba dans un désespoir furieux. Ce fut alors que de Ruyter, instruit par le marchand, conçut l'espoir d'améliorer le sort du Français en l'emmenant avec lui sur le grab.
Appartenant tous deux à une noble famille française, ces deux jeunes gens s'étaient aimés dès leur plus tendre enfance. La jeune fille avait été élevée à Paris dans un couvent, et son orgueilleuse mère l'avait condamnée à une réclusion perpétuelle, dans l'intérêt de son fils unique, qui, par cette mort apparente de sa sœur, héritait de toute sa fortune. Protégé par une parente de sa maîtresse, le jeune homme pénétra dans le couvent et enleva la future religieuse. Tous deux quittèrent Paris, et avec l'intention de fuir à l'étranger, ils se rendirent au Havre-de-Grâce; là, à force d'argent, ils eurent le bonheur de faire consentir un capitaine hollandais à les recevoir sur son bord. Les yeux d'argus de la police française cherchaient les fugitifs; un embargo fut mis sur le port, et tous les vaisseaux en partance furent soigneusement visités. Le capitaine hollandais, qui ne voulait rendre ni l'argent ni les bijoux qu'il avait reçus des deux enfants, qui voulait de plus éviter une amende ou un emprisonnement, se montra aussi rusé que la police française.
Pendant la durée de l'embargo, l'adroit maître hollandais cacha les amoureux dans les caves de son agent, qui était contrebandier, si bien que la visite qu'on fit à son bord n'amena aucune découverte. Quand la permission de quitter le port fut accordée aux vaisseaux, le prudent commodore fourra les jeunes gens dans des tonneaux vides amarrés sur le pont. Il s'attendait à une seconde visite de la méfiante police. Cette seconde recherche s'effectua, et cela avec tant de rigueur qu'un officier ôta le bondon du tonneau où la jeune fille était cachée et fourragea l'intérieur avec son épée. L'arme déchirait la poitrine de l'enfant, tandis qu'avec un ton d'admirable nonchalance le capitaine disait:
—C'est un tonneau vide, monsieur.
L'amour donne au cœur de la femme le courage du héros, car la pauvre blessée ne fit pas entendre une plainte.
Les deux jeunes gens arrivèrent en Hollande sans amis et presque sans argent, car, après les avoir dépouillés de tout, le capitaine eut l'air de craindre les poursuites de la police, en manifestant un vif désir de se séparer des fugitifs.
À cette époque, les Hollandais employaient tous les moyens possibles pour arriver à persuader aux aventuriers qu'ils avaient un avantage réel de sécurité et de fortune en allant s'établir dans leurs colonies indiennes. Le capitaine du vaisseau se trouvait précisément un des agents les plus actifs du gouverneur des colonies. En conséquence, il conseilla au jeune homme de s'embarquer pour l'île de France, et à ce conseil il ajouta une lettre de recommandation pour le marchand dont nous avons déjà parlé.
XCIII
La recherche du Français avait employé une si grande partie de notre temps, que, pour en réparer la perte, nous nous hâtâmes de regagner nos vaisseaux, et ce fut avec un plaisir réel que je trouvai le schooner presque en état de reprendre sa course.
Dans les renseignements que j'avais pris à Poulo-Pinang pour les transmettre à de Ruyter, se trouvait la nouvelle que la compagnie anglaise préparait une expédition pour aller attaquer les pirates à Sambas. Les maraudeurs, très-nombreux sur cette île, avaient commis un grand dégât, aussi bien sur terre que sur mer, dans les possessions de la Compagnie.
Les Anglais avaient donc pris la résolution d'attaquer les pirates dans leur résidence même, à Sambas; de son côté, de Ruyter avait le désir de s'opposer à la tentative des Anglais; malheureusement pour moi, le schooner était si fracassé qu'il était impossible de me mettre sur-le-champ à la recherche des croiseurs français, afin de les réunir à nous pour attaquer de concert la flotte de la Compagnie.
Enfin, et à ma grande satisfaction, je mis à la voile pour Java, tandis que de Ruyter se dirigeait vers Sambas; il emportait avec lui une bonne partie de mes hommes et deux canons du schooner.
J'avais pour commission un immense achat de vivres et le soin de faire parvenir au gouverneur de Batavia les dépêches de de Ruyter. Ces deux devoirs accomplis, il fallait, sans perdre de temps, revenir vers le grab.
Rien de particulier ne m'arriva pendant ma course à Java, si ce n'est la capture ou plutôt la recapture (car il avait été déjà pris par un vaisseau anglais) d'un petit bâtiment espagnol appartenant aux marchands des îles Philippines, chargé de camphre et des célèbres nids d'oiseaux bons à manger.
Il n'y avait à bord du vaisseau, quoique sa charge fût bien précieuse, que six matelots anglais et un midshipman; naturellement, toute résistance de leur part fut impossible.
Quelques jours avant ma conquête, un brigantin anglais de haut bord s'était emparé, à la hauteur des îles Philippines, d'un vaisseau espagnol chargé de nids. Quand, après avoir abordé le prisonnier, l'officier anglais demanda la nature du chargement, les Espagnols répondirent:
—Des nids d'oiseaux.
—Des nids d'oiseaux! s'écria le capitaine; comment! coquins, me prenez-vous pour un imbécile? Des nids d'oiseaux... brutes stupides! menteurs, insolents moricauds! je vais vous en donner, des nids d'oiseaux! Ouvrez les écoutilles!
Les matelots anglais fouillèrent le fond de cale, stupéfaits de ne trouver dans le vaisseau que des sacs de toile remplis de sales et boueux nids d'hirondelles. Croyant toujours que cet engrais gluant n'était là que pour cacher un transport plus précieux, les Anglais en jetèrent une grande partie dans la mer, afin d'arriver plus vite à la découverte de la véritable possession des Espagnols. Après avoir vidé le vaisseau, après l'avoir fouillé, sondé, visité, du pont en bas, les accapareurs restèrent les mains vides: il n'y avait réellement que des nids d'oiseaux. La tristesse désespérée des Espagnols excita la gaieté des Anglais. Ils accablèrent donc leurs prisonniers des réflexions les plus moqueuses sur l'étrange chargement qu'ils avaient pris aux îles Philippines.
À son retour sur le brigantin, l'officier fit à son commandant un récit circonstancié de la visite qu'il venait de faire.
—Les Espagnols n'avaient point menti, dit-il en riant; ils étaient véritablement gardiens d'un fumier d'ordures; je les ai débarrassés de ce sale arrimage.
—Vous avez bien fait, répondit le stupide commandant, et, comme le vaisseau est espagnol, nous devons le garder; il n'a plus que du ballast, il est vrai, mais le corps a quelque valeur.
—Vraiment, s'écria encore le stupide commandant, ces pauvres Espagnols avaient perdu la tête le jour où il leur vint la sotte idée de remplir leur vaisseau de bourbe, et à plus forte raison de mettre cette puante glaise dans des sacs.
À la suite de ce beau raisonnement, le capitaine chargea un midshipman et quatre marins de prendre la direction du vaisseau et de le conduire dans le port le plus voisin.
La seule chose sensée que fit ce John Bull fut de transporter sur le brigantin les prisonniers espagnols, qui, sans cette précaution, se seraient certainement permis de reprendre leur vaisseau.
À son arrivée dans un port chinois, le commandant raconta d'un air plaisant le tour de moquerie qu'il avait joué aux Espagnols. Son récit fut accueilli par un blâme si général, que le niais personnage comprit enfin la perte considérable qu'il venait de faire.
À cette époque, les nids mangeables se vendaient au marché chinois trente-deux dollars espagnols la rattie, ce qui faisait évaluer la charge du vaisseau à quatre-vingt-dix mille livres. Le pauvre diable de capitaine, dont vingt ans de service n'avaient pas garni l'escarcelle de cent livres d'économie, se désespéra, s'arracha les cheveux et reprit la mer avec l'espoir de regagner le vaisseau.
Pour la première fois de sa vie, le commandant du brigantin se recommanda à la miséricorde de Dieu; mais le ciel ne jugea pas à propos d'écouter cette sordide prière, et le vaisseau, mal dirigé par les marins, échoua sur les côtes de la Chine. La trouvaille de quatre livres d'or n'aurait pas donné aux Chinois la satisfaction qu'ils ressentirent en voyant arriver près d'eux cette cargaison de nids d'hirondelles.
L'annonce de l'aubaine parcourut le pays comme un feu grégeois; alors les timides Chinois oublièrent leur crainte du danger, ne firent attention ni aux vents ni aux vagues, et se précipitèrent à travers le ressac écumant. Les forts foulèrent aux pieds les faibles, les frères passèrent sur leurs frères, et tous arrivèrent sur le vaisseau naufragé; le pauvre vaisseau fut si bien pillé qu'il flotta sur l'eau aussi légèrement que le ferait une boîte à thé vide; pas un morceau, pas même un fragment de la cargaison ne fut laissé sur les parois du fond de cale.
Le vainqueur de la prise dont je venais de m'emparer à mon tour appartenait à la classe savante du commandant anglais. Ce fut donc son ignorance qui fit mon succès, et, pour être bien certain de ne pas perdre ma prise, je la mis en touage derrière le grab.
Louis, le munitionnaire, qui était avec moi, me demanda la permission d'aller à bord du navire capturé pour y faire l'expérience culinaire de la soupe renommée de nids d'hirondelles. Cette soupe a, dans la Chine, une si grande réputation de saveur, qu'elle a donné naissance à ce proverbe: «Si l'esprit de la vie, si l'âme immortelle quittait le corps d'un homme, l'odeur seule de ce mets divin le ferait revenir, sachant bien que le paradis ne peut offrir de délices qui soient comparables à cette merveilleuse nourriture.»
—Capitaine, me dit Louis avant de quitter le grab, si je parviens à introduire en Europe cet excellent potage, et le non moins célèbre [arrah-punch], je serai, à bon droit, aussi connu que Van Tromp ou que le prince de Galles? Hein! dites! savez-vous?
Excité par cette glorieuse ambition, Louis le Grand fit mille politesses au cuisinier chinois, et se mit si joyeusement à l'ouvrage, que vers le soir il me pria de lui envoyer un bateau, afin de m'apporter un échantillon de son triomphant succès.
Ce mets est bon, mais il est trop gluant pour un estomac habitué comme l'était le mien à une chère simple et frugale. Le nid, fondu par la cuisson, devient une gelée brune; on ajoute à cette gelée des nerfs de daim, des pieds de cochon, les nageoires d'un jeune requin, des œufs de pluvier, du macis, de la cannelle et du poivre rouge.
La fameuse soupe de tortue a le goût fade en comparaison de l'épicé potage aux nids d'hirondelles; cependant la réelle saveur du mets mérite d'être connue par les nombreux gastronomes européens, et je les engage fort à faire cette offrande à leur précieux palais.
