Émile BAUMANN

INTERMÈDES

PARIS
BERNARD GRASSET
ÉDITEUR, 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61

MCMXXVII

DU MÊME AUTEUR

  • Les grandes formes de la Musique : l’œuvre de Camille Saint-Saëns (Albin Michel, éditeur). Nouvelle édition revue et complétée.
  • L’Immolé (Grasset, éditeur).
  • La Fosse aux lions (Grasset, éditeur).
  • Trois villes saintes : Ars-en-Dombes, Saint-Jacques-de-Compostelle, le Mont-Saint-Michel (Grasset, éditeur).
  • Le Baptême de Pauline Ardel (Grasset, éditeur).
  • L’abbé Chevoleau, caporal au 90e d’infanterie (Perrin, éditeur).
  • La Paix du septième jour (Perrin, éditeur).
  • Le fer sur l’enclume (Perrin, éditeur).
  • Job le Prédestiné (Grasset, éditeur), Grand Prix Balzac 1922.
  • L’Anneau d’or des grands mystiques (Grasset, éditeur).
  • Saint Paul (Grasset, éditeur).
  • Le signe sur les mains (Grasset, éditeur).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

NEUF EXEMPLAIRES SUR PAPIER ANNAM DE RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 A 6 ET I A III ; VINGT-QUATRE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS ARCHES 1 A 20 ET I A IV ; ET CENT DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 100 ET I A X.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Bernard Grasset 1927.

Dilecto meo et Exquisito
poetae
CAROLO GROLLEAU

Fervente animo
hoc opus dedico

E. B.

PRÉFACE

Il m’a plu d’orner d’un titre musical les études qu’assemble ce livre, écrites dans l’intervalle de travaux plus étendus. Car c’est pour mon esprit une nécessité de tout construire symphoniquement. L’occasion les suscita, une lecture, un centenaire, une mort, un rythme d’idées qui, certain jour, me sollicitait. Cependant, qu’on n’y cherche pas de simples variations accidentelles sur des thèmes familiers ; les plus importants de ces morceaux apportent chacun, je le crois, des résonances particulières ; une esquisse peut signifier autant qu’un livre.

Sauf Lamennais, les écrivains que j’ai réunis ne s’offenseraient pas d’être mis ensemble. Tant d’affinités natives rapprochent un Barbey d’Aurevilly et un Villiers de l’Isle-Adam ! Dumesnil, à un rang plus modeste, fut de la même lignée. Tous trois seraient fiers du voisinage d’Anna Moës, humble et merveilleuse mystique ; ils ne l’ont point connue ; la plupart de nos contemporains l’ignorent ; elle mérite un vitrail, bien qu’elle ne soit pas béatifiée.

La critique, d’ailleurs, comme je la conçois, est une façon de vivre en présence d’un personnage, pour en buriner le portrait, de même que je l’exprimerais dans un roman, mais avec le souci de l’exactitude historique. Elle se gardera bien de ployer sous la tyrannie d’un système les œuvres d’autrui ; elle rectifiera les erreurs, elle endiguera les désordres ; plus encore, elle voudra susciter de la vie. Des principes larges et procréateurs, l’invisible révélé sous les apparences, la passion du vrai, des idées vivifiées par des images, et non la revanche dure de l’analyse sur l’intuitif qui peut créer ; telle doit être la critique d’un romancier et d’un surnaturaliste catholique.

J’ai inséré ici quelques pages doctrinales faites pour se rejoindre. Faut-il l’ajouter ? La même substance anime réflexions et portraits ; tout est immergé dans un seul courant de foi et de haut espoir.

Ce n’est pas un hasard si Intermèdes commence par la chute de Lamennais et s’achève par l’esprit de triomphe dans l’Église. Lamennais fut, jadis, justement condamné ; mais le vertige millénariste des Paroles d’un croyant trouble aujourd’hui des têtes que l’on supposait fermes. Au sortir de la guerre, ou plutôt durant une trêve apparente, les vieux peuples las voudraient oublier ; ils aimeraient à croire que l’humanité saura s’installer au Paradis terrestre, que les nations vont se fondre dans un baiser de paix. La syllabe : paix, emplit à la lois des bouches pieuses et des bouches impies ; le chœur discordant de la paix se prolonge comme l’affreux bêlement d’une cohue de moutons lorsqu’ils approchent de l’abattoir[1]. Les bouchers eux-mêmes entonnent le refrain, pour mieux pousser à l’hécatombe le troupeau. Qui leur donne le ton ? Le mauvais berger invisible, le Haineux que la paix ne visitera jamais. Cette folie de la paix désarmée achemine la France au suicide et l’univers aux cataclysmes.

[1] Nous visons, cela s’entend, la paix chimérique, aveugle, la paix à tout prix des pacifistes, et non la paix juste, fière, vigilante, la seule qui convienne a à une nation libre, la seule qui puisse durer.

Je les aurai trop prévus. La voix qui sort de mes livres, si quelqu’un songe à les interpréter, lui rappellera celle de l’homme qui, dans les rues de la ville assiégée, courait annonçant : « Malheur à Jérusalem ! » Mais, quand je verrai venir sur moi le coup de la mort, je ne crierai pas comme l’autre : « Malheur à moi-même ! » parce qu’au bout du cloaque obscur où jusqu’à la fin je resterai debout j’apercevrai, béante sur la splendeur des saints, l’arche de la Porte indestructible.

12 janvier 1927.

PREMIÈRE PARTIE

LAMENNAIS : LA CRISE DE SA CHUTE

Dire qu’il est tombé, c’est trop vrai. Sa rupture avec l’Église ne peut s’appeler autrement qu’une chute : après cette catastrophe, il n’a plus rien fait qui vaille. Il s’est voué à une stérilité plus morte que la mort du sarment arraché du cep et qui sèche dans la poussière d’un grenier ; car le sarment saura au moins nourrir le feu, chose de vie, chose joyeuse et sainte ; tandis que les derniers ouvrages de Lamennais, l’Esquisse d’une philosophie, le Livre du peuple, sont frigides comme le prêche d’un pasteur anglais débité sur une banquise du pôle. Le bruit de sa chute fut énorme ; nous en percevons, près d’un siècle après, le retentissement. Ses travaux antérieurs le mettaient, dans l’Église de France, dans l’essor de la pensée française, au premier plan. Il avait été l’apologiste ultramontain de la souveraineté du Saint-Siège ; la condamnation des Paroles d’un croyant ruina l’espérance d’un accord possible entre les dogmes de l’Église et ceux de la Révolution. S’il n’avait pas été frappé, sa personne occuperait moins de place sur la scène de son temps. Les hommes raisonnables n’ont point d’histoire. La curiosité flaire, comme son vrai gibier, ce qui est excentrique, hétérodoxe, anormal. Nulle tragédie ne saisit le cœur autant que le spectacle d’un prêtre qui perd la foi ; il semble qu’on assiste à l’écroulement d’un monde. L’âme de Lamennais fut une âme à spirales, à réduits secrets ; les fanaux de l’analyse la scruteront indéfiniment sans en épuiser l’inconnu.

Un récent livre[2] ajoute de poignantes clartés à l’investigation de ces profondeurs ; il suit les cheminements de la révolte, ses points d’arrêt, les réactions de la croyance, et l’historien conclut que le terme de la crise était évitable. M. Pierre Harispe, qui a mis en nobles vers, dans sa Divine tragédie, la théodicée catholique, veut, tout en défendant la sévère orthodoxie, rester un mennaisien fervent. D’après lui, sans les intrigues politiques qui enserraient la cour pontificale, sans la pression qu’exerçaient par leurs ministres le tsar de Russie, le roi de Prusse et surtout le prince de Metternich, la censure de Grégoire XVI eût été épargnée aux Paroles d’un croyant. La foi de Lamennais n’aurait peut-être pas succombé.

[2] Pierre Harispe. — Lamennais, le Drame de sa vie sacerdotale (Casa éditorial, Paris, 1925).

Mais, depuis l’encyclique : mirari nos, elle vacillait. Avait-elle été jamais ferme et, si l’on peut dire, cubique, équilibrant les aspirations de l’amour avec les principes d’une forte théologie, percevant le surnaturel comme la chose la plus réelle de toutes et qui soutient toutes les autres, invisiblement immédiate, espérable et nécessaire ?

Dans son enfance, il avait d’abord été pieux par élans, d’une dévotion naïve comme peut l’être celle d’un petit Breton. Il se plaisait à révérer des images, il restait, des heures entières, à genoux devant une statue de la Bienheureuse Vierge[3] ; la forme céleste contemplée suppléait sa mère morte trop tôt, dont il se souvenait à peine. Enclin à la sauvagerie du plein air, courant le long des landes, au milieu des bois, il aurait pu dire déjà de lui-même, comme plus tard, Chateaubriand : « Je sens en moi l’impossibilité d’obéir. » Il aimait cependant l’atmosphère de l’église, la volupté du recueillement, la sujétion douce des offices. Il sera toujours, avec des contrastes maladifs, un tendre et un coléreux, un sentimental et un logicien à système, un visionnaire et un ironiste, quelqu’un de passif et d’indiscipliné, de contredisant, de contradictoire.

[3] V. Christian Maréchal. — L’enfance et la jeunesse de Lamennais.

Comment n’aurait-il pas accueilli l’influence de Rousseau ? Il était, à huit ans, une sorte de Jean-Jacques catholique. Son oncle des Saudrais, qui se chargea de son éducation, professait une doctrine directement issue de L’Émile. Son écrit : Le bon curé, copiait les formules du Vicaire Savoyard. « Si j’étais un curé, déclarait-il, je ferais aimer à mes paroissiens la concorde et l’égalité. »

« Dans mes instructions je m’attacherais moins à l’esprit de l’Église qu’à l’esprit de l’Évangile, où le dogme est simple et la morale sublime, où l’on voit peu de pratiques religieuses et beaucoup d’œuvres de charité. »

En même temps il enseignait à son neveu l’horreur du despotisme. Voilà le vrai fond doctrinal, très simpliste, de Lamennais. C’est Rousseau qui l’a formé. Toutes les influences qui le traversèrent n’auront sur son âme qu’une emprise passagère ; il se retrouvera jusqu’au bout disciple de Rousseau.

A seize ans, il avait délaissé les pratiques religieuses ; il cédait à des imaginations sensuelles ou il se complaisait dans un pessimisme factice et, littérairement, l’abrégeait en cette boutade : « Problème à résoudre : accumuler dans un temps donné la plus grande somme de maux possible. Solution : la vie humaine. »

La Terreur dégoûta cependant son oncle et lui des philosophes. Il revint à Pascal, une des admirations de M. des Saudrais. L’Essai sur l’indifférence reprendra, pour l’éclaircissement des grandes énigmes, la méthode pascalienne, les phrases de Pascal que l’oncle lui avait inculquées dans la mémoire. Félicité lut, aussitôt paru, le Génie du christianisme. Il regarda vivre son frère Jean-Marie qui s’acheminait au sacerdoce. Jean-Marie le dominait par une fermeté persuasive et tendre. Le meilleur des idées de Lamennais lui vint, semble-t-il, de son frère. Ardent à imaginer, mais, dans le domaine des concepts, recevant plus qu’il ne créait, il ébaucha aussitôt les lignes d’un vaste ouvrage d’apologétique issu tout ensemble de Pascal et de Chateaubriand.

Un dogme néanmoins le rebutait ; chez un familier de Rousseau peut-on en être surpris ? Il trouvait dur d’admettre que l’Église exigeât l’obéissance du sentiment personnel à l’autorité de ses Docteurs et à la tradition. Jean-Marie mobilisa, pour justifier ce magistère, toute une cohorte d’arguments. Comme il voyait Félicité encore indécis, il osa tout d’un coup lui dire :

« Confesse-toi. »

Félicité s’agenouilla devant son frère ; il se fit humble, dans la douceur des aveux et un abandon de soi-même où l’évidence de sa faiblesse devenait un principe de force. En se relevant, il dit à Jean-Marie :

« J’ai la foi et je suis étonné de n’avoir pas compris ce que tu m’exposais tout à l’heure. »

L’amour vainquit la fausse logique ; l’ascendant d’une volonté plus droite que la sienne, l’empire de la grâce avaient brisé ses résistances.

Sa conversion fut-elle suffisamment décisive ? Demeurer imparfait, jouir de l’être, c’est le plus grave des risques pour une âme que la sainteté presse de son appel. Lamennais n’éliminera jamais de sa vie profonde, avec une secrète vanité de littérateur, une indulgence pour l’exaltation libertaire de son Moi. Peut-être aussi restait-il avec la faim des bonheurs terrestres qu’il n’avait pas goûtés.

Il aura beau se pénétrer des conseils de l’Imitation, du livre dont il faisait ses délices ; il n’arrivera pas à se rabaisser, comme disait Marguerite-Marie, « au centre de son néant ». Il écrivait à son frère :

« Comment donc se fait-il que tout m’ébranle, que tout m’entraîne, que tout me pousse hors de ce centre où la main de notre bon Maître cherche à me fixer dans un délicieux repos ? »

Il se crut, un moment, attiré vers le cloître ; il rêvait d’entrer dans une Trappe. Jean-Marie l’en détourna, discernant en cette recherche d’une vie solitaire un piège de l’amour-propre. Au temps même où Félicité se voyait, en imagination, trappiste, il se préoccupait d’une combinaison commerciale, d’un système d’assurance qui lui permettrait, avec quinze cents francs, d’en gagner deux mille cinq cents. A la veille de recevoir les Ordres mineurs, il se demandait « s’il ne ferait pas mieux en telle autre situation ». Il semblait désabusé de la vie sacerdotale, avant de s’y enchaîner.

Malgré tout, Saint-Sulpice, par son frère, l’avait conduit à fréquenter Bossuet. Il lisait Bonald et, à sa suite, réprouvait les impuissances du sentiment, les chimères de Rousseau. Le futur apôtre de là démocratie jugeait, d’après Bonald, cette tendance politique liée à une philosophie sensualiste et grossière : « tandis qu’une métaphysique erronée soumettait l’âme aux sens, la volonté aux organes, l’être simple à l’être multiple et composé, une absurde et coupable politique assujettissait le souverain au peuple, le pouvoir au sujet, et le chef ou l’âme de la société au corps de la société[4] ».

[4] Réflexions sur l’état de l’Église, p. 57.

Il apercevait le péril social de l’erreur et déclarait, tendant les cordes, sans le savoir, à ceux qui devaient un jour flageller ses propres écrits :

« L’erreur n’est si dangereuse que parce qu’on en tire nécessairement, un peu plus tôt, un peu plus tard, toutes les conséquences[5]. »

[5] Id., p. 54.

Il reçut la tonsure et le sous-diaconat. Son frère et un ami, l’abbé Brute, avaient obtenu de lui cette décision. Fut-elle voulue ou subie ? Il s’y jeta, dans un enthousiasme fiévreux, comme pour se convaincre qu’elle partait bien de lui-même.

Il préludait par l’agitation à la paix intérieure qu’il croyait acquise à jamais, mais il avouait ensuite :

« Je me suis trouvé deux ou trois jours dans un état d’affaissement qui ne me permettait pas même de lire une lettre[6]. »

[6] V. Maréchal, op. cit., p. 295.

Il se désolait de son aridité ; sa grande misère était de chercher en Dieu la jouissance de sentir. Si le bien-être spirituel se retirait, il jugeait tout perdu.

