ÉLIE FAURE

LA ROUE

« Plus on est de fous, plus on rit… »

Sagesse des Nations.

ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie
116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
5, RAMISTRASSE, ZURICH

MCMXIX

DU MÊME AUTEUR

Velazquez (H. Laurens, Ed.)

1 vol.

Formes et Forces (H. Floury, Ed.)

1 vol.

Eugène Carrière (H. Floury, Ed.)

1 vol.

Histoire de l’art (H. Floury, Ed.)
1. L’art antique

1 vol.

2. L’art médiéval

1 vol.

3. L’art renaissant

1 vol.

Les Constructeurs (Crès et Cie, Ed.)

1 vol.

La Conquête (Crès et Cie, Ed.)

1 vol.

La Sainte Face (Crès et Cie, Ed.)

1 vol.

POUR PARAITRE

Histoire de l’art (H. Floury, Ed.)
4. L’art moderne

1 vol.

Napoléon (Crès et Cie, Ed.)

1 vol.

L’Esprit des Formes

1 vol.

Dialogues sur le grand chemin

1 vol.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
30 exemplaires sur papier vélin de Rives
(dont 5 hors commerce)
numérotés de 1 à 25 et de 26 à 30.

Copyright by G. Crès et Cie, 1919.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

A CHARLES PEQUIN
Peintre

LA ROUE

DIALOGUE SUR LE GRAND CHEMIN

D’où venaient-ils ? Où allaient-ils ? Peut-être n’en savaient-ils rien l’un et l’autre. Depuis un moment déjà, ils cheminaient côte à côte, sans s’être encore parlé. L’un était un long homme maigre, grisonnant déjà, avec des os saillants, des traits creusés, la taille droite, un regard triste et un grand pas régulier et majestueux. L’autre petit, replet, des yeux plissés, un crâne chauve, une figure de magot. Celui-là propre et net, sous la poussière de la route, à travers qui luisaient des boutons d’uniforme et quelques galons d’or pâli. Celui-ci tout huileux de taches, avec un habit mal coupé.

— Je suis pharmacien, dit enfin le petit homme.

— Et moi soldat, dit l’homme long.

— Avez-vous fait la guerre ? interrogea le pharmacien.

— Oui, répondit le soldat. Et cela d’un ton mort, sans que remuât son visage.

— Je vous envie. L’homme qui n’a pas fait la guerre n’a pas vécu…

Il y eut un silence prolongé. Le pharmacien était timide. Il n’eût pas dit cette phrase audacieuse si l’autre n’eût été soldat.

On ne s’entendait guère sur son compte dans le pays d’où il venait. On le disait patriote parce qu’il ne haïssait pas ce pays. On le disait internationaliste parce qu’il ne haïssait pas tout ce qui n’était pas ce pays. On le jugeait immoral parce qu’il demandait parfois qu’on lui définît le droit. Anticlérical parce qu’il n’allait pas à la messe. Clérical parce qu’il ne passait jamais devant la cathédrale de l’endroit sans étudier longuement les sculptures du porche et les verrières de la nef, que les dévots ne voyaient pas. Parce qu’il n’avait pas de principes, illogique ou pur logicien, selon l’interlocuteur. Idéaliste, dès qu’il interprétait les faits. Réaliste, dès qu’il s’en prenait aux idées. Sceptique, parce que sa foi n’était pas accessible aux autres. Mystique, parce qu’assez souvent il prononçait le nom de Dieu. Insexué, parce qu’il cachait sous une pudeur invincible une force amoureuse immense. Sans passions, parce qu’il n’était ni buveur, ni fumeur, ni inverti, ni morphinomane. Sage, parce qu’il était fou. Et fou, parce qu’il était sage.

— Je hais la guerre, répondit enfin le soldat.

Il avait gardé sa voix morne. Mais elle était très fortement articulée, et bien qu’il n’y eût pas un mot plus accentué ni plus précipité que l’autre, ils sortaient d’entre ses dents jointes avec une énergie tranquille, comme un rang anonyme d’hommes allant au combat. Il était d’un bloc, lui, et sans mystère. On savait tout ce qu’il pensait, même quand il ne parlait pas. Il n’avait que des idées simples et les suivait jusqu’au bout.

— Je hais la guerre. Un jour viendra, qui est proche, où personne n’en voudra plus.

— C’est un point de vue, dit le pharmacien. Certains jours, je me dis qu’il est ridicule de croire qu’il n’y aura plus de guerre. D’autres jours, je me dis qu’il est ridicule de croire qu’il y en aura toujours. Car enfin, c’est vrai, la guerre est horrible. Mais l’est-elle plus que la vie ?

— Le jour, dit le soldat, où tous les hommes et toutes les femmes qui sont auront connu la guerre, fait la guerre, souffert de la guerre, la guerre aura vécu.

— Ainsi soit-il, dit le pharmacien. Mais après les hommes et les femmes qui sont, d’autres seront. Je n’ai point votre faculté d’arrêter la vie en marche, de lui interdire pour toujours un procédé qui pourra lui servir. Voyez-vous, la vie crée sans cesse, rompt les équilibres anciens, déborde la raison qui la canalise un siècle… Qu’est-ce que la guerre ? Un moyen de recréer un équilibre rompu, ou d’en établir un nouveau. Peut-être en trouvera-t-on d’autres. Mais ce n’est pas sûr. Car, si l’un des habitants de la maison est plus fort que ceux qui l’entourent, et sent ou croit sentir qu’il va périr avec eux parce que les autres délibèrent au lieu de soutenir le toit qui va tomber, est-il tellement à blâmer s’il assomme le plus entêté à l’empêcher d’agir ? Après tout, quand on ne sait plus, c’est une solution la guerre. Et parfois, une solution, il en faut…

— Tueriez-vous ? dit le soldat.

— Non, dit le pharmacien.

— Alors, vous déléguez les autres à ce travail ?

— Le hasard a voulu que ce ne fût pas ma besogne. Et voilà tout. Sans ça, j’aurais fait comme vous, qui ne voulez pas tuer, et tuez. J’aurais tué. Mais je crois bien que je n’en aurais rien su. On ne tue pas, à la guerre. On libère une vie latente qui remue au fond des entrailles de l’organisme universel. L’individu n’est qu’un phagocyte à la guerre.

— Il est vrai, dit le soldat. J’ai tué et n’en éprouve aucun remords. L’action guerrière est inconsciente. Elle est condamnée par cela.

— Par cela elle est justifiée, comme l’amour. On ne crée que dans l’inconscient.

Une seconde, le soldat parut sortir de la fausse impassibilité des hommes fiers dont le cœur s’entoure de pierre, comme pour les préserver des salissures du dehors. Il avait peut-être aimé, mais il ne voulait pas le dire. Et il parut souffrir. Et comme le pharmacien reprenait :

— Croyez-vous que la guerre, que vous voulez tuer pour les souffrances qu’elle cause, en déchaîne plus que l’amour ?

— Moins, dit-il, mais on les voit mieux. D’ailleurs — sa parole hésita pour la première et la dernière fois — je n’ai pas souffert de l’amour…

— Si fait moi, dit le pharmacien, qui rougit un peu, et la paume de la main sur la bouche, toussa deux coups. Il est vrai que moi, je ne me bats pas.

— Dans la guerre on tue, dit l’autre. C’est fort rare dans l’amour. Et prenez garde. On tue, dans la guerre, sans avoir envie de tuer. Tandis que dans l’amour on a envie de tuer, et on ne tue pas.

— Reste à savoir, dit le magot, si ce n’est pas l’amour qui provoque la guerre, ce formidable instinct qui pousse l’un au vice, l’autre à la conquête, le troisième au renoncement et tous trois à la tragédie. Qui sait si on ne tue pas, dans la guerre, pour se détendre les nerfs de ne pas tuer dans l’amour ? Et si ce n’est pas parce qu’on tue sans haine qu’on a l’impression de ne pas tuer ? Je le répète : « à la guerre, on ne tue pas. »

— Soit, mais on ne crée pas.

— On crée.

— Allons donc ! Dites-moi ce qui naît de ces boucheries ? Autrefois, peut-être, quand les hommes n’avaient pas d’autres moyens de se connaître ? Mais c’est fini. Ces moyens, ils les ont forgés. Ils repoussent l’inconscient. Malgré tout l’esprit monte, et la solidarité. La guerre sociale seule est possible encore, car les hommes sauront pourquoi ils se battront.

— Pas plus que nous. Pour des prétextes. Plus je crois à la puissance de la foi et moins je crois à la valeur des prétextes de la foi. Les hommes ne savent pas ce qui naît des révolutions. Ni des guerres. Croyez-vous donc que ceux dont vous parliez aient aperçu la fécondité de leurs guerres ? C’est vous qui la voyez, après des siècles. Ce qui naît de la boucherie ? Je répondrai mille ans plus tard. La guerre jette dans l’avenir un tourbillon d’énergies inconnues. Son utilité ? laissez-moi rire. Condamnez-vous le feu parce que vous n’arrivez pas à y allumer votre chandelle ? la mer, le jour où elle est trop grosse pour que vous y preniez votre bain ? Les hommes veulent quelque chose. Et ce n’est pas tout à fait ça qui vient. Ils exigent de l’utile. Ils exigent de l’immédiat. Ils n’ont pas souvent l’un et l’autre. L’accouchement, sans doute, est utile à la sage-femme, ce n’est pourtant pas pour elle que se fait l’accouchement. Un enfant vient, quelque chose de neuf paraît. On ne peut pas dire autre chose. Avez-vous des enfants, Monsieur ?

— Non.

— Quand votre femme sera grosse, saurez-vous qui sera l’enfant ? et si vous voulez un garçon et qu’elle vous donne une fille, la prétendrez-vous stérile pour cela ? Et si l’enfant, au lieu d’être Jésus, est César, ou l’inverse, trouverez-vous qu’il est manqué ? d’ailleurs, saurez-vous s’il est Jésus, ou César ? Vous serez mort avant.

Le soldat, un moment, s’arrêta sur la route, croisa les bras, pencha le front.

— Si c’est la souffrance qui crée, il est inutile d’accepter celle de la guerre, après celle de l’amour, puisque la mort qu’on trouve à la guerre supprime la souffrance et que l’amour, dites-vous, est plus terrible que la guerre, et moins mortel.

— Dans l’amour, dit le pharmacien, c’est l’individu qui souffre. Dans la guerre, le corps social. Et, là sans doute, est sa vertu. Quand vient la guerre, le drame de l’amour dépasse l’individu pour bouleverser tous les hommes et arracher à leur automatisme deux ou trois générations. Par la séparation, la peur, le risque, le chaos, la responsabilité et la mort, la guerre disperse à l’infini le drame, accroît la passion et l’esprit. Et l’amour surtout se déchaîne, hurle, brûle, dévaste, jette au drame sexuel les êtres hier les plus forts. Les cœurs, les sens sont plus ravagés que la terre, retournés jusqu’au granit. Les forêts sont broyées, les sources déplacées et le cœur des volcans ouvert. L’homme et la femme éperdus tournent sur l’abîme. La tragédie sème partout les réalités éternelles.

Deux minutes, il se tut. Ses yeux s’agrandissaient sous les paupières lourdes et fixaient un point invisible qui paraissait noyé au centre de la flamme qu’elles révélaient en s’élevant.

— Songez, dit-il, à la cellule mystérieuse qui enferme en quelques millièmes de millimètres l’incommensurable amas de toutes les images et de toutes les forces du présent et du passé. Songez à l’exaltation amoureuse de la seconde où elle est lancée dans l’avenir par ces enfants tragiques qui sont à l’âge des plus puissantes illusions et dont l’un sort du combat pour y revenir et y tomber et dont l’autre ne sait si cette première étreinte ne sera pas la dernière aussi. Comparez ça à la fornication maussade du rond de cuir et de sa bourgeoise infidèle entre le lait de poule et le bonnet de nuit. Vous saurez où se tient le dieu qui nourrit du sang de la guerre son monstrueux devenir. L’esprit sort de l’action, d’autant plus fort qu’elle est plus forte. Pour que naisse un enfant sublime, il faut que, dans la même ivresse, l’homme risque sa peau, la femme son bonheur.

— Le fils de l’assassin et de l’alcoolique est le grand homme désigné, dit le soldat.

— L’assassin et l’alcoolique sont des malades, et le guerrier n’en est pas un. L’illusion désintéressée sépare la guerre du crime, et tout est là.

— L’illusion guerrière est morte.

— C’est une ressemblance de plus avec l’amour, qui commence dans l’enthousiasme et finit dans la lassitude. L’exaltation de l’amour au cours des grands drames sociaux n’est sans doute que le reflux de l’exaltation guerrière. En tous cas, à ces heures-là, la puissance amoureuse règne. Et voyez-vous, l’esprit est forme. Il est concret. Il se transmet comme le sang, comme la structure du squelette, comme la couleur des yeux. Il précipite ses mirages dans le plus lointain avenir. Je vois cent mille fois plus d’énergie créatrice dans l’étreinte de deux enfants se sachant guettés par la mort que dans tous les discours prononcés depuis le commencement de la terre pour organiser la paix. Il n’y a que l’amour, l’amour seul. Et tout ce qui l’exalte multiplie l’homme intérieur et modèle son avenir pour des générations entières… L’amour seul. Sous toutes ses formes. Du plus élevé au plus bas, au viol, à l’inceste, à tout ce que vous voudrez. L’instinct pur, rendu à lui-même…

— La guerre purifie, dit le soldat, et il rit, d’un rire étranglé.

— Elle purifie le soldat, dit le pharmacien, et vous en êtes la preuve. Pour les autres… La vie, mon cher monsieur, est une orgie sexuelle continue, que la guerre brasse et révèle dans ses grandes profondeurs. Ce n’est pas, il est vrai, la moralité du monde qu’accroît le drame. C’est sa subtilité, sa sensibilité, son énergie, sa puissance de création. Tous les hommes sont Prométhée, le jour où Dieu sème la guerre. Ils s’y brûlent le poing, mais ils y saisissent le feu.

— Celui qui saisit le feu ne tue pas, dit le soldat, si ce n’est lui le plus souvent. Il l’installe sur la hauteur.

— Et les bateaux, qu’il fascine, se brisent sur les récifs. L’esprit crée la guerre, qui crée l’esprit.

— L’esprit monte. Il vaincra. Il se vaincra. Il exterminera la guerre. Par le réseau nerveux qu’il étend sur le globe, il sentira qu’il est partout, et que tuer une part de lui-même, c’est tuer l’autre.

— Ou l’exalter.

