ÉMILE BAUMANN
JOB
le Prédestiné
PARIS
BERNARD GRASSET
61, Rue des Saints-Pères, 61
1922
DU MÊME AUTEUR :
Les grandes formes de la musique : l’œuvre de Camille Saint-Saëns (Ollendorff).
L’Immolé (Grasset).
La fosse aux lions (Grasset).
Trois villes saintes : Ars-en-Dombes, Saint-Jacques-de-Compostelle, Le Mont-Saint-Michel (Grasset).
Le baptême de Pauline Ardel (Grasset).
L’abbé Chevoleau, caporal au 90e d’infanterie (Perrin).
La paix du septième jour (Perrin).
Le fer sur l’enclume (Perrin).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 1 A 10 ; VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE VAN GELDER, NUMÉROTÉS DE 11 A 30, ET CENT EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS DE 31 A 130 ; PLUS QUINZE EXEMPLAIRES H. C. TIRÉS SPÉCIALEMENT ET A LEUR NOM POUR LES MEMBRES DU JURY DU PRIX BALZAC.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Bernard Grasset, 1922.
A
MADEMOISELLE LOUISE READ
Son vieil ami,
E. B.
JOB LE PRÉDESTINÉ
I
— Ah ! Seigneur de Dieu, quel massacre !
Une longue voiture de déménagement attendait, au ras du trottoir, qu’on eût fini de la décharger, et l’un des trois hommes qui se passaient les fardeaux, butant contre la marche de la porte, venait de choir avec une corbeille pleine de vaisselle qu’il laissa chavirer de son épaule, en arrière, sur le pavé. Au fracas de l’accident, Mme Couaneau, la femme de service, courtaude et rebondie commère, dont le nez rabattu vers des lèvres trop rouges faisait songer à une perruche happant une cerise, s’était élancée hors de la maison et avait proféré cette clameur où sonnait plus d’emphase que de sérieux émoi.
Les doigts en sang, livide, l’homme tombé se releva, frotta ses yeux brouillés d’ivrogne et ses genoux cagneux qui tremblaient. En grognant, en bredouillant des jurons, il se mit à ramasser les débris des assiettes et des soupières ; il les rempilait dans la corbeille, sous de la paille, furieusement. Les deux autres, sans s’émouvoir, continuaient à besogner. Mais, debout sur la voiture, le chef de l’équipe, un colosse méthodique et lent, gonfla ses joues d’un air de mépris, bougonna :
— En v’là un moineau ! Qu’est-ce qui paiera la casse, mon vieux ?
Et son compagnon envoya au maladroit pochard cette nasarde :
— Va pas si fort, mon gas. On te fera cadeau des reliques, pour monter ton ménage.
Ils avaient dû s’adjoindre comme auxiliaire ce portefaix aux jambes grêles, tousseux, marmiteux, brûlé par la boisson ; en octobre 1916, la guerre avait pris la plupart des bons travailleurs valides.
La rue de la Barillerie, où ils emménageaient, s’embranche au carrefour de la Sirène, une des rares voies populeuses du Mans. Entre cinq et six heures du soir, après la sortie des casernes, les soldats, les filles de plaisir grouillaient dans le quartier. Aussi le tumulte de la vaisselle culbutée entraîna-t-il vers le haut de la rue une houle de badauds. Plus encore, des fenêtres d’en face, le voisinage suivait avec une sournoise curiosité provinciale le mouvement des meubles qui s’en allaient du véhicule à l’intérieur obscur du logis. Ce qu’ils avaient d’imposant semblait bafoué par son étroitesse.
Il se réduisait à un magasin de mesquine apparence, dont une grosse poutre en saillie soutenait le plafond, et cachant derrière lui une salle à manger sordide, une exiguë cuisine, bâtie en retrait, selon la mode mancelle, au flanc du jardinet d’une cour. L’étage supérieur se divisait en deux chambres ; leur balcon portait cette enseigne : Bonfils, libraire ; et, contre le toit, deux mansardes faisaient saillir la croisée de leur lucarne sur des combles d’ardoises craquelées et disjointes.
Or, les gens regardaient introduire le dos altier d’un canapé Louis XIII, une énorme armoire, une harpe, des glaces volumineuses, une baignoire, une file de sièges dorés, de tables encombrantes, et on s’interrogeait :
— Où vont-ils cogner tout ça ?
Dans l’esprit des proches boutiquiers, une envieuse inquiétude à l’égard de ces arrivants qu’on sentait d’une origine patricienne se combinait avec une ironie latente devant leur déchéance. On savait déjà que les époux Dieuzède, rentiers plus qu’à leur aise, possesseurs, aux environs de Brest, d’une belle « maison de maître », de fermes et de bois s’étaient vu ruiner par un mystérieux désastre, qu’ils avaient acheté, sans pouvoir tout payer de suite, au Mans, le fonds de librairie Bonfils ; et ils devaient être bien bas, puisqu’ils avaient saisi cette mince planche de salut. Mais les restes de mobilier riche qu’ils charriaient comme des témoins de leur temps heureux, c’était un bric-à-brac monnayable, un lot de gages à saisir pour leurs futurs créanciers. De son étude, à travers les vitres mal dépolies de son bureau, Me Lendormy, huissier, évaluait l’ampleur d’un lit démonté ; son coup d’œil d’expert équivalait à une éventuelle mainmise. Peut-être, avec les Dieuzède y aurait-il « quelque chose à faire ». Sourdement il estimait que le sort les lui offrait à pressurer comme des pommes juteuses sous les dents d’un grugeoir.
A l’instant où l’exclamation de Mme Couaneau répondit au vacarme des assiettes brisées, une jeune femme, menue et brune, pâle de fatigue, sortit en hâte sur le balcon et, derrière elle, accoururent ses deux filles dont la plus grande tenait par la main son frère, un garçonnet blondin ayant encore les cheveux épandus sur les épaules. Mme Dieuzède se pencha pour examiner la catastrophe.
— Ah ! bon ! murmura-t-elle, mon service ovale !
Elle considéra le déménageur ivre, ensanglantant de ses doigts crochus le blanc onctueux, bordé d’or mat, des porcelaines qu’il empoignait, remettant, pêle-mêle, parmi la paille, la jambe d’un compotier, les morceaux de cristal des verres fleurdelisés, les tessons de la soupière et du légumier « ovales ». Elle tenait l’ensemble du service, en cadeau de noces, du parrain qui l’avait dotée. Le carnage de ces choses luxueuses et délicates lui infligea un cruel tableau de la ruine où s’abîmaient ses années d’illusion. La veille, en voyage, elle avait oublié, sur la banquette d’un wagon, une sacoche où étaient ses derniers bijoux. Ce redoublement d’infortune et, dans la rue, les mines indifférentes ou narquoises du cercle épaissi des curieux la crispèrent d’une telle tristesse que ses lèvres ne purent émettre aucune plainte. Mais elle repoussa vers la chambre ses enfants et, rentrée, après avoir fermé la fenêtre, elle cria :
— Bernard !
Comme son appel n’obtenait pas une immédiate réponse, elle réitéra d’une voix exaspérée :
— Bernard ! descends-tu ?… Mais où est-il ? C’est incroyable !
Du haut de l’escalier des mansardes, un pas d’homme s’ébranla ; M. Dieuzède parut, l’air étrangement absorbé, un étui de lunettes entre ses doigts, retenant sous son bras un solennel in-folio.
Bernard Dieuzède montra un de ces visages dont le plus oublieux des passants, même s’il ne le voyait qu’une seconde, se souviendrait un siècle : ses cheveux, longs et fins, d’un blond grisonnant, animaient autour de ses tempes une sorte de nuage où l’ampleur de son front brillait presque sublime ; ce front, quoique bossué de deux rudes arcades, gardait l’aspect d’une sérénité puissante. L’azur naïf de ses yeux, — des yeux myopes au point de l’avoir rendu inapte au service, — dévoilait un fond de douceur et de confiance, plus de tendresse que d’énergie. Seulement, ils ne semblaient pas s’arrêter sur les êtres qu’ils atteignaient, comme s’ils apercevaient d’autres formes que les apparences ; leur bonté faisait peur, tombant de trop loin ou de trop haut. Le nez tranchant se déclarait volontaire, mais la bouche, totalement rasée, avouait dans la mollesse de ses plis une indécision voluptueuse ; les adversités n’avaient encore su la pétrir de leur pouce rugueux. La physionomie de M. Dieuzède saisissait le regard, d’autant plus qu’elle manquait de régularité. On l’eût pris pour un poète excentrique, un revenant de 1830. Il était grand, un peu penché ; sa démarche, d’ordinaire indolente, s’accélérait en ce moment d’une joie imprévue.
— Hélène, révéla-t-il à sa femme, j’ai trouvé, en tâtant le réduit d’une soupente, dans le grenier, un trésor.
— Vraiment ? fit-elle, non sans une moue sceptique d’impatience.
Pourtant, ses joues décolorées s’avivèrent, une fraîcheur subite humecta ses pupilles brûlées d’insomnie ; au fond de sa lassitude passait l’espérance confuse et folle d’une surprise libératrice.
— Oui, reprit-il, une Bible illustrée par Jean Luyken d’Amsterdam, des gravures sur cuivre d’un sentiment prodigieux. Bonfils les ignorait, je suppose. L’inventaire n’en dit rien.
Et, à travers la chambre aussi encombrée que l’arrière-boutique d’un revendeur, Bernard s’approcha de sa femme, posa sur une large caisse l’in-folio à couverture brunie dont il déploya la première page. Hélène n’osa pas lui demander, bien qu’elle y songeât : « Que peut valoir ce volume ? » Mais, déçue, elle hocha la tête :
— Est-ce que nous avons le temps ? Pendant que tu t’amuses là-haut, les hommes saccagent notre mobilier. Le service de mon parrain est en miettes. Si tu avais été là, tu pouvais empêcher le malheur, tout au moins secouer ces brutes comme il faut. Tu oublies de m’aider, tu vis dans un autre monde. Hier, mes bijoux ; aujourd’hui, le plus beau de ce qui nous restait. Quelle arrivée, mon Dieu !
Bernard, la voyant outrée, ne releva point ses exagérations. Au reste, devant son reproche, loin de s’irriter contre elle, il se donnait tort à lui-même. Mais il n’en voulut rien laisser paraître et, d’une main affectueuse, il toucha l’épaule d’Hélène, répliqua simplement :
— Voyons, ma pauvre chérie, demain nous penserons aux morts ; pour l’instant, tâchons de vivre…
Cette parole n’eut pas le loisir d’être expliquée ; Mme Couaneau, qui écoutait, depuis plus d’une minute, la conversation des deux époux, heurta de ses gros doigts la porte, entra, déplora l’événement : quand même « ce n’était pas son argent », ça lui faisait mal « de voir sabouler la marchandise » ; un service comme celui-là, on ne l’aurait pas « pour une couvée d’oie » !
Mme Dieuzède interrompit son verbiage et la pria de tirer, hors d’une malle ouverte, une pile de linge. Bernard, sans ajouter un mot, serra dans le bas d’une commode le livre de Jean Luyken, mit une longue blouse de travail, et descendit.
En dépit de son optimisme, une remarque l’avait affecté beaucoup plus que la perte du service, beaucoup plus que l’explosion nerveuse d’Hélène : pendant que celle-ci déchargeait ses doléances, il s’était aperçu que Paulette, sa seconde fille, petite brune frisée, précoce et pointue, le visait de ses prunelles ironiques, sinon hostiles, jouissant de le croire humilié ; et son coup d’œil, tacitement, signifiait : « C’est toi qui es la cause de tout. »
Bernard était un de ces hommes doux qu’on supposerait incapables d’offenser même un crapaud. Quoiqu’il admît la chute originelle, le mystère de la malice humaine le dépassait ; il avait peine à comprendre pourquoi l’un quelconque de ses semblables aurait envers lui de l’animadversion. Que sa propre fille, à dix ans, le jugeât et le condamnât, il ne pouvait s’empêcher d’en être meurtri. Sa ruine, il l’avait soutenue avec une constance magnanime, peut-être parce qu’il ne connaissait la misère qu’en idée ; et il en venait à concevoir, pour lui-même, la pauvreté comme un état plus parfait que la richesse. Dans son avenir de gagne-denier, il envisageait une élévation intérieure, un changement presque joyeux ; si des perspectives de détresse le troublaient, il se raffermissait en cette vue mystique : « Je croyais avoir quelque chose, et je n’avais rien. Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; que le nom du Seigneur soit béni. » Pour les siens, au contraire, comment ne se fût-il pas tourmenté ?