XCIV
Je touchai à une des îles Barbie, parce qu'elle se trouvait sur mon chemin, mais je ne pus obtenir des habitants que deux sacs de tabac chinois.
En faisant l'achat de cette marchandise, je pris sur mes genoux une belle petite fille malaise dont les yeux avides et intelligents convoitaient mes pièces d'or.
—Allons, allons, me dit la mère de la jolie petite fille, donnez-moi encore une pièce d'or, et vous aurez le tabac, quatre poulets, un panier d'œufs, des fruits et mon aînée par-dessus le marché, car il me semble qu'elle vous plaît.
Je donnai à la marchande l'argent qu'elle demandait, et je dis à mes hommes d'emporter mes acquisitions sur le bateau. La petite fille me prit la main, et sans jeter un regard à sa mère, sans recevoir d'elle une caresse ou un mot d'adieu, elle s'élança, légère comme un faon, sur les traces des hommes du grab. Je fis cadeau à Zéla de cette fleur malaise, et, dans mon âme, je sentis une réelle admiration pour cette mère qui n'était point imbue des préjugés étroits qui prévalent en Europe. Toute la nature nous enseigne que l'enfant sevré ne doit être ni une charge ni un embarras pour sa mère; la lionne abandonne le lionceau, et les mères chrétiennes vraiment éclairées laissent leurs enfants libres, guidées sans doute dans leur conduite par la supériorité d'un instinct naturel.
À l'époque de mes voyages, la France et la Hollande étaient réunies sous la même dictature, et je fus très-bien accueilli par le gouverneur de Batavia, qui était un officier hollandais. Après avoir reçu mes dépêches, il ordonna aux autorités de la ville de me faciliter par tous les moyens possibles mes achats de provisions. Ces achats devaient se faire, pour mon intérêt, avec la plus grande promptitude, car il était fort dangereux de communiquer journellement avec les habitants de l'île, sur lesquels le choléra-morbus sévissait d'une manière horrible.
Les négociants de la factorerie hollandaise étaient si officieusement bons, bienveillants et hospitaliers, que leurs offres de repas, de rafraîchissements, me causaient malgré moi une sorte de dégoût. De Ruyter était le héros de ces marchands, et la confiance illimitée que notre commodore avait en moi,—puisque, possesseur de sommes considérables, je pouvais en disposer à ma guise,—produisait sur les habitants de Java un effet presque magique.
Bien que le nom et l'amitié de de Ruyter fussent pour moi un excellent patronage, je pouvais à la rigueur me passer de cette protection dans les endroits où nous étions connus. J'avais établi depuis longtemps par mes actions une renommée particulière, et mon nom seul suffisait pour m'ouvrir toutes les portes. Depuis, la médisance, ou, pour mieux dire, la calomnie, a analysé ma conduite: elle a prétendu que je méritais la corde... mais cette assertion n'est qu'une méchante, qu'une malicieuse envie.
J'ai eu des torts de jeunesse, je l'avoue, car, semblable à Michel Cassio, j'avais la tête inflammable, et je ne pouvais supporter avec calme l'aiguillon d'un excès de vin. Je dois cependant m'accorder le mérite d'avoir toujours fui avec une profonde horreur les dégoûtants excès de la bouche, et ce dégoût me faisait repousser avec une inflexible politesse les offres hospitalières des négociants hollandais. Quand j'eus terminé mes affaires, je regagnai en toute hâte ma petite cabine, séjour charmant, qui, pour moi, contenait le monde, puisqu'elle abritait Zéla. Nous étions toujours insatiables de caresses: notre affection était l'inépuisable trésor dans lequel nos mains avides se croisaient sans cesse. Je rentrai, et nous dînâmes tête à tête, nous régalant ensemble sur la même grappe de raisin, buvant du café dans la même tasse; heureux, enfin, heureux! Ce mot résume tout! L'excès de l'amour était mon seul excès; j'étais robuste, je vivais sobrement, et le mal qui frappait les habitants de Java me laissa dans la quiétude physique la plus parfaite.
Les Européens qui se trouvaient à bord et sur terre me dirent que le préservatif le plus efficace contre les attaques du choléra-morbus était une excellente nourriture et même un abus des liqueurs fortes. La fièvre cholérique, ajoutaient-ils, n'ose attaquer les gens forts qui la bravent, mais elle tyrannise les faibles qui la craignent.
J'approuvai les diseurs, mais je ne suivis pas leurs conseils. Quant à eux, ils les mirent aussitôt en pratique, mangeant et buvant du matin jusqu'au soir pour activer la circulation du sang. On défendit, comme fort dangereuses, les consommations de riz, de légumes; moi, je mangeai tout cela, ainsi que mon équipage, et nous vécûmes en parfaite santé; tandis que les Européens, en dépit de toutes leurs précautions, moururent comme des moutons atteints par la mortalité.
Plusieurs vaisseaux qui se trouvaient dans le havre furent chassés par le vent sur le rivage, faute de mains pour les attacher; d'autres, tout frétés, n'avaient pas assez de monde pour lever leur ancre. Deux vaisseaux de guerre français et hollandais, qui avaient reçu l'ordre de mettre à la voile, se trouvaient dans un état si déplorable, qu'il leur fut impossible de quitter le port.
Si le choléra-morbus avait pu être chassé par l'excellence de la nourriture, il n'eût point attaqué la partie européenne de mon équipage; ainsi, non-seulement la maladie nous frappa, mais elle n'atteignit exclusivement que les robustes fils du Nord, et respecta sa propre race, les enfants du soleil.
XCV
Comme si la contagion se fût proposé de résoudre la question relative à la nourriture, elle frappa à la tête le principal organe du système de l'abus des liqueurs, et le vaincu fut le pauvre munitionnaire. Si l'abondance de la nourriture, si l'excès des boissons avaient la puissance de préserver de la mort, Louis existerait encore. Il mangeait comme un vautour, et, bien certainement, le foie d'une baleine n'aurait pu produire autant d'huile que le corps de ce gastronome en contenait. En outre, il buvait d'une manière effrayante, et il faut que sa gorge ait été doublée d'un métal aussi insensible que l'asbeste, à l'épreuve du feu, pour qu'elle ait pu supporter le passage brûlant de l'alcool qu'il buvait sans cesse.
Depuis que le choléra-morbus avait commencé ses ravages à bord du schooner, Louis faisait toutes les heures sonner une cloche en criant:
—Garçon, ne savez-vous pas que le cadran vient de tourner? Ne savez-vous pas que la fièvre est arrivée à bord? Apportez lestement la bouteille de grès, afin que je chasse cette importune visiteuse.
Une fois la bouteille dans ses mains, Louis se versait une ample rasade de skédam et l'avalait d'un trait.
Le chronomètre d'Arnold, qui se trouvait dans la cabine, ne marquait pas l'heure avec plus de justesse que Louis avec sa bouteille. Son palais était si infaillible, qu'à la plus petite négligence du garçon chargé de lui donner à boire, il s'écriait d'un ton furieux:
—Garçon, la bouteille, la bouteille, paresseux, veau marin que vous êtes!
Un matin, Louis vociféra après avoir bu:
—Ah! jeune scorpion, qu'avez-vous fait? Vous avez vidé ma bouteille, et vous l'avez remplie d'eau de mer?
—Monsieur, je vous assure...
—Taisez-vous; le skédam que vous dites me donner n'est qu'une drogue dégoûtante; elle ferait bondir le cœur d'un cheval marin.
Quand le garçon voulut essayer de prouver à Louis que la liqueur qu'il venait d'absorber était bien du skédam, Louis se mit en fureur, jeta la bouteille à la tête du garçon, et sa rage était si grande, que je fus obligé d'intervenir.
—Voyons, voyons, mon cher Louis, lui dis-je en me plaçant devant le garçon, donnez-moi la bouteille, je veux savoir si vous avez tort ou raison. Vous avez tort, mon brave, cette bouteille contient du skédam pur.
—Comment! capitaine, me prenez-vous pour un niais? Croyez-vous que je sois devenu assez stupide pour ne plus reconnaître le goût de ma liqueur favorite? Mais le diable lui-même serait incapable de m'y faire tromper. Je bois du genièvre depuis l'âge de cinq ans, et Van Sülphe, le grand marchand de liqueurs d'Amsterdam, a déclaré qu'après lui j'étais le meilleur connaisseur de toute la Hollande; je dirai mieux, de toute l'Europe. D'ailleurs, ayant avalé depuis que je suis au monde liqueur sur liqueur, assez de quoi suffire à mettre le schooner à flot, je dois me connaître en saveur, goût et parfum. Ceci est une drogue, une médecine; ce garçon m'a trompé, volé: il a bu mon genièvre. L'as-tu bu? dis! Hein, monsieur, le savez-vous?
Un silence de quelques minutes suivit cette interrogation. Les regards de Louis erraient vaguement sur le pont, et ses lèvres balbutiaient de sourdes menaces.
—Damné garçon! reprit-il d'une voix haletante, fils du diable! tu as vidé ma pauvre bouteille et tu l'as remplie avec une composition du vieux Van; tu sais pourtant, tout le monde sait, que je déteste les docteurs, les drogues, et toutes les piètres choses dont on régale les malades. Allons, allons, alerte! Démarre, voleur; alerte! va me chercher une autre bouteille.
Le garçon obéit. Louis porta le skédam à ses lèvres; mais pour lui le fluide vivifique avait perdu toute saveur: le pauvre munitionnaire bredouilla, toussa, repoussa le verre, ôta de sa bouche une pipe nouvellement allumée et baissa la tête.
—Vous souffrez, mon bon Louis? lui demandai-je d'un ton amical.
Il ne répondit pas.
J'examinai attentivement la figure du munitionnaire. La vivacité lumineuse de ses petits yeux noirs était obscurcie; ses lèvres blanches se couvraient d'écume, et sa mâchoire inférieure tremblait légèrement.
—Holà! vieux Louis, répondez; qu'avez-vous? êtes-vous malade?
—Malade, capitaine? Non, je ne suis pas malade: j'ai mal au cœur, et rien de plus. Cette damnée drogue m'a empoisonné; mais, du reste, je vais bien, très-bien.
Cette menteuse affirmation fut suivie d'un tremblement convulsif.
—Vous êtes malade, mon ami; il ne faut pas rester au soleil. Allez vous reposer à l'arrière du vaisseau.
—Vous vous trompez, capitaine, je ne souffre pas: je n'ai point la sottise de me croire malade. Cependant, je n'ai jamais eu le cœur aussi faible qu'aujourd'hui. Si cependant, une fois, dans la mer du Sud, à l'île d'Otahiti, quand les missionnaires vinrent à bord... Comme un grand sot, je les suivis sur terre, et ils me donnèrent du gin à boire. Ce n'était point du gin, capitaine, mais une infernale drogue. Ces bonnes gens me dirent qu'ils avaient établi dans l'île une distillerie de gin; les croyant sur parole, je les jugeai bons, intelligents, utiles. Leur gin était mauvais, détestable; il me fit souffrir un mal pareil à celui que je ressens aujourd'hui.