— La férocité primitive reculera devant l’esprit. Quand tous les hommes seront moi, qui hais la guerre, ou vous-même qui l’acceptez mais qui avez horreur du sang, tous refuseront de tuer, tous.

— L’inconscient reprendra, je vous le dis en vérité. Notre esprit accomplit au-dedans de lui-même mille fois plus de silencieux massacres que le primitif qui tue avec sa hache de silex. Le plus cruel des êtres, c’est l’esprit. Mais il se le cache à lui-même, surtout quand il forge ou aiguise de nouvelles armes à la mort. C’est un monstre, je vous le dis. Les grands anthropoïdes ne se battent pas entre eux. Les premiers hommes vivaient de fruits, peut-être. Le fauve était l’ennemi principal, ou le froid. Quand l’homme tuait l’homme, il était innocent. Sa férocité est venue avec son sadisme, c’est-à-dire avec la civilisation, et ce n’est pas seulement dans la guerre qu’elle s’est manifestée. Elle est entrée dans l’art, dans les mœurs, dans l’industrie, dans la science même, qui constate et progresse avec cruauté. L’esprit de l’homme noble, alors, s’est tendu tout entier à écarter la férocité de la guerre, à en supprimer la haine, à l’organiser en jeu. Remarquez qu’à mesure que la guerre devient plus terrible, l’homme tue moins directement. Plutôt que d’y renoncer, il la transforme. Il installe peu à peu l’anonymat dans la tuerie, comme s’il voulait arracher l’esprit, non au spectacle de la mort, mais au spectacle de la haine. Les formes musculaires et directes de la guerre agonisent aujourd’hui. L’esprit monte, à coup sûr. Et c’est pourquoi l’autorité passe des muscles dans l’esprit…

— L’autorité tuera la guerre.

— A moins qu’elle ne la provoque pour maintenir l’autorité.

— L’autorité descendra toute vers ceux qui sont en bas, quand ceux qui sont en bas sauront s’entendre pour vaincre ceux qui sont en haut.

— Et la guerre civile naîtra, pour une harmonie quand même victorieuse qui se déroulera impassible entre ses flancs, du charnier des guerres nationales. Et ainsi de suite. Il y aura toujours entre les hommes des différences de niveau. Et vous savez ce qui se passe dans les vases communiquants ? L’eau du plus haut se précipite en avalanche. Voyez-vous, la vie continue, et, pour continuer, elle tue…

— La vie s’éduque, dit le soldat. Elle se règle, se stylise, et c’est même cela qui est la civilisation. Je vous l’ai dit. J’admets et même j’admire que la guerre ait pu être, en d’autres temps, un moyen d’orchestrer la vie. Automatiquement, ce moyen-là doit disparaître ou rentrer au-dedans de l’homme où le drame jouera dans les limites de l’esprit. Que la férocité première persiste, je le veux, si vous le voulez. Mais elle changera de forme. L’homme, de plus en plus, répugne à verser le sang. Quand j’ai tué, je ne l’ai pas senti, c’est vrai. Mais je l’ai vu. Et ça suffit. Je n’oublierai pas que j’ai tué. Quand tous les hommes auront tué, aucun homme ne l’oubliera. Oui, le massacre intérieur de l’amour, le massacre intérieur de la vie sont plus terribles mille fois que le massacre de la guerre. Mais ils ne versent pas le sang. Tout est là. Tu ne tueras point. Car cet être est fait comme toi, et ni pour toi, ni pour lui, tu ne crois à une autre vie. Quand l’homme ne croira plus, il refusera de tuer. Enseignez-lui la vérité.

— Si vous n’avez pas souffert d’avoir tué, vous n’avez pas tué, dit l’homme, et si vous avez oublié que vous avez souffert, vous n’avez pas souffert. L’homme oublie, et là est sa force. Il réinvente et redécouvre sans arrêt. Enseignez-lui la vérité. Il oubliera la vérité. Il n’oublie pas le mythe seul, ou le renouvelle, parce qu’il est son besoin même d’imaginer sans lassitude le moyen de continuer la vie et de la conduire plus haut. La vérité ? J’ai connu sa sœur dans le temps. Elle s’appelait la beauté. Je la crois morte. Elle était atteinte du cerveau. Prenez garde ! c’est de famille. Elle ne pouvait se reconnaître toutes les fois qu’elle consultait son miroir. Ainsi, quand elle y voyait une réunion de pauvres en guenilles, porteurs d’ulcères et crachant leurs poumons, elle niait que ce fût elle, mais elle s’y reconnaissait tout de suite quand un nommé Rembrandt lui présentait le miroir. Elle ne pouvait dire pourquoi, alors, elle voyait si distinctement ses guenilles, ses ulcères, les lambeaux de ses poumons, et pourquoi elle ne les voyait plus, bien qu’elle s’y reconnût encore, quand Rembrandt passait le miroir à un nommé Titien. Voyez-vous, j’ai bien peur que la vérité, sa sœur, soit déjà sérieusement atteinte, malgré les soins des docteurs en Sorbonne dont les uns raclent ses orteils et savonnent son visage, dont les autres polissent et repolissent son miroir. La Bruyère, Lenain, Vauban nous content, par exemple, que la vérité, sous le règne de Louis XIV, dit le Grand, c’est que la misère du peuple fut atroce. Mais Racine, Molière, La Fontaine, Turenne, et Lenain, et La Bruyère et Vauban eux-mêmes, et après tout Louis XIV, ne sont-ils pas aussi la vérité ? Saint-Simon dit la vérité quand il nous laisse entendre que Versailles et ses bosquets sentaient la merde. Mais Versailles et ses bosquets, qui ne sentent plus la merde, ne sont donc pas aussi la vérité ? Ils durent, et l’odeur se dissipe. Il y a votre vérité. Il y a la mienne. Il y a celle de tel blessé que vous avez dû voir sur vos champs de bataille : ses jambes sont mortes, il ne peut retenir son urine ni ses excréments. Il y a celle du fossoyeur luisant de santé et de graisse qui creuse, en sifflotant, la maison des morts. J’en connais qui cherchent la vérité avec les rats, dans la moisissure des archives. D’autres, sur des tableaux crasseux. D’autres, au fond d’une cornue. D’autres, dans un cliché photographique. D’autres, dans leur journal. D’autres, dans une symphonie de Beethoven. Et d’autres dans un phonographe. Pour saisir la vôtre — que je respecte — vous en retranchez avec soin la réalité. Je ne connais pas la vérité. Je connais la réalité, celle que croient, ou découvrent, ou nient, ou démontrent, ou créent les réalistes et les idéalistes, les intuitifs et les rationalistes, les optimistes et les pessimistes, les guerriers et les pacifistes, les poètes et les crétins. On nous dit maintenant que l’art grec fut un mensonge. Possible. Mais comme il reste — et reste seul — de la Grèce dite historique, voilà qu’il est la vérité. Vous me direz que son harmonieux équilibre repose sur un abîme d’illusions et d’erreurs. Peut-être m’amènerez-vous par là à reconnaître qu’il y a, en effet, une vérité générale et une beauté générale, mais ce ne seront point les vôtres, je le crains. La vérité ? C’est que la vie ne cesse pas d’être un phénomène cruel. La beauté ? C’est que la vie ne cesse pas d’être un phénomène nouveau. La beauté ? la vérité ? C’est l’imagination des forts. Elles sont dans Jésus-Christ, certes, mais aussi dans Napoléon. Tous deux mentaient, pourtant. L’un aux autres en mentant à lui. L’autre à lui en mentant aux autres. Elles sont dans Titien, certes, mais aussi dans Rembrandt. Tous deux mentaient à tous les autres, puisque la vision de tous les autres n’est pas semblable à la leur. Mais voilà, ils sont les plus forts. Ils durent. L’Histoire n’existe pas en dehors de ceux qui la font. Ce n’est pas ceux qui enseigneront la vérité qui tueront la guerre, mais ceux qui seront assez forts pour imposer aux hommes leur vérité. Je souhaite que ce soit les pacifistes. Souhaitez que les pacifistes d’aujourd’hui ne fassent pas demain la guerre pour maintenir leur paix.

Le soldat se dressa :

— Des mots, monsieur ! Je ne veux plus me battre sans passion.

— Et le prolongement de la passion, qu’en faites-vous ? On se bat aujourd’hui sans passion parce qu’il y a un siècle, on s’est battu avec passion. On se battra avec passion dans deux siècles parce qu’aujourd’hui on se bat sans passion. Il n’est pas passionnant de prendre un lavement, mais on le prend parce que l’avant-veille on a trop passionnément mangé.

— Encore des mots ! Je me moque d’hier. Je me moque de demain. J’en ai assez d’être un esclave.

— Un mot aussi.

— Non, une chose.

— Soyez donc Napoléon, répondit le pharmacien.

— Pour égorger Napoléon et rendre impossible la guerre, je mourrais volontiers.

— Vous feriez donc la guerre pour cela. Et vous seriez l’esclave d’une foi que je suis libre de ne pas partager, bien qu’étant aussi un esclave. L’homme n’a pas le choix entre la liberté et l’esclavage, mais quoi qu’il arrive et partout, entre deux formes d’esclavage. Si le socialisme tue la guerre, ce que je ne regarde pas comme absolument impossible, ce sera en se soumettant à un esclavage spirituel que les religions du moyen-âge ont seules connu jusqu’ici. Et encore !

— En attendant, on mangera. En attendant on ne tuera pas le passant parce qu’un autre passant vous aura mis, en vous le désignant du doigt, une escopette entre les mains.

— Les animaux domestiques mangent leur saoul et ne tuent pas. Tout système d’éducation qui tend à donner du pain, suppose le mépris de ceux pour lesquels on l’imagine. Même quand il invoque et pratique les principes les plus libéraux, le pédagogue est un chaouch. Toute démocratie qui gouverne par des idées amène le règne de l’esclave, parce que l’idée est aristocratie et que le plus grand nombre, dans ce domaine, est fait pour obéir. Tout droit nouveau ne se conquiert qu’à condition de croire à certains enseignements d’ordre disciplinaire qui tiennent les foules dans la foi. D’autres viennent, qui ne croient pas, c’est la guerre avec ceux qui croient, parce que leurs boyaux sont pleins. Même parfait, un organisme crée à chaque seconde un grand flot de vie imprévue qui tend d’elle-même, dès qu’elle est mûre, à vaincre et à s’organiser. La révolution et la guerre sont la condition du progrès, dont le but dernier nous paraît être la paix et la stabilité. L’équilibre du monde est fondé sur la foi. L’intérêt et l’intelligence brisent l’équilibre du monde, que le lyrisme rétablit. De l’un à l’autre, il y a la révolution et la guerre, qui ont été données à l’homme pour tuer l’illusion mourante et nourrir l’illusion naissante de son sang.

Le soldat regarda le ciel :

— Si tout n’est que sanglant passage d’une illusion qui meurt à une autre qui mourra, vous interdisez à l’homme jusqu’à l’espoir de l’illusion.

— Détrompez-vous, j’ai la seule éternelle. C’est l’illusion de ma puissance — où je sens l’illusion de l’humanité elle-même — à m’illusionner. C’est l’illusion artiste, l’ivresse de sentir, la souffrance de connaître, l’ivresse de sentir encore après avoir souffert en connaissant. Je m’enivre du vertige de m’illusionner quand même, sachant que tout est illusion. Le plus grand poète est Montaigne.

— J’avoue, dit le soldat, que je ne pensais guère à lui, quand je tuais. Et d’ailleurs, je ne l’ai pas lu. Parfois, aux heures de repos, je lisais ceux qui ont chanté la guerre, afin d’arracher à mon dégoût l’illusion héroïque du sacrifice et du renoncement. Mais j’étais jeune alors. Quand on est saturé de tranchées, d’attaques, de bombes, de grenades, de mitrailleuses, de gaz toxiques, de pétrole enflammé, de faim, de soif, de froid au ventre et aux pieds, d’ennui, on se fout des poètes, monsieur le Pharmacien !

— Et eux, qui créent la guerre, de vous… Le plus grand poète est Montaigne. Les autres n’ont pas souri. Il est le seul qui ait souri. Le plus grand, vous dis-je. Il se meut dans l’espace intellectuel, partout encerclé par la mort, comme un musicien. Il orchestre les idées. Les autres se révoltent, objurguent, gémissent, menacent. Lui seul joue avec tous les aspects du monde, même avec celui de la mort. L’amusement qu’il a de vivre va jusqu’à s’amuser de mourir. Il danse sur le feu et l’eau.

Un moment, il se tut. Le soldat revoyait sa vie. Le jour du départ pour sa première guerre. Le jour où, entre deux tueries, une femme, qu’il aimait, s’était livrée à lui dans un bref élan de désir. C’étaient les deux sommets lyriques du voyage à travers le feu. Le carnage et la luxure y grondaient dans les flammes tristes où son esprit s’alimentait. Il entendait, lointaine, égale, la voix de l’homme immoral :

— Le poète est comme la guerre. Il est le plus utile à l’homme, mais son utilité n’apparaît pas. Quand les métaphysiciens se trouvent acculés aux derniers repaires de l’idée, quand ils ont délogé Dieu, tout ce que fait cet être inconcevable, l’homme, qui doit mourir et qui le sait et qui agit pourtant comme s’il ne devait pas mourir ou s’attendait à revivre, tout ce que fait l’homme est un jeu. L’art est un jeu, aussi la science, aussi la guerre. Et la vie, après tout. Mais ont-ils vu qu’une seule chose est utile : le jeu ? N’est-ce donc rien que d’accroître notre puissance par l’exercice de nos dons ? N’est-ce pas tout ? Êtes-vous jamais monté à bord d’un sous-marin, monsieur ? Un jour, j’ai circulé dans cette forêt sans clairières de barres et de roues de fer, d’anneaux et de tubes de cuivre, de manettes, de fils, de câbles, d’écrous, de claviers et de pistons. J’étais avec un homme vertueux que ce spectacle désolait. — Tout cela, disait-il, pour tuer ! Tant d’invention, tant d’ingéniosité, tant d’énergie perdues ! — Ce jour-là, monsieur le soldat, à cette minute, en entendant pleurer ce juste, j’ai compris. J’ai compris, et une ivresse singulière m’a saisi. L’homme est un poète, d’abord. Et après ? Un poète. Ce qu’il y a d’admirable en lui, c’est qu’il aime à tel point le jeu, qu’il va, au lieu d’y renoncer, à mesure que la vie se perfectionne et se complique, jusqu’à perfectionner et compliquer les moyens de perdre la vie. Mourir, plutôt que de ne pas jouer. On me dit que la guerre tuera la guerre parce qu’elle n’amuse plus. Je réponds qu’il y a des ressources : l’air, l’océan, et qu’on y songe. On me dit que, privé de foi, l’homme ne voudra plus mourir. Je réponds, moi, qu’il n’atteindra toute sa taille que quand il mourra, incrédule, pour s’amuser.

