ÉMILE BAUMANN

LE SIGNE
SUR LES MAINS

ROMAN

PARIS
BERNARD GRASSET
61, RUE DES SAINTS-PÈRES

1926

DU MÊME AUTEUR

  • Les grandes formes de la Musique (Albin Michel, éditeur).
  • L’immolé, roman (Bernard Grasset, éditeur).
  • La Fosse aux Lions, roman (Bernard Grasset, éditeur).
  • Trois Villes saintes (Bernard Grasset, éditeur).
  • Le Baptême de Pauline Ardel, roman (Bernard Grasset, éditeur).
  • L’Abbé Chevoleau, caporal au 90e d’infanterie (Perrin, éditeur).
  • La Paix du septième jour (Perrin, éditeur).
  • Le fer sur l’Enclume (Perrin, éditeur).
  • Job le Prédestiné, roman (Bernard Grasset, éditeur).
  • L’Anneau d’or des Grands Mystiques (Bernard Grasset, éditeur).
  • Saint Paul (Bernard Grasset, éditeur).

Édition de luxe :

  • Heures d’été au Mont Saint-Michel, avec des gravures sur bois de René Pottier.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : TREIZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON, DONT DIX NUMÉROTÉS JAPON 1 à 10 ET TROIS, JAPON H. C. I à H. C. III ; TRENTE-SIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE, DONT TRENTE NUMÉROTÉS HOLLANDE 1 à 30 ET SIX, HOLLANDE H. C. I à H. C. VI ; ET CENT TRENTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA, DONT CENT VINGT-CINQ NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 à 125 ET DIX, VÉLIN PUR FIL H. C. I à H. C. X.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Bernard Grasset 1926.

A
Mademoiselle GENEVIÈVE DUHAMELET
après avoir relu ses Poèmes ; Agnès les eût aimés.

AUX JEUNES AMIS
CONNUS ET INCONNUS
qui retrouveront en Jérôme quelque chose d’eux-mêmes.

I

Au moment où Jérôme entra, rue de Vaugirard, dans la chapelle des Carmes, l’office du Samedi Saint était commencé. Comme tous les ans, la veille de Pâques, on y faisait l’ordination des clercs. Devant le tabernacle se tenait agenouillé, en chape violette, avec ses assistants, un majestueux évêque dont un acolyte portait la crosse. Les surplis des prêtres emplissaient le chœur ; des têtes chauves brillaient sous le soleil qui pénétrait, à droite, par le vitrail du transept.

Les yeux de Jérôme ne se tendirent qu’une minute vers l’autel. Au milieu de la nef, la double rangée des ordinands formait en demi-cercle une couronne d’aubes et de cierges, le long d’un tapis où, solennellement, s’avancèrent ceux qui allaient être ordonnés, les uns sous-diacres, les autres diacres, quelques-uns, prêtres. Ils se mirent à genoux, puis, les mains croisées sous leur front, ils s’allongèrent, demeurèrent immobiles. Le clergé avait entonné les litanies des Saints ; l’Église triomphante s’entendait appeler à soutenir de sa puissance l’infirmité des médiateurs terrestres. Eux, avant de se lier par les rites irrévocables, ils signifiaient leur volonté de mourir à tout ce qui n’était pas Dieu ; ils restaient couchés là, pareils à des cadavres, comme de grands lys foudroyés.

Jérôme, leste et mince, pour mieux voir, s’insinua entre les chaises pressées des fidèles, jusqu’au centre de la nef. Il considéra ces corps de jeunes hommes, prostrés en ligne, sur deux rangs. Les diacres, par-dessus leur aube, étaient ceints d’une étole, comme des soldats d’un baudrier. La couleur rouge étalée dans l’or du tapis lui représenta des flaques sinueuses de sang, le sang frais de combattants abattus, la face dans la poussière, parmi des blés qui mûrissent. Il songea :

— Si Montcalm était ici…

Montcalm, son aîné de deux ans, un camarade tué à la guerre, cinq mois avant la fin ; une de ces amitiés que le silence de la mort approfondit !

« Qu’est-ce qu’un mort ? a dit quelqu’un. Un absent qui n’écrit plus. »

Montcalm avait-il besoin d’écrire ? Quand était-il absent ? Depuis l’heure où il partit en patrouille et ne reparut jamais, Jérôme gardait comme gravé au couteau dans sa mémoire son regard d’adieu ; même le son de ses dernières paroles vibrait en lui.

A Moulin-sous-Touvent, le soir du 3 juin, au crépuscule, ils marchaient l’un derrière l’autre, le long d’un boyau fangeux. Montcalm s’avançait le premier, penchant la tête, massif et grave. Un brusque pressentiment le saisit ; il s’arrêta, se retourna, dit à Jérôme :

— Tu sais où je dois aller après cette guerre, si j’en reviens (Jérôme savait qu’il se destinait, tardivement, au séminaire). Si je meurs, tu prendras ma place. Est-ce promis ?

— Alors, tu n’en veux pas revenir ?

— Est-ce promis ? insista Montcalm qui posa une main sur son épaule et le regarda comme s’il lui passait le fardeau d’une mission sacrée. Il tendait vers son ami son visage honnête et rubicond, sa forte mâchoire de rural vendéen. Un sourire mystique commentait son adjuration. Jérôme ne se raidit point sous l’imprévu de cette violence :

— Si Dieu l’exige, répondit-il, si, moi-même, j’en reviens, vieux, c’est promis.

Ils s’étreignirent sans rien ajouter. Montcalm, dans la nuit tombante, reprenant sa marche, semblait en route déjà pour les pays d’outre-tombe…

Deux semaines plus tard, Jérôme eut le bras droit cassé par une balle. La fracture était sérieuse ; la maladresse d’un major en compromit la guérison. Une faiblesse lui resta dans les muscles qui le rendit pour longtemps inapte à tenir un fusil. L’armistice le libéra ; il rentra chez sa mère, alors installée aux environs de Saint-Cloud, sur la hauteur de Garches.

Il ne lui parla point de la promesse faite à Montcalm.

La mort de Montcalm était-elle bien sûre ? Suffisait-elle à certifier l’appel divin ?

Ai-je la vocation ? s’interrogeait-il. Et il interrogea Dom Estienne, son confesseur, un vieux bénédictin prudent. Celui-ci conseilla simplement : « Attendez et priez. »

Jérôme attendait plus qu’il ne priait. La grandeur du sacerdoce, parfois, l’attirait, même l’enivrait. Mais, avec la fougue de ses vingt et un ans, il s’élançait aux joies palpables, comme un affamé ouvre ses narines à l’odeur d’un pain chaud. Il préparait un examen tout profane : l’École d’agriculture de Beauvais, où il se proposait d’être admis, l’armerait de méthodes neuves pour l’exploitation de ses terres, en Vendée. L’histoire étant une de ses passions, il suivait aussi des cours à l’Institut catholique. C’est pourquoi il avait dirigé ses pas vers la chapelle des Carmes ; au spectacle de l’ordination il voulait s’éprouver, s’imaginer lui-même en soutane et en aube, pareil à quelqu’un de ces prostrés sur qui le chœur chantait les litanies des Saints.

Elles retentissaient, plus triomphales que funèbres, au-dessus des victimes dont allait se consommer l’oblation. Les fortes voix du clergé, celles, plus flottantes, de la foule, déroulaient impersonnellement la continuité naïve des versets et des réponses. L’Église dénombrait les colonnes de l’invisible basilique édifiée et enrichie par les siècles. Elle conviait à défiler autour des ordinands, à leur tendre la main, l’armée des anges et des archanges, tous les Ordres des Esprits bienheureux, les Patriarches et les Prophètes, les Apôtres et les Évangélistes, les Martyrs, les Confesseurs, les Vierges, les Veuves, les Ermites, les Pénitents ; et le Christ lui-même, avec son étendard, semblait descendre, comme dans les limbes, au-devant de ces ensevelis pour les initier a sa gloire.

Mais le cri suppliant de la misère se prolongeait : Délivre-nous, Seigneur ! Entends-nous, nous t’en prions. Te rogamus, audi nos…

Jérôme s’unissait aux réponses ; leur gaillardise populaire allégeait de sa tristesse la longue prostration. Il se disait en même temps :

« A quoi pensent-ils, ces hommes qui vont faire le pas, ou qui, tout à l’heure, seront des prêtres ? Est-ce au monde dont ils se séparent, aux tendresses désirables qu’ils n’auront pas connues ? A l’immensité des dons, des pouvoirs, aux terribles charges qu’ils assument ? Est-ce à leur indignité ? Ou cèdent-ils à la douceur du suprême abandon ? Ils savent que c’est bien fini, qu’ils sont la part du Seigneur ; ils se remettent en leur néant pour renaître dans l’Esprit Saint. Ils porteront, quand même, jusqu’au bout, leur chair de péché, la loi de la sottise et de l’orgueil. Montcalm, lui, dans cette posture, n’aurait eu qu’une idée : « Le Maître m’a voulu ; j’obéis ; je servirai dans l’amour. » Il était prêtre avant de l’être. Ceux qui sont là ressemblent-ils à Montcalm ?

Moi, je suis loin de leur obéissance. Je n’ai, comme dirait Dom Estienne, ni l’attrait surnaturel, ni l’intention droite. Je ne mérite pas le choix d’en Haut. J’ai le goût de rester libre. Oh ! la soutane, un suaire noir. Moi, Jérôme Cormier, en soutane !… Non, ça ne m’irait point. Et pourtant…

Il s’arrêtait au bord de cet aveu :

« Tu es faible devant toi-même ; tu as peur du sacrifice. La vocation vient-elle de toi ? Si tu l’as, qui l’aura faite ? »

Les ordinands s’étaient relevés ; le demi-cercle des aubes et des cierges se reforma. Jérôme admirait les visages purs et tranquilles des clercs debout en face de lui. Son enthousiasme les jugeait « sublimes, angéliques ». Et, en effet, un rayon intérieur dégageait des plus ternes quelque chose de doux dans la force, d’intrépide dans la modestie.

La Messe commença. Entre le Kyrie et l’Évangile les ordinations se succédèrent. Chaque fois qu’un nom, en latin, était appelé, le candidat répondait : Adsum, Me voici, le mot d’Abraham quand le Seigneur lui mit en main le couteau pour l’immolation d’Isaac.

Ce mot, la plupart des ordinands le proféraient d’une voix rapide, effacée, un peu comme le soldat répond : Présent à l’appel du quartier. Mais il enfermait toutes les acceptations jusqu’au martyre ; dans la chapelle des Carmes, le martyre pouvait-il ne point être évoqué ?