Mme Dieuzède se désespérait de la gêne présente ; elle entendait renifler à ses talons ces deux chiennes, l’indigence et la faim. Seule, Adèle, leur fille aînée, créature saine et radieuse, prenait les jours comme ils étaient faits. Paulette, vibratile, d’un naturel inquiet et retors, sans cesse obsédée de sa petite personne, engouée de colifichets, encline à contredire, à se plaindre, jetait noir sur noir dans tous les amoindrissements et les resserrements de la vie domestique. Elle maugréait, plus que sa mère, en cette journée excédante, de la fatigue commune, du désarroi, du taudis de maison qu’elle comparait au manoir perdu ; au lieu de sa chambrette tendue de soie bleue qui s’ouvrait devant la mer et les bois, la chambre vilainement tapissée qu’elle partagerait avec Adèle n’aurait pour horizon que le panonceau dédoré, la façade ladre et décrépite de Me Lendormy. Ses amertumes justifiaient-elles l’incisive malveillance de son œil d’enfant que Bernard avait senti pointé sur son cœur comme la lame d’un canif ? Paulette ne l’aimait point, il se rendait à cette évidence affligeante ; et son animosité, dont il percevait la cause, procédait d’une sinistre injustice.
Bernard, en effet, s’était ruiné par une série de complications où il n’avait commis qu’une faute : écouter sa femme, et vouloir aider son beau-frère, Jules Restout, le responsable de leur effondrement.
M. Dieuzède père, un courtier maritime de Brest, avait laissé orphelin Bernard à peine majeur, avec une fortune d’environ six cent mille francs. Il était d’une famille girondine, natif de Libourne et déluré d’esprit. Il avait amassé de l’argent par les bénéfices de ses affaires, mais sans être un homme d’argent. Bernard le fut encore moins ; sa mère, une Bretonne, éperdument idéaliste, morte alors qu’il atteignait sa quinzième année, lui avait transmis son évangélique insouciance pour le lucre et les calculs d’intérêt.
Au terme d’une licence de droit qui rebuta ses goûts d’imaginatif impropre à la chicane, à ses formules et à ses finasseries, le jeune Dieuzède se crut dispensé par son patrimoine de s’atteler, comme un cheval de tombereau, dans les brancards d’un travail servile. C’était selon lui qu’il prétendait vivre ; une solitude agreste, de beaux livres, des joies musicales suffiraient à remplir son rêve. Il se retira dans le manoir paternel, à Portzic, d’où l’on domine les passes du Goulet et la pleine mer. Des landes, une futaie de chênes établissaient une sorte de désert entre les routes fréquentées et les abords de sa maison. Dans les harmonies dont il s’entourait, il modelait une figure de son âme que rien ne dérangeait, et, volontiers, il eût fait peindre sur le vitrail de sa haute salle la devise païennement chimérique :
Ici, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des visites d’amis, des séances de musique où il tenait la partie de piano, des courses à la ville prévenaient la lassitude d’un trop long silence contemplatif. Son isolement ressembla, dix-huit mois, à du bonheur. Un jour qu’il flânait dans Brest, il rencontra, rue de Siam, chez un marchand d’ivoires anciens, une jeune femme qui le revit ailleurs et qui l’aima. Bernard ne céda que par degrés à cette passion, mais il trouvait en la personne d’Édith Chanteloup de subtiles affinités avec son intelligence et ses appétits d’amour, jusque-là sans objet charnel. Il l’aurait épousée si elle n’avait porté le nom d’un mari authentique, bien que toujours absent.
Leur intimité observa, les premiers temps, quelques dehors d’amitié prudente. Puis, Édith vint habiter le manoir de la lande. Trois ans d’illusion leur furent concédés. Leurs deux vies n’avaient d’autre fin qu’eux-mêmes. Ni une satiété ni une querelle ne gâta cette idolâtrie éperdue et tranquille. Par instants, ils se disaient que la force de leur tendresse maintenait autour d’eux un cercle magique signifiant à la douleur : « Jamais tu n’approcheras. » Un matin de septembre, Édith eut la fantaisie de se baigner au large des falaises ; prise d’une crampe, elle se noya sous les yeux de son amant.
Sa vulgaire et foudroyante disparition laissa Bernard dans la stupeur d’un chagrin qui, d’abord, ne voulut pas comprendre. Ensuite, le sens d’outre-tombe de cette catastrophe bouleversa d’une angoissante lucidité son désespoir. Les certitudes pieuses où sa jeunesse avait été nourrie se ranimèrent pour lui crier : « La mort n’est qu’un simulacre ; celle que tu aimes vit à jamais. — Si elle vit, interrogea son tourment, quelle sera son éternité ? Pourquoi elle et non moi ? » Le désir d’expier son désastreux amour lui suggéra de vendre ses biens, d’en distribuer l’argent à des œuvres de miséricorde et de se reléguer lui-même dans une cellule de quelque Chartreuse. Un chartreux qu’il consulta le dissuada de cette claustration romanesque, l’engagea fermement à songer au mariage.
Bernard crut son conseil, sentant que son tête-à-tête illusoire avec la morte, dans les chambres vides de sa demeure, l’induisait en un état d’absence proche de la folie. Une de ses tantes lui proposa Hélène Restout, fille d’un commissaire de la marine retraité. Les Restout étaient Normands, se disaient apparentés au célèbre peintre rouennais. Hélène plut à Bernard, et il se flatta de la rendre heureuse. Elle n’était point ce qu’on appelle une jolie personne, mais sa finesse anormale de traits et de manières la destinait à le captiver autant qu’elle éloignait le commun des hommes. Son naturel semblait franc et sûr, plus réfléchi que folâtre. Elle ne réprimait pas une inquiète nervosité, aimable cependant parce qu’elle la tournait en action vive. Bernard la devina trop occupée de soi, avec une pente à s’exagérer les conséquences de ses moindres gestes. Seulement, s’il exigeait une femme sans défauts, se marierait-il ? Les attraits d’Hélène se dévoilèrent avant ses faiblesses. Initiée aux choses de l’esprit, elle laissait entrevoir des lectures sérieuses dont elle avait beaucoup retenu ; l’intelligence des idées émergeait dans ses propos, de même que les grâces de son corsage sous les plis adroits de sa robe. Elle jouait de la harpe, et ce n’était pas en vue de faire valoir ses mains ; les résonances de l’instrument s’amplifiaient à son toucher, comme si elle dénouait une chevelure de constellations, ou, d’une façon plus terrestre, comme si elle précipitait dans une corbeille de cristal des pierreries fulgurantes, de l’or tintant, de l’or chantant.
Bernard ne démêla d’abord en ses véhémences de musicienne que l’émoi d’un cœur juvénile qui s’élançait à l’amour prochain. Au fond, l’appétit d’Hélène, c’était la fortune, une vie brillante et large, beaucoup d’or à manier. Sa mère, qui la traitait durement, avait le renom d’une femme dépensière et joueuse. M. Restout, homme strict, laborieux, faillit, plus d’une fois, pour éviter la ruine, se séparer d’elle. Grandie dans cet intérieur gêné, pourvue d’une piètre dot, Hélène, à vingt-quatre ans, risquait de faire un mariage médiocre ou de vieillir parmi les involontaires cohortes des vierges perpétuelles.
La rencontre de Bernard eut l’à-propos d’une brise soudaine pour une barque immobilisée dans le chenal d’un port. Est-ce à dire qu’elle l’épousa par vile ambition, en calculatrice ? Son caractère était autrement compliqué ; elle possédait une âme à tiroirs et à ressorts secrets. Des instincts qui habitaient, chez elle, les replis obscurs de son Moi, la partie supérieure d’elle-même ne recevait qu’une connaissance diffuse et un sourd ébranlement. Elle crut aimer en Bernard la singularité romantique de sa physionomie, sa hauteur de vues, sa générosité, tout ce qu’il avait d’intelligent et, disait-elle, « de sublime ». Mais ce contemplatif, cloîtré dans un idéal, et gauche parfois devant l’imprévu des obstacles, décevait le tempérament d’Hélène. Étant subtile, embrouillée, elle cherchait le simplisme de la force. Celui qui l’aurait totalement conquise, c’eût été quelqu’un de résolu, d’aventureux, un dominateur d’affaires et d’idées, qui sût être de son temps, spéculer sur lui, en extraire la plus vaste somme de puissance et d’opulence, un homme semblable à ce que voulait devenir Jules, son frère aîné.
Pour comprendre Hélène il fallait connaître Jules Restout. Ce garçon, à l’époque où se maria sa sœur, n’occupait encore, dans une banque de Brest, qu’un emploi de second ordre. Élégant d’allures, armé d’une pénétration d’esprit et, sous un air d’indolence, d’une audace qui ne doutait de rien, il voyait tarder, faute de capitaux, le moment de se faire place au grand soleil. Adolescent, il avait peu travaillé ; il disait à son père quand celui-ci lui reprochait son dédain des prix et des diplômes : « Je gagnerai plus d’argent que toi, et avec moins de peine. » Vers sa vingt-cinquième année il se mit en tête d’étudier l’anglais et l’espagnol ; il acquit un ensemble de notions qui le mettraient à même de se faire pratiquement arpenteur, architecte, ingénieur, exploiteur de terres et d’hommes. Il méditait une entreprise exotique où il deviendrait riche en dix ans. Le manque de fonds l’exaspérait.
Au mois de septembre 1910, il était venu à Paris, quelques jours, afin d’y tâter « des relations profitables. » Il prit, un soir, le train pour Enghien, entra au Casino, risqua trois cents francs, en gagna dix mille, et partit. Le lendemain matin, par une concordance que Bernard, après la catastrophe, jugea « diabolique », il reçut à son hôtel une lettre datée de Singapour. Elle était d’un négociant de souche écossaise qu’il avait connu pendant un séjour à Londres. Confident de ses projets, M. Fergus Fergusson l’avertissait que, s’il pouvait s’assurer de raisonnables avances, treize à quinze cent mille francs, une fortune venait à portée de sa main : il lui offrait à diriger une plantation de caoutchouc.
Jules conta le synchronisme des conjonctures à M. Dervart, un gros usinier qui gagnait, au bas mot, en fabriquant des boulons de rails, un million par an : « Procurez-vous, lui dit cet insouciant ploutocrate, les deux tiers de la somme, et je mets l’appoint. »
De retour à Brest, Jules s’en fut droit chez Bernard, l’étonna par le récit de sa chance double et singulière ; n’augurait-elle pas le miroitant avenir qu’il contraignait de naître, à force de le vouloir ? Mais il se garda d’excéder son beau-frère en impétrant, du premier coup, des sommes alarmantes : une huitaine de mille francs, ajoutés aux dix mille, couvriraient ses premières dépenses d’installation. Bernard les lui promit, négligemment, comme si la chose était toute simple.
Malgré ses bontés pour Jules, ses aspirations mystiques ne pouvaient fraterniser avec les impatiences d’un ambitieux s’appropriant en désir le monde, ainsi que le lion de la forêt dit : « La forêt est à moi. » Ce jeune homme pourtant lui paraissait aussi capable de réussir que lui-même l’eût été peu. Il admirait son « boutehors » aisé, sa vivacité à concevoir, son énergie à entreprendre. Hélène, que Jules fascinait, stimulée par sa mère qui mettait en Jules toutes ses espérances, développait les illusions de Bernard sur le grand homme de la famille. Elle était alors mariée depuis six ans ; ses deux filles étaient nées. Elle savait gouverner son époux, manœuvrer sa volonté sans que le frôlement de ses mains expertes irritât son indépendance ombrageuse. Elle le conseillait dans ses placements, lui en suggéra de fructueux. Il avait dû s’apercevoir de son penchant à spéculer ; il observa que, lorsqu’elle ouvrait un journal, ses yeux cherchaient spontanément la cote des valeurs ou les tirages des obligations. D’autre part, il la voyait généreuse, même prodigue, très loin du sordide amour de l’argent pour l’argent. S’il la grondait de clouer sa pensée à des calculs de plus-value, à des ventes et à des achats de misérables titres, elle répliquait d’un petit ton décisif :
— Et les dots de tes filles, tu n’y songes pas ? Il faut bien que je devienne pratique pour t’épargner de l’être. Mon père et Jules me l’ont trop souvent dit : un capital qu’on laisse dormir est un capital mourant. Et puis, cela m’amuse, comme, si j’allais à la chasse, de faire lever un lièvre, sans penser que je le mangerai…
Elle avait beau se justifier, Bernard entrevoyait, sous cet « amusement » du gain, une passion semblable à celle du jeu. Cependant il la tolérait chez elle, ainsi qu’il lui supportait des goûts peu compatibles avec les siens. Il avait cru épouser une femme modeste dans ses fantaisies, dédaigneuse des bagatelles : maintenant qu’Hélène pouvait se satisfaire, le luxe futile, l’éphémère de la mode la tentaient ; elle préférait des « nouveautés » au linge solide de la maison ; pour choisir des chemises à jour ou un chapeau, elle perdait sans honte la moitié d’une après-midi. Au lieu que Bernard chérissait la sauvagerie de son désert, elle éprouvait des fringales d’agitation mondaine ; afin d’abréger les allées et venues entre Portzic et la ville, elle démontra qu’une automobile était indispensable ; elle donna, au manoir, quelques grandes réunions musicales ; puis elle eut le caprice d’une kermesse pour les pauvres dont le frivole tohu-bohu contraria Bernard odieusement.
