ÉMILE BAUMANN

LE BAPTÊME
DE
PAULINE ARDEL

— ROMAN —

PARIS
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61

1913
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Bernard Grasset, 1913.

DU MÊME AUTEUR

  • Les Grandes Formes de la musique : l’œuvre de Camille Saint-Saëns (Ollendorff, éditeur).
  • L’Immolé, roman, ouvrage couronné par l’Académie française (Bernard Grasset, éditeur).
  • La Fosse aux lions, roman (Bernard Grasset, éditeur).
  • Trois villes saintes : Ars-en-Dombes, Saint-Jacques de Compostelle, le Mont Saint-Michel (Bernard Grasset, éditeur).

Pour paraître :

  • Le Fer sur l’enclume, roman.

Il a été tiré de cet ouvrage :

cinq exemplaires sur Japon
des Manufactures Impériales de Tokio
numérotés de 1 à 5

et vingt exemplaires sur Hollande Van Gelder
numérotés de 6 à 25.

Une édition hors commerce, réimposée in-8o raisin, a été tirée pour la société « Les XX ».

A
SŒUR MARIE DE LA CROIX
du Carmel de V…

ce roman qu’elle ne lira jamais.

E. B.

LE
BAPTÊME DE PAULINE ARDEL

I

La cathédrale avait l’air triste sous la brume. Ses deux tours austères fixaient l’Occident où le soleil de décembre se coucherait sans avoir lui. Soumises depuis sept cents ans aux hivers enfumés et aux nuées pleurantes, elles se résignaient, jusqu’à ce que, pour leur délivrance, le clairon de l’archange mît debout le Christ de gloire assis entre elles au-dessus du porche et du vitrail. En bas, sur le parvis, bien que ce fût un dimanche et que l’heure des vêpres approchât, les passants étaient rares, et ils traversaient vivement comme des provinciaux casaniers qu’attend une maison chaude.

La place se trouvait déserte, lorsque M. Victorien Ardel, accompagné de sa fille Pauline, déboucha de la rue des Quatre-Vents. Tous deux s’avancèrent du côté de la halle, puis, s’arrêtant, se retournèrent vers la façade de l’église, à la façon d’étrangers qui, pour la première fois, l’examinaient.

M. Ardel, agrégé d’histoire, venait d’être, un mois auparavant, nommé professeur à Sens. Il n’avait pas encore pris le loisir d’étudier la cathédrale ; ce monument le touchait peu ; car, étant un esprit fort, il s’évitait ainsi qu’à sa fille la rencontre d’images mystiques qu’il éliminait de leur commune vie. Néanmoins, par une curiosité d’historien et d’esthète, il s’était décidé, ce dimanche, à ne plus différer une visite au reste inoffensive pour son indifférence éprouvée.

Il considéra donc, d’un œil critique, d’abord la tour des cloches, depuis l’étroite et courte ogive de la porte jusqu’au campanile octogonal que la Renaissance a vissé tout au sommet.

Pauline la regardait en même temps ; mais quelque chose, dans cette masse hautaine, lui déplaisait : était-ce le relief rude et perpendiculaire des contreforts, la noirceur des abat-son, l’orgueil des pinacles qui surplombent solitairement l’autre tour décoiffée et tronquée ? Le visage de ces pierres la rebutait comme celui d’un justicier rébarbatif.

Son attention, une seconde, s’accrocha aux cinq statues blanches logées à mi-hauteur sous des niches pointues ; mais ces évêques, avec leur crosse, ne lui exprimaient rien. Ses yeux s’infléchirent à gauche vers le Saint Étienne du porche, en robe de clerc, mince et long comme une colonnette, doux et méditatif, présentant entre ses mains le Livre mystérieux. Puis elle se détourna, le nez au vague, et, d’un air de discrète impatience, fit deux ou trois pas en avant.

— Il n’y a pas à dire, remarqua, la canne levée vers la façade, son père qui la rejoignit, le moyen âge eut la tradition de la force !

M. Ardel n’articula point le mot : force ! sans une certaine emphase. Il laissait voir en sa démarche ce je ne sais quoi d’autoritaire et de gourmé où se ressemblent un pédagogue et un magistrat. Sa façon de balancer les bras et de porter sa tête accusaient le contentement acquis d’une supériorité. C’était d’ailleurs un homme d’une figure encore belle, quoique fatiguée par d’excessifs travaux. Si des bajoues alourdissaient le contour de son menton, sa bouche restait fine et mordante sous une moustache drue ; son nez aurait pu servir de modèle à un sculpteur romain ; l’arc étrangement noir des sourcils se dessinait sur des yeux d’une mobilité sombre dont on avait peine à soutenir le choc.

Dans les traits de sa fille, comme dans les siens, une rectitude latine était inscrite : l’ovale des joues de Pauline se détachait noblement d’un cou ferme et délicat ; à l’œil bien fendu répondaient une bouche et des oreilles un peu grandes, mais régulières ; une moue d’orgueil renflait sa lèvre inférieure, mais son regard s’en allait imbibé de tendresse. Une voilette noire et la froidure excitaient sous sa peau l’éclat d’un sang radieux. Sans dépasser de beaucoup son père qui était de stature moyenne, elle semblait d’une venue vigoureuse en ses dix-huit ans ; son port et ses mouvements offraient une harmonie naturelle plutôt grave que vive. Le sérieux de sa mise exprimait, soit l’insouciance de paraître, soit la discipline d’économie qu’elle tenait de sa mère, morte il y avait six ans.

Ils se rapprochèrent des portails et, devant les saints sculptés contre le soubassement ou le long des voussures, tous sans tête, et qui vivent, gesticulent pourtant, comme des martyrs impossibles à tuer :

— Les pauvres gens ! dit Pauline. Quels misérables se sont amusés à ce jeu de massacre ?

M. Ardel se dispensa de lui répondre ; du haut de la tour le premier coup des vêpres tinta ; ils l’écoutèrent. La cloche émettait le son d’un glas ; chacun de ses battements descendait à larges intervalles et les vibrations s’amplifiaient sur la ville engourdie, pareilles aux cercles ondulatoires que forme une goutte d’eau tombant du plafond d’une grotte dans un lac ténébreux.

Pauline, à cet appel, n’éprouva qu’une oppression confuse.

— Entrons-nous ? demanda-t-elle, comme si elle avait eu le désir de ne pas entrer.

— Mais oui, répondit froidement son père.

Et il pénétra la premier à l’intérieur de la cathédrale dont le vide étonna Pauline et la mit à l’aise.

M. Ardel s’arrêta au bas des nefs, près de l’un des maîtres piliers, formidable en son épaisseur, et cependant allégé par l’élan des sveltes colonnes comme un buffet d’orgue par ses tuyaux. Il fut saisi d’admiration ; d’autant plus sensible à la vigueur naïve de cet art qu’il était saturé de culture livresque. Mais, tout de suite, en face de la grande nef, reparurent ses habitudes de sèche analyse :

— Voûte sexpartite, observa-t-il, un peu basse. Alternance de grosses colonnes géminées et de piliers…

Il continua, prenant le bras de Pauline :

— Tu vois ces deux arcs plus aigus que les autres ; le pan avait dû s’effondrer, on les a refaits au quinzième siècle. Et, dans les bas-côtés, ces alvéoles romanes, elles datent de Viollet-Leduc. On s’imagine visiter un édifice du moyen âge, et c’est du Louis-Philippe que nous touchons. De l’ancienne église il reste à peine la carcasse.

Si Pauline avait eu des velléités d’enthousiasme, des réflexions pareilles visaient à les annihiler. Nourrie dans le dédain de toutes les religions, elle croyait pouvoir explorer une cathédrale avec le même détachement qu’une pagode hindoue. Ses aïeux, sa mère et son père en leur enfance n’en avaient pas moins adoré dans des temples semblables à celui-là. Des persistances obscures, un sourd émoi, à son insu, la troublaient. Mais elle n’avait passé le seuil des églises qu’à l’occasion de mariages et surtout d’enterrements. De sinistres idées mortuaires se liaient pour elle à l’office chrétien.

Le crépuscule où ce jour d’hiver déclinant enfonçait le vaste vaisseau aggravait cette impression. L’ombre filait ses toiles d’araignée contre les murailles ; des tentures noires se dépliaient entre les vitraux. Dans le chœur, un sacristain voûté, à demi perclus, allumait près de chaque stalle une bougie. Sur les dalles où il traînait ses pantoufles des lueurs froides coulaient. Deux vieilles femmes, ramassées sous leurs manteaux, entrèrent et se signèrent ; la porte du tambour claqua lourdement sur leur dos.

Pauline se demanda si on n’allait pas amener un mort. Une anxiété la prit de se trouver dans le lieu saint ; elle le jugeait sournoisement hostile. Pour un peu elle eût dit à son père : Allons-nous-en. Mais l’ennui d’expliquer son inquiétude la dissuada d’y céder ; elle se raisonna : qu’avait-elle à craindre de ces autels muets ? Non vraiment, était-elle assez puérile de subir une émotion superstitieuse, comme s’il y avait eu là quelqu’un !

Elle suivit d’un pas délibéré le professeur auprès du retable de Salazar, vis-à-vis la chaire ; ils y firent une courte halte. Sous le dais en fuseau d’une niche amenuisée, ouvragée à la façon d’une broderie, entre deux Saints une Vierge au visage finement rustique et grave soutient sur son bras l’Enfant qui lève le doigt.

— Qu’ils sont vrais, murmura Pauline, cette femme et cet enfant !

Elle ne songeait qu’à la vérité des figures et des attitudes ; mais le sens de sa parole dépassait ce qu’elle avait cru dire.

Plus loin, M. Ardel s’intéressa aux cintres et aux chapiteaux d’une primitive chapelle voûtée en cul-de-four. Pauline voulut savoir ce qu’on faisait d’un bénitier oblong drapé d’un voile, qu’elle toucha d’une main curieuse.

— Les fonts baptismaux, répondit-il négligemment.

Ils s’étaient engagés derrière l’orgue du chœur, dans le profond déambulatoire, et ils longeaient une suite de vitraux anciens dont Pauline, plus que son père, fut émerveillée. Elle se souciait peu d’abord des scènes qu’ils racontaient, n’y voyant qu’une imagerie d’Épinal éblouissante et enfantine. Mais les médaillons sertis dans des armatures noires sollicitaient son âme par un mystère semblable à l’intimité d’une musique pleine de nostalgies. Le bleu qui les trempe, céruléen, presque violet, lui offrait un crépuscule tel que jamais, dans les plus beaux soirs, elle n’en avait contemplé. Sur ce fond, l’émail vert d’une robe, la tête d’un palefroi, caparaçonnée d’or, le profil d’un moine brûlaient d’une flamme inextinguible ; une sorte de chaleur joyeuse en descendait, ils semblaient s’aviver de toutes les ténèbres qui s’épaississaient alentour.

L’un de ces vitraux, découpé en losanges et en arcs de cercle, était si net de dessin qu’à le fixer une minute elle apprit, sans le vouloir, la légende de saint Eustache. Trois ou quatre épisodes du moins, au premier coup d’œil, s’élucidèrent. Dans une clairière bleue comme les songes elle voyait entre les cornes d’un cerf brun une croix de feu ; un chasseur s’agenouillait devant elle, tandis que son cheval argenté, paisible, pâturait.

