Émile BAUMANN

SAINT PAUL

PARIS
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
61, RUE DES SAINT-PÈRES, 61

1925

DU MÊME AUTEUR

  • Les Grandes Formes de la Musique (Albin Michel, éditeur).
  • L’Immolé (Grasset).
  • La Fosse aux lions (Grasset).
  • Trois villes saintes (Grasset).
  • Le Baptême de Pauline Ardel (Grasset).
  • L’Abbé Chevoleau, caporal au 90e d’infanterie (Perrin).
  • La Paix du septième jour (Perrin).
  • Le Fer sur l’enclume (Perrin).
  • Job le prédestiné (Grasset).
  • L’Anneau d’or des grands mystiques (Grasset).

HORS COMMERCE :

  • Heures d’été au Mont Saint-Michel, avec des gravures sur bois de René Pottier.

POUR PARAÎTRE :

  • Le Signe sur les mains, roman.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON NUMÉROTÉS DE 1 A 10 ; TRENTE EXEMPLAIRES PAPIER HOLLANDE NUMÉROTÉS DE 11 A 40 ET CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL MONTGOLFIER NUMÉROTÉS DE 41 A 90.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by Bernard Grasset, 1925.

(Cathédrale de Reims)

SAINT PAUL

A
CELUI QUI FUT MON COMPAGNON
SUR LES ROUTES SAINTES DE L’ASIE,
A FULTON JOHN SHEEN
J’OFFRE PIEUSEMENT
CE LIVRE QUE SES PRIÈRES
ONT TANT AIDÉ

E. B.

Louvain, le 25 janvier 1925.

SAINT PAUL

PRÉFACE

Une des plus grandes voix que la terre ait écoutées, c’est la sienne.

La figure dominatrice des temps apostoliques, c’est lui.

Si nous ne cherchions en son histoire que la destinée d’un homme, elle semblerait déjà prodigieuse : ce jeune Pharisien, animé par le zèle de la Loi à l’extermination d’une secte impie, et qui se fait brusquement l’apôtre irréductible de la doctrine exécrée, ce Juif, devenu, contre son gré, anti-juif, imposerait à notre surprise le cas inouï d’une âme retournée, comme d’un seul coup, dans le sens où elle s’irritait de voir tomber les autres. Supposez que Saint-Just, en signant des listes de suspects, ait pris, d’une manière subite, parti pour les suspects ; telle fut, mais bien plus étrange, la conversion de Saul le persécuteur.

Et sa vie, après son changement, s’obstina trente années en une sublime et terrible aventure.

Avec deux ou trois compagnons, ou une faible escorte, seul parfois, il s’en va, sur des routes dont les brigands sont maîtres, vers des régions païennes ou barbares, gagnant son pain dans les villes comme tisserand, semblable aux ouvriers que j’ai vus à Tarse tisser des poils de chèvre pour les tentes des nomades.

Partout il annonce un Dieu nouveau, le Messie prophétisé, fils de Dieu, Rédempteur, Seigneur, Juge des vivants et des morts ; mais ce Dieu n’est autre qu’un vagabond nazaréen, le blasphémateur et le séditieux qu’on a cloué sur une potence à Jérusalem et que ses disciples disent ressuscité. Paul croit en lui, avant tout, parce qu’il l’a vu, entendu parler ; et cette vision l’a renversé dans la poussière, a brûlé ses prunelles au point de le rendre trois jours aveugle ; il s’en souvient comme si la gloire du Christ fulgurait contre ses yeux, comme si sa voix foudroyait encore ses oreilles.

Il le prêche dans les synagogues aux Juifs, ses frères ; quelques-uns ont foi en sa révélation ; la plupart se méfient, poussent des clameurs, ameutent la populace, conspirent pour l’assassiner. Il secoue sur eux ses sandales et se tourne vers les païens qui veulent croire.

D’Antioche de Syrie à Chypre, de Chypre à Antioche de Pisidie, à Iconium, à Lystres, à Derbé ; puis, de la Cilicie en Troade, en Macédoine, en Thessalie, en Attique, en Achaïe ; puis de Corinthe à Éphèse, il établit des églises, il sème l’évangile de la promesse. Comme un orage promène l’éclair de l’Orient à l’Occident, sa parole court au-dessus des peuples, s’éloigne et revient.

« Mon champ d’action, proclame-t-il, non sans hyperbole, dans son épître aux Romains[1], va depuis Jérusalem, en tous sens, jusqu’à l’Illyrie… A présent, je n’ai plus en ces contrées de place (où m’étendre)[2]. Mais j’ai, depuis de longues années, le désir d’aller jusqu’à vous ; si je me rends en Espagne, j’espère, en passant, vous voir ; et c’est vous qui me mettrez sur le chemin de ce pays, quand je me serai d’abord, en quelque mesure, rassasié de vous ».

[1] XV, 19-24.

[2] Il entend : J’ai fondé toutes les églises qu’il m’appartenait de fonder.

Si je me rends en Espagne ! L’ampleur de ses ambitions s’arrête avec peine aux limites du monde romain. Sa hâte est immense d’avoir, en tous lieux, fait adorer le Christ hier sans nom ; il veut que son Seigneur soit connu jusqu’aux extrémités de la terre. Ainsi, toutes les nations sachant que le Sauveur est venu, la plénitude des temps sera prompte à s’accomplir ; le Juge, à l’heure que nul ne peut prévoir, descendra sur les nuées, et le Christ régnera dans les siècles des siècles.

De quel prix Paul paya ces conquêtes surhumaines, nous l’évaluons d’après les récits des Actes, d’après son témoignage immédiat :

« Des Juifs, cinq fois, j’ai reçu les quarante coups de lanière, moins un ; trois fois, j’ai été battu de verges ; une fois lapidé ; trois fois j’ai fait naufrage ; j’ai passé une nuit et un jour en plein abîme. Et mes voyages multiples : périls des fleuves, périls des brigands ; périls venant des gens de ma race ; périls venant des Gentils ; périls dans les villes, périls dans le désert, périls sur mer, périls au milieu des faux frères ; dans la peine, la lassitude ; dans les veilles souvent ; dans la faim et la soif ; dans le froid et la nudité ; et, sans parler des choses extérieures, l’agitation, pour moi, quotidienne, le tourment de toutes les églises[3]… »

[3] II Cor. XI, 24-29.

De presque toutes les villes on l’expulse ; il y reparaît, intrépide. La contradiction exaltait sa force. Après le tumulte d’Éphèse pourtant et les conjonctures mal connues qui suivirent, il s’avouait « accablé, à ne plus savoir comment vivre[4] ».

[4] Cor. I, 8.

En 56, pendant son dernier voyage à Jérusalem, il est entraîné hors du temple ; sans les Romains, la foule l’écharpait. Il reste deux ans dans les chaînes à Césarée ; ensuite, pour ne pas tomber entre les mains des Juifs, il en appelle à César ; on l’embarque pour Rome. Une horrible tempête de quatorze jours le jette sain et sauf sur la grève de Malte. Il atteint Rome ; deux années encore sa captivité s’y prolonge, une captivité fructueuse où il enseigne, où il convertit.

Après, il entre dans la nuit ; certaines phrases des épîtres à Timothée laissent entendre que, libéré, il retourna en Asie, revint à Rome, fut, de nouveau, incarcéré. Une ferme tradition fixe là son martyre, en outre attesté par cinq textes dont le plus ancien, l’épître de Clément romain, — écrite entre 92 et 101, — lui rend ce grave hommage :

« Chargé sept fois de chaînes, banni, lapidé, devenu héraut de la foi en Orient et en Occident, il a reçu pour sa foi une noble gloire. Après avoir enseigné la justice au monde entier, atteint les bornes de l’Occident, accompli son martyre devant ceux qui gouvernent, il a quitté le monde et s’en est allé au saint lieu, illustre modèle de patience[5]. »

[5] Ed. Hemmer, ch. V.

*
* *

Regardée du dehors, et crayonnée à gros traits, la carrière de saint Paul révèle des puissances de foi et de persuasion qui font de lui l’Apôtre type.

Si aucun homme n’est strictement nécessaire, certains sont uniques. Leur tâche, personne ne l’eût remplie comme eux ni aussi bien. La bataille d’Austerlitz se concevrait mal gagnée par un autre que Napoléon.

Entre les disciples de Jésus, ce n’est pas à nous de trancher quel fut le plus grand. Pierre eut le privilège d’une bonté simple et incomparable. Jamais Paul ne prononcera des mots comme ceux-ci :

« Vous le savez, Seigneur, que je vous aime[6]. »

[6] Jean XXI, 16.

Ou, au boiteux du Temple avant de le guérir :

« De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais, ce que j’ai, je te le donne[7]. »

[7] Actes III, 6.

Cet ignorant, devenu capable de commander, de dogmatiser, ce timide qui, devant les princes des prêtres, soutient une magnifique fierté, nous arrête comme un miracle plus étonnant que ceux qu’il a faits.

La physionomie de Céphas, malgré tout, se réduit à des lignes élémentaires. Ses discours, ses deux épîtres instruisent de sa doctrine, des conflits qu’il domina. Sur lui-même nous savons trop peu.

Jean demeure, en quelque façon, voilé dans la hauteur d’une flamme divine. Il est l’orgue des Séraphins qu’on écoute sans voir celui qui joue.