Une chose, plus que toute autre, le peinait dans les dispositions d’Hélène : il l’avait estimée pieuse, d’une foi réfléchie, seul domaine où elle résistait à Jules qui se déclarait positiviste pour ne pas se reconnaître athée. Mais, dès les premiers mois de son mariage, il se rendit compte qu’elle s’attardait, loin derrière lui, au porche de l’église, plus près de la sortie que du tabernacle. Le peu de vie dévote qu’elle continua demeurait néanmoins sincère ; elle admettait le mysticisme de Bernard, mais se dispensait de le suivre, parce que ses propensions la tournaient ailleurs. « Trop songer à Dieu, confessait-elle, est au-dessus de mes forces. »
En dépit de ces divergences, ils faisaient un bon ménage, et Bernard aimait sa femme. Il lui pardonnait ses points fragiles, indulgent comme peut l’être un homme supérieur, quand il a exploré sa propre misère intime. Même il savait gré à Hélène de ne point valoir Édith ; ainsi la figure de la morte subsistait plus intacte dans sa vision, protégée par une fidélité idéale qui ne lui semblait pas, à l’égard de son épouse, une infidélité. Hélène n’ignora point qu’un étrange et profond amour, brisé par un accident sinistre, avait habité, avant elle, sa chambre nuptiale ; et, plus d’une fois, lorsque Bernard la tenait entre ses bras, elle sentit glisser au fond de ses yeux l’ombre insaisissable. Jamais, sur Édith, la moindre allusion ne franchit ses lèvres ; il lui eût été odieux d’y penser, elle ne voulait pas savoir. Sa discrétion toucha Bernard, comme une délicatesse. En se détournant d’une curiosité vaine et amère, elle fut habile à son insu. Peu à peu, sa présence vivante diminua celle de la défunte ; Bernard, après quatre ans, était devenu beaucoup plus amoureux d’elle que le soir de son mariage. Il cédait au charme de son épanouissement.
La quiétude plantureuse d’une existence où ses désirs se voyaient assouvis en même temps que formés embellissait Hélène dans une maturité sans lourdeur. Les lignes de son visage et de son corps s’étaient arrondies en conservant une distinction fluette : un sang plus heureux animait la pâleur un peu sèche de son teint, le brun clair de ses prunelles, la pointe diaphane d’un nez dont les ailes se devinaient promptes aux émois tendres ou impatients, et ses lèvres déliées comme deux fils de soie vermeille. Le bulbe opulent de sa chevelure, la nonchalance potelée de ses mains respiraient une plénitude vitale qui insinuait à Bernard un paisible et sensuel abandon.
Leur intimité se resserrait, parfois longuement, lorsque avait passé la saison des fêtes, et, si une pique d’amour-propre, la surprise d’une vilenie incitaient Hélène à bouder, pour un temps, le monde et ses noirceurs. Bernard connut des périodes très douces où l’illusion recommença. Entendre, sous le bruissement de ses chênes, gazouiller ses enfants, et la harpe, dans le grand salon, dérouler ses harmonies lunaires, ses vagues de sons crépitantes, immenses comme le branle des eaux solennelles, c’étaient des joies si simples qu’il pensait pouvoir en jouir sans mériter de les perdre. Hélène le captivait, — elle le savait trop, — par l’extase musicale : tandis qu’il l’écoutait et la regardait jouer, ou l’accompagnait au piano, les voluptés dont vibrait sa mémoire s’enlaçaient aux voluptés attendues ; des réminiscences affectueuses se fondaient en rêves éthérés ; une exaltation mêlée de torpeur liait son intelligence et son vouloir au prestige des doigts agiles maîtrisant le clavier des cordes. Hélène, tout inégal que fût son jeu, l’absorbait alors dans une possession souveraine. Et pourquoi eût-il résisté ? Il croyait à son amour, il n’avait aucun motif de doute ; elle-même se jugeait, à son égard, sans reproche ; seulement elle l’aimait pour le faire sien plus que pour être à lui, tournant au profit de sa domination la confiance qu’il reposait en elle.
Quand Jules établit ses téméraires projets, dupe de leur avenir, elle n’oublia pas une occasion d’en gonfler, devant son mari, les merveilles : il ne se laissa point entraîner à un concours immédiat, mais la certitude s’installa dans son esprit que son beau-frère aboutirait.
Jules s’était embarqué, à Toulon, sur un des navires de l’Orient Line qui faisaient escale aux Sablettes. Deux mois après son arrivée à Singapour, Bernard eut de lui une lettre enthousiaste et pressante : le pays était magnifique ; la concession des terrains, l’achat des arbres, d’un prix très abordable ; les coolies se louaient à raison de deux cents francs pour trois ans ; les baraquements ne seraient pas « une grosse affaire ». Le problème, presque résolu, restait de mettre en train l’entreprise, de la faire vivre les quatre premières années, jusqu’à ce qu’on pût saigner les arbres.
Fort des assurances qu’avait réitérées le fabricant de boulons, Jules avait décidé M. Fergus Fergusson à promettre une seconde part du capital, si un troisième associé déposait en garantie le dernier tiers des treize cent cinquante mille francs. Il ne s’agissait, au début, que d’en verser cent cinquante mille dont les intérêts, tout de suite, donneraient du six pour cent. Cet exposé mirifique s’achevait comme son préambule le laissait prévoir :
« Et maintenant, mon cher Bernard, vous me connaissez, je ne suis pas l’homme des faux-fuyants, je vais droit au fait. Je ne vous dirai point : « Voulez-vous être le troisième associé ? » Je vous dirai seulement : « Voulez-vous me fournir le moyen et le temps de le trouver, en me servant de caution, en me prêtant à six pour cent les cent cinquante mille francs qu’on exige ? Vous êtes, je le sais déjà, le frère généreux qui peut me comprendre. Vous faites confiance à mon avenir. Réfléchissez, au surplus, que la moitié de votre avoir est placée en fonds d’État étrangers, donc à la merci d’une guerre ou d’une révolution. Il n’y a d’intéressant aujourd’hui que les entreprises industrielles et coloniales. Si je n’avais pas en main cette affaire de caoutchouc, j’aurais songé à l’acquisition d’une palmeraie, dans le Sud-Algérien.
« Concluez : entre la fortune et moi je vois une simple petite porte à ouvrir. Que vous m’aidiez à tourner la clef au creux de la serrure, me voilà maître de la position, et je suis forcé de reconnaître avec vous : La Providence existe. Sinon, tous mes efforts et toutes mes chances retombent à zéro ; je n’aurai plus qu’à reprendre ma place de gratte-papier sans espoir, derrière la grille d’un guichet. »
Et Jules, en post-scriptum, avait appuyé :
« Au cas où votre réponse sera favorable, prévenez-moi par un câblogramme de deux mots : Proposition acceptée. »
Quand cette lettre arriva chez les Dieuzède, le 11 avril 1910, Hélène attendait la naissance de son fils Charles. Elle souffrait d’une irritation nerveuse, dont, par moments, son mari s’affectait. Le soir où elle lut ce que demandait Jules, elle en eut la fièvre, elle ne dormit pas. A travers les lignes de l’écriture penchée et impérieuse, la volonté de son frère aimantait la sienne dans le sens de l’acceptation. Elle imaginait, subissait l’anxiété du calculateur exigeant une force motrice pour mettre en marche tous les rouages d’une combinaison magnifique. Accoudée sur son oreiller, passé minuit, elle disait à Bernard qui, une main dans la fente de son gilet, s’éloignait jusqu’au fond de la vaste chambre, la tête courbée, à pas pesants :
— Un geste de nous, une chiquenaude, deux mots sur un papier, et l’avenir de Jules serait bâti. Et nous-mêmes, si nous avons encore deux ou trois enfants, nous pourrions les bien doter comme les autres, sans nous mettre sur la paille…
Elle discernait, malgré tout, le risque énorme d’un engagement ; Bernard, se rapprochant, lui en remontra la gravité :
— Si Jules ne trouve pas un troisième associé, irons-nous aventurer dans son affaire quatre cent cinquante mille francs ? Si elle avorte, tu sais ce qui nous restera.
— Mais, répliquait Hélène, nous verrons bien d’ici un an. Il sera temps encore de nous retirer.
— Tu te figures ! Quand nous aurons mis le bout du petit doigt dans l’anneau, Jules est plus fort que nous, il nous mènera où nous ne voudrons pas. Et, de toute manière, notre fortune ne sera plus nôtre, mais à lui.
— Crois-tu donc, protesta-t-elle en s’élançant hors du lit sur sa chaise longue où elle lui fit signe de s’asseoir contre ses genoux, crois-tu que tes titres soient mieux à toi, quand ils roulent aux mains de boursicotiers anonymes ?
Debout et à quelques pas, Bernard la regardait dressée à demi, froissant de ses pieds nus le velours d’un coussin.
— Hélène, proféra-t-il d’un ton de solennité qu’il prenait rarement, pour moi peu m’importerait d’avoir ou de ne pas avoir. L’argent n’est qu’un domestique, et je ne serai jamais l’esclave d’un domestique. A cause de toi et des enfants je dois être sage. Ce que veut Jules est impossible.
Hélène s’emporta, lui reprocha son étroitesse de vues, sa peur d’oser. Jules le croyait au moins généreux : quelle désillusion ! Puis, tout d’un coup, elle fondit en larmes, et, se renversant :
— J’étouffe, implora-t-elle. Mon flacon d’éther…
Dans l’état où elle se trouvait, Bernard trembla que cette crise ne provoquât un accident. Il la ranima, la reporta délicatement sur son lit, et, avec une voix d’intime tendresse, en lui baisant les paupières :
— Apaise-toi, dit-il, ma chérie, et dors. Demain, nous verrons à prendre le meilleur parti.
Le lendemain, il renouvela ses objections. Hélène, de plus en plus gagnée, ensorcelée par l’attente de Jules, les piétina dans l’enthousiasme d’une certitude : son frère devait réussir, et ils seraient fiers d’y contribuer. Avant de porter lui-même à Brest la dépêche de deux mots où il allait signer sa ruine, Bernard conclut simplement :
— Veuille Dieu que les choses tournent à bien. A bien ou à mal, tu pourras dire : C’est moi qui l’ai voulu.
Ensuite, il se rassura tout à fait. Jules avait reçu de ses deux autres commanditaires l’apport consenti. Les intérêts étaient servis d’une façon très ponctuelle. Bernard s’enquit, par l’entremise d’un missionnaire, si l’exploitation avait chance de prospérer. Les renseignements furent si prestigieux qu’au bout d’un an il offrit de lui-même à Jules d’être le troisième associé. Il versa encore cent cinquante mille francs ; puis, l’année d’après, pour compléter le capital promis et ne point y bloquer le reste de ses titres, il hypothéqua son domaine. Jules l’électrisait de sa confiance irrésistible : tout allait bien ; il triomphait ; dans quelques mois il saignerait ses arbres.
Or, on était en juin 1914. La guerre s’abattit, comme un cyclone, sur leurs espoirs. Mobilisé, Jules reçut, la mort dans l’âme, l’ordre de partir, mais obéit. Il dut, avant de s’embarquer, confier son entreprise à un chef de culture péruvien, sec meneur d’esclaves, d’une incertaine probité. M. Fergus Fergusson, enthousiaste de la France, résolu à s’engager, prit le même bateau que lui.
En arrivant à Brest où il rejoignit son dépôt, Jules trouva sa sœur et son beau-frère dans une situation proche de la détresse. Les six mille francs de rente qu’ils n’avaient pas aliénés pour lui consistaient en valeurs ottomanes et hongroises ; ils ne touchaient donc plus un sou de revenu. Sur les sommes enlisées à Singapour, qui leur prêterait ? Le prix du caoutchouc tombait à rien. Et les fermiers de Portzic les prévenaient déjà qu’ils ne pourraient plus payer leur ferme !