En achevant ces mots, Louis pressa ses deux mains l'une contre l'autre en disant:
—Ma tête est en feu; j'ai un incendie dans le corps.
J'aimais sincèrement Louis, et je suivais avec une peine profonde l'altération rapide qui se manifestait sur sa bonne et loyale figure.
Je lui pris le bras, et, sans résistance de sa part, je parvins à le conduire dans ma cabine, chargeant la douce Zéla de lui donner des soins.
—Lady Zéla n'est point une femme, me dit Louis en se jetant sur ma couche, c'est un ange de bonté, un ange descendu du ciel.
Louis tomba bientôt dans un sommeil fiévreux, agité, presque convulsif, puis enfin dans une insensible torpeur dont les instants lucides étaient remplis par l'indistinct murmure d'incohérentes paroles. Au point du jour, par une habitude qui survivait à l'égarement de l'esprit et à la faiblesse du corps, Louis se souleva sur un de ses coudes et dit d'une voix distincte:
—Garçon, apportez-moi la bouteille.
Fatigué et à moitié endormi, le garçon se traîna vers l'armoire consacrée, et y prit une bouteille remplie de genièvre.
—Comment vous trouvez-vous, Louis? demandai-je.
—J'ai chaud, j'ai très-chaud, capitaine; je meurs de soif, et mon corps, aussi sec qu'un morceau de bois calciné, n'a pas la moindre moiteur. Je suis dans un four, je brûle; garçon, la bouteille, la bouteille!
Je n'eus pas le courage de résister au suppliant regard que Louis jeta sur le skédam, ni celui de regarder longtemps l'avide joie de ses mains tremblantes lorsqu'elles prirent le verre plein de liqueur. Mais au moment où l'esprit de la vie (suivant Louis) toucha ses lèvres blanches et glutineuses, il jeta le verre loin de lui en s'écriant d'un ton désespéré:
—Mon Dieu! mon Dieu! je demande une mer d'eau, et ce démon m'apporte du feu; mais je brûle, misérable, je brûle; je suis dans un gouffre de flammes!
Jusqu'au milieu du jour, Louis passa de minute en minute de l'agitation la plus furieuse à l'abattement le plus profond.
Vers une heure de l'après-midi, le garçon vint me dire que le munitionnaire dormait.
Je descendis dans la cabine, et ce fut en frissonnant que je contemplai le cruel ravage opéré par la maladie. La figure de Louis était livide, la peau du cou pâle et rayée; de larges rides bleuâtres indiquaient que le pauvre voyageur avait baissé son pavillon devant le terrible roi des pirates. La bannière grise de la mort planait au-dessus de lui. Je plaçai un miroir devant les lèvres serrées du pauvre Louis, et aucun souffle ne vint en ternir la limpidité. Comme si la destruction avait été impatiente de commencer son œuvre d'anéantissement, elle s'emparait du corps avant même que l'étincelle vitale se fût entièrement éteinte. J'avais à peine essuyé les larmes qui remplissaient mes yeux, que le docteur, penché auprès de moi, me dit impatiemment:
—Êtes-vous sourd, capitaine? Je vous dis que, si vous ne voulez pas jeter ce corps dans la mer, nous périrons tous.
—Comment! m'écriai-je, le sincère, l'honnête, le bon et jovial Louis, Louis, la vie de l'équipage, va être la proie des chiens de mer? il sera jeté hors du vaisseau comme un mouton pourri, avant que nous soyons bien certains que la vie l'a tout à fait abandonné? Non, non, touchez-le, docteur, il est encore chaud, et je ne veux pas qu'il soit jeté dans la mer.
XCVI
Le docteur remonta sur le pont, et, au bout de quelques heures, je fus obligé de comprendre que son conseil était bon à suivre. La décomposition du corps était si rapide, que l'atmosphère du vaisseau devenait de minute en minute plus lourde et plus épaisse, et je sentais qu'un danger réel planait autour de nous. Je donnai l'ordre à deux matelots de coudre un hamac (ce cercueil des marins) et d'y enfermer les restes du pauvre Louis; de plus, ils devaient attacher aux pieds du mort deux lourds sacs de plomb.
Après avoir fait descendre le cadavre dans un bateau, je le couvris d'un drapeau hollandais en guise de drap mortuaire, et nous nous dirigeâmes en dehors du havre pour le faire couler à fond, car il était expressément défendu d'ensevelir les pestiférés près du port. Si j'avais pu trouver sur le schooner un livre de prières, je me serais fait un devoir de lire la messe des morts sur le corps de Louis. Malheureusement, nous étions fort peu religieux, et nos intentions seules étaient bonnes. Je fus donc obligé de me contenter des honneurs qu'on rend aux marins. En conséquence, on tira trois volées de mousquets sur le cadavre de mon pauvre ami, et, le cœur serré par l'étreinte d'une vive douleur, je vis s'enfoncer lentement dans l'abîme de la mer ce bon et loyal serviteur.
Tout à coup mes hommes s'écrièrent, et d'une voix visiblement effrayée:
—Ne ramons plus, il est là, il revient!
En effet, l'eau un instant troublée avait repris son calme, et le cadavre reparaissait à la surface, flottant auprès de nous aussi légèrement qu'aurait pu le faire une branche d'arbre mort.
Les superstitieux marins étaient tellement émus, qu'ils ne cherchaient point à découvrir une cause naturelle à l'apparition de Louis, et cette cause était bien certainement la faiblesse ou la chute des balles de plomb que nous avions mises dans le canevas. Nous fîmes virer le bateau, et je crois, en vérité, que mes hommes apportèrent à se rapprocher de Louis le même empressement qu'ils auraient mis à sauver un de leurs frères en péril. Lorsque j'eus découvert que le ballast s'était échappé, je cherchai autour de moi un objet assez lourd pour en réparer la perte. Notre grappin seul était à ma disposition: je m'en servis, et le corps s'enfonça une seconde fois.
—Que je sois damné! s'écria un vieux marin, si toutes les ancres de la marine royale de Portsmouth ont assez de force pour amarrer ce dogre hollandais sous l'eau. Jamais, au grand jamais, le pauvre Louis n'a mis dans ses dalots autre chose que du skédam ou du kirsch, et il n'est ni juste ni naturel qu'il se plaise dans un linceul d'eau de mer.
J'avais amarré le schooner aussi loin du port qu'avaient pu le permettre notre sécurité et notre bien-être. Malgré cette précaution, les ravages exercés par le choléra se propagèrent à bord, et je perdis plusieurs hommes aussi rapidement que j'avais perdu le pauvre Louis. Je passais les nuits au chevet des malades, et les quelques heures de repos que le soin personnel de ma santé me contraignait à prendre s'écoulaient pour moi dans des inquiétudes mortelles. Je ne savais quel remède il fallait employer pour dompter le mal, ou du moins pour en éviter moi-même les atteintes; car mon ivrogne de docteur avait déserté, et, malgré mes recherches, je n'avais pu lui donner un successeur.
Après avoir longuement causé avec mes deux contremaîtres, je pris la décision, peut-être dangereuse, de lever l'ancre et de fuir le lendemain au premier rayon du soleil.
Vers quatre heures du matin, un homme descendit dans ma cabine et me dit précipitamment:
—Capitaine, il est encore à flot, il marche côte à côte du schooner; faut-il qu'il vienne tout à fait à bord, monsieur?
—Oui, dis-je à moitié endormi, oui, laissez-le venir à bord; mais qui est-ce? de quelle nation?
—Comment, monsieur, de quelle nation? C'est lui, vous dis-je, lui!
—Qui, lui?
—Le munitionnaire, monsieur.
—Le munitionnaire! Quel munitionnaire?
—Le vieux Louis, capitaine. Ne l'avais-je pas dit? il ne veut pas rester amarré sous l'eau.
Je montai rapidement sur le pont, et je vis le corps du défunt couché sur l'eau, à travers la proue et dans une position qui pouvait faire croire qu'il était soutenu par le câble. Tous les marins se pressaient à l'avant du schooner; ils étaient stupéfaits, et je dois dire que mon étonnement était aussi grand que le leur, tant l'apparition de Louis était miraculeuse. Le grappin avait été parfaitement attaché, et sa force était suffisante pour amarrer un bateau pendant une houle. Je ne comprenais rien à la muette résistance de cet inerte cadavre; mais en examinant le canevas qui l'enveloppait, le mystère fut bientôt éclairci. Les requins de terre avaient coupé le hamac afin d'arriver au corps, qui était horriblement déchiré. N'osant pas porter les mains sur ces restes informes, nous les touâmes jusqu'au rivage: là, je fis faire un grand trou dans le sable, et après y avoir enseveli le munitionnaire, je plaçai sur sa tombe le fond d'un bateau naufragé. Ce double soin le préservait à jamais du contact de l'eau.
XCVII
Lorsque tous mes préparatifs de départ furent terminés, je me rendis chez le commandant, je visitai les marchands avec lesquels j'avais fait des affaires pour tout terminer au plus tôt, et, ces divers soins remplis, je mis à la voile.
Nous étions restés quatre jours dans le port, et pendant ces quatre jours le vent n'avait pas rafraîchi la lourdeur de l'atmosphère. Batavia est, comme Venise, entrecoupée de canaux, mais ces canaux sont des réceptacles de toutes les immondices qui découlent des habitations: la boue et les morts bouchent les issues, croupissent, et l'odeur nauséabonde que cette eau exhale produit d'affreuses maladies. L'intérieur de l'île et les montagnes qui avoisinent la ville sont habitables; mais la ville elle-même est annuellement ravagée par cette fièvre mortelle qu'on désigne sons le nom de fièvre de Java.
Les hommes jeunes et forts étaient toujours les premiers atteints par le terrible fléau. Quant aux grands mangeurs, ils n'échappaient jamais à ses coups. Je déteste les gourmands autant que Moïse et Mahomet détestaient les pourceaux, et je me réjouis de leur mort. Cependant je fais une exception en faveur du bon, du brave, de l'honnête Louis, dont toute la gourmandise ne pouvait étouffer ni même amoindrir les impulsions généreuses. Ceux qui parmi nous étaient de la race des lévriers, ceux qui avaient la poitrine large, les membres longs, étaient rarement saisis par la fièvre, en dépit même de leurs excès. Notre charpentier, véritable chien de mer, buvait journellement un demi-gallon d'arack et il travaillait comme une machine à vapeur.