Étienne fut le précurseur de Paul ; silhouette de voyant, « face d’ange » sur qui pleuvait la splendeur d’en haut. Le premier après Jésus il osa troubler l’illusion d’Israël croyant à la pérennité du Temple. Mais il devait disparaître pour que Saul, son assassin, reprît ses audaces et portât l’effort à son terme. Barnabé se laisse entrevoir comme un puissant compagnon. M. Loisy voudrait le grandir au détriment de Paul, ainsi que Michelet enlevait à Condé, pour en investir Sirot, la gloire de Rocroi. Ce sont là fictions de mauvais romantiques acharnés contre les statues traditionnelles. Si Barnabé fit d’admirables choses, son œuvre s’est fondue dans le travail commun ; et, s’il écrivit, rien n’en subsiste[8].

[8] A moins que l’épître aux Hébreux n’ait été rédigée par lui.

Paul, au rebours, nous est précieusement familier. Certains points de son existence ont beau rester sous la nuée obscure, nous l’approchons, comme si nous avions pu vivre avec lui, et, plus on le fréquente, plus on sent la beauté de son âme, la vigueur de son génie.

Car il faut restituer sa valeur divine à ce mot trop humainement profané. Tous les apôtres reçurent le Saint-Esprit ; mais, selon l’axiome thomiste, les dons fructifient ad modum recipientis, d’après les capacités de celui qui les reçoit.

Paul ne fut pas appelé sans motif un vase d’élection. Il tenait de Dieu, en vue de sa mission, des facultés merveilleuses que la grâce épura, sublimisa.

Son naturel unissait, à un étrange degré, ces deux éléments : une énergie nerveuse, bondissante, toujours prête aux décisions extrêmes ; et l’intelligence la plus hardie, la plus flexible, traversant les hommes d’un coup d’œil, s’assimilant ce qui lui était le plus étranger, circulant parmi les idées comme celle d’un grec subtil.

Mais, bien qu’il fût né à Tarse, dans une ville hellénisée, qu’il parlât le grec aussi aisément que l’araméen, que des principes païens se fussent amalgamés à sa formation juive, le sang juif prévalait en lui. Sa fierté, c’était de se dire Juif. Sa dialectique accuse la discipline des rabbins[9] ; sa morale retiendra l’empreinte des conceptions juives. Son fanatisme de persécuteur est spécifiquement juif ; de même, sa tournure d’esprit, organisatrice et réaliste. La passion religieuse, dès sa jeunesse, gouvernait toute son activité. Il vivait, nous dit-il[10], pour la Loi, les yeux attachés sur le Temple, dans l’espérance messianique d’un triomphe d’Israël, revanche des abaissements, promise par les Écritures.

[9] Sur cette évidence, aujourd’hui contestée, v. plus loin, p. [56 et suiv.]

[10] Gal. I, 14.

La Loi lui suffisait, il ne souffrait point de l’étroitesse pharisienne ; ce qu’il savait du Christ, c’était pour l’abhorrer. Soupçonnait-il l’appel secret d’une Force novatrice ?

Le prodige est qu’il se soit précipité dans la foi qui renversait la sienne, sans regarder en arrière, semblable aux mystérieux animaux, aperçus par le prophète, qui allaient devant eux, étendant leurs ailes, et ne se retournant jamais.

Seule, la rudesse adroite de son élan pouvait abattre, là où devait s’y insérer le bloc d’angle, la muraille de la vieille Loi, ouvrir toutes larges aux nations les portes du Lieu saint.

Cependant sa rupture avec la Loi le bouleversa, le déchira. Sa douleur, ensuite, fut incessante de voir Israël raidir son cou contre l’aiguillon du salut.

En quoi Paul resta-t-il un Juif ? En quoi cessa-t-il de l’être ? Historiquement, le problème mérite un long examen. La tragédie intime de sa transformation suffirait à remplir ce livre.

Mais, j’ai hâte de le déclarer, une curiosité de psychologue ne m’en inspira point l’entreprise.

*
* *

J’avais connu d’abord saint Paul par fragments, grâce aux simples épîtres de la liturgie. Le contact devint profond vers l’âge de vingt-six ans, alors que j’établissais les assises de mon œuvre. Pourrais-je dire tout ce que je lui dus, tout ce que je lui dois d’essentiel ? Il n’est point de mystère où l’on ne pénètre à sa suite « de clarté en clarté, réfléchissant comme en un miroir la gloire du Seigneur[11] ». La prédestination, les contraires suscitant les contraires ; l’abîme de la chute impliquant les magnificences de la Rédemption ; la Communion des Saints, toutes ces immensités, Paul les explore aussi loin qu’il est permis à une pensée d’homme illuminée par le Verbe. La pondération de ses vues en égale la sublimité.

[11] II Cor. III, 18.

Peu importent les bonds d’idées, les transitions obscures, les raccourcis violents. Au sortir d’une haie d’objections, voici la netteté suprême, la foudroyante véhémence, l’ampleur limpide, l’onction, la bonhomie.

Il écrivait aux Corinthiens : « Comme à des petits enfants dans le Christ, je vous ai donné du lait à boire[12]. »

[12] I Cor. III, 2.

Bue dans ses versets, la doctrine de vie prend en effet comme la saveur d’un lait bourru, mêlé à l’acide parfum de l’herbe qui pousse. Ce christianisme de plein air semble ventilé par les brises des grands ports où débarqua l’Apôtre ; il nous apporte en sa fraîcheur originelle l’ingénuité de la foi, le don d’espérer et d’aimer. Ineffable don quand l’espérance et l’amour vont à des fins qui ne mentent pas. Si nous l’avons, Paul nous a valu, pour une haute part, cette largesse ; et ce n’est pas une métaphore. J’ai plus d’une fois songé que les premiers missionnaires de la Gaule, dans la vallée du Rhône et à Lyon, venaient d’Éphèse et de la Phrygie, des pays où Paul et ses disciples avaient travaillé ; et le mysticisme lyonnais, celui de ma ville natale, se souvient de la vieille Asie chrétienne, ascétique et fervente.

Nous, fils des Gentils, serions-nous chrétiens si Paul n’avait eu la vocation d’ôter à l’Église adolescente le joug mosaïque ? Le monde païen n’aurait jamais, en masse, consenti, même sans la circoncision, à se faire juif. Paul, parmi les Apôtres, ne fut pas le seul qui le comprît ; mais, plus impérieusement que personne, il fit passer dans l’acte cette nécessité.

Entre tous les témoins du Christ il s’impose comme le plus difficile à confondre, parce qu’il a été son témoin malgré lui. Or, le christianisme n’est pas une chimère issue de la théodicée juive et des mystères grecs. Il repose sur des faits hors desquels il ne serait plus rien, ou plutôt, Paul l’a bien vu, toute foi en sa vérité dépend de ce fait unique : le Christ est-il, oui ou non, ressuscité ?

La résurrection, la vie permanente de Jésus, sa présence efficace dans le corps mystique de son Église, en chacun de ses fidèles par les dons qu’elle leur dispense, Paul n’a cessé de les affirmer vraies, d’une vérité totale, éternelle. Il a souffert et il a donné son sang pour soutenir que c’était vrai. Impossible de surprendre en ses épîtres une page, une ligne où il enseigne autre chose.

Je le rappelle ici dans une pensée d’exégète, non d’apologiste. Mais à quoi bon sous-entendre que je trouve en saint Paul la substance d’une foi qui est la mienne ?

Quand on aborde les origines du christianisme, on a toujours, d’avance, pris position. L’exégèse allemande est, dans son ensemble, partie d’une volonté nette d’avoir le dernier mot contre les Évangiles et l’orthodoxie. Renan, sous les démarches cauteleuses ou la froide ironie de sa critique, trahit l’impatience de blesser à mort le Dieu qu’il a renié. Ce n’est pas l’historien, mais l’idéaliste amoureux du néant qui, sur les visions de saint Paul, profère cette négation :

« Il n’a pas vu le Christ ; le Christ qui lui fait des révélations personnelles est son propre fantôme ; c’est lui-même qu’il écoute en croyant entendre Jésus[13]. »

[13] Saint Paul, p. 563.

Chez un Guignebert, un Loisy, le savant est sans cesse troublé par le fanatique. J’ai lu deux fois le commentaire de M. Loisy sur les Actes. Son effort m’évoqua ce que j’éprouvais, enfant, dans un presbytère de campagne où j’entendais, la nuit, des rats infatigables grignoter les bonnes poutres d’un grenier. M. Loisy est un grignoteur de textes, j’entends de textes sacrés ; s’il croit en arracher quelque brin, il est content. Sa critique s’agrippe aux difficultés ; celles qui existent ne lui suffisent pas. L’hypothèse d’une source honnête et sûre, altérée par un rédacteur, tantôt inepte, tantôt d’une incroyable astuce, ce nœud de subterfuges, de maladresses et de mensonges a l’air inventé par l’auteur d’un roman policier. Est-ce d’un historien ? L’ingénuité profonde et le sérieux des Livres saints, qu’en fait-il ?

M. Loisy, comme ses maîtres allemands, vit avec un spectre qui l’obsède : l’interpolation. Dès qu’un récit ressemble de très loin à un autre, il crie au doublet. Comme si le réel le plus réel n’était pas, à toutes les minutes, un recommencement !

Je n’en conclus point que le travail de l’exégèse négative soit demeuré stérile. En visant à ruiner l’autorité du Nouveau Testament, elle a enrichi la notion des milieux, nuancé l’apport des influences, élucidé les analogies des doctrines. Elle a travaillé, contre son attente, au profit de l’exégèse orthodoxe. Sans elle nous n’aurions pas eu des monuments comme la Théologie de saint Paul du P. Prat ou le Messianisme chez les Juifs du P. Lagrange ni ses commentaires sur l’épître aux Romains et l’épître aux Galates.