Bernard avait accueilli sans affolement l’imminence de ce désastre. Il n’adressa aucun reproche à Jules ni à Hélène ; il se jugeait plus blâmable que son épouse, car il aurait dû tenir tête à ses instigations. Qu’était, au reste, leur infortune devant l’énormité des fléaux dont la vision le déchirait ! Quand il sentait Hélène accablée :
— Représente-toi, ma chère, disait-il, ce qui nous serait advenu si nous étions des gens de Louvain ou de Charleville. Tu nous vois, avec les enfants, empilés debout dans un wagon à bestiaux, en route vers un camp de représailles… ou quelque chose de pis…
— Je le sais trop, interrompait-elle comme le suppliant de ne plus parler ; mais, contre la guerre, on ne peut rien. Nous, c’est parce que nous l’avons bien voulu ; et, si tu ne m’avais pas écoutée…
Pour un peu, elle chargeait son mari de toute la faute commise ; un autre que Bernard l’eût rabrouée amèrement ; il se bornait à répliquer :
— Sans la guerre, nous aussi, nous n’en serions pas là.
Jules, qui venait souvent le soir à Portzic jusqu’à ce qu’il fût envoyé au front, faisait le beau joueur intrépide en face de la déveine ; la guerre ne durerait point ; le caoutchouc remonterait ; et l’exploitation ne serait pas un seul jour interrompue.
En attendant, il fallait vivre. Bernard, pour la première fois de sa vie, eut à se poser la question :
« — Avec quoi paierons-nous le boulanger et les domestiques ? »
Ses yeux s’arrêtèrent sur les panneaux de chêne sculptés dont la collection patiemment acquise solennisait de ses bruns reliefs liturgiques la profondeur du grand salon. C’étaient des boiseries ayant jadis meublé quelque sacristie de campagne ou les stalles d’un chœur ; des scènes de l’Évangile, des figures de saints s’y découpaient rudement, selon l’ingénuité pieuse de l’art breton, fidèle au simplisme des vieux âges. Comme il arrive pour beaucoup d’objets depuis longtemps possédés, Bernard, à moins qu’un visiteur ne les admirât, s’apercevait à peine de leur présence. Quand l’idée de les vendre y ramena son intention, il éprouva une tristesse, presque un arrachement. Dans le sacrifice du superflu commençait l’expérience de la pauvreté. Cependant, il s’avisa d’un scrupule qui ne lui était pas encore venu :
— Sont-ils à moi ces panneaux, biens d’église, volés peut-être ou confisqués ?
Aussi voulut-il s’en défaire juste au prix coûtant. Hélène se récria :
— Les céder à huit mille, lorsqu’ils en valent vingt-cinq ou trente ! Ah ! tu ne sauras jamais te défendre. Et puis, dépouiller notre salon, c’est afficher notre embarras. J’aime mieux vendre mes bagues. En temps de guerre, ne plus porter ses bijoux, c’est bien porté.
— Tes bagues ! s’exclama Bernard avec une véhémence insolite, tu brocanterais ta bague de fiançailles !
— Non, pas celle-là, se reprit-elle en l’embrassant, mais trois autres.
Elle-même, se croyant héroïque, elle se rendit chez un orfèvre dont elle n’était point connue. Cet homme devina « une petite dame pressée », et lui extorqua pour cinq mille francs les trois bagues. Elles avaient coûté à Bernard plus du double.
Cinq mille francs ne pouvaient mener fort loin le ménage Dieuzède. Hélène se contraignit mal à rédimer son train de maison. Maintenant que leur gêne s’ébruitait, les notes des fournisseurs accouraient comme des estafettes de misère. Mme Dieuzède s’en moquait : le moratorium les préservait des poursuites.
— Encore un mauvais communiqué, soupirait Bernard, décachetant une facture que soulignait le mot : Urgent. Et, précisément parce qu’on savait sa ruine, il s’évertuait à tout payer.
Jusqu’alors l’argent avait existé pour lui comme un serviteur docile, presque une chose inerte entre ses mains, qu’il employait sans en dépendre. A présent, la chose devenait un personnage oppressif, un maître féroce en ses exigences ; et il discernait le poids du proverbe : « Un sou, c’est un sou. » S’il n’avait attendu de l’invisible Père le pain familial promis à quiconque l’aura demandé, plus d’une fois il eût fléchi sous l’appréhension de l’avenir.
En décembre 1914, après l’échec de l’offensive générale, les Dieuzède, avec tout le monde, se rendirent compte que la guerre se prolongerait au delà d’un terme présumable. Deux mois plus tard, leur furent transmises de Singapour les plus décourageantes nouvelles : le chef de culture avait fustigé des coolies ; les travailleurs l’avaient accusé de sévices auprès des autorités britanniques ; ce tyranneau était en prison. L’exploitation s’en allait à vau-l’eau. Un voisin, un planteur anglais, proposait de la reprendre et de la faire valoir jusqu’au retour de Jules. Seulement, paierait-il ? Et si Jules venait à être tué, qui partirait là-bas exiger des comptes, soutenir des procès ? M. Dervart, dont les usines étaient devenues des fabriques d’obus, M. Fergus Fergusson, vingt fois millionnaire, pouvaient perdre leur mise de fonds et ne pas broncher. Un gros clou sautait dans l’armature de leurs capitaux ; ils l’auraient vite remis. Mais, pour les Dieuzède, ce fut la culbute noire, et, en apparence, l’écrasement.
Dès février 1915, hors d’état de nourrir ses domestiques, Bernard les renvoya tous, sauf Barbe, la cuisinière, parce que cette Bretonne à l’ancienne mode, attachée au logis depuis vingt-six ans, offrait de rester sans gages. Il dut vendre à un prix de famine les panneaux du salon et d’autres meubles qu’il aimait. Les chacals de tout poil et de toute gueule flairaient sa dépouille comme celle d’un mourant qui va, dans quelques heures, se changer en cadavre.
Soumis d’avance aux dernières humiliations, séparé, dévêtu de ce qu’il avait cru son bien, ne semblait-il pas tel qu’un moribond laissant loin déjà derrière lui les fantômes des idoles terrestres ? Et pourtant, une vie neuve, plus forte et pure, s’élaborait dans cette phase d’agonie.
Hélène, au contraire, bouleversée, atterrée d’abord de n’être plus « la riche Mme Dieuzède » s’adaptait péniblement à sa condition déchue. Elle s’exaspérait, avant tout, de penser que, par ses ambitieuses insistances, et en obéissant à Jules, elle avait rendu possible la catastrophe. Se voir pauvre, elle et ses enfants, la torturait presque autant que si elle allait être écorchée vive. Ses aises, ses habitudes délicates adhéraient tellement à sa substance ! Chaque minute, en poussant les jours sur le cadran, lui ôtait, avec la pointe des aiguilles, un lambeau de ses vanités meurtries. Le plus acerbe des supplices était de sentir qu’aux yeux du monde elle perdait la considération. Dans une ville où les grandes fortunes sont rares, M. Dieuzède, comme son père, détenait le renom d’un homme opulent. Le mariage d’Hélène avait irrité plus d’une jalousie. Maintenant, on disait : « Ces pauvres Dieuzède ! » On se moquait de leur « folie », on se divertissait de leur déconfiture, et on s’écartait d’eux, on les reniait. Hélène percevait chez ses amies des pitiés blessantes, une gêne, un recul méfiant ; toute allusion qu’elle faisait à ses revers paraissait préparer une demande d’emprunt. Bientôt, hors de la famille qui pouvait peu l’aider, elle ne vit plus personne ; elle devenait, au sens mondain, pareille à une lépreuse isolée dans un cabanon. Son humeur s’en aigrissait ; elle fulminait parfois contre la dureté des riches ; Bernard essayait, sans la convaincre, de la raisonner :
— Nous-mêmes, tant que nous tenions le haut du pavé, vivions-nous avec les pauvres et pour eux, comme nous l’aurions dû ?
Mais il ne s’agissait plus d’être simplement « pauvres ». Hélène, abaissant enfin son optique à la mesure des nécessités, après avoir converti en billets de banque ses autres bagues, un collier de perles, le plus beau linge de son trousseau, interrogea Bernard :
— Lorsque nous aurons tout vendu, si la guerre dure, que ferons-nous pour ne pas connaître la faim ?
Or, une rencontre accidentelle venait d’inspirer à Bernard ce qu’ils tenteraient. Il avait, dans sa bibliothèque, une histoire des évêques du Mans, achetée sans doute par son père à cause de la couverture : des culs-de-lampe, des guillochages, des arabesques y entrelaçaient une décoration fine et mignarde, comme celle où se complaisaient les relieurs du XVIIIe siècle ; la dorure de ces ornements, bien qu’un peu fanée, égayait, avec une frivolité charmante, le dos et les plats du cuir noirci. Bernard eut l’idée de vendre l’ouvrage à un libraire du Mans, à Bonfils dont il savait l’existence, ayant reçu de lui des prospectus de livres curieux. Bonfils répondit qu’il ne pouvait se charger de cette vente : fort malade, il cherchait un preneur pour son fonds. Un trait de lumière se fit dans la pensée anxieuse de Bernard : les livres étaient une de ses passions ; il s’y entendait ; tenir une librairie paraissait un commerce facile, paisible, point grossier. Il conclut : « Voilà notre affaire. » Il s’informa du prix qu’exigeait Bonfils : quarante mille francs ! C’était énorme pour les Dieuzède ; mais le libraire se montrait accommodant : vingt-cinq mille, à la signature de l’acte, lui suffisaient, le reste serait payable en cinq annuités. Quand Hélène lut les propositions de Bonfils, elle frémit à la perspective d’être boutiquière et objecta :
— Mais sauras-tu acheter bon marché et vendre cher ? Tu n’as pas le sens du négoce…
— Eh bien ! répliqua Bernard, tu m’aideras à l’acquérir. Ou plutôt nous serons ce prodige, des commerçants honnêtes, et tout le monde viendra chez nous.
Il fit estimer par un expert son argenterie, son mobilier, ses gravures, ses dessins d’Ingres hérités d’un grand-oncle maternel, une vitrine garnie de statuettes d’ivoire. Certain de réaliser sans peine la somme initiale, il se rendit au Mans, vit Bonfils, vieux finaud qui l’amadoua et le trompa sur l’importance de sa clientèle. Bernard trouva le magasin presque vide d’acheteurs, et le sordide aspect de la maison le consterna. Hélène ne l’avait pas accompagné ; elle se fût révoltée devant le délabrement des chambres et la laideur de la boutique. Cependant Bernard n’hésita pas à « faire affaire » avec Bonfils. Quand l’urgence d’une action lui pesait, il s’en délivrait en la terminant de suite, pour n’y plus penser. Au surplus, il se reprochait comme un orgueil inepte son aversion pour la méchante demeure où il allait apprendre à vivre.
Il revint, courageusement triste et, bientôt, le départ du mobilier consomma son adieu à son existence antérieure. Il se réserva seulement, outre l’essentiel, certaines choses qu’il sentait plus vénérables, entre autres une vaste armoire où sa mère serrait les draps de la maison. Le 4 octobre 1916, il ferma la porte du manoir, n’y laissant que des outils de jardinage, deux lits et trois bahuts. Son manoir était-il encore sien ? Maison et terres, tout restait captif de l’hypothèque. Dans combien d’années le libérerait-il ? Serait-ce même une joie d’y revenir et de n’y retrouver que des murs en deuil, des toiles d’araignée, une moisissure qui sentirait la mort ? En quittant Portzic, il eut peine à ne pas pleurer. Son cœur était grevé d’un surcroît de chagrin : Barbe, l’exemplaire servante, tombée malade et désespérée de ce qu’elle prévoyait pour ses maîtres, avait dû renoncer à les suivre ; elle s’en irait mourir dans une salle d’hôpital !
Et c’est ainsi que les Dieuzède, devenus les successeurs du libraire Bonfils, arrivèrent, ce jour d’automne, avec les débris de leur fortune, au Mans.
Quand Bernard, dans sa longue blouse grise, toute neuve, — il l’avait achetée en vue de ses besognes d’installation, — descendit auprès des emménageurs, son aspect singulier, la fluctuation de sa chevelure autour de sa tête olympienne, les grosses lunettes dont il avait coiffé ses yeux, sa démarche noble, qui transformait sa blouse en une sorte de lévite sacerdotale, ahurirent les trois hommes, puis excitèrent chez eux une sourde ironie.