Ce fut entre ses murs, qu’en 1792, les septembriseurs entassèrent et jugèrent, avant la tuerie méthodique, les prêtres qu’ils n’avaient pas massacrés dans le jardin. Sur le marbre de la table où l’on communie, les bourreaux venaient aiguiser leurs sabres. Puis, les condamnés étaient poussés, par la galerie, vers le palier du jardin. A mesure qu’ils se montraient, on les précipitait sur les piques, on les sabrait, on les fusillait.

Jérôme avait maintes fois passé devant le petit perron, au bas de la muraille enfumée, sous les fenêtres grillées comme celles des cachots. Contre la rampe de fer, entre le double escalier, il avait vu la simple inscription : Hic ceciderunt, ils sont tombés ici. Il avait assisté à une Messe dans la crypte où les parois de marbre noir cachent les ossements des cent quarante prêtres martyrisés. Il avait retenu de ces contacts une dure leçon d’ascétisme, un vague effroi qui s’étendait au séminaire tout entier. Une partie de lui-même s’exaltait à de tels souvenirs héroïques ; l’humain de ses appétits les répudiait.

Cependant il suivait avec attention les rites. Le Pontife, assis ou debout, déposant ou reprenant sa mitre, lisait d’une voix claire les augustes oraisons. Les ordinands montaient s’agenouiller, se relevaient : tonsurés, portiers, lecteurs, exorcistes, acolytes, sous-diacres portant pliée sur le bras gauche la dalmatique, « vêtement de joie », et qui touchaient le calice, la patène vides, en témoignage du don d’eux-mêmes sans retour.

« Voulez-vous boire mon calice ? » leur disait intérieurement le Prêtre éternel. Ils répondaient : Oui. Jérôme entendait une voix insidieuse lui souffler : « Le calice est trop amer. Qu’il passe loin de toi. »

Sur la tête des nouveaux diacres, le Pontife étendait la main droite ; il mettait à leur cou l’étole blanche, symbole de candeur, de bienheureuse immortalité et leur faisait toucher le livre des Évangiles.

Mais à l’ordination des prêtres était réservée la plus ample liturgie. Jérôme observa la petite nappe qu’ils tenaient pour lier et laver leurs mains.

Le consécrateur lut l’admonition latine où l’on rappelle qu’autrefois le peuple était consulté.

« C’est avec une grande crainte, poursuivait-il, qu’on doit monter à une dignité si haute… Il faut qu’une sagesse céleste, des mœurs probes, une longue pratique de la justice recommandent les élus…, qu’ils soient les vieillards du peuple. »

Il associait à l’Église future, incarnée dans les nouveaux prêtres, toute celle des temps passés, depuis les Apôtres, depuis Moïse et les soixante-dix hommes choisis dans Israël…

Puis il se leva, et, sans discours ni chant ni aucune parole, il imposa les deux mains à chacun des diacres agenouillés. Les prêtres qui l’entouraient passèrent devant eux, faisant de même. Enfin, tous ensemble, le Pontife et les prêtres étendirent leur main droite sur les têtes inclinées.

Dans le silence des assistants graves et saisis Jérôme perçut le lourd sanglot d’une mère défaillant sous l’holocauste de son fils. Il se représenta sa mère à lui, s’il était parmi les élus.

« Elle aurait le courage de ne point pleurer ; mais, avant, quel drame ! »

Le Pontife, sur la poitrine des ordinands, avait disposé, en forme de croix, l’étole qui figure le joug du Seigneur, suave et léger. Il avait abaissé le long de leur corps la chasuble, emblème de la charité parfaite.

Alors il s’agenouilla, entonna le Veni creator, et le chœur, à pleines voix, scanda l’hymne brûlante, l’hymne implorante. Jérôme croyait communier sans réserve à l’élan de l’invocation. Avec le clergé, avec ses frères chrétiens, avec l’Église de l’univers, il adjurait l’éternel Visiteur, « source vive, feu, onction spirituelle », le Souffle Saint dont le toucher fait les cœurs aimants et pacifiques.

Mais, cette paix divine, lui-même en possédait-il la constance ? Pendant qu’il chantait le Veni creator, des images profanes s’insinuaient autour de sa pensée, l’enlaçaient délicatement pour l’attirer au loin.

— Agnès et Antoinette auraient dû venir ; elles seraient émues…

Antoinette et Agnès Duprat étaient les deux sœurs. Leur mère, veuve d’un magistrat nantais, venait de mourir d’une lente maladie de cœur, aux Clouzeaux, bourg vendéen, où sa maison avoisinait la Brunière, le domaine de Mme Cormier. Celle-ci, qui l’aimait, et plus encore aimait ses filles, les avait recueillies, pour quelques mois, à Garches. Jérôme s’était fait d’elles, malgré leur tristesse, deux amies délicieuses. Presque à son insu elles captivaient sa vie d’un naïf enchantement. Chacune l’occupait par une amitié différente : fraternelle avec l’aînée, Antoinette, jeune personne vive et raisonnable, qui se proposait, quand elle aurait marié sa sœur, de prendre, au couvent de la rue du Bac, l’habit des Filles de la Charité ; plus inquiète, plus tendre aussi avec la singulière Agnès. Pour lui plaire, Agnès avait mieux que la fraîcheur de ses dix-huit ans : une intelligence aiguë, des saillies originales, des alternances de rêverie et d’enthousiasme ; il surprenait chez elle, sous des élans mystiques, une aspiration réprimée à tous les bonheurs pressentis, mais un je ne sais quoi de violent, de faible, de douloureux qui le troublait.

Au milieu d’une cérémonie dont tous les rites prêchaient le renoncement, le souvenir d’Agnès s’interposa comme pour protester contre d’austères desseins. L’idée de sa présence lui survint telle qu’au premier instant où, après des années, ils s’étaient revus.

Il rentrait, vers midi, par le sentier qui passe au bas du jardin ; en ouvrant la porte, il avait levé les yeux ; dans l’embrasure d’une fenêtre elle se tenait debout, regardant, comme éblouie, la plaine où tremblait, sous la brume, Paris lointain, semblable à une ville ensevelie qu’on découvrirait au fond d’une mer transparente. Son grand deuil faisait valoir ses bras nus, nerveux, rosés en plein soleil, avec des fossettes d’ombre dans leurs plis.

Au bruit de son pas, elle se pencha, puis se retira vivement ; mais, l’ayant reconnu, elle se montra de nouveau ; comme il la saluait d’un air joyeux, elle s’inclina en souriant…

La présence imaginaire s’est écartée, ce qu’on fait dans la chapelle ressaisit Jérôme. Le Pontife assis ôte ses gants ; devant lui, les ordinands fléchissent les genoux ; et, chacun ayant ses mains jointes, il les oint de l’huile des catéchumènes, du chrême qui servait jadis à sacrer les rois. Avec son pouce il étend l’huile en deux lignes formant une croix ; il trace sur ces mains humides un lent signe de croix,

« afin que tout ce qu’elles béniront soit béni, que tout ce qu’elles consacreront soit consacré et sanctifié. »

Un des assistants prend la nappe que l’ordinand présente entre ses doigts ; il en lie la main droite sur la gauche ; aux deux mains ainsi liées le Pontife tend le calice où l’on a mêlé le vin et l’eau ; il leur donne le contact de la patène qui porte l’hostie ; et il prononce les paroles de transmission :

« Recevez le pouvoir d’offrir le sacrifice à Dieu, de célébrer la Messe aussi bien pour les vivants que pour les morts. »

Quand les prêtres ordonnés sont redescendus de l’autel, Jérôme contemple leurs mains ; il ne s’arrête pas à examiner si elles sont blanches ou rougeaudes, fines ou épaisses, grossières ou patriciennes. Il les sait consacrées ; elles béniront, elles baptiseront ; déployées au-dessus de l’hostie et du calice elles aideront la Parole au miracle du pain et du vin transsubstantiés ; elles seules toucheront le Corps du Seigneur. Ces mains, saintes à présent, même si elles devenaient impures, tiendront les clefs invisibles ; sans leur geste rien de ce qui est lié ou délié dans le ciel ne saurait, sur la terre, se délier ou se lier.

Jérôme les voit marquées d’un signe mystérieux impossible à détruire. L’huile de l’onction a beau être essuyée ; les deux lignes en forme de croix demeurent incrustées du pouce à l’index, jusqu’au dedans des paumes, à jamais.

La puissance inamovible de ce caractère émerveille Jérôme ; et cependant un effroi le traverse à la simple idée qu’il devrait un jour en recevoir le signe. Il se retranche dans son indignité, il ne veut pas que ses mains à lui soient enchaînées ni ointes.

« Etre libre », c’est le cri de sa jeunesse impatiente. Le poulain se méfie de la bride et du mors ; il ne comprend que l’appel des herbages ou le clairon du vent qui a bondi sur les vagues. Jérôme est tourmenté d’un sourd malaise ; il s’ennuie au voisinage de ces esclaves du Christ qui, tout à l’heure, vont, une fois de plus, s’agenouiller devant l’évêque et promettre obéissance. Il prend son chapeau, comme pour s’en aller. Mais il se ravise en pensant :

— Montcalm serait là ; je resterais ; et que dirait le Père ?

Celui qu’on appelle, chez Mme Cormier, « le Père », est l’oncle paternel de Jérôme, un ancien missionnaire que ses infirmités ont réduit à l’inaction ; sa belle-sœur lui donne asile, et ce vieux malade exerce dans la maison une suprématie ; Jérôme lui-même éprouve son ascendant ; la présence du « Père » domine, qu’il le veuille ou non, tous ses actes.

Il reste donc jusqu’au bout de la Messe magnifique concélébrée à voix haute par le Pontife et les nouveaux prêtres. Le tumulte de son indépendance s’est calmé. Il s’associe à la majesté du Sacrifice, à l’attente pascale, dans la douceur de la divine Communion.

Cependant, lorsqu’il sort de la chapelle, il part aussi allègre qu’un écolier s’échappant à la fin d’une classe trop longue. D’un pas impétueux il descend la rue d’Assas ; il va comme pressé par un rendez-vous d’amour. Il éparpille sa force dans les choses extérieures ; il est content de faire sonner sous ses talons le trottoir ensoleillé. Du bonheur passe pour lui, même dans les nuages dispersés au delà des toits fumants. La terre lui semble belle comme un navire pavoisé voguant vers des îles bleues, au matin d’un printemps qui se voudrait éternel.

II

Dans la salle à manger aux boiseries très blanches Mme Élise Cormier présidait la table, ayant un prêtre à sa droite, et, à sa gauche, un autre prêtre, l’oncle Gaston, « le Père ». Vis-à-vis d’elle, entre les deux jeunes filles, la place de Jérôme était vide. On ne l’avait pas attendu parce que l’invité, le chanoine Langevin, devait repartir avant trois heures.