J'avais une peine infinie à maintenir l'ordre et la discipline sur le schooner; mon équipage était composé en grande partie d'hommes bannis de l'Ouest ou de ceux qui avaient perdu leur casque dans l'Est. Ces hommes rebelles aux lois, au caractère indomptable, ne connaissaient ni les liens de parenté ni les liens d'affection, et plus d'une fois mon pouvoir sur eux s'est trouvé dans un danger imminent. Cependant j'avais pour réels protecteurs de vieux marins attachés à de Ruyter, quelques braves Européens et les fidèles Arabes de Zéla. La petite fille malaise que j'avais achetée à sa tendre mère me servait de sauvegarde, en m'avertissant journellement de ce qui se passait sur le pont. Outre cela, j'avais encore le bras du premier contre-maître, qui était lié à de Ruyter par l'intérêt, la seule certitude de fidélité que puisse avoir un homme sur un autre.—Mais la partie la plus difficile à gouverner était une bande de Français, dont le caractère était si violent et si irascible, que, pour la moindre parole, ils s'armaient de longs couteaux en menaçant de tout tuer. Le chef de cette bande eut un jour une discussion avec le contre-maître américain, qui était un homme paisible et fort timide. Je me trouvais sur le pont et j'entendis la dispute. Irrité depuis longtemps de la conduite de cet homme, je bondis vers lui; mon approche ne l'émut même pas, car ses yeux hautains supportèrent effrontément mon regard, et il ne baissa pas l'arme qu'il tenait dans ses mains.
—Saisissez le scélérat! m'écriai-je d'un ton furieux.
À cet ordre, le Français rougit de colère et appela ses compatriotes.
Je n'attendis pas l'arrivée des mutins; je saisis d'une main ferme le rebelle, et j'enfonçai dans son cœur mon poignard malais.
—Allez à vos devoirs, dis-je d'une voix calme et froide aux Français accourus sur le pont, allez, et sans mot dire. Votre chef est mort, et je punirai ainsi tous ceux qui auront l'audace de me désobéir.
Les Français obéirent en grondant; mais, depuis ce coup de maître, ma domination fut entière, absolue, et je n'eus qu'à me féliciter de mon énergique détermination; car, malgré ma colère, je n'avais point été poussé au meurtre par la violence, je n'avais que saisi un instant propice à l'exécution d'un projet depuis longtemps médité.
XCVIII
Nous parcourûmes le long de la côte de l'est afin de découvrir une baie où, d'après ma carte maritime, se trouvait un ancrage; là, je devais prendre de nouvelles provisions et de l'eau, et continuer tranquillement ma course. Nous marchions aussi près que possible du rivage, afin de profiter des vents de la terre; mais ils étaient si faibles, que pendant plusieurs jours nous fûmes forcés de rester stationnaires. Les eaux de la mer semblaient pétrifiées, tant elles étaient unies et calmes; de plus, la chaleur était si étouffante, que les Raipoots, qui adorent le soleil, se débattaient sur le pont pour conquérir un pied carré de l'ombre de la banne. Le seul rafraîchissement qui eût la puissance de calmer un peu mes douleurs de corps et de tête était un bain pris d'heure en heure; malgré ce soin, mes lèvres et ma peau étaient aussi gercées que l'écorce d'un prunier. Il n'y a point de vaisseau qui soit si mal adapté pour un climat chaud qu'un schooner; il lui faut beaucoup d'hommes pour la manœuvre, et, pour le contenir, il a beaucoup moins de place que tout autre bâtiment.
Comme les calmes de la vie, les calmes de la mer sont passagers et rares; il faut toujours qu'une brise, qu'une rafale ou une tempête suive son repos. Bientôt, aussi tendres que la voix d'un amoureux, les vents vinrent caresser les vagues endormies, et nous passâmes doucement le long du rivage pour gagner notre ancrage près de Balamhua, en dedans de l'île d'Abaran. Là, nous trouvâmes une rive sablonneuse, une petite rivière et un bois si largement fourni, qu'on eût pu croire que les arbres verdoyants étaient amoureux de l'écume des eaux. Un petit village javanais se trouvait à l'embouchure de la rivière, et, en échange d'une petite quantité d'eau-de-vie et de poudre, le chef de ce village nous donna la permission de prendre sur l'île toutes les choses dont nous aurions besoin. Nous débarquâmes nos tonneaux d'eau vides, et mes hommes s'occupèrent, sous la direction du charpentier, à abattre les plus beaux arbres.
Les calmes, l'excessive chaleur et le manque d'air avaient contribué à propager la fièvre et la dyssenterie dans mon équipage, et pour remède j'avais ordonné l'éther, l'opium et de bon vin pour les convalescents. Désespéré de mon ignorance, je regrettais vivement de n'avoir apporté aucune attention aux discours médicaux de Van Scolpvelt, je regrettais encore d'avoir si bien négligé mes études. En dépit de cette ignorance, je continuais mon rôle de docteur, et cependant je n'avais, pour en dissimuler les fautes, ni perruque doctorale, ni canne à pomme d'or, et je droguais les malades avec aussi peu de contrition que les membres du collége royal des médecins.
En faisant mes préparatifs de départ, j'appris qu'une dispute avait eu lieu entre quelques-uns de mes hommes et les Javanais. Deux natifs avaient été blessés par un coup de fusil, et ces emportements meurtriers étaient fréquents, parce que les matelots ne voulaient pas comprendre que sur terre ils étaient sujets à des lois d'ordre et de discipline.
—Sur le vaisseau, disaient-ils, nous sommes liés par des devoirs, nous appartenons à la mer; mais, en revanche, il faut que sur terre nous fassions notre volonté. Quand nous avons de l'argent, nous sommes assez justes pour payer nos dépenses ou nos dégâts; mais quand nous n'en avons pas, on doit nous donner les choses qui nous sont nécessaires. Il n'est pas légal, ajoutaient-ils en forme de péroraison, que les natifs gardent pour eux toutes les productions du rivage, puisque, aussi bien que la mer, la terre appartient aux hommes.
Ce raisonnement était l'invariable réponse que j'obtenais de mes hommes lorsque je les sermonnais sur la brutalité avec laquelle ils assaillaient, volaient et massacraient les natifs.
L'impossibilité dans laquelle j'étais de me faire tout à fait obéir amenait de si grandes querelles, que je me vis contraint de récompenser les plus cruellement battus, sans pouvoir punir les tourmenteurs.
Un jour cependant il me fut rapporté que dans une nouvelle bataille le tort était du côté des villageois; je ne pus connaître toute la vérité, mais je craignis une revanche sanglante; pour l'éviter, je pris sur un bateau quelques objets de valeur pour le chef et je me dirigeai vers le village. Mon cadeau fut assez mal accueilli; cependant, après une heure d'explications, je réussis à pallier les torts de mes hommes, et nous nous quittâmes amis. Je tenais beaucoup à cette réconciliation, car l'inimitié des natifs eût pu me causer de grandes pertes de temps, d'hommes et de provisions.
Quand mes préparatifs de départ furent achevés, le chef javanais vint à bord du schooner, et m'invita à l'accompagner dans une partie de l'île où se trouvait une grande quantité de daims et de sangliers. J'avais déjà manifesté le désir de faire une partie de chasse, mais le chef en avait toujours différé la réalisation en disant qu'il était bon d'attendre les jours pluvieux, parce que la pluie chasse les animaux de la montagne vers la plaine. Comme un violent orage venait d'inonder la terre, l'invitation du chef me parut le résultat d'une promesse faite. Je lui donnai donc avec le plus grand plaisir l'heure de notre départ pour cette vaillante promenade. D'un air affectueux et sincère, le chef me supplia de ne pas faire naître parmi son peuple des craintes jalouses en emmenant avec moi une grande quantité d'hommes armés.
Je m'engageai à suivre ses conseils sur ce point, et nous nous séparâmes en nous donnant rendez-vous pour le lendemain.
XCIX
J'étais réellement sans crainte, et aucune méfiance ne pénétra mon esprit. Néanmoins je pris les précautions les plus minutieuses pour assurer le salut de mes hommes et le mien.
Je débarquai le lendemain, accompagné de quatorze marins, tous fidèles, braves, courageux et bien armés. En outre, j'ordonnai aux bateaux qui nous avaient conduits de s'éloigner du rivage, de jeter le grappin, et d'avoir la prudence de ne point adresser la parole aux natifs.
Le chef m'attendait accompagné seulement de cinq hommes, armés de poignards et de lances de sanglier.
Nous pénétrâmes dans l'intérieur du pays en suivant les sinuosités de la petite rivière, que la pluie d'orage avait rendue jaunâtre et boueuse. Nous fûmes obligés plusieurs fois de traverser la rivière à gué, et, avant d'effectuer ce passage, je dis à mes hommes de mettre dans leurs casquettes les balles et la poudre, et de ne point mouiller leurs armes. L'expérience m'avait rendu vigilant et soupçonneux, si bien que je remarquai plusieurs choses qu'une personne moins attentionnée eût laissées passer inaperçues. Le chef javanais causait souvent avec ses hommes, souvent encore il voulait nous faire traverser la rivière dans des endroits où elle était boueuse et remplie de trous profonds. Tout à coup, et sans m'expliquer les causes de ce changement, il se mit à l'arrière de la troupe et voulut diriger notre marche d'un côté opposé à celui que nous devions suivre. Cette conduite éveilla mes soupçons, et sans rien dire je me mis à surveiller tous les mouvements du chef. Afin de laisser croire au Javanais que j'avais en lui la plus entière confiance, je le suivis sans observation. Mais j'avais le soin de noter dans ma mémoire les localités que nous traversions, ainsi que les gués de la rivière. Le danger dans lequel j'avais placé Zéla en l'emmenant avec moi à la chasse aux tigres m'avait donné une cruelle leçon de prudence, et l'idée de la savoir seule, quoique en sûreté sur le schooner, me rendait sage, sensé, et surtout fort méfiant. Grâce aux importunités de ma chère petite fée, j'avais pris avec nous Adoa la Malaise. Cette enfant était vive, adroite et rusée comme un lutin. On pouvait avoir en son instinct sauvage la plus entière confiance. Adoa ne pensait, n'aimait personne au monde que sa chère Zéla; pour Zéla elle eût donné sa vie. La seule chose qui l'attachât à moi était l'amour que me portait ma femme. Adoa avait à peu près le même âge que sa maîtresse; mais il n'y avait pas dans le monde deux êtres moins ressemblants: la fille malaise était rabougrie dans sa croissance, large et osseuse; son front bas était à moitié caché par des cheveux noirs, rudes et qui tombaient en mèches roides sur sa figure plate et d'une couleur bistrée. Les petits yeux bruns d'Adoa semblaient, par la distance qui les séparait, être tout à fait indépendants l'un de l'autre et pouvaient regarder à la fois à bâbord et à tribord, au nord et au sud. Ces yeux vifs, brillants, avaient la vigilance de ceux d'un serpent; mais la ressemblance avec ce hideux reptile s'arrêtait là, car la pauvre petite Adoa était la plus fidèle, la plus aimante et la plus dévouée des servantes. J'aimais tant cette sauvage créature que je lui avais donné la place haute et importante de tchibookgée, et elle était sans rivale dans l'art de faire un chilau, un hookah, ou pour préparer un callian, toutes choses qui sont difficiles à bien faire.