— Tu ne tueras point, dit le soldat.

I

La clameur de la rue entrait par les fenêtres. Onde après onde, comme des spasmes de torture ou de volupté. Des flots humains grondaient dehors, la fièvre y roulait en tumulte, les transparents et les enseignes lumineuses flamboyaient. Le même soir offrait aux passions engourdies la certitude d’une guerre et le meurtre d’un héros.

La famille Chambrun se mettait à table. Le père et la mère se faisaient face. Comme depuis vingt-cinq ans. La pendule était maintenant de marbre rouge et de bronze massif, mais elle avait le même son aux mêmes heures. L’argent pesait plus lourd que le ruolz d’antan sur la table, mais la même viande y fumait. Que le geste de l’homme fût devenu plus péremptoire et son visage plus cordial, que les paupières de la femme jouassent sur ses yeux comme des rideaux plus épais, ils ne lisaient pas l’un dans l’autre plus couramment. Rien n’éclaire, que la passion de manifester sa nature. Rien, même le miracle d’avoir fait un être vivant. En face d’une place vide, il y avait une jeune fille. Ses cheveux fauves étaient tordus avec des rubans bleus. Animée de longs yeux vivants, de dents, de lèvres ardentes, une admirable grâce souple courait du corps entier en lignes ondoyantes vers l’éclatante joie du teint.

Précisément, Élisabeth parlait. Elle vivait tout haut, dressant son buste à chaque affirmation nouvelle, brûlant d’un enthousiasme que son père ne semblait pas partager. Commissionnaire en marchandises, il craignait l’arrêt des affaires. Patriote avant tout, il savait bien qu’on dicterait la paix à Berlin dans les trois mois, mais que d’argent à dépenser ! Et les impôts ! Et la Révolution ! Et la concurrence étrangère ! Mme Chambrun parlait peu. Elle ne parlait jamais beaucoup. Trois cuirasses couvraient son cœur : le satin des robes montantes, la graisse de la cinquantaine, les principes définitifs. Avait-elle aimé ? C’est possible. Avait-elle souffert ? C’est possible. On n’en avait jamais rien su, Chambrun pas plus que les autres. Le confesseur était discret.

Élisabeth parlait. Les gros bouquets épars insinuaient l’odeur des roses dans l’odeur de ses cheveux. Sur le frémissement des vitres qu’ébranlait le bruit de la rue, sa voix émouvante éveillait des vibrations plus hautes. Les verres de la table et du lustre striaient de flammes son regard. Comment savoir où commence notre empire sur les choses, l’empire des choses sur nous ? Aux autres la table pesante, le service cossu, les chaises de chêne sculpté, l’épais tapis de couleur sombre, les rideaux de velours grenat dont pas un seul pli ne bouge, les toiles primées sur le mur. A elle le souffle des fleurs, les lumières dansantes, les tintements clairs du cristal, tout ce qui rôde de vivant dans les ombres et les murmures. Elle disait sa foi dans le destin de la France. Ne suffisait-il pas qu’une jeune fille qui était belle et dont la voix avait le son, la fraîcheur, la limpidité de l’eau pure eût cette foi, pour que la France eût ce destin ?

— J’y perdrai de l’argent.

— Qu’importe, papa, nous vaincrons.

— Sans doute, sans doute, et vite. Mais d’ici là, il faut maintenir le crédit… C’est un peu compliqué pour ta petite tête… Plus tard, tu comprendras…

— Qu’importe, papa, le droit est avec nous, le reste suivra.

— Mais ta dot ?

— Je m’en moque.

— On dit ça…

— Et ton frère, Élisabeth, songe qu’il est soldat, qu’il partira des premiers !… Et Mme Chambrun, partagée entre l’orgueil et la crainte, les interrogeait du regard.

Élisabeth, brusquement muette, fixait un point sur la nappe. M. Chambrun, toujours cordial, proclamait sa certitude de voir son fils rentrer avant la fin de l’hiver « avec l’épaulette et la croix »… Élisabeth secouait ses cheveux : « Papa a raison. Et puis j’ai mon brevet d’infirmière. Si Georges est blessé, je m’installe à son chevet. D’ailleurs, papa a raison. Il reviendra glorieux, et indemne. » « Dieu veuille nous accorder cela, concluait Mme Chambrun. Je prierai tant. Et lui-même est si pieux. Si Dieu le rappelle à lui, Georges est de ceux qui n’ont rien à craindre de la mort. » Élisabeth, une vague de sang tout à coup montée au visage, mordait sa lèvre supérieure, baissait le nez, avec une colère sourde, un peu d’envie, quelque humiliation. M. Chambrun, de plus en plus cordial, riait : « Ne nous attendrissons pas, voulez-vous ? Buvons à la France. »

Un jeune soldat entrait justement dans la pièce, et, au moment où M. Chambrun levait son verre, s’approchait à pas de loup d’Élisabeth et lui mettait les deux mains sur les yeux. Elle allait pleurer, elle rit, tourna vivement la tête, tendit le front, tendit les bras. Il était assez grand, mais un peu fluet et pâle, imberbe, blond, de teint mat uniformément, le visage pur, les yeux fiers, un air de jeunesse extrême. Pourtant, à cet instant, fébrile, racontant sa journée en s’asseyant à table, le régiment assemblé dans la cour de la caserne, la présentation du drapeau, l’allocution du colonel, la Marseillaise, l’enthousiasme général, les cris de la foule massée derrière les grilles, l’ovation, les fleurs jetées, le délire muet des soldats. « C’était beau, c’était beau. Ils ne peuvent éprouver ce que nous éprouvons. Ils ne tiendront pas devant nous. Nous marcherons comme un seul homme. Dieu est avec nous. Vous verrez… » Il pleurait presque. Élisabeth, très pâle, ne retenait plus ses larmes. Mme Chambrun le regardait avec orgueil, le seul orgueil qu’elle voulût se permettre, ne pouvant faire autrement. M. Chambrun avait la gorge aussi serrée qu’au théâtre et tambourinait la Sambre et Meuse sur la table pour cacher son émotion. La clameur de la rue entrait par les fenêtres.

Onde après onde, comme des spasmes de torture ou de volupté. Un peuple titubant comme une bacchante enivrée, comme elle secouant autour de ses tempes les pampres et les cheveux roux. Nul n’entendait, au fond de l’ombre, le rire sinistre du Dieu. Il n’est de grand poète que celui qui ne cesse pas un moment, même dans l’amour, de fixer la mort. Pour qu’un peuple tout entier se hausse au suprême lyrisme, il faut qu’il soit face à la mort. Si Dieu rit, à ces heures-là, c’est qu’il ne se sent pas vivre en dehors de ces heures-là.

Le dessert. Un autre homme entra, jeune aussi. Il avait de longs cheveux bruns, une face osseuse et inquiète, des yeux gris enfoncés sous des arcades creuses, des lèvres aux coins abaissés. Il était si pâle, si défait, qu’Élisabeth et Georges se levèrent, lui prenant les mains. Il parla tout de suite à voix basse…

— Ils l’ont tué. Tout à l’heure. Près de moi. Un coup de revolver derrière la tête. Il s’est affaissé… J’étais de ceux qui l’ont porté. Il y avait un officier en uniforme, nu-tête, qui tenait un coin de la couverture. Il était tout blanc… Ils l’ont tué pour sauver la patrie… Ils ont tué la patrie…!

Il s’asseyait, au bout de sa tension nerveuse, et pleurait à gros sanglots. Georges lui serrait une main. Élisabeth écartait ses cheveux pour lui essuyer les tempes. Mme Chambrun préparait un grog. Chambrun, planté près de lui, répétait : « Qui ? Mais qui ? Qui a-t-on tué ? le Président ?… »

La voix plus basse encore, le jeune homme murmurait : « Jaurès, Jaurès… » M. Chambrun respira.

Élisabeth, d’un mouvement ardent, appuyait sur son cœur une des mains du jeune homme, et, penchée sur lui, l’embrassait longuement sur les yeux. Mme Chambrun sursautait :

— Que fais-tu, ma fille… Tu n’y penses pas… Tu n’es que sa fiancée. Adolphe, ce n’est pas moi qui l’ai élevée ainsi, je te le jure.

Le grog, posé à faux sur le bord de la table, se répandait sur le tapis. Chambrun, les deux mains levées, répétait :

— En voilà une histoire ! En voilà une histoire ! » et, pirouettant sur ses talons, arpentait la pièce. « En voilà une histoire ! C’était à prévoir, d’ailleurs. On n’excite pas impunément les passions populaires. Sans doute, il parlait bien. Mais que de mal il nous a fait ! C’était à prévoir, et ma foi, j’ai beau faire, je ne partage pas votre indignation, jeune homme. Je connais vos idées. Vous savez combien, malgré votre fortune, j’ai hésité à donner ma fille à un révolutionnaire. Je me suis dit que l’âge et les responsabilités de la famille vous assagiraient. Et puis, je suis là… Mais vous allez tout de même un peu loin. Après tout, ce n’est qu’un bavard de moins… et un bavard dangereux…

Pierre Lethievent ne pleurait plus. Il avait doucement écarté la jeune fille. Il regardait Chambrun du fond des profondes orbites, chaque mot traversait son cœur. C’était le père d’Élisabeth, ce gros homme vulgaire qui piétinait son jardin… Sa voix, toujours basse, trembla :

— Révolutionnaire ? Je ne sais pas si je le suis… Mais je l’aimais. Comment peut-on ne pas aimer une force ? Comment faites-vous ?

— Des mots, des mots. Il nous conduisait aux abîmes. Et bien que je réprouve l’assassinat politique, j’estime que c’est un danger de moins que nous aurons à surmonter pendant la guerre…

Pierre haussait sa voix, où la fureur montait : « C’est notre première défaite. Lui seul, peut-être, eût remonté la pente… Maintenant, nous sommes perdus. »

— Ah ! permettez ! Vous ne diriez pas ça si vous aviez entendu Georges tout-à-l’heure… Vous allez voir ce que vous allez voir. Ils seront balayés !

— Ils seront à Paris dans un mois. Vous ne les connaissez pas. Vous ne connaissez pas l’Allemagne…

— Mais si, et mieux que vous. J’y fais des affaires. J’y suis allé dix fois… C’est très riche, c’est très puissant, mais c’est du bluff, de la façade. Ça tombera d’un seul coup devant une charge à la baïonnette.

— Je connais ça. A Berlin ! à Berlin ! C’est même mieux. La première fois, au moins, ils n’étaient pas aussi riches et pas plus nombreux que nous.

— Mais les Anglais sont là !

— Qui n’ont pas d’armée.

— Mais nous avons les Russes ! Les Cosaques seront à Berlin avant nous.

— Avec les manches à balais qui leur servent de fusils et les tuyaux de poêle qui leur servent de canons. D’ailleurs, qu’importe… Nous méritons la défaite. L’Allemagne naît, et nous mourons…

Élisabeth, depuis un moment, s’était un peu écartée. Elle écoutait, les yeux tout grands, les deux mains le long du corps.

— Pierre, Pierre ! C’est vous qui dites ça. Prenez garde, le chagrin vous égare, si la passion politique aveugle papa. Vous voulez la paix, vous me l’avez dit cent fois. Et vous faites le jeu de ceux qui veulent la guerre !

— Nous aussi nous l’avons voulue, ou fait comme si nous la voulions, mais sans y croire, sans la préparer. Nos remparts étaient de carton. Mieux vaut s’effacer devant la trombe. Après tout, c’est le meilleur moyen d’éviter la honte de la guerre. Jetons nos armes. Nous aurons la paix malgré eux…

— A condition de cirer leurs bottes. Jamais !

Elle était debout devant lui, une douleur violente aux lèvres.

— Jamais, vous dis-je. C’est une morale de domestique, et c’est vous, vous, c’est vous Pierre, qui nous la servez ?

Ses épaules ondulaient, ses cheveux tordaient des flammes, ses narines battaient, ses dents éclataient dans le sang. Il fut ébloui, s’élança vers elle, voulut prendre une de ses mains, qu’elle retira furieuse, puis, d’un mouvement, lui rendit…

— Élisabeth, voyez votre frère, et tant et tant d’enfants… Ce sera une boucherie… Tant d’enfants, tant d’enfants ! L’homme croit encore à Moloch. Songez-y Élisabeth ! Lise !

— Mais ce sont eux qui perpétuent ce culte horrible. Ce sont eux qui ont relevé les autels de la guerre. Mon frère, c’est Thésée qui part pour aller forcer le Minotaure ! Regardez-le !

Elle le montrait d’un bras fier, tout droit, tout blanc, le front levé.

— Élisabeth, écoutez-moi. Ils sont la force, la seule force organisée du monde, la seule capable d’organiser le monde. Et la force organisée est la seule digne de vivre.

— Nous verrons bientôt si notre force n’est pas digne de faire plier la leur. Vous me faites pitié. Vous parlez comme un enfant battu, comme un malade.

Elle avait retiré sa main.

— Mais vous ne les connaissez pas. Nous ne pouvons rien, rien. Ils n’avaient pas besoin de nous faire la guerre. Ils nous tenaient déjà avant. Même dans l’hypothèse invraisemblable où ils seraient battus, ils nous ressaisiraient après. Même vainqueurs, nous perdons tout !

— Qu’importe, Pierre ! Nous sommes le seul peuple au monde qui se moque d’être payé.

— Des poires, quoi !

Elle se dressa :

— Oui, des poires ! Mais pour cela, depuis mille ans, notre esprit règne, même quand on prétend qu’il nous a quittés, même s’il nous a quittés !

— Idéal bourgeois, morale bourgeoise. L’ordre futur est avec eux.

— C’est possible, et je n’en sais rien, ni vous… Mais je sais que nous vaincrons, parce que je ne veux pas que la terre soit une caserne, même si l’eau chaude y circule, même si tout le monde y porte du linge blanc, même s’il y a des salles de lecture, même si les cabinets y sont bien tenus, même si le système des verrous y est pratiqué…

Épuisés de souffrance aiguë, ils se regardaient. Brusquement, il la haïssait. Elle le haïssait. Un abîme s’ouvrait entre eux, qu’un seul mot eût comblé, ils le sentaient encore. Mais une fierté sauvage leur interdisait de le dire. Mme Chambrun s’était enfuie. Georges semblait ne pas comprendre, promenant de l’un à l’autre ses grands yeux. M. Chambrun profitait du premier silence pour placer son mot :

— L’organisation ? Affaire d’autorité. Si nous étions bien gouvernés…

Pierre se tournait vers lui, les crocs dehors :

— Oui, je sais. Il pleuvrait au printemps, il gèlerait en hiver, et un mois avant la moisson, nous aurions une chaleur sèche !