— La journée s’avance, dit-il d’un ton bénin, pressons-nous ; je vais vous aider.
— Oh ! répliqua, du fond de la voiture, l’herculéen chef d’équipe, penché sur des colis vagues qu’il remuait sans hâte, nous n’avons plus que des bricoles à rentrer…
Il releva la tête en laissant tomber ces mots d’une bouche maussade, bridé, malgré tout, par l’attente du pourboire prochain. Mais son regard déclarait nettement au bourgeois : « Laissez-nous tranquilles. »
Bernard n’insista point et, emportant à pleins bras un lourd paquet de livres, il retourna dans sa boutique. De là, comme il avait l’ouïe aussi délicate que ses yeux étaient obtus, il entendit les trois hommes échanger, entre haut et bas, ce propos :
— Sont-ils pas des réfugiés ?
— Penses-tu ! de Bretagne qu’ils s’amènent !
— Dame oui ! des réfugiés de la lune.
Un gros rire étouffé ponctua le lazzi trop juste à son insu. Bernard en fut atteint, comme si la phrase lancée par la voix crapuleuse du petit portefaix hirsute, de celui qui avait culbuté la vaisselle, énonçait l’accueil dérisoire de la ville où il débarquait. Autrefois, il n’était guère susceptible ; mais le pauvre, quand il a déjà souffert beaucoup, ressemble à ces ânes boiteux des troupeaux kabyles que les bergers, pour les pousser au pas des autres, piquent sous la croupe, dans le même trou toujours saignant. Le moindre coup d’aiguillon sur la plaie à vif poignait tout son être endolori. Aussitôt, il eut une reprise de dédain pour ces brocards lâchés en sourdine derrière son dos. Que pouvait lui faire l’hilarité de quelques goujats ? Puis il se blâma de récupérer son calme dans un mépris, si peu humble, de leur sottise. Se mépriser soi-même, ne serait-ce point, au contraire, l’unique paix inaltérable ?…
Les derniers meubles étaient empilés à l’intérieur des chambres ; Bernard avait payé les hommes largement et trinqué avec eux. Lorsque, les chevaux remis à la voiture vide, elle s’ébranla et disparut au tournant du carrefour, il fut soulagé comme à l’issue d’une corvée funèbre. Maintenant, la nuit tombait. Adèle, dans la lugubre cuisine, sous la clarté d’un bec de gaz sans capuchon, aidait Mme Couaneau à préparer un souper « d’infortune ». Paulette, en haut, taquinait Charles, et il jetait des cris. Hélène, que faisait-elle ? Bernard monta, la trouva dans une pièce étroite qui donnait sur la cour de la maison. Assise au milieu des caisses, devant la fenêtre ouverte, ses genoux entre ses mains, Hélène laissait flotter ses yeux vers un coin de l’espace, à l’occident, où une fissure livide dans d’opaques nuages prolongeait l’agonie du crépuscule. Elle semblait à bout de forces ; son corps s’affaissait en avant ; une mèche de ses cheveux pendait avec un brin de paille contre sa joue fiévreuse ; un cercle rouge autour de ses prunelles signifiait qu’elle avait pleuré. Bernard, attendri d’une compassion, s’interdit pourtant de la plaindre ; il n’eût qu’aggravé son accablement :
— Tu regardes notre jardin ? dit-il en s’efforçant de prendre une intonation gaie.
— Non, soupira-t-elle, comme absente, je ne regarde rien ; je suis trop lasse…
Bernard se pencha au dehors : l’acide parfum de pommes pressées pour le cidre, quelque part, dans le voisinage, enivrait la tiédeur de cette soirée d’automne ; elle lui fut douce à respirer ; il reconnut la lente et intime mélancolie des soirs de l’Ouest, et il songea qu’en cette ville, presque étrangère, il ne serait pas tout à fait dépaysé.
Une minute, il examina « son jardin » : c’était une cour entre deux murs, longue peut-être de vingt-cinq pieds, large de quinze ; au fond, deux fusains tortueux voilaient de leur verdure ascétique un réduit à toit de zinc ; plus près, un jeune prunier inclinait ses branches grêles et sans feuilles ; il y avait, sur un semblant de pelouse, des amaryllis emmêlées, telles que des joncs sur une mare ; mais, à droite, des pampres rougis illustraient un pan de muraille ; et des fougères jaunissantes, hors de la pénombre humide, soleillaient comme des ostensoirs.
A l’instant où Bernard s’oubliait à les considérer, les cloches graves d’une église, — celles de la cathédrale sans doute qu’il savait proche, — tout d’un coup mugirent ensemble ; le silence de la cour frémit sous leurs vibrations ; une sorte d’allégresse titubante précipitait les répliques de leur carillon terrible, leurs chocs semblaient marteler des portes de bronze qui grondaient, et l’ébranlement sonore rebondissait, par-dessus les nuées, vers des cieux d’éternelle splendeur. Ensuite, leur tumulte diminua, s’éteignit.
— Oh ! les puissantes cloches ! observa Bernard, en même temps qu’il remettait dans un étui ses lunettes ; elles nous consoleront de la mer que nous n’entendrons plus.
— Ne me parle point de la joie des cloches, fit Hélène ; Dieu n’est pas bon.
— Ma chère Hélène, tais-toi, protesta-t-il sans violence, Dieu est ineffablement bon. Il eut pour épouse la Pauvreté, et il nous la donne.
Hélène éclata de rire ; sa gaieté subite eut une résonance âpre et sardonique :
— C’est joli ! tu veux prendre une autre épouse. Alors il faudra que nous divorcions ?
Elle se leva brusquement, comme pour s’enfuir ; mais Bernard étendit ses grands bras, l’attira contre sa poitrine :
— Pauvre chérie, tu sais bien que, sans toi, nous n’aurions plus le courage de souffrir ni d’espérer.
— Tu as raison, je suis une méchante, dit-elle dans un sanglot réprimé, confuse d’une mauvaise parole, ou domptée par la force d’amour qu’elle sentait chez son mari.
Elle tendit ses lèvres sèches à son baiser ; mais il avait, soudain, découvert en elle quelque chose dont il trembla.
II
Cette première nuit, dans leur domicile de commerçants, fut de celles qu’on dénomme « blanches », parce qu’elles sont doublement noires. Hélène, à deux heures du matin, se retournait encore dans son lit ; le voyage, les journées harassantes, la surtension anxieuse, le désordre même de la chambre, l’odeur de poussière que suaient les meubles et le plancher, tout crispait son idée fixe : « Je ne pourrai plus dormir. » Bernard, homme d’un sommeil régulier, profond, avait fait, auprès d’elle, depuis leur catastrophe, l’apprentissage de l’insomnie. Adjointe à ses tourments, la nervosité de sa femme le rendait, lui aussi, nerveux. Néanmoins, la fatigue le ramenait, d’ordinaire, à l’équilibre du repos ; il parvenait, en se recueillant dans une oraison monotone, au silence intime, jusqu’à ce que sa pensée défaillît. Mais, cette fois, le mot transperçant d’Hélène : « Il faudra que nous divorcions ! » s’agriffait à sa cervelle ; il se répétait en vain qu’elle ne pensait vraiment pas une pareille phrase, puisqu’aussitôt elle lui en avait demandé pardon :
« Oui, cherchait-il à se convaincre, une grimace de souffrance n’est pas le réel visage de quelqu’un. Une femme excédée de lassitude, angoissée, dément son cœur en s’exaspérant. Je suis lamentable de m’alarmer, comme si elle avait perdu sa droiture.
« Mais fuirai-je cette évidence ? Hélène a horreur de la pauvreté ; elle ne tolère pas la vie sans une certaine somme de bien-être. Elle ne la comprend point comme moi. Elle ne m’aime pas assez, elle n’aime pas ses enfants assez pour que la misère avec nous soit du bonheur. Elle cherche une issue à tout prix, elle l’exige. De sourdes révoltes assaillent son âme en désarroi. Elle regimbe contre Dieu qui nous éprouve. Il ne la tentera pas au delà de ce qu’elle peut endurer. Seulement, elle trouvera toujours que c’est trop. Ah ! mon Dieu ! que je meure à la peine, s’il le faut ; mais que je lui fasse une existence selon sa faiblesse, et que, jamais, elle ne fléchisse jusqu’au désespoir… »
Alors, il remuait en sa tête les calculs d’où sortirait le redressement de ses affaires, le chiffre de bénéfices possible, ce qui lui resterait après avoir payé son loyer, sa patente, ses impôts et les trois mille francs d’annuités, plus les intérêts qu’il devait à Bonfils. Comment retenir, étendre sa clientèle ? Les autres libraires, de quel œil accueilleraient-ils un concurrent inconnu ? Et, sans doute, la librairie toute seule ne suffirait pas. Il faudrait vendre aussi du papier, des plumes, des images pieuses, des cartes postales. Afin que le public fût bien averti du changement de la maison Bonfils, quelques annonces dans le journal du lieu seraient expédientes, et un prospectus que Mme Couaneau glisserait dans toutes les boîtes du quartier. Le front sur son traversin, Bernard cherchait, pour ses réclames, les formules qui conviendraient.
Un autre que lui eût, depuis longtemps, prévu des détails. Mais son caractère possédait une singularité qu’avait accrue son mysticisme : dès qu’un acte lui paraissait profitable, il répugnait à l’envisager. Il en repoussait l’image, comme mesquine et plate. Combiner des gains, c’était, de sa part, héroïque. Ce qui ne l’empêchait point de sentir lourdement, privé de ses rentes, sa différence de position.
De même, un autre aurait songé sans dégoût : « J’irai voir mes confrères en librairie, les directeurs de pensionnats, des personnages ecclésiastiques ; je leur ferai valoir les circonstances pressantes où je me débats, mes charges de famille, mes aptitudes. » Quant à lui, jusqu’à sa quarantième année son aisance lui avait assuré l’illusion d’être indépendant. Jamais il n’avait mendié un service, il s’était contenté d’en rendre. A présent, s’il arrêtait son esprit devant ces démarches humiliantes, il essayait de s’y dérober par de fallacieux prétextes : « Je saurai mal m’y prendre, et, en essayant de plier l’échine, j’offenserai les gens. »
Et pourtant il ramenait sa volonté contre l’obstacle ; il voulait briser sa hauteur, devenir un homme nouveau, un humble. Il avait marché, toute sa jeunesse, sur des duvets de cygne ; désormais, il écorcherait ou, à la longue, durcirait ses pieds sur des tessons de bouteilles et des cailloux pointus. Il se résignerait, pourvu que l’honneur fût sauf, à n’importe quoi.
Si, au moins, en retour de ses peines, les siens étaient bons ! Mais la dure boutade d’Hélène demeurait implantée dans les coins tendres de son être, les ravageait. Il se morfondait à réfléchir :
« Elle m’en veut de nos malheurs, et Paulette se met avec elle. Paulette en veut à son père. Adèle et mon petit Charles sont les seuls qui m’aiment. »
Entre Hélène et Bernard le désaccord des tendances était originel. Tant qu’ils eurent la richesse, Hélène faisait des concessions. Maintenant, ils se heurtaient à tout propos. Bernard n’eût demandé qu’à se leurrer sur elle ; quand une erreur est mal remédiable, on se bouche les yeux jusqu’au moment où une certaine secousse contraint à ne plus être aveugle. Sa parole : « Dieu n’est pas bon » l’avait éclairé malgré lui ; alors qu’il s’efforçait d’atteindre les refuges de l’abnégation mystique, elle se collait à la terre désespérément, elle divaguait comme une enfant malade, elle blasphémait plutôt que de se soumettre et de rendre gloire à la Main suprême qui la touchait :
— Elle ferme sa porte à Dieu, elle veut qu’Il s’en aille…
Nulle constatation ne semblait à Bernard plus désolante. D’elle à lui, il percevait un obscur abîme qu’il ne pouvait franchir ; et par quelle preuve la persuader que le dénûment est une béatitude ? Elle souffrait, elle ne voulait plus souffrir et n’admettait rien au delà.
Le plus douloureux durant cette longue nuit, ce fut de taire son chagrin. Il n’osait rouvrir le débat, de crainte qu’une explosion d’aigreur n’aggravât leur conflit. Hélène respirait à son côté ; elle chiffonnait par instants les guipures de sa taie d’oreiller ou grattait avec ses ongles les lettres enlacées, brodées sur le drap. Et il s’interdisait de la questionner ; il n’aventurait, pour la supplier d’être calme, que des exhortations câlines, à de longs intervalles. Elle répondait :
— Mais toi aussi, trouve donc le sommeil. C’est fini de dormir. Je suffoque dans cette baraque. Et puis, ces rats, oh ! ces rats !