Le sérieux des soutanes, la robe noire d’Antoinette et d’Agnès, le dossier haut des chaises de cuir brun, le rectangle étroit, allongé de la table, le crucifix dressé contre le mur, derrière la maîtresse de maison, imposaient à cet intérieur une sévérité conventuelle. Il y avait pourtant sur la nappe une corbeille en argent, ornée de violettes et de primevères. Les vastes fenêtres accueillaient la fraîcheur mouvante, verte et fauve, des premières feuilles du jardin. Autour des cheveux d’Agnès, d’Antoinette et de leurs joues délicates tremblait un duvet de clarté. Blonde, rose, Mme Élise effaçait mal, sous le gris monastique de son corsage, les grâces d’une maturité plantureuse ; elle conservait, à quarante-deux ans, un éclat de jeunesse presque ingénu, un air de sérénité virginale. Le profil arrondi, vermeil du chanoine Langevin, avec sa bouche finement narquoise, rappelait ces abbés du XVIIIe siècle, trop bien portants, trop heureux, qui, du haut de leurs portraits, font honte à l’anémie d’arrière-neveux moroses. Chaque fois qu’il venait à Paris, Mme Cormier le recevait comme un ami d’enfance de son mari défunt. Il était arrivé de Luçon la veille, chargé, auprès du Cardinal, d’une mission confidentielle qu’il voulait remplir le jour même.

A ces visages affables « le Père » opposait la rudesse tourmentée du sien : une tête carrée, des tempes puissantes ; des cheveux drus, presque blancs, des sourcils irréguliers qu’il fronçait comme s’ils allaient lancer des foudres, une mâchoire tendue, une barbe divisée en deux pointes qu’étirait sa main noueuse ; une mine de commandement ; l’œil de feu d’un faucon dévorant les espaces. Sa figure aurait pu être celle d’un vieux Chouan terrible ; le pli sacerdotal, la maladie, la prière, une volonté de renoncement l’avaient adoucie, épurée. Son teint jaune déclarait le mauvais état de son foie. Il mangeait peu ; une tasse de lait avec du pain grillé suffisait à sa réfection. Mais, quand il parlait, c’était, selon son habitude, en prophète, comme ayant seul le droit d’être écouté :

— Vous croyez, braves gens, la guerre finie ? Détrompez-vous ; la paix n’est qu’une fausse trêve ; les fléaux sont en marche. Ces quatre années sanglantes n’auront été qu’une piqûre de guêpe auprès de ce qui nous attend…

Mme Élise, quoique résignée, de longue date, à ses vaticinations, les sentait irritantes pour l’optimiste chanoine ; elle tourna vivement vers son beau-frère ses yeux mutins, et, sur un ton de gentillesse suppliante :

— Oh ! Père, je vous en prie, épargnez-nous, laissez-nous, entre deux crises, au moins respirer…

— Cher ami, dit le chanoine, s’évertuant à rester bénin, vous ressemblez toujours au sombre Ézéchiel, lorsqu’il trouvait doux comme miel le livre amer qu’il avait mangé, plein de lamentations et de menaces affreuses. Serons-nous tentés au delà de nos forces ? Les Victimes n’intercéderont-elles plus ?

Le Père allait justifier ses prophéties, indigné qu’elles fussent mises en doute. Mais on venait d’entendre la grille de la villa se refermer brusquement. Un pas agile bondit sur le perron. Mme Élise eut à peine le temps d’annoncer :

— Voici Jérôme !

Il entra, rouge, un peu haletant d’être monté si vite. Son arrivée fut la diversion joyeuse. Il baisa le front de sa mère, serra la main de son oncle et du chanoine ; les deux jeunes filles lui tendirent le bout de leurs doigts. Désirée, la cuisinière, présenta sur la table une dorade friande que Mme Élise découpa ; et, tandis que Jérôme expliquait son retard, le Père lui demanda comment s’était passée l’ordination :

— Les ordinands, je le suppose, ne brillaient guère par le nombre…

— Oui, répondit Jérôme, ils sont trop peu. C’était beau, quand même. J’ai vu de près l’onction des mains ; je n’en avais aucune idée.

— Autrefois, observa son oncle, si un prêtre était noté d’infamie, il subissait le rite opposé. L’évêque, pour le dépouiller du pouvoir de consacrer et de bénir, lui raclait les mains avec un couteau ou un morceau de verre.

Antoinette soupira :

— Elles devaient être en sang !

— Rassurez-vous, Mademoiselle, intervint l’érudit chanoine. L’Église ne fut jamais inhumaine. Le Pontifical recommandait à l’évêque de les racler doucement, légèrement, sine effusione sanguinis.

Agnès examinait les mains du chanoine et celles du Père. Elle murmura cette remarque étrange :

— Les prêtres portent donc un signe sur les mains ?

— Je le croirais, dit Jérôme, et même je me demande si, dans certains cas, le signe ne devient point un héritage de famille.

Mme Élise se prit à rire, le chanoine hocha la tête, et le Père fronça les sourcils comme en face d’un paradoxe inquiétant. Jérôme poursuivit :

— Je vous étonne ; mais je pense à mon ami Montcalm. Un soir, nous étions tous les deux, seuls dans notre cagna ; il se mit à genoux, pria longuement ; ensuite il me confia que, s’il rentrait vivant au pays, il serait prêtre ; et il me révéla le motif, un des motifs de sa vocation. Montcalm ne s’appelait pas Montcalm ; son vrai nom était Brindeau ; allié par sa mère aux Sainte-Flaive, une ancienne famille du Bocage qui possédait quelques terres près de chez nous. Son grand-père, me dit-il, avait changé de nom pour cacher une honte. Pendant la Terreur, le baron de Sainte-Flaive émigra ; sa femme et sa fille, n’ayant pu le suivre, furent jetées en prison, à Nantes. Elles plurent au geôlier ; il leur offrit de s’enfuir avec elles, de s’embarquer pour l’Espagne. Il ne posa qu’une condition : la jeune fille l’épouserait. Mme de Sainte-Flaive consentit ; ce geôlier était un bel homme ; il sut abuser la demoiselle, après avoir ébloui la mère. Le ménage eut trois fils ; plus tard, on sut que l’ex-geôlier, c’était un ci-devant prêtre. Eh bien ! Montcalm pensait qu’il devait réparer le sacrilège de l’aïeul. Et il concluait : « J’ai dans les veines du sang d’un prêtre ; quelque chose de plus fort que moi me porte au sacerdoce. » Il a réparé avec son propre sang…

Jérôme s’étonna d’avoir ainsi parlé ; en dévoilant, à cette heure, le secret de Montcalm, il semblait se mettre sur le chemin d’avouer la suprême injonction du mort, celle dont il demeurait chargé. De celle-là, il croyait bien que jamais l’aveu n’échapperait à ses lèvres.

Un silence succéda où il put écouter l’écho de son récit prolongé jusqu’au fond des cœurs, comme la chute d’une pierre rebondissant le long des parois d’un puits. Mais le chanoine, théologien scrupuleux, éprouva le besoin de commenter :

— La vocation, chez votre ami, et l’onction des mains reçue par le ci-devant prêtre, ces deux faits n’ont entre eux aucun lien formel.

— Qu’en savez-vous ? contredit le Père, enclin à scruter les choses qui se perdent dans l’insondable.

La brusque révélation de Jérôme sur Montcalm avait choqué Mme Élise. Pourquoi son fils ne lui avait-il rien dit, à elle d’abord, de cette bizarre confidence ?

Elle poussa l’entretien vers un sujet où le Père et le chanoine n’auraient pas, croyait-elle, occasion de se heurter. L’abbé Langevin, quelques mois auparavant, avait fait un séjour à Rome ; elle se disait curieuse de le suivre aux catacombes. Il raconta que, dans celles de Saint-Calixte, le Trappiste qui le guidait l’avait arrêté devant un petit bas-relief en marbre figurant des Amours ailés montés, comme des coureurs, sur des chevaux lancés à toute bride : « Quoi de chrétien dans ce motif ? » avait-il interrogé. Et le Trappiste avait répondu :

« Païen, mais beau. »

— En France, continua l’abbé, on n’imagine guère un Trappiste ni même personne d’entre nous osant pareille phrase. Au fond de nos mœurs et de nos préjugés survit un jansénisme incurable.

— Le jansénisme avait du bon, protesta le Père avec une moue agressive. C’était un bastion contre la veulerie des mœurs. J’aime mieux ça que nos dévotions de camelote, l’illusion du salut au rabais, du salut qui ne coûte rien.

Le chanoine, d’un ton poli, se rebiffa :

— Alors, comment expliquez-vous, mon Père, que partout où s’implantèrent des évêques et un clergé jansénistes, la foi ait décliné plus promptement qu’ailleurs ?

Par-dessus la tête de Mme Élise une controverse, entre les deux ecclésiastiques, s’aiguisa, un croisement de fer que la modération du chanoine maintint courtois. Antoinette, silencieuse, effacée, observait le choc de leurs arguments ; Agnès et Jérôme s’isolaient dans une causerie à mi-voix :

— Païen, mais beau ! reprenait Jérôme. J’aime cette largeur de vues. Après tout, la nature est l’œuvre de Dieu, et la chair n’est point maudite, ni l’amour de la beauté, un crime.

— Je pense comme vous, dit Agnès ; ou plutôt je pense très peu. Pour moi, les êtres existent, les idées, à peine. Tout à l’heure, questionnez encore le chanoine sur l’Italie. Je voudrais tant connaître Rome, et, je ne sais pourquoi, la Sicile. Je rêve de Malte, de l’Afrique. Je me figure, dans les pays du Sud, la vie plus divine et simple. Vivre, oh ! vivre !…

— Je crois vous comprendre, dit Jérôme, ému de sa confiance, surpris de ces velléités nostalgiques. Mais enfin, vivre, qu’est-ce donc pour vous ?

Les paupières aux cils bruns d’Agnès eurent un léger battement ; une rougeur vague anima ses joues, et sa tête se détourna comme dans une fuite charmante. Après une pause brève elle répondit pourtant :

— Je n’en sais rien au juste ; je désire parce que j’ignore…

Elle faillit lui retourner sa question : « Et vous, sous le mot vivre, que mettez-vous ? » Elle n’osa, pas plus qu’il n’osa la presser davantage.

Mais, en ces minutes d’intimité, pour la première fois il reçut le contact réel de sa présence. Apercevoir qu’elle avait un teint diaphane, des yeux pers que la courbure des cils rendait caressants, des lèvres minces un peu renflées aux commissures, un profil dont le nez pointu relevait les contours alanguis, une main svelte, une voix hésitante et veloutée qui semblait sortir d’un rêve nonchalant, ce n’était pas la connaître. Mais elle venait d’entr’ouvrir son âme ; Jérôme fut avide soudain de la pénétrer.