— Dites donc, jeune homme, vous vous fichez de moi. Vous avez tort. Nous ne sommes pas encore passés par la Mairie ! Vous feriez mieux de vous engager, puisque vous n’avez pas été assez costaud pour faire un soldat !

— Papa, c’est indigne.

Il vit sa fille devant lui. Cela arrêta net son accès d’idéalisme. Il pensa soudain à la fortune de Pierre, et non moins vite il se calma…

— Allons, allons ! je plaisante. Donnez-moi la main. Il faut être unis devant l’ennemi, que diable ! L’Union sacrée…

Il s’avançait, son gros rire et son gros ventre devant lui. Mais l’insulté, les mains aux poches, reculait vers la porte, prêt à rompre, dans sa fureur intransigeante d’ascète intellectuel.

Au moment de la franchir, il trouva Georges devant lui. L’enfant lui entourait les deux épaules des deux bras :

— Ne t’en va pas. Je te défends de t’en aller. Nous t’aimons. Je sais que tu souffres. Mais songe à la grandeur du drame. Tout doit s’effacer… Tout, surtout les sentiments particuliers. Qu’est-ce que le meurtre d’un homme politique devant ce qui va se passer ?

— Mon petit Georges, tu ne dirais pas ça si les ouvriers, qui l’aimaient comme moi, refusaient de marcher.

M. Chambrun remontait d’un bond dans les sphères idéalistes :

— On les fusillerait, c’est simple.

— Rassurez-vous, vous n’aurez pas à faire ce beau travail. Je les connais, presque tous en sont encore aux idées d’Élisabeth. Ils marcheront. Pas moi. Vous l’avez dit, je ne suis pas assez costaud. Et ma peau, malgré sa qualité médiocre, m’est chère. Ce stupide massacre ne l’aura pas. L’odeur du sang m’écœure. Je fuis l’abattoir.

Il sortit violemment, suivi par Georges. Une minute, on entendit le bruit de leurs voix, puis plus rien. Élisabeth allait au-devant de son frère :

— Où est-il ! Qu’en as-tu fait ? Non, il n’est pas parti ? Ce n’est pas vrai ?

Elle se jeta sur le palier juste à temps pour entendre le retentissement dans l’escalier du battant de la porte cochère qui se refermait en bas. Elle rentra, s’assit, les yeux dans le vide… Mme Chambrun était là, ramenée par le silence.

— Voilà le résultat de l’École sans Dieu. Ni religion, ni patrie, ni morale. Que t’avais-je dit, ma fille ? Mais on ne croit plus à l’expérience des parents. C’est toi qui l’as voulu. C’est lui qui part.

— Tais-toi, Thérèse ! Il reviendra. Tout ça c’est des enfantillages. Ce mariage doit se faire. Je suis là.

Élisabeth, sans un mot, se levait, regagnait sa chambre, vaguement éclairée par la lueur du dehors. Il était entré là, deux ou trois fois. Ils y avaient été seuls, quelques minutes. A cet endroit précis, il lui avait baisé la bouche pour la première fois. Une flamme la traversa, suivie d’un grand vide, au centre duquel elle ne sentait que son cœur, comme serré par une main. Elle ouvrit la fenêtre, se pencha. Un grand flot noir en mouvement sous une buée rousse, des enseignes lumineuses, rouges, bleues, vertes. La Passion des hommes continuait, indifférente à sa foi, à sa colère, à sa souffrance, à son malheur. Il était là, quelque part, perdu, noyé, mort pour elle. Il ne reviendrait pas. Pourquoi l’avait-elle blessé ? Oh ! le reprendre ! lui demander pardon, lui dire que leur amour était plus vivant que ces choses ! Quelles choses ? Ah ! oui, la guerre, la patrie, le droit… Misères ! Comment avait-elle pu… Pourtant, il ne pouvait méconnaître, lui, lui, où était le droit ! Il ne pouvait pas ne pas revenir !… Il ne l’aimait donc pas, qu’il lui préférât ses idées ?…

Elle se déshabilla, très lentement, suspendant toute sa vie chaque fois qu’elle entendait, en bas, battre la porte de la rue. Elle se coucha, s’étendit, les mains croisées derrière la tête, les yeux sur le rectangle pâle que découpait la fenêtre au plafond. Elle recommença à penser avec soin, hypothèse après hypothèse, puis recommença dans le même ordre, avec la même douleur horrible au même endroit, le même espoir violent au même endroit. Elle se leva pour fermer les vitres, voulant entendre son cœur battre, mieux sentir son mal en l’isolant, scruter les bruits de l’escalier. Elle aspirait au bonheur d’être sûre qu’il souffrait comme elle, de la même plaie qu’elle, cette meurtrissure fixe dans le silence de tout. Le bruit de la rue baissa peu à peu, puis presque brusquement cessa, avec les lumières. Elle était seule, dans le noir, avec les quarts d’heure qui tombaient de l’horloge la plus voisine. Les idées tournaient en débâcle autour de l’angoisse immobile qui encerclait sa vie et lui défendait le sommeil.

II

En face de lui, à cent mètres, le sergent Chambrun regardait monter de la nuit l’énorme étoile immobile entre deux déserts indistincts, la fuite lourde des nuages, le moutonnement de la terre, rase et noire, que d’autres étoiles, plus loin, noyaient en s’éteignant ou s’allumant dans la ténèbre uniforme ou la demi-clarté révélatrice d’autres solitudes pareilles, à l’infini. Il avait dû quitter son trou que la boue emplissait plus qu’à mi-hauteur. Il s’était fait une petite excavation dans le talus de la tranchée, pour être assis. Mais la boue baignait ses genoux et le dessous de ses cuisses. De temps à autre, il les soulevait, s’agrippait au talus, des deux talons. Seulement, il ne pouvait pas garder longtemps cette attitude. L’atroce crispation des membres l’obligeait à chercher autre chose, ou bien la terre tout d’un coup cédait. Il éprouvait d’ailleurs un court soulagement à changer de souffrance, à passer des longues aiguilles de feu dont le vent perçait ses cuisses humides, à l’endolorissement glacé des jambes bloquées dans la glaise. Sa somnolence douloureuse, au fond de qui veillait la peur de dormir, était tranchée d’élancements aigus, à chaque affaissement brusque des muscles contracturés… On ne jurait plus près de lui. On ne gémissait même plus. Les guetteurs dormaient-ils ? Il faisait des efforts violents pour tâcher de saisir la volonté d’aller s’en rendre compte. La brûlure du froid n’arrivait même plus à l’arracher à son atonie grandissante. Les fusées montaient maintenant comme du fond d’un cauchemar, même celles qui partaient d’à côté de lui. Il ne s’apercevait pas qu’elles s’espaçaient peu à peu, qu’un jour livide, lentement, inondait l’étendue sinistre, le désert des pierres mortes et des arbres déchiquetés, l’ondulation solitaire de la plaine en ruine où le passage des hommes était marqué par quelques cadavres épars.

D’un sursaut, il s’éveilla. Un souffle soyeux venait, courbant les têtes, puis attirant les regards en arrière, où, à moins de cent mètres, dans les décombres du village, jaillissait une gerbe rougeâtre dont une explosion gémissante paraissait couronner la cime, comme si elle se heurtait à quelque voûte de métal. C’était le réglage quotidien sur les ruines de l’Église. Allaient-ils bombarder la tranchée ou le carrefour du village par où passaient tous les boyaux d’accès ? Trois minutes, l’anxiété se suspendit aux souffles passant en trombe, les coups trop courts ou trop longs y apportant des crispations soudaines, des détentes inattendues où les rires éclataient. La menace absente, on souffre. La menace présente, on agonise. La menace écartée, on rit. L’esprit frémit à son sommet dans l’illusion toujours renaissante d’une liberté insaisissable, comme les feuilles, attachées au sol par les racines, prennent le vent.

Bientôt, ils surent ce qui les attendait pour ce matin-là. Les ravitaillements n’étant pas venus avant l’aube, échoués quelque part dans la boue, sans doute, ils n’arriveraient pas avec ce tir continu. C’était la faim, et comme la mort s’écartait pour une heure, le concert des lamentations et des jurements commença. Georges seul ne disait rien. Il écoutait. Il écoutait la plainte éternelle de la victime contre le bourreau, du pauvre contre le riche, du mouton contre le loup. Où était l’ennemi ? Devant ou derrière ? Ou nulle part ? Ou partout ? Il ne le savait plus. Eux le savaient. C’était le monstre vague qui tantôt lançait contre eux du fer et tantôt ne leur apportait pas le pain, en tous cas les tenait ici, malgré eux. Malgré eux ? L’eussent-ils écouté s’il leur avait dit : « Vous êtes libres » ? Non, sans doute, puisqu’ils n’auraient pas su d’où venait la voix, s’ils trouveraient le pain, si le fer ne tomberait plus dès qu’ils s’en iraient en arrière ou que, sans armes dans les mains, ils marcheraient en avant. L’incertitude épouvantable des grandes heures de l’Histoire pesait sur ce fossé boueux. Georges ne se demandait pas encore s’il était un héros ou s’il était un esclave. Eux non plus. Mais ils n’aimaient déjà plus que les papiers imprimés les traitassent de héros. Si les mêmes papiers les avaient traités d’esclaves, ils eussent sans doute protesté… Il était semblable à eux. Il n’était pas mort tout à l’heure, mais il allait avoir faim. Il regarda le ciel opaque, la fange où il plongeait jusqu’aux aines, le désert pelé, les décombres où tombait le fer. Des souvenirs classiques lui revinrent. Il vit les jeunes filles athéniennes jetant des fleurs sous les pas des marins de Thémistocle, les Légions traversant les forêts intactes sur des dalles de granit, les chevaliers tout noirs, une croix sur la poitrine, dont le Christ habitait le cœur, les seigneurs poudrés et frisés qui, avant de se battre, échangeaient des propos courtois, la chevauchée victorieuse dans la lumière de l’aurore, derrière l’archange de la guerre, le long du Danube asservi.

Cependant, courbé sous les souffles, s’appuyant des mains et des coudes au talus visqueux, refoulant des genoux, comme un cheval, la boue liquide qui s’ouvrait avec un bruit doux, un homme arrivait. Il était habillé de fange. Il contait ses cheminements pour traverser le barrage, s’extasiant sur sa tenue et blaguant sa mauvaise humeur, cependant qu’il extrayait d’une poche intérieure un paquet souillé de boue et dénouait de ses doigts raides la ficelle qui le liait. Les lettres ! Il calait le paquet au creux de sa main gauche, tandis que l’index droit en inventoriait le contenu. La plupart l’entouraient avides, d’autres ne bougeaient pas. Ceux-ci, depuis six mois que durait la guerre, n’avaient encore rien reçu, n’attendaient plus rien. L’usure sentimentale était venue, ils n’avaient plus ces sauts du cœur des premières semaines, ces chutes dans le noir qui les suivaient.

Georges, pour donner l’exemple, restait à sa place les dents serrées, les yeux fermés, les jambes molles, la poitrine pleine de chocs. Il prit ses quatre lettres qui, fangeuses comme les autres, tranchaient sur elles pourtant — cartes postales à sujets patriotiques, au crayon, enveloppes jaunes translucides où l’adresse commençait en haut — par leur aspect confortable, leur parfum, leurs suscriptions assurées, avec une sensation physique délicieuse, tout le corps soudain détendu, un brusque afflux de sang aux joues, aux mains, aux jambes. Il s’accota dans sa niche et lut.

La première venait de Suisse. C’est Pierre qui l’écrivait. Huit longues pages, clamant l’horreur du massacre, la haine du « capital » qui l’avait déchaîné, le mépris de ceux qui consentaient à s’y soumettre, le plaignant d’y être plongé, l’exhortant à réagir, lui faisant part des efforts des associations pacifistes, lui vantant les méthodes allemandes, soulignant et raillant les fautes des alliés. La Marne ? Un hasard. L’Yser ? Une défaite, car c’est nous qui voulions passer. La paix, vite la paix. La France n’était pas de force. Et puis, la paix, c’était la victoire morale. La défaite seule grandissait les peuples… Georges, rageusement, froissa la lettre, l’enfouit en boule dans la poche de sa culotte, et comme il était presque en face d’un créneau à ciel ouvert, s’arma de l’argument placé à cent mètres de lui, la ligne brune continue, hérissée de broussailles de fer. Pour s’apaiser, il lut les autres, d’un seul trait. Quand il les eut finies, il était plus calme. Cependant, au fond de sa foi, une inquiétude était tapie. Il restait triste. Il cherchait sans s’en rendre compte le soulagement que lui donnaient toujours les nouvelles de chez lui. Il avait la sensation vague qu’un filet de poison coulait dans le sang de ses veines.

Il s’ébroua. Une corvée, avec des pelles, tentait de vider le boyau, rejetait la fange liquide au delà du talus. Il prit un outil. Il aida ses hommes hargneux. On l’aimait. Il était juste. Les jours de péril, il se jetait au premier rang. Il sentit se noyer son malaise dans le soulagement qu’il leur donnait. Par malheur, la pluie commençait, d’abord violente, puis têtue, une de ces pluies droites, égales, tombant d’un ciel uniformément gris, qui semblent avoir toujours été. L’équipe, en pataugeant, se dispersa. Georges, pour éviter une salve trop courte qui soulevait en trombe, à trente pas, et projetait dans le boyau des paquets de brique et de boue, s’accroupit, les genoux au menton, dans l’eau jusqu’à la poitrine. Plus loin, près de la mitrailleuse où subsistait le seul abri couvert, où l’eau ne montait qu’aux chevilles, il vit au mitrailleur, pâle sous la croûte boueuse, un visage si désolé, que son angoisse revint.

— Qu’avez-vous, Puteau ?

— Rien. I pleut. J’m’emmerde. J’voudrais savoir pourquoi j’suis là…

Georges tira de sa poche la lettre de Pierre, mouillée, froissée, la déplia, l’étala de ses mains boueuses, lut une phrase, hésita, puis lança le papier au loin, pour ne plus souffrir à le lire. Et bien que la pluie commençât à filtrer, par endroits, entre les rondins, il s’assit, il prit dans sa poche la lettre d’Élisabeth.