Ces alternatives d’exaltation et d’accablement avaient des causes mystiques ; elles tenaient aussi à son état maladif. Lamennais sera, jusqu’en son âge mûr, la proie d’une folle nervosité. Un besoin furieux de mouvement le précipitait hors de sa chambre. Il courait au hasard dans la campagne ; il ne s’arrêtait qu’épuisé, tombait au pied d’un arbre. A de certains moments, son rire saccadé faisait craindre une pointe d’hystérie ; ou des colères d’épileptique le secouaient. Il payait ses excès de travail par des prostrations désolantes. Au bout d’une crise de spasmes, il tombait en syncope. Chétif de taille, gringalet, gauche de tournure, il eût évoqué ces petits pommiers broussailleux que le vent d’Ouest, en Bretagne, tord et couche, sans les abattre, sur la face des guérets. Mais l’arbre doit sa force à son humilité ; les bourrasques le ploient ; ferme sur ses racines, il se redresse toujours. Chez Lamennais, le tumulte vient du dedans. Ses portraits confessent un déséquilibre natif : le visage est asymétrique, un peu comme celui d’Edgar Poë ; une ride se crispe entre les yeux ; d’autres pincent les joues ; les plis tourmentés des lèvres combinent la tendresse et l’ironie. Le regard se trahit inquiet, plus inquiétant encore ; il a quelque chose d’en-dessous, je ne veux pas dire de faux ; scrutateur, méfiant, visionnaire, chimérique, au lieu d’appréhender simplement les objets, il voit au delà ou à côté. Ce n’est pas le regard d’un homme que l’expérience pourra convaincre ; il raille ceux qui le contrediront ; il les défie ; il les enveloppe néanmoins d’une fine séduction. L’ensemble des traits atteste plus d’entêtement que de volonté ; sous l’onction ecclésiastique on discerne des appétits mal domptés qui se débattent entre eux dans une amère incertitude.

Sans être sûr de sa vocation, Lamennais se laissa conduire au sacerdoce ; il s’y résigna, comme à regret ; quand il célébra, aux Feuillantines, sa première Messe, les assistants remarquèrent « sa pâleur livide »… Il entendit très distinctement une voix qui lui disait : « Je t’appelle à porter ma croix, rien que ma croix, ne l’oublie pas[7]. »

[7] V. Maréchal, op. cit., p. 530.

Cette croix, il avait besoin, pour la porter, d’allégresse. Or, peu de mois après[8], il jetait à la fin d’une lettre ces confidences :

[8] 25 juin 1816.

« Je suis et ne puis qu’être désormais extraordinairement malheureux… Tout ce qui me reste à faire est, s’il se peut, de m’endormir au pied du poteau où l’on a rivé ma chaîne ; heureux si je puis obtenir qu’on ne vienne point, sous mille prétextes fatigants, troubler mon sommeil. »

La nostalgie d’un bonheur impossible ne cessera jamais de le tourmenter. Seulement, son intelligence acceptait, alors, des directions droites. En travaillant il trompait, anesthésiait ses anxiétés secrètes. Mais les plus beaux essors de sa pensée apologétique procéderont moins d’une vue exacte du vrai que d’une impulsion de sentiment. Pourquoi son frère l’engagea-t-il sans peine dans un système ultramontain ? La tyrannie de Napoléon indignait Félicité ; contre l’absolu des prétentions temporelles il se plut à dresser l’absolu du pouvoir spirituel. Dans sa théorie du consentement général, exigé comme un signe de vérité, nous retrouvons une des marottes de Rousseau, le système de la souveraineté collective : c’est le suffrage universel appliqué aux certitudes métaphysiques !

Alors même qu’il dogmatisait dans un sens orthodoxe, Lamennais ne savait point s’affranchir des idées libérales où il avait été nourri. Par suite, quand la chute de la Restauration s’annonça comme probable, il reprit sa pente naturelle, il s’abandonna au fil du courant : si les peuples s’élançaient vers la liberté, pouvaient-ils avoir tort ? Entre le christianisme et la démocratie l’alliance était nécessaire. Parce que le Christ apporte aux hommes la liberté de l’Esprit, il tendait à conclure qu’en politique toutes les libertés sont bonnes et saintes, qu’au bout des Révolutions doit surgir spontanément une ère de bonheur, une paix merveilleuse.

Au fond, il donnait, comme la plupart des illuminés modernes, dans la vieille rêverie millénariste : le Paradis terrestre serait devant nous, et non derrière. L’humanité n’a qu’à marcher où l’emportent ses impulsions ; elle ne peut errer en ses voies ; le Progrès est certain. Il oubliait que les rares intervalles de lumière et de paix, dans le chaos des siècles, furent le prix de luttes héroïques, et qu’il suffira de laisser le monde suivre ses instincts pour que tout retombe à une barbarie sans nom.

Libertaire, Lamennais détesta logiquement l’autorité. Elle est, par essence, une digue, une barrière immobile. Or, son illusion, c’était la fatalité du changement :

« Apporté ici par une vague, j’y reste jusqu’à ce qu’une autre vague me reprenne pour me jeter ailleurs. Ainsi me laissé-je aller en attendant le dernier flot qui me déposera sur le rivage éternel[9]. » Penchants instables de Celte nomade, réminiscences de lieux communs qu’avait semés dans l’air Chateaubriand et Lamartine ? Ce qui dure sans changer lui semblait un défi à la loi divine du mouvement ; ce qui commande, une contrainte inique et qu’on doit briser.

[9] Lettre à la baronne Cottu, du 26 mai 1833.

Cette aversion, il la limita d’abord au domaine temporel. Il voyait dans la monarchie le rempart des oppressions, une forme de pouvoir morne, branlante et caduque. Le spectacle de la Pologne martyrisée justifiait à ses yeux l’extermination des tyrans qu’il confondait avec les rois.

Mais lorsqu’il vit le Saint-Siège blâmer les évêques polonais d’avoir soulevé les fidèles contre la tyrannie tsariste, il fut tenté d’envelopper le Pape dans la même réprobation que les rois. Il généralisait en sentimental et en faux logicien. Son naïf simplisme posait, d’un côté, comme dans une parabole du jugement dernier, le passé cadavéreux, méprisable ou atroce, et, de l’autre, le jeune avenir, les peuples libérés, fraternels, justes et heureux. Chimère que lui emprunteront le Lamartine de la Chute d’un ange, le Victor Hugo des Misérables et de la Légende des Siècles.

Un séjour à Rome troubla profondément sa foi en la Papauté. La condamnation du journal l’Avenir, les menaces coalisées autour des œuvres de son frère parce qu’elles étaient aussi les siennes, ses déboires financiers, vraiment inouïs[10], l’espionnage qui l’enserra, toutes ces épreuves dont un Saint fût sorti plus fort et plus grand, achevèrent de l’aigrir contre les choses existantes ; il se réfugia plus âprement dans ses rêves humanitaires. De cet état d’esprit allaient naître les Paroles d’un Croyant, poème composite où les prophètes, l’Évangile, l’Apocalypse, Dante, Ballanche, Mickiewicz ont collaboré avec Rousseau.

[10] « Il s’était intéressé, dit M. Harispe (p. 14), à une librairie. Il y avait englouti 120.000 francs ; il avait répondu pour une somme égale auprès d’un banquier ami, M. Cor, qui lui fit signer, en surprise, un écrit par lequel il répondait de toutes les dettes de la librairie et même de celles de M. de Saint-Victor, qui l’y avait engagé. Il avait apuré, un peu plus tard, le passif intégral de la librairie, mais il avait oublié l’écrit de son engagement entre les mains de M. Cor. Le banquier Cor, à son tour, s’étant mis en liquidation, l’engagement tomba entre les mains de M. de la Bouillerie, qui lui en réclama d’urgence le remboursement, comme s’il n’avait rien payé du tout… M. de la Bouillerie poursuivit Lamennais et obtint, en première instance, sa condamnation avec contrainte par corps. Mais ses amis s’interposèrent, parmi lesquels Montalembert. » Lamennais se vit néanmoins forcé de payer à M. de la Bouillerie 62.000 francs qu’il ne devait pas.

Lamennais se trouvait alors en une disposition plutôt moderniste que nettement hérétique. Il avait écrit au Père Ventura :

« Votre foi dans le Saint-Siège et dans les éclatants privilèges de la Papauté est entière et inébranlable… La mienne, je le confesse, s’y refuse invinciblement[11]. »

[11] Lettre du 8 mai 1833.

Néanmoins, il restait et voulait rester prêtre.

Deux mois plus tard (le 15 juillet) il annonçait à Rohrbacher :

« J’irai certainement à la retraite (ecclésiastique). »

Et l’on doit admettre comme sincère son intention. Il ne cessera tout à fait de dire sa messe que devant l’évidence de sa foi perdue. Mais la foi n’est pas simplement l’adhésion de l’intellect à des principes surnaturels. C’est tout l’homme qui croit. L’effusion divine a pénétré sa substance ; elle ne s’en retire que par degrés, elle ne meurt qu’à la surface ; elle revit brusquement, surtout chez un prêtre saturé d’une onction sainte, établi médiateur entre Dieu et ses frères, et qui ne peut, sans déchirement, renoncer à d’inestimables privilèges.

Autour de Lamennais, Jean-Marie, des amis tels que Gerbet ou Montalembert s’efforçaient de le retenir dans l’axe de la discipline catholique. Son indécision naturelle le détournait d’une franche rupture. Il écrira un jour, en prison à Sainte-Pélagie :

« Comme mes pensées flottaient mollement dans le vague de l’âme assoupie ! »

Phrase élégiaque où il faut reconnaître autre chose que de la rhétorique. Sa complexion mentale serait assez bien figurée par la structure de ces gros crabes, appelés tourteaux, qu’on pêche sur les côtes bretonnes : leur carapace brune est dure comme du grès ; mais elle couvre une chair flasque, inconsistante. Il sentait ses incertitudes et ses contradictions ; il n’en faisait point, comme Renan, ses délices ; même il en souffrait. Cependant, il ne voulait pas voir jusqu’où elles l’entraîneraient.

On s’est indigné parce qu’étant déjà en esprit, hors de l’Église, il continua, plusieurs mois, à célébrer. Mais qui peut être juge des sentiments vrais d’un homme[12] ? Il croyait encore, puisqu’il se confessait à Jean-Marie. Se fût-il révolté, si les vexations atroces, les campagnes de presse, l’hypocrisie ou la fureur démesurée des attaques n’avaient exacerbé son amour-propre et froissé, en lui, le sens de la justice ? Il se laissa, peu à peu, glisser vers cette dangereuse conclusion : La vérité n’est pas avec mes ennemis, elle est avec moi.

[12] « L’homme qui, même de bonne foi, dit : « Je ne crois point », se trompe souvent. Il y a bien avant dans l’âme, jusqu’au fond, une racine de foi qui ne sèche point. » (Paroles d’un croyant, ch. XVI.)

En somme, il hésita longuement à rompre. Dans sa lettre au Pape (du 4 août 1833) il déclarait en termes non ambigus :

« Personne, grâce à Dieu, n’est plus soumis que moi, dans le fond du cœur et sans aucune réserve, à toutes les décisions émanées ou à émaner du Saint-Siège Apostolique sur la doctrine de la foi et des mœurs, ainsi qu’aux lois de discipline portées par son autorité souveraine. »

Sur la doctrine de la foi et des mœurs. Il sous-entendait par cette précision une réserve. Son autre lettre à Grégoire XVI (du 5 novembre) définit, d’ailleurs gauchement, avec une lourdeur abominable, la limite de sa soumission :

« Afin que, dans l’état actuel des esprits, particulièrement en France, des personnes passionnées et malveillantes ne puissent donner à la déclaration que je dépose aux pieds de Votre Sainteté de fausses interprétations qui, entre autres conséquences que je veux et dois prévenir, tendraient à rendre peut-être ma sincérité suspecte, ma conscience me fait un devoir de déclarer en même temps que, selon ma ferme persuasion, si, dans l’ordre religieux, le chrétien ne sait qu’écouter et obéir, il demeure, à l’égard de la puissance spirituelle, entièrement libre de ses opinions, de ses paroles et de ses actes, dans l’ordre purement temporel. »

Dégagé des pâteuses circonlocutions, ce texte visait simplement à distinguer : En matière de foi et de mœurs, j’obéis au Saint-Siège ; en politique je suis libre de ne pas obéir.

Le malheur de Lamennais fut d’établir son Credo politique et social au-dessus de sa foi religieuse.

L’avenir démocratique des peuples devenait, pour son illusion, un dogme cardinal, celui que le Christ impose comme souverain. Rien n’arrêterait « le magnifique développement » de l’humanité[13]. « Quelques dégoûtants tripoteurs n’empêcheront pas l’immense changement de se préparer et de se faire[14]. » L’état social contraire au christianisme doit être une bonne fois vaincu, ou le christianisme doit périr. « Car il n’est point de lutte éternelle entre deux principes qui s’excluent rigoureusement. Or, le christianisme ne saurait périr… Le combat a duré longtemps, et il n’est pas encore fini, et il ne finira même tout-à-fait, que lorsque la régénération de l’homme aura été pleinement accomplie[15]. »

[13] Lettre au baron de Vitrolles, 27 septembre 1833.

[14] Lettre à Montalembert, du 15 mars 1833.

[15] Lettre à la comtesse de Senfft, 8 juin 1834.

Assurément, Lamennais ne peut être confondu avec les humanitaires athées pour qui l’homme est à lui-même sa propre et unique fin. La « régénération des peuples » devait, dans son espérance, les rapprocher du Christ, les aider à vivre selon l’Évangile. Les libertés civiles seraient la condition des libertés spirituelles ; le Sermon sur la Montagne, au lieu d’être entendu seulement par les saints, retentirait enfin au cœur des multitudes. Si les chrétiens ne prenaient part au mouvement irrésistible de libération qui emportait l’humanité, il se ferait sans eux, contre eux. Il faudrait « se résigner à des révolutions sans fin », et les catholiques subiraient éternellement « la tyrannie des hommes sans Dieu et sans foi[16] ».

[16] Lettre à Montalembert, 19 novembre 1833.

Mais il posait le christianisme et la démocratie comme une équation tellement nécessaire que le second des deux termes équivalait au premier, que le premier en venait à tenir du second sa raison d’être, à n’être plus rien sans lui. Poussé vers l’alternative de renier l’Église et sa hiérarchie ou sa foi démocratique, il crut impossible de sacrifier celle-ci, parce qu’elle était « la vérité ».

Des agitations qui précédèrent et suivirent les Paroles d’un croyant, M. Pierre Harispe fait un récit chargé d’incidents, où le débat noué autour du petit livre, en France et à Rome, prend une grandeur terrible, puisque le sort d’une âme allait en dépendre.

Des intrigues politiques — c’est manifeste — pesèrent sur la décision. Une partie des cardinaux — le coin des théologiens — trouvaient excessive une condamnation en forme. Le Pape inclinait à juger comme eux. S’il céda aux politiciens, ce fut « pour la paix de l’Église », afin de ne pas troubler ses rapports avec les monarchies européennes. Mais, quand bien même des motifs peu surnaturels se mêlèrent aux raisons doctrinales, si nous relisons l’ouvrage à distance, en pesant les suites des principes qu’il insinuait, nous devons reconnaître que le jugement fut mérité.

L’erreur est un danger surtout alors qu’elle pénètre sous le couvert de hautes vérités, servie par l’enchantement des images.

Telle page, dans les Paroles d’un croyant — comme la parabole des nids : Deux hommes étaient voisins, reste admirable de candeur évangélique et de lumière sereine. Lamennais veut sur terre le règne de la justice et de l’amour : qui le contredira ? Il croit à l’efficacité divine de la prière. Il admet la propriété, même le pouvoir comme légitimes en fait.

« Chacun a le droit de conserver ce qu’il a… Alors, parmi eux, ils en choisirent un ou plusieurs qu’ils croyaient les plus justes… Le pouvoir qu’ils exerçaient était un pouvoir légitime, car c’était le pouvoir de Dieu qui veut que la justice règne, et le pouvoir du peuple qui les avait élus. »

La pauvreté « étant fille du péché », « il prévoit » qu’il y aura toujours des pauvres « parce que l’homme ne détruira jamais le péché en soi ».

Le tableau qu’il esquisse de la condition des prolétaires, à son époque (ch. VIII) serait trop véridique s’il n’oubliait que la Révolution, en leur ôtant le droit de s’associer, les avait mis à la merci des exploiteurs.