Il ne se croyait point amoureux d’Agnès ; il ne pensait trouver en elle qu’une agréable amie. Cependant saurait-il s’arrêter à une sympathie éphémère ? S’il n’avait rien démêlé, chez la sœur d’Antoinette, de plus profond, il se fût tenu en garde contre de vains élans. La noblesse et le péril, pour lui, d’une telle amitié, c’en était l’ingénuité catholique. Un cœur formé à l’absolu de l’amour le transporte dans les sentiments profanes. Il ne pouvait aimer à demi, ne livrer qu’une parcelle de lui-même. Agnès lui témoignait une sorte de furtif abandon ; son premier mouvement fut un trouble voluptueux. Mme Élise la définissait « une dormeuse qui attend l’heure de s’éveiller. » Jérôme pouvait se croire la cause ou l’occasion de l’éveil. Et l’appel d’Agnès répondait, en lui, au frémissement d’une jeunesse jusqu’alors contenue par de chastes disciplines. Car il avait traversé les hasards de la guerre et les promiscuités de l’arrière-front sans être une seule fois victime des occasions charnelles. Montcalm, là encore, l’avait protégé, Montcalm qui, à la veille d’une offensive, lui déclarait : « Si je meurs, tu sais, je meurs vierge. »

Dans la naïve sentimentalité d’Agnès il trouvait néanmoins une part de factice, de suranné. Il refusait d’en être dupe. Volontiers, il l’aurait avertie : « Vivre, ce n’est pas exiger le bonheur pour soi ; vivre, c’est se donner… » Mais il avait horreur de paraître pédant, de faire le moraliste. Et de quel droit la prêcher ? N’inclinait-il pas, autant qu’elle, à ménager entre Dieu et le monde un compromis où la part cédée à Dieu restait infime ?

Ces idées graves n’effleurèrent qu’un instant son attention, comme se mêle à l’air d’une rue l’odeur d’encens d’une église, quand on ouvre les portes et qu’on les referme aussitôt. Sa conscience se dissipa dans les menus faits du dehors.

Le déjeuner fini, comme le chanoine disposait encore d’un moment, Mme Élise lui proposa de visiter le jardin ; elle aurait plaisir à lui en faire les honneurs. Elle gardait la passion de planter, d’aménager ; le seul luxe où elle se divertissait était celui des fleurs, des arbres, de la basse-cour.

La maison qu’elle avait achetée, pendant la guerre, voulant suivre Jérôme jusqu’au terme de ses études, se dressait au bord d’un promontoire, à l’endroit que jadis occupa le château des princes de Beauveau-Craon, bombardé, ruiné, en 1871, par les obus allemands.

Le jardin, au-dessous, dévalait sur la pente, et s’appuyait à la lisière des bois qui, jusqu’à la crête de Buzenval, couvrent la courbe aimable du coteau. Quelques têtes d’arbres se hérissaient encore nues ; mais le vert sortait partout, frais, le long des branches noires, comme une pluie lustrale. Les cerisiers, les poiriers d’un blanc cotonneux, les lilas, les pêchers tremblants sous leur floraison frileuse avaient l’air de reposoirs fragiles disposés pour une grande fête.

— L’enchantement du Samedi Saint, dit Antoinette à Jérôme.

Il fermait la marche ; le chanoine précédait, accompagné d’Antoinette et d’Agnès. Mme Élise allait en avant, légère et pimpante avec son chapeau de paille aux rubans mauves. Quant au Père, il s’était retiré dans sa chambre, mécontent du chanoine, parce qu’il n’avait su, au terme de leur discussion, le contraindre à rendre les armes ; il conservait, d’ailleurs, des pays chauds, l’habitude d’une sieste après midi où il réparait, assez mal, des nuits sans sommeil.

Mme Élise s’égayait à célébrer au bon abbé Langevin les promesses de ses poiriers :

— Voici mes William, mes Doyenné du Comice, mes Tour Eiffel…

— Des Tour Eiffel ! s’exclama le jovial chanoine. Il faudra, pour les avaler, le secret du trou de l’aiguille par où passe un chameau.

— Eh bien ! dit-elle, à l’automne, je vous en ferai goûter. Vous verrez, Monsieur le Chanoine, qu’elles passeront très bien.

Elle l’emmena vers le jardin français dessiné d’après ses plans. Les ronds des pelouses, les rectangles, les lignes triangulaires se combinaient en rythmes séduisants. Sur les longues bandes de gazon, des ifs coniques, sans paraître s’ennuyer trop, se faisaient vis-à-vis. Une vasque d’un galbe pur régnait au centre d’un parterre qu’entouraient des rosiers. Les plus précoces des roses étaient à peine en boutons. Avec discernement le chanoine salua certaines étiquettes :

— Oh ! La rose soleil ! Le bouquet de la mariée !

Il suivit Mme Élise à droite, parmi les choux du potager, auprès de la basse-cour. Les poules étaient logées par espèces, entre de clairs treillages ; un sable fin garnissait leur parc. Dans une cabane proche on entendit la voix amicale d’une chèvre ; deux chevreaux s’élancèrent en galopant comme des fous. Ils se poursuivaient l’un l’autre, sautaient sur un banc de bois, en redescendaient. Leur mère les rejoignit, une chèvre syrienne, grise, au poil soyeux, qui vint contre la grille coller son museau gourmand. Tandis que Mme Élise et Antoinette lui présentaient des bouts de pain, les petits grimpaient sur son dos, s’insinuaient entre ses jambes, la queue frétillante, pour tirer ses pis énormes ; puis ils repartaient, cabriolant, et, tout d’un coup, s’arrêtaient, ahuris, mutins, capricieux, ivres de bon lait, ivres d’être au monde.

Mme Élise s’amusait, Antoinette et le chanoine aussi, de leurs gambades ingénues. Les âmes simples retrouvent auprès des animaux innocents quelque chose qui remémore la joie du premier Paradis.

Mais Jérôme et Agnès les avaient devancés auprès du « chenil ». Mme Élise dénommait ainsi, en badinant, l’enclos où vivaient séparés, d’un côté, un ménage de petits dogues, de l’autre, un jeune chien-loup, à poil fauve moucheté de noir, nerveux de membrure, avec les oreilles en cornet, des yeux cerclés de jaune, la mine agressive et fougueuse. Celui-ci allait et venait, derrière les grillages, le cou tendu, à pas allongés, comme un léopard dans sa cage.

— Mob ! appela Jérôme.

Le chien s’étira, bâilla, vint flairer les mains de son maître. Mais, voyant approcher la soutane du chanoine qu’il ne connaissait pas, il se ramassa brusquement, prêt à bondir, et poussa des aboiements furieux. Les dogues, à plein gosier, firent chorus.

— Ce molosse, plaisanta le bon abbé, promet d’être anticlérical.

— N’y voyez pas d’intention personnelle, répliqua Mme Élise. Mais, comme disait Désirée, il n’est pas commode, le bestiau.

— Je me demande, réfléchit tout haut Jérôme, pourquoi la brutalité de ce chien m’attire. J’aime jusqu’à ses fureurs et à son envie de mordre. Au fond, je ne crois qu’à la force.

Le chanoine, qui exigeait des idées nettes, rectifia d’une voix paisible :

— Vous le dites, mon cher ami ; le pensez-vous ? La force n’est point la brutalité. Les Livres Saints ont raison : « La sagesse vaut mieux que la force. »

Antoinette, en riant, vint à la rescousse, appuya :

— Et vous m’oubliez ! La charité ? qu’en faites-vous ?

— La charité ! s’écria Jérôme, mais c’est la suprême force. J’adore le Christ parce qu’il a vaincu la mort, parce qu’il reviendra en triomphateur à la fin des temps…

Il jeta sa réplique avec une pointe de jactance juvénile. Agnès le regarda ; elle crut voir autour de son visage cette clarté glorieuse qui ceint le front des héros ; et vivement elle abaissa ses paupières, de peur qu’on ne s’aperçût qu’elle l’admirait.

Le chanoine s’excusa de prendre congé si vite. Tous le raccompagnèrent jusqu’au bas du jardin. Il s’extasia encore sur l’ampleur et l’aménité du site ; rien de plus doux que ces bois de Buzenval et leurs feuillées vaporeuses sous le fin soleil du printemps. Si, vers la droite, les coteaux de Saint-Cloud, les collines plus hautes de Meudon fermaient d’une ligne sévère l’étendue, à l’est elle semblait illimitée comme la mer ; par delà le rebord de la vallée, Paris, au loin, s’étalait, vague autant qu’une nécropole en ruines : des tas de pierre compacts, coupés de taches noires, de masses boisées. Une flaque d’eau qui était la Seine, les tours d’une église, un dôme se dégageaient du plan indistinct ; l’immensité se fondait en brume, sans ligne d’horizon.

Le bruit des routes d’en bas grondait à peine sourdement. Des cris d’oiseaux égayaient l’espace. Des avions invisibles peuplaient l’éther d’un ronflement profond, tel qu’un murmure d’orgue ou la rumeur d’une ville dans le ciel.

— Le calme des hauteurs ! exprima encore le chanoine avant de quitter Mme Élise. Vous vivez un rêve désirable.

— N’est-ce qu’un rêve ? s’étonna-telle en lui disant adieu.

Tandis qu’elle remontait, elle s’arrêta près d’un parterre pour lier à son tuteur une tige de rosier qui s’affaissait. Antoinette était partie en avant ; Mme Élise suivit d’un coup d’œil Jérôme et Agnès marchant côte à côte, tous deux souples, élancés, gracieux, elle moins grande que lui, indolente d’allure ; et ils s’entretenaient d’un air fraternel.

— Ces deux enfants feraient un beau couple ; mais sont-ils nés l’un pour l’autre ?

III

En retenant sous son toit les sœurs orphelines, Mme Élise n’avait songé d’abord qu’à un bon office d’amitié. Ensuite elle s’était dit : « Si Agnès et Jérôme s’aimaient, j’aurais une bru exquise. »

Elle ne ressemblait pas à ces mères qui exposent aux pires désordres la jeunesse de leur fils, abritées contre tout reproche par le vieux sophisme : « Avant de penser au mariage, il faut être assuré d’une situation. » Elle visait à fixer Jérôme dans un sage attachement, prélude des noces bénies. Mais elle observait les deux jeunes gens, en silence, sans les induire à se déclarer. De subtils indices lui dévoilèrent, chez Agnès, une inclination que la jeune fille, de son mieux, dissimulait. Jérôme, au contraire, ne paraissait éprouver qu’un sentiment tranquille, proche de la simple camaraderie. Mme Élise différait de l’interroger : « Te plaît-elle ? » Une réponse négative l’aurait trop déçue. Elle voyait Agnès selon son penchant à colorer d’illusions généreuses tout ce qui l’approchait. Dans le palais enchanté qu’elle préparait à son fils elle intronisait une Agnès ornée de multiples dons, de ceux qu’une belle-mère peut concéder à sa belle-fille ; elle n’admettait pas qu’un simple mot vînt abattre ses espérances.