Plus haut, le même personnage reparaissait, amaigri, à genoux dans une cuve baptismale, et un évêque infondait de l’eau sur son front cerné d’un nimbe rouge. Ailleurs, elle le retrouvait s’embarquant sur une mer ensoleillée…

Pauline l’abandonna en chemin ; mais elle pensa aux félicités naïves des hommes qui avaient assez cru à de telles fables pour les peindre avec tant de ferveur et de patience.

En continuant le tour de l’abside, M. Ardel s’attarda derrière le fastueux baldaquin du maître-autel soutenu par quatre colonnes de marbre opulentes, jadis taillées pour figurer sur la place des Victoires, autour de la statue du grand Roi. Pauline l’avait devancé jusqu’au bas de la fenêtre grillée d’où les archevêques, sans sortir de leur palais, assistaient aux offices. Là, pend à la muraille nue un Christ en bois, d’un jaune bruni, coiffé de sa couronne lamentable. Des cheveux confus se collent le long de ses joues et sur sa poitrine ; chacune de ses côtes paraît dire : Comptez-moi ; ses bras décharnés sont raidis ; les rotules de ses genoux et les os de ses jambes incurvés comme des baguettes distendent sa peau. Tout ce que peut souffrir la chair de l’homme s’est abrégé dans ce cadavre et dans sa tête encline, indiciblement meurtrie. Pauline fut affectée d’une pitié vague, mais plus encore d’une répulsion :

— Est-ce possible, se dit-elle, que d’un affreux supplicié on ait fait un dieu !

L’horloge de la tour sonna trois heures moins un quart avec la lenteur dolente des vieilles horloges qui ne semblent plus croire au temps ; le second coup des vêpres se prolongea. La cathédrale commençait à s’animer : deux chanoines enveloppés d’amples manteaux, l’un, obèse et court, l’autre, sec, long et pâle, enfilèrent le couloir sombre de la sacristie au même instant qu’en sortait un petit abbé rond dans son surplis, rubicond, vif et trotte-menu, montrant sur sa mine la jovialité spirituelle d’un bourguignon content de vivre. M. Ardel avait rejoint Pauline devant un escalier dont il loua les gracieuses arcades ; il aborda le vicaire au passage pour s’enquérir si le Trésor était visible.

— Pas maintenant, monsieur ; après les vêpres, répondit l’abbé, s’arrêtant à peine ; et, preste comme un moineau qui s’envole, il s’élança vers le chœur.

Le professeur fronça les sourcils et grommela :

— Sont-ils malotrus, ces curés !

Pauline et lui gagnèrent le milieu du transept ; pendant qu’il s’assimilait d’un regard synthétique l’harmonie de la cathédrale, la structure de l’ensemble, robuste et froide, sa fille admirait, au-dessus du portail d’Abraham, la rosace du Paradis enfermant dans les torsions ardentes de ses nervures un azur vierge où des anges qui tiennent des violes éploient leurs ailes, d’une blancheur translucide ; au centre, dans l’épais brasier d’un soleil couchant, s’enclôt une Face triomphale ; était-ce le même Christ qu’elle venait de voir si douloureux ? Elle aurait eu peine à concilier toute l’humiliation avec toute la gloire ; elle ne l’essaya point ; car sa pensée ressemblait à ces eaux des lacs qui ne savent rien du ciel dont elles absorbent la splendeur. De telles images y déposaient pourtant l’idée incertaine d’une vie supra-sensible que jusqu’alors elle n’avait pas conçue.

Les vêpres allaient commencer ; les chanoines et les clercs étaient montés à leurs stalles. M. Ardel constata, non sans ironie, le nombre dérisoire des fidèles : peu ou point d’hommes, des femmes âgées, des petites filles, quelques religieuses à longue coiffe. Le suisse, plein de majesté, se cambrait devant les chaises vides comme s’il avait eu des foules à contenir.

Aussitôt que résonna le Deus in adjutorium, M. Ardel battit en retraite ; le chant des psaumes l’eut ennuyé. Pauline et lui sortirent par le portail de Moïse ; un aveugle fit tinter inutilement sa sébile où dansaient des sous rares. Le professeur, à respirer hors de l’église, sentit une légère satisfaction.

— Leurs cathédrales, énonça-t-il, ne sont que des nécropoles : tout y est bien mort…

Il n’appuya pas sur sa remarque, trouvant superflu d’affirmer que le catholicisme, au dedans de lui-même, ne rendait plus aucun son.

— J’aime cette cour, dit Pauline, qu’un instinct juvénile poussait à contredire l’aridité de l’incroyance paternelle.

Elle indiquait, au bout des grilles pompeuses déployées à droite et à gauche, sur une porte voûtée, un pavillon en briques rehaussé de moulures délicates, avec des croisées étroites à meneaux, telles qu’on en voit aux châteaux français de la Renaissance ; et, derrière eux, la rose magnifique qui, même en l’absence du soleil, flamboyait.

La cour n’en concentrait pas moins une mélancolie de cimetière abandonné. Sous des thuyas et des sureaux moisissaient, dans l’herbe jaunie, des feuilles mortes. D’un côté, les ardoises de l’archevêché, ses fenêtres toujours closes depuis que les archevêques ont été chassés de leur demeure ; de l’autre, les tuiles vernissées du palais synodal, le flanc de la tour des cloches et le toit des nefs l’enfermaient sévèrement. Des corneilles, parmi les gargouilles, s’envolaient de leurs ailes pesantes ; elles se jetaient un cri aigre-doux, analogue à celui d’une girouette usée. De l’intérieur, les ronflements de l’orgue et la psalmodie des prêtres ne s’épandaient qu’atténués, lointains.

Pauline se plut quelques instants à les entendre ; cette musique sourde la captivait comme l’illusoire écho d’un monde fini. L’éducation rigide, hautaine, qu’elle avait reçue auprès d’un père despote et studieux la prédisposait à comprendre la solitude d’un lieu vénérable ; de ces édifices, où six siècles s’étaient continués, émanait une paix accueillante. C’était une influence dont M. Ardel non plus ne cherchait pas à se défendre, tant il croyait défuntes toutes ces choses, et il se taisait, induit à un attendrissement qu’il ne voulait point laisser voir. Mais, soudain, il secoua les épaules, frappa le pavé de ses pieds impatients.

— On gèle ici, dit-il ; marchons.

Ils descendirent d’un pas allègre le long et noir boyau de la grande rue ; et, arrivés au quai de l’Yonne, ils franchirent le vieux pont trapu que dominait une croix de fer.

Devant l’église Saint-Maurice, un passant coiffé d’un gibus, portant une rosette à la boutonnière de son pardessus, les honora d’un salut cérémonieux. M. Ardel reconnut un de ses collègues, M. Lemerle, lequel, depuis vingt-neuf ans, professait au lycée la rhétorique. M. Lemerle, outre son invariable gibus, se signalait par des lunettes bleues, une barbe grisâtre et courte, des façons de pasteur protestant ; sur sa figure probe, mais rogue, s’était durci un masque de sévérité qu’il semblait devoir conserver jusqu’à sa mort et au delà.

— Tu as vu cet homme, exposa M. Ardel à sa fille ; il est un des derniers survivants d’une race qui va s’éteindre en France, comme s’est éteinte celle des bons domestiques. C’est le professeur-né, le cuistre à lunettes ! Il ne peut concevoir une existence ayant d’autre but que d’expliquer du Bossuet et de corriger des versions. Il fait sa classe à la manière dont Dandin jugeait. Et quel fonctionnaire ! Il ne vous parle que d’inspections, de dossiers, d’avancement. A propos d’une copie où un élève avait risqué cette phrase : « Nous regardions avec indifférence défiler le cortège officiel » : — Monsieur, s’est écrié Lemerle en courroux, au passage d’un cortège officiel on ne doit jamais être indifférent !

Pauline, à ce trait, fit un éclat de rire. Son père n’appartenait certes pas à la race des Lemerle, et elle en était fière, bien qu’ayant pâti elle-même de son humeur intraitable. Envoyé fort jeune à Bordeaux, Victorien Ardel donnait toutes les promesses d’un sujet, selon la formule, « très distingué ». Mais, un jour que son Recteur visitait sa classe, sur une critique qui lui fut faite, il s’emporta, eut avec lui une altercation. Cinq jours après on l’expédiait à Roanne où il resta seize ans, oublié, disait-il, « comme au jeu de l’oie, dans le puits ». C’était à Roanne, parmi la laideur des fabriques, et en un foyer pauvre, qu’avait grandi Pauline. Des séjours à Lyon, chez son grand-oncle Jérôme, lui révélèrent, avec une existence plus large, la majesté d’une ville insigne et antique.

La souche des Ardel était lyonnaise depuis près d’un siècle. Le bisaïeul, Fabricio Ardello, natif de Turin, avait fondé, en 1812, sur la place Bellecour, une maison d’armurerie. Son fils aîné, Octave, le père de Victorien, tint boutique jusqu’aux dernières années du second Empire ; une sotte affaire où l’ensorcela un aigrefin, la construction, aux Brotteaux, d’un Alcazar fastueux, culbuta son patrimoine et sa maison. Des trois fils d’Octave, le premier, Adolphe, lieutenant de chasseurs alpins, avait péri, précipité dans un trou par une avalanche ; le troisième, Jacques, avait pris la soutane au grand séminaire de Saint-Just. Quant à Victorien, brillant écolier, il s’était décidé pour l’enseignement ; car il apercevait là une position prompte et la certitude de loisirs copieux.

Dans sa tâche un seul attrait l’excita, la part de vie pensante qu’il savait maintenir au-dessus des rabâchages quotidiens. Un livre sur le Duc de Saint-Simon lui avait acquis un renom d’originalité. Au rebours des historiens révolutionnaires, il y justifiait l’aristocrate en lutte avec les gens de robe. Le contact d’êtres asservis n’avait pu qu’irriter son besoin d’indépendance. Les hommes « francs du collier », rares dans l’histoire, avaient toute son estime autant que les autres son aversion. C’est pourquoi, à la vue de M. Lemerle, il s’était soulagé par quelques sarcasmes. Du haut de son orgueil sauvage il considérait ce collègue à peu près comme un épervier des Alpes regarde un canard de basse-cour.

Pauline et lui se dirigeaient vers les coteaux dont l’Yonne réfléchit, à l’ouest, les murs crayeux. Un sentier qui s’élève entre des buissons les attira ; ils allaient sans causer, Pauline étant faite aux habitudes silencieuses du professeur toujours absorbé dans ses élucubrations. Elle marchait plus vite que lui, et s’animait à gravir cette colline malingre pour la seule joie de monter, d’atteindre de l’étendue.

Mais, devant elle, sur la croupe du tertre, une église rustique terminait l’horizon ; la jeune fille avait l’air de s’y rendre en pèlerinage. Si sa vue s’abaissait, elle découvrait, dans les champs, près de la rivière, la chapelle et l’enclos d’une abbaye. Si elle se tournait du côté de Sens, la cathédrale commandait la plaine ; sa tour des cloches, accrue du campanile, semblait une formidable tour de guetteur ; les toits bruns et les arbres nus se brouillaient au-dessous d’elle dans des vapeurs pareilles à de la suie délayée ; la ville n’existait qu’autour du donjon massif et par lui. Pauline distingua cependant un autre clocher, Saint-Pierre-le-Rond, voisin de la rue qu’elle habitait.