Les boiseries vermoulues livraient, en effet, passage à des bandes extraordinaires de rats qu’on entendait scier les solives, courir et crier ; ils se pourchassaient avec une telle furie que la cloison, quelquefois, paraissait crouler sous leur galop ; ils sautaient jusqu’au fond de la chambre, parmi les tables et, au moindre bruit s’enfuyaient, entraînant on ne savait quoi. Hélène avait peur que Charles ne fût mordu dans son sommeil ; elle croyait sentir ces vilaines bêtes monter contre elle. Vers quatre heures du matin, ils s’apaisèrent.
Par la fenêtre entrebâillée un air vif se glissait ; le silence des rues s’emplit tout à coup d’un piétinement rythmé, d’un vague cliquetis d’armes ; des charrettes cahotèrent. Ce devait être des soldats qui s’en allaient à la gare, s’embarquer pour le front. Hélène et Bernard, sans échanger leur pensée, eurent la même : ils comparèrent leurs tribulations à l’inévaluable somme de souffrances que des myriades humaines pâtissaient dans l’insomnie fangeuse des tranchées. Hélène se représenta Jules : Où était-il ? Vivait-il encore ? L’idée d’un malheur qui réduisait à de minimes proportions les siens infondit en ses veines comme un rafraîchissement ; elle se laissa couler dans l’indéfini des songes, et Bernard, enfin, put reposer.
Au grand jour, une voix enfantine les tira tous deux de leur sommeil d’accablement. Charles, qui couchait dans leur chambre, s’était réveillé ; ni sa mère ni son père ne bougeaient ; il s’effraya, les appela, et, sautant hors de son lit, vint caresser la chevelure de Bernard, lui cria dans l’oreille :
— Petit père, m’entends-tu ?
Bernard se dressa en chancelant, tel qu’un homme ivre ; quand il dormait, il avait peine à réintégrer l’univers tangible, comme s’il eût ailleurs sa patrie ; et, ce matin, sa tête restait bourrelée des cruels pensers nocturnes. Mais, aussitôt debout, il se confirma dans de viriles résolutions. Ce n’était plus le temps des doléances infructueuses : il s’agissait de s’installer, d’organiser la maison, et, dès qu’on pourrait, de gagner sa vie ; expression, en apparence, usée comme un vieux sou, mais qui se colorait, pour sa misère, d’une clarté farouche ; car, désormais, ne rien gagner, c’était, à moins de mendier, mourir.
Il gourmanda Paulette attardée en ses draps et descendit à la cuisine où Adèle, depuis longtemps levée, déballait des ustensiles. Comme, en l’embrassant, elle lui demandait s’il avait passé une bonne nuit :
— Pas trop mauvaise, répondit-il, malgré les rats.
— Il nous faudra un chat, fit-elle en se remettant au travail.
— Il nous faudra deux chats, reprit Bernard, toujours porté à voir en grand.
— Deux ? s’étonna la prévoyante Adèle. Leur nourriture sera une charge.
Cette leçon d’économie causa un léger choc à Bernard. Adèle avait raison ; ils en étaient à ce point de ne pouvoir nourrir deux chats ! Mais la sagesse de sa fille le toucha d’une joie sérieuse.
— Cette petite, songeait-il, sera une colonne de notre pauvre foyer.
Adèle n’avait pas encore douze ans ; sa taille élancée et ses hanches fermes lui donnaient déjà une tournure de grande fille. Sous les bandeaux unis de ses cheveux d’un blond cendré son visage était suave, sans fadeur pourtant, grâce à des sourcils châtains et à un nez fûté, le nez des Restout ; ses yeux, beaucoup moins myopes que ceux de Bernard, en répétaient, plus céleste, l’azur ingénu ; c’étaient aussi des yeux faits pour les pays du soir et qui semblaient regarder au delà du couchant. Ses joues claires, animées par le rude ouvrage, dans le jour gris de la cuisine, émettaient une sorte de rayonnement. Son sourire eût égayé même la porte d’une prison.
Bernard avait fait quelques pas au milieu de « son jardin » ; elle lui montra, du côté où donnerait le soleil de midi, trois ou quatre roses tardives, mouillées de pluie et molles sur leur tige, mais qui restaient odorantes :
— Tiens ! dit-il, presque jovial, nous avons des roses !
— Oui, appuya-t-elle, maman verra que notre poulailler peut être un paradis.
Le magasin n’était pas ouvert ; la veille, Mme Couaneau avait appliqué les volets contre la devanture ; elle ne devait revenir qu’à dix heures du matin ; Bernard sortit et les retira. Il accomplit son premier acte rituel de boutiquier. En jetant un coup d’œil sur la rue, il fut surpris de s’apercevoir que le flot des passants suivait, plus haut, la rue Saint-Dominique et la rue Marchande, celles où il savait établis les plus importants libraires et papetiers de la ville ; personne, dans l’instant, ne descendait ni ne remontait la rue de la Barillerie. Cette remarque n’eut rien d’agréable. Mais allait-il en induire que les affaires de sa librairie seraient nulles ?
— Quand on nous connaîtra, on viendra.
En attendant, il avait besoin d’un menuisier pour poser des rayons et planter des clous ; car il était mal exercé aux tâches manuelles ; toute son ambition, en cet ordre de choses, se bornait, puisqu’il s’improvisait marchand, à faire proprement des paquets. Mme Couaneau avait offert un ouvrier qu’elle connaissait, ayant nom Papin. Bernard vit arriver, avec sa boîte d’outils, un petit homme d’une cinquantaine d’années, replet, rubicond, à l’œil narquois. Sa politesse lui inspira une bonne opinion de ses talents ; et, tandis que Papin se mettait à scier placidement une planche, lui-même, à grand effort, déclouait des caisses. De temps à autre, fatigué, il s’interrompait, et parlait au menuisier qui s’arrêtait aussi dans sa besogne. Bernard l’interrogeait sur la ville, sur le commerce, sur le caractère des habitants. Papin ne demandait qu’à prolonger ces pauses ; il raconta sa vie de célibataire :
— Chez moi, exposait-il de sa voix grasse et flegmatique, tout est rangé comme si j’avais une femme. C’est triste, tout de même, de vieillir seul…
— Alors, mariez-vous, lui dit Bernard, enclin aux vertueux conseils.
— Oui, pour être trompé ! Le beau grade !
Il n’eut pas le loisir de sonder quelles désillusions justifiaient sa méfiance à l’égard du beau sexe. Hélène descendit, légère, impétueuse, et qui ne semblait plus se ressentir de sa nuit atroce. Elle regarda Papin manœuvrer, puis, attirant Bernard vers l’arrière-boutique, elle lui dit presque haut avec une exagération d’inquiétude :
— Cet homme est lent comme un escargot ! S’il persiste de ce train-là, dans deux mois nous lui paierons encore des journées.
Bernard fut tenté de le défendre ; Papin, sans qu’il sût pourquoi, l’intéressait ; mais il n’opposa qu’un argument :
— C’est peut-être l’allure des gens du pays. Si tu le renvoies, où en trouverons-nous un meilleur ?
Hélène s’approcha du menuisier, essaya de lui mettre dans la tête qu’il devait changer sa méthode.
— Madame, répondit Papin avec une sereine assurance, j’aime le joli travail. A c’te heure on ne fait plus que du fringant. Moi, je suis la manière de nos anciens, elle avait du bon. Que Madame se rassure ; elle sera contente de moi.
Et, de ses mains méticuleuses, apathiques, il continua d’équarrir les extrémités d’un rayon.
Bernard eut envie d’admirer, même à son propre détriment, cet artisan d’un autre âge ; Hélène comprenait trop que Papin, cherchant à tirer les journées en longueur, se moquait d’eux. Elle s’irrita d’une mauvaise volonté contre laquelle la sienne se voyait impuissante. « Ah ! si nous étions riches, on se mettrait en quatre pour nous servir ! » Sa gêne était une géhenne ; où qu’elle se tournât, elle se piquait à des orties, quand ce n’était pas à des pointes de glaives. Cependant, la nécessité déterminait en son esprit une réaction de courage :
— Bernard, se disait-elle, est incapable de mener un commerce. C’est moi qui devrai penser à tout.
Une fois débrouillé le désordre du magasin, elle se préoccupa d’y mettre un ton d’élégance. Elle voulait corriger « la laideur » de sa pauvreté. Mais les choses fastueuses qu’elle disposa de son mieux juraient avec la minable officine.
Dans l’embrasure de la porte qui séparait la boutique de l’arrière-salle, elle accrocha une portière de velours noir que parsemaient des fleurs de lys d’or ; à droite de cette portière, contre la longueur de la muraille, elle appuya le majestueux canapé Louis XIII, et, à gauche, Bernard, avec Papin, dressa la monumentale armoire, pièce de musée qu’on aurait crue dérobée aux appartements d’un roi. M. Dieuzède père l’avait rapportée d’un voyage à Wiesbaden. Ce meuble pompeux venait sans doute des Flandres espagnoles ; ses panneaux vernis d’ocre chaude, étalaient, entre trois colonnes torses, de brunes coquilles d’où émergeaient des têtes d’enfants joufflus ; l’art hispano-flamand, reconnaissable à la structure massive, aux ferrures tourmentées, à l’emphase de la décoration, s’était diverti en des arabesques peintes autour des colonnes et qui figuraient des sorcières échevelées, aux seins étirés, chevauchant des licornes ou des oiseaux fantastiques.
Sous le plafond sale, auprès des chaises cannées et du boiteux escabeau, héritage de Bonfils, ces restes de splendeur avaient l’air d’un paradoxe, ne pouvaient être à leur place. Ils consolaient néanmoins les yeux de Bernard et d’Hélène. Bernard y voyait surtout un entourage d’amis fidèles ; ils représentaient pour l’imagination d’Hélène un retour possible à la prospérité perdue ; elle supposait aussi que la distinction anormale du magasin arrêterait les acheteurs intelligents.
Sans viser à les séduire, mais parce qu’il aimait les belles harmonies, Bernard mit en montre, dans la vitrine, derrière des livres de choix, quelques gravures attirantes, entre autres une vue des quais de Bordeaux au XVIIIe siècle, pleine de lumière et de mouvement, où palpitait la gloire d’un peuple heureux. Il y ajouta une eau-forte qu’il tenait d’un jeune graveur presque inconnu, une Résurrection : le Christ, dont le suaire s’envolait comme une nuée flamboyante, s’élançait du sépulcre, aspirant avec lui vers les gouffres du ciel un tourbillon de blancheurs ; sa face diaphane comme le soleil et la forme allongée, presque immatérielle, de son corps éblouissant chassaient en bas l’épaisseur des ombres, tandis que de vagues démons à tête d’âne, grouillant dans les ténèbres, mordaient le roc du tombeau. Robert, — c’était le nom de l’artiste, — avait su fixer cette vision sublime, comme s’il se souvenait d’un spectacle vu. Malgré l’outrance un peu tumultueuse des contrastes, son œuvre dénotait un grand calme de joie intérieure, l’état de grâce intuitif ; et Bernard voulait croire que, s’il y avait, dans la ville, une dizaine de chrétiens éclairés, cette eau-forte les transporterait, à la manière d’une révélation. Quelques-uns entreraient chez lui pour la marchander, tout au moins pour s’enquérir de l’auteur. Il savait Robert très pauvre, chargé d’enfants ; son désir était de l’aider, tout en se faisant connaître lui-même. Aussi, dans son prospectus imprimé avec diligence et lancé la veille, signalait-il la mise en vente de sa Résurrection.
Or, la première personne qui, ce jour-là, — c’était un jeudi, vers dix heures, — franchit la porte du magasin, fut une dame d’âge respectable, venant acheter deux douzaines de plumes !
Cette cliente, gantée de noir, avait une mise correctement austère, un aspect de parcimonieuse sécheresse. A voir ses lèvres pincées, son nez court de chouette, le pli dévotieux de ses paupières qu’elle levait presque furtivement, Hélène devina une provinciale racornie, quelque directrice d’œuvres, qui entrait dans la librairie nouvelle pour lui faire une réputation.