Elle savait pourtant la fragilité des bonheurs. Le sien, après son mariage, avait duré deux ans à peine. Elle avait vu son mari, foudroyé par une rupture d’anévrisme, expirer entre ses bras dans un moment où la mort était à mille lieues de leurs pensées communes. Un de ces chocs dont l’ébranlement se prolonge toute une vie ; certaines choses sont impossibles à recommencer, parce qu’un souvenir affreux en défend les approches. Jeune et riche d’ardeurs instinctives, de tendresses réprimées, courtisée, assaillie d’hommages, elle repoussa les plus séduisants partis. Elle évita le monde où son charme la vouait à des sollicitations. Une ferme santé, une piété vraie l’aidèrent à soutenir ce détachement. Mais ce fut un détachement joyeux, actif, une expansion inlassable vers les œuvres qui lui promettaient l’oubli d’elle-même. Pendant la guerre, elle avait assumé, à Saint-Cloud, la direction d’un hôpital. Du matin au soir, quand elle avait assisté à la messe du Père — il la disait dans une chambre disposée en oratoire, — entre la surveillance de son ménage, son jardin, les lettres qu’elle écrivait à ses métayers, les courses à Paris, des visites charitables, les travaux d’aiguille où elle excellait, peu d’instants lui restaient pour se préoccuper de sa personne et interroger son cœur. Elle ne lisait que durant les veillées d’hiver ou les jours de pluie. Le Père la blâmait d’habiter trop peu « son arrière-boutique ».

— Vous êtes Marthe jamais assise ; et nous cherchons Marie.

A quoi elle répondait :

— Je serai Marie, lorsque le Seigneur m’aura emmenée dans son repos… Le plus tard possible, osait-elle ajouter, avec son rire éclatant, demeuré frais et joli comme le son des girandoles de cristal d’un lustre qu’on remue et qui scintille.

L’étrange était qu’optimiste, résolue à créer partout de la joie autour d’elle, elle tolérât le voisinage quotidien d’un malade quinteux, d’un homme obsédé par l’imminence des fléaux, d’un voyant d’Apocalypse, prompt à s’exaspérer si l’on doutait de ses prévisions. Ou plutôt il fallait, pour n’en pas être excédée, l’humeur folâtre de Mme Élise, sa bravoure insouciante et sa bonté calme.

Son beau-frère lui rendait obscurément l’image de son mari. M. Philippe Cormier avait été, comme l’était son frère, un vendéen de forte race, « une tête carrée », quelqu’un de loyal, de batailleur, d’autoritaire, même, pour parler le langage du pays, « d’haricotier »[1] ; tendre sous une assez rugueuse écorce, il avait idolâtré sa femme, il était mort de la trop aimer.

[1] Chicaneur.

En son beau-frère Gaston, Mme Élise retrouvait jusqu’aux traits du défunt, et son timbre de voix, son écriture, une certaine façon de hausser les sourcils ou de croiser les bras dans une posture de défense. Convictions intraitables, hauteur chevaleresque, besoin de dominer, ces deux hommes se continuaient au point qu’on les eût pris quelquefois pour le même homme.

Mme Élise écartait les troublantes réminiscences, bien plus qu’elle ne s’y attardait. Celui qu’elle appelait le Père, elle l’aimait d’une affection filiale ; elle vénérait ses vertus, non sans critiquer ses points faibles. Au début de son veuvage, ses conseils l’avaient dirigée ; il l’avait confirmée dans sa décision de ne se remarier jamais :

« Vous êtes née, lui écrivait-il, pour la sainteté des veuves. »

Il l’exhortait à une vie parfaite, certain de lui transmettre l’appel d’en haut. Peut-être suivait-il un peu l’inconsciente jalousie d’une amitié despotique ; il ne voulait pas que la femme de son frère devînt l’épouse d’un autre, qu’Élise fût à personne, sinon à Dieu.

Son lien avec elle datait des années où les lettres de la jeune veuve lui portaient en Chine, tous les deux mois, le parfum du pays natal, la figure de la France et la présence vivace du frère qu’il ne reverrait point. Il l’avait aimée, âme lointaine, la seule qui sût comprendre son isolement. Plus tard, consumé par des fièvres, perclus de douleurs, disputant « son cadavre » à trois ou quatre maladies, il avait retrouvé sa belle-sœur florissante, enchanteresse et sage. Elle l’accueillit, le soigna, le réconforta ; elle pansa toutes ses meurtrissures avec l’huile du bon Samaritain ; elle sacrifiait à ses manies une part de son indépendance ; elle dorlotait jusqu’à son sommeil ; car, pendant la sieste du Père, la maison devenait un tombeau, les visiteurs étaient avertis de ne point tirer la grosse cloche du portail.

Il s’imaginait gouverner sa belle-sœur ; elle n’offensait pas souvent de front ses volontés ; elle prenait à revers la position, l’enlevait avant qu’il s’en aperçût. S’il se mettait à tourner comme un vieux lion dans la cage de ses idées sinistres, au lieu de bousculer la cage, elle le divertissait, jusqu’à ce qu’il oubliât de tourner. Elle savait la puissance de la douceur ; un sourire d’elle suffisait, mieux que tous les arguments, à désarmer l’ascète grincheux.

En vain, sans craindre de la froisser, lui redisait-il : « Hors le ciel que j’espère, rien ne compte plus pour moi » ; ses attentions, le seul aspect de sa personne le réconciliaient avec l’exil terrestre.

Il avait vu, sans déplaisir, s’installer à Garches les deux jeunes filles. Antoinette lui lisait les Révélations de Sainte Brigitte, l’ouvrage du baron de Novaye, Demain ? abrégé des prophéties où se répète, depuis le Moyen-Age, l’annonce de la fin des temps. Elle subissait patiemment, comme il seyait à une future sœur de la Charité, ses diatribes contre « l’ignominie moderne ». Agnès le questionnait sur les religions de la Chine. Il lui reprochait de mortifier trop peu son imagination, d’être « romantique ». A son idée, elle ne serait guère la femme qui rendrait heureux Jérôme. L’inquiétude de Mme Élise : « Sont-ils nés l’un pour l’autre ? » venait en partie des réflexions du Père. Néanmoins il ne restait pas insensible à l’attrait singulier d’Agnès :

« Une intuitive, jugeait-il, une passionnée ; si l’amour divin la saisissait, elle pourrait faire des merveilles. »

Il eût préféré pour son neveu un autre mariage ; mais il souhaitait que Jérôme se mariât, et tôt ; le vendéen soucieux de la permanence d’une race, le prêtre qui veillait sur la droiture du jeune homme s’accordaient à vouloir cet événement familial. La pensée ne lui venait pas que Jérôme fût prédestiné au sacerdoce. Il le sentait attiré « par le siècle », esclave du monde et de ses idoles. Et Jérôme, à lui moins qu’à personne, eût révélé le mot d’ordre de Montcalm : « Prends ma place. »

Dom Estienne avait eu beau lui certifier qu’il n’était point tenu, en conscience, à l’exécution d’une volonté qui, sans mandat, disposait de son avenir ; la chose paraissait trop certaine : dès l’instant où le Père connaîtrait la concordance des paroles proférées par Montcalm et de sa mort, il les interpréterait comme un signe céleste ; Jérôme devrait obéir ; l’oncle le harcèlerait jusqu’à ce qu’il se rendît.

Or, était-il sûr de ne pas se rendre ? Sa réponse à Montcalm : « Si Dieu l’exige, vieux, c’est promis », impliquait un engagement sous condition. Malgré tout, il ne désirait point que la voix de Dieu se fît entendre ; d’avance, il cherchait des raisons contre elle.

Le jour de Pâques était passé. Le matin du lundi, il avait lu dans l’Évangile des disciples d’Emmaüs :

« Est-ce que notre cœur ne brûlait pas en nous, tandis qu’il parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »

— Mon cœur à moi, reconnaissait-il, se défend de brûler, du moins pour le Christ. Mais l’amour est un don ; la souffrance même de ne pas aimer, un don. Si je reste dans le troupeau des chrétiens quelconques, c’est que Dieu ne m’a pas élu pour un état supérieur. Qu’y puis-je ?

Le fragile, l’humiliant et le piteux de cette dialectique étaient si manifestes qu’il ne put s’y arrêter. Il jugea plus loyal de conclure, au moins provisoirement :

— Je ne veux pas entrer dans les Ordres. Voilà le vrai. Plus tard, nous verrons…

Avec un autre caractère, Jérôme eût abouti à la plus dure des perplexités. Mais à l’insouciance de son âge il ajoutait celle qui lui venait de Mme Élise ; le préjugé soldatesque : « ne pas s’en faire » avait aussi déteint quelque peu sur lui.

Il crut donc emmurer le vœu de Montcalm dans cette geôle de silence, pleine de regrets et de désirs liés, que tout homme cache au fond de soi. Il repoussa comme chimérique la possibilité des exigences divines ; il ferma « l’œil intérieur » pour ne pas voir de quelles cimes il glissait ; et il ne songea plus qu’à « vivre » au sens où l’entendait l’ignorante Agnès.

Ce même lundi de Pâques, comme la journée était splendide, Mme Élise décida qu’on irait à pied, par les bois de Rueil, jusqu’à la Malmaison. Jérôme, dans l’illusion d’être heureux, accompagna sa mère et ses deux amies.

IV

Derrière la villa, sur le plateau, une avenue de tilleuls s’approfondissait, double colonnade de troncs aux ramilles aiguës, emmantelés déjà de feuilles claires. L’allée qu’ombragent ces arbres menait jadis au château disparu. Antoinette l’appelait « mon cloître. » Agnès l’aimait parce qu’à ses deux bouts fuyait la campagne indéfinie.

Ils longèrent, au delà, les prairies du golf, encloses de chênes et de peupliers. Des barrières peintes en blanc les divisaient. Le velours dru des immenses gazons semblait faire le ciel plus léger, moelleux. Des joueurs épars, après avoir longuement visé, du coup sec d’un de leurs maillets, projetaient dans un sillon, au loin, une petite balle.

Jérôme eût volontiers appris les éléments de ce jeu puéril et malaisé. La faiblesse de son bras droit l’en privait. Antoinette et Agnès négligeaient les sports ; elles maniaient correctement une raquette de tennis ; mais elles préféraient, l’une, lire son office et dessiner ; l’autre, jouer du violoncelle et rêver.