Mais cette critique, si fière d’elle-même, souffre d’une débilité dont elle ne veut pas guérir : elle dissocie, elle dissèque, elle ne construit pas. Entre ses mains, la forte unité du caractère de Paul se désagrège[14]. Il n’est plus qu’un syncrétiste, un assembleur, inconscient ou habile, d’éléments mystiques pris aux stoïciens, aux mystères, au culte de Mithra, à toutes les théosophies, aux gnoses qu’il traversa. Son christianisme devient un champignon fortuit poussé sur le sol décadent des religions antiques.

[14] Voir en particulier Norden, Agnôstos Theos ; Ramsay, The Cities of saint Paul ; Toussaint, l’Hellénisme et l’apôtre Paul.

Il est trop facile, en comparant les mystiques païennes à celle de saint Paul, de suggérer, avec des ressemblances de mots ou de rites, une confusion ; et, dans cette équivoque, les oppositions radicales s’évanouissent.

Au surplus, on oublie deux choses : un homme n’est point conduit, d’abord, par des idées ; il faut, pour l’expliquer, saisir le point vital de sa volonté, ne jamais perdre de vue sa race, son tempérament, les mœurs qui lui furent transmises. Quand on fait l’histoire d’un Juif, l’observation de ces traits s’impose plus stricte encore. Juster a montré[15] combien les Juifs dispersés à travers le monde romain, les Juifs de la Diaspora, se maintenaient jalousement séparatistes, s’isolant dans leurs ghettos, fidèles aux communes traditions.

[15] Voir son livre capital : les Juifs dans l’Empire romain.

Philon[16] reconnaissait les Israélites entêtés « à se faire tuer plutôt que de laisser toucher à aucun usage des anciens, convaincus qu’il en arriverait comme de ces édifices auxquels on arrache une pierre, et qui, tout en paraissant rester fermes, s’affaissent peu à peu et tombent en ruines ».

[16] Leg. 16.

Ils entretenaient, outre les synagogues, leurs écoles à eux, leurs bibliothèques, leurs tribunaux, leurs cimetières. S’ils portaient le costume romain, les Romains leur concédaient en privilège la perpétuité de leurs lois et coutumes. Un Juif, comme Josèphe, rallié aux vainqueurs, confondu d’admiration devant eux, s’adaptait, mais ne changeait pas[17].

[17] Voir sa vie racontée par lui-même, et ce qu’il dit de son éducation.

De plus, pour helléniser Paul à tout prix, on récuse les témoignages des Actes, on récuse le sien. On prête à cet esprit loyal et perspicace d’indignes artifices ou des illusions puériles. S’il parle d’une révélation directe, c’est pourtant qu’il en avait l’évidence irréfutable. Sur la vie du Christ et ses enseignements il tint des Apôtres, il propagea intact ce qui lui fut transmis. A Damas, à Antioche, à Rome il trouva des chrétientés formées par d’autres, et où son langage théologique fut accepté, compris. Une tradition liait déjà ces églises primitives ; d’où venait-elle, sinon de l’Église palestinienne, d’un milieu nativement juif ?

En somme, quoi qu’on fasse, les textes des Épîtres, le récit des Actes, garderont plus de poids que les systèmes éphémères des philologues ; et les historiens s’appuieront toujours sur ces documents dont la structure se maintient inébranlée.

Jusqu’à la fin des temps, le conflit persistera entre ceux qui, racontant des faits où le surnaturel joue son jeu nécessaire, l’introduiront dans la trame de leur exégèse, et les autres qui auront assujetti l’interprétation d’événements surnaturels à ce postulat : le surnaturel n’existe pas.

Mais l’avantage des premiers, pour ne les considérer qu’en historien, c’est qu’ils s’établissent dans l’axe des croyances où vécurent leurs personnages ; tandis que les sceptiques sont en contradiction perpétuelle avec les âmes de héros croyants. On pénètre mal, Renan l’avouait, ce qu’on n’aime point, ce qu’on réprouve comme faux.

Renan, historien de saint Paul, n’a pas échappé à cette incompréhension. « Le vilain petit Juif » l’étonne et le rebute ; il lui en veut d’avoir imposé au monde le mensonge chrétien ; il le juge raide, cassant. Étrange façon de méconnaître la souplesse pratique d’un homme qui déclarait tout au contraire :

« Je me suis fait Juif avec les Juifs pour gagner les Juifs ; infirme avec les infirmes pour gagner les infirmes… Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous[18]. »

[18] I Cor. IX, 20-22.

Il a peine à lui pardonner son mépris des faux sages, et le méprise à son tour, sous prétexte qu’il a nié la science, qu’étant un homme d’action il est « un faible artiste ».

Pour saint Paul, évidemment, ni la science ni l’art ne sont au plan suprême. Il savait beaucoup, et la raillerie de Festus : « Tu as trop lu, Paul ; cela te rend fou[19] », suffirait à prouver que l’étendue de ses connaissances éblouissait même des Romains cultivés. Mais l’unique science dont il faisait cas, c’était de connaître Jésus mis en croix. Comme tous les Juifs, il se méfiait des statues et des peintures, instruments d’idolâtrie. Mais il demeurait sensible à la beauté du corps humain ; il magnifiait l’harmonie de la tête et des membres, image du Christ, animateur et chef de l’universelle Communion. Il aimait les fortes bâtisses ; nulle figure ne lui plaisait autant que celle d’une maison, d’un temple bien construits ; et il se comparait à un bon architecte « assurant des fondations[20] ». Il avait le goût de la musique sacrée, l’encourageait[21]. Qu’il soit un poète admirable, personne, après l’avoir lu, n’oserait le contester. Norden a même relevé dans les Épîtres des suites rythmées comme des morceaux de poèmes. Certaines doxologies s’amplifient pareilles à des hymnes. Enfin, c’est Paul qui a donné à l’art moderne la semence d’immortalité :

[19] Actes XXVI, 24.

[20] I Cor. III, 10.

[21] Éphés. V, 19.

« Nous voyons toutes choses dans un miroir, en énigme[22]. »

[22] I Cor. XIII, 12.

Le symbolisme des cathédrales est là, Dante, Beethoven aussi. Nulle épigraphe n’interpréterait mieux ce à quoi nous-mêmes, de notre temps, nous aspirons.

*
* *

Car nous ne venons pas, en étudiant saint Paul, ranimer un fantôme, le prêcheur d’une religion morte. Son histoire nous est esprit et vie ; nous y cherchons la forme de l’avenir que nous voulons préparer.

Les nations retombent, ou peu s’en faut, vers une période semblable aux temps des Apôtres.

En face de l’Église, des sadducéens, des épicuriens qui ne veulent pas de la vie future ; des pharisiens, satisfaits d’eux-mêmes, n’apercevant rien au delà des convenances, des gestes et des formules ; des stoïciens qui attendent de leur seule force la paix de l’intelligence dans la soumission au destin ; des théosophes et des gnostiques qui prétendent se faire, par la magie et le rêve, les confidents de l’invisible ; des millénaristes qui réclament sur terre, dans l’anarchie ou le communisme, un paradis ; et les innombrables païens qui ont à peine changé aux idoles leur nom.

Si Paul revenait, il croiserait parmi les villes plus de courtisanes qu’à Corinthe ; il coaliserait contre lui, plus qu’à Éphèse, tous les marchands d’amulettes, il se buterait davantage contre la haine des puissants, l’imbécillité des foules. On calomnierait son œuvre, on la déformerait, il retrouverait les embuscades des faux frères, les schismes, et, plus sournoises, les hérésies. Ce qui lui serait amer surtout, il passerait peut-être au milieu du bruit sans que sa parole fût entendue.

Et cependant, il continuerait.

Qu’était l’Église au moment où il partit avec Barnabé pour Chypre ? Une petite secte ardente disséminée hors de quelques synagogues. Aujourd’hui, la formidable Église compte trois cent millions de croyants ; seule société spirituelle qui ait franchi vingt siècles sans varier en ses principes ni dans sa fin.

Paul donnerait son sang pour elle en 1925 comme en l’an 67, et il prêcherait encore les mêmes vérités : vivre selon l’esprit, non selon la chair, dans le Christ, au point que ce soit Lui qui vive en nous, attendre, dans la patience et l’amour, l’heure de la justice, la défaite du mal, la glorieuse Parousie.

Les âmes, pour leur paix, n’ont besoin de rien d’autre ; le mot qu’il apporterait à l’humanité défaillante serait celui qu’il dédiait aux Éphésiens :

« Éveille-toi, toi qui dors ; lève-toi d’entre les morts, et le Christ luira sur toi[23]. »

[23] V, 14.

*
* *

Le présent livre — est-il nécessaire de l’énoncer ? — ne sera point surtout descriptif ; je ne m’attacherai guère non plus aux faits pour les faits. C’est l’être intime de Paul que je voudrais atteindre. Je tente d’en esquisser un portrait synthétique ; ambition peut-être imprudente ; mais vous l’excuserez, ô grand Apôtre, sachant qu’elle m’est venue d’un haut désir d’anticiper sur l’éternité, en vous connaissant à fond. Des montagnes d’ouvrages se sont entassées autour de vous. Il en est de faux et de perfides qu’on croirait bâtis avec les pierres dont vous fûtes jadis lapidé. Il en est de très bons, mais qui ne s’adressent qu’aux savants. Le mien veut, dans une recherche sévère du vrai, vous rendre accessible même aux simples. Si d’autres ont amolli, paganisé votre image, je viens restituer à vos traits leur hébraïque et sainte rudesse.