— Nous t’admirons tous, ici, mon Georges… Nous vous aimons, toi et tous tes camarades, pour l’entrain, la gaieté, l’enthousiasme avec lesquels vous offrez votre vie aux idées qui ont fait la gloire et propagé l’influence de la France dans le monde. Si tu savais le courage de tous ces petits que je soigne ! Ils ont envie d’y revenir. Quand tu souffres, dis-toi bien que les tiens te réservent la récompense d’un amour multiplié et que tu dois sentir s’accroître la paix intérieure qu’on trouve dans l’estime qu’on a pour soi. Ne sens-tu pas frémir des ailes invisibles au-dessus de la tranchée ?

Georges eut juste le temps de se garer. Un grand pan de terre coulait du talus ruiné par la pluie, comblant presque le boyau. Une odeur affreuse souffla, qui fit jurer Puteau. Un tronc et une jambe à demi décharnés, sous des lambeaux d’étoffe sombre, sortaient de terre, là où l’épaulement avait cédé. Une sanie noirâtre suintait du gril des côtes, des muscles verts s’effilochaient. Il chercha un autre refuge. L’eau bourbeuse emplissait tout, clapotant sous l’averse, reprenant motte après motte les parois qui s’effondraient. Il ne trouva, au fond d’un cul-de-sac, qu’une étroite plate-forme en planches, visqueuse d’excréments noyés dans la boue et de papiers liquéfiés : « Ne sens-tu pas frémir des ailes invisibles au-dessus de la tranchée ? Ce sont celles de la patrie. Elle les secoue dans la lumière sur la terre généreuse qui nous a donné notre pain. »

De nouveau, il hésita. Sa main était levée, le papier en boule au creux d’elle. Lentement, il baissa le bras, remit dans sa poche boueuse la lettre qui sentait l’iris. Il eût voulu maintenant retrouver celle de Pierre, les confronter. Où était-elle ? Il prit celle de sa mère, quatre pages égales, sans accent, sans ratures, comme la pluie qui tombait.

« La bonté de Dieu est infinie… » Il s’aplatit dans l’ordure. Le souffle était venu si vite que trois éclatements presque confondus gémissaient au moment où sa face heurtait la planche. Il se pelotonna sur lui-même, la lèvre en sang, risqua, la tête dans les épaules, un regard en dessous vers l’issue du boyau, à moins de cinq mètres de lui. Une mer de boue noire en montait, dans un jet oblique, avec des gerbes géantes, à travers un voile de poussière, de pluie et de fumée bleuâtre que l’averse refoulait dans le fossé. Une odeur d’acier chaud, des bourdonnements durs, une grêle molle, des cris. Il se releva d’un bond, courut. Quatre hommes étaient là, un mort, la tête broyée, un œil intact nageant dans une bouillie grise. Un autre, la cuisse écrasée, avec des morceaux d’os blancs amalgamés au drap de la culotte par le sang, disait interminablement, d’une voix douce, tremblotante : « Maman, maman, maman… » Un autre, la face livide, regardait sans mot dire une anse d’intestin qui, à chaque respiration, s’élargissait sur son ventre, où la capote fendue comme avec un rasoir bâillait. Un autre était appuyé du dos au talus bouleversé, défaillant, déjà presque exsangue… Il n’avait plus son bras droit. De l’épaule arrachée, un long jet de sang sortait à chaque seconde, arrosant l’homme au ventre ouvert. Au fond de l’excavation creusée par le fer, ce sang moirait la boue liquide qui filtrait entre les éboulis de terre et recouvrait déjà presque à demi le cadavre et les blessés.

Georges, les jambes molles, s’empressa pourtant. Ses doigts tremblants dépliaient son pansement individuel, tamponnaient l’artère coupée, tandis que l’homme, fléchissant soudain, tombait dans la fange, la face en avant. Georges dut s’accrocher au bras qui restait pour élever au-dessus de l’eau montante la bouche du moribond. Des hommes, un infirmier, venaient. Le poste de secours étant noyé, ils durent tenir sur un brancard, en l’air, l’un après l’autre, les blessés, couper les vêtements boueux, rentrer l’intestin de leurs mains boueuses, entourer de bandes boueuses le ventre décousu, la cuisse broyée. L’homme à la cuisse hurlait. L’homme au ventre, livide, couvert d’une sueur poisseuse que la pluie lavait sur son torse et sa face murmurait : « Ah ! la guerre ! ah ! la guerre ! » L’homme à l’épaule, les yeux blancs, râlait, la boue gargouillant dans sa bouche, à chaque hoquet. De la blessure béante, le sang ne coulait presque plus.

Où les mettre ? Derrière, le barrage continuait, par salves de deux ou de quatre, soulevant des volcans liquides dont les longues éclaboussures atteignaient les blessés chaque fois. Ils durent installer des toiles de tentes sur un brancard posé d’un bord de la tranchée à l’autre, fixer tant bien que mal dessous, aux parois qui s’éboulaient, les autres brancards où gisaient les deux survivants. Un vif bourdonnement de balles salua ce travail, crevant les toiles, rasant ou écorniflant les brancards, recroquevillant dans leur chair meurtrie les blessés épouvantés. Georges, épuisé, s’assit dans la boue, le dos au talus, si défait que l’infirmier dut s’occuper de lui. Quand il put se relever, la pluie cessait, un vent très froid soufflait, qui bousculait les nuages, noirs et gris, moutonnant, montant toujours de l’ouest, passant très vite et très bas au-dessus de la bataille, plongeant à l’est, comme si c’étaient les mêmes qui faisaient le tour de la terre et revenaient promener le visage triste du ciel au-dessus de la même ornière où des hommes agonisaient. Georges leva les yeux, chercha, ne vit que la ronde sinistre. En lui, du vide, un vide immense, où le désespoir se levait, tout seul, quelques lambeaux d’idées fuyant en déroute de tous côtés. Dieu ? Il l’appela, tenta une courte prière que recouvrit le désespoir. Il voulut pleurer. Il ne put pas. Un poing lent s’installait autour de sa gorge, choisissant la place des doigts, serrant avec douceur. Ses lettres ? Il tâta sa poche. Celle de sa mère n’y était plus. Au moment de la salve, elle s’était noyée, sans doute. Le contact de ses doigts avec celle d’Élisabeth, roulée, froissée, souillée, fut si pénible, qu’il la jeta violemment. Celle de son père était encore là, il eut du soulagement à la rouvrir, il ne se souvenait plus d’elle. L’avait-il lue ? En tout cas, elle serait nouvelle pour lui, le rendrait à son équilibre. Son père était un homme fort.

« Mon cher Georges, tes lettres me font plaisir. Le courage qu’elles respirent et dont j’ai eu des échos d’autre part m’enchante. Je reconnais bien là mon sang. Tiens bon. Tenez tous bon. Je tiendrai aussi, sois tranquille. Après le désarroi des premiers mois, je me suis remis à l’ouvrage avec l’entrain que tu connais et puis t’annoncer que les affaires reprennent et vont aussi bien que possible. Je ferai une année triple au moins de celle qui aura précédé la guerre. La Suisse seule achète vingt fois plus qu’elle ne faisait auparavant. Et ça ne fait qu’augmenter. Tu seras riche, mon cher Georges, c’est la récompense que te réserve ton père pour avoir si bien fait ton devoir. Que sont quelques mois, quelques semaines peut-être seulement encore de fatigues et de périls auprès de l’avenir que je te réserve ? Au fond, tu es un veinard. Tu auras vu de belles choses. Ma vie est bien terne auprès de la tienne. Que veux-tu ? Je dois me résigner à n’avoir plus vingt ans. Je me console en pensant que je travaille à te faire une vie moins pénible que la mienne. »

Georges frissonna. La boue séchait sur lui, le vent buvait l’éponge du tricot et de la capote. Un froid mortel l’envahissait. Aux jambes, qu’il ne sentait plus, le choc sourd des artères éparpillait par instant sur la peau des millions de piqûres d’épingles. Il essaya de les mouvoir. Elles étaient si insensibles qu’il dut regarder ses pieds pour s’apercevoir qu’il pouvait les bouger à peine. Toute la chair du torse et des bras, au contraire, cinglée de lanières tranchantes, grelottait. Une crampe violente tordait ses boyaux qui grondaient. De nouveau il dut s’accroupir dans la boue. La faim voilait ses yeux, faisait bourdonner ses oreilles. Il vomit du vin qu’il avait avalé d’un coup, pour se réchauffer. Il défaillait. Au-dessus de lui, les glissements soyeux des bombes passaient toujours, tirant du fond de sa somnolence même, à chaque fois, l’invincible réflexe qui fait plier l’échine, rentrer la tête dans le cou. Les nuages fuyaient toujours, de leur même allure régulière. Il était si meurtri qu’il ne sentait même plus, éternelle, infinie, — divine, — autour de son être, l’indifférence de la nature et des humains.

III

« Élisabeth, ma sœur, la guerre est ignoble. Je ne puis plus te le cacher. On est écrasé dans la boue, à la place même où l’on reste des mois et des mois sans bouger et d’où l’on ne voit qu’un ciel pluvieux, par des paquets de fer qui viennent on ne sait d’où et que vous lancent des gens qui ne vous connaissent pas, ne vous voient pas, ne peuvent pas vous haïr. Pourquoi ? Pour qui ? Pierre aurait-il raison ? La patrie ne serait-elle qu’une idole que ses prêtres arrosent de sang humain ? Je ne sais plus. En tout cas, il ne faut pas maudire Pierre. L’horreur du sang versé est un sentiment qu’un chrétien comme moi, une idéaliste comme toi peuvent voir pousser sans révolte à ses conséquences extrêmes. Dieu nous a défendu de tuer, et si nous tuons, c’est contre ses commandements. Je suis parti à la guerre, il est vrai, pour défendre l’idée chrétienne que la France a incarnée dix siècles et qui continue dans les croyants de ton espèce. Mais les prêtres allemands disent aussi parler au nom du Christ ! Alors, si tous se sacrifient, le bourreau, la victime, où est la vertu du sacrifice ? Ne sommes-nous pas victime et bourreau tour à tour ? Dieu veut-il étouffer pour toujours, dans l’instinct de l’homme, la soif horrible de la guerre ? Je ne sais plus, je ne sais plus. Devons-nous tuer pour fonder l’amour universel ? Mais les autres, que feront-ils ? Devons-nous déposer les armes et, comme les martyrs du Cirque, tendre la gorge au couteau ? L’athée Pierre serait-il plus près de mon Dieu que je ne le suis moi-même ? Pourtant, en s’effaçant, c’est le meurtre qu’il laisse passer. Mes idées tournent sur un gouffre. Je ne sais plus.

En tout cas, toi, écris-lui, et reviens-lui, rappelle-le à toi. Il en est digne. Ne t’entête pas dans une attitude dont tu souffres. S’il ne t’a pas écrit depuis huit mois, je suis sûr que c’est par orgueil. Toi aussi. Et vous mourez de ne pas vous parler, avec le mur de votre orgueil entre vous deux. Par pitié pour moi, écris-lui. Je voudrais au moins te savoir heureuse, avant de mourir. »

Il y en avait ainsi dix pages, qu’elle avait relues dix fois. Une colère montait d’elle, contre ce frère qui pliait. Ne souffrait-elle donc pas, elle ? Ne sentait-elle pas, pour avoir voulu maintenir au-dessus de son bonheur même, une image de la patrie qui se confondait peu à peu avec l’image de sa fierté invulnérable, la vie se rétracter en elle peu à peu, ses flancs jadis gonflés de sang s’emplir de cendres, sa peau flétrir, ses beaux cheveux qu’elle n’avait plus aucune joie à tresser avec des rubans et des perles, devenir secs ? Elle sentait grandir sa haine pour les fleurs. Elle leva les yeux vers le miroir de sa toilette, auprès de laquelle elle était. Elle eut envie de le briser, il ne lui renvoyait pas d’elle une image assez hideuse. Elle avait de si larges creux noirs sous les paupières, que le bleu des iris semblait devenu sombre et n’être plus, au fond d’un gouffre, qu’un reflet du ciel sur l’eau souterraine. Là où elle avait une sensation de sécheresse, aux joues, aux tempes, la peau prenait un grain si délicat que le réseau des veines y paraissait par transparence, comme des nervures bleuâtres sous l’épiderme d’une fleur. Les cheveux blonds, moins contenus, élargissaient le mystère mouvant des ombres sur le visage amaigri. Et du buste, moins riche, le cou sans collier émergeait si pur qu’il avait l’air d’une hampe portant comme une arme la tête osseuse aux yeux ardents.

Le brasier brûlait lentement, sans qu’une goutte d’eau tombât sur lui. Elle n’avait pas pleuré une fois, depuis le départ de Pierre. Après deux semaines affreuses où chaque coup de sonnette, chaque entrée, toutes les portes qui s’ouvraient, toutes les lettres reçues creusaient des sillons sanglants dans sa chair, où elle avait dû, pour ne pas écrire, demander à sa mère de prendre ses plumes, son papier, de la verrouiller chez elle, où elle n’avait pas eu une minute de sommeil, l’orgueil avait vaincu. Elle ne dormait toujours pas. Mais elle savait qu’elle n’écrirait jamais à celui qui n’avait pas eu besoin ou avait écrasé en lui le besoin de lui écrire. Elle avait ordonné à Georges, à son père, à sa mère, de ne pas lui parler de lui s’il leur écrivait, de ne pas lui dire ce qu’il faisait, où il était. Sa haine pour lui passait sur son cœur comme un vent brûlant sur l’herbe et la source, et sa douleur de le haïr fortifiait sa haine. L’amour du sol, en elle, devenait une manie rageuse, mystique, elle en faisait un refuge inaccessible au pardon et à l’amour.

— Que t’écrit Georges ? questionna Mme Chambrun qui travaillait auprès d’elle.

— Rien, il va bien. Il m’exhorte à pardonner… » L’orgueil du sang fermait ses lèvres.

— J’espère bien que tu ne l’écoutes pas !

Elle eut un élan de fureur, et, d’un seul flot, tout son amour revint, comme chaque fois qu’on tentait de la maintenir dans sa haine : « Ce serait chrétien, ma mère. »

— Le pardon, c’est l’oubli des offenses, et tu as oublié l’offense puisque tu ne te venges pas. Mais un mariage chrétien ne peut être sans la confiance réciproque et l’amour.

— Je l’aime et je me venge, puisque je ne lui dis pas.

— Tu te trompes sur toi-même. Une jeune fille comme toi ne peut aimer un homme qui se dérobe à son devoir.