Jérôme, en devisant, contemplait tour à tour sa mère et les deux jeunes filles, avec une joie paisible. Sa mère lui rappelait ces princesses radieuses qu’on voit, sur les tapisseries flamandes, marcher au milieu d’une futaie de roses, entre des oiseaux emparadisés.

Les clartés de l’espace et les couleurs des champs, les rires modulés des merles dans les cognassiers en fleurs, tout vibrait autour des chers visages.

Il se répétait, devant celui d’Antoinette, ce que disait d’elle, non sans malice, Agnès : « Une aurore sur une colline de neige. » Ni le blond cendré des cheveux n’arrêtait son attention, ni la fierté virginale des prunelles, ni la candeur du front bombé, la finesse des lèvres, le timbre cristallin de la voix. Chez elle, l’âme dévorait les apparences ; sa tournure svelte et intelligente parlait moins aux yeux qu’à l’esprit. Jérôme la vénérait, sœur élue impossible à perdre, distante de la terre comme le serait une forme d’ange de l’herbe où elle semblerait poser ses pieds.

Elle appartenait pourtant à ce bas monde et n’en souffrait point. Plus d’un menu défaut la dénonçait fille d’Ève : ses aptitudes à diriger se tournaient en minuties parfois taquines ; le sens du parfait lui rendait choquantes les imperfections des autres ; elle s’oubliait à relever les ridicules même de gens qu’elle respectait ; elle excellait aux caricatures, et quelque vanité se mêlait au plaisir d’exercer son enjouement. Tout à l’heure, ne comparait-elle pas le vieux curé de Garches, rond, bedonnant dans sa chaire, avec son crâne pointu et rose, « à un œuf dans un coquetier » ?

Cette innocente facétie avait mis passagèrement Agnès en gaîté. A présent elle retombait dans un silence mélancolique. Songeait-elle à sa mère ? Son deuil n’était pas vieux de plus de trois mois ; sans doute l’ombre de la morte se levait dans l’allégresse du ciel et tendait sur ce jour de fête un crêpe.

Mme Élise lui avait donné, pour se distraire, un vieux roman français, la princesse de Clèves ; ce livre l’ayant autrefois charmée, parce qu’il l’aidait à sentir l’inanité des passions. Antoinette aussi l’avait parcouru. Jérôme lui demanda ce qu’elle en pensait.

— La fin me plaît, répondit-elle. Mme de Clèves pourrait être, selon le monde, heureuse ; elle choisit la voie où l’on renonce. C’est très bien.

Agnès, sortie de son reploiement, contesta :

— Le beau mérite ! Elle assure sa tranquillité. Le courage lui manque en face d’un avenir où des risques seraient possibles. Elle n’a que la sagesse des cœurs pauvres, la sagesse des vieilles dames sans enfants qui mettent tout en viager…

— Détrompez-vous, ma chère Agnès, interrompit Mme Élise ; sacrifier un grand bonheur exige plus de courage que s’y abandonner.

— Mme de Clèves, opina Jérôme, n’est pas bien à plaindre. Deux hommes l’ont chérie d’un grand amour ; pour finir, elle se donne à Dieu. Agnès, voulez-vous permettre qu’on vous en souhaite autant ?

— Oh ! non, par pitié ! Ne me rêvez pas un mari insipide comme M. de Clèves, un bonnet de nuit, un Monsieur tellement raisonnable que j’aurais honte de moi-même en sa présence. J’aimerais cent fois mieux mourir vieille fille.

Jérôme faillit oser cette question : « Quel mari souhaiteriez-vous donc ? » Mais il devait à son éducation de savoir ce qu’on peut dire ou taire. Il poursuivit d’un ton cavalier :

— Ce n’est pas Mme de Clèves qui m’intéresse, c’est M. de Nemours. Je trouve en ce personnage quelque chose que la guerre a exalté chez moi : le goût du danger. Je n’admets que les héros aventureux. Ce matin, je me suis mis à lire la Vie de Benvenuto Cellini écrite par lui-même. Voilà un homme !

— Un forban ! s’écria Mme Élise. Je l’ai feuilletée au hasard ; je suis tombée sur un passage !… Je ne comprends pas, mon enfant, quel plaisir tu peux avoir en si mauvaise compagnie.

Jérôme défendit son admiration. On ne devait pas juger Benvenuto dans les récits de « fredaines » qu’exagère sa forfanterie. Le vaillant toujours prêt à se battre seul contre dix, l’artiste fier et qui sent sa force, maîtrisant, pour créer ses œuvres, les événements et les hommes coalisés, amplifiant toutes les puissances de son art, chrétien aussi, capable de magnifiques ferveurs et même d’humilité pénitente, c’était grand, cela.

— Un caractère, avouez-le, maman, tel qu’on n’en fait plus. Il nous change des platitudes où l’après-guerre, déjà, nous renfonce. Je voudrais être ainsi trempé, agir au lieu de désirer.

Mme Élise n’insista point. Les fils, quand ils argumentent contre leur mère, croient la convaincre, si elle cesse de les contredire. En fait, la mère de Jérôme, l’entendant qualifier de « fredaines » les débordements d’un Cellini, conclut que la jeunesse folle commençait à lui troubler le cerveau, qu’il faudrait le suivre avec plus de vigilance, et le marier, comme pensait le Père, promptement.

Ils arrivaient à l’orée des bois. De jeunes bois qui gardaient un peu de leur livrée d’hiver. Des feuilles rouillées pendaient encore aux plus hautes branches des chênes. La jonchée de l’automne couvrait le sol des clairières ; mais l’herbe neuve trouait ce tapis de choses mortes ; elle mariait son odeur acide à celle, plus âpre, des écorces travaillées par la sève. S’il y avait, dans les taillis, des creux grisâtres, on eût dit qu’entre les lignes entrecroisées des troncs une fée tissait le rideau des verdures. Le soleil les touchait de ses doigts errants. Les feuillages, où chantaient des nids, s’élançaient, enivrés, vers la grande Main qui emplissait la terre de sa bénédiction.

Mme Élise et Antoinette goûtaient le silence méditatif des arbres. « Ils écoutent passer Dieu, » comme Antoinette disait. Les bois, pour elles, continuaient l’église. Agnès, d’ordinaire, éprouvait, en les traversant, un malaise, presque une aversion. Ils lui pesaient à la façon d’un toit cachant l’espace. Elle croyait y respirer moins librement. Pourquoi, ce jour-là, fut-elle ravie de s’engager dans le mystère des routes, marchant à la découverte d’un château dont elle ne savait rien, sinon qu’une femme très éprise, avant d’être délaissée, y connut des temps heureux ?

Le plus imprévu des accidents allait rompre cette promenade. Ils descendaient par un sentier creux où les pluies avaient laissé des ornières boueuses. Mme Élise s’avançait, précédant Antoinette. Agnès, pour ne point gâter ses bottines, grimpa sur le talus, et, en chemin, elle se baissait, cueillait dans l’herbe des pâquerettes. Attardée, elle redescendit, en courant, le long du talus raide, vers le sentier. Mais, la terre étant molle, elle glissa, sauta d’un saut brusque plutôt que de s’affaisser dans la boue, et, avec son haut talon, se tordit le pied gauche si violemment que la douleur la cloua sur place.

Jérôme, qui l’entendit, se retourna, l’aperçut pâlir et réprimer une grimace de souffrance, tandis qu’elle essayait de faire quelques pas.

— Me voilà bien, dit-elle ; je crois m’être déboîté le pied… Tout de même, je n’ai pas lâché mon bouquet.

Mme Élise et Antoinette disparaissaient, loin déjà, derrière une haie bouillonnante d’aubépines. Il les appela, elles accoururent. Soutenue par Antoinette, Agnès tenta un nouvel effort ; Jérôme lui offrit son bras. Mais elle clopinait lamentablement ; elle se vit ridicule ; elle s’arrêta. Et il fallait marcher un quart d’heure avant d’atteindre la route où une voiture pourrait venir la prendre.

— Nous allons vous porter, Antoinette et moi, proposa Mme Élise.

De leurs mains entrelacées elles firent un tabouret où elles assirent Agnès. Mais Antoinette, au bout de cinq minutes, fut exténuée. Agnès dut reposer sur le sol son pied endolori.

— Allons, dit Jérôme, c’est moi qui vous porterai. Un vieux poilu n’est jamais embarrassé…

— Non, se défendit-elle. Je suis trop lourde !

Avant qu’elle pût réfléchir, il entoura sa taille du bras qui lui restait vigoureux, et, l’attirant avec l’autre, il l’enleva comme un danseur rustique saisit à plein corps sa danseuse. Elle ne résista point ; il prit son élan sur la montée rude. Tout d’abord, elle n’osait se pendre à son cou ; elle pesait ainsi davantage.

— N’ayez point peur, enjoignit-il ; serrez-moi fortement.

Elle obéit, noua ses deux mains au cou de Jérôme et s’appuya contre sa joue ; il sentait le frôlement de ses cheveux et le souffle de ses lèvres. Mais il n’avait qu’une idée : ne pas faiblir, la porter jusqu’au bout.

— Je vous fatigue ; laissez-moi, supplia-t-elle, s’apercevant qu’il se raidissait.

— Vous vous moquez, Agnès ; une sylphide serait moins légère.

— Vous savez donc le poids d’une sylphide ?

Il tint bon et la déposa doucement sur l’herbe, au bord de la route.

Pendant qu’Antoinette et Mme Élise examinaient le pied blessé, il courut à Garches quérir une automobile, prévenir un médecin. Agnès, au retour, plaisanta sur son mal ; sa cheville n’était pas déboîtée ; elle en serait quitte pour une quinzaine de chaise-longue. Elle pensait déjà moins à son entorse qu’à la hardiesse de Jérôme. Cette petite aventure ouvrait devant son imagination des perspectives. L’impétueuse galanterie du jeune homme touchait ce qu’il y avait en elle de naïf et de romanesque. Mais devait-elle y voir l’élan vrai d’une passion ? Et, surtout, avait-elle bien fait de s’abandonner si facilement entre ses bras ? Antoinette, quand, seule à seule, elles en parlèrent, trancha, en fille avisée, ce cas de conscience :

— Je n’aurais pas, moi, consenti. J’aurais attendu de pouvoir marcher ou qu’on me transportât sur une civière. Mais toi, et avec Jérôme, c’est différent…

— Pourquoi dis-tu : Et avec Jérôme ?

— Parce qu’il revient de la guerre, parce que c’est un camarade, un très bon garçon, parce que…

— Eh bien ! Parce que ?…

— Parce qu’il a peut-être des vues sur toi.