J’ai poursuivi la présence de saint Paul à travers les contrées que sa mémoire maintient fameuses. Des hauteurs de Salonique j’ai regardé l’Olympe, cerné de nuages, tel qu’il le vit en arrivant par la via Egnatia. Dans les gorges du Taurus, au delà des portes ciliciennes, j’ai bu l’eau d’un torrent où il a dû se désaltérer. Trop d’invasions ont roulé sur la splendide Asie ; l’Islam a enseveli les villes antiques comme sous des couches de sable et d’immondices. Les paysages néanmoins subsistent ; ils m’ont quelquefois révélé des faits inattendus.

De Tarse, tandis que je montais vers les rampes du Taurus, on m’indiqua, au flanc d’une butte isolée, pyramidale, une grotte où la tradition maintient que Paul aurait vécu en anachorète. Or, les Actes disent qu’après les premières luttes de l’Apôtre, à Jérusalem, contre les Juifs hellénistes, ceux-ci ayant essayé de l’assassiner, « les frères le conduisirent à Césarée et l’embarquèrent pour Tarse ». Le séjour de trois ans qu’il y fit semble avoir été une halte de vie cachée et contemplative. « Barnabé, reprend plus loin le narrateur, se rendit à Tarse afin d’y chercher[24] Saul, et, l’ayant trouvé, il le mena à Antioche ». Cet épisode a souvent embarrassé les exégètes, quand ils veulent supposer que Saul, à Tarse, avait exercé un apostolat public. On ne comprend plus alors pourquoi Barnabé le cherche et le découvre enfin. Tout est simple, au contraire, si on admet là une phase de silence et d’anéantissement extérieur, la retraite d’un solitaire dans le trou d’un rocher. Peu importe l’endroit précis de la grotte, authentique ou non ; c’est l’idée de la grotte, vestige d’un souvenir très ancien, qui nous met sur la voie d’une explication conforme au texte.

[24] XI, 25. Le mot grec employé marque des recherches qui se prolongent, comme s’il s’agissait d’un homme disparu.

A Tarse même, une similitude m’a frappé. La plaine de Cilicie, avec le Cydnus flexueux, fermée, à l’ouest, par les cimes grandioses du Taurus, et descendant jusqu’à la mer, s’étale comme la plaine d’Ostie où tourne le vieux Tibre, laissant derrière lui les crêtes du pays sabin. L’horizon qu’eut Paul devant ses yeux, lorsqu’il marcha au martyre, évoquait le site de son enfance. L’un et l’autre lui offraient une figure exacte de son âme : d’un côté, sévèrement définis ; de l’autre, amples et sans limites.

Mais on peut dire de Paul presque partout où il passa : « Son lieu ne le connaît plus. » Dans Tarse, la porte de Saint-Paul, le puits de Saint-Paul n’ont rien de commun avec l’Apôtre. A Damas, il faudrait une singulière imagination pour demander l’ombre de son ombre à la maison dite d’Ananie, à la rue droite qui n’est plus droite, aux deux pans de muraille rejoints par une galerie, d’où l’on prétend que les chrétiens le descendirent dans une corbeille. La route même de l’apparition est controversée ; l’opinion commune met le miracle tout près de la ville ; une tradition autre le recule à plus de trois lieues.

A Éphèse, dans le théâtre, je suis monté sur la scène d’où le grammateus harangua le peuple en émeute ; mais Paul n’a laissé aucun signe de son passage sur les dalles des rues qu’il foula sans doute, qui semblaient, sous le soleil de midi, toutes neuves, d’une blancheur intacte. Éphèse se souvient de Jean plus que de Paul, et j’ai senti dans la lumière austèrement suave de ses paysages la même onction que dans le rythme évangélique des versets.

A Jérusalem, quand on gagne la place de la coupole du Rocher[25], en regardant à sa gauche la caserne turque bâtie sur l’emplacement de la forteresse Antonia, il est facile de se représenter le tumulte juif, Paul entraîné hors du Temple, et l’officier romain avec les soldats accourant hors des portiques pour le dégager. Seulement, ce n’est qu’un décor lointain ; et il n’enrichit d’aucune précision le discours que tint Paul à la populace juive.

[25] Vulgairement appelée « mosquée d’Omar ».

Dans les ruines de l’ancienne Corinthe, les Américains ont exhumé une longue rue qui descendait au port de Lesché ; à présent, elle se perd entre des files de cyprès et des vignes touffues. Des arcades la bordaient et de petites échoppes semblables aux boutiques de tous les bazars d’Orient. Comme nous arrivions près d’une stèle romaine, le gardien du lieu nous indiqua une pierre plate posée à terre, et, avec une emphase un peu ridicule :

— C’est ici, déclara-t-il, que l’apôtre Paul parlait.

— Qu’en savez-vous ? lui demandai-je.

— Le directeur des fouilles l’a dit.

Je n’insistai point et ne voulus troubler par aucune objection cet argument de foi. Après tout, il est bien certain que Paul a suivi cette voie où s’engorgeaient d’énormes foules ; peut-être Aquilas et Prisca avaient-ils près de là leur magasin ; et ils y vendaient les tissus pour les tentes que Paul fabriquait.

L’Acrocorinthe dressée devant nous comme le mur de fond d’un théâtre géant, c’est elle qui portait sur son faîte la chapelle d’Aphrodite avec son collège de mille servantes[26]. Plus près, en haut des marches usées d’un grand escalier, six colonnes pataudes soutiennent encore des morceaux d’entablement. Il y avait là un temple de Neptune ou d’Apollon. Le soleil, émergeant d’un nuage bleu noir, embrase les fûts grisâtres, seuls débris d’un luxe lourd de parvenus. A notre droite, une forte échine rocheuse, la Parachôra, surplombe les eaux verdissantes du golfe. Plus haut qu’elle et très loin, nous discernons le massif du Parnasse, un tumulte de pics déchiquetés, entre-croisés, furieux comme une bacchanale. A gauche, une autre ligne de montagnes leur donne la réplique, s’abaissant vers la mer d’un mouvement plus calme. La mer est devant nous, au bas des cyprès et des vignes jaunissantes ; elle est derrière aussi, appel d’immensité que resserrent les môles montagneux. Son haleine fumante enveloppe l’isthme et les hauteurs. Paul était peu sensible aux paysages ; comme celui-ci pourtant est paulinien !

[26] Sur l’Acrocorinthe, voir Louis Bertrand, la Grèce du soleil et des paysages, p. 156-173.

Et ces colonnes transfigurées par un soleil d’orage nous représentent la ville perdue d’orgueil, de richesse et de luxure, la ville qu’il purifia, mais qu’il n’empêcha point de mourir.

A Corinthe, pour la première fois, j’ai donc ressaisi quelque peu la présence de l’Apôtre. Athènes seulement, au pied de l’Acropole, sur la butte de l’Aréopage, me la rendit frémissante et pleine, comme si j’avais entendu sa voix retentir dans l’air nourricier.

En montant vers la colline auguste, c’était lui que je cherchais. J’avais déjà gravi, près d’un bosquet de pins, cette bosse de rochers d’où l’on domine l’Athènes moderne et la muraille qui enclôt le flanc rugueux de la citadelle. Devant l’Acropole, j’avais songé aux prédestinations de l’Hellade et à leurs harmonies avec la révélation. Mais ce fut un dimanche soir, au crépuscule, qu’en ce site immortel je relus le discours de Paul aux Athéniens.

S’il le prononça ici même — et je me plaisais à l’admettre — il voyait, en se tournant à droite, le temple de Niké perché au bord du plateau, les Propylées robustes, les cariatides de l’Erechtheion et le dur Parthénon stabilisant l’espace comme la pensée maîtrise l’indompté des éléments. La surface de l’Acropole, en ce temps-là, était encombrée de statues et d’édicules. A présent, le ciel passe au travers des colonnes ; les statues ont croulé, mais les colonnes restent debout, droites, comme en prière. Sur un morceau de la grande frise, une femme agenouillée lève les mains vers un dieu qui ne peut rien pour elle ; n’était-ce pas le Dieu inconnu qu’elle implorait ?

A l’instant, ce soir-là, où nous atteignîmes l’escalier de l’Aréopage, le soleil, comme à Corinthe, se délivra des nuées ; un rayon surprit la masse rousse et brûlée des architectures et des rocs. Il pénétra sous l’ombre du Parthénon ; un cheval cabré, sur la frise, se ranima ; les corniches ébréchées, les blocs disjoints au sommet des murs, tout devint d’or flambant ; la mer lointaine, elle aussi, parut ardente ; les promontoires sombres et les îles s’effilaient plus tranchants, plus impérieux.

L’apothéose d’une minute s’évanouit ; mais l’Acropole sembla grandir ; le temple de Niké n’était plus celui de la victoire sans ailes ; il se fit léger, comme soulevé sur l’étendue. Autour de nous, les rocs pâles défaillaient ; la longue croupe de l’Hymette, l’éperon du Pnyx étaient noirs ; à la cime du Lycabette pointu, au-dessus des bois, la blancheur d’un oratoire demeurait limpide ; une lampe y brilla, tandis qu’en bas la ville immense allumait ses feux ; et des cloches de joie, soudain, agitèrent sur un branle grave des battements rapides, comme un hymne délirant.

Cette liesse des cloches, dans un soir dominical, c’était le triomphe de Paul, l’éternité du Christ dominant les dieux morts d’Athènes. J’ouvris le petit livre des Actes ; je commençai à voix haute :

« Hommes athéniens, je vois qu’à tous égards vous êtes des gens très dévots. Car, en passant, j’ai vu les images de votre culte, et j’ai trouvé un autel où il y avait cette inscription : Au Dieu inconnu. Ce que vous honorez sans le connaître, moi, je vous l’annonce[27]… »

[27] XVII, 22 et 35.