Nous continuâmes notre route le long de la rivière, et, après être arrivés sur une hauteur escarpée et pleine de rochers, notre chef me proposa de nous arrêter dans quelques huttes situées sur la hauteur, pour nous y reposer un instant et nous rafraîchir avec du café et des mangoustans. «Pendant la durée de cette petite halte, ajouta le chef, deux de mes gens iront à la découverte du gibier.» Cette proposition, qui semblait amoindrir les forces protectrices du chef, dissipa entièrement mes craintes. On nous apporta du lait, des fruits et du café. Comme j'étais un grand épicurien, je dis à Adoa de surveiller la préparation de la tasse qui m'était destinée, et la jeune fille s'empressa de se rendre à mon désir.
Nous nous étions assis dans une des huttes vides, afin d'être protégés par la toiture de cannes entrelacées contre les rayons du soleil, et pendant que, le cœur rempli du souvenir de Zéla, je fumais mon callian, mes hommes mangeaient et buvaient. Le chef s'était assis près de moi sur une natte, et la sortie de la hutte était bloquée par les trois Javanais. Je m'étais couché sur la terre, et ma tête reposait contre un des bancs de bambou que soutenait la hutte; ma main droite allait porter à mes lèvres la tasse de café posée devant moi, lorsque je fus averti par un léger mouvement de tourner la tête à gauche, vers le fond de la hutte.
—Ne bougez pas, chut, chut!
Ces quelques paroles, prononcées avec un accent de terreur indicible, me firent prudemment jeter un demi-regard vers l'endroit d'où la voix était sortie, et, à travers le paillasson qui formait le mur de la hutte, je distinguai le regard perçant d'Adoa.
Je m'inclinai doucement vers la jeune fille, et sa voix haletante murmura à mon oreille:
—Ne buvez pas le café!... sortez de la hutte... défiez-vous... mauvaises gens!...
Plusieurs de mes hommes s'étaient plaints du mal de cœur aussitôt après avoir absorbé le café, et je compris le vif empressement qu'avait apporté le chef en me faisant passer la tasse qui m'était destinée. Heureusement que la préparation de ma pipe, ayant occupé mon attention, m'avait fait oublier le café. Au premier mouvement que je fis pour sortir de la hutte, le chef échangea d'une manière expressive un regard avec ses hommes, et tous les yeux se fixèrent sur moi. Je n'avais ni le temps ni la possibilité de former un plan de conduite et de consulter mes gens. Je compris vite que le chef attendait du renfort pour nous attaquer; je sortis donc lestement mon pistolet, et je franchis la porte de la hutte. Le chef, armé de son poignard, voulut s'emparer de moi, mais il n'en eut ni l'adresse ni la force, car je lui brûlai la figure en déchargeant mon arme à bout portant, et mon coup de feu fut suivi du cri de guerre arabe: «Mes garçons, nous sommes trahis! suivez-moi!»
Mes mouvements avaient été si rapides, si imprévus, que, frappés d'une terreur panique, les Javanais se précipitèrent dans les jungles.
—Ne les poursuivez pas, dis-je à mes hommes, regardez plutôt si vos armes sont en bon état, et arrangez vos baïonnettes.
J'appris par Adoa qu'un poison ou un narcotique avait été mis dans le café, et que le chef attendait pour nous massacrer l'arrivée d'une grande quantité d'hommes.
C
Le premier danger était passé; mais notre situation était encore excessivement périlleuse. Nous reprîmes d'un pas rapide, pour regagner nos bateaux, le chemin que nous avions parcouru, espérant arriver en peu de temps assez près du schooner pour l'avertir par un signal du malheur qui nous menaçait, car naturellement nous pensions que les natifs s'étaient échelonnés sur la route pour nous attaquer. Nous fîmes les trois quarts du chemin sans être arrêtés, sinon sans être vus; car de temps en temps la tête d'un sauvage apparaissait derrière un arbre ou dans le creux d'un rocher, et ces visions rapides étaient suivies d'un farouche hurlement. Cet éloignement rendait nos ennemis peu dangereux, et Adoa, qui courait près de moi, guettait sans relâche les mouvements des natifs pour m'avertir de leurs faits et gestes. À chaque pas que nous faisions en avant se révélaient les terribles difficultés que nous avions à vaincre. Outre le réel danger du chemin, il y avait celui d'une attaque impossible à soutenir sans désavantage. Nous arrivâmes enfin à un angle de la rivière, et nous fûmes obligés de la traverser. Grâce au stimulant de la peur, le poison ne produisit sur mes hommes qu'une fébrile agitation; il faut ajouter encore que, par elle-même, la drogue était sans doute peu dangereuse. Toujours est-il que personne ne s'en plaignit en fuyant l'attaque des Javanais.
Je conduisis mes hommes à travers la rivière en sondant le chemin à l'aide de ma lance. L'eau était peu profonde; mais le fond de la rivière était si sale, si glissant et si boueux, que nous avions la plus grande peine à nous soutenir.
—Malek, ils viennent, me dit Adoa.
Je mis ma carabine sur mon épaule, et je criai aux hommes qui se trouvaient en arrière de hâter le pas.
Les natifs sortirent tumultueusement de leur embuscade, déchargèrent leurs mousquets et coururent sur les bords de la rivière. Dans toutes les guerres sauvages, le premier cri et la première décharge sont un excitant et un moyen d'inspirer la terreur. Les sauvages ressemblent aux chiens glapissants qui chassent celui qui se sauve, mais qui fuient devant le fort. En conséquence, si la première attaque des sauvages est reçue avec une courageuse fermeté, ils sont surpris, intimidés, et quelquefois vaincus. Voyant que nous étions fermes, et qu'à notre tour nous nous disposions à faire feu, les Javanais s'arrêtèrent sur les bords de la rivière. Je fis décharger nos mousquets sur eux, et j'eus le plaisir de les voir courir épouvantés dans la direction des jungles. Cette fuite nous donna le temps de traverser sans perte d'hommes le gué de la rivière.
Les natifs revinrent sur leurs pas et nous suivirent en proférant des menaces de mort et d'horribles malédictions; de minute en minute, le nombre de nos ennemis s'augmentait, et au moment où nous atteignîmes la partie la moins fourrée du jungle, Adoa me dit:
—Malek, je vois des cavaliers qui viennent au-devant de nous.
L'odeur de la mer parvint jusqu'à nous, et cette odeur âcre me donna une sensation plus délicieuse que celle apportée journellement par les parfums du tabac ou le fumet d'un verre de vin de Tokay.
—Courage, mes garçons, criai-je à mes hommes, courage! La mer est en avant.
Mes hommes coururent vers le banc de sable du haut duquel je les appelais avec plus d'empressement et d'allégresse qu'ils n'en témoignaient en montant sur les agrès pour voir la terre après un long et ennuyeux voyage. Quand nous vîmes les joyeuses girouettes aux queues d'aronde briller sur les mâts de notre schooner, lui-même encore invisible, nous jetâmes de concert un triomphant hourra, croyant un peu trop vite que nos dangers étaient passés.
Sur la large plaine sablonneuse qui bordait la mer se trouvait une masse noire et confuse. À cette vue, les natifs poussèrent un sauvage cri de joie, et ce cri me donna la preuve que les yeux de faucon d'Adoa n'avaient point commis d'erreur en découvrant une bande de cavaliers.
Ces cavaliers devinrent bientôt tout à fait visibles.
Un corps d'hommes du pays, à peu près nus, nous approcha rapidement; ils étaient montés sur de petits chevaux aux allures vives, souples et légères. Le nombre de ces hommes n'était pas grand; mais, unis à ceux qui nous suivaient de près, ils avaient assez de force pour détruire les espérances des plus sages et contraindre les âmes pieuses à songer au ciel.
Au milieu de la rivière que nous venions de traverser se trouvait un banc de sable; de vieux troncs d'arbres et des canots naufragés étaient fermement plantés dans ce banc. À notre gauche se trouvaient une surface plane, sablonneuse et une lande déserte; à notre droite, trois blocs de rochers informes qui nous cachaient la vue du schooner. Je pris rapidement possession du banc de la rivière, et, les pieds bien affermis sur un terrain solide, nous attendîmes l'attaque. J'avais toujours mes quatorze hommes, et, quoique à la tête d'une bien petite troupe, j'eus l'espérance, grâce à la grande quantité de munitions qui remplissait nos poches, que nous arriverions, sinon à détruire, du moins à mettre en fuite nos sauvages ennemis.
CI
Les natifs s'avancèrent vers nous en criant et en hurlant, mais la décharge de leurs mousquets ne nous atteignit pas. Ces cavaliers féroces et sauvages étaient conduits par leur prince, monté sur un petit coursier fougueux, dont la robe était d'un rouge vif; la crinière et la queue de ce cheval voltigeaient dans l'air comme voltigent des banderoles sous les caresses de la brise. Son cavalier était le seul qui portât un turban et qui fût convenablement habillé. L'énergique férocité du regard jeté par le prince sur notre petite troupe me fit souvenir de mon violent ami de Bornéo. Inspiré par le démon qu'il portait sur son dos, le petit cheval était sans cesse en mouvement; il semblait avoir du feu dans les naseaux et des ailes dans les jarrets. Le prince se précipita dans l'eau, déchargea son pistolet sur un de mes hommes, jeta sa lance à la tête d'un autre, s'élança de nouveau sur le rivage, guida ses cavaliers, cria contre ceux qui cherchaient à fuir, se rejeta dans la rivière, et pendant le cours de ses fantastiques évolutions, le petit cheval hennissait, bondissait, galopait; il ne lui manquait que la parole. Caché derrière le tronc d'un arbre, je fis plusieurs fois partir ma carabine en visant le prince; mais une hirondelle dans l'air ou une mouette balancée par une vague n'aurait pas été un but plus difficile à atteindre. La position que nous avions prise était si avantageuse et notre feu était si parfaitement dirigé, que, malgré ses efforts, le prince météore ne pouvait parvenir à nous chasser du banc de sable. Le succès cependant n'était pas certain, car nos munitions étaient fortement diminuées; deux de mes hommes avaient été atteints par les balles meurtrières, et deux autres étaient assez grièvement blessés. En revanche, nous avions fait un grand dégât parmi les natifs, dont la situation fort exposée nous donnait l'avantage de frapper toujours juste. La cavalerie, qui agissait avec la plus grande intrépidité en se précipitant dans la rivière au-dessus et au-dessous de nous, souffrait de notre feu, mais elle souffrait davantage encore de l'inégalité du terrain de la rivière, sur lequel les chevaux trébuchaient à chaque pas. D'ailleurs ils n'avaient point d'armes à feu, et le prince seul se servait de pistolets.