« Que d’églises dans ce pays ! songea-t-elle. On le croirait peuplé de prêtres et de nonnes. »

Elle s’arrêta au bord du talus, attendant son père ; et elle suivait, sur l’eau plate de l’Yonne, une péniche qui remontait doucement, halée par des haridelles. Puis sa pensée se dissipa vers le nord, parmi la confusion des brumes ; et, sans savoir pourquoi, elle se mit à fredonner la chanson de Miarka : Nuages, nuages, que dites-vous ? La voix de M. Ardel l’interrompit :

— Le site est médiocre, opinait-il avec un hochement de tête dédaigneux. Ça ne vaut pas les environs de Roanne. Ces coteaux parallèles, ces terres pâles, ces peupliers rangés comme des soldats à la parade, c’est sans relief et sans énergie, du classique régulier et morne. Je te montrerai, au Louvre, des paysages de Van der Meulen, disposés pour y peindre les batailles de Louis XIV ; ils furent peut-être inspirés de celui-ci.

— Décidément, répondit Pauline d’un ton câlin qui atténuait ses paroles, tu ne seras jamais content, nulle part ; tu souhaitais la proximité de Paris, tu l’as, et, déjà, tu voudrais être ailleurs. Si je voyais les choses comme toi, il ne nous resterait qu’à nous pendre.

— Oh ! ma foi…

Le reproche inattendu de sa fille atteignait M. Ardel au vif de ses tristesses latentes. C’était trop vrai : l’inquiétude, avec le non-espoir, faisait son âme stérile ; et, devant tout spectacle, l’esprit critique en lui tuait la jouissance.

— Ce que tu dis là, pauvre père, répliqua Pauline, tu ne le penses pas ; autrement, ce serait à croire que je ne suis rien pour toi. Et je me demande, continua-t-elle plus sérieuse, si je suis beaucoup pour toi ; ton talent, tes travaux, voilà ce qui compte dans ta vie ; mais ta fille…

— Tais-toi donc, fit-il en haussant les épaules, tu sais bien que tu es mon tout !

Deux larmes mouillèrent ses prunelles qu’exalta soudain une tendresse désespérée, et, attirant Pauline à lui, il l’embrassa.

Ils arrivaient au sommet du tertre et passaient contre l’église de Saint-Martin dont les fenêtres closes par des planches avouaient le délabrement, lorsqu’au tournant d’un chemin, à droite du cimetière, parut une famille de promeneurs. En tête montaient un jeune homme et une adolescente ; plus bas, s’avançait le père, homme d’un aspect majestueux qu’il devait non seulement à sa grande barbe presque blanche, aux larges bords de son feutre, à l’ampleur de son ulster, mais à son allure de bonhomie patriarcale. Une petite fille lui donnait la main. Dès qu’il aperçut M. Ardel, il hâta le pas dans l’intention manifeste de l’aborder.

M. Rude, professeur de dessin, était l’un des rares collègues de M. Ardel avec qui une liaison lui parût possible. Il en recevait l’impression d’une nature d’artiste, gaillarde et forte, que son métier de pédagogue ne parvenait pas à déprimer. De son côté, M. Rude estimait chez M. Ardel une séduisante intelligence des anciens peintres ; il l’avait entendu définir, mieux que lui-même ne l’aurait su faire, le Maître de Moulins. S’il le connaissait libre-penseur, il sentait pourtant qu’une formation croyante avait dû empreindre dans sa personne des touches indélébiles ; à des mots brusques de Victorien, il entrevoyait quelqu’un de fier, d’âpre, de douloureux, ayant comme lui l’horreur des bassesses. Aussi, en se rencontrant à l’improviste sur la colline, eurent-ils l’un et l’autre un mouvement de plaisir.

Les enfants de M. Rude conquirent tout de suite Pauline par leur simplicité d’accueil.

Julien Rude entrait dans sa vingtième année : haut et flexible, il laissait sa tête se pencher en avant ; une démarche un peu traînante, la négligence d’un col de veste dépassant celui du pardessus, son chapeau rabattu sur son nez aquilin lui donnaient un air indolent, bizarre. Mais quand il se trouva en présence de Pauline, elle fut saisie de ses manières et de son visage. Il ne lui rappelait pas un seul des étudiants qu’elle avait pu voir chez son père. Il mit dans son salut une aisance grave, réservée, et échangea avec la jeune fille un regard limpide dont elle se ressouvint plus tard, comme si, en cet instant-là, un autre « moi » eût pris possession d’elle-même.

La figure de Julien, longue, plutôt fine que robuste, était dominée par un front d’une ampleur éclatante. Une force de réflexion tranquille s’accumulait en ses yeux, des yeux d’un brun clair, devant qui tout semblait doux et fraternel. Sa moustache n’empêchait pas de voir au coin de sa lèvre une fossette pleine de grâce. Il avait le teint vermeil, la main effilée, les signes d’une élégance native qu’un fond sanguin de vigueur pondérait.

Pauline cependant tourna aussitôt son attention vers Edmée Rude ; ravie de délier sa langue avec elle, car, depuis sa venue à Sens, elle vivait sans aucune compagne. Edmée, rose et fluette, le menton enfoncé dans une étole de fourrure, présentait une vivacité de minois toute bourguignonne. Pauline se pencha pour baiser les joues de Marthe, la cadette ; celle-ci, avec un battement de cils, la dévisageait de son œil hardi, profond.

— La gentille petite sœur que vous avez, dit Pauline bonnement.

— Oui, gentille, même trop, repartit Edmée tandis qu’elle caressait les cheveux déliés et blonds de Marthe. Elle a de ces idées parfois qui nous font peur. Hier soir, elle regardait, derrière la vitre, les étoiles : On ne peut pas les attraper avec des échelles ? nous a-t-elle demandé. Le bon Jésus saura bien me mener là-haut. Est-ce qu’il m’y mènera bientôt ? Tu viendras m’y trouver, Edmée, et Julien aussi. J’aurai des ailes, n’est-ce pas, maman ?

Une surprise altéra le sourire de Pauline ; elle ne pouvait comprendre cette curiosité du Paradis ; aux premières paroles d’Edmée, l’obstacle chrétien se posait entre elles. Edmée ne savait pas encore Pauline irréligieuse ; mais elle devina qu’une chose inconnue les séparait ; et, sans s’attarder sur des intimités vaines pour une étrangère, elle lui parla du paysage qu’elles surplombaient, « bien vilain sous son capuchon gris ».

— C’est au printemps qu’il faudra le voir et à l’automne. D’ici, vers la mi-octobre, la plaine est délicieuse. Je ne sais si vous êtes comme moi ; j’aime tant l’automne, l’odeur des feuilles tombées, les peupliers légers, tout en feu comme des tabernacles !

— Moi, répondit Pauline, toute saison me va ; mais j’adore l’été. Quand le soleil chante, que les oiseaux chantent, je me sens plus de cœur à chanter.

— Vous devez être musicienne…

— J’ai de la voix, répondit simplement Pauline, dédaignant de se faire valoir ; et vous ?

Edmée lui déclara qu’elle se passerait de pain plus volontiers que de son piano ; son père jouait du violon, son frère, du violoncelle ; chaque dimanche, après leur promenade, et le soir, de temps à autre, ils exécutaient des trios.

Cette découverte d’une affinité précieuse charma Pauline davantage qu’Edmée, parce que sa solitude lui rendait une amie plus désirable. Tout en causant, elles se dirigeaient vers une butte d’où, jadis, suivant la tradition, les sentinelles romaines observaient au loin la vallée.

— Si nous grimpions là-haut, insinua Marthe à sa sœur.

— Allons-y, fit Pauline. Elle entraîna Marthe par une main, Edmée s’empara de l’autre, et toutes trois prirent leur élan jusqu’au faîte du glacis ; puis, riant et courant, elles redescendirent.

— Vous êtes, mademoiselle, plus leste que les chèvres, dit à Pauline M. Rude qui survint avec son fils et M. Ardel.

— J’ai eu des aïeux montagnards, répliqua-t-elle en manière de badinage, je suis faite pour les cimes !

Julien, au son de ces derniers mots, la fixa, se tut une seconde, et reprit la conversation qu’il avait entamée sur le livre de M. Ardel. L’auteur jouissait de s’entendre commenter par ce jeune homme avec une ferveur ingénue.

— Vous allez me trouver sentimental, poursuivit Julien ; mais un des traits que j’admire en Saint-Simon, c’est d’avoir ordonné, dans son testament, qu’on liât après sa mort son cercueil à celui de sa « chère épouse » par des anneaux et des crochets de fer, afin que leurs corps fussent unis jusqu’à la Résurrection. Pour ma part, si je me marie jamais, je ne voudrais qu’un amour de cette trempe, long et fort comme l’éternité…

Pauline n’entendit pas sans étonnement un langage si nouveau pour elle ; mais elle s’étonna peu de voir, à mesure que Julien s’animait, le professeur plisser sa bouche d’une moue d’ironie sceptique.

— Voyez, dit tout à coup M. Rude, le joli rayon, derrière nous, là-bas !

En effet, à la chute du jour, tandis que les coteaux de l’Est et la plaine succombaient sous un brouillard de plus en plus dense où des cheminées d’usines brandissaient leurs fumées sombres, les nuées du couchant se fendirent, le soleil apparut, tel qu’un prêtre en chape rutilante qui s’en va dans l’abside illuminée d’une basilique, et au-dessus de Saint-Martin un peu de ciel flotta, fugitif et doux. La coloration de l’air froid communiquait aux visages une sorte de pureté diaphane. Julien, pour Pauline, en fut transfiguré.

— Voici l’heure, dit-il, que nous aimons en hiver, celle où s’allument les lampes des boutiques, et les réverbères, un à un, dans la brume, le long des quais…

— Et l’heure, acheva Edmée, où des étincelles pétillent sur les fourneaux des marchands de marrons.

Tous rirent de cette saillie et ils reprirent ensemble le chemin de la ville. Les deux jeunes filles descendaient en avant ; Julien suivait, et Marthe, lasse de la course un peu longue pour des jambes de cinq ans, se pendait à sa main. Plus haut, dans l’étroit sentier, sonnait le pas martelé des deux professeurs ; la grosse voix de M. Rude roulait comme un grondement. Il expliquait à son collègue qu’après avoir surveillé cinq ou six heures par jour les barbouillages de ses élèves, il reprenait, chaque soir, dans la belle saison du moins, avec une joie d’enfant, son labeur de peintre :

— Mais, ajoutait-il, je conçois l’exécution d’un tableau comme l’aurait conçue un disciple de Memling, et vous pensez que de temps j’y mets.

M. Ardel ne lui cacha point qu’à sa place il se fût hâté de produire des toiles faciles et fructueuses ; de la sorte, il vivrait indépendant et se donnerait tout à son art :

— Non, mon cher, répliqua M. Rude tranquillement. Je suis un pauvre passeur qui mène d’une rive à l’autre les générations ; quand personne ne vient me quérir sur la berge, je rentre dans ma cahute et je songe à mes pinceaux.

Pauline, en descendant, contait à Edmée son uniforme existence entre un père tyrannisé par ses livres et un grand-oncle célibataire, maniaque et morose, qu’ils avaient recueilli. Elle l’entretenait de leur peine à trouver une domestique, du logis où ils étaient encore assez mal installés :

— Votre rue me plairait, observa Edmée, parce que l’église est à deux pas de chez vous.

Pauline, après un court intervalle, confessa :

— Nous n’avons que faire d’une église ; mon père n’est pas croyant, ni moi non plus…

Elle regarda Edmée, aperçut dans ses yeux affables une désillusion subite ; et pourtant elle ne regretta point de l’avoir avertie sans réticence ; une pointe d’orgueil exaltait sa franchise ; si Edmée la voulait pour amie, elle l’accepterait comme elle était. Mais Julien, à deux pas derrière, émit d’une voix paisible et pénétrante :

— Si vous saviez quel don c’est de croire !