Parole qui me donna le frisson d’avoir entendu Paul la clamer lui-même. Car elle fut certainement cueillie de ses lèvres. Quelle vue splendide sur l’attente confuse de la Vérité chez les païens ! Mais l’annonciateur poursuivait :

« Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde, alors qu’il est le maître du ciel et de la terre, n’habite pas dans des temples faits par la main des hommes… Et, puisque nous sommes de la race de Dieu, nous ne devons pas croire que rien de divin soit semblable à l’or, à l’argent, ou à la pierre, image due à l’art et à la méditation de l’homme. »

En articulant ces sentences, il étendait sans doute son bras vers le Parthénon ; son tranquille anathème écrasait les idoles tremblantes :

Mourez donc, les faux dieux, pour que Dieu vive en nous. Athéné, tu ne vois pas la rouille sur ton casque ? L’éclair de ta pique va s’éteindre ; elle s’éteindra la lampe de ton sanctuaire qui servait de phare aux marins. De ta statue il ne restera pas assez d’ivoire pour y tailler un dé à coudre. Mais la sagesse dont tu faisais un mensonge, voici qu’elle illuminera les vivants et les morts. Le Juge est proche ; en lui, toute chair connaîtra l’inconnaissable ; par Lui, ce qui est sur terre et ce qui est au ciel, tout est réconcilié dans la paix du sang offert sur la Croix.

Pendant que la nuit glissait, comme un linceul soyeux, sur l’Acropole et sur nous, je me répétais avec douceur l’ineffable verset :

« In ipso vivimus, movemur et sumus. » En lui-même, dans la vertu invisible de l’Esprit, nous avons l’être, le mouvement, la vie divine. Et cela, c’est Paul qui l’a dit, en ce lieu où nous respirons, où nous glorifions Dieu, nous qui sommes des vivants.

I
SAUL LE PERSÉCUTEUR

LE MARTYRE D’ÉTIENNE

Violente du début à la fin, l’histoire de saint Paul s’ouvre par une scène terrible.

C’était au moment où les Douze, voyant l’urgence de diviser le ministère temporel du spirituel, avaient décidé, « pour le service des tables[28] », l’élection des Sept.

[28] Actes VI, 1.

Les disciples se souvenaient du conseil : « Ne vous inquiétez ni d’avoir de quoi manger, ni d’avoir de quoi vous vêtir[29]. » Afin de le suivre comme un précepte, ils avaient mis en commun ce qu’ils possédaient. Les riches avaient offert leurs revenus, vendu leurs terres, leurs maisons, ou donné leur logis à des frères pauvres. De la sorte, il n’y avait plus que des pauvres parmi les fidèles. Leur nombre croissait au delà des ressources ; suffire à tous les besoins devenait compliqué.

[29] Math. VI, 25.

Le dénûment, pour chacun, pouvait être une béatitude ; pour la communauté, même à Jérusalem où « cinq petits oiseaux coûtaient deux as[30] » et une fiasque d’huile un as[31], il engendrait un malaise. La volonté de perfection n’était pas égale chez tous. Certains se crurent lésés dans le partage quotidien. Des veuves, peut-être chargées d’enfants, réclamaient plus que d’autres ; autour d’elles on excitait leurs doléances.

[30] Luc XII, 6. L’as valait 3 cent. 39.

[31] V. Schwalm, Vie privée du peuple juif, p. 340.

Elles appartenaient à des familles de Juifs hellénistes, de ceux qui, ayant séjourné en Cilicie, en Cyrénaïque, en Égypte, à Rome, parlaient la langue internationale d’alors, le grec commun, la koïné.

Ces hellénistes, nous les retrouverons en face de Paul, remuants, grondeurs, fanatiques. Comme ils étaient revenus de l’étranger dans la ville sainte, ils faisaient sonner haut leur zèle religieux, et formaient, sans doute malgré eux, bande à part vis-à-vis des Palestiniens ; ceux-ci les regardaient d’assez haut comme le fils de la parabole, demeuré chez son père, dévisage son cadet, quand il rentre au logis. Le nom même d’hellénistes qu’ils leur infligeaient accusait une suspicion, comme si un long contact avec les païens et l’usage de leur langue les entachaient d’impureté.

Hommes d’affaires, les hellénistes appliquaient sur leur judaïsme un vernis grec, afin de mieux lui préparer un royaume universel ; la culture de l’intelligence leur était un moyen de conquête, comme la ruse et l’argent. Eux seuls se targuaient de gagner des prosélytes. C’étaient des nationalistes calculateurs ; et ils devaient abominer une doctrine qui, visant au règne de l’Esprit, excluait leurs grossiers moyens.

Même convertis, — car la foi nouvelle toucha leur élite, — ils maintenaient leur humeur exigeante, toujours en défense et méfiants. Au sujet des veuves de leur groupe ils murmurèrent, « grognèrent » avec ensemble. Les Douze, voulant la paix dans l’unité et comprenant qu’il fallait mieux organiser l’économie de la vie commune, prirent occasion de cet incident pour l’institution des Sept[32].

[32] On a longuement épilogué sur la raison de ce nombre sept. Marquait-il la subordination à l’égard des Douze ? Correspondait-il aux sept pains multipliés par Jésus, ou aux sept anges debout devant Dieu (Tob. XII, 15) ? Les repas en commun se prenaient-ils en sept endroits de la ville ? Un diacre présidait-il à chacun ? Toutes ces explications sont plausibles, non décisives. Il est probable que les Sept, tous hellénistes, complétaient le ministère, devenu insuffisant, d’autres diacres, élus déjà, et palestiniens.

L’assemblée des fidèles semble leur avoir proposé les noms à choisir. Les sept élus portaient des noms grecs ; tous Juifs de naissance, sauf Nicolas, prosélyte d’Antioche. Les Douze, après avoir prié, leur imposèrent les mains, les investissant de pouvoirs liturgiques. Car les diacres ne devront pas seulement veiller à distribuer le pain ; ils participeront au mystère eucharistique ; ils baptiseront ; ils enseigneront.

Préposé à des œuvres de charité, « comblé de grâce et de puissance », Étienne révéla des dons suréminents. Il opérait « au milieu du peuple des miracles et des signes extraordinaires ». Il prêchait aussi, catéchisait les indigents qu’il soulageait, les infirmes qu’il guérissait.

On a conjecturé qu’il osa provoquer dans leurs synagogues les Juifs hellénistes ; d’où les fureurs liguées contre lui. S’arrogea-t-il cette mission ? Il est plus simple d’admettre qu’irrités des prodiges et des conversions qu’il multipliait, les Juifs déléguèrent quelques orateurs de synagogues, agressifs et retors, qui lui portèrent un défi public, espérant l’humilier, abattre son prestige.

Certains d’entre ses contradicteurs fréquentaient la synagogue des Ciliciens. Saul de Tarse devait en être. Né vers l’an 10 ou 12, il avait en 36 vingt-trois ou vingt-cinq ans. Les pharisiens attaquèrent sans doute Étienne sur la doctrine du Christ. Le débat tourna simplement à leur confusion ; ils ne purent tenir contre l’Esprit de sagesse qui parlait en lui.

Alors ils ourdirent, pour le perdre, des calomnies décisives. Étienne avait blasphémé contre Moïse, contre le Temple et la Loi.

Contre le Temple ! Nul grief ne pouvait être plus redoutable. C’était le crime qu’on avait reproché à Jésus.

Le Temple signifiait le relèvement et la stabilité d’Israël. Tout l’orgueil et toute l’opulence du peuple de Iahvé s’y concentraient. Lieu saint unique, nombril du monde, la gloire de Dieu l’habitait. De très loin il éblouissait, tel qu’une montagne de marbre, mais avec les pointes dorées de sa toiture, les colonnes de ses portiques, ses neuf portes plaquées d’or et d’argent, et la dixième en bronze de Corinthe, si lourde qu’au dire de Josèphe[33] il fallait, pour la fermer, les bras de vingt hommes. Du matin au soir, les victimes y montaient, le sang des boucs et des taureaux éclaboussait les cornes de l’autel, la graisse des holocaustes fumait sur les brasiers. Les appels des trompettes et des cors, les clameurs des psaumes exaltaient au-dessus de la ville des rythmes de piété guerrière. Enfin, le trésor, le Corban détenait des richesses formidables et mystérieuses. On n’avait pas oublié la poutre d’or cachée dans une solive de bois, et qui pesait, disait-on, trois cents mines[34]. Sans le Temple, sans les pèlerinages et les sacrifices, que seraient devenus les commerçants de Jérusalem, les éleveurs palestiniens ?

[33] Bellum judaïcum, II, 17.

[34] Josèphe, Antiquités juives, XIV, XII. Les chiffres donnés par Josèphe doivent souvent être accueillis avec une sévère méfiance.

Le dénigrer, parler de sa destruction possible, cette impiété devait paraître aux Juifs monstrueuse et suprême, d’autant plus exaspérante qu’au fond ils pressentaient les catastrophes prédites, suspendues sur lui et sur eux.

Les ennemis d’Étienne déchaînèrent contre sa personne, peut-être au Temple même, un tumulte de la populace. Rien n’était plus aisé dans une ville pleine de mendiants, de pèlerins excitables, où des centaines de synagogues pouvaient se communiquer le mot d’ordre d’une conjuration. Il brava la foule, rendant témoignage au Juste, au Fils de l’homme assassiné par les mêmes Israélites qui voulaient sa perte.