Il oppose superbement à la tyrannie de l’État neutre les droits de la famille :

« Pouvez-vous disposer de vos enfants comme vous l’entendez, confier à qui vous plaît le soin de les instruire et de former leurs mœurs ? Et, si vous ne le pouvez pas, comment, êtes-vous libres ?… Vous êtes incapables de discerner quelle éducation il est convenable de donner à vos enfants, et, par tendresse pour vos enfants, on les jettera dans des cloaques d’impiété et de mauvaises mœurs ; à moins que vous n’aimiez mieux qu’ils demeurent privés de toute instruction. »

Plusieurs épisodes détiennent un étrange prestige de terreur surnaturaliste et biblique. (Les sept ombres assises dans le brouillard sur la pierre humide. Le roi que les morts, ses victimes, enferment vivant dans un sépulcre fait avec les pierres des tombes.)

Dans la vision paradisiaque de la fin, et ailleurs, il se révèle un profond symboliste, disciple de Dante, de Saint Paul et de Platon :

« Ce que vos yeux voient, ce que touchent vos mains, ce ne sont que des ombres, et le son qui frappe vos oreilles n’est qu’un grossier écho de la voix intime et mystérieuse qui adore, qui prie et gémit au sein de la création. »

Toute une part d’aspirations justes pouvait donc défendre contre la censure romaine Les Paroles d’un croyant. Si Lamennais n’avait pas été un ecclésiastique, il est bien probable qu’on l’eût épargné.

Mais, osées par un prêtre, un ex-ultramontain, certaines insolences choquèrent en haut lieu comme inadmissibles : le portrait du Pape, du vieillard qui a les Sept Peurs autour de son lit[17] ; et, plus encore peut-être, l’apostrophe :

[17] Dans les premières éditions, il l’avait remplacé par des points et un blanc ; ce qui donnait à supposer des outrages beaucoup plus graves, impubliables.

« Écoutez-moi : il faut gagner les prêtres du Christ avec des biens, des honneurs et de la puissance. Et ils commanderont au peuple, de la part du Christ, de nous être soumis en tout, quoi que nous fassions, quoi que nous ordonnions. »

Ces imputations, que Victor Hugo et d’autres devaient tourner en blasphèmes, attirèrent contre Lamennais les animosités cléricales. Il fut très facile de donner corps au procès de tendances que ses ennemis voulaient pousser à fond. Son livre est, en effet, gonflé d’opinions subversives ; et je n’en dirais pas avec M. Harispe : « Il peut faire plus de bien que de mal. »

Enchaîné aux erreurs de Rousseau, Lamennais en a subi l’héritage ; son œuvre demeure, en partie, responsable des calamités où elles acheminent le genre humain. Erreurs de deux espèces : d’expérience et de doctrine.

« Tous les hommes naissent égaux. » Il répète obstinément cette sottise du maître ; comme si jamais deux hommes étaient nés égaux de corps, d’esprit, de volonté, d’aptitude à vivre. Même s’il voulait dire que tous naissent prédestinés à une même perfection : celle de posséder Dieu, son langage serait faux encore ; car l’inégalité reste la loi de l’éternelle assomption dans l’amour que nous appelons le Paradis. Seules sont égales entre elles les Trois Personnes Divines.

Sur l’origine du pouvoir, ignorant des faits comme tous les idéologues, il croit que l’élection du peuple a établi dans leur fonction ceux qui commandaient. Il connaît fort mal l’histoire de l’antiquité, celle du royaume de France, et, chose plus grave, celle de l’Église dont la hiérarchie semble inexistante devant ses yeux.

Pour lui les rois sont, fatalement, des usurpateurs, des oppresseurs, des suppôts de l’Enfer :

« Et après avoir écouté la parole du Serpent, ils se levèrent et dirent : « Nous sommes rois. »

Ces rois, les peuples doivent se dresser contre eux, les abattre, les exterminer. Lamennais reprend à son compte la thèse anarchique de La Boétie, l’ami de Montaigne, dans La servitude volontaire ou le Contre un[18].

[18] Il donna de cet opuscule déclamatoire, en 1835, une édition accompagnée d’une préface-pamphlet dirigée contre Louis-Philippe.

« Si les oppresseurs des nations étaient abandonnés à eux-mêmes, sans appui, sans secours étranger, que pourraient-ils contre elles ? »

Vous êtes le nombre ; le roi n’est qu’un homme ; et vous vous courbez devant lui ! L’écrasement d’un seul par les masses, tel est l’Évangile que propose au peuple l’abbé de Lamennais.

Dans une Europe faite de monarchies, il prêche la révolution universelle, donc l’émeute et la terreur[19], puis la guerre avec les pays qui résisteraient à l’idéal démocratique. Et ne faut-il pas que toutes les nations, de gré ou de force, arrivent à « ne faire plus qu’une nation » ?

[19] Lamennais, en 1834, n’allait pas encore au bout de ses conceptions jacobines. Plus tard, vers 1852 ou 53, il déclarait à un journaliste américain : « A mon avis, le programme de l’ancienne révolution est le seul bon : il faut en finir avec l’aristocratie ! Qu’attendre de ces gens-là ? Ce sont des voleurs et des assassins : on devrait les exécuter comme les autres criminels. Autrefois… je m’imaginais qu’on pouvait gagner à la justice et au progrès les classes dirigeantes ; aujourd’hui je suis persuadé que ce rêve est irréalisable. Elles sont radicalement, entièrement, cordialement opposées au peuple ; elles ne céderont jamais : il faut s’en débarrasser. » (Cité par Duine, La Mennais, p. 295.)

Le chant du jeune soldat (ch. XXXVI), sauf le premier verset : « je vais combattre pour Dieu et les autels de la patrie », pourrait aisément devenir l’hymne du soldat rouge :

« Je vais combattre pour renverser les barrières qui séparent les peuples et les empêchent de s’embrasser comme les fils d’un même père. »

Ces phrases et beaucoup d’autres devaient être, en leur influence, coupables du sang qui fut versé aux journées de juin 48.

Mêlées aux tendresses mystiques, les incitations à la haine étaient d’autant plus troublantes ; il y avait là un vertige de confusion, mortel au bon sens latin.

Cet esprit d’erreur brouille la théologie du livre, volontairement vague, comme honteuse d’elle-même. Il le reconnaissait, dans sa lettre du 29 avril 1834 à l’archevêque de Paris, à l’admirable Mgr de Quélen, qui poussa pour lui l’indulgence jusqu’aux extrêmes limites de la compassion :

« En parlant (au peuple) de Jésus-Christ, je m’abstiens soigneusement de prononcer un mot qui s’applique au christianisme déterminé par un enseignement dogmatique et positif. Le nom même d’Église ne sort pas de ma bouche une seule fois. »

Alors, à quoi bon une Église qu’on peut et doit sous-entendre ? Dans l’avenir de la démocratie, quelle place aura-t-elle ? Les médiateurs seront inutiles. L’Esprit-Saint viendra ; le règne de Satan va finir ; celui de Dieu commencera. « En ce temps-là, les petits enfants cueilleront des fleurs et les apporteront à leurs mères qui doucement leur souriront… Il n’y aura plus ni pauvres, ni riches… »

Peu importe à Lamennais de se contredire ; il oublie qu’ailleurs il a dit : « Il y aura toujours des pauvres. » Un reste de foi chrétienne cohabite comme il peut avec le délire d’un millénarisme idyllique.

Peut-on s’étonner qu’après avoir débattu le pour et le contre, Grégoire XVI ait conclu : Ce livre est mauvais, et qu’il l’ait désigné à la réprobation des fidèles par l’encyclique : Singulari nos…?

Même sans être condamné Lamennais n’aurait guère pu rester prêtre de la Sainte Église catholique romaine. Entre l’Église du Pape et la démocratie son choix était fait : il serait officiant dans le temple du dieu Peuple. L’Encyclique précipita simplement sa révolte. Le succès éphémère des Paroles d’un croyant l’enivra ; il se crut investi d’un rôle messianique, persécuté comme le Christ par les Pharisiens.

Il n’essaya point de fonder une secte ou une école ; ses doctrines lui appartenaient trop peu ; il n’avait point l’étoffe d’un grand hérésiarque ; vieilli, solitaire, impuissant, il ne garda de ses anciennes facultés qu’un don de raillerie âpre et cynique. Sa bouche prit le rictus de ceux qui n’ont plus d’espérance.

Et sa personne douloureuse évoque le profil grimaçant d’une ruine frappée par la foudre, de la ruine d’une chapelle désaffectée, rongée de lichen, sans clocher, sans portail et sans vitraux. Le vent d’automne, quand il s’y lamente, semble répéter à jamais deux voix : celle du moribond criant à sa nièce, qui le suppliait de recevoir un prêtre : « Non ! Non ! Non ! » et l’appel de son frère visitant la Chênaie ; « Féli ! où es-tu ? ».

UNE AUXILIATRICE DE LACORDAIRE : ANNA MOËS

L’histoire, celle qu’écrivent les historiens profanes, rappelle ces canevas où des petites filles brodent gauchement les premiers points d’une tapisserie. Ils marquent les lignes extérieures des faits palpables ; la merveilleuse trame des Causes fuit sous leurs doigts. Sans doute, des obscurités inaccessibles leur dérobent la plus vaste part du mystère humain ; nous ne saurons qu’au Jugement universel le tout de l’histoire. Mais on voudrait sentir chez les narrateurs d’événements connus une humilité tremblante vis-à-vis de cet Inconnu, l’adoration de l’invisible Main qui pousse, à travers l’imprévu des conjonctures, dans la gloire ou les catastrophes, les hommes, les groupes d’hommes et les peuples. La révélation des principes et des effets, leur concentrique intelligence, les Élus la voient, d’un coup d’œil, dans l’unité de la lumière, comme peinte sur la rose d’un vitrail. En attendant, voici un épisode, entre mille autres, qui nous laisse suivre, au fond d’un clair-obscur miraculeux, un fil ténu des divines concordances.

Tout le monde sait qu’au lendemain de la Révolution, jusqu’en 1840, l’Ordre dominicain subit une phase de lamentable délabrement : « En France, en Allemagne, en Belgique, en Irlande, plus un seul couvent régulier… Il y en avait bien quelques-uns à travers l’Italie, mais en quel état ! La vie religieuse y était éteinte… Ils ne gardaient même plus les observances essentielles. Seules, les provinces d’Espagne pouvaient prétendre à sauver l’héritage de saint Dominique ; encore s’étaient-elles soustraites à l’obédience du maître général. La révolution de 1835 allait d’ailleurs… saccager tous leurs couvents, à l’exception d’un seul[20]. »

[20] R. P. Bernadot, O. P. : « L’action surnaturelle dans la restauration dominicaine au XIXe siècle : La Mère Claire Moës ». Je m’appuie, pour cette étude (qui a paru dans La Vie spirituelle) sur cet excellent opuscule, et j’utilise la biographie d’Anna Moës adaptée de l’allemand, d’après l’ouvrage de l’abbé Barthel : La Mère Marie-Dominique-Claire de la Sainte-Croix (Couvent des Dominicaines, à Limpertsberg, Luxembourg, 1910).

Or, la restauration, on peut dire la résurrection de l’Ordre se fit avec une vigueur qui déconcerta les obstacles : le 9 avril 1839, Lacordaire recevait, à Rome, l’habit des novices ; soixante ans plus tard, les Frères Prêcheurs occupaient, dans l’univers, quatre cents couvents. Le grand point, pour Lacordaire et son coopérateur admirable, le P. Jandel, fut de rétablir les Dominicains dans la primitive observance, selon la règle du moyen âge. Les jeûnes, l’office de nuit, l’austérité conventuelle, la dure superposition d’une vie apostolique et d’une vie claustrale, ils ne se firent grâce de rien. Ce qui veut être chrétien ne peut l’être sans héroïsme. Ils le savaient ; mais, pour soutenir ce paradoxe d’énergie magnanime, ils eurent à ployer leur vouloir insoumis et, ensuite, à retremper chez leurs disciples une tradition d’ascétisme presque perdue.

Dans ce labeur, en apparence surhumain, l’Aide infaillible leur réserva une très humble auxiliatrice, d’autant plus puissante qu’elle était toute faiblesse, une pauvre fille lointaine, ignorant qu’ils existaient ; comme ils ont, jusqu’à la fin, ignoré son existence. Sa mission était de pâtir et de mériter à seule fin que pût renaître la famille dominicaine ; et, avec chaque étape insigne de ce relèvement coïncidait, au fond de ses souffrances ou de ses extases, quelque signe prodigieux.

Anna Moës, sœur Dominique-Claire de la Sainte-Croix, reste, maintenant encore, un nom à peine connu. Elle a été, cependant, une des plus extraordinaires mystiques du dernier siècle. Mais ce n’est point à cause de sa singularité que je voudrais, ici, la désigner à la vénération de ceux qui désirent le contact des saints. Rechercher, dans l’ordre religieux, l’étrange pour l’étrange, c’est une faiblesse de dilettante curieux, comme le fut Huysmans, même après sa conversion. En approchant d’une âme telle qu’Anna Moës, une tout autre pensée nous incline : nous sentons notre indignité accablante ; mais, par cette vie extatique, nous atteignons les mondes sublimes où la bienheureuse fut admise, presque de plain-pied, dès ici-bas. Nos yeux, trop imbus de ténèbres, s’épurent et se consolent dans les blancheurs qui ont touché son visage.

Seulement, pour voir à travers elle un peu de ce qu’elle vit, il faut se soumettre aux possibilités du mystère, répudier le vieil homme, les préjugés scientistes, la peur du surnaturel, et ne plus hocher une tête dédaigneuse ou méfiante quand résonnent les mots : miracle ou mystique. Je connais des croyants qui ont lu, dans leur enfance, les récits des Saintes Écritures ; ils admettent que, parfois, au long d’un passé proche de la légende, des anges aient apparu à des hommes exceptionnels, à Jacob, à Tobie, à Saint Joseph. Mais, si on ose leur raconter d’une petite fille de notre temps qu’elle eut, dès son baptême, la présence lucide de son ange gardien, qu’elle reçut par son entremise des intuitions transcendantes, leur premier mouvement sera un recul de scepticisme, non un sursaut de ferveur joyeuse. Cette personne, lorsqu’elle s’avoua, plus tard, comblée de privilèges exorbitants, ne fut-elle pas dupe d’une rétrospective autosuggestion ? Et puis, les mystiques, les femmes surtout, peut-on croire ce qu’elles ont cru sentir, entendre et contempler ?

« Mystique », dans des milieux où l’on prétend avoir la foi, équivaut à : exalté, morbide, follement crédule. La note de mysticisme est dangereuse pour ceux et celles qui en sont frappés. Il y a, c’est trop évident, une zone à maintenir entre le vrai et le faux mysticisme, entre les visions réelles et les imaginaires[21]. Le surnaturel a, d’ailleurs, pour se manifester, bien d’autres moyens que les visions. On n’en affecte pas moins de confondre avec les visionnaires les mystiques ; et on qualifierait sans peine d’halluciné quiconque rencontre Dieu familièrement dans l’intimité du cœur ou dans des signes tangibles.

[21] Les théologiens l’ont nettement définie (ainsi, le cardinal Bona, dans son traité De discretione spirituum). En fait, l’Église n’impose à notre créance aucune révélation privée. Mais, quand un homme ou une femme ont vécu une vie de sainteté authentique et éminente, il n’est pas admissible que leurs visions aient été constamment illusoires, ou mal interprétées par eux. Ne l’oublions pas, au reste : dans la langue exacte de la théologie, une âme mystique, c’est une âme élevée à l’état d’union intérieure, sans qu’elle ait nécessairement des révélations.