Elle tourna la tête et riposta durement :

— Ce don-là m’est aussi étranger que les chimères d’un fumeur d’opium.

Julien se rapprocha : bien qu’une émotion vibrât dans sa gorge, il se maintenait calme au dehors :

— Des chimères ! Pour les aveugles-nés, le soleil aussi est une chimère, ou le serait, s’ils ne croyaient en ceux qui voient.

— C’est possible, trancha Pauline, je suis une aveugle-née.

Un silence d’embarras aurait succédé à ces chocs imprévus, sans une diversion qui s’offrit.

Ils attendaient au bas de la montée M. Rude et M. Ardel. Un prêtre, venant de la campagne, passa dans le crépuscule, sur la route. Un paysan, venant de la ville, ivre et hors d’état d’aller plus loin, s’était assis au bord du fossé. A la vue de l’ecclésiastique, il montra le poing, grogna des invectives. Le prêtre s’arrêta en face de cet homme avec une attitude compatissante :

— Mon ami, lui dit-il, d’où êtes-vous ? Voulez-vous que je vous aide à rentrer ? Le froid de la nuit va vous prendre. On vous ramassera mort demain.

L’ivrogne tenta de se dresser, et tomba sur les genoux ; mais il vociférait :

— Viens ici, feignant de corbeau, que je te fasse ton affaire !

Le prêtre immobile le considéra tristement, puis il s’éloigna. Avant de disparaître sous le pont du viaduc, il se retourna une fois encore.

Du talus, M. Ardel avait pu l’examiner ; un étonnement anxieux l’attachait à suivre la forme noire qui s’en allait ; dès qu’il ne la vit plus, il dit à M. Rude :

— Tout de même, il y a des rencontres inexplicables. Zoroastre, d’après la légende, croisa, dans une allée de son jardin, sa propre image, son double qui déambulait. Ce qui m’arrive est autre. J’ai un frère vicaire à Lyon ; or, ce prêtre, là-bas, lui ressemble comme son fantôme. C’est son encolure, sa taille, son profil. Matériellement, ce ne peut être lui, et pourtant c’est lui…

— Il serait facile de s’en assurer, offrit Julien. Si vous me permettez, je le rattrape et lui demande son nom.

M. Ardel s’y opposa : alors même que son frère, par une fantastique coïncidence, visitant la région, se fût promené, à cette heure, sur cette route, il ne tenait pas à le revoir ; depuis longtemps ils étaient brouillés.

Cependant, on se remit en marche. Au passage à niveau, le sifflet furieux d’un rapide arrivant de Paris les arrêta. Devant eux, les deux lampes du chariot brûlant coururent le long des parallèles d’acier ; le train roula, trépida, comme un ouragan, dans la fumée, et, avant qu’ils eussent traversé la voie, le fanal du dernier wagon se perdait au fond de la nuit tombante.

Pauline en prit occasion pour confier à Edmée son désir des grands pays lointains que, sans doute, elle ne connaîtrait jamais ; elle se divertissait en lisant des récits exotiques, de même qu’en chantant : Cet asile aimable, d’Orphée, elle trouvait l’illusion d’irréels bocages élyséens.

Leur propos revint à la musique, comme à un des points solides où leurs enthousiasmes concordaient. Il fut décidé que, le dimanche suivant, M. Ardel et sa fille iraient en écouter chez les Rude. Pauline se sépara d’eux, le cœur dilaté d’une joie naïve ; avide d’affection, elle s’élançait à cette sympathie neuve. M. Rude l’attirait par une largeur de bonté dont son propre père semblait incapable. Elle voyait déjà en Edmée une sœur élue, et si tendre, si délicate ! Quant à Julien, plus distant, elle ne lui gardait nulle rancune de sa légitime réplique à une parole vexante : Nous sommes quittes, pensait-elle. Sans être troublée de son image, elle lui reconnaissait une mystérieuse supériorité, une âme loyale, ardente que, malgré leurs contradictions, elle aimerait.

Dans le soir funèbre et glacial, elle rentra tout en fête ; sa vie prochaine s’ouvrait comme un champ de roses sous une lune de printemps.

II

La maison des Ardel donnait sur la rue de la Synagogue, une rue monastique, faite de longs murs et de portails fermant des jardins. On l’appelait dans la ville la maison à la treille, parce que c’était la seule qui eût gardé, selon la mode d’autrefois, un tortis de vigne contre sa façade. Pauline, de sa chambre, n’avait à contempler que le toit rouge d’une grange ; si elle se penchait, elle découvrait à sa gauche des acacias sans feuilles et le clocher rond de Saint-Pierre. Mais, la plupart du temps, elle se tenait en bas, dans la salle à manger, occupée du ménage, cousant, lisant, et le soir, au salon, lorsqu’elle ouvrait son piano pour chanter.

Cette demeure avait au moins cent cinquante ans d’âge. Ses fenêtres en retrait dans les murailles épaisses conservaient leurs menus croisillons, et les plaques des cheminées montraient en relief les trois lys de France. L’amour des anciens logis n’était pas ce qui avait décidé M. Ardel et Pauline à louer celui-là ; ils l’avaient pris, faute d’en rencontrer un plus commode où chacun fût « indépendant » ; car l’oncle Hippolyte, leur payant sa pension, se croyait en droit d’exiger « ses aises ».

La maison pourtant exerçait sur Pauline un ascendant singulier. A Roanne, ils avaient habité une rue bruyante, un appartement moderne où on se sentait campé, jamais chez soi. Ici, au contraire, après un mois de séjour, elle se figurait y être fixée pour la vie. Les meubles de famille se rangeaient chacun à une place qui paraissait leur convenir uniquement. En accrochant des estampes aux cloisons, elle se disait que ces boiseries fanées les avaient, depuis un siècle, attendues. Les chambres, immenses, avec leur plafond traversé dans sa longueur par une maîtresse-poutre, détenaient la gravité confidentielle des vieilles gens qui savent beaucoup de secrets. Leur silence équivalait, pour elle, à un silence d’église. Si, de fois à autre, le colloque des passants, des galoches claquant sur le pavé, les ressauts d’une charrette, et, tous les quarts d’heure, l’horloge de la cathédrale n’eussent couvert les battements légers de la pendule, elle aurait pu se croire à vingt lieues d’un pays fréquenté. Quand son père sortait ou rentrait, elle l’entendait à peine, tant les parois étaient sourdes. Par les nuits de tempête, les plus folles bourrasques s’amortissaient en un vague ronflement.

Tout d’abord, elle ne s’ennuya point de ce calme absolu ; ses pensées prenaient là une couleur d’intimité si pleine de délices qu’elle ne songeait pas à y rien changer ; tandis qu’elle ordonnait céans toutes choses, elle s’attachait davantage à l’intérieur qu’elle faisait sien. Elle emplit de vaisselle et de linge les placards, aligna sur des rayons les livres du professeur, appendit des rideaux aux fenêtres de l’oncle. Cet emménagement ressuscitait une foule d’objets domestiques auparavant ensevelis sous la poussière d’autres armoires. Dans celle de sa propre chambre elle mit, non sans l’avoir épousseté, un crucifix d’ivoire, relique probable de sa grand’mère, et dont un bras était cassé.

Les premières semaines, ces soins l’absorbèrent. Ensuite, sa tranquillité lui devint excessive ; elle n’en souffrait pas jusqu’à l’ennui, trop bien portante pour subir des idées mélancoliques, apercevant toujours une tâche précise à remplir, et capable, sans être tourmentée de ses rêves, d’en meubler son isolement. Mais elle souhaitait une occasion de le rompre : plus tôt qu’elle ne l’espérait, sa rencontre avec les Rude répondit à cette attente. Ce fut, toute la soirée du dimanche, l’aliment de ses méditations.

M. Ardel, au souper, avait dit des Rude : Ils sont très bien. Mais, sur Julien, il ajouta une réserve immédiate :

— J’ai peur que ce garçon ne soit un dangereux mystique.

— Pourquoi dangereux ? s’inquiéta Pauline.

— Parce qu’il doit s’évertuer à endoctriner tous ceux qu’il approche.

Elle sourit d’une façon quelque peu méprisante :

— Je lui ait fait sentir qu’avec nous il n’y a rien à faire.

— Ah ! dit-il en se tortillant la moustache, c’est donc qu’il a essayé ?

— Non, protesta-t-elle vivement, nous avons échangé deux ou trois mots pointus, et c’est tout.

M. Ardel voulut savoir « quelle botte » Julien lui avait poussée et comment elle « l’avait parée ». Pauline répéta la phrase : « Si vous saviez quel don c’est de croire », et sa violente riposte. Mais elle tut l’allusion aux « aveugles-nés », dans la crainte vague que son père, froissé par le dogmatisme inflexible de Julien, ne prît en méfiance tous les Rude, au point de briser net leur amitié naissante. Puis, cette réflexion l’humilia :

— Est-ce moi, Pauline, qui ruse ainsi ? Faut-il que cette famille me tienne déjà au cœur ? Qui sait si je ne me trompe pas comme une sotte sur les sentiments d’Edmée ?

Néanmoins, la figure si franche de la jeune fille, le premier regard de Julien, le timbre de sa parole s’imposaient à sa mémoire ; elle entendait l’« A bientôt » ! cordial de M. Rude ; se pouvait-il que leurs avances fussent un mensonge ?

— C’est vrai, conclut-elle, je commence à les aimer. Mais eux, que pensent-ils de moi ? Ils ont dû me juger pédante et brutale… Tant pis ! Ce n’est pas ma faute s’il m’insinuait ses opinions absurdes. Il m’appelle une aveugle-née, parce que je n’admets pas avec lui que trois dieux n’en font qu’un, qu’il y a un enfer pour les incrédules, et que les prêtres auraient le droit de me brûler vive en punition de mes péchés ! L’aveugle, est-ce moi ou lui ? Quelle chose étrange ! Sur d’autres questions il raisonne admirablement. Après tout, Kepler croyait aux astrologues, et c’était quand même un grand génie…

En fait, Julien, par cela seul qu’elle le connaissait, avait entamé la sécurité de son incroyance ; mais trop d’orgueil l’empêchait de se l’avouer ; autrement, elle se fût détournée de lui avec irritation. Il s’offrait comme un livre dont certaines pages étaient écrites en une langue énigmatique. La douceur dominatrice qu’émettaient ses moindres gestes, elle l’attribuait non à une vie transcendante qui dégageait en lui l’essence divine de la beauté d’un homme, mais à sa noblesse native et à sa culture d’esprit.

Quoi qu’il en fût, elle se coucha en pensant aux Rude, et, le lendemain, au réveil, elle y eût pensé encore si l’impression d’un songe pénible ne se fût interposée : pendant son sommeil, sa mère lui était apparue.