Nous fûmes bientôt forcés de faire l'impossible pour gagner le rivage, et ce rivage était gardé par une foule de natifs qui hurlaient d'une manière épouvantable. Dans cette situation périlleuse, épuisé et presque mort de fatigue, je fis passer mes hommes un à un sur le banc opposé. Quand les cavaliers, bien diminués par nos coups, s'aperçurent de cette manœuvre, ils se dirigèrent au triple galop vers la mer, dans l'intention d'intercepter notre passage.
Le premier homme qui débarqua fut tué par la pierre d'une fronde, et notre troupe fut réduite à neuf personnes, et cela en me comptant. Afin d'apaiser la soif ardente qui leur brûlait la gorge, mes hommes avaient bu l'eau saumâtre de la rivière; cette eau leur donnait un mal de cœur si violent, qu'ils chancelaient comme des hommes ivres. Nous nous trouvions à un mille de la mer, et en nous tenant rapprochés les uns des autres, nous réussîmes à traverser le gué. Les natifs épiaient nos mouvements avec tant de persistance, que nous étions obligés de faire halte à chaque instant pour leur donner une volée de mousquets. Enfin, après une demi-heure de marche, nos yeux distinguèrent parfaitement le schooner. Cette vue redoubla notre courage, et nous hâtâmes le pas vers notre cher vaisseau. Tout à coup un nuage de sable obscurcit nos regards, et quand le vent l'eut dispersé, je vis le prince vampire paraître comme un centaure dans le mirage vaporeux produit par le sable blanc. La manœuvre du prince nous enfermait entre deux camps. Je jetai vivement les yeux autour de moi; à notre gauche se trouvait un groupe de palmiers, dont les branches touffues ombrageaient quelques huttes en ruines. Atteindre ces palmiers fut dès lors ma seule espérance. Je dirigeai ma troupe vers cette petite fortification, et je puis dire que nos cœurs battaient avec violence quand nos mains crispées purent saisir et opposer à nos ennemis le frêle rempart des murailles de la première hutte. Malheureusement notre course avait été si rapide qu'un de nos blessés avait succombé à cette énervante fatigue; il était tombé mort ou mourant. Je n'eus point la possibilité de lui porter secours. Le bruit sinistre d'un sauvage et joyeux hurlement me fit tourner la tête, et mon regard indigné rencontra le prince, dont le cheval furieux piétinait le corps du pauvre marin. À un ordre de leur chef, les cavaliers accoururent, s'approchèrent de notre lieu de refuge et nous lancèrent des pierres. Nous répondîmes à cette nouvelle attaque par des coups de mousquet. Un de nos hommes tira sur le prince; la balle l'atteignit sans doute, car son cheval s'éloigna d'un pas chancelant, et les plumes qui ornaient le turban du prince voltigèrent dans l'air.
—La mort de mon pauvre ami est vengée, pensai-je en moi-même.
Mais cet espoir ne fut pas de longue durée; car, après avoir arrêté son cheval, le prince mit pied à terre, examina l'animal, secoua la tête, et, en se remettant en selle, il reprit la direction de sa petite troupe avec autant d'empressement, mais avec moins d'ardeur et de fermeté.
Notre position devenait extrêmement périlleuse; nous n'avions plus que trois ou quatre cartouches chacun, et l'ennemi nous entourait de toute part.
Désespérés et presque morts de fatigue, nous nous préparâmes à vendre chèrement notre vie. Je songeai plus à la mort qu'à ma défense; l'image de de Ruyter traversa mon esprit; mais ce bon et triste souvenir fut bientôt chassé par celui de ma pauvre Zéla. Qu'allait-elle devenir? supporterait-elle son isolement cruel? Ces tristes pensées relevèrent mon courage; j'invoquai comme une égide protectrice le nom de ma bien-aimée, et je dis à mes hommes:
—Courage, mes garçons, nous ne sommes pas encore vaincus.
La muraille du fond de la hutte était très-élevée; nous la trouâmes avec nos baïonnettes, et de là nous vîmes que les natifs se préparaient à incendier la hutte. Nous réussîmes cependant à les chasser, mais non à éteindre le feu de bois mort et de roseaux secs qu'ils avaient déjà allumé. Devant la hutte se trouvaient des palmiers entourés par une haie de vacoua, et cet arbuste formait une haie piquante et tout à fait impénétrable. Plusieurs fois, durant la première escarmouche, je m'étais repenti d'avoir préféré la hutte à cette place, que l'entourage rendait inaccessible aux chevaux. Nous aurions eu et plus d'espace et plus de moyens d'attaque.
Le prince javanais ordonnait aux sauvages de nous empêcher de quitter la hutte. Cet ordre, dont l'exécution était notre mort, fit murmurer mes hommes, et leur mauvaise humeur retomba sur moi, car ils écoutaient faiblement mes pressantes prières; enfin, ils furent forcés de suivre mon exemple et de quitter la hutte pour se ranger en bataille dans la cour, derrière les vacouas.
CII
Au moment de commencer notre attaque, le son bas et sourd d'un canon retentit dans l'air et salua nos oreilles; c'était le schooner. L'effet produit par cette voix d'airain fut magique; mes hommes, tristes, désespérés, reprirent courage et jetèrent leurs casquettes en l'air en hurlant comme des bêtes fauves. Le canon nous annonçait du secours, et cette promesse nous rendit toutes nos forces. Un second coup traversa l'air, bondit vers le jungle et l'écho des collines en recueillit le son; ce bruit inattendu causa une terreur si grande dans la petite troupe des cavaliers qu'ils se dispersèrent. Je profitai de l'effroi des natifs pour nous jeter sous l'abri des palmiers; car, là, nous n'avions plus à craindre les atteintes du feu.
Malgré le mauvais succès de leur attaque, les natifs revinrent sur nous, guidés par le prince, dont le courage n'était point affaibli. Nous n'avions plus que cinq ou six cartouches, et tout notre espoir reposait sur nos baïonnettes. Ne voyant point arriver de secours, les sauvages nous jugèrent vaincus, car ils s'approchèrent tout à fait de la haie de vacoua, et à l'aide de leurs lances ils blessèrent plusieurs de mes hommes. Notre situation était en réalité plus désespérée que jamais, quoique la plupart des cavaliers fussent partis vers la mer; mais le prince ne nous quittait pas. Je commençai à croire que mes hommes avaient raison en disant que ce chef javanais était invulnérable: nos coups effleuraient son corps sans le blesser, sans lui faire perdre un seul instant sa sauvage vélocité. Tout à coup, les natifs se tournèrent vers la mer en jetant des cris d'épouvante; ces cris furent suivis d'une décharge de mousquets, et le doute inquiétant qui remplissait mon esprit fut dissipé: mon équipage venait à notre secours.
Notre première idée fut de courir à la rencontre de nos sauveurs, mais je ne voulus pas abandonner nos blessés. Bientôt le bonnet rouge des Arabes étincela sous les rayons du soleil; je déchargeai ma carabine, et j'entendis distinctement le cri de guerre de mes braves amis. Le prince se jeta au-devant de la troupe suivi de ses cavaliers; mais cette manœuvre ne m'inquiéta pas, je savais qu'un feu bien nourri pouvait facilement repousser les efforts du prince. Aussi, après une lutte acharnée des deux parts, mes gens avancèrent vers notre poste; dans mon impatience, je franchis l'enclos et j'encourageai d'une voix éclatante mon brave équipage. J'allais courir jusqu'à lui, quand je vis paraître une forme légère, bondissante; le vent faisait flotter les cheveux de cette délicieuse vision, qui, rapide comme une hirondelle, s'élança jusqu'à moi. Cette vision, cet oiseau printanier, c'était mon bonheur, ma joie, mon espérance, mon unique pensée, ma Zéla chérie; la chère adorée tomba sur mon cœur et je la pressai tendrement dans mes bras épuisés de fatigue, mais que son contact rendait fermes et vigoureux. Les hardis matelots oublièrent leur danger pour nous regarder d'un œil ému.
—Quelles nouvelles, capitaine? demandait l'un.
—Où sont nos camarades? demandait l'autre.
Et ces questions étaient suivies de menaces de mort, de cris de vengeance contre les Javanais.
En aidant nos blessés à marcher, nous regagnâmes le bord de la rivière, et, toujours en bon ordre, ma petite troupe se dirigea vers le rivage. Des bandes de natifs rôdaient autour de nous, mais elles étaient impuissantes à nous barrer le chemin. Le prince avait pris les devants dans l'intention évidente d'attaquer nos bateaux avant notre arrivée ou de s'opposer à notre embarquement. Cette double crainte nous fit hâter le pas, car je savais que le schooner était trop éloigné pour qu'il lui fût possible de protéger les bateaux.
—N'ayez aucune crainte, capitaine, me dit mon second contre-maître, j'ai ordonné aux bateaux de s'éloigner du rivage et de laisser tomber leurs grappins; de plus, la chaloupe qui nous attend a une caronade.
Nous étions épuisés de fatigue, affamés, mourants de soif; Zéla seule, en véritable enfant du désert, avait songé à apporter de l'eau, et cette eau fut un grand soulagement pour les blessés. Il était évident que les natifs ne voulaient pas permettre aux bateaux d'approcher du rivage; le schooner était visible et il levait l'ancre afin de se rapprocher de nous. En arrivant sur le bord de la mer, je réunis mes hommes, et après avoir dispersé avec une volée de mousquets la foule qui était devant nous, je réussis à faire embarquer les blessés; mais, au moment où mes hommes allaient les suivre, les Javanais renouvelèrent l'attaque: la confusion fut si grande qu'il me devint impossible de diriger sûrement nos coups de mousquet. Avec l'aide de quatre hommes sûrs, je plaçai Zéla dans la chaloupe, et quand les natifs s'y précipitèrent pour saisir le plat-bord, nous déchargeâmes la caronade, qui était bourrée de balles de plomb.
J'étais debout sur la poupe du bateau, ayant une mèche à la main; les natifs dispersés fuyaient avec épouvante le bruit du canon, et le rivage était couvert de morts et de mourants. La bataille touchait à son terme, quand l'invulnérable prince, dont la fureur n'était point diminuée, reparut à la tête d'une demi-douzaine de cavaliers; mais la vue du canon, dont la bouche était tournée vers eux, les fit reculer. Indigné du mouvement, le prince leur adressa un violent reproche, jeta un cri terrible et lança son cheval vers la poupe du bateau, en face du canon. Je soufflai la mèche et je touchai l'amorce, elle ne prit point feu. Le prince me jeta son turban à la figure et déchargea un pistolet sur moi. La secousse me fit chanceler, un éblouissement aveugla mon regard et tout disparut à mes yeux. L'intrépide Zéla prit la mèche tombée de mes mains et déchargea le canon.