Et pourtant, devraient se dire ces croyants incrédules, s’il existe des Anges, des Saints, une Vierge Marie, un Christ ressuscité, et, au centre d’une gloire sans limites, Trois Personnes éternellement agissantes, les suppose-t-on claquemurés en leur Paradis, absents des choses qui se passent dans le royaume de l’Homme, image de Celui qui est ? La Lumière veut illuminer, la gloire se dilate, l’Amour se donne ; et comment des vestiges n’attesteraient-ils pas ces visites de la Béatitude à notre misère, de la Justice à notre iniquité ? Ce n’est point la faute de la Splendeur cachée si notre condition pécheresse lui résiste, si les Puissances d’en bas nous tirent à elles de tout leur poids. Chaque homme vient en ce monde avec la clarté du Verbe ; et certaines créatures, élues selon des fins nécessaires, sont envahies, en naissant, par de célestes prédilections ; l’intégrité des dons est restituée, en leur âme, autant qu’elle peut l’être, au genre humain ; elles ressuscitent une part du premier Paradis, de cet état où l’Image de Dieu parlait à Dieu, comme un fils parle à son père, étant constituée « peu au-dessous des Anges », dit le Psalmiste dans ce Psaume VIII qui articule, sur les privilèges des Saints, d’ingénues et magnifiques vérités : « De la bouche des petits enfants qui tètent tu as tiré la louange, parfaite, et cela, à cause de tes ennemis… »

Les Saints ne sont pas des anormaux. L’anormal, c’est l’homme enfoncé dans l’illusion des appétits, caricature bestialisée de la race divine qu’eux seuls rétablissent près de l’originelle perfection ; et leurs souffrances, en partie volontaires, ne sont qu’une conformité aux douleurs glorieuses d’une Rédemption qui, par eux, développe sa plénitude.

Si on met en doute le miracle de cette renaissance paradisiaque, on ne peut rien comprendre à une vie tissue de prodiges, comme celle d’Anna Moës.


Elle était née en 1832, à Bous, village riverain de la Moselle, dans ce catholique Duché de Luxembourg dont les Dominicains, puis les Jésuites, avaient fait un bastion contre l’hérésie. Son père était un instituteur, sa mère, une femme de piété simple, semblable à d’autres du pays. Vingt-quatre heures après sa naissance, Anna fut baptisée ; mais ce baptême s’accompagna de circonstances intérieures que sa mémoire transcrivit extraordinairement :

« Éclairée, dit-elle, par une lumière surnaturelle, j’acquis aussitôt le plein usage de ma raison. Cette lumière, qui formait trois rayons quoique n’étant qu’une lumière, fit connaître clairement à mon âme le Dieu un et trine, Créateur, Rédempteur et Sanctificateur, mon attitude en face de lui en tant que créature et les dons qu’il me faisait par le Saint Baptême. En même temps, Dieu me fit connaître la vocation de ma vie entière : ma mission au sujet de l’Ordre de Saint Dominique et de la fondation d’un couvent de religieuses contemplatives selon l’esprit du Saint Patriarche. Le Seigneur m’annonçait qu’il me demanderait des prières et des souffrances continuelles en vue de ce but et me laisserait en proie aux persécutions des hommes et des esprits infernaux. Saint Dominique et Sainte Catherine de Sienne, accompagnés d’une foule de Bienheureux de l’Ordre, assistaient à la cérémonie[22]. »

[22] Extrait des comptes rendus de conscience écrits par Sœur Claire selon la volonté de son directeur, et classés par ordre chronologique.

Dans le récit d’un fait humainement invraisemblable Anna ne laisse vibrer aucune emphase ; son humilité ni ne s’étonne, ni ne s’embarrasse. Elle relate ce qui advint, comme la Moselle, entre ses rives, répète, sous son miroir tranquille, les vignes de ses coteaux. En dépit des commotions qui la heurtèrent au dedans et au dehors, jamais elle ne semble s’être départie de ce calme robuste et d’une simplicité presque impersonnelle. Il ne faudrait pas chercher en ses paroles les violences fulgurantes d’une Angèle de Foligno, les hauteurs d’une Sainte Thérèse. Sa précocité surnaturelle n’admet qu’une explication, l’influx d’une force sanctificatrice qui dénouait dans l’enfant nouveau-né les facultés supérieures d’une intelligence hâtive.

A six semaines, se souvenait-elle, déjà elle pouvait répondre à son Ange gardien, si elle ne parlait pas encore aux hommes. Dès l’Avent de 1832, selon l’impulsion de l’Ange, elle faisait pénitence, trois jours par semaine, refusant le sein et se privant de sommeil le mercredi, le vendredi et le samedi. On lui disait qu’elle était mignonne ; elle ouvrit la bouche pour articuler : « Admirez Jésus, seule et vraie Beauté. » Elle l’adjura de la rendre laide, et un mal, dont elle fut longtemps défigurée, lui tomba sur les yeux. Mais la compagnie des Anges la consolait de ses souffrances : elle voyait souvent un Ange sous l’apparence d’un enfant de cinq ans, « à l’air doux et triste, la tête un peu inclinée, les mains croisées sur sa poitrine. » Il l’appelait sa petite sœur, la prenait par la main, l’emmenait dans des prairies où jouaient avec elle d’autres Esprits bienheureux, et dans une mystérieuse école, pour apprendre à lire sur une ardoise d’or.

Son obéissance aux Anges, loin de la réduire à une béatifique domesticité, augmentait sa conscience d’être libre :

« Dieu, écrivait-elle, me laissait libre d’être bonne ou mauvaise. Il permettait souvent que je fusse assaillie de tentations de toutes sortes ; à côté de cela venaient les inspirations intérieures et les secours des anges pour m’encourager à aimer le bien et à fuir le mal ; mais toujours je sentais ce pouvoir de choisir entre les deux voies. »

A quatre ans, elle demanda que ses souffrances fussent aggravées, et son corps se couvrit de pustules, d’abcès, devint un objet de répulsion. Sa mère, comme honteuse d’elle, l’abandonnait souvent, dans un coin sombre de la maison, à la tendresse de l’ange qui la visitait.

Il lui apprit, à cinq ans, l’usage de l’oraison mentale. Seulement elle eut une peine extrême « à se mettre dans l’intelligence la notion d’un pur esprit ». Quand elle sut que le Christ avait porté une couronne d’épines, elle voulut s’en tresser une, alla dans l’église la montrer au Seigneur en croix pour qu’il vît « si elle était bien ». Et, la nuit, elle se l’enfonçait autour des tempes. Trois heures de sommeil lui suffisaient : « Ce sommeil si court, disait-elle, rafraîchissait mon esprit et mon corps d’une façon merveilleuse, comme si j’avais reposé une nuit entière. »

A six ans, elle prononça le vœu de virginité perpétuelle, de même que Sainte Rose de Lima l’avait fait en sa cinquième année, et Sainte Catherine de Sienne, à sept ans.

Vers la fin d’octobre 1840, ses maux d’yeux s’étant atténués, son père la prit dans son école ; elle savait déjà tant de choses, on ne comprenait pas comment, qu’il la chargea d’instruire et de garder une partie de ses petites compagnes. Un des signes propres de sa mission devait être d’unir incessamment une vie d’action extérieure à une vie extatique. Par là, elle configurait dans son idéal l’Ordre dominicain dont « aucun mortel, jusqu’alors, ne lui avait parlé ». C’était pourtant aux fins de son avenir qu’elle jeûnait, veillait, se flagellait. Et, justement, durant ces années-là, après de terribles conflits intimes où « son âme tombait sous lui, comme un cavalier sous son cheval », Lacordaire décida cette chose inouïe : refaire au XIXe siècle ce qu’avait créé, au XIIIe, Saint Dominique. L’impiété des temps allait fléchir devant sa fougue de conquête, l’Église servit ses desseins. Pour sa victoire, qui défia toutes les prévisions, un élément de force incalculable fut la pénitence d’Anna, spécialisée à cet effet, toute la somme des austérités qu’elle insérait dans les douleurs omnipotentes de la Passion.

Elle cessa bientôt d’aider son père à l’école ; mais elle s’occupait du ménage ou travaillait aux champs depuis l’aube jusqu’au soir et n’en continuait pas moins des jeûnes rigoureux : les jours où la voix intérieure lui interdisait de se nourrir, si elle désobéissait, des souffrances pires que celles de la faim la corrigeaient. « Je veux que tu sois forte uniquement par ma grâce », commandait la voix.

Un tel régime n’ôtait rien à sa vigueur paisible. Le P. Engler, jésuite, son cousin, qui l’avait longtemps fréquentée, attestait de son caractère : « Anna est une vraie virago, portant une âme virile dans un corps de femme, bien plus personne de tête que de sentiment. Elle est d’humeur tranquille, égale, plutôt joyeuse. »

Elle s’évertuait à cacher ses extases, et une jeune fille dont elle fit ensuite la première associée de sa vie religieuse, Anna Engels, la représente à l’église, « très simplement, presque pauvrement vêtue, debout près d’un confessionnal comme si elle eût craint de prendre la place d’une autre personne dans un banc ou sur une chaise… Jamais elle ne me révéla rien de son intérieur qui pût donner une haute opinion d’elle. »

Cependant, elle demeurait avertie des répercussions immenses qu’obtenait sa vie obscure. Le jour de la fête du Sacré-Cœur, en 1849, elle sut qu’un événement considérable, avec son aide, se préparait pour l’Ordre dominicain ; et, le jour de Noël 1850, il lui fut révélé que cet événement était accompli, mais elle en ignora les conjonctures. Or, le pape Pie IX, « passant par-dessus les pouvoirs du Chapitre général », venait de nommer, le 1er octobre 1850, vicaire général de l’Ordre, le Père Jandel, prieur du couvent de Nancy. Lacordaire déclara cette nomination « miraculeuse », personne ne s’y attendait ; on peut dire qu’elle allait être le salut de l’Ordre revivifié. Les hommes prédestinés sont irremplaçables. Il fallait un Supérieur comme le Père Jandel, un saint et un prudent, un homme d’un zèle tenace, positif à la manière des grands mystiques, pour imposer partout la règle primitive, la faire durer, ranimer, avec l’esprit de renoncement, la volonté d’expansion, l’ardeur de savoir, la confiance de l’amour triomphant.

Quelles allégresses spirituelles concentre une pareille œuvre, et aussi quelles contradictions des puissances mauvaises, quelle résistance des orgueils, des sensualités, des paresses elle dut abattre, nous en suivons l’image réflexe dans les illuminations et les souffrances d’Anna Moës.

Le 20 janvier de cette année 1850, étant à la Messe, au moment de la communion, elle vit Jésus, en présence de la Vierge Immaculée, de Saint Dominique et de Sainte Catherine de Sienne, s’approcher d’elle, et lui passer au doigt l’anneau des épousailles éternelles. Cet anneau était d’or, avec des gemmes translucides où elle apercevait, perceptible à ses yeux surnaturalisés, le visage vrai de son âme.

Le même jour, elle reçut de Dieu un ordre écrasant, celui de fonder à Luxembourg un couvent de Dominicaines où seraient en pratique toutes les disciplines de la vieille observance :

« Les Sœurs imiteront fidèlement la vie cachée du Sauveur à Nazareth. Elles pourvoiront autant que possible à leur subsistance par le travail manuel. Leur monastère et leur façon de vivre seront très simples, leur vêtement pauvre et d’étoffe commune. Elles garderont les jeûnes et l’abstinence perpétuelle prescrite dans le grand Ordre. L’Office divin se fera aussi solennellement que possible ; les Matines auront lieu à minuit. La clôture et le silence seront strictement observés… Les sœurs s’exerceront, chacune selon sa mesure, à un complet renoncement, et regarderont comme perdue la journée où elles n’y auraient pas fait de progrès… Elles s’offriront chaque jour à Dieu en réparation de l’impiété des hommes, particulièrement des persécuteurs de l’Église, et pour obtenir à l’épouse du Christ la force et la victoire dans ses combats. »

L’exigence divine la consterna ; elle se jugeait indigne, incapable : fonder une maison d’un Ordre qui n’existait plus dans le pays, elle, fille de la campagne, dénuée de science, de prestige et d’argent ! Elle ne put, d’ailleurs, obéir aussitôt. Son frère, l’abbé Michel Moës, fut nommé vicaire à Septfontaines, près de Luxembourg, et il eut besoin d’elle pour tenir son ménage, d’autant qu’il logeait aussi deux de ses frères plus jeunes. Anna se fit joyeusement sa servante. Il la traitait d’une façon dure, ne lui laissait, dans la journée, pas un moment de répit. Elle couchait en un réduit au-dessus de l’étable ; son plus jeune frère, dont la chambre était voisine, l’entendait, durant les oraisons de ses veilles, se cingler le corps jusqu’au sang. Elle lavait, avant l’aube, le plancher, pour qu’on n’y surprît aucun vestige de ses flagellations.

Deux ans plus tard, l’abbé Moës mourut d’une maladie soudaine ; Anna eut la vision de son Purgatoire, et, afin de l’abréger, en assuma une part effrayante. L’expérience de ces tourments lui permit de consigner une admonition salutaire et profonde :

« Les souffrances d’une personne dont l’âme est unie au corps ne peuvent en aucune façon équivaloir aux souffrances des âmes séparées. Ici-bas, une seule douleur très forte affecte tellement le corps entier, qu’au cas où une douleur plus faible vient s’y ajouter, elle est en quelque sorte absorbée. Mais, dans ces souffrances de l’autre monde, on sent tout à la fois avec une telle intensité qu’on semble être, en quelque sorte, multiplié pour être plus accessible à la douleur. »

Elle n’eut pas simplement à endurer les tortures qu’appelait sur elle son libre vouloir compatissant. Sauf le Curé d’Ars, il n’y a pas eu, peut-être, au siècle dernier, une créature harcelée par les démons, comme Anna Moës le fut presque jusqu’à sa mort.

Cette persécution lui avait été prédite, en 1859, le jour de la fête du Sacré-Cœur, dans un transport où elle contempla Jésus sous sa couronne d’épines, et le cœur lacéré de plaies. L’épreuve commença par des tentations bizarres, qui allèrent en s’exaspérant, à mesure qu’Anna s’enhardissait contre elles et les méprisait. La ceinture de fer qu’elle portait autour des reins disparaissait sans qu’elle pût s’expliquer comment. Tantôt des images obscènes la hantaient, tantôt des bêtes hideuses fourmillaient à travers sa chambre. Si elle voulait proférer le nom de Jésus, des doigts lui serraient la gorge, l’étranglaient. Quand elle prenait le chemin de l’église, il lui semblait qu’une nappe d’eau submergeait la campagne et qu’en avançant elle se noierait. Les exorcismes rompaient pour quelques journées ces obsessions. Mais, alors, elle était atterrée d’elle-même, sollicitée au suicide. Elle voyait sur la table une corde, un couteau, du poison. Une fois même elle avala un réel poison, mais le rejeta aussitôt.

Pourtant, dans les intervalles de ces supplices, des joies extatiques la comblaient ; elle recevait en son âme toutes les gloires du Christ souffrant, les agonies de sa Passion transfigurées, et sur les suavités ineffables de cette agonie rédemptrice une de ses confidences ouvre un abîme de lumière :

« L’état dans lequel on se sent fait penser à celui de nos premiers parents en l’état d’innocence : les trois puissances, la mémoire, l’intelligence et la volonté, ne sont plus sous l’influence des suites du péché originel, et peuvent s’adonner sans entraves à leur activité supérieure. »

La compassion qui la transperçait en présence de l’Amour déchiré lui mérita de porter même sur sa chair les signes du crucifiement. Après une extase où elle avait senti le Sauveur ôter de son propre front la couronne d’épines pour lui en ceindre la tête, elle vit « avec effroi » que du sang avait coulé de son front jusqu’à ses vêtements. Le 30 mars 1860, comme elle fut portée, en esprit « sous la Croix », un rayon, aigu comme une lance, partit du Cœur crucifié, transverbéra le sien, en fit couler du sang et de l’eau. Lorsqu’elle reprit ses sens, elle avait « une fièvre dévorante » et « le sang avait percé jusqu’à sa robe ».