Mme Ardel, après la naissance d’un enfant mâle qui ne vécut pas, avait succombé à une fièvre lente. Pauline se la rappelait exposée sur son lit avec des fleurs contre elle, tant de fleurs qu’on en suffoquait. Seulement, elle écartait d’habitude ce souvenir comme tout ce qui la mettait vis-à-vis de la mort. Mais, cette nuit, la défunte était revenue : debout devant une glace où se mirait, jaune, desséché et affreusement triste, son visage de cadavre, elle avait l’air de se coiffer, elle se penchait, démêlait ses cheveux gris ; une sorte de phosphorescence dansait autour d’eux depuis leur pointe jusqu’à leur racine ; et, du creux noir de ses orbites, se détachait par instants une larme semblable à une goutte de cire brillante. Pauline était là, elle se voyait telle qu’à douze ans, assise sur une chaise de paille un peu haute, les deux pieds joints, et brodant un feston. Elle s’était levée soudain, pour courir à sa mère, les bras étendus. Celle-ci alors avait tourné la tête à regret ; sa face se découvrit tout entière, tordue et consumée par une inconcevable affliction. Sa fille allait, en la touchant, s’assurer que c’était bien elle ; mais une larme tomba sur sa main, et il lui sembla qu’une épingle rougie au feu la transperçait.

L’illusoire souffrance de cette brûlure resta tellement poignante qu’à demi-réveillée elle regarda si sa peau n’en portait aucune marque. Elle se frotta les yeux et secoua sa vision : les morts pouvaient-ils se montrer, puisqu’ils ne sont plus rien ? Mais est-on sûr qu’ils ne soient rien ? Le petit souffle qui enflait leurs narines de vivants se dissout-il dans l’air où ils ont expiré ? De leur conscience, subtile vibration d’atomes, quelque chose d’impondérable n’échappe-t-il pas au néant ?

Ainsi raisonnait Pauline, perdue dans les cavernes de son ignorance métaphysique. Elle avait interrogé quelquefois M. Ardel sur ce mystère, et il s’était contenté de répondre : « Nous ne savons pas. » Cependant, elle gardait, comme lui, de ses ancêtres italiens, deux rudiments de l’instinct religieux : le culte des Mânes et l’appréhension de l’Inconnu.

— Au cimetière de Roanne, pensa-t-elle, ma mère est seule ; personne n’ira plus la voir. Je vais écrire qu’on mette des bruyères du Cap et des roses de Noël…

Mais elle ajouta intérieurement, avec plus de curiosité que d’angoisse :

— Que se passera-t-il pour moi dans cette maison et dans cette ville ?

Elle sauta hors du lit, prompte à se lever, les jours où le professeur faisait sa classe le matin ; elle-même, en effet, lui préparait son bol de chocolat. Pieds nus, elle ouvrit les volets de ses deux fenêtres. L’aube grelottait sur le toit d’en face, gris de givre ; le ciel, d’acier pâle, d’un rose diaphane à l’orient, présageait un lundi splendide. L’air aigu, des ablutions froides et l’espoir du soleil montant la remirent en gaieté. Le soleil était son idole ; lorsqu’il se montrait, les vitres de sa chambre flambaient comme des vitraux ; il se prélassait, jusqu’à trois heures après midi, contre la maison ; le mur le buvait par toutes ses pierres et la vigne par tous ses sarments :

— Que vivre est beau ! se disait Pauline, enfilant les manches d’un peignoir douillet. Qui donc a fait la mort ?

Elle descendit en hâte, à un bruyant coup de sonnette ; la laitière venait de poser ses berthes sur le trottoir. L’ample Mme Naudot entra comme un tourbillon et proféra d’un gosier criard, avec son accent de l’Ile-de-France :

— Je vous amène le beau temps ; c’te nuit, à une heure, quand je me suis levée, le ciel n’était qu’une étoile.

Pauline s’amusait de son babil et admirait en elle une race qu’elle croyait disparue, la bonne femme de jadis, simple et carrée, diligente au labeur, toujours joviale. Elle paraissait jeune, bien qu’elle eût quatre filles et deux fils dont l’aîné « avait fini son temps ». Un mouchoir noué autour du chignon, une « marmotte » telle qu’en ont les paysannes de la Brie, serrait son front court, entaillé d’une ride horizontale ; sa rude mâchoire soutenait des joues rougeaudes, si rebondies qu’elles renfonçaient ses yeux pétillants. Elle savait Pauline sans cuisinière et lui en offrit une de sa connaissance, « une fille honnête et forte, travailleuse, propre, mais aussi propre qu’un oignon » ! Pauline la remercia : elle en attendait une autre qu’on devait tout à l’heure lui présenter.

Aussitôt que le déjeuner fut prêt, elle agita une cloche afin d’avertir « ses deux hommes ». L’oncle Hippolyte arriva le premier, ponctuel à la manière d’une horloge « dont le mouvement, disait-il lui-même, restait bon ».

Ce petit vieillard chauve, droit dans sa robe de chambre, affirmait une solidité de charpente faite pour éprouver la patience de ses héritiers. Son crâne bossué, pointu, semblait dur comme du silex ; ses bajoues, fraîchement rasées, s’avivaient de colorations fermes. Si ses pupilles de myope et de bureaucrate nageaient dans le vague sous ses lunettes, un sourire de santé bénévole montait de ses lèvres lippues aux ailes voluptueuses de son nez. Il élevait entre ses doigts, d’une façon gauche et comique, un habit à queue râpé, fripé, avec des parements crasseux et une doublure en loques :

— Tiens, fit-il à sa nièce qui riait, un cadeau que je t’apporte. J’aurais bien pu le mettre encore un an ou deux.

— Voilà les cadeaux de mon oncle, remarqua in petto Pauline.

Il rangea dans un coin une chaise de cuir qu’il jugeait mal alignée — car l’ordre était une de ses manies les plus despotiques — et, en silence, il s’attabla.

M. Hippolyte Ardel avait exercé trente ans l’emploi de caissier au Crédit Lyonnais. Les millions des autres, en coulant par ses mains, n’avaient su qu’empirer sa pingrerie instinctive. Il choyait l’argent pour l’argent ; et, lorsque sa vue faiblissante le contraignit de renoncer à la cage grillagée de son bureau, ce fut le seul crève-cœur de sa vie. Il ne s’était point marié, professant qu’il faut, avant tout, « penser à soi ». Victorien lui avait offert son domicile dans un sentiment de fidélité familiale et la prévision d’un héritage qui ferait la dot de Pauline.

L’oncle ne soufflait mot de ses affaires à personne ; on le supposait, en sa qualité d’avare, plus riche qu’il n’était. D’ailleurs, ses penchants sordides se révélaient peu aux étrangers ; il conservait, en sa mise, lorsqu’il sortait, une correcte bienséance. Dans la maison, au contraire, il usait ses hardes jusqu’à la corde ; mais, Pauline l’ayant plaisanté sur son frac ignominieux, il le sacrifiait, non sans mélancolie. Sa nièce obtenait de lui cette surprenante concession.

— Au moins, dit-il tout d’un coup, après s’être gratté la gorge, garde-toi de le donner à un pauvre qui le vendrait pour cent sous. Je n’entends pas que ma garde-robe aille finir sur le dos d’un chenapan.

Pauline, tout en se préparant une tartine de beurre, le rassura :

— Les mendiants savent déjà qu’il est inutile de sonner ici.

Elle excluait de toute compassion « les mendiants ». Ses père et mère et ses maîtres de morale lui avaient tant ressassé que les pauvres sont des exploiteurs, que l’aumône est une prime à la fainéantise ou un outrage à la dignité humaine, et qu’on ne doit plus parler de charité, mais de justice ! Dans le pauvre, elle apercevait une figure de la mort exécrable.

Cependant, Victorien était survenu, pressé par l’heure, et déjeunait quatre à quatre. Contre la croisée glissa au dehors la silhouette d’un ecclésiastique. Cette ombre ramena dans l’esprit de Pauline le prêtre de la route ; jamais, depuis son enfance, elle n’avait approché d’un homme en soutane ; elle éprouvait à leur égard la méfiance oppressive qu’infligent des êtres occultes, puissants et dangereux :

« Que de bizarreries dans une famille ! Moi, libre-penseuse, je suis la nièce d’un prêtre ! »

Pourquoi M. Ardel s’était-il brouillé avec l’abbé Jacques ? Le professeur observait sur son frère un perpétuel silence de réprobation ; il le reléguait au fond d’oubliettes dont Pauline, pas une seule fois, n’avait osé soulever la trappe ; et même après l’allusion brève de la veille, elle s’était abstenue de le questionner. Préoccupée des Rude, tout le soir elle négligea le singulier épisode. Maintenant, le fantôme du prêtre et le simulacre de sa mère se rejoignaient en son idée par des chemins obscurs. Et, soudain, elle voulut éclaircir ce qu’elle ignorait : l’inimitié des deux frères sortait-elle seulement de leurs discordances religieuses ? Ce ne fut pas à Victorien qu’elle s’adressa : la bouche encore pleine, il mettait son manteau pour partir ; mais l’oncle Hippolyte, plus lent à manger, demeurait :

— Jacques est un vilain monsieur, répondit-il d’un ton aigre où perçait une implacable rancune. Il a entortillé ma belle-sœur Lætitia, si bien qu’elle a légué cent mille francs aux Missions africaines de Lyon, et, nous autres, nous nous sommes partagé les bribes.

L’oncle, en même temps, ramassait vers le creux de sa main les miettes de son déjeuner et les jetait au fond de son bol, attentif à ne rien perdre. Il plia rageusement sa serviette, l’enfila dans un coulant dédoré, et l’envoya rouler à l’autre bout de la table, comme pour souffleter au loin le « vilain monsieur ».

Il remontait en sa chambre, quand la jeune bonne attendue se présenta ; son père l’accompagnait, un journalier d’assez malingre tournure, avec les jambes arquées, le teint vineux, et qui, après avoir touché son feutre en manière de salut, le garda sur sa tête. Sa fille reproduisait son profil de mouton, son nez en pied de marmite, mais plus grande et plantureuse, pourvue d’épaisses mains écarlates mal déshabituées du travail des champs ; elle avait un air de placidité soumise, l’œil rond et béat.

Pauline lui posa les questions d’usage, et s’enquit pour quel motif elle avait quitté ses précédents maîtres. Le père se lissa la moustache et entama une explication :

— Mademoiselle, commença-t-il, je vais vous dire le fait sans prendre des mitaines ; c’est moi qui l’a retirée, rapport à des manières qui ne me plaisaient pas, oùsqu’elle était. Ses patrons l’envoyaient à la messe, à confesse. Pas besoin de tant d’affaires. Ma fille n’a pas été baptisée, elle n’a point fait de communion, et vous voyez qu’elle a bien profité quand même. Sa mère et moi, nous lui avons donné de bons bras et de bonnes jambes. Que veut-on de plus ? Elle est forte, elle est honnête. Pour la fréquentation, elle sait qu’on n’aime pas ça dans le grand monde, elle se tient bien. Mais que voulez-vous ? On a le sang vif à dix-neuf ans. Je vous la donne pour ce qu’elle est ; si nous nous arrangeons, je vous la loue ; si elle ne vous convient pas, je n’ai pas l’habitude d’impatienter mes clients et de leur casser la tête…

Ces propos, il les dégoisait d’une gorge grasse, écarquillant ses doigts qu’il secouait par saccades, et gonflé d’une satisfaction niaise, outrecuidante. Pauline eut grande envie de leur montrer la porte. Cependant, une aide dans le ménage lui était nécessaire, et au plus tôt. Elle répondit simplement qu’elle n’envoyait personne à la messe, puisqu’elle n’appartenait à aucune confession. La fille, lorsqu’elle l’eut fait parler, sembla moins sotte que le père ; et sur-le-champ elle la retint.

— Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-elle.

— Égalité Lacroix.