Elle eut envie de lui jeter la lettre de son fils, se contint, mais en même temps, revenue toute à cette lettre, sentit que la colère qu’elle éprouvait contre son frère ravivait sa haine pour celui qu’il désignait à son amour. Elle ne put aller jusqu’au bout de sa pitié pour sa mère. « J’oubliais aussi de te dire que Georges doute de Dieu, que le carnage l’effraie, qu’il se demande pourquoi Dieu a permis de telles choses. »

Mme Chambrun eut un haut-le-corps, mais très vite se rasséréna. « J’ai confiance en lui. C’est une de ces défaillances que le meilleur chrétien éprouve et qui lui sont nécessaires pour se démontrer à lui-même qu’il est chrétien. Nous n’aurions pas à savoir, d’ailleurs, pourquoi Dieu permet ces choses si nous n’en trouvions pas les raisons dans nos péchés. »

Élisabeth bondit : « Les péchés de Georges ? Il est né. C’est son seul péché jusqu’ici. » A ce moment elle haït la guerre.

— Mais c’est un péché que de naître, et Georges, comme nous tous, doit le racheter.

— Mais maman, c’est horrible. Même si ce que tu dis est vrai, il paierait en ce moment mille fois plus cher que toi, que moi, que tous ceux qui passent dans la rue, où les pécheurs sont si nombreux qu’on ne trouverait peut-être pas un être, hors les petits enfants, qui soit innocent comme lui. »

Mme Chambrun s’exaltait. « Personne n’est innocent ma fille. »

— Même ton fils ?

— Même lui, surtout s’il est vrai, comme tu le dis, qu’il doute de Dieu. Mais je le connais, tu as mal lu sa lettre. Ce malheur nous sera épargné. Il vient d’avoir sa seconde citation. Se battrait-il comme il se bat, s’il n’était plus chrétien ?

Un miracle entrait. En se contentant d’exister, il eût répondu pour la jeune fille. Un miracle. L’éternelle guerrière qu’on pourrait, dans toute l’Histoire, suivre à des traces de sang si elle ne laissait aussi dans son sillage l’ineffable parfum des fleurs. Elle était grande, avec des épaules larges, régulièrement inclinées, d’où les bras tombaient purs et ronds. Elle marchait si fièrement qu’elle semblait nue. Elle était nue. La splendeur sinueuse des chairs obligeait les étoffes à se modeler sur leurs masses tournantes comme une atmosphère soyeuse qui l’accompagnait. Du talon haut, de la cheville sculptée à la tête petite et haute, la longue ondulation charnue montait avec la fermeté glorieuse d’une plaine qui se déroule sous la lumière de l’été. Cela progressait sans un heurt, l’oblique élan des jambes longues s’élargissait aux flancs épanouis que la dépression ondoyante des hanches, pareille au cadre d’une lyre, réunissait au creux des reins. Du ventre à peine ondulé au dur jaillissement des seins qui tremblaient à peine sous le taffetas du corsage, croisé sous eux, les plans soutenus s’élançaient, tournaient, cintraient la poitrine bombée, érigeaient le cou cylindrique, d’une pâleur dorée, où battait le sang des artères et au sommet duquel, sillonnés d’ombres et de flammes, les cheveux noirs à reflets roux tordus en tresses circulaires couronnaient le crâne rond. La face était une splendeur fauve, avec la grande bouche aux dents serrées et régulières, ourlée de sang, gonflée de sucs, le nez droit aux ailes fières, les immenses yeux gris, enfoncés dans une ombre chaude, violets à la lueur des lampes et où des étincelles vertes s’allumaient et s’éteignaient. Elle avait de grands mouvements qui paraissaient continus et n’avoir jamais commencé et ne devoir jamais finir. Il suffisait qu’elle marchât, qu’elle tournât la tête, qu’elle levât la main pour délivrer des ondes musicales. Immobile, elle les captait comme un troupeau obéissant.

— Que dis-tu, maman ? » La voix avait des profondeurs liquides, un flot de cristal qui heurtait des parois d’airain… « Que dis-tu ? Tout le monde se bat bien, et tout le monde n’est pas chrétien, il s’en faut. Des socialistes, qui sont partis pour faire la guerre à la guerre, des instituteurs pour défendre la morale outragée, des Juifs pour se faire une patrie, des milliers de bourgeois sceptiques, d’ouvriers révolutionnaires tombent tous les jours au premier rang. Tu connais les idées de Richard ?… Je venais précisément t’annoncer qu’il a décroché, lui aussi, sa seconde citation, et la médaille militaire, encore… Il a descendu un avion boche…

Quand elle prononça le nom, ses larges paupières battirent, recouvrant d’un voile d’or la flamme des yeux gris, son cou, gonflé d’un spasme musculaire, s’empourpra, sa poitrine battit, monta comme une vague, tandis que ses épaules ondulaient. Elle n’avait pas une fleur, pas un bijou, pas un parfum. Mais une telle force d’amour rayonnait d’elle qu’Élisabeth souffrit dans sa chair desséchée et que Mme Chambrun, obscurément choquée, faillit se signer. C’était Clotilde, l’aînée, la fille si longtemps préférée, choyée pour sa passion mystique, et à qui le mariage, en quelques mois, avait rouvert les portes de l’Éden. Avec la force de l’époux, la joie révélée peu à peu dans ses plus grandes profondeurs, l’union miraculeuse des sens larges ouverts avec la vie universelle, tout l’ancien édifice de l’éducation qu’étayaient tant de désirs obscurs et d’impressions irraisonnées s’était effondré soudain. L’époux. L’époux seul, sa puissance infinie, ses idées qu’elle déterminait comme un brasier crée la lumière, et le lien brûlant qui l’attachait à lui, entraînant avec elle en lui, confusément, le flot des souvenirs, des pensées, des sensations, des sentiments confondus.

— Georges est chrétien. Il ne peut pas faiblir. Tous les autres, ton mari le premier, ne se relèveront plus à la première défaillance. Tous les socialistes finiront par penser comme celui qui fut le fiancé de ta sœur. Les instituteurs ne pourront retenir dans le devoir des hommes à qui ils ont appris qu’il n’y avait pas de Dieu. Les Juifs font déjà des affaires… Ton père le leur reprochait encore hier. Georges ne faiblira pas.

— Richard non plus, maman ! il est trop vivant pour ça ! Il n’aura même pas de défaillance. Ah ! je le connais, je le connais ! Il s’enivre de lui-même. C’est dans sa puissance seule que réside son besoin d’action, tout lui, ses sentiments, ses goûts, ses idées même. Tu sais combien j’ai souffert, bien que je l’aimasse déjà, quand il m’a demandée, de ce qu’il était épicier en gros. J’étais bête. Je voulais un médecin, ou un avocat, ou un ingénieur, ou un banquier, que sais-je ? La veille de la guerre encore, ça m’ennuyait qu’il vendît de la cassonade et achetât du raisin sec et ne songeât pas à s’en cacher. Tout ça est loin. Ingénieur, médecin, avocat, banquier, il eût été le même, un conquérant. Il est soldat sans effort, et magnifique soldat. C’est un mâle !

Elle avait dressé le buste, secoué sa belle poitrine, puis, devant l’effarement de sa mère, rougi. Et comme elle se tournait vers sa sœur, d’un mouvement instinctif, elle lui vit la face si tragique que ses larmes jaillirent et qu’elle lissa les cheveux de la délaissée avec la paume de sa main. Élisabeth la laissa faire, pardonna même d’un regard, mais ne dit rien.

Mme Chambrun avait vu les larmes. Mais elle n’avait pas compris. Quelque chose bougea dans son cœur : « Tu pleures, Clotilde ? Je te comprends. Hélas ! Où est ton refuge, maintenant que tu ne crois plus, contre l’inquiétude, contre le malheur possible ? Comment cette guerre n’apprend-elle pas à tous où est la vérité, la morale, la paix du cœur ?

— Non, maman, je ne pleure pas. Je n’ai pas d’inquiétudes. Je n’ai jamais eu d’inquiétudes. Il ne lui arrivera rien. Il est trop fort. Ce n’est pas son aéroplane qui le porte. C’est lui qui porte son aéroplane. Un homme comme lui ne meurt pas. Il domine les événements. » De nouveau elle s’était dressée, sa joie refoulait la pitié tendre qu’elle éprouvait pour sa sœur, l’afflux du sang au cœur noyait les larmes. Amoureuse de la force, elle était vaincue par la force. Elle trouvait dans sa défaite sa gloire de femme et la paix. Sa main tremblait d’émoi sur les cheveux de sa sœur, mais elle ne la regardait plus. Et Élisabeth, déchirée d’amour et d’envie, l’admirait.

— Et toi, ma pauvre maman ? Si tu savais combien je pense à toi, à Georges ! » Elle mentait, elle aimait bien son frère, mais pensait trop à son mari pour penser beaucoup à son frère. Elle mentait facilement, éprouvant le besoin de répandre sur tous le bonheur qui l’étouffait. Elle mentait parfois aux autres, pour leur être agréable, mais à sa nature jamais. « Comme tu dois souffrir, quand tu songes à ce qu’il souffre, à ce qui peut lui arriver. Ah ! ce n’est pas Richard, lui ! C’est un faible, au fond, et si doux, et qui se bat par noblesse de cœur, contre ses sentiments, ses besoins, ses moyens, contre lui-même… »

Mme Chambrun baissa la tête. Pleurait-elle ? On ne le vit pas. On ne le voyait jamais. Elle fit un effort sensible. Il ne fallait pas qu’elle parût moins courageuse que cette fille qui n’avait plus besoin de Dieu. Elle n’avait plus désormais un sentiment direct. Elle se demandait toujours de quelle manière elle devait le refouler pour que cela fût agréable à Dieu. « Georges ne court aucun danger. Un chrétien ne court jamais de danger. S’il meurt, il est sauvé. Le seul danger que puisse courir un chrétien, c’est de perdre la foi chrétienne ! »

Un silence tomba. Les deux sœurs se regardèrent. C’était donc là leur mère ! Elle livrait son fils au Minotaure parce qu’on lui avait appris que cela apaiserait Dieu. Elle eût préféré le voir mort plutôt que détaché de Dieu. Elle avait considéré comme un châtiment à l’insuffisance de sa piété l’abandon de sa fille aînée, l’indifférence de sa cadette… Mais cette fois, c’était le drame. Si Dieu permettait que son fils se retirât de lui au cours du drame, et à propos du drame où il se manifestait, cela montrerait à coup sûr l’indignité définitive de la mère et des enfants.

Clotilde appuya son regard sur le regard de sa sœur, longuement, tendrement. « Tu vois où elle en est, disait ce regard, et comme nous sommes plus libres ! » Élisabeth n’en put supporter l’assurance. Sa vérité lui échappait. Elle se sentait faible et pauvre devant la force et la richesse de sa sœur. Devant l’humilité de sa mère, elle sentait la misère de son orgueil. Où était-elle ? Où était-elle ? Elle essayait en vain de fixer, au centre du désarroi de ses sentiments anciens, une croyance arrêtée, une volonté définitive autour de qui elle eût pu contraindre ses sentiments nouveaux à graviter. A cet instant, elle ne pensait qu’à ceci : il y avait dans sa famille deux êtres qui étaient au feu, deux êtres qui s’y étaient conduits en braves, le fils de sa mère qui était là, l’époux de sa sœur qui était là. L’être qu’elle aimait, elle, n’avait pas voulu se battre, il n’avait ni citation, ni médaille, pas de gloire. Il n’était pas un héros. Pas même un martyr. Il ne risquait rien pour ses idées. Il voyageait pour son plaisir. Il était à l’abri des coups. Elle n’avait pas voix au chapitre. Sa mère avait le droit de sacrifier son fils à ses idées puisque la douleur de le perdre, qu’elle l’avouât ou non, la laverait de cette idolâtrie. Sa sœur avait le droit de proclamer la beauté de la guerre puisqu’elle aimait un conquérant. Elle n’avait aucun droit, elle. Ni Dieu ni l’homme ne répondaient à son appel. Il y avait là deux chairs sous le couteau, et ces deux chairs souffraient moins qu’elle, dont le couteau s’écartait ! La mort n’était donc rien, c’était l’amour qui délivrait…

Elle était sauvée. Elle sentit monter les larmes. « Qu’importe que Pierre soit un héros, mais que je l’aime, et qu’il m’aime. » Un spasme si violent la traversa, arrêtant son cœur, voilant ses yeux, contracturant les muscles de sa face, que Clotilde comprit tout :

— Lise, ma sœur, veux-tu que j’écrive à Pierre ?

— On n’écrit pas à un fuyard, répondit Élisabeth.

IV

Pierre Lethievent parcourait la libre Helvétie. Depuis dix mois qu’il s’y trouvait, il en connaissait toutes les gares, toutes les montagnes, tous les hôtels. Il avait revu plusieurs fois les mêmes endroits, atteint d’une fièvre ascensionnelle et déambulatoire qui s’alimentait d’elle-même et qu’aucun site, aussi célèbre qu’il fût, aussi cher qu’il payât pour le contempler, n’apaisait. Il avait vu sept fois le soleil se lever sur le Righi, il avait fait trois fois l’ascension de la Dent Blanche, deux fois celle de la Jungfrau. Il avait parcouru quatre fois six lacs, exploré neuf glaciers, visité une grotte de glace dont un tourniquet défendait l’entrée et où un virtuose incomparable jouait de l’accordéon. Il avait bu le café au lait une fois à quatre mille cent vingt-trois mètres de hauteur. Il avait côtoyé en funiculaire des gouffres impressionnants. Il était monté sans secousses pour trois francs trente centimes à dix mille six cent onze pieds et trois lignes au-dessus du niveau de la mer. Maintes fois, il s’était livré à la méditation solitaire dans cinq forêts de sapins. Maintes fois, il avait loué une nacelle pour glisser sur l’eau calme de quelque lac du milieu duquel on entendait tinter les clochettes des troupeaux, et lâché les rames afin de rêver. Il avait skié en hiver. Il avait skatingué en été. Qu’il logeât à l’hôtel de Winkelried, au chalet de l’Oberland, à l’auberge de l’Edelweiss, au palace de Guillaume Tell ou à la pension du Ranz des Vaches, du fond des vallées brumeuses, du bord des eaux tranquilles, du sommet des monts sourcilleux, quatre fois par jour à la même seconde, il avait entendu le tumulte strident des gongs marquer l’heure des repas, huit fois par jour, quatre fois par nuit à la même heure, un roulement lointain et d’impérieux sifflets annoncer le passage des trains, quarante-deux fois à la même minute, une trompe signaler l’arrêt des tramways, et chaque soir, avec les deux minutes et trois à cinquante-cinq secondes prévues par le calendrier d’avance ou de retard, toutes les fenêtres fleuries de tous les sanatoria s’ouvrir au moment précis où le soleil couchant inondait de teintes roses la neige sur les hauteurs.