Agnès partit d’un rire fébrile, se prit la tête entre les mains, et, sur un ton énervé qui la trahissait :

— Tu t’abuses, Toinon, tu t’abuses. Il a voulu se prouver à lui-même qu’il est un héros aventureux

Mme Élise ne fit, en présence des deux sœurs, aucune allusion à l’acte irréfléchi de Jérôme. Elle croyait maladroit même d’excuser sa « vivacité ».

En plaisantant, elle l’avertit :

— Jérôme, tu n’y vas pas de main morte. Tu enlèves les demoiselles comme un meunier un sac de farine.

— Vous trouvez que j’ai eu tort ? N’était-ce pas la plus simple solution ?

— Un peu trop simple. Heureusement Agnès est intelligente…

Elle suivait sur son visage l’impression de chaque parole. Il ne parut que surpris d’un blâme pourtant discret. Sa mère jugeait son acte en femme du monde ou en dévote ; lui, il négligeait ces vaines prudences. De leur entretien elle conclut trop vite que l’amour n’avait pas inspiré son empressement pour Agnès.

En fait, il était d’abord content de lui : devant une nécessité subite il avait montré sa décision et sa vigueur. Mais comment l’étreinte de la belle nymphe flexible qu’il avait pressée contre son cœur n’aurait-elle pas éveillé dans ses fibres un sourd émoi ? Il ne se disait pas : J’aime. Était-ce déjà de l’amour ? Son inclination restait latente. Le bourgeon, à la veille d’éclore, ne sait point qu’il éclora. Il cédait à la volupté d’un attrait dont il ne voulait pas faire un lien. Le bonheur initial de celui qui aime, c’est d’aimer.

Cependant, par intervalles, il se demandait :

— Que pense-t-elle de moi ? Me suppose-t-elle amoureux ?… Elle s’est bien peu défendue. Si elle m’aimait, elle serait plus coquette. N’importe ! Elle se souviendra toujours que moi, le premier, je l’aurai portée dans mes bras.

Le premier ? Qui peut savoir ?…

Mais, sur-le-champ, il s’indigna contre un tel doute : Agnès était pure, la promptitude même de sa confiance tenait à son ingénuité. Il ne pouvait admettre d’elle une image diminuée ou flétrie ; à l’amie réelle il substituait une idole ; et un déplaisir lui venait d’être incertain si l’idole serait insensible ou devinerait son adoration.

Il se voyait fruste, impropre aux gentillesses qui éblouissent les femmes. Qu’induire des façons d’Agnès avec lui, de clins d’œil, de silences, de brusques rougeurs ? Chez elle, si nerveuse, les signes apparents trompaient sur la vérité des impressions. Elle traitait Jérôme, selon le mot d’Antoinette, « en camarade ». A supposer qu’il lui parlât d’amour, que répondrait-elle ? Un refus, une attitude évasive rompraient leur amitié ; elle n’aurait plus qu’à s’en aller, il la perdrait. Donc, il devait attendre et se taire.

Mais ce mot : attendre fit sonner dans sa mémoire le conseil de Dom Estienne : « Attendez et priez. » Jérôme priait peu et mal ; il craignait qu’en se tournant vers Dieu il n’entendît l’injonction claire : « Quitte tout et suis-moi. » Loyal dans ses rapports avec les hommes, il rusait avec Celui qu’on n’élude pas.

Dans cet amour naissant il fuyait l’autre Amour.

La guérison d’Agnès fut plus lente qu’elle ne le présumait. Si elle posait à terre son pied enflé, une vive souffrance la rendait boiteuse. Pour qu’elle prît l’air dans le jardin et n’eût pas à descendre au moment des repas, Mme Élise lui donna comme chambre provisoire, au rez-de-chaussée, le petit salon.

Là, juste en face de son lit, s’offraient à sa méditation deux cadres :

A gauche, une toile italienne, assez fraîche de tonalité, représentant Andromède liée contre un roc, au-dessus de la mer. Le monstre, à ses pieds, hurlait, impatient de la déchirer ; les vagues écumaient autour d’elle ; le vent agitait sur son corps un lambeau de voile et ses cheveux blonds. Les yeux de l’infortunée s’élançaient vers le ciel d’où se penchait un cavalier, glaive en main, que portait un cheval aile : le sauveur imprévu.

Et, à droite, un portrait de Jérôme adolescent. Comme, depuis la guerre, il suivait la mode et rasait même sa moustache, elle retrouvait sur sa figure de seize ans les traits familiers. Son œil d’émerillon n’avait pas changé, ni son menton bien fendu par une fossette, ni la jolie gouttière qu’il montrait sous ses narines. Mais les joues étaient moins rondes, l’ossature des tempes et des pommettes se dégageait plus virile. Les sourcils remontaient d’un trait un peu rude. Accent de physionomie par où il rappelait ses ascendants paternels et l’oncle Gaston.

Le regard d’Agnès, dans une fantaisie contemplative, allait de Jérôme à Andromède :

— Andromède, c’est moi, qu’attend plus tard la solitude ou un mariage bête. Toutes les tristesses pour me dévorer. A moins qu’un libérateur…

Et, revenant à Jérôme :

— Il est à moi plus qu’il ne le sera sans doute jamais. Personne ne peut savoir…

Personne ? Antoinette ne manqua pas d’observer la présence du portrait. Une fois, en la quittant, elle lui dit avec un sourire de fine malice :

— Je ne te laisse pas seule ; Jérôme te tient compagnie…

Pour la démentir, Agnès alla dehors s’étendre sur une chaise-longue, auprès de deux cèdres qui massaient leurs touffes sombres à gauche de la maison. De cet endroit la terrasse offrait à ses yeux une ligne écarlate de géraniums, la file des élégants troënes, à tronc mince, à tête arrondie, disposés dans des caisses rondes comme les arbustes d’un décor de songe, et, au bas du double escalier, le parterre entouré de roses, ouvertes maintenant, telles sur leurs tiges que des joyaux. Çà et là, dans le jardin et à travers la campagne, les pommiers fleuris faisaient comme des nuées de papillons éparses au milieu de l’herbe.

Appuyée contre des coussins, Agnès voyait au-dessus d’elle de clairs nuages, presque immobiles dans l’azur, semblables à des arbres blancs. Sur ses mains, sur ses paupières l’air coulait doux comme une eau tiède. Elle jouissait d’un parfait bien-être, et sa beauté n’avait pas encore brillé d’une transparence aussi calme.

C’était un dimanche matin. Antoinette, avec Mme Élise, venait de descendre pour la grand’messe. Les cloches en sonnaient le dernier coup. Agnès se redressa, prit un paroissien qu’elle avait apporté, et se mit à lire son office. Elle arrivait au dernier Évangile, quand Jérôme sortit de la maison, rentra, ressortit et s’approcha d’elle. Il avait une mine insolite, exaltée et soucieuse. Il prononça d’abord des phrases dont il paraissait être absent :

— N’avez-vous besoin de rien ? On vous abandonne !

— Comment ! se récria-t-elle. Mais on est trop bon pour moi. Quelle chose exquise, être malade ! On me fait un devoir de vivre en enfant gâtée. Je dis à ma sœur : « Toinon, va me chercher du fil. Toinon, apporte-moi de l’encre et du papier. » Elle quitte tout, elle vole. Et votre mère, elle me comble, elle ne sait qu’inventer… Tenez, c’est drôle, d’habitude, quand je vais à l’église, je suis très mal ma messe ; les plus folles distractions, parce que j’ai le prêtre et l’autel devant moi, m’emportent ailleurs. Ici, parce que l’église est loin, je l’ai lue, ma messe, avec une attention dont je ne reviens pas. Je me sens tellement tiède, évaporée !

— Moi aussi, dit Jérôme, et, ce qui est plus désolant, je veux l’être. L’amour de Dieu m’épouvante comme une fournaise d’où plus rien de ce qui est moi ne sortirait vivant.

Sans penser au mouvement qu’elle faisait, Agnès étira sur ses jambes le bas de sa robe, et, avec une nuance de brusque ironie :

— Vous avez peur du feu ?

— Non, je n’ai peur de rien… sauf de moi-même.

Sa voix s’assombrit, il détourna les yeux ; d’autres aveux, peut-être, allaient lui échapper. Agnès, au lieu de les solliciter, par un recul de timide orgueil, brisa le dangereux entretien :

— Vous êtes bien tragique aujourd’hui ; allez faire un tour dans les bois ; promenez Mob ; cela vous changera les idées.

Il s’éloigna, sans répondre, lentement, et disparut derrière la villa. Agnès n’avait pas manqué à son rôle de femme : elle s’était mise en défense, elle avait fait sentir sa supériorité.

Mais elle demeura bouleversée de joie, de compassion et d’angoisse :

— Antoinette a bien vu ; il m’aime ; si je l’avais tant soit peu poussé, il parlait… J’aurais dû peut-être. L’instant perdu reviendra-t-il une autre fois ? Oui, si vraiment il m’aime, c’est une conversation qu’il reprendra… Il ne m’a rien dit ; mais puis-je m’y tromper ? Cette agitation, ce désarroi. Lui, d’ordinaire, si ferme… Le pauvre garçon ! Je lui ai fait une grande peine. Mais pourquoi cette peur de lui-même ? quels scrupules ? quel secret ? Il faut savoir. Mon Dieu ! notre bonheur, vous le tenez dans votre main. Restera-t-elle fermée, et que faire pour qu’elle s’ouvre ?

V

Ainsi Jérôme avait failli brûler ses vaisseaux. Moins fière, moins rétractile, moins dénuée d’expérience, Agnès le conduisait à révéler son tourment :

— Je vous aime ; mais, entre vous et moi, il y a cette chose lourde, l’inquiétude d’une vocation…

Elle eût, de ses doigts légers, écarté l’invisible obstacle ; il tombait à ses genoux.

C’est qu’en effet la nécessité d’un choix, jusqu’alors esquivée, commençait à surgir devant lui, telle qu’au milieu d’une route une statue dont la présence immobile impose à l’homme qui marche une décision : passer à droite ou à gauche. Il n’hésitait pas, comme Hercule, entre la Volupté et la Vertu. Il n’avait à se prononcer qu’entre une vie plus parfaite et une autre qui l’était moins.

Se marier, s’établir en bon terrien, former une lignée vigoureuse et nourrie de saintes traditions, était-ce un méprisable avenir ? L’œuvre des survivants d’après-guerre serait assez belle s’ils refaisaient la France et la chrétienté.

Mais il fallait aussi des prêtres. « Un pays sans prêtres, disait Montcalm, ressemble à ces landes maudites où même les ajoncs épineux ne savent plus pousser. » Parmi les morts de la guerre, combien de prêtres et de futurs prêtres ? Qui les remplacerait ?