— Égalité ? Ce prénom-là n’est pas dans mon calendrier. Notre dernière bonne s’appelait Marie ; je vous nommerai comme elle, Marie.

Elle apprit, en reconduisant Lacroix, qu’il était bûcheron, natif du Morvan, qu’il avait quitté tout jeune ce pays de misère « où les nobles voulaient tenir les petits ».

— Moi, déclara-t-il, j’étais majeur à sept ans ; j’étais maître à douze ans de ce que je gagnais. Je suis un fils naturel non reconnu !

Il articula ce titre de gloire avec une grotesque vantardise, devant sa fille impassible, et, rejetant son feutre en arrière, il continua :

— J’ai battu bien des grosses villes, j’ai fait le maraîcher, j’ai roulé la vie de Paris. Là où je suis, j’y resterai six ans et, après, j’irai ailleurs. J’ai été marié deux fois, je suis veuf de ma seconde femme. Elle avait eu d’un autre un gars avant notre mariage, je l’ai reconnu — ici, il baissa la voix —  ; j’ai essayé là une boule que je ne sais pas si elle réussira. Le gamin n’est pas fort ; s’il meurt, c’est à ma fille que l’argent revient, l’argent des grands-parents ; ils ne sont pas malheureux…

Pauline le poussa presque dehors ; sans quoi il n’eût jamais fini. Cet homme lui révélait une espèce déplaisante, le nomade sans feu ni lieu, cynique, n’ayant pris de ses ancêtres paysans que la tortuosité des calculs, un chétif anarchiste aigri contre tout ce qui l’humiliait. Pour elle, un seul mérite corrigeait ces tares : affranchi des errements superstitieux, Lacroix suivait jusqu’au bout la logique de son incroyance. Elle aurait, dans la personne de Marie-Égalité, une servante façonnée, par un endroit capital, à son image.

M. Ardel, rentré pour midi, ratifia le choix de Pauline ; il ne la blâma point d’avoir baptisé d’un prénom usuel et commode la nouvelle venue ; « Égalité » choquait ses préjugés de caste, plus forts que son irréligion.

Après le repas, vers la fin du dessert, comme il méditait dans la vapeur d’une tasse de café et allumait sa cigarette, quelqu’un sonna. Égalité alla ouvrir, puis revint, la mine ahurie.

— Monsieur, c’est un Monsieur le Curé qui vous demande, vous ou Mademoiselle.

— Un curé ! Vous ne pouviez pas dire qu’il n’y a personne ! tança le professeur en levant les bras au ciel. Ce doit être pour une quête ; vas-y, commanda-t-il à Pauline, expédie-le un peu sec.

Elle obtempéra sans empressement, et, pendant qu’elle gagnait par la cour le vestibule, préparait une phrase de refus. Mais une surprise la confondit : le prêtre qui attendait était celui de la route. Elle n’avait pas oublié son cou maigre, les lignes anguleuses de sa figure italienne. Pâle, maladif d’aspect, il se présentait dans une contenance douce et modeste ; digne pourtant, point embarrassé ; il vint au-devant d’elle avec un sourire cordial, mais douloureux :

— Pauline, dit-il d’une voix qui ressemblait à celle de Victorien, je suis votre oncle Jacques ; voulez-vous prévenir votre père ?

Le visage de Pauline se fit dur comme un marbre. Le griefs de l’oncle Hippolyte résonnaient encore à ses oreilles, et l’arrivée de ce prêtre dans la maison contractait tout son corps d’un malaise insurmontable. Elle avait beau savoir qu’il était son proche, la violence de ses préventions suffoquait l’instinct du sang. Une parole lui brûla les lèvres : « C’est inutile ; mon père ne veut pas vous voir. » Mais l’abbé la pressait d’un regard humble et impérieux ; il la dominait par la force, difficile à éluder, du faible qui s’appuie sur une Toute-Puissance invisible. Dans la salle à manger il avait perçu un dialogue, il se disait : « Mon frère est là », et s’avançait vers le seuil. Pauline n’osa rien répondre que ces mots, d’une froide politesse :

— Veuillez entrer, monsieur.

Elle s’effaça devant lui et, sans pénétrer à sa suite, referma la porte ; toutefois elle resta derrière pour écouter. Le tressaut de deux chaises reculées brusquement signifia que Victorien et l’oncle Hippolyte, comme à l’approche d’un spectre, s’étaient levés en émoi. Elle entendit M. Ardel qui s’exclamait :

— Toi ! Jacques ! Est-ce possible ? Que viens-tu faire par ici ?

— Victorien, expliqua la voix du prêtre, incisive et néanmoins tremblante, j’ai dû quitter le diocèse de Lyon, je te dirai plus tard pourquoi, et je suis, depuis septembre, curé d’une petite paroisse, tout près de Sens, à Druzy. Hier seulement, j’ai appris que nous étions voisins. Tu ne peux te faire une idée de ma joie. Enfin je te retrouve ; il y avait treize ans que je fatiguais Dieu de cette prière…

— Tu n’es pas encore exaucé, coupa M. Ardel sarcastique et brutal ; tu sais tout ce qui nous sépare.

— Quand on s’est conduit comme toi, appuya l’oncle Hippolyte, je m’étonne qu’on ait le front de se présenter chez les gens, après avoir tout fait pour les mettre sur la paille !

L’abbé devait avoir prévu cet accueil ; car la véhémence de l’attaque ne parut qu’affermir sa riposte.

— Mon oncle, commença-t-il, je suis bien aise que vous abordiez si nettement la question. Le legs de la tante, jamais je ne m’en suis mêlé. C’était à moi qu’elle comptait donner les cent mille francs. Elle m’a écrit ses intentions ; j’ai répondu que je refusais, je l’ai suppliée de penser à vous. Cela, je te l’ai dit une fois : Victorien, tu t’es buté à ne pas me croire, sans réfléchir que si j’avais ensorcelé, comme tu le prétendais, la pauvre tante, j’eusse travaillé d’abord à mon profit. Or, je n’ai hérité d’elle qu’une miniature et son secrétaire Empire à plaques de cuivre ; et, dans son secrétaire, vendredi, par une rencontre miraculeuse, j’ai retrouvé la lettre où j’opposais mon refus. Elle avait glissé entre deux tiroirs. Tiens, lis-la ; l’enveloppe est encore timbrée, datée…

Tout se tut un instant ; ce silence anxieux exaspéra la curiosité de Pauline. Les révélations qu’elle venait d’entendre la bouleversaient : l’oncle, dont elle se faisait un monstre, elle le sentait un homme, un homme souffrant, bon, et envers qui on était apparemment injuste. Chez elle, la haine de l’injustice tendait à s’exagérer, pour compenser l’indigence d’autres notions morales. Une honte brusque la prit d’écouter à la porte, comme une petite fille indiscrète, et elle entra résolument.

L’abbé, debout près de la table, épiait sur le visage de son frère, tandis qu’il lisait la lettre, l’aveu d’une immédiate conviction. Victorien persistait en sa rigueur, et tirait des bouffées de sa cigarette ou en appuyait le bout sur le cendrier. Lorsqu’il eut fini, il remit le pli dans l’enveloppe, et, la tendant à Jacques :

— Ce n’est pas ce qui s’appelle un document probant. Enfin… assieds-toi.

Ce langage et le geste dont il l’alourdissait énonçaient une condescendance tellement blessante que Pauline songea : « Si j’étais lui, je m’en irais. » Mais, voulant réparer l’aigreur de son père, elle rapprocha une chaise, insista :

— Asseyez-vous, mon oncle.

L’abbé avait rougi, s’était mordu les lèvres ; sa fierté lui commandait de partir ; malgré tout, allait-il, dès le premier choc, consentir à une défaite ? Il était venu chercher son frère, s’humilier devant lui en justifiant ses actes ; maintenant, il le tenait presque, il espérait, bientôt, pouvoir l’étreindre dans ses bras, et, plus tard, lui rouvrir ceux du Père pitoyable aux cœurs aimants. Son affection l’emporta ; il s’assit donc et dit à Pauline :

— Vous aviez à peine quatre ans, la dernière fois que je vous ai vue, chez l’oncle Jérôme. Je me souviens d’une poupée habillée de rouge, dont vous pleuriez la tête toute fendue. Vous l’avez mise sur mes genoux, je vous ai demandé : « Que veux-tu que je lui fasse, à ta poupée ? » Et vous m’avez répondu : « Elle est bien malade, guéris-la. »

Nul de ces détails ne surnageait dans la mémoire de Pauline ; mais, à mesure que l’abbé parlait, il cessait d’être pour elle un étranger.

Ce n’était pas seulement sa voix qui sonnait le son des Ardel. Il avait la même façon que Victorien de lever et de baisser les paupières sur des pupilles sombres, tour à tour fulgurantes et lasses. La moue dédaigneuse de la lèvre renflée s’atténuait d’une compassion meurtrie. La contrainte d’une discipline ascétique épurait sa maigreur, faisait son nez plus mince et son menton plus ovale ; une âme qui avait beaucoup souffert modelait en son visage quelque chose de la beauté des Saints.

Pauline se laissait subjuguer par une vénération ; cependant, elle ne s’accoutumait pas encore au costume de son oncle : la funèbre soutane, le chapeau singulier, les mains gantées de noir hors des manches de la douillette la repoussaient par un vague effroi, comme si de cet extérieur émanait une autorité inquiétante, un pouvoir de vie et de mort sur les hommes.

L’oncle Hippolyte, dès qu’il vit l’abbé s’asseoir, sortit au fond par la cuisine en grommelant assez haut pour être entendu :

— Tout à l’heure ils s’embrasseront. Ah ! c’est du propre !

M. Ardel avait allumé une autre cigarette ; il allait et revenait, à pas allongés, entre la table et le grand poêle de faïence que décorait, en haut, un buste de Stendhal :

— Je soupçonnais, fit-il, que tu gîtais dans ces parages. Hier soir, tu as passé devant nous au bas de Saint-Martin, tu t’es arrêté près d’un ivrogne. Mais par quelle lubie as-tu lâché Lyon pour t’échouer au fond d’une misérable campagne ?

— Une aventure, répondit l’abbé, comme il n’en arrive qu’aux Ardel. J’ai souffleté publiquement un jeune faquin de journaliste qui tenait en ma présence un propos indigne. La presse a mené quelque vacarme autour de l’incident ; l’archevêché s’est ému. Bref, j’ai compris qu’à Lyon j’étais flambé. Tu le sais aussi bien que moi, par expérience : dans la vie sociale il est irréparable d’avoir trahi qu’on est violent… Ici, je connaissais un des vicaires généraux ; les prêtres manquent, on m’a donné de suite une paroisse.

— Et tu es heureux ?

L’abbé crut inutile d’initier Victorien à toutes ses douleurs sacerdotales. Druzy, depuis un demi-siècle, végétait dans la plus sinistre indifférence, sauf trois ou quatre vieilles femmes, les villageois entraient à l’église tout juste pour les mariages et les sépultures. Ils y pénétraient, le chapeau sur la tête et la pipe à la bouche. Son prédécesseur avait achevé de les perdre. On le trouvait quelquefois, au moment des offices, ivre-mort en sa cave. Il laissait dans les burettes pourrir des cadavres de mouches noyées. Les gens l’invitaient par dérision à des enterrements civils. Le clergeon qui lui servait sa messe n’y consentait que s’il empochait, avant l’Introït, ses deux sous de salaire, et, quand le curé oubliait de fermer à clef la porte, il se sauvait pendant la Consécration. L’archevêque avait suspendu le prêtre impuissant et méprisé.