« Le 6 avril, le Vendredi Saint, explique-t-elle, ayant suivi le Sauveur jusqu’au Calvaire dans une grande et ardente compassion, au moment où le doux Agneau fut attaché à la croix, une vertu mystérieuse sortit de lui pour dilater les puissances de mon âme et de mon corps. Une vive lumière me jeta par terre, m’étendit sur une croix mystique, et aussitôt des rayons lumineux, sortant des plaies du Sauveur comme des clous énormes, vinrent percer mes mains et mes pieds. La douleur fut telle que jamais je n’en avais éprouvé de pareilles dans mes extases. Le sang coula abondamment. Revenue à moi, j’eus beaucoup de chagrin de constater les plaies visibles sur mes mains. Je n’en parlai à personne et dissimulai mon état aux yeux de tous. »

Bien d’autres mystiques, et surtout des femmes, ont eu ce poignant privilège de la Compassion empreinte par des stigmates. Mais, chez Anna, ces phénomènes coïncidèrent avec une autre révélation : le lendemain, jour de Pâques, l’ordre lui fut réitéré de fonder un couvent dominicain et le Christ lui désignait même la maison où elle devait, avec Anna Engels, se retirer.

Elle consulta des religieux ; son projet paraissait extravagant, ils y mirent obstacle. L’un voulait faire entrer Anna Moës chez les Franciscaines garde-malades, un autre dans un Carmel. Elle vainquit la résistance de son directeur, le P. Romi, en lui signalant un épisode de sa vie intérieure qu’elle ne pouvait, jugea-t-il, connaître d’une connaissance naturelle[23].

[23] Il avait éprouvé, dans son couvent, un petit froissement d’amour-propre. Elle lui dit : « Tel jour, à telle heure, vous avez eu cette pensée. »

Il obtint de deux vieilles filles, pour les servantes de Dieu, un gîte aussi pauvre que « l’étable de Bethléem ».

C’était une petite ferme délabrée, proche de Luxembourg, au Limpertsberg, « si triste et malpropre, raconte Anna, qu’elle nous fit l’effet d’un repaire de brigands. Au moyen d’une échelle on arrivait à un grenier dont le plancher était tellement troué qu’on risquait, à chaque pas, de tomber dans la pièce du rez-de-chaussée. Le toit était si mauvais que la pluie et la neige y entraient librement… »

Un jardin attenait à cette masure ; mais comment, pour le cultiver, acheter les semences ? Anna Moës et Anna Engels eurent l’idée d’aller dans les immondices ramasser des chiffons et de les vendre. Elles firent transporter quelques meubles, hérités de l’abbé Moës, dans le logis qu’elles n’eussent pas échangé contre un palais, et, le 22 mars 1861, elles y passèrent la première nuit. Une tempête affreuse faillit renverser le toit. Anna Moës, priant jusqu’au matin, s’en aperçut à peine, et Anna Engels dormit dans une paix délicieuse.

Dès le lendemain, elles suivirent la règle conventuelle que leur avait tracée le P. Romi. Mlle Moës avait pris le nom de Sœur Claire, et Mlle Engels, celui de Sœur Josepha. Elles se levaient à minuit pour les Matines, se recouchaient un court moment, puis se rendaient à la Messe, fort loin, en pleine nuit noire, dans la chapelle des Rédemptoristes. Par les temps mauvais elles arrivaient trempées, restaient des heures à l’église. Au retour, des travaux manuels coupaient les offices. A midi, elles mangeaient, agenouillées devant un maigre feu, des pommes de terre cuites à l’eau. Parfois elles n’avaient ni pommes de terre ni pain, et travaillaient jusqu’au soir sans autre nourriture que l’Hostie.

Bientôt, quelques pieuses femmes se joignirent à elles. Le noyau d’une communauté régulière se constitua. Les Rédemptoristes confièrent aux Sœurs le soin du linge de la sacristie. Leur dénûment s’atténua, mais les souffrances extatiques ou démoniaques de Sœur Claire persistaient ; dans la vie commune, elle ne pouvait plus les cacher.

La première fois que Sœur Josepha fut témoin d’une extase de la Passion — c’était un Vendredi de Carême, en 1861, — elles disaient ensemble les petites Heures de l’office de la Sainte Vierge. Tout d’un coup, entendant Sœur Claire s’arrêter, Sœur Josepha lève les yeux, aperçoit du sang qui tachait le bonnet de sa compagne et coulait en grosses gouttes sur son front. Sœur Claire, chancelante, se retire dans sa cellule, et Sœur Josepha l’y trouve « étendue sur son lit, les mains jointes, le bouche entr’ouverte et comme desséchée, les yeux et les tempes enfoncés, pâle et raide comme une morte. » A onze heures du matin, elle sortit de cette extase, mais faible, hors d’état de se soutenir, brûlée d’une soif horrible. Ses cheveux étaient imbibés de sang, les plaies des mains et des pieds étaient énormes, celles des pieds plus grandes que celles des mains.

Une autre Sœur, plus tard, a décrit, en des termes minutieux, les stigmates des mains :

« Ils étaient ronds, un peu allongés du côté des doigts, rouges et remplis de sang caillé, d’environ un à deux centimètres de diamètre. On voyait dans le milieu de la main un tout petit creux, et, du côté opposé, une petite proéminence, comme si un clou avait été enfoncé du dedans au dehors. »

Le plus étrange peut-être en ces ravissements, c’était de les voir interrompus soudain ; elle reprenait une façon de vivre normale, parlait, répondait comme si rien ne se fût passé, puis retombait subitement dans sa vision, défigurée, les yeux fixes, se tordant les mains, râlante, agonisante, parfois les bras étendus et soutenue dans le vide. Elle eut des extases purement joyeuses, celle entre autres d’un matin de Pâques où, vers trois heures, elle se leva, courut sonner à toute volée la petite cloche du Couvent ; elle criait : « Jésus est ressuscité, alleluia ! » et ne sortit de son transport qu’en reconnaissant, autour d’elle, le cercle des Sœurs effarées. Le plus souvent, ses élévations étaient crucifiantes. Elle ne retenait point, comme Catherine Emmerich, pour les transcrire en tableaux, les circonstances de la Passion. Elle entrait, avec Angèle de Foligno, dans l’intime des blessures de l’Homme-Dieu, les prenait en son être autant et plus que son humanité le tolérait.

« Car, avoue-t-elle, il m’est impossible de décrire ce que je souffre, et je serais incapable de l’endurer, si Dieu ne me mettait dans l’état surnaturel de l’extase. Le Sauveur m’unit en quelque sorte à sa nature divine, dans la mesure où Il veut que je prenne part à ses souffrances… Les douleurs physiques sont si fortes que je ne puis les comparer à aucune souffrance naturelle. Ces plaies produisent une sensation très particulièrement aiguë, mais qui n’excite dans l’âme aucun désir d’en être délivrée ou seulement soulagée… Il est nécessaire pour cela que le corps soit entraîné par l’âme dans un état supérieur et surnaturel qui le recrée et le transforme en quelque sorte… L’âme, de son côté, voyant la docilité et l’amour avec lesquels le corps assume ces dures souffrances, se trouve encouragée à le soutenir, et d’autant plus qu’elle constate que le corps ne lui fait plus d’obstacle pour sa vie supérieure et surnaturelle. »

D’autre part, les Esprits malfaisants se relayaient à la tourmenter. Ils la frappaient, la traînaient à travers sa cellule, essayaient de l’étouffer sous la paillasse de son lit. Une des sœurs l’en retira, un matin, à demi morte. Pendant ses jeûnes, une faim atroce la rongeait ; il lui semblait « qu’un troupeau de moutons n’aurait pas suffi à la rassasier ». Et cette faim n’avait rien d’une faim « naturelle qui, soufferte pour Dieu et son Église, accroissait, au contraire, en elle, la charité et l’amour de la pénitence ». Dans l’église, elle voyait une cohorte de démons, tendant des glaives de flamme, faire la haie depuis la porte jusqu’à la table de la communion. Des violences même physiques assaillaient sa chasteté. Excédée, proche du désespoir, croyant sa damnation certaine, elle n’apercevait qu’une délivrance : fuir n’importe où.

Un jour, elle s’enfuit réellement, courut à la gare et prit un billet pour Trèves. A peine arrivée en cette ville, après avoir pu communier dans la cathédrale, elle sentit qu’une force surhumaine l’enlevait à travers l’espace. Elle fut transportée, en France et en Allemagne, au milieu d’assemblées lucifériennes et contrainte d’assister à des abominations. Les démons la martyrisèrent, la jetèrent, mourante d’horreur et de faim, parmi les arbres d’une forêt sans route. Là, elle perçut dans l’air un bruissement et une clarté qui croissait. La Vierge Marie, avec des Anges, descendait la délivrer. Elle lui fit boire un breuvage qui la ranima, et l’emmena « en planant au-dessus des villes, des villages, des fleuves et des bois, jusqu’à un petit bourg situé sur une montagne… Les portes de l’église s’ouvrirent d’elles-mêmes, et je fus déposée dans une chapelle à gauche où se trouvait une belle statue de la Mère des Douleurs. » En sortant, elle apprit, à l’auberge voisine, que cette chapelle était un lieu de pèlerinage, dédié à Saint Eberhard, dans le diocèse de Trèves, et elle regagna son couvent où ses compagnes se désespéraient.

A ces tentations exorbitantes s’adjoignait, pour elle, la tristesse de l’impiété d’un siècle qu’elle voyait très misérable. Cet événement eut lieu du 6 au 8 décembre 1877. Trois ans auparavant, elle avait eu la vision du Christ justicier proférant d’une voix semblable au tonnerre : « O monde, monde aveuglé, pourquoi me persécutes-tu ? Que t’ai-je donc fait ? » Mais la Mère de Dieu adjurait son Fils d’avoir encore pitié ; elle Lui présentait Sœur Claire comme expiatrice ; et le poids des péchés du monde tomba sur la victime, avec une angoisse et des remords indicibles.

Auprès de tribulations pareilles comptaient peu les opprobres venus des hommes ; on se doute qu’ils ne lui furent pas épargnés. Elle avait fait demander, en 1863, à l’évêque de Luxembourg, son approbation pour la petite communauté ; prévenu contre elle, il refusa net, et même voulait exiger la dispersion des sœurs ; elles obtinrent cependant de rester ensemble pour cultiver la ferme, mais sans oratoire, sans habit religieux, sans pouvoir admettre aucune des vingt postulantes qui voulaient s’associer à elles.

La soumission de Sœur Claire fut totale et admirable : « Mon âme, remarquait-elle, a un besoin naturel d’être méprisée et humiliée de temps en temps… Parfois je suis étonnée d’entendre dire que les mépris blessent et offensent profondément. Cela me paraît incompatible avec le véritable amour de Dieu… O un mépris, un seul mépris, que de grandes choses il peut valoir devant Dieu !… Je n’ai pas d’ennemis, car tous ceux qui nous calomnient et nous persécutent sont nos meilleurs amis. »

Pourtant, le Tiers-Ordre de Saint Dominique commençait à se propager dans le Grand-Duché de Luxembourg. Sœur Claire et les autres Sœurs y furent admises. C’était une étape vers la fondation du monastère régulier. D’inintelligentes hostilités la retardaient. Une fausse extatique s’était introduite auprès de Sœur Claire ; l’évêque les condamna toutes deux, interdit aux prêtres qui les dirigeaient d’avoir désormais aucun rapport avec elles. Sœur Claire se vit délaissée, méprisée comme une visionnaire « maladive et dangereuse ». Elle n’aurait, par instants, souhaité qu’une chose : être libérée de sa mission, ne plus approcher de Dieu par des chemins extraordinaires. Mais la Voix inflexible lui intimait d’obéir en tout : « Je veux achever en toi ce que j’ai commencé, tu n’as pas la possibilité d’échapper à ma puissance. » Le même Esprit, qui lui commandait de souffrir, l’armait d’une force supérieure à toutes les lassitudes.

En 1869, et pendant les six années qui suivirent, elle satisfit aux nécessités réparatrices en jeûnant tout le Carême un jeûne absolu, n’étant sustentée que d’un seul aliment : de la communion quotidienne. Et son corps se pliait à cette abstinence. Elle ne dormait qu’une heure par nuit.

Des périodes de paix radieuse surpayaient ses désolations. Elle atteignait une telle profondeur « d’union transformante » que, parfois, la présence sensible du Christ se substituait en elle au sentiment de sa propre vie :

« Dès que j’eus reçu la Communion — ceci se passait en 1876, le jour de la fête du Sacré-Cœur, — je perçus que mon cœur était mystérieusement transformé en celui de mon Bien-Aimé. Les espèces du pain disparurent, et je sentis en moi le Cœur vivant de mon adoré Rédempteur qui enveloppa totalement mon cœur et le liquéfia, de façon que je dus me dire : « Ton cœur n’existe plus ; à sa place se trouve celui de ton Époux bien-aimé. »

Humainement, des assistances imprévues, celle d’un oncle prêtre qui revint des États-Unis, celle du P. Rouard de Card, vicaire général des Frères-Prêcheurs, avaient soulagé l’excessive indigence du Couvent et redressé, à l’égard de Sœur Claire, l’opinion publique. Les Sœurs avaient maintenant un petit oratoire ; en 1873, il leur fut permis de faire, là, profession. Elles étaient dominicaines, mais sans l’habit. L’évêque de Luxembourg mourut ; son successeur, Mgr Koppes, autrement disposé, fit examiner par des théologiens les révélations de Sœur Claire. Ils répondirent à l’unanimité : « Sœur Claire n’a pu être trompée par le Démon et tout ce qu’elle se propose est louable. »

La Volonté du Christ lui désigna, pour y établir le monastère des dominicaines, une vallée du Luxembourg belge, Clairefontaine, ainsi appelée parce que Saint Bernard, dit-on, accompagnant le Pape Eugène III de Reims à Trèves, fit halte en ce lieu et bénit une source dont l’eau reçut une vertu de guérison. Des châtelains du pays donnèrent l’argent que Sœur Claire n’avait pas, afin qu’on pût construire une chapelle et des bâtiments. Sœur Claire, seule religieuse de chœur depuis qu’étaient mortes Sœur Josepha et Sœur Johanna, aidée de quelques converses, disposa tout dans leur nouvelle demeure, avec un enthousiasme de joie qu’atteste cette parole d’une de ses lettres :

« Pour faire la volonté de Dieu, j’affronterais le glaive et le feu. Je sens en moi une telle force surnaturelle qu’il me semble que rien ne pourra m’ébranler. Qu’un monde nouveau et un enfer nouveau surgissent et se conjurent pour m’exterminer, je ne broncherai pas. »

Le 30 avril 1882, en la fête de Sainte Catherine de Sienne, fut célébrée la cérémonie de sa vêture, où, selon le rite de l’Ordre, l’officiant présente aux novices deux couronnes, une de fleurs et une d’épines. Devant celle-ci, Claire Moës n’était point une novice. La couronne qu’elle avait, en secret, choisie dès son enfance, elle la prenait liturgiquement ; de même que la consécration de l’Ordre dominicain au Sacré-Cœur, accomplie, depuis des années, dans le désir de la Voyante, avait été visiblement réalisée par le Père Jandel, peu avant sa mort, en 1872.

Mais Sœur Claire ne demandait à Dieu que de souffrir jusqu’à la fin. Elle voulait les dérisions et les injures comme son seul manteau de gloire. Le fiel ne manqua jamais dans son calice. En 1884, il y eut, à travers les rues de Luxembourg, au temps du carnaval, un défilé sacrilège ; Sœur Claire, en effigie, fut bafouée, déshonorée avec les prêtres qui la dirigeaient. Deux ans plus tard, au moment d’une grève, les ouvriers d’Arlon allèrent manifester devant le monastère de Clairefontaine ; on insulta les religieuses, on lança des pierres contre leur porte ; une hache envoyée par-dessus le mur de la clôture alla s’enfoncer dans le plancher d’une cellule. Les Sœurs décidèrent de revenir à Luxembourg, au Limpertsberg, et c’est là que fut édifié leur couvent actuel. L’ampleur des constructions, proportionnée à l’affluence des postulantes, fait songer au grain de senevé devenu un grand arbre.

Sœur Claire, élue prieure, se manifesta aussi apte au gouvernement temporel qu’à la direction ascétique. Ses maximes portaient le sceau d’un bon sens que les inspirations divines avaient confirmé dans sa rectitude :

« Les austérités, disait-elle, doivent être pratiquées avec un esprit vrai d’humilité et de renoncement ; sans cela elles sont vides de mérites et peuvent devenir une abomination aux yeux de Dieu… Mieux vaut faire peu avec suite et allégresse que de se charger de fardeaux qu’il faut déposer presque aussitôt.