Ceux-ci prirent à témoin de son langage impie des anciens du peuple et des scribes, des pharisiens ; ils l’appréhendèrent, le jetèrent en prison. L’accusé comparut ensuite devant le grand sanhédrin.

S’il fallait en croire le Talmud[35], « quarante ans avant la destruction du Temple, le droit de prononcer les sentences capitales fut ôté à Israël ». En fait, chaque fois qu’il sentait se relâcher la pression romaine — or la mise en jugement d’Étienne dut concorder avec la disgrâce et le départ de Pilate — le sanhédrin tendait à reprendre ses pouvoirs juridiques. Les Romains lui reconnaissaient d’ailleurs le droit de juger les crimes religieux. Seulement, les sentences avaient besoin d’être validées par le procurateur ; limitation humiliante que les pharisiens ne désespéraient pas d’annuler.

[35] Trad. Schwab, t. XI, Traité sanhédrin, p. 238. Juster (op. cit., t. II, p. 134) estime ce texte peu probant, et c’est aussi l’avis du P. Lagrange (Saint Étienne et son sanctuaire à Jérusalem, p. 29).

Dans l’affaire d’Étienne ils agiront comme envers Jésus avec une combinaison de violence et d’hypocrisie. Pour brusquer le dénouement, une émeute interviendra. L’accusé sera poussé au lieu du supplice avant d’être régulièrement condamné. Quelque chose des formes légales persistera dans son exécution. Cependant elle les démentira ; sa mort fera songer à celle d’Akhan, voleur du manteau rouge et des deux cents sicles d’argent qui devaient être offerts au Seigneur, lapidé par tout le peuple, dans la vallée d’Achor[36].

[36] Josué VII, 18-26.

Le sanhédrin siégeait dans l’enclos du Temple. La salle était disposée en demi-cercle ; ainsi les soixante-dix juges pouvaient se voir, se surveiller, échanger des clins d’yeux[37]. A droite et à gauche deux scribes inscrivaient les opinions énoncées et leurs motifs. Au centre trônait le grand prêtre, reconnaissable, peut-on croire, à la lame d’or qui ceignait son front, aux gemmes du rational qu’il portait dans les circonstances solennelles[38].

[37] C’est la raison donnée dans le Talmud (loc. cit., p. 269).

[38] Sur le costume que portait le grand prêtre, comme chef du peuple juif, nous n’avons aucune donnée ferme.

Devant les juges trois séries de disciples s’asseyaient, chacune de vingt-trois membres, ayant leur place marquée. C’est parmi eux que nous imaginons Saul, et les regards homicides qu’il envoyait sur Étienne.

L’accusé se dressa, magnifique de pureté candide. Quand les témoins déclarèrent :

« Nous l’avons entendu dire : Ce Jésus le Nazaréen détruira ce lieu-ci et changera les coutumes que nous transmit Moïse », il n’eut pas l’air d’avoir écouté, mais parut en extase ; la flamme des yeux furibonds dardés contre son visage sembla s’y changer en un éclat angélique. Il se présentait, comme jadis les prophètes devant les rois, accusateur et juge de ses juges ; lui et Jacques le Mineur, plus tard précipité du Temple et lapidé, devaient être les derniers nabis.

Le grand prêtre l’interrogea comme s’il l’invitait à se défendre, mais pensant bien l’accabler sous l’évidence de son crime :

« Tout cela est-il vrai ? »

Étienne répondit par un discours sublime dont Paul comprit, dans la suite, l’enseignement. Au lieu de se disculper, il représenta le passé d’Israël depuis les promesses reçues par Abraham. Il essaya de faire entendre qu’elles dépassaient l’existence du Temple, sinon le culte mosaïque.

Israël, durant des siècles, avait adoré son Dieu, nomade comme lui, ici ou là ; et le tabernacle n’était qu’une tente dressée pour un soir, la tente de bergers en marche. Le buisson en feu d’où était sortie, devant Moïse, la voix du Seigneur, avait été vraiment « la terre sainte ». Puis les Hébreux avaient, dans le désert, servi des idoles, disant à Aaron : « Fais-nous des dieux qui marchent devant nous. » Ils s’étaient prosternés sous « l’armée des cieux ». Salomon avait construit une demeure au Dieu de Jacob ; mais « le Très-Haut n’habite pas dans des maisons construites de main d’homme… Le prophète a dit : « Le ciel m’est un trône, et la terre un escabeau pour mes pieds ; quelle maison me bâtirez-vous ?… »

Dans cette histoire d’un peuple où les grands faits se découpent comme des morceaux d’horizon, la nuit, sous les éclairs d’un orage prochain, Étienne insérait des allusions crucifiantes au Juste méconnu et vendu, renié par ses frères, dont Joseph et Moïse étaient les figures trop intelligibles ; il ne dissimulait pas qu’une foi toute matérielle au Temple équivalait à une idolâtrie.

L’auditoire suivait son raisonnement assez pour en avoir horreur. Tous ces vieux pharisiens, les bras croisés dans leurs longues manches, commençaient à s’agiter ; les jeunes trépignaient, murmuraient. Au début, on avait écouté ; les Juifs respectaient, chez l’accusé, le droit de défense ; ils se plaisaient inlassablement aux récits où les aventures de leurs pères, commentées dans un sens prophétique, leur promettaient un retour des gloires, une délivrance pareille à celles d’autrefois. Étienne parlait, de même que son maître Jésus, non en scribe ni en casuiste péroreur, mais « comme ayant une puissance ». A mesure que son exégèse devenait plus manifestement hostile, l’indignation grondait. Loin de la prévenir, il la défia soudain par une apostrophe qu’on peut croire transcrite jusqu’à nous, telle — ou à peu près — qu’il la proféra :

« Gens au cou raide, incirconcis de cœurs et d’oreilles, c’est toujours vous qui résistez à l’Esprit saint : comme furent vos pères, ainsi vous êtes. Quel est celui des prophètes que n’ont pas persécuté vos pères ? Ils ont tué ceux qui prophétisaient sur la venue du Juste envers qui vous êtes maintenant devenus traîtres et assassins, vous qui avez reçu la Loi en préceptes d’anges et ne l’avez pas gardée. »

Les auditeurs frémirent ; chaque mot leur « sciait le cœur en deux » ; ils « grinçaient des dents ». Quand on a vu, en Orient, des foules exaspérées, il est facile de concevoir, dans ces formidables minutes, l’aspect du sanhédrin : l’ondulation des manteaux blancs ; les roulements d’yeux féroces dont les feux se croisaient ; les mâchoires tendues, les nez en pince de crabe et les doigts crochus convergeant sur l’accusé comme pour le mettre en pièces. Les sifflements de rage, les voix rauques se heurtaient.

Rien ne troublait Étienne ; percevait-il le souffle de mort qui grondait autour de sa tête ? Un ravissement l’enlevait ivre des joies promises, ivre du Paradis ; il se tenait immobile comme une colonne de lumière ; mais, tout d’un coup, éperdu d’apporter aux hommes la présence de son Dieu, il cria, le front renversé, déployant ses bras vers des clartés invisibles :

« Voici ! Je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. »

Blasphème ! Il attestait comme une évidence la gloire du Nazaréen, sa résurrection.

Les Juifs n’y tirent plus ; ils se bouchèrent les oreilles, et toute la salle se leva d’un seul élan frénétique, pour entraîner l’impie hors du sanhédrin. Massé vers les portes, le peuple l’accueillit avec des aboiements d’extermination. Pourtant il ne fut pas lapidé à l’endroit même.

Le Lévitique ordonnait : « Fais sortir le blasphémateur du camp[39]. » On emmena Étienne hors de la ville, et, probablement, sur une hauteur, au nord de Jérusalem.

[39] XXIV, 14.

D’après la Loi[40], « à la distance d’environ dix coudées du lieu du supplice », on déshabillait le condamné, on lui disait de se confesser ; « car tous les suppliciés se confessent, et celui qui se confesse aura sa part dans le monde futur »… Le lieu de la lapidation devait avoir une élévation double de la hauteur d’un homme. Les témoins imposaient leurs mains au condamné comme à une victime expiatoire. Un des deux le précipitait ensuite, de façon qu’il tombât au-dessous, et sur le dos, non sur le ventre. « S’il était mort, on ne lui faisait plus rien ; sinon, l’autre témoin lui jetait une pierre sur le cœur ; s’il n’était pas mort, tous les assistants l’achevaient avec des pierres. »

[40] Talmud, Traité sanhédrin, p. 277-280.

Dans le supplice d’Étienne, il n’apparaît pas que les Juifs aient ainsi procédé. Les deux témoins, pour être plus à l’aise, déposèrent leurs manteaux « aux pieds d’un jeune homme qui se nommait Saul ». Mais nous apercevons, aussitôt après, le martyr assailli par les pierres, debout jusqu’à l’instant où il s’agenouille et succombe. Son exécution fut donc tout ensemble rituelle et tumultuaire. Son martyre imita, en abrégé, la Passion du Christ. En méditant son agonie, il s’était disposé à mériter la couronne, comme son nom l’y prédestinait. Le disciple eut infiniment moins à souffrir que le Maître. Il se contenta d’être, à son tour, parfait dans l’immolation.