L’église était demeurée close huit mois, quand l’abbé Ardel accepta, pour le ressusciter, ce pays de mécréants. D’abord, il avait pleuré amèrement, mais sans perdre confiance ; à présent, ses espoirs se confirmaient, et ce fut de l’œuvre commencée qu’il entretint son frère :

— Au début, dit-il, j’eus la tristesse d’un vigneron qu’on charge de façonner une vigne morte ; j’ai prié seul dans le sanctuaire et j’ai attendu. Le premier dimanche, il est venu deux femmes et une petite ; j’ai chanté la grand’messe, tour à tour à l’autel et à l’harmonium, bien que ce ne soit pas très liturgique ; je leur ai parlé, elles ont été contentes. Le dimanche suivant, elles étaient cinq ; nous arrivons à neuf aujourd’hui. J’ai pu mettre la main sur un vieux chantre et deux enfants de chœur, je les forme au chant grégorien. J’atteindrai certainement quelques jeunes filles ; il y a toujours, dans une paroisse, des malades, des pauvres, des abandonnés ; je vais les voir, ils me reçoivent bien. Ne fût-ce pas des lépreux, des paralytiques et des aveugles qui écoutèrent les premiers l’Évangile ?

— Ça ne te mènera jamais loin, contesta M. Ardel. C’est honteux qu’on relègue en un trou un garçon de ton mérite ! Tu devrais comprendre que les religions ont fait leur temps et chercher ailleurs. Hier, à l’heure des vêpres, nous avons visité la cathédrale : elle était vide. D’après ce que j’entends dire, tes confrères ici ne pensent qu’à se chamailler ; vous n’avez même plus l’énergie du ralliement contre l’adversaire. Vos cloches ont bien raison de sonner leur glas monotone, le glas de Rome et du Christ, le glas des songes qui ne recommenceront plus !

L’abbé serra fortement son chapeau entre ses doigts ; mais, sans trop d’impatience, l’œil tendu sur Victorien, il rédargua :

— Attends à demain, mon pauvre ami, et tu seras confus d’avoir si mal prophétisé. L’Église n’est pas une chose qui, étant née tel jour, finira tel autre ; l’Église est, elle est dans le Christ éternel. Elle a terrestrement ses traverses d’angoisse, mais ce sont des veilles de triomphe. Le précédent siècle fut plus religieux que son aîné, le vingtième présage une ère de foi splendide ; ce sera un grand siècle eucharistique. Toi qui es historien, dis-moi donc si jamais, depuis le moyen âge, la Papauté fut plus haute qu’aujourd’hui. Il fallait que le monde épuisât l’expérience de l’erreur. Maintenant, c’est fait ; la libre-pensée a vidé le fond de son sac ; sur tout ce qu’il importe aux hommes de savoir, vous n’offrez que des ignorances et des abstractions. Vous avez l’air de soldats sans pain mordant leurs cartouches pour tromper leur faim. Cela, tu ne te l’avouerais pas, ou tu le sens moins que d’autres, parce que tu as de la moelle chrétienne plein les os ; mais si tu voyais, comme moi, chez mes paysans, la bestialité plate et sordide, des foyers sans enfants, et en tout l’abjecte médiocrité, ta conclusion loyale serait un cri d’effroi…

L’abbé s’échauffait dans son éloquence, lorsqu’il discerna sur la mine de Victorien une maussaderie croissante ; il se leva, s’approcha de lui :

— Je compte, fit-il, changeant de propos, qu’un de ces jeudis vous arriverez me surprendre ; vous partagerez mon repas d’ermite. C’est moi qui suis mon cuisinier ; Pauline me donnera des conseils… Voyons, quel jour viendrez-vous ?

— Écoute, objecta M. Ardel en se croisant les bras, j’aime mieux te parler tout rond. Des rapports durables sont-ils possibles entre nous, alors que nous n’avons plus une idée commune ?

— Et le sang, qu’en fais-tu ? s’écria l’abbé. Mon père est pourtant le tien !

Il montrait contre la tapisserie le portrait au crayon d’un vieillard à la barbe foisonnante, dont le front se gonflait de rides sinueuses, avec d’épais sourcils, des joues creusées, une gravité morose, comme le Léonard de Vinci dessiné par lui-même en ses derniers ans.

— Je le revois, dans cette alcôve du quai des Célestins, mort, et si beau que les femmes du voisinage amenaient leurs enfants pour le contempler. Avant de mourir, tu te souviens, il nous avait dit : Mes fils, aimez-vous ; soyez fidèles à Dieu et à votre nom…

— Je le sais, répliqua M. Ardel, sourdement irrité. Mais ne t’en prends qu’à toi si entre nous deux se dressent d’enfantins concepts théologiques que tu mets au-dessus de la famille, au-dessus de tout. Périsse la nature humaine plutôt qu’un dogme, voilà votre principe à vous autres prêtres. Vous faites, en sens adverse, comme nos primaires férus de leur morale laïque. Vous n’êtes que des cuistres enjuponnés.

L’abbé, d’une moue railleuse, rétorqua sur l’agrégé cette épithète de cuistre ; il n’en sentit pas moins l’intention méprisante, et, plus vif, répliqua :

— Si j’étais un cuistre, tu ne me verrais pas chez toi. Je suis ton frère qui t’aime, qui ai voulu te le dire, malgré ta dureté et tes injustices. Quand vous serez dans la peine, vous saurez où me trouver. Ma cuistrerie à moi, c’est de bénir !

Ici, par une faute trop explicable, il abandonna la partie au moment où il allait peut-être la gagner. S’il avait insisté dix minutes de plus, Victorien, affamé de tendresse en dépit de ses allures grincheuses, sentimental sous ses raideurs de positiviste bourru, serait aisément parti d’un sanglot et lui eût ouvert ses bras. Mais l’abbé jugea contraire à sa dignité d’essuyer de nouveaux affronts ; en prolongeant sa visite, il courait le risque d’une brouille sans retour ; ses nerfs que, jusque-là, il avait pu maîtriser, frémissaient d’être surtendus. Il mit sa main dans celle de son frère qui la prit assez froidement ; il la tendit aussi à Pauline ; elle donna la sienne avec une bonne grâce attendrie.

— Au revoir, Victorien, dit-il de son air affable, comme sûr, malgré tout, de l’avenir.

— Adieu, Jacques ; rappelle-toi que de ta moelle chrétienne, dans mes os, il n’y a plus rien, rien !

Pauline ouvrit la porte de la rue ; déjà dehors, l’abbé retourna la tête vers sa nièce, lui envoya, de ses longs doigts, un salut affectueux ; une larme avivait ses yeux brûlants ; il s’éloigna d’un pas pressé. Deux heures, au même instant, sonnèrent à la cathédrale ; M. Ardel sursauta :

— Deux heures ! Un peu plus, il me faisait manquer ma classe !

III

Les Rude, ce dimanche, dès les vêpres finies, rentrèrent chez eux ; ils attendaient Pauline et son père ; M. Ardel avait annoncé l’intention de venir tôt, pour voir, en bonne clarté, l’atelier du peintre.

Il faisait un ciel de printemps ; la lumière était fine comme celle qui poudroie dans les vieilles porcelaines. Le vent du sud se jouait avec des banderoles soyeuses de nuées ; sur la rivière, le soleil étalait un pont d’argent. Au bas de l’autre berge, en amont, l’eau comptait les images des peupliers grêles ; leurs pointes se confondaient sous une buée blonde, et, contre l’arête de la colline, des atomes de rayons dansaient parmi les ombres.

De leur terrasse, à l’angle du cours Tarbé, les Rude possédaient ce paysage fluide et riant. L’illusion d’un renouveau, à la mi-décembre, semblait si douce que Mme Rude et ses deux filles s’accoudèrent un moment au balustre. Non loin d’elles, les pattes de devant appuyées à un parapet, leur chienne caniche, Javotte, tendait vers l’espace la truffe humide de son museau. D’une fenêtre ouverte sortait le murmure d’un violoncelle ; Julien préludait au concert.

— Je me trouve, dit Edmée, légère aujourd’hui comme une bulle de savon.

— Maman, demanda Marthe, tandis qu’elle regardait le courant frétiller de petites ondes écailleuses, est-ce les poissons qui font les vagues avec leurs queues ?

Mme Rude, en lui répondant, ramenait sur la tempe de Marthe une mèche de cheveux égarée derrière son oreille. C’était une mère passionnée, inquiète. Elle avait, « rendu au Paradis », son fils cadet, Emmanuel, mort à neuf ans, dont elle portait toujours le deuil. Une croix d’or à son cou seule rompait la sévérité de son corsage. On aurait pu la prendre pour la grande sœur d’Edmée, tant elle restait svelte, aisée d’allure. Elle gardait un de ces visages maigres qui ne vieillissent guère, la courbe d’un nez suave nacré vers le bout, une fossette mutine au coin de sa bouche un peu pincée, des yeux trop saillants, parfois bizarres, mais, à l’ordinaire, d’une transparence bleue, comme virginale, et caressante.

— Je suis curieuse de cette Pauline, avouait-elle à Edmée ; et cependant, je doute qu’elle puisse devenir ton amie… Une païenne, une athée…

Mi-espiègle, mi-sérieuse, Edmée répliqua :

— Il faut bien aller aux montagnes, quand elles ne viennent pas à nous. Pauline est moins dure qu’une montagne ; je lui crois un cœur capable d’aimer Dieu, si elle le connaissait.

— Rentrons, dit sa mère ; la fraîcheur tombe ; les Ardel vont arriver.

Ils ne tardèrent point ; Edmée les introduisit dans l’atelier où pétillait un grand feu de bûches. Cette pièce, d’une intimité radieuse, avec ses fenêtres au couchant, faisait oublier le banal aspect de la villa. Le piano occupait un angle ; un pupitre, chargé de musique, était dressé ; les toiles du peintre, des portraits pour la plupart, composaient une méditative assistance au-dessus de fauteuils Louis XV, en bois blanc, à ramages cramoisis, que M. Rude avait hérités de son trisaïeul. Mais, avant tout autre objet, les visiteurs aperçurent, en face de la porte, isolé sur la boiserie du fond, un Christ d’ivoire.

— Quel besoin d’ostentation croyante ! remarqua M. Ardel à part soi.

Sur la pensée de Pauline, l’ombre du Crucifié glissa. Un souffle de bienvenue l’accueillait dans cette maison ; le bonheur ingénu de s’y voir s’épanouissait en son regard ; elle entra, de sa démarche lente, avec le balancement tranquille d’une simple robe grise rehaussée par des bandes de velours noir. Elle tenait un rouleau, des morceaux de chant qu’Edmée l’avait priée d’apporter. Son air de franchise atténua les premières craintes de Mme Rude. Julien s’empressa de poser son violoncelle et son archet pour aller au-devant d’elle. Javotte vint la flairer comme quelqu’un d’ami.

Mais, tout de suite, M. Ardel s’approcha d’un tableau posé sur un chevalet, et, en apparence, près d’être fini. L’œuvre représentait un coin de l’hospice de Beaune, trois religieuses, vêtues de bleu, à grand hennin, agenouillées en ligne, les paumes jointes, le profil droit, recueillies dans l’attente de la communion. Le jour descendait sur elles d’un vitrail aigu et du ciboire lumineux qu’un prêtre, à l’autel, leur présentait. La pénombre, en arrière, laissait distinguer une voûte brune en berceau, des lits de malades, le recul d’une salle immense comme le réceptacle de toutes les infirmités. L’ensemble était peint à touches serrées, sans faux-fuyants, avec cette harmonie tonale, si rare chez les modernes, et qu’eurent aisément les vieux peintres, pleins de foi.