« L’obéissance extérieure, sans la soumission de la Volonté et du jugement, est comme l’enveloppe d’une noix sans son fruit. »

« La vraie liberté consiste dans l’obéissance. »

Pour prévenir les zizanies, les aigreurs médisantes, les vanités stériles, elle avait imposé une règle : quand deux religieuses, pendant la récréation, s’entretenaient, il leur était interdit de parler d’une troisième, ni de se décerner l’une à l’autre des louanges. Elle exigeait des Sœurs l’obéissance absolue, mais s’humiliait devant elles, expiait leurs fautes à leur place, voulait être la plus pauvrement vêtue.

Trois ans avant sa mort, le 29 juillet 1892, elle subit encore une crise d’obsessions démoniaques où elle se croyait damnée, criait son désespoir, injuriait, malgré elle, le prêtre qui l’exorcisait. Victorieuse jusqu’au terme, elle ne connut le repos qu’après avoir consommé l’offrande d’elle-même. Les derniers temps de son épreuve terrestre, elle ne pouvait plus, trop faible, quitter sa cellule. Mais, de son lit, ses yeux atteignaient le chœur de l’oratoire et l’autel. Elle expira le 24 février 1895, sa tête inclinée en avant, comme Jésus moribond. Sa bouche et ses yeux se fermèrent d’eux-mêmes.

Il ne semble pas que sa mort ait suscité autour de sa vie une immédiate rumeur de vénération. J’allai à Luxembourg six mois plus tard, j’y retournai en 1896 ; personne ne me parla d’elle dans le pays. Elle devait être de ces âmes cachées qui émergent peu à peu du silence et d’une sorte de nuit surnaturelle.

Je n’ai pu qu’abréger, à traits rudimentaires, les phases saillantes d’une existence dont le récit intime, tracé par Anna Moës à la demande expresse de son confesseur, tient 1,704 pages de manuscrit. Ce que j’en ai dit suffit à dévoiler, une fois de plus, l’inévaluable pouvoir d’une âme qui s’est donnée au Christ totalement. L’élection mystique de Sœur Claire, ses douleurs et ses joies suréminentes témoignent quel prix Dieu mettait à l’avenir de l’Ordre dominicain ; et telles furent les conditions de sa renaissance, telles demeurent celles de sa durée. « La vraie dominicaine se bâtit dans les souffrances », répétait Sœur Claire. La croix de Lacordaire, dans la crypte des Carmes, la grossière croix brune couronnée d’épines où il se faisait suspendre et flageller a plus acquis aux Frères Prêcheurs que toutes les persuasions de son éloquence. « Nous sommes faits, disait le Curé d’Ars, en forme de croix. » Se faire croix, c’est, qu’on le veuille ou non, l’unique manière d’être homme au sens de Dieu.

LE CATHOLICISME DE BARBEY D’AUREVILLY

Le centenaire[24] de Barbey d’Aurevilly semble une occasion de ruiner sa légende paradoxale et d’imposer sur sa mémoire un jugement véridique en criant la grandeur de ce qu’il fut.

[24] D’Aurevilly est né le 2 novembre 1808.

Il prévoyait assurément l’indifférence posthume des générations. Il eut le cœur assez haut pour en souffrir peu ; sans toutefois porter le dédain ou l’abnégation jusqu’à vouloir se faire, ainsi que Maurice de Guérin, son ami, « une auréole d’obscurité », ni prendre à son compte le mot plus humble de Donoso Cortès : « Je ne veux pas que mon nom résonne » ; car il aima le succès, même populaire[25] : à chacun de ses retours en Basse-Normandie, dans ce Cotentin où les vieilles pêcheuses l’appelaient toujours Monsieur Jeules, il exultait de retrouver son pays plus fier de ce qu’il l’avait peint. Mais il ne pouvait admettre qu’un catholique condescendît à des courbettes devant les dispensateurs de glorioles : Hello, quémandant des articles laudatifs, l’indignait. En songeant à Raymond Brücker, le magnanime apôtre qui, ayant beaucoup fait pour l’Église, n’en avait rien eu, il concluait pour lui-même, loin de toute aigreur :

[25] « J’ai la plus belle popularité de salon, écrivait-il à Trebutien en 1845, au moment où il travaillait à Une vieille maîtresse, et je veux un succès grossier de cabinet de lecture. »

« Le catholicisme a cela de beau qu’il peut, sans ingratitude, se décharger sur Dieu du soin de payer les services qu’on lui rend[26]. »

[26] Romanciers d’hier et d’avant-hier, p. 153.

Seulement, plus d’une fois, il se revancha par un sursaut d’orgueil des aveuglements et des haines qu’il affrontait :

« Le bétail imbécile qui forme le monde est digne d’un tel mépris que la plus belle pourpre qu’on puisse attacher aux épaules d’un être fier, c’est la pourpre de la calomnie, et les plus beaux diamants dont on puisse consteller cette pourpre, ce sont les crachats de l’insulte qu’on ne mérite pas[27]. »

[27] Sensations d’histoire, p. 194.

Calomnié, il le fut et dénigré, plus encore par ceux qui devaient le défendre que par les autres. M. de Pontmartin dépassa contre lui Zola en âcreté de rage. Il a eu beau disparaître : ou bien, à son égard, l’iniquité du silence se prolonge ; ou on s’en tient à l’opinion qu’ont faite ses ennemis ; on lui en veut, comme s’il vivait, de deux supériorités irrémissibles : d’avoir été un aristocrate et un catholique, et de l’avoir été superbement, en conquérant, non en vaincu.

Son aristocratie[28], même s’il en eût renié les principes, eût offensé des temps démagogiques exécrant d’instinct quiconque humilie, par sa stature, l’anonyme pleutrerie des masses. Mais Barbey d’Aurevilly, loin d’effacer son écusson sur sa porte, le relustra, et laissait éclater dans tous ses gestes les privilèges d’un sang hautain. Bien qu’il crût aux aristocraties personnelles — certaines individualités « valent des races, parce qu’elles sont faites pour en fonder », — il n’en croyait pas moins que le signe le plus authentique d’une élite traditionnelle, « le génie du Commandement », peut passer d’un ancêtre à quelques descendants élus. Ces virtualités héréditaires, pour sa part, il les transmua en force imaginative et en idées, les glorifia dans ses fictions.

[28] Paul Bourget, qui fut son intime et qui l’a défini avec sa pénétration dans la préface du deuxième mémorandum, me livrait naguère (décembre 1926) ces particularités. Quinze jours avant sa mort, d’Aurevilly l’appela auprès de lui, rue Rousselet, et lui montra des papiers de famille établissant que son arrière-grand-père était le chevalier Barbey : « Vous attesterez, lui dit-il, que mon vrai nom n’est pas Barbey d’Aurevilly, que je suis le chevalier Barbey. » Faut-il admettre que ce Barbey fut fait chevalier, ayant consenti à épouser une demoiselle honorée quelques semaines des faveurs de Louis XV et devenue enceinte du Roi ? Bourget interrogea un jour sur cette origine Barbey ; il répondit par une boutade : « Je ne veux pas être le cousin du comte de Chambord, d’un prince qui ne sait pas monter à cheval. » Mais le duc d’Aumale, qui se croyait bien informé, dit au même Paul Bourget, lorsqu’il lui posa cette question : « Oui, Barbey est un Bourbon. »

Aussi ses goûts aristocratiques lui furent-ils imputés comme une bravade. Il est clair que son besoin de s’en targuer trahissait l’inquiétude d’une décadence, de même qu’avant lui, chez Saint-Simon, le tourment des préséances et de l’étiquette. Néanmoins, il y avait là mieux qu’une pose d’artiste et de mondain ; le gentilhomme en lui se défendait, défendait tout un monde contre la submergeante vulgarité. Ses semblants de dandysme, son souci des nuances rares et des sentiments absolus équivalaient à des vestiges d’indépendance féodale. Il se permettait des élégances tranchantes, sachant trop que personne n’aurait l’audace de les imiter, et il eut celle d’être lui aussi bien dans les dentelles de ses cravates et les tortillons de ses paraphes sanglants que dans ses paradoxes de contre-révolutionnaire et de chrétien. Ce que ses manières étalaient d’original et qu’on a pris pour de l’enfantillage romantique répondait à l’esprit d’une caste qui, dépouillée de ses distinctions, pour attester qu’elle ne voulait pas mourir, se singularisait plus jalousement.

Ses attitudes ostentatoires prévenaient une anxiété du même ordre. D’ailleurs, il ne dépendait guère plus de son caprice d’avoir, comme eussent dit ses pères, le « boute-hors » aisé et avantageux, que d’être doué d’une voix mordante et d’un œil de gerfaut. Il était de ceux qui portent leur blason jusque dans la gouttière de leur nez. Il eût voulu s’encanailler, ou se faire une échine docile ; malgré lui, il se serait dénoncé patricien, impérieux. Très conscient de ce qu’il valait, il passait au milieu des hommes avec une allure de justicier, n’oubliait pas qu’il avait eu pour aïeul un grand bailli à robe rouge, Ango, longtemps fameux en Normandie par ses rigueurs. Sous son harnois de journaliste, il n’abdiqua point la franchise de sa fierté : « On doit la vérité, prononçait-il, à tous, sur tout, en tout lieu et à tout moment, et on doit couper la main à ceux qui, l’ayant dans cette main, la ferment. » Il sabrait les coquins et les médiocres, d’autant plus qu’il les voyait puissants, et se plaisait à claironner les noms d’inconnus qu’il admirait. Plus strictement qu’à Saint-Simon, il lui eût été permis de témoigner qu’il gardait « son pucelage entier sur les bassesses » ; il mourut, ainsi qu’il se le promettait, sans avoir « quitté son gant blanc », et put le tendre à Dieu, net au moins de tout vasselage malpropre.

De telles façons cavalières devaient exaspérer ou le rendre incompréhensible ; une aversion, faite de peurs et de rancunes, s’est étendue de sa personne à son œuvre.

Comment, au reste, eût-on supporté des livres qui prenaient à rebrousse-poil les préjugés modernes ? L’aristocratie elle-même, au temps de Louis-Philippe et du Second Empire, elle que d’Aurevilly reconnaissait étiolée par la vie de salon, « hébétée par le turf », ou racornie, en province, au fond d’un stérile isolement, aurait-elle saisi la beauté d’un roman, tel que le Chevalier Destouches, conçu à la gloire de la Chouannerie ? Aujourd’hui, plus encore, peu de lecteurs, voire titrés, sentiraient la magnificence de cette parole que, dans l’Ensorcelée, la vieille Clotte jette aux pieds de l’abbé de la Croix-Jugan :

« Ah ! vous autres seigneurs, qu’est-ce qui peut effacer en vous la marque de votre race, et qui ne reconnaîtrait pas ce que vous étiez aux seuls os de vos corps, quand ils seraient couchés dans la tombe ? »

Ses romans sont écrits comme les Mémoires d’un homme de qualité qui aurait traversé des aventures de guerre[29] ou d’amour, souvent étranges, au-dessus de la vie commune, en des pays excentriques, vieux de mœurs et d’aspects, où son âme, comme celle d’un bouvier normand d’autrefois, se saturait de légendes et voyait spontanément le surnaturel inséré dans les faits tangibles. Une ère de vile bourgeoisie, s’il en fut jamais, une France peu romanesque, lasse de ses antiques vertus guerrières, blasphémant tout ce qu’elle avait cru, pouvait-elle en faire sa pâture ?

[29] V. dans le livre de François Laurentie : sur Barbey d’Aurevilly, son masque mortuaire reproduit en frontispice. C’est le visage d’un vieux colonel de lanciers.

D’autre part, son catholicisme lui valut des hostilités sans merci ; l’intransigeance, en critique, de ses convictions, gênait les croyants de moyenne espèce non moins que les libres penseurs. Quand les catholiques subissaient l’erreur du libéralisme, d’Aurevilly, avec ses axiomes foudroyants pour la tolérance, sa fidélité à expliquer l’histoire dans le sens absolu de l’Église et à scruter les événements sous le flambeau de ses seules doctrines, effarait la quiétude des compromis. Comme il ne s’embrigada dans nulle faction politique, pas plus qu’il ne voulut être d’aucun cénacle ni d’aucune Académie, les milieux cléricaux se méfièrent d’un si redoutable paladin. La médiocratie, soi-disant religieuse, réprouva, plus que des maîtres incroyants, un artiste qui, s’avérant catholique, représentait sans fausses décences les désordres de la chair, ou ailleurs exaltait le saint et le pauvre, ces deux épouvantails des honnêtes gens.

Et pourtant, dès ici proclamons-le, Barbey d’Aurevilly restera une des gloires les plus solides du catholicisme intellectuel, au siècle dernier. Ses romans ont prouvé — ce que Chateaubriand n’avait su démontrer par l’exemple — qu’un art imbu de surnaturalisme, six cents ans après Dante, est encore possible, et que les sources des intuitions supérieures ne sont point fermées pour nous. En tant qu’essayiste et philosophe catholique, moins perçant que Joseph de Maistre dans l’acuité des aperçus, il le vaut par la décision et l’ampleur de son dogmatisme. Il ramena toutes les modulations de ses idées à cette unique évidence « qu’en dehors du catholicisme il n’y a rien de profond nulle part » ; postulat dont sa propre expérience vérifia l’absolue justesse ; car si sa foi ne fut pas tout son génie, son génie, hors de sa foi, n’eût été qu’une flamme errante, dévastatrice, s’agitant au gré des partis pris et des passions.


Ce qu’il dut à ses croyances, il le savait d’autant mieux que, sans avoir jamais renié son patrimoine de catholicisme, jusqu’à son âge mûr il le laissa dormir infructueusement. Ses deux premiers Memoranda (1836-1838), ses poèmes de jeunesse, Léa, Amaïdée, Ce qui ne meurt pas, accusent les égarements de sensibilité, la détresse d’orgueil où ses forces eussent dépéri, s’il ne fût enfin revenu, de tout son élan, aux tonifiantes réfections des nourritures sacramentelles.

Après une phase juvénile, celle de son droit à Caen, — il rêvait alors « d’une vie fringante, du bruit militaire, des charges et des sonneries, des uniformes et des aiguillettes », — il éprouva, entre vingt-cinq et trente ans surtout, une période d’anémie sentimentale, « de tristesse sèche », de « sensation du néant ». Le byronisme l’atteignit plus intimement que bien d’autres, parce qu’il trouvait une séduction à cette amertume méprisante de l’aristocrate qui s’ennuie. L’ennui devenait « le dieu de sa vie ». Il se jugeait « vieux, vieux, vieux ». Des veilles démesurées, un régime bizarre — souvent il dînait d’une tranche de melon ou d’un morceau de sucre, ou même ne dînait pas du tout — entretinrent son état mélancolique. Lorsqu’il restait seul, dans sa chambre, au crépuscule, des angoisses indéfinies l’oppressaient ; un temps pluvieux, l’après-midi d’un dimanche, par les rues désertes, le navraient comme un abandon.

Irrégulier d’humeur, capricieux, à ses moments les plus moroses il débitait « des folies et des fatuités » ou cédait à une paresse torpide, singulière chez un artiste, plus tard si productif — sa promptitude d’action ne devait, au reste, en nul temps, exclure une certaine pente à l’indolence, au reploiement ; empoigner son labeur « avec une rapidité d’oiseau de proie », n’était-ce pas une façon de s’en libérer plus vite ? — Sa voracité de lectures trompait son isolement ; il lisait n’importe quoi, même les Mémoires du Diable de Soulié, pour « voir ce que c’était ». Avec cela, des riens frivoles comblaient le vide de ses heures : la venue du coiffeur est rarement omise dans son journal ; il se faisait de l’essayage d’une redingote une affaire grave. Il fréquentait quelques salons, s’y composait un rôle de nonchalante et sarcastique supériorité, ne trahissant son fond passionné que par des concetti et des traits étincelants. Mais, quoiqu’il se donnât le maintien d’un héros selon Stendhal, il n’aurait pu, comme Stendhal, rester sèchement l’analyste retors des hypocrisies mondaines. Dès son petit livre du Dandysme et son roman de l’Amour impossible, la verve du poète frémit sous les rigueurs de l’analyse.