Il avait voulu étouffer sous la multiplicité et l’amas des sensations esthétiques la plaie qui cuisait et lançait au centre vivant de son être. Cette plaie, au contraire, s’était élargie jusqu’à envahir tout à fait le formidable ennui qui lui venait de tous ces plaisirs tarifés, de toutes ces sublimités honnêtes, de toute cette beauté indiscutable, de tout cet impitoyable bonheur. L’image d’une jeune fille ne quittait pas cette étendue déserte et monotone qu’il voyait se dérouler en lui quand il y tournait ses regards. Elle était de jour en jour plus floue, cette image, mais plus hallucinante ainsi. Après la douleur crue des premières semaines, l’angoisse insistante, entêtée, s’était installée à demeure. Il voyageait en forcené, elle l’accompagnait paisible. Elle assistait aux réunions pacifistes où il parlait, discutait, s’indignait, votait. Quand il écrivait à ceux de ses amis qui étaient dans la bataille les lettres les plus passionnées pour les détourner du sacrifice consenti, de l’esclavage subi ou du jeu librement cherché, il la voyait courant dans l’ombre de sa plume. Son intelligence était libre. Il raisonnait de tout, sur tout, avec la subtilité et la rigueur d’autrefois. Mais l’image restait en marge. Jamais il ne la réunissait à la sensation vivante par les mille secrets passages qui font d’un esprit supérieur le fleurissement continu, toujours frais et frémissant, de tous les sens en émoi. Il n’avait plus que deux ressources pour retrouver l’unité de son être : chasser l’image de sa mémoire ou l’incorporer à sa chair… L’amour lui interdisait la première, l’orgueil la seconde. Il errait…

Pour la troisième fois, il débarquait à Lucerne, hésitant à descendre en Italie — où l’appelait la propagande — par le Saint-Gothard. Il s’était assis au bord du lac, sur la terrasse d’un hôtel. Le temps était admirable, doux, plein de fraîcheur et de calme. Une chute d’après-midi vermeille donnait à l’air et aux formes du monde l’occasion la plus favorable pour apparaître dans leur gloire à qui sait les regarder. Il se sentait un besoin d’admirer presque douloureux. Cependant, ici comme ailleurs, pour la centième fois, il trouvait à l’eau paisible des tons savonneux, aux neiges ensoleillées des violets et des mauves froids, interchangeables de montagne à montagne et de saison à saison, aux forêts de sapins des bleus ardoisés, neutres, sans reflets, sans transparence, aux formes colossales entourant le lac de partout une monotonie immobile et bouchée. Pas un plan vigoureux et net révélant à l’intelligence l’architecture de la terre, pas une ligne assez ferme et soutenue pour imposer à son éternel besoin d’ordre quelque direction évidente qui devînt à la fois une certitude pour les sens et une inquiétude pour le cœur. Il ferma les yeux, afin de voir plus nettement l’image qui insistait sur le fond terne de sa méditation désenchantée. Et comme elle était là, toujours présente, comme elle lui tendait les bras, la tête en arrière, avec un rire enivré, ainsi qu’il se souvenait de l’avoir vue la veille de la rupture et qu’il la voyait toujours, il comprit soudain. Il comprit et pour la première fois réunit à une idée vivante son chagrin. Il comprit la vision poétique et banale que certains peuples ont de la terre qui les nourrit. Il comprit pourquoi ils cherchaient en eux et reportaient candidement dans leurs paysages d’où la vie aérienne des lumières et l’harmonie formelle sont proscrites avec le feuillage bruissant, nuancé, éclairé en-dessous par les feux mouvants du soleil, avec la poussière colorée où jouent les fantômes, avec la gloire illuminante des mille reflets dansant dans la vapeur d’opale au bord des mers, un refuge sentimental contre la vulgarité de ces paysages et l’ennui qui s’en dégage. Il saisit dans un éclair le sens profond de la musique, protestation des âmes élevées contre la platitude ou la grossièreté de la nature et des mœurs, monument intérieur dressé par le héros sur le chaos environnant des sentiments et de l’espace. Et comme il rouvrait les yeux, comme son regard embrassait les montagnes, il vit que les mille chalets dispersés sur leurs pentes avaient l’air très sûrs d’être honnêtes, d’abriter partout la vertu, mais qu’aucun d’eux ne lui montrait un profil fier, une arête grave et nue, la moindre humble façade exprimant dans sa coloration, ses proportions et son dessin une idée commune à tous, claire, tranchante et poursuivie obstinément dix siècles à travers le feu et le fer.

Une servante rose, avec la nuque blonde, les bras nus, des bas blancs bien tirés sur des chevilles un peu lourdes, le servait. Flanqué de pain grillé, de miel, de beurre, le café au lait, qui était exquis, l’écœura. Il se leva, gagna sa chambre, contempla avec irritation la propreté presque incroyable de la pièce, ses meubles frais, les lavabos fixés au mur, leurs robinets d’eau chaude, d’eau froide, d’eau tiède, tous ces indices d’une civilisation que son manque d’imagination prophétique l’obligeait de trouver parfaite. Il ouvrit sa fenêtre, regarda les bois presque noirs, les glaciers hautains, les eaux mornes. Quelque chose d’inexpliqué étouffait son cœur. « Je ne comprends rien à tout ça ! C’est honnête, oui. Mais c’est informe. Quelle est la forme de tout ça, dans notre commun souvenir ? C’est heureux, oui. Et après ? Si c’était trop heureux ? Ou trop paisible ? » Une douleur aiguë le traversa : « Zut ! » Il sortit en tirant violemment la porte. Comme il mettait le pied sur le palier, une femme, la tête baissée, montait la dernière marche. Elle leva la tête, l’aperçut, fit un cri léger, s’arrêta. C’était Élisabeth Chambrun.

Ils étaient face à face. Ils auraient pu s’étreindre s’ils s’étaient tendu les bras. Elle s’appuya du dos à la rampe où se crispèrent ses deux mains. Il recula jusqu’au mur. Ils se croisaient sur la piste de guerre et s’observaient avec une attention aiguë, comme pour guetter les frémissements et les tassements musculaires qui précèdent le bond. Aucun élan l’un vers l’autre. Il la trouvait maigre, vieillie, laide, avec un visage osseux, la peau tirée et desséchée, les épaules rentrantes et, dans la mise, mille imperceptibles négligences dont l’ensemble l’outrageait. Il vit qu’elle avait souffert, qu’elle souffrait, qu’il en était cause. Il essaya d’avoir pitié. Il ne put pas. Il n’aimait plus. La réalité le délivrait de l’image. Il respira. Il se sentit impitoyable et fort.

Elle, au contraire, le trouvait beau, plus qu’autrefois. Sa peau s’était hâlée, elle était d’or et de feu sombre. Sa poitrine était plus large. Le masque avait une fierté meurtrie, qu’accentuait la courbe de la bouche, ferme et descendante aux coins, la profondeur des orbites où la flamme de l’œil jouait dans les ombres bleuâtres, le modelé violent du front vertical, bossué au-dessus des sourcils, creux aux tempes. Elle lui en voulait d’être ainsi, alors qu’elle enlaidissait. Elle se souvint. Il était parti. Il avait fui. Il ne lui avait pas écrit une lettre. Il était bien mis, bien portant. Elle pensa à Georges, hâve, malpropre, enlisé dans la boue rouge de sa tranchée. Et, comme elle rencontrait son regard presque hostile, il lut du mépris dans le sien.

Cela dura dix secondes. D’autres personnes montaient. D’abord Clotilde Esperandieu, toujours splendide, qui s’arrêta interdite, puis M. Chambrun, les bras au ciel :

— Comment, c’est vous Lethievent ! En voilà une rencontre ! Je ne suis pas fâché de vous voir… »

Il s’interrompit. Il avait surpris l’attitude de Pierre et d’Élisabeth, leur silence, la gêne de Clotilde qui avait baissé la tête, et, du bout de l’ombrelle, traçait des hiéroglyphes sur le tapis du palier.

— Comment ! vous boudez encore ? Il y a beau temps que je ne pense plus à ces histoires, moi ! Embrassez-vous donc, sapristi !

Et il poussa Pierre vers Élisabeth.

Elle ne voulut pas qu’il comprît sa haine. C’est pour cela qu’elle tendit sa main. Une main molle, qu’il serra vite, en s’inclinant un peu. M. Chambrun était radieux.

— Je vous savais bien en Suisse, Georges me l’avait écrit, mais je ne m’attendais pas à vous voir presque le jour de notre arrivée. Le monde est petit. » Il sentit qu’il fallait parler de la patrie : « Sans doute, je n’approuve pas votre conduite. Mais après tout, vous êtes réformé… Allons ! vous dînez avec nous. C’est étonnant ce que cet air de la montagne ouvre l’appétit. »

Pierre, devant la main large tendue, hésita une seconde à y poser la sienne. Mais sa haine pour le père était partie avec son amour pour l’enfant. Vis-à-vis d’eux, l’indifférence. Vis-à-vis de tout, une lassitude infinie. Il vit dans cette soirée une diversion à l’ennui. Il répondit à l’étreinte, baisa le bout des doigts de Clotilde dont il avait toujours aimé l’animalité généreuse, accepta d’un signe de tête et descendit sur la terrasse de l’hôtel.

Le dîner fut assez morose. Tous s’observaient. Seul, M. Chambrun gardait sa verve. Il était venu pour ses affaires et avait décidé ses filles, dont la santé était médiocre, à l’accompagner. Pierre, en effet, en regardant avec plus d’attention Clotilde, surprit des mouvements fébriles, un tremblement léger des lèvres, quelques signes de nervosité, d’inquiétude, presque de souffrance, d’autant plus visibles qu’il se la rappelait plus puissante, plus calme, plus triomphalement assise dans la paix conquérante des sens toujours enivrés. Il s’informa. Son mari, depuis deux mois, était en « mission spéciale ». Elle le savait vivant, il lui donnait de ses nouvelles par la Suisse précisément. Mais auparavant, presque une semaine sur deux, elle quittait Paris pour passer quelques jours avec lui dans un de ces villages de l’arrière-front, à proximité des parcs d’aéroplanes, où le fruit défendu prenait une incomparable saveur. Elle conta leurs ruses pour se voir. Elle parla du bruit du canon, des convois sur les routes, du passage des armées. Ils en vinrent à la guerre. M. Chambrun semblait gêné. Pierre disait la paix prochaine, la rupture du front étant de part et d’autre impossible, les soldats s’affirmant partout résolus à ne pas passer un second hiver. M. Chambrun hochait la tête, jugeait la paix encore lointaine, ne paraissait pas y tenir. « Il faut aller jusqu’au bout. Les Anglais s’organisent. Les affaires reprennent. On les aura ! » Pierre pensait à Georges, dont une lettre, huit jours avant, lui avait avoué la détresse. Mais il était assis à la table de Chambrun. Il serra les poings, il serra les dents. Chambrun, d’ailleurs, réussissait à parler d’autre chose :

— Au diable la guerre, mes enfants ! Quelle paix ici ! Et quel pays !

En effet, le soleil étant caché par les montagnes, mais encore présent sur l’horizon, un jour égal et blanc éclairait la table, ses cristaux, ses métaux, ses verres, les fruits nouveaux qu’on apportait. Partout la paix et le confort. Le public des dîneurs, sans doute, était mêlé. Peu de Français, — eux seuls peut-être, — mais pas mal de gentlemen courtois et corrects, en smoking, avec de jolies femmes blondes en costumes de soirée, qui jasaient comme des oiseaux. Quelques profils aigus, bruns et durs, de péninsulaires de race. Surtout des messieurs entre deux âges au crâne rasé, au cou gras, au visage rose avec des balafres violacées, qui, dans l’indifférence générale, échangeaient à voix presque haute des propos coupés de gros rires et mangeaient beaucoup. Une neutralité tacite régnait. Les deux baies étaient grandes ouvertes. La nature aussi restait neutre. Dans le calme infini, on entendait des bruits de rame, des meuglements éloignés, des tintements argentins, la sirène d’un bateau. Les eaux du lac, de plus en plus ardoisées, avec de grandes plaques livides par endroits, s’assombrissaient peu à peu. La couronne noire des pins, fleuronnée de chalets pittoresques, les entourait de partout. Tout en haut, sur le ciel vert pâle, un glacier rouge, sans nuances, s’éteignait.

— Est-ce beau ! Est-ce beau ! » L’enthousiasme de Chambrun délivrait la fureur de Pierre.

— J’admire qu’un paysage aussi accidenté puisse être aussi plat, dit-il.

Élisabeth, le nez dans son assiette, n’avait pas dit un mot depuis le début du repas. Pourtant, à cette phrase qu’il lança brusquement, sur le ton passionné d’autrefois, elle leva les yeux sur lui. Clotilde, surprise, le regardait aussi. Il était nerveux. Il passait une main rapide sur ses cheveux désordonnés. Il déplaçait son couteau, ses verres, avec ces mouvements saccadés qu’elles connaissaient l’une et l’autre et qui annonçaient l’orage. Chambrun protestait :

— Comment ? Mais c’est superbe ! Ce paysage est d’une sérénité qui attendrirait un Turc !

— Justement, il est trop serein. Il manque d’accent. Je l’ai trop vu, depuis dix mois, toujours pareil, même quand il neige. C’est une affiche de gare. Il m’assomme.

Clotilde l’interrogeait :

— Tiens ! vous n’aimez pas ça ? Moi non plus d’ailleurs. Ça me glace… Mais pourquoi y êtes-vous ?

— D’abord, j’ai tenté de l’admirer, puis, comme j’avais à y faire, j’y suis resté. Mais j’en ai assez. Je ne suis pas né exclusivement pour boire le meilleur lait du monde, dormir dans les meilleurs hôtels, gravir les meilleures montagnes. Je veux vivre.

— Pourtant ce pays est hors de la guerre. Il veut rester hors de la guerre. Il jouit de tous les bienfaits de la paix. Vous devriez l’aimer pour cela.