Ce dimanche-là, pendant la messe, Jérôme, cherchant l’évangile du jour, avait rencontré une parole qui le traversa comme une plainte exhalée hier : « Messis multa ; operarii pauci. Pour la moisson immense trop peu d’ouvriers. »

Au moment de la communion, un dégoût de sa tiédeur l’avait secoué : « Jésus veut la Cène préparée dans une grande salle, avec des lits de repos. Et je le reçois dans le vestibule, dans le coin d’un taudis maussade, en l’expédiant ! » Une minute il avait pris son âme entre ses mains : « Seigneur, que faut-il que je fasse ? »

La réponse n’était pas venue, sans doute parce qu’il désirait qu’elle ne vînt pas. Il avait quitté l’église plus assailli qu’avant d’objections contre le séminaire. Elles formaient autour de sa pensée une chaîne dansante, d’abord subtile, molle, mais qui se resserrait comme un cercle d’airain.

— Si j’étais prêtre, je voudrais l’être absolument, mourir à moi-même ; donc il vaut mieux ne pas l’être. A mon âge, quand j’ai, trop longtemps déjà, vécu sous la férule d’autrui, aller m’asseoir sur les bancs pour quatre ou cinq années d’études ; moi qui ai en horreur les abstractions, grabeler des arguments scholastiques, éplucher des cas de conscience, réfuter de vieilles hérésies, est-ce mon affaire ? Et une vie étiolée entre quatre murs, celle de fusains pâles dans une charmille sans soleil… Et le pli à prendre de la soumission en tout… Non, vraiment, Montcalm s’est trompé. Ces héroïsmes ne sont pas dans la ligne de mon avenir.

Et, surtout, ma mère a besoin de moi. Il faut que je l’aide à gérer nos terres. Les métayers, là-bas, les braves gens d’alentour attendent aussi mon aide. Je me dois à ce morceau du pays que je puis sauver.

Une raison qu’il n’énonçait pas ajoutait, il le sentait bien, son poids à toutes les autres : Agnès avait pris son cœur ; à présent elle l’aurait tenu lié « avec un seul de ses cheveux. »

— Eh bien ! quoi ! je l’aime ! Est-ce que je fais mal ? Seulement, voudra-t-elle ?…

Comme ce débat fléchissait vers une pauvre anxiété d’amoureux incertain de la bonne réponse, il avait vu Agnès sortir sur la terrasse, et, marchant avec précaution pour ne point paraître écloppée, aller s’étendre à l’ombre bleue des cèdres, fermer voluptueusement les yeux. Il s’était dit :

— Allons ; c’est l’instant.

Il descendit, l’aperçut qui lisait dans son paroissien ; un retour d’idées pieuses le troubla ; il résolut de lui déclarer ce qu’il éprouvait, le scrupule qui le séparait du bonheur. L’attente qui se prolongeait irrita son angoisse ; il fit quelques pas dehors, mais n’osa s’approcher. Une timidité imprévue, à la minute de l’aveu, déconcertait son élan ; il rentra, se fit honte de son indécision, et, ressortant, aborda la jeune fille avec cette figure étrange dont elle fut saisie. Le mystère, le décousu des confidences ébauchées la mit en alerte ; sous l’ironie de la rebuffade il ne discerna point l’émotion terrible. Quand il avait eu le bras droit cassé par une balle, le choc l’avait surpris comme un coup de fouet qui l’eût pincé jusqu’à l’os ; la chiquenaude d’Agnès le blessa d’une douleur autrement cuisante. Il se retira, comme abasourdi, humilié, certain qu’elle le jugeait absurde, et consterné de la découvrir cruelle, au moment où il n’aspirait qu’à fondre son âme en la sienne, dans la plus tendre confiance.

Jérôme souffrait d’une imagination excessive ; ses désirs bondissaient plus loin que le réel ; si quelque chose d’imprévu lui résistait, il désespérait des autres et de lui-même.

Il s’en alla par l’avenue des tilleuls, prit au hasard, voyant à peine où il marchait, sur la droite, un chemin désert. Il se demandait pourquoi il existait encore ; sa personne lui semblait un point morne, inutile dans l’immensité du monde. Son chagrin n’était qu’une folle impatience de joie ; et il croyait la joie manquée à jamais !

Au bout du chemin, il s’arrêta, étonné d’être là plutôt qu’ailleurs. Il se retourna, comme voulant renouer le nœud de ses sensations. Derrière lui, clairsemés parmi des chênes, des genêts roux faisaient des brasiers de fleurs. Aux Clouzeaux, dans son Bocage, il connaissait un coin pareil. Cette analogie le dépaysa tout d’un coup ; il se réveilla de son égarement.

— Agnès s’est moquée de moi. Elle a bien fait. Ma contenance, le ton de ma voix étaient par trop stupides. Elle a vu, de loin, venir le mot que je n’aurais peut-être pas dit. Elle a paré l’offensive ; elle a rompu les chiens. Coquetterie ? Ou plutôt, c’est que je ne lui plais guère. Tant pis pour elle !

Un sursaut d’amour-propre masculin le redressa ; de son amertume il tira une reprise d’énergie. Il rentra, décidé à ne rien laisser paraître. Il monta dans sa chambre où son miroir l’avertit que sa mine portait les traces d’une commotion. Il se doucha d’eau froide, peignit avec lenteur ses cheveux châtains dont les boucles animaient la vigueur sanguine d’une oreille finement ourlée. Ses joues avaient repris leur vive carnation. Détendu, dispos et beau comme un astre, il redescendit pour le déjeuner.

Il s’attendait à retrouver Agnès ironique et distante. Elle se montra simplement gentille. Démêlait-elle qu’il affectait de n’avoir pas souffert ? Ne doutant point qu’elle l’avait peiné, elle s’appliquait à dissiper leur malentendu. Elle le regardait manger, revenir à tous les plats par une ostentation d’appétit où elle devinait une bravade. Elle sentait chez ce garçon une force indomptée. Aurait-elle désiré la soumettre ou s’y perdre ? Elle ne savait.

Au sortir de la table, on s’assit dehors, près de la maison. Le Père lui-même, qui avait passé une excellente nuit, oublia sa sieste, vint prendre l’air en compagnie des siens.

Mme Élise insista pour qu’Agnès s’étendît sur la chaise-longue. Elle refusa, prétendant que cette position « de statue funéraire » l’excédait. En se mettant sur une chaise basse à côté de Jérôme, elle eut une manière imperceptible de se pencher vers lui et un sourire qui signifiait : « Sommes-nous amis maintenant » ? Il en pénétra l’intention et, tout d’un coup, redevint pleinement, éperdument heureux. Par-dessus la tête d’Agnès il dominait les rosiers de la pelouse ; un grand arbuste — le bouquet de la mariée, — toutes ses fleurs blanches ouvertes, ressemblait à un buste de femme sous de mousseuses dentelles. La conque verte du vallon, couronnée d’azur, n’était plus pour lui qu’une corbeille nuptiale offerte à la bien-aimée.

Il avait allumé un de ces petits cigares qu’on appelait, alors des « diabolos ». Le Père, en veine de plaisanterie, aventura un alexandrin dont il fit l’honneur à François Coppée :

Quelquefois, le dimanche, il fumait un cigare.

Antoinette, là-dessus, l’interrogea :

— En Orient, Père, en Chine, vous fumiez sans doute ?

— Non, jamais. Au séminaire, les premiers temps, bien que ce fût interdit, je fumais dans ma chambre. Je fis vœu, ensuite, de ne plus toucher une pipe, et j’ai tenu parole.

— Je me demande, insinua Mme Élise, comment on a pu faire de vous un clerc discipliné.

— Oh ! vous savez par quelle méthode, chez nous, les gens du Marais domptent les poulains qu’ils ont laissé grandir, jusqu’à trois ans, libres, en plein herbage, avec le vent de la mer dans les naseaux. Le jour où on veut les dresser, on lâche au milieu de leur bande de vieux chevaux plus commodes et tranquilles. Tous ensemble on les pousse dans une vaste grange. On s’approche de l’animal effarouché ; on essaie de lui passer au cou un nœud coulant. Il se défend, recule contre le mur où il s’écorche. A force de patience, on en vient à bout. On l’attache, pour l’emmener, au cul d’une charrette. Deux mois plus tard, le poulain sauvage est devenu un bon cheval de trait.

Avant la fin de cet apologue, Mme Élise éclata de rire ; les deux jeunes filles et Jérôme l’imitèrent plus discrètement. Les deux mains allongées sur les bras de son fauteuil, la tête appuyée au dossier, comme en rêvant, avec son air d’archimandrite oriental, le Père continua :

— Pourquoi suis-je entré au séminaire ? En apparence, je n’avais rien de ce qu’il faut. Une secrète impulsion m’y entraînait. J’ai résisté tant que j’ai pu. Dieu a été le plus fort. Au début, je rongeai mon frein si amèrement qu’à peine la porte fermée sur mon dos, j’eus envie de sauter le mur, sans regarder derrière moi. La retraite, les premiers cours, la soutane, la perspective de ressembler à tel ou tel qui la portait, bien d’autres points me rebutèrent. Je souffris en silence ; je ne voulais pas communiquer à d’autres ma nausée. Mon Directeur était un homme compassé, rigide ; il eût achevé mon découragement, si je m’étais ouvert à lui. Je me consolais (ô honte !) avec ma pipe ; ce dont le Supérieur averti me blâma comme d’une grave incartade. Je restai quand même, pour ne pas me dédire, plutôt que de reparaître devant mon père (il avait contrarié de toutes ses forces ma vocation) et d’être acculé à cet aveu : « Vous n’aviez pas tort. »

Quelque chose de plus profond me retenait. Un jour, Dubourdieu, cet ami qui rêvait d’être bénédictin (mais sa mère, veuve, avait besoin de lui, et il ne l’a jamais quittée), Dubourdieu m’apporta au parloir un livre qui l’avait bouleversé, les Visions et instructions d’Angèle de Foligno. Je l’ouvris ; ce fut un trait de foudre dans la sécheresse où je végétais. J’entrevis brusquement l’Amour divin ; il me transverbéra. Les dégoûts, le quant à soi, la solitude du cœur, le brisement de la volonté, est-ce que cela comptait ? Du coup, je me précipitai dans toutes les rigueurs ; on dut modérer mon zèle. Je passai même pour singulier ; et je l’étais. Ai-je cessé de l’être ?

Mme Élise coupa encore d’un léger rire cet aveu. Jérôme paraissait préoccupé, presque ennuyé. Les confidences imprévues de l’oncle dérangeaient son illusion amoureuse. Plus vaguement il l’écouta poursuivre :