Ses froideurs de dandy cachaient une ténuité d’impressions morbide, des facultés d’analogies aussi subtiles que celles des lyriques anglais. La vue d’une capote de soie blanche avec un nœud flottant le remuait pour toute une soirée ; un beau jour de septembre, dans une lumière ambrée, lui causait des sensations « inavouables, tant elles étaient incompréhensibles. » Ses idées, quand elles se cristallisaient en maximes, affectaient une finesse d’antithèse presque féminine :

« Si la perte de ce qui fut est amère, notait-il un matin, la perte de ce qui n’a pas été l’est bien davantage[30]. »

[30] Deuxième mémorandum, p. 23.

Une grande affection sans espoir pour une femme qu’il revit à de rares intervalles creusait au centre de sa vie comme un puits de silence et de douleur murée ; des passades sensuelles eurent peine à l’en divertir ; il aimait, en damoiseau nerveux qu’il était, les femmes sculpturales, ou d’une animalité provocante ; toutefois, peu capable de plaisir, lorsqu’il ne l’intellectualisait point par le sentiment et l’imagination.

Ses amis, Guérin et Trebutien entre tous, l’occupaient plus que ses maîtresses : il s’enivrait de causeries métaphysiques, de correspondances insatiables.

D’Aurevilly, vers cette époque, semblait promettre une sorte de Musset, moins impulsif, plus abstrait, plus réfléchi.

Chez lui, la violence des instincts n’opprima que par crises le libre arbitre. Son besoin de domination sur les autres et sur lui-même, ou, pour mieux dire, son invincible aristocratie le préserva des grossiers dévergondages. Porté, comme tout Normand, aux liqueurs fortes, il s’interdisait d’en faire abus ; il s’exerçait à ne point se rendre l’esclave même des femmes qui lui plaisaient. De même que Julien Sorel, dans le Rouge et le Noir, il cherchait les occasions de petites victoires réitérées, afin de se prouver la force de son ascendant : « On obtient tout ce qu’on veut des hommes, écrivait-il, par la persistance sans colère et par l’idée fixe éternellement reproduite dans les mêmes termes et les mêmes accents. » En attendant, il se contentait, au cours d’une discussion, de « ne pas se laisser désarçonner plus qu’un centaure » ; il s’imposait d’accepter avec calme les déconvenues ; il aurait voulu, à l’exemple de Napoléon, pouvoir prendre et quitter librement « le poids de ses pensées, se maintenir maître, en toute occurrence, de transposer son attention ». Il s’indignait, approchant de la trentaine, d’avoir, jusque-là, si peu agi :

« Qu’ai-je fait et que suis-je ? Qu’est-ce que je laisserais d’achevé, de forclos, si je mourais ? »

Mais sa volonté se cherchait encore sans objet vital, et aurait pu s’ankyloser dans le vide, ou dévier vers de faux principes. Actuellement, par cela seul qu’il se détermina dans un autre sens, on le concevrait mal, confondant, comme le Vigny d’Eloa, l’amour avec la pitié, puis, détrompé des faiblesses du cœur, se raidissant vers un stoïcisme de désespoir, celui des Destinées. Tel est l’orbe pourtant où s’enferme Allan de Cinthry, le héros de Ce qui ne meurt pas. Ailleurs, le philosophe Altaï — c’est d’Aurevilly lui-même — s’est mis en tête de sauver la courtisane Amaïdée ; il l’entraîne dans la solitude, au bord de l’Océan, auprès de son ami, le poète Somegod (Maurice de Guérin). Amaïdée, s’ennuyant, prend la fuite, retourne à sa vie d’esclave, et Altaï conclut en fataliste : « On ne relève pas une femme tombée, et toujours la chute est mortelle. »

Il eût été difficile à Barbey d’Aurevilly, avec sa claire vue ironique des indigences humaines, de s’en tenir à de folâtres chimères, de croire à la bonté de l’espèce et à la souveraineté de la raison. Le danger, pour un byronien épris de Stendhal, paraissait plutôt de finir dans un pessimisme insultant ; les perverses leçons du XVIIIe siècle, dont il ne fut pas indemne, — et c’est pourquoi il l’eut si fort en exécration, — l’incitaient à envisager l’existence comme une fantasmagorie d’art, ou une grimace de vanité plus ridicule encore que féroce, et derrière laquelle il n’y a rien. Il serait alors devenu ce qu’une malveillance radoteuse s’entête à déprécier en lui, un homme tout de décor et d’attitude, un cabotin de haute parade.

Son retour au catholicisme disciplina ses penchants, rectifia les oscillations de son intelligence, ouvrit à ses énergies instables un champ de certitude et d’alacrité. Eugénie de Guérin le définissait auparavant « un beau palais où il y avait un labyrinthe ». Désormais, le labyrinthe simplifié se convertit peu à peu en une crypte aux assises granitiques, mâle et pure dans son ensemble, quoique précieuse d’ornementations et traversée encore de souffles lascifs. Quant au palais, toutes ses fenêtres s’embrasèrent, comme si un concile œcuménique y fût venu siéger.

Cette conversion se fit par un travail lent, sans coup de foudre, attendu qu’il n’avait jamais rompu désespérément avec ses croyances. Les supports de la foi, sinon la foi, lui restaient : tels, au donjon de Chandos, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, ces puissants gonds des portes arrachées qui s’enfoncent, intacts, au vif des murailles géantes. Lorsqu’il séjournait chez son père, il assistait aux offices le dimanche ; il aimait les traditions liturgiques, dédaigneux cependant du moyen âge, et il eût « donné, disait-il, toutes les cathédrales pour une tresse de Diane de Poitiers ».

Ce ne fut ni l’esthétisme ni une exaltation de sensibilité qui rapprochèrent des sèves catholiques sa vie intérieure. A cet égard, son catholicisme se révèle autrement sérieux que celui d’un Chateaubriand et d’un Lamartine. Sa raison positive fut reconquise en même temps que ses facultés de poète.

Un attrait dominateur le tournait vers l’histoire ; en étudiant les gestes de la Papauté (l’Innocent III de Hurter) il admira de plus en plus « l’imposance » du point de vue catholique. Il lisait avec enivrement Joseph de Maistre[31] ; cet indomptable logicien de la théocratie unitaire le gagna sans effort à une thèse qui rencontrait au fond de son tempérament des concordances impérieuses. La stabilité de l’Église, son entente du gouvernement des âmes et des états, tout ce qui a le plus mis en rébellion contre elle des cerveaux anarchiques et inconsistants, c’est là que d’Aurevilly trouva un motif initial de croire. Il ne concevait rien en ce monde au-dessus du prêtre, parce que le prêtre est, plus que nul autre, fait pour commander, étant investi d’une puissance tellement formidable que Dieu même, une fois qu’il l’y a constitué, ne peut plus l’en faire déchoir. Les plus éclatantes figures de l’histoire laïque lui paraissaient d’une piètre mine auprès des saints et des porteurs de tiare ou de pourpre qui ont mené, depuis le pré-moyen âge jusqu’aux siècles révolutionnaires, les affaires surnaturelles et temporelles de tous les grands peuples.

[31] « Lu la moitié du second volume de de Maistre sur Bacon. J’ai une jouissance inexprimable à lire cet homme ; ce sont des frémissements de plaisir que j’éprouve quand je me plonge dans l’eau vive des abstractions au sein desquelles son merveilleux esprit ne l’abandonne jamais. » (Deuxième mémorandum, p. 189.)

Dans sa pensée d’aristocrate, lorsqu’à la plénitude du sacerdoce s’ajoutait la fierté de la race, l’homme qui se savait doublement roi, et par son sang et par l’onction du chrême, devait atteindre à une omnipotence effrayante en soi, si l’ascétisme ne la réfrénait : son terrible abbé de la Croix-Jugan spécifie, à une hauteur inégalable de tragique, cette conjonction presque surhumaine des deux privilèges, rendue inutile pour lui, survivant d’une féodalité agonisante, et changée, soit par son orgueil, soit par des maléfices occultes, en un pouvoir d’ensorcellement et de mort.

Le respect infini où Barbey d’Aurevilly s’inclina devant le sacerdoce ne gênait point son indépendance critique à l’endroit des prêtres individuellement considérés ou parfois déconsidérés.

Il dit son fait à Lacordaire, quand il le vit verser dans des concessions tantôt mondaines, tantôt démagogiques. Le médaillon de Mgr Dupanloup n’est pas un des moins mordants parmi ceux des quarante Académiciens qu’il coula en bronze, sauf trois ou quatre, pour l’éternité du mépris. Il exigeait du prêtre qu’il restât prêtre en tout et par-dessus tout, son action terrestre devant s’imposer clairvoyante et souveraine d’autant qu’il jugera la terre de plus haut ; Grégoire VII fut un Pape impérial et sa politique sauva l’Église de dérèglements où elle semblait pouvoir se perdre ; mais de quoi tint-il son génie, sinon de sa sainteté[32] ?

[32] V. Sensations d’histoire, de quelle façon magnifique il a expliqué son pontificat.

Même avant de se soumettre au catholicisme comme au vrai absolu, « dans ce qu’il nous suffit tout au moins d’en connaître », d’Aurevilly vénéra donc en sa doctrine la synthèse des forces civilisatrices, la plus parfaite mise en œuvre des supériorités possibles et la seule philosophie concrète « qui embrasse la nature humaine tout entière ».

A mesure que ses facultés d’artiste s’agrandissaient, il constata que, plus sa compréhension de la vie se faisait large, plus elle convergeait vers l’orthodoxie, « cette science du bien et du mal », et qu’un art qui « peint ressemblant est par excellence un art catholique ». Peindre ressemblant, ce n’était point, il le répétera, mouler goujatement, à la manière des naturalistes, l’expression sur le visage des réalités, mais faire saillir l’intérieur des âmes dans un geste, une nuance, un mot, plonger jusqu’aux analogies essentielles, développer la liaison des apparences qu’on touche avec leurs causes supra-sensibles.

L’idée de Cause, fortement saisie, le mena comme par la main vers la surnaturalité du dogme. Il n’en poussa jamais très loin l’étude historique et théologique, et, bien qu’il se gorgeât quelquefois de Saint Thomas[33], « rude moelle de lions », il participa sur ce point à l’insuffisance commune des modernes les plus croyants. Cependant il possédait cette théologie « naturelle et certaine » qu’admirait chez lui Mgr Bertaud.

[33] V. son Mémorandum de 1864, p. 259.

Vis-à-vis des règles morales, en dépit de ses propres faiblesses, jamais il ne prétendit, dans ses conceptions, faire transiger la loi au profit du désordre, humilier l’esprit sous la chair ; leur antagonisme insoluble devint au contraire le texte de ses romans, et, si vieille que fût cette donnée, il la pressentit inépuisable en renouvellements et en profondeurs.

Quand, par rencontre, il s’occupa d’exégèse, il se tint toujours au droit fil du bon sens traditionnel : en lisant la Vie de Jésus de Strauss, il jugea les objections du critique libre-penseur plus débiles que les arguments d’une apologétique surannée. Il abominait cette méthode allemande qu’ont reprise Renan et son acolyte Loisy, et qui « de nuance en nuance, d’effacement en effacement, dépouille et pèle le fait historique, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien ».

Réfractaire au mysticisme sentimental, — il le repoussait en tant que philtre de déraison, lorsque l’obéissance de la foi n’en maîtrise plus les ivresses, — il posa néanmoins, aussi fermement qu’un mystique, à la racine de la vie transcendante, comme de toute vie, le surnaturel. La conviction que, Dieu étant l’origine et la fin, nous ne créons pas la Vérité, mais que nous la recevons de son Verbe et de son Église, descendit, par degrés, jusqu’au fond de son entendement. Il fallait le matérialisme et la cécité rationaliste des temps modernes pour qu’une telle ontologie acquît la valeur d’une découverte imprévue et semblât paradoxale, indémontrable. Elle suffirait pourtant à prouver la logique intuitive et illuminatrice de Barbey d’Aurevilly.

Un philosophe lyonnais, qu’il tenait justement en prodigieuse estime, Blanc de Saint-Bonnet[34], avait, le devançant, tracé les vastes courbes de la même métaphysique ultramontaine, à vol d’aigle. Mais l’Introduction des Prophètes du passé la déploie dans une de ces vues plénières, d’une grandiose sévérité, telles que, depuis Bossuet, nul, sauf Lamennais, n’aurait eu l’haleine d’en soutenir l’essor. Il n’y a, quand on veut atteindre le Vrai, expose en substance d’Aurevilly, que deux voies concevables, l’une qui part de Dieu pour arriver à l’homme, l’autre qui part de l’homme pour s’élever à Dieu, ou plutôt pour ne point s’y élever ; car « du concept de l’homme on ne va pas au concept de Dieu ». Au moyen âge, la notion de Dieu triomphait ; avec la Réforme, elle a été vaincue, et, malgré les désastres où sa défaite continue à précipiter les peuples, à moins d’un miracle, « il n’y aura bientôt plus moyen de la ressusciter ». Si le genre humain doit vivre, il faudra cependant qu’elle ressuscite ; « puisqu’en fin de compte, et quoi qu’on fasse, il n’y a jamais, dans ce fourmillement inépuisable de sociétés, qu’un tête-à-tête éternel de l’homme avec Dieu, l’homme relèvera sa moralité en replaçant Dieu dans sa pensée, ou il mourra de son Moi dilaté, qui crèvera comme une vessie immonde ; mais Dieu sait seul à quels pieds sanguinolents de porcher il ordonnera de l’écraser, pour l’écraser mieux ! »

[34] V. Philosophes et écrivains religieux et Prophètes du passé, ce qu’il dit de ses livres de l’Infaillibilité, de la Douleur, de sa brochure sur l’Affaiblissement de la raison en Europe.

Restaurer en Dieu la conscience universelle, il n’est point d’autre tâche nécessaire pour l’artiste, le métaphysicien, le politique ; et ils ne peuvent la tenter qu’à cette condition d’être absolus, inflexibles dans leur croyance. « Quand on ne rompt pas nettement avec certaines idées, on les partage. » Ils l’avaient bien compris, ceux qu’on dénomma par ironie les Prophètes du passé, de Maistre, Bonald, Chateaubriand, Lamennais avant son apostasie, Saint-Bonnet, ces rares grands esprits qui furent, véridiquement, chacun à son heure, des prophètes.

Barbey d’Aurevilly mérita d’être rangé à leur suite, du jour où il rentra tout entier dans le giron de l’Église. Sa conversion demeura longtemps incomplète, retardée par ses fantaisies charnelles. Il méditait, durant la journée, les Soirées de Saint-Pétersbourg, et allait passer les siennes avec le Conte de Boccace, une soubrette d’une beauté princière, violemment amoureuse de lui. Lorsqu’il se détacha du libertinage — il touchait alors à ses quarante-sept ans — deux influences manifestes avaient coopéré à l’aide mystérieuse de la grâce : celle de son ami, le fougueux et humble Brucker[35], et celle de l’abbé Léon d’Aurevilly[36], son frère.

[35] Sur Brucker, v. Philosophes et écrivains religieux, et Romanciers d’hier et d’avant-hier (à propos de la conversion de Paul Féval).

[36] L’abbé d’Aurevilly fut un de ces saints obscurs et inestimables à qui la France doit de n’avoir pas été foudroyée sous les Jugements divins. Quelques années avant de mourir — en 1872 — il fit une chose d’une sublime étrangeté : assumant sur sa tête, autant qu’elle le pouvait porter, le faix des hontes nationales, il offrit au Christ, en réparation de sa Justice et de son Amour bafoués par un peuple impénitent, le sacrifice, non seulement de sa vie, mais, ce qui est plus inouï, de son intelligence qui était fort belle. Et, en effet, peu après, il fut atteint d’une sorte de gâtisme où il se vit lentement dissoudre.