« Seigneur Jésus, disait-il, recevez mon esprit. » Et, s’étant mis à genoux, il supplia d’une voix puissante : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché. »

La doctrine du pardon était au fond même de la Rédemption : quand l’Homme-Dieu a remis par son sang l’offense irrémissible, comment l’homme oserait-il appeler sur ses ennemis une vengeance ? Mais Étienne ne se borna pas à pardonner ; il s’offrait en hostie pour ses bourreaux, pour quelqu’un surtout qu’il connaissait peut-être, Saul dont sa mort préparait la mission.

On voudrait suivre Saul durant les phases du jugement et du supplice. Son courroux contre Étienne partait d’un amour indigné : le blasphémateur devait mourir ; la Loi et les choses saintes réclamaient justice.

Reçut-il de sa dialectique un sourd ébranlement ? Nous n’en pouvons rien savoir. L’extase d’Étienne, son cri : « Je vois les cieux ouverts » lui revinrent plus d’une fois, comme le témoignage scandaleux d’une illusion qu’il ne voulait pas admettre. Mais, quand un fait contredit une croyance vivace et plus forte que tout, il reste inexistant, du moins pour les régions conscientes de la vie interne.

Pendant qu’autour du martyr la canaille vociférait, et que les exécuteurs, faisant cercle, ramassaient pour l’abattre les cailloux de la route, Saul regardait, pâle et palpitant d’une fureur contenue. Il ne lança lui-même aucune pierre ; assister ceux qui frappent lui suffisait. Il considérait avec étonnement cet homme si calme qui ne cherchait pas à se défendre ; les projectiles déchiraient son front, ses mains étendues, la nudité sanglante de sa poitrine et de ses reins meurtris ; il ne gémissait pas, il tressaillait à peine sous les coups ; et la vigueur de sa voix demeurait intacte, lorsqu’il jeta vers Dieu sa prière de victime heureuse. Atteint, soit au cœur, soit à la tête, du choc mortel, il s’étendit sur la terre, dans son sang, comme sur un lit doux pour le sommeil[41]. Quel endurcissement intrépide ! dut songer Saul. Il faudra, contre l’erreur nazaréenne, une sévérité sans merci. Et, si quelque pitié le sollicitait, il la réprima comme une faiblesse. Il rentra, plus ferme encore dans sa haine.

[41] Il s’endormit, disent les Actes.

*
* *

SAUL ET L’ÉGLISE

Le grand prêtre Caïphe, les Anciens du peuple jugeaient comme lui. Une violence en réclame d’autres. Les disciples d’Étienne ou de pieux prosélytes ensevelirent[42] le Saint avec une solennité d’affliction qui le glorifiait. Pour venir à bout de l’hérésie tenace, une répression méthodique fut décidée. Elle était possible au début du principat de Caligula, dans la brève période où la Judée respira plus libre, entre l’éloignement d’un procurateur odieux — sa disgrâce obtenue semblait une victoire sur Rome — et l’arrivée du successeur.

[42] Le corps du lapidé devait être, d’après la Loi, pendu jusqu’au soir à une potence. Les Actes ne disent pas que cet opprobre fut infligé au cadavre d’Étienne.

La persécution visa par système les Nazaréens d’origine helléniste ; ceux-là, comme Étienne, négligeaient hardiment le Temple, sinon la Loi. Les Douze, nés Palestiniens, plus exacts aux observances mosaïques, restèrent à Jérusalem ; et rien ne donne à entendre qu’ils furent, pour lors, inquiétés. Les autres se dispersèrent, emportant avec eux l’Évangile qui, par là, s’étendit au loin.

Faut-il dater de ce moment ou de plus tôt les chrétientés de la Samarie, de la Syrie, d’Alexandrie ? Il y en avait une à Antioche, une à Damas, puisque Saul alla bientôt la pourchasser.

Comment Saul, après avoir joué dans le martyre d’Étienne le rôle d’un comparse, simple gardien du vestiaire, reparaît-il, peu de temps après, commissaire du sanhédrin, investi d’un pouvoir de haute police qu’il exerce à la façon d’un enragé ? Son zèle, sa véhémence d’exécution l’avaient, sans doute, mis en valeur. Ses qualités de chef s’imposèrent. Dans les crises terroristes, ce sont toujours les jeunes qui prennent la tête du mouvement.

Sur la férocité de sa campagne le narrateur des Actes s’est plu à insister ; par trois fois[43] il la certifie. Saul entrait dans les maisons suspectes, en arrachait les hommes et les femmes, les entassait dans les geôles, les faisait flageller, les contraignait à renier leur foi, ou les ramenait à Jérusalem et, devant les tribunaux, intervenait pour qu’ils fussent menés au supplice.

[43] VIII, 3 ; XXII, 4-5 ; XXVI, 9-11.

Quatre fois aussi[44] dans ses Épîtres, Paul évoque son passé de persécuteur ; s’il n’y revient guère plus souvent, c’est que toutes les églises en savaient les moindres détails.

[44] Galates I, 13-14 ; I Cor. XV, 9 ; Philippiens III, 6 ; Ire à Timothée I, 13.

« Vous avez ouï dire, écrivait-il aux Galates, ma façon d’être dans le judaïsme : que je persécutais à outrance l’Église de Dieu, et que je la dévastais ; et j’allais dans mon zèle pour le judaïsme plus loin que beaucoup de Juifs, mes camarades, défenseur à l’excès des traditions pharisiennes. »

Nous n’avons aucun motif d’induire que Paul, quinze ou vingt ans après, exagérait ses violences pour mieux attester : Je me suis converti malgré moi, sans nul mérite, sans que rien m’y préparât.

L’étrange, c’est plutôt le ton dégagé de sa confession ; pas un mot ne laisse entendre que la mémoire de ses violences l’a bourrelé de remords. Il expliquera très simplement, plus tard, à Timothée, pourquoi il a pu trouver grâce devant Dieu :

« Le Christ Jésus m’a établi dans son service, moi qui étais auparavant blasphémateur, persécuteur, tourmenteur. Il m’a pris en pitié parce que j’avais agi sans savoir, dans le manque de foi. »

Les fureurs de Saul sortaient donc d’un zèle exaspéré pour la religion qu’il croyait uniquement vraie. Ses cruautés trouveraient une explication dans ce mot aigu de Pascal :

« Jamais on ne fait le mal si pleinement ni si gaiement que quand on le fait par conscience. »

Mais il faut aussi comprendre quelle pouvait être l’âme d’un Juif au Ier siècle, ce qu’était le monde autour de lui.

On aurait grand tort de se figurer Israël comme un peuple, avant tout, féroce. Dans son histoire, les traits de miséricorde et de tendresse n’ont rien d’anormal. Sur l’âpreté des tempéraments, le précepte divin posait son onction :

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force. »

Entre Iahvé et son peuple, un principe de suavité tempérait la crainte :

« Le Seigneur ton Dieu t’a porté, lui disait Moïse, comme un homme porte (sur l’épaule) son fils tout petit[45]. »

[45] Deutéronome I, 31.

A l’intérieur de la famille, une loi sainte gouvernait les rapports du père et des enfants, des frères et des proches entre eux. C’était une loi exigeant « la circoncision du cœur[46] » ; la bonté, le pardon y tenaient leur place. Avant le père de la parabole évangélique, on s’était souvenu d’Ésaü étreignant dans les larmes Jacob faible, humilié ; de Joseph se réconciliant avec ses frères indignes ; de David pleurant le misérable Absalom et criant : « Qui me donnera de mourir à ta place, Absalom, mon fils, ô mon fils Absalom ! »

[46] Id. X, 16.

Selon le code mosaïque les juges devaient rendre justice au pérégrin comme à l’Hébreu, au petit comme au grand, sans faire acception de personnes, parce que leur jugement « était le jugement de Dieu[47] ». Quand on entrait en guerre, devant une ville ennemie, avant de donner l’assaut, il fallait « lui offrir la paix[48] ». C’était une obligation de respecter durant un mois la femme captive[49].

[47] Id. I, 17.

[48] Deutéronome XX, 10-11.

[49] Id. XXI, 11-14.

Moïse interdisait de livrer l’esclave fugitif à son maître[50], de garder plus d’un jour le gage du débiteur pauvre[51]. Il commandait au riche d’ouvrir sa main à l’indigent, de laisser, pour l’orphelin et la veuve, sur l’olivier quelques olives, dans la vigne quelques grappes[52]. Il enseignait même la pitié pour les animaux : « Si, en marchant sur une route, tu trouves dans les branches d’un arbre ou à terre, un nid d’oiseau, et la mère couvant ses œufs ou ses petits, tu ne la retiendras pas captive[53]. » Josèphe, célébrant l’humanité de la loi juive, observe qu’elle défendait de tuer les animaux, « s’ils entraient en suppliants dans une maison[54] ».

[50] Id. XXIII, 15.

[51] Id. XXIV, 12-13.

[52] Id. XXIV, 21.

[53] Id. XXII, 6.

[54] Contre Apion, l. II, ch. VI.

Un peuple où l’on avait conçu et compris, du moins littéralement, le Cantique des Cantiques, les Psaumes, les Livres des Prophètes, ne pouvait ignorer les délicatesses ni les violences de l’amour humain ou divin. Nul n’a senti d’une façon plus véhémente que l’amour est fait de pitié.

Mais les Juifs pouvaient-ils échapper à la dureté foncière de tout l’Orient sémitique ? Quand on pense aux tyrans assyriens, aux atrocités rituelles qu’attestent les bas-reliefs et les inscriptions de ces pays, on s’étonne moins de voir Israël, en guerre contre des voisins terribles, exterminer dans les villes hommes, femmes, petits enfants, incendier les maisons, ne laisser que des cendres et de l’horreur derrière lui. Les Hébreux savaient ce qui les attendait s’ils épargnaient les idolâtres ; ils exécutaient sur eux le juste châtiment d’Iahvé, et, plus encore, en les exterminant, ils se préservaient de leurs dieux redoutables.