Cette dame mit un certain temps à choisir les plumes ; ensuite, s’étant informée du prix, elle déclara qu’ailleurs elle les payait moins cher et se rabattit sur un calepin de quatre sous. Elle dévisageait, du coin de l’œil, Bernard assis au comptoir, occupé à rédiger une commande ; l’étrangeté du libraire l’intriguait. Hélène se rendit compte qu’elle l’épluchait elle-même, depuis ses bottines jusqu’à sa coiffure. En pliant le calepin, elle se dispensa de lui demander : « Et avec ça, madame ? C’est tout ce qu’il vous faut ? » Ce vocabulaire commercial dégoûtait ses lèvres insoumises ; sa façon de tendre l’objet à l’acheteuse eut un air de discrète supériorité, celui d’une femme du monde qui, par complaisance, se prête à remplacer une fille de service absente.
L’inconnue inspecta d’un regard bref et méfiant les livres exposés sur la banque. Parmi eux se trouvaient plusieurs volumes de l’élégante collection Lemerre, et Bernard avait placé très en vedette l’Ensorcelée avec le Chevalier Destouches de Barbey d’Aurevilly ; la Normandie étant proche du Maine, il s’imaginait qu’un grand écrivain normand devait être goûté par les manceaux. Mais l’examinatrice détourna de la couverture ses yeux pudibonds : le laboureur nu, qui appuie son pied sur la bêche, la choqua visiblement. En hâte, elle tira d’un porte-monnaie quelque peu râpé les quatre sous, les posa sur le comptoir, et répondant à peine au salut de Bernard debout derrière elle pour la raccompagner, elle sortit. Hélène balaya dans le tiroir ouvert les quatre sous :
— Bon ! Beau début ! dit-elle en se raidissant par l’ironie contre sa déception.
Bernard faisait son geste des moments soucieux : ses longs doigts repoussaient, autour de son oreille gauche, ses cheveux emmêlés. Mais il répliqua :
— La journée commence ; ne nous troublons point.
Une autre cliente fit retentir le timbre de la porte, celle-là sans chapeau, une femme brune au corsage débordant, qui portait une jaquette rouge sur une jupe verte. Ses joues encrassées de fard, sa démarche et ses yeux suffisaient à définir ce qu’elle était. D’une voix de rogomme elle demanda :
— Avez-vous les Mystères de Paris ?
— Nous ne tenons pas cet article, répondit Bernard d’un ton raide qu’il n’était guère habitué à prendre.
La lectrice d’Eugène Sue pirouetta sur ses hauts talons, fit claquer sa langue contre ses dents, et, en guise d’adieu, lâcha un mot sonore qui, tombant de ses lèvres, ne parut pas trop déplacé.
Bernard en resta, malgré tout, surpris ; jamais encore ce vocable n’avait résonné à son adresse. Hélène, dès que la femme eut disparu, se mit à rire :
— Tu inscriras, dit-elle, le mot dans la colonne des recettes !
— Attendons notre vrai public, émit Bernard après un sourire de complaisance.
— Où est-il, notre public ? Pouvons-nous être à son niveau ? La bonne personne de tout à l’heure nous fera de la réclame à sa manière, sois-en certain. Et, pourtant, j’ai bien tâché de ne pas lui laisser comprendre qu’elle m’était odieuse. Quand elle me soutenait qu’ailleurs les plumes coûtent moins cher, elle mentait. Je ne lui ai pas dit : Vous mentez…
Hélène regarda vers la rue taciturne et grise. Des passants, par intervalles, glissaient contre la vitrine ; quelques-uns s’arrêtaient, considérant les titres des volumes ou les gravures ; personne n’entrait.
Bernard se prit à réfléchir qu’au lieu d’éparpiller ses prospectus dans les boîtes de citadins anonymes, il aurait dû les expédier par la poste, sous enveloppe cachetée, aux gens présumés capables d’acheter des livres, aux prêtres, aux pédagogues, aux érudits notoires de la ville, aux artistes, s’il y en avait. Comme il avouait à Hélène son désir de réitérer sa publicité mal faite, elle objecta la dépense en ajoutant cette réflexion chagrine :
— Que veux-tu ? mon pauvre ami, les idées justes te viennent toujours trop tard.
Et, découragée, elle remonta l’escalier de sa chambre, la regagna. Attendre dans le magasin des clients fantômes lui était insupportable. D’ailleurs, l’air confiné de la boutique et de l’arrière-boutique lui pesait horriblement ; elle croyait ne respirer un peu qu’au premier étage. La lourdeur molle du climat manceau lui infligeait une sorte de somnolence ; et Paulette se plaignait d’être comme elle.
Paulette, dans la chambre de sa mère, accoudée à un petit bureau, aux prises avec un devoir d’arithmétique, griffonnait sur son cahier la caricature d’une demoiselle à lunettes, dont la langue se tirait, démesurément longue, balafrée d’additions et de multiplications.
— Que fais-tu ? lui demanda Hélène, sévère par boutades.
— Je fais le portrait de mon professeur, répondit sans embarras Paulette, et je la force à me montrer sa langue savante pour qu’elle me dise la marche de mon problème.
Comme Hélène la tançait de sa paresse, Paulette bâilla, se frotta les yeux :
— Ici, geignit-elle, je ne suis pas en train, je n’ai goût à rien. Je voudrais m’endormir, et me réveiller… quand nous serons loin du Mans.
Dans cette plainte de sa fille Hélène reconnut si bien sa propre désolation qu’elle se mit à pleurer. Paulette, à son tour, sanglotait, baisait et caressait éperdument sa mère. Mais Hélène se reprit aussitôt de sa faiblesse, morigénant Paulette, lui remontrant qu’il fallait travailler, puisqu’elle était pauvre.
— Oh ! répliqua Paulette dont les larmes s’étaient vite séchées, sois tranquille. Je ne ressemblerai jamais à papa. Je saurai me débrouiller dans la vie.
Hélène s’assit, commença une reprise à un manteau qu’autrefois elle n’eût pas daigné porter deux hivers de suite. En bas, Adèle savonnait une lessive ; on entendait Charles, dans la cuisine, jacasser auprès de Mme Couaneau qui faisait cuire le dîner. Jusqu’alors Hélène ne s’était point résignée à gâter ses mains en lavant du linge ou en épluchant des légumes. Pourrait-elle garder longtemps, du matin au soir, une femme de ménage onéreuse et lui abandonner l’anse du panier ?
De ce problème, plus incommode à résoudre que celui de Paulette, elle s’évadait, tout en cousant, par une absence nostalgique. Elle se croyait encore dans son manoir et retrouvait contre ses yeux la lande où vibrait le vent des solitudes marines, la lande pleine de romarin et de bruyère. Elle choyait en son rêve, mieux que si elle y était corporellement, le vert mordoré des falaises, les ombres moussues au creux des pentes, la couleur saphiréenne des eaux, les voiles d’un rose de feu qui passaient au large du goulet, dans le soleil, l’allée de chênes conduisant à la maison, le salon austère et somptueux, et, au delà des bois, l’étroite chapelle de Sainte-Anne, toute brûlante de cierges sous la fraîcheur des ormes…
Un grossier vacarme rompit son illusion. Devant sa fenêtre, le long du trottoir de Me Lendormy, un tombereau lourd de charbon s’ébranlait pour monter vers le carrefour. L’attelage ne parvenait pas à démarrer ; le charretier hurlait, cinglant aux jarrets son cheval de devant, un bidet gris efflanqué, puis le gros percheron qui tirait entre les brancards. Les deux animaux se tendaient, partaient d’un seul élan, arrachant du pavé des étincelles ; mais, brusquement arrêtés par leur charge, ils fléchissaient sur leurs genoux, reculaient et s’immobilisaient. Le charretier, vociférant, les frappait à la figure du manche de son fouet ; les cinglons aux jambes étaient si furieux qu’on voyait celles du bidet trembler. Un rassemblement se forma ; aucun des spectateurs n’offrait son aide ni n’intervenait ; seul, un petit homme grisonnant, coiffé d’un feutre verdâtre, les épaules voûtées sous un vieux pardessus, aborda le charretier, lui suggéra de faire tourner ses chevaux et de redescendre la rue jusqu’à un endroit moins raide d’où ils remonteraient plus à leur aise. Le brutal haussa les épaules et s’entêta ; enfin, à bout d’efforts, il obéit au conseil du judicieux passant.
Hélène, tandis qu’elle suivait, malgré elle, cet épisode vulgaire, se disait que la foule attirée en face du magasin y retiendrait peut-être quelques acheteurs. Bernard n’avait songé qu’à plaindre les chevaux. Il aperçut le petit homme coiffé du feutre verdâtre s’approcher de la vitrine, coller son nez camus vis-à-vis de la Résurrection, et demeurer là, plusieurs minutes, comme ébloui d’une extase, montrant un de ces visages barbus avec des lèvres trop grosses, mais épurés par une simplesse divine, qu’on rencontre sculptés sur les polyptyques des cathédrales. Des larmes semblaient humecter la rondeur de ses yeux bleus. Cependant, il fit trois pas vers la porte et entra :
— Monsieur, dit-il à Bernard, d’une intonation mystérieuse, en agitant dans sa main son feutre aux bords fripés, vous avez là une eau-forte étonnante. Je voudrais bien la voir de près…
Bernard la posa devant lui, sur un pupitre, en bonne clarté. L’admirateur, un instant, reprit sa contemplation, cette fois plus méditative. Un commerçant quelconque lui aurait vanté l’objet, eût visé à « l’entortiller ». Bernard le laissa rompre, de lui-même, le silence ; et il fut saisi de l’entendre proférer à mi-voix, un peu comme dans une église :
— Voilà l’ineffable naissant visible. Ces blancheurs jusque dans les ombres, la toute-puissance d’ascension qui élève le Ressuscité, le calme triomphe sur cette face… Où est-il l’homme qui a pu voir cela, et de notre temps ? Vous le connaissez, monsieur ?
— Non, répondit Bernard avec un heureux sourire, je sais de lui simplement qu’il habite la banlieue de Paris, à Sainte-Geneviève-des-Bois. Il est pauvre et obscur, comme l’est tout artiste chrétien à cette heure de chaos. Ses cinq enfants, m’a-t-il écrit, ont plus de dents que de pain ; et lui, il a plus de génie que ses héritiers ne feront d’argent avec ses œuvres.
Le client s’informa du prix de l’eau-forte et ajouta sur-le-champ :
— Oh ! ce n’est pas pour moi. Je suis très pauvre aussi… Mais peut-être vous trouverai-je acquéreur. Demain, je repasserai.
— Alors, osa insister Bernard, si un amateur se présente dans l’intervalle, je refuserai la vente ? Je dois vous attendre ?
— Oui, déclara le petit homme après un mouvement d’hésitation, ne concluez pas avant que je sois revenu. A demain, monsieur.
Bernard eut la pensée de lui demander son nom. Mais, déjà, d’un pas affairé, le singulier enthousiaste s’éloignait au dehors, sans rien regarder autour de lui.
Midi sonnait ; Adèle, dans l’arrière-boutique, mettait la table pour le repas. Hélène, redescendue, souleva la portière fleurdelisée, et vint à Bernard, mécontente de ce qu’il n’avait point su vendre « son Robert ». Patiemment il se justifia. Pendant leur explication, un autre personnage fit halte devant la vitrine. Il avait un cou ridé d’oiseau de proie, engoncé dans le col de fourrure d’un pardessus ; de longues oreilles décollées, des yeux bordés de rouge aux cils clignotants, un nez luisant, dur et crochu, les poils tordus de sa barbiche lui donnaient la mine bizarre d’un chèvre-pied travesti en bourgeois. Il prolongea sur l’eau-forte le coup d’œil sec et commercial d’un commissaire-priseur, puis pénétra dans le magasin, traînant les semelles, son chapeau melon rejeté en arrière de sa tête d’une façon malotrue ; il guigna aussitôt l’armoire ; mais, indiquant la Résurrection :
— Combien la faites-vous ? interrogea-t-il avec un dur accent alsacien.
— Cent cinquante francs, dit Hélène qui ne voulait pas laisser à Bernard le loisir de répondre.
— Je vous en donne cent et je l’emporte, brusqua l’acheteur en même temps qu’il étendait vers la gravure des doigts malpropres…
— Pardon ! intervint Bernard. J’ai promis à un autre client d’attendre sa réponse. Revenez, s’il vous plaît, demain.
— Demain, je serai loin d’ici, répliqua l’individu, enserrant Hélène d’un regard méphistophélique.
— Mais, dit-elle tournée vers son mari, es-tu bien sûr que l’autre reviendra et qu’il achètera ?
— J’ai promis, je n’ai qu’une parole, opposa Bernard d’un ton si ferme qu’elle n’osa point riposter.