— C’est bon, très bon ! exprima au bout d’un court silence M. Ardel, sujet aux brusques enthousiasmes, mais attentif uniquement aux mérites de la facture.

— Ces femmes ont posé devant vous ? s’enquit Pauline, étonnée d’un tel sujet.

M. Rude élucida qu’étant, lui et sa femme, de Beaune, où son beau-père faisait valoir un modeste vignoble, ils y passaient toutes leurs vacances, et qu’il pouvait, chaque matin, patiemment s’assimiler ces religieuses.

— Vous voyez, Ardel, continua-t-il, je ne m’excite pas à des visions factices. J’ai l’horreur des faux mystiques, de ceux qui singent les Primitifs, des charlatans de toute farine. Ce que j’ai observé, je le transcris ; je cherche simplement à découvrir sur des visages en prière une réflexion d’En Haut ; car je n’aime à portraiturer que des gens qui prient, ou bien des enfants, parce que le ciel nage dans leurs yeux. Je me suis approprié le précepte : Laissez venir ces petits à moi, et je crois être plus pur, tandis que je les peins. Celui-ci, regardez…

— Mon pauvre Emmanuel à trois ans ! soupira Mme Rude. Et comme c’est lui !

De la grande chaise où il était assis, l’enfant avait l’air d’interroger les spectateurs avec ses pupilles bleues, dilatées, trop clairvoyantes, pareilles à celles de Marthe. Ses lèvres entrecloses semblaient séparées dans une respiration paisible. Mais ses traits menus, la soie cendrée de ses cheveux, son cou trop long, ses bras minces perdus sous des dentelles indiquaient un être fragile. Au milieu d’un demi-jour argenté, tout en blanc, neigeux, immatériel, il paraissait déjà vivre ailleurs…

— J’admire, opina M. Ardel, qu’à l’aide de moyens si sobres vous obteniez une telle puissance d’effet. Mais comment n’avez-vous jamais exposé au Salon ?

M. Rude, presque ahuri, le fixa : Au Salon ! Ses toiles fourvoyées parmi les voisinages inévitables de croûtes et d’horreurs obscènes ! Au printemps prochain, toutefois, il pensait louer à Paris une salle pour y montrer quelques œuvres.

— Ces choses-là sont secondaires. Mais une idée qui me taquine, ce serait de pouvoir concentrer en six portraits six principaux types ascétiques d’ordres religieux. J’aurais là dix années de travail merveilleuses. Je vous l’ai dit déjà, je vais très lentement, et ce n’est pas pour moi seul que je m’évertue à bien faire. Dans la pureté concise d’une ligne, qui enchantera des générations, je vois un mode de charité ; je sais qu’en visant au parfait je préfigure une ombre de la Béatitude où toute chair sera achevée en sa forme…

Il causait de ses travaux sans vanité, simplement et religieusement. Par instants, il enroulait à ses doigts les boucles de sa barbe, et, comme ébloui d’une soudaine conception, il fermait à demi les yeux. Pauline écoutait les paroles du peintre, sans comprendre tout ce qu’elles signifiaient, mais captivée par sa voix grave de même que par les sons d’un orgue. Elle sentait que cet homme habitait un jardin radieux fermé pour elle, et les prestiges de son art l’induisaient à le suivre jusqu’à la porte. M. Ardel, pourtant, éprouva le besoin d’une objection.

— Je comprends très bien qu’à rétrécir son optique votre pensée gagne en force. Mais ne souffrez-vous pas de rejeter hors de votre champ visuel presque toute l’immensité de la vie concrète ? Les maîtres de la Renaissance faisaient des tableaux religieux, mais ils peignaient aussi des scènes populaires, des paysages, du nu…

— Voilà pourquoi, dit tout à coup Julien, ils manquaient tant de profondeur. C’est par le sacrifice qu’on mérite l’extase. Or, dans l’extase, on tire à soi, épuré, le monde inférieur que les sens atteignent confusément.

— Et puis, confirma son père, quelle folie de s’imaginer qu’on va étreindre le grand Tout ! Est-ce que l’infinité des images, quand nous en aurons saisi quelques-unes, ne s’écoulera pas toujours intacte, inépuisable ? Mieux vaut donc prendre au torrent ce que peut tenir le creux de notre main.

M. Ardel, jamais à bout d’arguments, se disposait à répliquer, lorsque Edmée, peu divertie par cette controverse, entraîna Pauline avec intention vers un tableau voisin :

— Un vieux Breton et sa fille, expliqua-t-elle… Je les aime comme si je les avais connus.

Ils étaient figurés tous deux à genoux sur le carreau d’une cuisine ; le soleil entrait par la croisée ouverte ; au dehors, s’espaçaient les pommiers en fleurs d’un verger. Le vieux avait un nez court et les pupilles enfoncées sous un front rugueux, de fortes pommettes, un poil gris mal rasé autour d’une bouche tenace, mais un air de résignation extatique ; il joignait ses doigts et regardait un crucifix pendu au mur de la haute cheminée. Sa fille baissait les paupières ; l’ombre de sa coiffe tremblait contre sa joue ; de ses grosses lèvres on sentait sourdre les syllabes pieuses qui les purifiaient. L’un et l’autre se tenaient là, fixés pour l’éternité dans une attitude d’oraison où se condensait toute leur existence, toute la dévotion d’un peuple.

Cette peinture ne plut guère à Pauline : les Bretons semblaient imposer la foi par la façon dont ils priaient. Si peu que pénétrât l’impression, son incroyance se mettait en garde. M. Ardel, sans quitter sa désinvolture critique, se montra plus froid que devant les premières toiles ; il s’apercevait davantage d’un défaut inhérent à la probité trop minutieuse de Rude : le tourment du détail engendrait de la sécheresse ; tandis que l’artiste, dans la vie familière, paraissait ne jamais démentir sa bonhomie d’allures, lorsqu’il peignait, il manquait de confiance en soi, de cette ampleur que déploie l’improvisation.

Mme Rude, cependant, conta l’histoire singulière des deux paysans. Un prêtre, natif de Plougastel, avait émigré dans le diocèse de Sens, parce qu’il se lassait d’être en son pays vicaire à perpétuité. On lui donna la cure de Druzy ; il s’y morfondit de tristesse et mourut, laissant son père et sa sœur qu’un curé d’alentour retira chez lui. Ce vieux et sa fille conservaient des habitudes de longues prières communes où le peintre les avait étudiés à son aise ; agenouillés l’un près de l’autre ils se perdaient en Dieu si absolument que nul épisode extérieur ne pouvait les déranger ; une fois, pendant un orage, comme ils récitaient l’Angélus, la foudre tomba sur le toit du presbytère ; ils n’y prêtèrent même pas attention. Lorsque le père, usé par les ans, rendit l’âme — c’était à minuit — sa fille attendit l’aube pour en avertir son curé : « Va zat (mon père) est mort, lui dit-elle ; venez voir comme il est beau. » Elle pleurait, mais de joie, à l’idée que son père contemplait, face à face, le Seigneur dans son Royaume.

Pauline eut envie de s’écrier : « C’était absurde ! » Pourtant le mot de la Bretonne : « Venez voir comme il est beau », lui remit en mémoire ce qu’elle avait entendu dire à l’abbé Jacques sur son grand-père Ardel ; sa pensée rapprocha la fin mélancolique du pauvre prêtre breton et la solitude où languissait son oncle, rebuté des siens ; un mouvement furtif de compassion l’inclina vers le délaissé.

— A propos de Druzy, énonça Julien, j’ai pu savoir que le prêtre de dimanche en est justement le curé ; c’est bien l’abbé Ardel, du diocèse de Lyon.

— C’est lui en effet, répondit Victorien d’un ton qui affectait l’indifférence.

— Il est venu nous voir, compléta presque en même temps Pauline.

D’un coup d’œil le professeur la tança : est-ce que les étrangers devaient être mis au fait des épisodes qui se passaient dans la maison ?

— Eh bien ! si nous écoutions un peu de musique ? insinua Mme Rude, devinant que Julien avait froissé M. Ardel.

Edmée ouvrit son piano, on alluma des lampes, le violon et le violoncelle s’accordèrent. Pauline adorait ces préparatifs musicaux ; les sonorités confuses des instruments enfermaient l’attente de l’harmonie qui succéderait au désordre. Dans l’audition passive elle pressentait les délices de rêveries incommunicables.

Les musiciens jouèrent l’Adagio du grand trio de Beethoven en si bémol. La plénitude du motif peu à peu la combla d’une ivresse sentimentale. Elle ne s’arrêtait pas à la tranquillité liturgique de cette large mélodie, mais croyait y démêler la nostalgie d’un bonheur sans bornes et impossible.

Vis-à-vis d’elle, à l’occident, sur la colline haussée comme un mur brumeux et dans l’eau miroitante, le crépuscule développait un dais immense de vapeurs violettes et pourprines ; de minces nuées roses se déliaient au sein de cette flambée magique ; Pauline fut envahie d’un frisson qui monta jusqu’à ses cheveux :

« Que je suis heureuse ! pensa-t-elle. Ah ! si de tels moments pouvaient durer toujours. Oui, sans fin ! »

Le violon et le violoncelle reprirent doucement la phrase initiale ; puis, les tierces du piano décomposèrent en sons fugaces la trame des harmonies. Au dehors, le dais du ciel s’endeuillait ; les cuves fumeuses de l’horizon brunirent ; la rivière se décolora, et bientôt l’enchantement transitoire, prémice d’un jour supra-terrestre, ne fut plus, au fond du couchant, qu’un petit reflet de lampe agonisante.

Pauline aurait voulu le retenir en ses yeux, ainsi qu’en ses oreilles les phases du chant. L’idée que tout cela lui échappait rabattit son exaltation ; elle comprit alors, d’une manière obscure, qu’on pût avoir l’appétit de la vie éternelle.

Quand le dernier accord expira, le silence d’ensuite lui parut décevant ; elle supplia M. Rude et Edmée de recommencer.

— N’est-ce pas, dit Julien, que Beethoven a écrit peu de choses aussi transportantes ? Il atteint là une sérénité purement catholique d’émotion.

— On peut y voir tout ce qu’on veut, opposa M. Ardel ; pour moi, je crois fort que Beethoven suivit bonnement son thème en musicien, et n’eut aucune de ces intentions adventices.

— Parbleu ! oui, répliqua Julien ; il ne les eut pas, mais elles y sont quand même.

Une dispute s’engagea qui se fût prolongée, si M. Rude n’eût frappé de son archet un léger coup sur le pupitre. On réitéra l’Adagio ; Pauline fut moins remuée que la première fois ; mais elle essayait de saisir le sentiment de Julien, ce qu’il appelait « l’émotion catholique », et de la sorte elle la subissait à son insu. Tout à l’heure il venait de jeter ce mot :

« L’Église est le seul milieu où la liberté des âmes s’accorde exactement avec le poids d’une tradition. »

Elle démêla qu’en effet l’Adagio de Beethoven exprimait un tel équilibre, et, par lui, un état de paix bienheureuse ; elle répugnait pourtant à conclure comme Julien ; cette velléité d’analyse se dissipa d’ailleurs parmi d’autres songeries instables.