Le 2 février 1855, il annonçait à Trebutien le grand acte : « Je n’oublierai plus qu’après toute une vie de désordres et de sardanapaleries, Brucker m’a conduit à l’autel où j’ai communié la première fois depuis mon enfance, et qu’il a communié avec moi. Il a été pour moi catholiquement ce qu’étaient les parrains à la réception des chevaliers de Saint-Louis. Il m’a donné du plat de l’épée sur l’épaule, baisé aux joues et armé catholique. »

Cette allégresse féodale, presque guerroyante, peut, en apparence, être dénuée d’humilité ; mais, s’il avait eu l’âme charlatanesque qu’on lui attribue sinistrement, il aurait, comme plus d’un dont le nom retentit encore, sonné des fanfares autour de sa pénitence, et en eût battu monnaie, détaillant ses confessions dans quelque livre à gros tirage. Au rebours, ce qu’il venait d’accomplir ne franchit guère le secret de l’intimité ; et combien son christianisme se maintient au-dessus des préoccupations vaniteuses, d’autres lettres confidentielles en sont des témoignages difficiles à récuser :

« Ne soyons pas des chrétiens littéraires, écrivait-il au même Trebutien. Soyons faibles, mais prions Dieu ; et puisqu’il s’est donné à nous dans l’Eucharistie, ne l’y laissons pas sans l’y prendre. »

Le pli de ses inclinations voluptueuses lui infligea-t-il, dans la suite, des rechutes suivies d’un nouveau retour à une vie sans reproche ? Il le laissait entendre, lorsqu’en mai 1878 il confiait à Mgr Anger :

« Dimanche, j’ai eu le bonheur de communier ; je suis rentré dans le chemin droit, j’ai senti vos prières sur mon âme. »

Cependant, depuis sa conversion première, et même avant — dès 1847, il s’était résolument croisé pour les grandes Causes du catholicisme[37], — les certitudes de sa foi ne trahirent aucun fléchissement ; appuyées sur un Absolu métaphysique, elles défiaient ces muances de sentiment où, d’heure en heure, l’être moral se défait et, en souffrant, se reconstitue.

[37] De cette année-là datent ses articles dans la Revue du Monde Catholique sur Mgr de Bonald, sur Clément XIV et les Jésuites, etc.

Son intelligence des idées chrétiennes n’alla qu’en s’approfondissant. Il se plut, lui si altier par complexion, au culte des humbles ; dans son Mémorandum de 1864, il consacre la mémoire d’un imagier de village ignorant et pieux, mais « à qui Dieu avait donné le don de sculpter » ; cet homme s’était voué à relever sur l’ancien plan l’Abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte et à l’orner de statues « pour lesquelles il n’avait pas eu de modèles » ; il était mort, sans avoir achevé :

« Dieu ne veut peut-être pas, conclut d’Aurevilly dans une pensée de mélancolie croyante, que les êtres qu’il aime achèvent rien. »

Assez pauvre pour avoir le droit de glorifier la pauvreté, il se ressouvient quelque part avec admiration d’un vieil aveugle qu’il avait connu, à la porte d’une église de Caen, et dont toute la supplique se bornait à murmurer un éternel Ave Maria : « Belle prière pour un pauvre ! Il semblait saluer les femmes qui passaient de ce noble salut d’Ange : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce » ; et en même temps il priait CELLE-LA qui ne passait pas, mais qui l’entendait mieux que celles qui passaient[38] ». Il aimait les pauvres, parce qu’ils imposent l’image du Christ souffrant à un monde qui ne veut plus de Lui, ni d’eux. Plus tard, il nimbera, dans un Prêtre marié, la figure pâle de l’abbé Méautis, le curé de village indigent même en science théologique, mais riche d’amour et d’immolation, lavant lui-même le linge souillé de sa mère devenue folle, et, un jour, se communiant avec une Hostie vomie par la bouche d’un pestiféré. Chose admirable ! Les pages que d’Aurevilly semble avoir le mieux écrites avec le charbon de feu des Voyants, c’est Saint Benoît Labre, le Curé d’Ars, Sainte Thérèse qui, pour ainsi dire, les lui dictèrent, quand il les magnifia.

[38] Mémorandum de 1856.

La virginité, cette aristocratie suprême, lui inspira de véhémentes adorations. Devant une Vierge de Memling, il se mettait à genoux et osait songer : « Quels yeux baissés ! Elle serait nue que ses paupières baissées ainsi la couvriraient toute mieux qu’un manteau qu’on laisserait tomber sur elle[39]. » Il vengea Jeanne d’Arc, en quelques phrases flamboyantes, des profanations de Michelet, et, en son Aimée de Spens, du Chevalier Destouches, divinisa presque la vieille fille, honorée comme vierge.

[39] Mémorandum de 1856.

Par contre, la présence du démoniaque dans les perversités humaines lui offrait l’unique explication de ces monstrueuses scélératesses qui reculent les limites de la malice concevable et jettent un défi à la patience de Dieu. Le sens du satanisme fut chez lui plus aigu que l’appétit des béatitudes ; son catholicisme resta positif plus que mystique, et il lui manquait cette candeur qui, seule, ouvre la vision des royaumes célestes.

Il n’en reçut pas moins de sa culture catholique l’intuition des extrêmes, forme de lucidité singulièrement rare, depuis que la Renaissance, en voulant barrer les avenues par où la vie terrestre se prolonge et s’amplifie vers l’invisible, circonscrivit les puissances du désir et la sagesse aussi bien que le vice dans le fond de cuvette de la mediocritas antique, où barbote, bon gré mal gré, tout ce qui a cessé d’être chrétien. D’Aurevilly comprit que l’abîme appelle l’abîme, que la damnation est l’envers de la Rédemption, et que l’homme peut, sans terme, se transfigurer ou déchoir, puisqu’il est maître de s’unir à l’Infini et au Parfait ou de s’accointer à l’Esprit du mal. Il fondait ses certitudes sur une induction expérimentale et non, comme l’en invectivait aveuglément Zola[40], sur un a priori mystique : toutes choses se correspondant entre elles dans l’ordre créé, il lui paraissait absurde que le sens de notre vie s’arrêtât à notre conscience et que l’homme fût le haut bout de l’univers. Ce qui se passe en nous et autour de nous se répercute en des volontés supérieures dont les mouvements oppriment ou soulèvent notre volonté.

[40] A l’occasion des Diaboliques (v. Buet, op. cit., p. 219).

La pénétration qu’il acquit des mondes spirituels le ramenait aux façons de sentir du moyen âge[41] ; de même que telles autres de ses tendances le feraient aisément supposer contemporain de Brantôme et de la Ligue, et, telles autres, proche cousin du prince de Ligne et des dilettantes du XVIIIe siècle.

[41] Il songea quelque temps à écrire un roman sur l’an 1000, dont le plan se trouve dans ses notes intimes.

Il atteignit, au sein du catholicisme, l’équilibre de toutes ses propensions, spécialement nécessaire à un féodal de décadence qui roulait dans son sang les instincts de plusieurs siècles contradictoires. Il pondéra son individualisme et néanmoins en accrut l’indépendance originale. Au lieu d’imposer à son imagination[42], comme contrepoids, l’ironie, il se livra désormais aux forces traditionnelles dont l’ensemble s’ajoutait à ses croyances pour fixer la valeur sérieuse de ses actes. Dans l’Amour impossible, il avait raillé, non sans motif, la fausse distinction de l’aristocratie moderne, cette tyrannie des convenances qui aboutit à l’impuissance d’aimer ; dans Une vieille maîtresse, le Chevalier Destouches, il représentera l’enchantement des vraies mœurs aristocratiques, de celles qu’enfant il avait vu finir ; personne, aussi bien que lui, n’aura portraituré ni mis en scène d’authentiques grandes dames[43]. Convaincu de la nécessité des cadres sociaux, il ne voulait plus chercher dans le roman que « l’histoire des passions à travers une forme sociale ». Ses emportements imaginatifs, il les restreignit, autant qu’il le pouvait, pour ployer à une vraisemblance les conjonctures de ses fictions.

[42] « L’imagination était la seule faculté développée en moi. » (Ce qui ne meurt pas, lettre d’Allan de Cinthry à André d’Albany.)

[43] Les grandes dames de Balzac parlent comme des harengères ou des maîtresses d’école ; celles de Musset, comme d’agréables caillettes, de portée nulle. V. au contraire Mme de Flers et Mme d’Artelles dans Une vieille maîtresse, la comtesse de Montsurvent dans l’Ensorcelée, Mlle de Percy dans le Chevalier Destouches, etc.

Au retour d’un de ses voyages en Normandie, il avait écrit étourdiment que « sa patrie était là où étaient ses habitudes », et il dédaignait, de Paris, son Cotentin. Désormais, il se reconnut Normand jusqu’aux moelles, fils « de ces immenses races qui ont tout gardé de ce qu’elles ont conquis », et peut-être de « ces fiers Iarls scandinaves qui ont tenu et retourné l’antique Neustrie sous leurs forts becs de cormoran ». Il aima la mélancolie, robuste quoique langoureuse, des pays de l’Ouest, les eaux glauques et torpides, les châteaux oubliés derrière les étangs brumeux, les vieilles routes toujours les mêmes, les brusques ensoleillements, les ciels gris, les « petites pluies qui n’en finissent pas », les herbages foisonnants « où les bœufs en ont jusqu’au ventre », et la santé plantureuse de ces paysans probes, « bâtis en force », tels que Maître Tainnebouy, dans l’Ensorcelée, en perpétue le magnifique exemplaire. La santé, Barbey d’Aurevilly la retrouvait, pour lui-même, lorsqu’il traversait à cheval des landes désertes, et courait le long de la mer, la grande nourrice. Le rythme élargi et glorieux de sa pensée remémora les vastes palpitations d’un vent que les embruns des houles ont enivré. Au contact des rustres, des pêcheurs, il retint le patois local, « ce premier flot salin de toute langue » ; la verdeur crue de leurs métaphores et l’ingénuité de leurs impressions imbiba sa mémoire de rhapsode ; il aviva auprès d’eux ses étranges facultés de conteur, égales à celle des bardes de jadis ; comme Shakespeare — dont il tient moins par son romantisme que par les affinités immédiates des deux pays — il fit siennes leurs légendes sanguinaires et amoureuses, leur surnaturalisme mêlé de réminiscences païennes et de dogmes catholiques. Grâce à une puissance d’illusion capable de rendre vrai même l’impossible, il campa debout ces formes primitives, jeta sur elles, à plis redondants, la limousine diaprée de son verbe aventureux[44].

[44] Barbey d’Aurevilly suggère la vision des objets, colore les reflets qu’ils échangent, bien plus qu’il ne les décrit. Quelle que soit la vigueur du détail, ses contes saisissent, avant tout, par l’animation fascinatrice du développement. Paul de Saint-Victor trouvait à son style le mordant d’une eau-forte ; il serait plus exact d’en comparer les phosphorescences métaphoriques au poudroiement d’un pastel. Sa phrase écrite n’était que de la parole fixée. En outre, ses récits s’échappent involontairement vers les digressions et les incidences, analogues par là aux narrations populaires dont l’essentiel est souvent dans l’à côté des faits ; ils « s’égaillent » à la manière des Chouans dans leur stratégie fantaisiste. Tout, jusqu’aux négligences, laisse l’impression d’un improvisateur impétueux, dupe lui-même de ses inventions ; car d’Aurevilly en est dupe bien plus qu’il ne cherche à méduser son lecteur ; leur fréquente et bizarre naïveté l’atteste.

A d’autres heures, lorsqu’il exerçait son magistère de critique, l’autorité de ses opinions, leur puissance de synthèse issue de stables certitudes répondait à la droiture de tous ses élans. Il possédait dès lors ce qui définit, selon ses propres exigences, le grand critique : « la carrure, le poids, l’élévation dans une compréhension et une exclusion également souveraines ». Il savait faire d’un jugement sur un livre une leçon de moralité, pénétrant — et, quelquefois, « le fouet à la main » — jusqu’à la conscience de l’auteur, jamais pédant ni lourdement doctrinaire, ni articlier par routine, sans fiel dans la sévérité, sûr et tranchant, s’il condamnait, mais réhabilitant d’un commentaire fastueux une idée pauvre chez autrui, épandant la vie où elle était absente, dominant sous l’ampleur de sa foi les tendances d’art et les philosophies les moins conciliables, au point que les Œuvres et les hommes édifiaient un « inventaire intellectuel » de son siècle et du passé, semblable, au moins par sa richesse, à l’inventaire social de la Comédie humaine.

Son adhésion pleine au Catholicisme ne fut pas une simple coïncidence avec la maturité de son génie, elle la décida.


Il est frappant en effet qu’il a le mieux approché de la grandeur parfaite dans ceux de ses livres où il a le plus fidèlement interprété l’esprit du dogme et son accord avec les vérités d’expérience, tandis que ses conceptions faiblissent toutes les fois qu’émancipant trop ses héros, il les enlève à leur condition d’humains fornicateurs et déchus.

Son premier roman, Ce qui ne meurt pas, n’était « religieux » qu’« à force de tristesse, le néant des passions prouvant la nécessité de Dieu ». Aussi déborde-t-il de verbiage et de sentiments faux ; l’étrangeté des situations y confine au baroque (Mme de Scudemor enceinte, en même temps que sa fille, d’Allan de Cinthry). Dans Une vieille maîtresse, déjà, le sérieux de l’action se proportionne au catholicisme de l’idée ; ici, l’accouplement de la douleur et du péché se noue dans un faisceau de causes tellement oppressif qu’il semble tenir à des racines occultes et surnaturelles. L’épigraphe : Perseverare diabolicum se darde, comme une flèche d’anathème, au travers des épisodes luxurieux. Un homme a aimé dix ans une femme laide, sans esprit, et qui n’est plus jeune, mais dominatrice par une sorte de possession démoniaque que soutient l’ascendant de sa volonté et de sa race ; cet homme, après l’avoir quittée pour se marier, se laisse reprendre, et c’est sa damnation de la subir sans dénouement.

Si Barbey d’Aurevilly eût pressé toute l’horreur d’un pareil sujet, son roman aurait être la nosographie pu la plus énergique de l’amour moderne. Mais, plus d’une fois, de sourdes condescendances pour les faiblesses dont il croit faire abhorrer les servitudes l’ont induit à des épisodes d’un lyrisme désuet (la rencontre dans la cabane, le tombeau du diable, etc.) ; malgré lui, il environne la passion d’une splendeur, et, sur ce point, outrepasse çà et là les justes libertés que sa préface de 1851 revendique pour l’artiste croyant.

En ce temps-là, c’étaient des libres penseurs, imbus de cagotisme puritain, qui posaient l’objection insidieuse : un romancier catholique peut-il, en toute indépendance, se permettre de décrire les vices et faire de la beauté avec ce qui est une souillure ?

Plus tard, quand les Diaboliques furent taxées de sadisme, c’est chez les croyants eux-mêmes que d’Aurevilly devait heurter cette peur maladive de l’indécence, dont la contagion, depuis lors combien aggravée, irait aisément jusqu’à vouloir épurer les Évangiles. Dans la Préface ajoutée à la seconde édition de sa Vieille maîtresse, Barbey d’Aurevilly transperce d’aphorismes péremptoires l’hypocrite préjugé en expliquant selon sa vraie largeur la moralité catholique :

« Le catholicisme, dit-il, est immense… Il permet tout, pourvu que l’art ne fasse pas du bien le mal et du mal le bien… Il hiérarchise les mérites ; mais il ne mutile pas l’homme… Les artistes sont au-dessous des ascètes, mais ils ne sont pas des ascètes… Quand un écrivain a créé une réalité, si, en la peignant, il est une occasion de scandale, il n’en est pas plus cause que Dieu, en créant les sens et l’âme libre de l’homme. Ou il faut renoncer à peindre le cœur humain, ou il faut le peindre tel qu’il est. »