Un cri perçant courut le long du rivage, et un cheval blessé plongea dans l'eau en foulant aux pieds son cavalier désarçonné.
Mais le cavalier n'était point le prince.
À quelques pas plus loin, dans des flots rougis de son sang, se trouvait une masse de restes mutilés; mais ces restes informes étaient cependant assez distincts pour qu'il fût possible de reconnaître le meilleur cheval que guerrier ait jamais monté et le plus héroïque chef qui ait conduit ses hommes au combat.
CIII
J'étais sérieusement blessé, mais je souffrais tant qu'il me fut impossible, pendant les premières minutes qui suivirent l'explosion du pistolet, de savoir quelle partie de mon corps avait été atteinte par l'arme du prince. Un mortel engourdissement affaiblit tout à coup mes membres, mes yeux se voilèrent et je tombai comme une masse inerte sur le banc des rameurs.
Le coup de canon tiré par Zéla avait si fort épouvanté les natifs, qu'ils fuyaient dans toutes les directions en jetant des cris de rage et d'effroi. Cette terreur nous permit de quitter sans combat les bords du rivage.
Lorsque je repris l'usage de mes sens, ce fut pour souffrir les tortures d'une véritable agonie, et la douce voix de ma compagne aimée ne put, tant elles étaient violentes, en adoucir l'affreuse douleur.
—Zéla, mon bon ange, dis-je à la jeune femme d'une voix entrecoupée, croyez-vous que le destin ait déjà marqué l'heure de mon trépas? Croyez-vous qu'Azraël, le démon rouge de la mort, ait mortellement frappé le cœur qui vous aime?
—Vous vivrez, mon ami, murmura la pauvre éplorée, vous vivrez parce qu'Allah, le bon esprit, a paralysé le bras du cruel guerrier. Dieu est fort, nous sommes faibles, mais il veillera sur nous; ayez confiance, ayez courage.
La balle du pistolet avait pénétré dans mon corps au-dessus de l'aine droite, et la position élevée du tireur lui avait permis de viser horizontalement. Mes douleurs augmentaient de violence, mais la blessure ne saignait pas, et je ne savais quel moyen il fallait employer pour apporter un peu de soulagement à mes souffrances. Le bon et savant docteur n'était plus là. On me hissa péniblement sur le pont du schooner, et trois matelots me descendirent dans ma cabine. Le prince avait tiré son coup si près de moi, que, selon toute probabilité, une grande partie de la poudre avait suivi la balle et brûlé les chairs, qui étaient noires et livides. Pour enlever la poudre, Zéla enduisit la blessure de jaunes d'œuf: le remède oriental fut très-efficace, et ce premier soin rempli, la chère enfant lava la plaie avec du vin chaud et la couvrit d'un cataplasme.
Je souffris horriblement pendant cinq jours, mais le dévouement de Zéla m'aida à supporter, presque avec patience, cette longue agonie. Je crois, en vérité, que la pauvre petite souffrait au moral autant que je souffrais au physique. Un ami de notre sexe est incapable de supporter les ennuis et la fatigue que donnent les soins réclamés par un malade; il partage bien un danger, sa bourse, il offre bien son assistance, ses conseils; mais il lui est moralement impossible de sympathiser avec une douleur qu'il ne ressent pas. L'être qui est bon, généreux, dévoué, c'est la femme qui aime; elle seule peut veiller attentive pendant de longues nuits, elle seule peut comprendre et supporter les caprices de l'esprit, les fantaisies absurdes que manifeste le malade. Quelque ardente et sincère que soit l'amitié d'un homme, elle ne peut égaler en force et en grandeur l'idolâtrie dévouée que consacre une femme à l'objet de ses affections vierges. L'amitié est fondée et repose sur la nécessité; il faut qu'elle soit plantée et cultivée avec soin, car elle ne s'épanouit que sur de bons terrains, tandis que l'amour, qui est indigène, fleurit partout. L'amitié est le soutien de notre existence, mais l'amour en est l'origine et la cause. Puis-je penser à mes souffrances et aux tendres soins dont Zéla les a entourées, sans faire une digression sur l'incomparable amour de la femme? S'il y avait une partie de ma vie que je voulusse arracher du sombre abîme du passé, ce serait ce mois de douleur, ce mois pendant lequel, faible, morose, ennuyé, je fus soigné par mon ange comme l'est un enfant malade par la plus tendre mère.
J'ai oublié de dire qu'une fois installé dans ma cabine à bord du schooner, nous ne perdîmes pas de temps pour faire hisser les bateaux et mettre à la voile. Nous dirigeâmes notre course vers le nord-est, avec le désir de rejoindre promptement le grab, pour recourir à la science du bon Van Scolpvelt. Je n'avais pas encore appris à cette époque une chose que l'expérience m'a depuis fait connaître, c'est que, sur dix blessures causées par les balles d'un fusil, il y en a neuf pour lesquelles la science d'un chirurgien est parfaitement inutile. Les tempéraments sains doivent laisser agir le merveilleux instinct de la nature, qui seule a plus de pouvoir que tous les médecins du monde. Je me souviens encore du vif plaisir que je ressentis lorsque j'eus assez de force pour manger un morceau d'agneau. Le lendemain du jour où s'était fait ce premier pas vers la santé, Zéla m'apporta un gigot; j'accueillis ce repas avec un bonheur indicible, il réalisait en partie mes rêves de la matinée; mais quand j'eus dévoré ce rôti, je m'écriai d'un ton chagrin:
—Est-ce tout, chère? Ah! combien je sens aujourd'hui la perte du pauvre munitionnaire! il ne m'aurait pas abandonné la cuisse d'un petit cabri, mais bien la mère entière, et le fils eût servi d'ornement.
Avec l'appétit revint la force, et je repris, appuyé sur deux béquilles, mes devoirs sur le pont. Un de nos blessés mourut; mais je ne crois pas que sa mort fut la suite de la blessure qui l'avait alité, ce fut la puissance narcotique de la drogue que les natifs avaient mise dans le café. Pendant quelques jours, les matelots se plaignirent du mal que leur faisait éprouver l'absorption du poison javanais. Je leur laissais accuser les natifs, et je savais fort bien que mon remède était la seule cause de leurs souffrances; pour guérir les malades, j'avais, faute de mieux, ordonné du vin.
Une brise de mer constante, une température modérée et du repos détruisirent la fièvre, et mes hommes reprirent gaieté, force et courage.
Quelques mots expliqueront à mes lecteurs comment il se fit qu'un secours si prompt et si efficace nous arriva au milieu de nos dangers à Java.
Zéla et sa plus jeune servante s'étaient embarquées dans un petit canot que, par fantaisie, ma femme appelait sa barge. Elles avaient dirigé leur frêle esquif le long du rivage, vers une petite place ombragée où, loin de tout regard, il leur était possible de se livrer à leur plaisir favori, celui de nager. J'avais si bien fait prendre l'habitude et le goût des bains à Zéla, qu'elle était presque amphibie. Pendant notre séjour à l'île de France, de Ruyter me compara à un requin, et ma belle Arabe, qui me précédait toujours dans l'eau, vêtue d'un caleçon bleu et blanc, au poisson pilote. En nageant avec sa compagne, Zéla entendit le bruit des mousquets apporté par le vent de terre sur la surface ombragée et calme de la mer. Le son était si bas, si sourd, si indistinct, que, pendant les premières minutes, la jeune femme crut qu'il était le bruit naturel à notre chasse. Cependant un indéfinissable sentiment de tristesse glissa dans l'esprit de Zéla; elle remit donc ses vêtements et voulut débarquer, mais une réflexion l'empêcha de suivre cette première idée. La décharge des fusils devint plus distincte, et la finesse exquise de l'oreille de Zéla la rendit capable de distinguer le bruit de ma carabine, qui avait le son aigre et retentissant.
Bientôt après, la jeune femme entendit, quoique faiblement, les cris des natifs, et ces cris lui parurent les clameurs de la guerre et non celles d'une joyeuse chasse. Zéla regagna donc en toute hâte le schooner et communiqua ses craintes au contre-maître. Inquiet et obéissant, le brave homme grimpa sur le mât, et de là il vit la cavalerie javanaise sortir en toute hâte du village. Fort heureusement, les bateaux étaient côte à côte du schooner, ainsi que la chaloupe; ils furent donc vivement équipés et armés.
Zéla conduisit les hommes. Son instinct merveilleux les guida si bien, qu'ils arrivèrent à temps pour m'arracher à une mort horrible. C'est donc avec justice, avec vérité, avec bonheur que j'appelle Zéla l'ange de ma destinée.
CIV
Avec les calmes et les rafales qui se suivaient les uns les autres, avec la poursuite des vaisseaux de toutes nations qui éveillaient notre convoitise, notre vie n'était point une vie de paresse, de repos et de tranquillité. Dans l'Inde, l'autorité se sert de son pouvoir uniquement en vue de son intérêt personnel, et je crois que cette conduite est généralement adoptée par tous les hommes libres. J'avais acquis des inclinations féroces et le mal que je faisais n'avait d'autre limite que l'impossible. Le golfe de Siam et les mers chinoises retentirent longtemps des ravages exercés par le schooner, et l'approche des trombes, des ouragans, qui y sont si dangereux, était moins redouté que l'approche de notre vaisseau. J'ai fidèlement raconté, dans la première partie de cette histoire, et nos exploits et notre manière de vivre; j'ajouterai donc des ailes à mon récit, afin d'éviter les petits détails qui mènent à une répétition sans fin, pour éviter la stupidité méthodique contenue dans ce livre de plomb qu'on appelle un journal de mer.
Nous touchâmes d'abord à l'île de Caramata afin d'y prendre de l'eau, car notre arrimage était si bien rempli par le butin, que nous n'avions qu'un très-petit espace pour notre eau. La plus horrible torture punissait souvent notre avarice, et cette torture, la plus grande que puisse, sans y succomber, supporter la nature humaine, est celle de la soif. Bien des fois, nous nous trouvions limités à ne boire que trois demi-quarts d'une eau sale, saumâtre et fermentée; alors le plus avare de nous eût volontiers échangé sa part de butin pour une cruche d'eau limpide. Dans les moments de privation, je ne rêvais le bonheur qu'au milieu d'un lac; une rivière me semblait trop petite pour arriver à satisfaire mon insatiable soif. Nous étions donc dans cet horrible état de souffrance lorsque nous arrivâmes à Caramata. Là, je me procurai une abondante provision d'eau, du fruit, de la volaille, et nous reprîmes notre course.