— Comme fous foutrez. Le brocanteur tourna le dos, ayant, une seconde fois, reluqué l’armoire et demandé négligemment :
— Elle est à vendre ?
— Non, répondit Bernard, presque maussade. La physionomie, le langage de ce trafiquant blessaient tout ce qu’il était lui-même ; et il aurait jugé odieux de livrer à vil prix, comme pour trente deniers, entre ses mains brutales, sinon sacrilèges, une œuvre pleine de l’Esprit divin. Mais Hélène, déçue de cette première vente manquée, dès qu’elle fut seule avec Bernard, le blâma aigrement :
— Écoute, je n’ai pas voulu pour cette fois, t’humilier et passer outre à tes lubies. Tu es absurde. Quand on a une femme et trois enfants, est-ce qu’on lâche la proie pour l’ombre ? Si tu continues à mêler du sentiment aux affaires, nous pourrons bientôt, nous, mêler à notre pain sec de la cendre et le bois du plancher !
Bernard eut le cœur outré de reproches qu’il sentait iniques. Il conserva cependant son calme pour se défendre :
— Ma pauvre Hélène, rien en ce monde n’arrive au hasard. Si ce goujat de client était venu avant l’autre, je lui aurais peut-être cédé pour cent francs ce qui serait mal payé dix mille. Crois-tu donc que j’aurais voulu prendre un bénéfice, envoyer à Robert moins de cent francs ? Grâce à Dieu, c’est l’autre, le brave homme qui est entré d’abord. Il nous reviendra, j’ai confiance…
— Et s’il ne revient pas, quel dindon ?…
— Il reviendra, et avec de l’argent. Même s’il ne revenait pas, mon acte de foi en sa parole vaudrait plus que son argent.
Hélène haussa les épaules, mais s’abstint de le quereller davantage. Ceinte d’un tablier de cuisine, joyeuse, Adèle arriva : « Maman, le dîner est prêt. »
Bernard, avant de s’asseoir à table, fit, selon son habitude, un large signe de croix. Adèle et Charles l’imitèrent. Paulette, comme sa mère, s’en dispensa. C’était un des points où le désaccord tacite des époux s’accusait même en présence de leurs enfants. Hélène, malgré tout, n’allait pas jusqu’à vilipender, devant eux, leur père.
Le repas se fût passé correctement sans Paulette qui avait entendu les observations virulentes de sa mère et cherchait à les envenimer de sa personnelle rosserie. Comme Hélène venait de lui servir une tranche de cheval en daube :
— Il est dur comme du bois, se plaignit-elle, la bouche pleine, en repoussant le morceau sur son assiette. Le bois, les rats en mangent. Mais j’aimerais mieux manger des rats, comme Tuong, que du bois. Tiens, mon petit Tuong. C’est pour toi…
L’animal qui répondait au nom annamite de Tuong était un chat jaune efflanqué, recueilli par Mme Couaneau dans une ruelle du vieux Mans ; sa vigilante férocité à l’égard des souris devait procurer aux Dieuzède des nuits moins douloureuses. Paulette lui tendit la moitié de sa tranche avec laquelle il se sauva, comme s’il avait peur que l’aubaine lui fût disputée.
— Oh ! Paulette ! s’exclama, indignée, l’économe Adèle.
— Paulette, tu n’y penses pas ! vitupéra Bernard avec une rudesse insolite. Tu mériterais d’être privée de dessert et mise au pain sec.
— Du dessert ! nargua Paulette. Personne ici n’en aura plus, et, quand nous serons tous au pain sec, nous serons tous égaux.
— Paulette, gronda Bernard, tu es un mauvais cœur. Tais-toi et va en pénitence dans ta chambre.
Elle regardait sa mère qui détournait les yeux ; elle semblait hésiter à obéir. Bernard la prit par le bras et la poussa vers l’escalier. Elle gravit les degrés en pleurnichant, s’assit sur la dernière marche, pour écouter ce qu’on dirait d’elle. Durant quelques minutes elle ne perçut que le remuement hâtif des fourchettes et des couteaux se débattant avec le coriace cheval ; elle jouissait du pénible silence dont elle était cause comme d’une revanche qu’elle prenait sur l’autorité subie.
Bernard, quelle que fût sa constance d’âme, avait peine à n’être point troublé : aux amertumes qu’Hélène lui infligeait la malice de Paulette ajoutait cruellement. Il se voyait amoindri, atteint dans son prestige paternel. « Ai-je été trop bon ? s’examinait-il. On l’est toujours trop peu, on aime trop peu. Mais il faut savoir aimer et se faire aimer. L’ai-je su ? Ou Paulette serait-elle une vilaine nature ? De qui tient-elle ? Non, elle n’est point méchante, c’est une enfant malade : elle souffre plus que nous tous de notre misère, et je ne sais quel démon la tient… »
Bernard allait jusqu’au bout d’une évidence que d’autres eussent éludée par des subterfuges d’amour-propre :
— J’ai été faible, je le suis et le serai jusqu’à la fin. Il y a des hommes nés pour commander. Il y en a dont toute l’ambition doit se réduire à se maîtriser eux-mêmes…
Néanmoins, il retournait dans un sens de paix cette conclusion accablante :
— Par moi, je ne puis rien, et cela vaut mieux. Autrement j’aurais l’illusion d’être quelque chose comme j’ai eu celle de posséder quelque chose. Je n’attendrais pas d’En haut ma seule force.
Ainsi Bernard raffermissait en leur sérénité les régions profondes de son âme. Hélène, au contraire, trouvait, pour l’instant, son intérieur détestable comme la viande qu’elle mâchait. Il lui semblait que la punition de Paulette ricochait sur elle, et elle attribuait l’anormale sévérité de son mari à un obscur besoin de représailles contre la noise de tout à l’heure :
— Il ne veut pas s’en prendre à moi ; c’est Paulette qui paie.
Après un intervalle de mutisme boudeur, tandis que Charles s’était mis à bavarder avec ce gazouillement mélodique des enfants qui chantent leur vie dans tous les mots du langage, Hélène dit à Bernard entre haut et bas :
— Cette petite n’a pas d’appétit ; si tu la prives de dîner, elle sera encore plus désagréable.
— Elle mangera quand nous aurons fini, répliqua Bernard à voix plus basse ; mais il ne faut pas céder.
Hélène, alors, se laissa emporter par une de ces impulsions d’où risque de s’ensuivre un désastre. Se tournant vers l’escalier, elle cria très fort :
— Paulette, tu peux redescendre. Si tu demandes pardon, ton père te le permet.
Bernard se versait à boire ; il reposa brusquement la bouteille, croisa les bras et cloua sur Hélène des yeux qui ne ressemblaient plus aux siens. Jamais elle ne l’avait vu froncer les sourcils de cette manière. Il y eut en son regard plus de stupeur triste que de courroux, le sursaut de dignité du père qui ne consent pas à se laisser, dans sa maison, démentir comme un être nul. Pourtant il ne prononça aucune parole ; il voulait épargner à ses enfants le scandale d’une scène de discorde. Hélène s’étonna, chez un homme si placide, de cette réaction imprévue. Elle ne poussa point davantage le déplorable incident.
L’orgueil entêté de Paulette la frustra du trop facile retour en grâce que sa mère lui ménageait. Elle ne redescendit pas, et ne répondit rien. Elle pensait qu’Hélène viendrait auprès d’elle l’embrasser, la cajoler, lui demander pardon des rigueurs d’un père injuste. Ce fut Adèle, un moment plus tard, qui monta l’exhorter à reconnaître son tort :
— Quoi ! qu’est-ce que j’ai fait ? se défendit Paulette. J’ai répété une chose que maman avait dite. C’est un crime ? Papa me déteste. Il voudrait me voir morte de faim pour avoir une bouche de moins à nourrir. Va, toi aussi, tu le comprendras…
Elle jeta d’une voix distincte l’atroce accusation et, d’en bas, son père l’entendit.
— Veux-tu bien te taire ? adjura sa sœur en lui fermant de ses doigts la bouche.
Elle l’entraîna dans leur commune chambre, lui fit honte de ses idées criminelles, la raisonna, essaya de l’attendrir, l’attira sur ses genoux :
— Ma pauvre Paulette, tu tiens donc à être malheureuse ? Tu le seras encore plus si tu cherches à peiner les autres. Ne te raidis pas quand le bon Ange te pousse. Nous avons le meilleur des pères. Descends vite te réconcilier avec lui.
Paulette se débattait et, comme dans tous ses moments de violence, déboutonnait et reboutonnait la collerette de son corsage. Elle s’en alla vers la fenêtre, y appuya son front boudeur :
— Laisse-moi, Adèle, tu m’énerves. Si je ne suis bonne qu’à faire des sottises, tant pis pour moi. Ce qui est écrit est écrit.
Au fond, elle sentait qu’elle avait mal parlé. Mais, entrevoyant la gravité de sa faute, elle répugnait à se confesser coupable et à quérir son pardon.
Ses mots abominables avaient meurtri Bernard en plein cœur ; il devint tout pâle. Cependant, il n’eut pas l’air d’avoir entendu. Mme Couaneau arrivait de la cuisine, apportant une compote de pommes ; l’absence de « ces demoiselles » l’étonna ; elle flaira sous l’air tendu des parents quelque agitation tragique. Hélène, irritée contre Paulette, éprouvait pour son mari un retour de compassion affectueuse. Seulement, elle songeait : « Il a été maladroit, il a manqué de mesure ; ce n’est pas son métier d’être sévère ; » elle se contenta de lui dire, pour attester qu’elle prenait son parti :
— Tant que Paulette ne sera pas venue se mettre à genoux devant toi, je ne la connaîtrai plus.
Bernard, sans lever les yeux, répondit d’une voix où tremblait un chagrin étouffé :
— La question n’est pas de la punir, mais de la changer…
Un quart d’heure après, il était dans sa chambre et s’habillait. Il se proposait d’aller voir, ce jour même, ses principaux confrères en librairie ; il voulait les connaître et, surtout, être connu d’eux. Sa démarche courtoise, en admettant qu’elle ne servît à rien d’autre, préviendrait les inimitiés possibles ; on saurait qu’il visait modestement à continuer la spécialité de Bonfils : les livres de choix et les gravures. Il achevait paisiblement sa toilette ; sa pensée restait libre, malgré les coups de poinçon qui, depuis le matin, l’avaient lardé :
— Toutes ces souffrances, rêvait-il, je les ignorerais, si je n’étais point pauvre. Bienheureux les pauvres, eux, les plus près de Dieu, en ce qu’ils ont le plus à pâtir…
Certes, en voyant sa mise, on eût été loin de le ranger parmi les pauvres ; son pantalon gris clair avait, comme disent les marins, « la raie de l’amiral » ; la coupe distinguée de ses bottines, son ample veston, son feutre fantaisiste respiraient une nonchalante aisance ; sa cravate de soie noire flottait comme celle d’un artiste romantique ; il rappelait, avec son ondoyante chevelure et son grand nez, le Paganini qu’esquissa Delacroix. On le sentait élégant par droit de naissance ; même sous des guenilles, il n’eût pas cessé de l’être.
A l’instant où il allait sortir, quelqu’un frappa d’un doigt léger, Paulette entra. Livrée à ses réflexions, elle avait compris que son père était sérieusement offensé ; des excuses seraient inévitables ; elle aimait mieux s’y résigner seule à seul que devant tout le monde. S’ouvrait-elle, en outre, au remords ? Son cœur n’était pas aussi rebelle à la pitié qu’elle affectait de le laisser croire. Dressée à la confession et à l’examen de conscience, elle discernait dans ses actes le poids du mal. Mais elle tenait des Restout un besoin orgueilleux de suprématie et, pour sa puérilité maladive, l’unique manière de dominer les autres, c’était souvent de les faire souffrir. La déchéance de sa famille aiguisait, en les contrariant, ses jeunes appétits égoïstes. Elle voyait Hélène accuser Bernard des mécomptes qui la navraient ; elle renchérissait, craignant peu son père et différente de lui par toutes ses propensions. Après sa bourrasque de révolte, elle comprit qu’elle avait excédé les bornes permises. Mais elle aborda Bernard sans prendre une mine contrite, et, délibérément, s’approcha de lui :
— J’ai été sotte tout à l’heure, dit-elle d’une voix essoufflée, hâtive, comme pour être plus vite au bout de son humiliation. Paulette est une vilaine fille. Veux-tu, quand même, qu’elle reste ta fille ? Dis, papa, veux-tu que nous soyons amis ?