Ce coup droit toucha Pierre au cœur. Il éprouvait la souffrance que la même idée lui avait donnée, un peu avant sa rencontre avec Élisabeth…

— C’est vrai, mais je ne puis. Je veux un milieu passionné, et non raisonnable, curieux, et non instruit, une nature ardente, et non pittoresque, une civilisation enthousiaste, et non confortable…

Élisabeth levait décidément les yeux, oubliait les fruits sur son assiette, appuyait ses coudes sur la nappe, son menton sur le dos de ses mains croisées, le regardait sans le savoir. Elle parla :

— Il y a pourtant de belles choses, ici. Nous venons de Bâle. Nous y avons vu le Musée. Vous aimiez bien ces maîtres-là, autrefois, Holbein, Bœcklin…

Sa voix que, depuis dix mois, il n’avait plus entendue, se brisait en notes si pures, comme si d’anciens sanglots maîtrisés y avaient mis leur houle pour toujours, qu’il fut violemment remué. Il parla sans la regarder, comme s’il s’adressait à un absent :

— Précisément, j’en arrive aussi. C’est là que j’ai compris. J’admire Holbein, toujours. C’est la seule œuvre définie, volontairement abrégée, qu’il y ait dans la peinture allemande. C’est sa seule protestation visible contre le sentimentalisme, le pittoresque attendri, le lyrisme diffus et flou. Elle choisit. Elle élimine. Et comme elle est seule, par ici, à éliminer et à choisir, elle souligne le manque de cohésion spirituelle de cette civilisation. C’est un refuge de la sensibilité conquérante, comme la musique en est un du sentiment outragé… Holbein, c’est un cri viril dans le silence unanime… Les musiciens viendront bientôt, beaucoup plus haut, loin des glaciers, là où la plaine est sombre, vers le versant des mers polaires… Et vers le versant du soleil, un peu plus bas, là où les vallées sont blondes, Rousseau, ce musicien de la pensée modulée par les chocs du cœur… Quant à l’autre…

Au vol, il surprit une Élisabeth passionnée, vivante, reprise, que ses paroles soulevaient…

— Quant à l’autre… J’avais vu des photos, autrefois. Et surtout j’avais lu des livres. Ah ! celui-là est bien au plan de son milieu, qui n’en a pas. Ah ! il ne proteste pas, lui ! Pauvre diable, qui se croit seul dans les foudres du Sinaï ! C’est un lac sans reflets, mais plaqué de noir et de rouge, où des touristes se mirent, un Baedeker sous le bras. Il s’exténue à exprimer par la peinture un tas d’idées pâteuses qui ne sont pas de son ressort. Il patauge dans ses mythes puérils pour en tirer quelque symbole étique trempé de café au lait et barbouillé de confitures où la groseille prend une intention dionysiaque, le melon un sens moral, la reine-claude une vertu idéaliste… O Renoir !

Soulagé, il sourit en regardant Élisabeth. Et il reconnut l’image. Elle n’était plus maigre. Ses épaules s’ouvraient, se déployaient avec orgueil, sa poitrine battait, se gonflait sous le corsage. Elle n’était plus laide. Fixés sur lui, ses yeux foisonnaient de lueurs qui enveloppaient de longues caresses sa propre imagination délivrée et pour la première fois depuis dix mois planant à sa hauteur nécessaire. Le sang, monté aux joues, au front, aux tempes, noyait les creux, comblait les rides, dorait le cerne des paupières. La mise n’était plus négligée. Trois tapes machinales avaient remis en place la masse fauve des cheveux où ses mains serraient un ruban, tordaient, lustraient une mèche tombante. Sans s’en apercevoir, elle avait pris à un bouquet, sur la table, une anémone qu’elle piquait à l’échancrure du corsage. La pénétration de l’esprit avait remué ses entrailles, réveillé le besoin obscur d’une communion plus intime, comme l’odeur d’un fruit ouvre la faim. La profonde unité de la vie amoureuse les environnait tous deux. Son cou se gonfla, elle laissa monter les larmes. Clotilde, jalouse, labourée, conquise, regarda Pierre avec une moue affectueuse et souffrante en baisant la main de sa sœur. Chambrun déclarait qu’il ne comprenait pas ces théories, qu’il ne voyait pas ce qu’il pouvait y avoir de commun entre un lac et un peintre, à moins qu’il ne fût paysagiste…

— Ta-ta-ta ! La nature reste, vous avez beau dire, mon garçon. Et vous ne me prouverez pas que celle-ci n’est pas grandiose… Grandiose… Je le maintiens. Et puis, elle porte à la rêverie. Elle est tellement au-dessus de nos moyens artistiques !

Et son geste embrassait le cercle des montagnes mornes, de l’eau morose, y rassemblant la foule des mangeurs dont les faces commençaient à luire et les conversations à couvrir le bruit des mâchoires. Le contentement de la nourriture amorçait la communion.

Pierre s’assombrit. Il était jeune. Tout ce qui n’était pas sa propre passion l’irritait. Il n’avait pas encore assez la connaissance de lui-même pour se respecter dans les autres, même quand ils n’étaient pas respectables. Il perdait son temps à vouloir réformer les autres, plutôt que de s’approfondir. Il se contint. Mais il se tut. Et comme Élisabeth le fixait, suppliante, sentant qu’il regagnait son aire, seul, il lui jeta un regard dur.

Le lendemain matin, à l’heure du petit déjeuner, — la vie sentimentale se rythme ici sur les repas — Pierre descendit sur la terrasse. Élisabeth, qu’il comptait y trouver, n’y était pas. Il avait mal dormi. Elle aussi. Mais lui de regrets, de remords. Elle de révolte. Il ne l’aimait donc plus qu’un mot de son père ait suffi à l’écarter d’elle, après cette minute immortelle où ils s’étaient ensemble, et si facilement, reconquis sur leur orgueil ? De nouveau, elle le haït, retrouvant ses mauvais mots de la soirée, sa fureur contre la guerre, ses ironies sur la patrie, ses silences vindicatifs. Et lui, de nouveau, l’adora. Pourquoi n’avait-il pas retenu ce bonheur immense, de la voir redevenir belle parce qu’il redevenait vivant, de l’emporter dans son vol, vaincue, ravie, où il voulait ?

— Que m’importe cet imbécile ! Je l’aime. Elle m’aime. Pourquoi ne vient-elle pas ?

Elle ne vint pas. Il passa la matinée à monter dans sa chambre, espérant la rencontrer dans l’escalier, dans les couloirs, à en descendre en quelques bonds, certain de la trouver sur la terrasse. Elle ne vint pas. M. Chambrun non plus. Ni Clotilde. Le coup de gong du déjeuner de midi était donné depuis longtemps. Il s’informa. Ils avaient prévenu qu’ils ne déjeuneraient pas. Un tumulte douloureux emplit sa poitrine. Il ne prit rien, sortit, erra au hasard, déterminé à la trouver, à s’humilier. Et il parcourait, à grands pas, les rues, les quais, les promenades, courant après deux jupes qui tournaient à un coin, sautant dans un tramway où il venait d’entrevoir un chignon, un chapeau à travers la vitre. Une fois, comme le funiculaire le déposait au Gütsch, il reconnut de loin, à une table de café, la silhouette de Chambrun. Il courut, s’arrêta à vingt mètres. Chambrun causait avec deux messieurs corpulents, qui montraient leur nuque rose et rase entre le col d’un pardessus mastic et un chapeau de feutre vert. Ni Élisabeth, ni Clotilde n’étaient là. Il redescendit, gagna l’hôtel, où on lui apprit qu’elles étaient rentrées, puis ressorties. Rentrées, ressorties ? C’était pour lui. Il eut un espoir fou, reprit sa course errante… Comme il traversait pour la dixième fois la Reuss sur un de ses ponts de bois décorés de vieilles peintures, il aperçut les deux femmes qui venaient au-devant de lui.

Il s’élança, les mains tendues. Élisabeth ne les prit pas. De nouveau, il la vit hostile, sans beauté, près de sa sœur qui secouait la tête tristement en le regardant. Cette fois, il ne lui en voulut pas d’être laide. C’est à lui qu’il en voulut. Maintenant, il savait que sa laideur n’était pas définitive. Elle serait belle tout de suite si elle voulait le regarder.

— Élisabeth, écoutez-moi.

— Pour quoi faire ?

— Vous ne pouvez pas refuser de m’entendre. Vous n’en avez pas le droit.

— Pas le droit ? Comme si vous ne me l’aviez pas donné depuis dix mois !

— Écoutez-moi, écoutez-moi.

Clotilde avait disparu. Le temps était bas et triste. Le courant chantait sur les pilotis, faisant frémir les planches. Les squelettes de la Danse Macabre semblaient entrechoquer leurs os.

— Écoutez-moi. Je vous aime. Souvenez-vous. J’ai eu tort de vous quitter ainsi. J’étais fou… L’assassinat, la guerre, j’étais fou… Pardonnez-moi. J’ai trop souffert… Si vous saviez !

— Et moi, croyez-vous que je n’aie pas souffert ? Elle parlait durement, avec un accent découpé. « Ah ! vous souffriez ? Et moi, et moi… Vous êtes parti sans un mot, sans un regard, lâchant votre fiancée comme une gueuse… Vous ne m’avez pas même écrit. Vous m’avez préféré je ne sais quelles idées, je ne sais quel orgueil. Quand ma chair était happée par la guerre, vous vous êtes écarté de l’engrenage. Vous avez préféré la paix à mon amour ! » Cette fois, elle avait les yeux dans ses yeux. Au bout des mains serrées, ses doigts s’étaient joints. Du talon, elle martelait les planches : « Que faites-vous ici, quand ceux de votre âge meurent, quand Georges, en ce moment, peut-être, tombe dans sa tranchée, quand on fusille Richard ou qu’il s’écrase sur le sol, quand vos amis sont entre la tempête et vous. Cela pour vous protéger. Cela pour vous, qui êtes ici. Cela pour vos semblables, les neutres, qui se voilent les yeux d’une main et détroussent les cadavres de l’autre. Vous, vous ! »

Elle tremblait de colère. De nouveau, elle fut très belle. Mais comme il se sentait aimé, comme il la tenait sous sa griffe, comme ce n’était plus ce silence épouvantable du matin, l’incertitude, l’absence, la perspective encore de longs mois, d’années sans la voir, sans entendre parler d’elle, il se tassa dans sa demi-victoire, il fit front. Il ne voulut pas qu’elle pensât hors de lui-même. Il songea au miracle de la veille, quand elle roulait dans son sillage, éperdue de reconnaissance à ne dépendre que de lui.

— Je fais ce que je peux pour arracher mes amis au massacre, pour arrêter le massacre. Georges vient de m’écrire. Il désespère. Il est écœuré. Et tous ainsi, partout. Vous n’êtes donc pas encore saoulée de sang ?

Elle blêmit, mais sentit la houle guerrière monter de ses entrailles et soulever son cœur.

— Vous savez que s’il faut le mien pour que le massacre cesse, il cessera à l’instant. Mais à condition que le bourreau, après, jette sa hache, rentre dans sa patrie, cultive son jardin. Je lui pardonne par amour pour ceux de la Marne, qui lui ont cassé les genoux.

— Le bourreau, mais c’est l’internationale toute entière du capital ! Ceux de la Marne ? Des esclaves. Avez-vous jamais réfléchi à la somme de lâcheté qu’il faut pour se laisser jeter à la tuerie contre son gré ? La patrie ? les patries ? elles ne commenceront à vivre que le jour où mourra la guerre.

— Si nous ne tuons pas la guerre, vous savez bien que ce sera le triomphe de la patrie qui croit le plus à la patrie et aura déchaîné la guerre. Par haine du chauvin d’ici, vous en êtes un de là-bas.

— Mais eux vivent, du moins. C’est le peuple le plus vivant. Il est organisé. Il est cohérent. Il va d’un bloc ; et nous ne sommes que poussière.

Elle eut un rire ardent.

— La poussière a brisé le bloc. Et pour vous le bloc est force et la poussière lâcheté. Riez donc avec moi, Monsieur le logicien. C’est vous qui profitez du sacrifice, visitez les musées, ascensionnez, philosophez, palabrez, c’est vous le lâche !

— Hélas ! vous savez bien que je ne profiterai pas de ce que vous appelez le sacrifice. Vous savez bien que ma vie est perdue. Vous savez bien que la France m’est interdite. Je suis un réprouvé.

— Alors, pourquoi as-tu fait ça ?

Il chancela.

— Ma conscience me défend de tuer.

— Niaiserie. A la guerre, on ne tue pas. On délivre. Ah ! vous êtes un réprouvé ! Auriez-vous donc une patrie, comme les autres ? Votre conscience est bonne fille. Elle laisse mourir les « lâches » pour défendre le sol, les eaux, les mots, les images qui l’ont faite. Et vous le savez bien, et vous le savez bien ! Vous profitiez plus qu’eux de la patrie. Ils en bêchaient la terre, vous en mangiez le pain. Vous en respiriez les fleurs, l’âme.

— C’est cette âme qui m’a appris l’amour de l’âme universelle qu’expriment toutes les patries dans un langage différent.

— Soit. Mais si l’une de ces patries veut broyer l’âme de la vôtre ?

Il ne répondit pas. Ils avaient quitté le petit pont. D’instinct, à travers les rues de la ville, ils se dirigeaient vers l’hôtel. Pierre regardait distraitement les devantures cossues, hymnes plastiques au tourisme et à la santé, où les vingt ours taillés dans le mélèze pour orner les encriers, les parapluies, les couteaux, les étagères, les pendules, exprimaient des besoins esthétiques à coup sûr beaucoup plus honnêtes que ceux dont la carte postale obscène témoigne aux louches étalages des métropoles enragées de la luxure et du combat. Une détresse immense environnait son amour. Toujours hostile, mais inquiète de son silence, celle qui marchait près de lui attendait. Il allait dire : « Je vous aime » quand, au tournant de la dernière rue avant d’arriver à l’hôtel, ils se heurtèrent à Clotilde qui venait au-devant d’eux, un télégramme à la main :

— Où est papa ? Georges…

— Georges, mon Georges !

Élisabeth avait saisi le papier : Georges blessé grièvement. Venez.

Pierre serra les poings : « Hélas ! vous voyez bien.

— Quoi ?

— Lui aussi, lui aussi ! Pauvre petit ! Et vous ne voulez pas que ça finisse ?

— Je vois qu’il paie vingt siècles d’une grandeur à qui il doit toute la sienne, et que vous avez fait faillite, vous.

— Mais vous savez bien qu’il trouve le prix excessif ! Il n’a rien à payer. Vous l’immolez à une idole. Et il commence à le savoir…

— Il est jeune. Il souffre. Il le dit. Je lui pardonne et je l’adore. Vous, je vous hais.

Il lui saisit le poing :

— Pourquoi m’avez-vous dit tu tout à l’heure ?

— Parce que je vous aime.

Il eut un élan victorieux, la tira à lui violemment.

— Alors ?

Elle se dégageait, folle de rage et d’amour.