Le premier des rendez-vous assignés par de Ruyter était fixé dans le voisinage des îles Philippines. En suivant le long de la côte de Bornéo, nous abordâmes une grande jonque chinoise qui rasait les bords de deux îles en flammes. Une de ces îles était très-petite; les bords polis de son cratère volcanique étaient dorés par le feu, et du centre de ce feu s'élevait constamment une mince colonne de vapeur. Cette île était jointe à l'autre par un banc de sable qui, selon toute probabilité, avait été formé par la lave; cette dernière île était assez vaste, mais elle n'avait point de feu sur son sommet, dont la forme ressemblait à celle d'un bonnet persan; sous ce bonnet imaginaire s'ouvrait une immense bouche qui laissait échapper de temps à autre une épaisse bouffée de fumée noire.
—Capitaine, me dit le quartier-maître, regardez ce grand paresseux de Turc, j'espère qu'il a une belle place: assis dans la mer et fumant avec nonchalance cette immense pipe d'eau!
La comparaison fantastique du vieux marin n'était point inapplicable.
La jonque était remplie de Chinois qui émigraient à Bornéo pour s'y établir. J'échangeai des provisions fraîches contre quelques nids d'oiseaux, puis je laissai la cargaison vivante continuer sa route sans lui faire aucun mal.
Quelques jours après, nous eûmes le malheur de raser un banc de sable; mais, grâce à la faiblesse du vent, il nous fut facile d'éviter un naufrage.
Après avoir laissé à notre gauche l'île de Panawan, nous nous arrêtâmes dans un ancrage passable, à la hauteur du cap Bookelooyrant, et nous y attendîmes de Ruyter pendant deux jours. Ne voyant rien venir, je levai l'ancre, et nous fîmes une course vers le nord pour gagner le second rendez-vous, qui était une île appelée le Cheval Marin. Cette île n'était point habitée, et dans un certain endroit que de Ruyter m'avait soigneusement dépeint, je trouvai une lettre contenant ses instructions. Il m'ordonnait de continuer ma course dans une ligne parallèle à la latitude, jusqu'à ce que j'arrivasse en vue de la côte de la Cochinchine. Je suivis avec les caprices du temps la ligne tracée par mon ami; mais ces caprices étaient souvent contraires à mon devoir et à mes désirs. Parfois cependant l'atmosphère était splendide et les nuits si lumineuses et si fraîches que je les passais presque toutes sur le pont, causant avec Zéla ou écoutant des histoires arabes. Pendant quelques jours, nous restâmes en panne à la hauteur d'une île appelée Andradas; le temps allait changer et ne nous présageait rien de favorable à la continuation de notre course.
Un silence de mort planait dans l'air, qui était humide et chargé d'une épaisse rosée. L'île se voila bientôt, et ses contours se perdirent dans une vapeur bleuâtre. Le soleil prit des proportions immenses, mais son éblouissante clarté s'affaiblit si bien que le regard pouvait en supporter l'éclat; les étoiles étaient visibles au milieu du jour: on eût dit qu'elles allaient plonger dans la mer. Ce sinistre et mélancolique prélude était réfléchi d'une manière épouvantable par le miroir de l'eau et sur les figures attristées de mon équipage. J'eus mille peines à réveiller mes hommes de cette torpeur craintive, mille peines pour réussir à les préparer au combat que nous allions avoir à soutenir avec les vagues et les éléments en fureur.
CV
Les hommes placés en haut amenaient les légers mâts et les vergues, tandis que nous carguions les voiles et que les Arabes et les natifs étouffaient leurs craintes sous la grande voix d'un bruyant travail.
J'examinai l'horizon avec inquiétude: ses couleurs grises et sombres devenaient à chaque instant plus épaisses et plus obscures. Tout à coup une boule de feu que je pris pour une étoile volante descendit du ciel perpendiculairement sur notre vaisseau, qui était stationnaire et immobile; cette boule tomba dans la mer, tout près de notre quartier, et elle fit autant de bruit qu'un boulet de canon. À la même minute, le ciel se déchira en deux avec un craquement épouvantable, le schooner trembla comme s'il se fût heurté contre un rocher, et alors la pluie, le vent et le tonnerre éclatèrent furieusement. Par bonheur, l'orage nous emporta en avant et nous chassa avec une force violente et irrésistible devant la tempête. Après avoir supporté le premier choc, nous nous remîmes de notre terreur, et l'orage s'établit au nord-est. Nous déferlâmes les voiles d'orage, afin de mettre le vaisseau sous le vent dès que la violence de la tempête se serait épuisée. Le schooner était un incomparable navire, et quand j'eus fait mettre tout en sûreté à bord, nous le mîmes au vent et en panne avec la grande voile d'orage bien carguée. Le ciel était noir, tout à fait sans étoiles; la mer blanche d'écume.
Je descendis dans ma cabine afin de regarder sur la carte marine dans quel endroit nous nous trouvions, mais un cri général me fit rapidement monter sur le pont. Muet de terreur, je vis un grand vaisseau qui marchait tout droit sur nous. Il courait avec des mâts sans voiles; évidemment il nous avait vus, et je distinguai la figure d'un homme qui tenait une lanterne au-dessus de sa proue et qui nous demandait, à l'aide d'un porte-voix, qui nous étions. À la suite de la question, j'entendis cette menace: «Arrêtez, schooner, arrêtez, ou nous vous ferons couler à fond!»
Dans une seconde tout fut en commotion à bord de la frégate. J'avais d'un regard découvert la forme du navire; elle sortait ses canons, faisant en grande hâte des préparatifs pour s'en servir. Ma surprise m'empêchait de répondre, et ce ne fut qu'à la voix des canons et à cet ordre: «Baissez-vous!» que, reprenant mon sang-froid, je criai d'une voix de stentor:
—Haussez le gouvernail!
Nous larguâmes jusqu'à ce que nous eussions le vent à notre quartier. Plusieurs canons furent déchargés sur nous, et notre seule espérance était d'augmenter les voiles du schooner. Aussitôt qu'il sentit le canevas, il se trouva délivré de la gêne et vola comme une levrette qu'on laisse suivre sa proie. Le schooner se précipita donc follement à travers les crêtes des vagues écumantes qui sifflaient et fumaient comme de l'eau en ébullition. Sa fuite laissa derrière lui une ligne de lumière aussi brillante qu'un météore qui traverse les cieux.
Pendant que nous nous félicitions de notre succès, la vigie nous cria:
—La frégate à l'avant!
Nous avions juste le temps de hausser le gouvernail, et nous rasâmes un vaisseau. Mais une lumière suspendue à sa poupe me montra que c'était un vaisseau encore plus grand que la frégate; nous l'avions à peine dépassé que nous nous frôlions à la poupe d'un autre. J'étais égaré.
Le contre-maître me dit d'un air épouvanté et craintif:
—Capitaine, ce ne sont point de vrais vaisseaux, mais bien le Hollandais volant.
À cette affirmation, le vieux quartier-maître répondit d'un ton narquois:
—Que je sois damné, monsieur, si c'est le Hollandais volant! que je sois damné si, au contraire, ce n'est point une flotte chinoise!
La vérité de cette découverte me frappa l'esprit: c'était bien en effet une flotte de Canton.
Quand nous fûmes suffisamment éloignés de notre dangereuse rencontre, nous mîmes en panne pour attendre l'aurore.
Après une nuit d'inquiétude, d'embarras et de dangers, l'obscurité disparut lentement, et de sombres rayons de lumière encore chargés d'orage me permirent d'examiner le cercle étroit et bruni de l'horizon. Quel changement dans un seul jour! Le matin précédent, un bateau de papier aurait pu sûrement flotter sur l'eau, et maintenant des vaisseaux anglais d'une grandeur colossale, en comparaison desquels le schooner ressemblait à une coquille de noix, flottaient, ballottés çà et là, comme une barque abandonnée. Pareille à une montagne de glace, chaque lame menaçait de les submerger. Fouettée par le vent, la mer semblait bouillonner de fureur, et l'écume blanche formée sur la surface remplissait l'air d'un nuage neigeux. Le vieux quartier-maître, qui tenait le gouvernail, nous disait en essuyant l'écume qui volait sur lui: «La femme du vieux Neptune a besoin sans doute d'une tasse de thé ce matin; car, pour le faire, elle ordonne à l'eau de bouillir, et j'espère, capitaine, qu'elle se servira des feuilles contenues dans ces boîtes à thé. Il en faut trois. Ma femme se servait toujours de trois cuillerées pour faire sa tisane: une était pour moi, l'autre pour elle, la troisième pour la théière.»
Les trois last indiamen, qui étaient de douze à quinze cents tonneaux, semblaient avoir beaucoup souffert. Ils étaient en panne, et je crus qu'ils attendaient l'arrivée de leurs compagnons, car il était évident qu'ils formaient une partie du convoi que j'avais rencontré la nuit. Dans la crainte de voir apparaître les vaisseaux de guerre, je profitai du calme, qui arrive généralement avec l'aurore, pour mettre sous le vent. Je l'ai déjà dit, et je le répète encore, jamais un meilleur navire que le schooner n'a flotté sur les eaux. Toutes nos légères barres furent attachées sur le pont, les écoutilles et les embrasures fermées, et nous flottâmes sur les eaux avec une sorte de sécurité pendant que les lourds vaisseaux anglais, bâtis très-haut, chargés d'hommes et de choses, ne ressemblaient point à des cygnes nageant sur un lac. Quand la lueur du jour fut éclaircie, je pus, à l'aide d'un télescope, compter sept autres vaisseaux, parmi lesquels une large banderole désignait le bâtiment de guerre dirigé par le commodore. Ce dernier faisait des signaux à la frégate, et celle-ci se dirigea vers les vaisseaux pour assister, selon toute apparence, ceux qui avaient le plus souffert, car ils étaient tous rassemblés sous le vent, à l'exception d'une seule barque, dont on ne pouvait distinguer que la grande voile de perroquet. Cette barque changea la direction de sa course, non pour se mettre avec les autres, car son but semblait être d'accompagner le convoi sans en faire partie. Je regardais attentivement la coupe des voiles de ce bâtiment, la vitesse de ses manœuvres et la vélocité avec laquelle il naviguait, bien convaincu que c'était un vaisseau de guerre; et cependant il n'était pas anglais.
—Prenez le télescope, dis-je au vieux quartier-maître; je ne connais pas ce navire, ou plutôt je ne comprends pas sa conduite. Ah! il change sa course et se dirige vers nous; il faut lui montrer notre poupe. Que pensez-vous de ce bateau, mon vieil ami?
—Comment, monsieur! s'écria le marin, avez-vous jamais vu dans les Indes trois voiles d'avant et d'arrière telles que celles-ci? J'appris cette coupe en servant dans un bateau de pilote, à New-York, et c'est moi qui ai coupé ce canevas-là, aussi sûr que mon nom est Bill Thompson!
—Vraiment! m'écriai-je; serait-ce le grab?
—Sans doute, c'est le grab, capitaine, répondit Bill.