Israël eut besoin d’être fanatique ; autrement il aurait succombé, et, avec lui, le pacte d’alliance, le témoignage du seul Dieu vrai. Il se savait élu entre tous les peuples ; sa fierté d’un tel privilège était farouche. Jamais orgueil nobiliaire n’a pu être comparé à celui des Juifs. Un grand orgueil offensé devient cruel en se croyant juste. D’où, chez eux, des vindictes inflexibles dont celles des hidalgos espagnols seraient une faible réplique.

Le pays où ils se fixèrent, malgré ses parties fertiles, est dur comme son climat.

Pays de hautes vallées et de faîtes abrupts, peu accessible par la mer, et qui repousse l’étranger. Six mois d’été sans pluie ; un hiver assez rude. Les villages, sur les pentes, ressemblent à des tas de pierres. Nulle part au monde la pierre ne règne aussi implacable ; on s’explique la lapidation, supplice éminemment juif ; sous les monceaux de silex on chercherait les os d’un lapidé. Je ne connais rien de plus désolant, surtout en automne, que la descente de Jérusalem à Jéricho : des bosses de terres nues, après des bosses de terres nues, çà et là broussailleuses, ou d’un gris de lèpre, chargées de boursouflures livides, au-dessus d’une gorge rougeâtre qui fait saillir et béer ses roches comme des gueules de bêtes altérées.

De telles régions ne pouvaient convenir qu’à des brigands ou à des clans rigides, intraitables pour tout ce qui violait les mœurs et les principes de la communauté.

La Loi mosaïque les enserrait dans des haies de préceptes et de rites, dans les craintes minutieuses des cas d’impureté. Elle exigeait de ces paysans rapaces le sacrifice de leurs bestiaux, des victimes, certains jours, sans nombre[55]. Aux grandes fêtes, le parvis du Temple devenait un énorme abattoir ; le gémissement des animaux égorgés couvrait les voix des prêtres ; ceux-ci n’étaient plus que d’infatigables bouchers. Les lévites parfois devaient monter sur des escabeaux pour ne pas tremper leurs jambes dans les nappes de sang qui débordaient[56]. Le matin de Kippour, lors du grand jeûne d’octobre, quand on avait imposé les mains au bouc qu’on chargeait des péchés du peuple, les assistants crachaient tous sur lui, le piquaient avec des épines[57]. Il était coiffé d’une bande de laine écarlate ; puis, à coups de fouet, les prêtres le chassaient hors de la ville, en un lieu désert. Là, on lui arrachait du dos sa toison qu’on éparpillait sur les broussailles, et on le jetait dans un précipice. S’il se relevait, personne ne lui donnait à manger ; il s’en allait mourir comme un maudit, dans un trou.

[55] Pour la dédicace du Temple de Salomon, les Paralipomènes (l. II, VII, 5) dénombrent l’immolation de vingt-deux mille bœufs et de cent vingt mille béliers. Pour la même cérémonie, Josèphe (A. J., VIII, 2) parle de douze mille veaux et de cent vingt mille agneaux.

[56] Voir M. Marnas, Miriam, p. 220.

[57] Voir l’épître dite de Barnabé. Le passage sur le bouc est une citation tirée on ne sait d’où.

Atroces pour nous, ces rites expiatoires l’étaient bien moins que ceux des idolâtres, offrant leurs fils au bûcher de Moloch, ou se mutilant, comme faisaient les prêtres de Cybèle, en public, avec frénésie. Ils provoquaient les Juifs à la pénitence, commémorant les peines dont Iahvé avait frappé leurs pères impies ou fornicateurs. Ils préfiguraient la victime substituée, elle volontaire et parfaite, le Christ percé d’épines, flagellé, honni. Mais, chez des âmes brutales, ils excitaient le goût du sang, une sorte d’irritation luxurieuse déviée en ivresse de tuerie.

D’ailleurs, asservis à des maîtres iniques, les Juifs, tout en courbant l’échine, avaient médité d’affreuses représailles. Si on touchait à leur culte et à la Loi, ils résistaient sauvagement, et les répressions étaient inexorables. Lorsque Antiochus Épiphane prétendit helléniser Jérusalem, établir dans le Temple une statue de Zeus, lorsqu’il eut interdit la circoncision, les pharisiens s’obstinèrent à faire circoncire les nouveau-nés. Tous ceux qui étaient dénoncés étaient battus de verges, mutilés, mis en croix ; et les bourreaux, après avoir étranglé les enfants, pendaient leurs cadavres au cou des crucifiés[58]. Hérode ayant fait clouer sur le portail du Temple un aigle d’or, deux docteurs, Judas et Mathias, l’arrachèrent en plein midi, devant la foule, et le brisèrent à coups de hache. Arrêtés, ils justifièrent leur violence avec ce seul argument : « Nous avons vengé l’outrage fait à Dieu et l’honneur de la Loi dont nous sommes les disciples. » Pour déchaîner un mouvement furieux, il suffit que Pilate voulût faire promener à travers les rues de Jérusalem des enseignes militaires où figurait le médaillon de César[59]. Caligula, quand il essaya d’imposer dans le Temple sa statue en « nouveau Jupiter », faillit soulever toute la Judée contre Rome.

[58] Josèphe, Antiq., l. XII, VII.

[59] Id., l. XVIII, IV.

A mesure que la nation juive se vit plus étroitement harcelée par l’hellénisme[60], pressée par l’arrogance et la rapacité romaines, son esprit de révolte se renforça ; mais il devait se perdre dans l’anarchie des factions. Sadducéens, bourgeois et sceptiques, semblables à nos radicaux d’aujourd’hui, pharisiens intransigeants, zélotes et démagogues illuminés s’exécraient les uns les autres. Les bandes armées, les brigandages se multipliaient. Les grands prêtres soudoyaient des séditieux qui provoquaient des rixes ; ils les envoyaient saisir dans les granges des dîmes appartenant aux sacrificateurs « dont quelques-uns étaient si pauvres qu’ils mouraient de faim[61] ». Des sicaires, les jours de fête, arrivaient à Jérusalem, cachant des dagues sous leurs manteaux.

[60] Sous Caligula, les Grecs massacrèrent, dans les progroms d’Alexandrie, au dire de Josèphe, cinquante mille Juifs ; d’où l’ambassade conduite par Philon auprès de l’Empereur.

[61] Josèphe, Antiq., l. XX, VI.

Ils poignardaient les gens au milieu des cérémonies, et, les voyant tomber morts, se penchaient sur eux comme pour les secourir, échappant ainsi aux soupçons[62].

[62] Id. XX, VII. Et Eusèbe, H. E., II, XX.

La férocité des mœurs, l’exaspération des caractères atteignaient déjà ce paroxysme qui aboutira aux atrocités héroïques du siège de Jérusalem, aux épouvantes de Massada. Josèphe, homme cultivé, raconte, comme une chose toute naturelle, de quelle manière il traita un factieux de Tibériade. Celui-ci était venu simplement lui réclamer une somme qu’il ne devait pas :

« Je le fis battre de verges, je lui fis couper une main qu’on lui attacha au cou, et je le leur renvoyai en cet état[63]. »

[63] Vie, ch. XXIV.

Plus loin, il invite un autre séditieux à se trancher lui-même, d’un coup d’épée, la main gauche. Et cet homme s’empresse d’obtempérer.

Saul, dans son offensive contre les Nazaréens, se comporta donc selon la rigueur d’un bon pharisien sectaire. Il y ajoutait l’emportement de sa jeunesse, la fierté d’exceller dans une œuvre juste. Nul doute qu’il n’écoutât en même temps des impulsions démoniaques. Il dira dans la suite : « Nous n’avons pas seulement à combattre contre la chair et le sang, mais contre les Puissances, contre les Maîtres de ce monde ténébreux[64]. » Les Puissances d’en bas l’armaient de leur furie. Elles l’avaient élu comme un parfait agent d’extermination.

[64] Éphésiens, VI, 12.

Au reste, il croyait connaître l’histoire de Jésus, ses enseignements ; il les interprétait, sans intelligence, « en homme charnel » ; il en demeurait scandalisé, outré. Il était pharisien, et Jésus avait écrasé, sous une réprobation, la superbe, l’hypocrisie des pharisiens. Israël attendait un Messie qui établirait sa revanche sur les oppresseurs et même lui soumettrait l’univers. Isaïe l’avait annoncé : L’empire sera sur son épaule. A cette prophétie, mal comprise, vulgarisée dans tout l’Orient, les Romains eux-mêmes prêtaient attention[65]. Jésus, trompant les espoirs terrestres d’Israël, semblait l’ennemi à détruire dans la personne de ses disciples, faux prophètes qui blasphémaient l’éternité de la Loi, l’avenir du peuple saint. Que devenait son privilège, si toutes les nations étaient appelées au Royaume ? En persécutant les Galiléens, Saul pensait « rendre hommage à Dieu[66] ».

[65] Tacite, Hist., V, 13, et Suétone, Vespasien, IV.

[66] « L’heure vient où quiconque vous tuera croira rendre hommage à Dieu » (Jean, XVI, 2).

On a contesté qu’il ait pu les traquer hors de Palestine, jusqu’en Syrie. Mais, dans une phase de trouble, le sanhédrin se hâtait de ressaisir une compétence pénale dont il était jaloux. Or, la Syrie appartenait en ce temps-là au roi Arétas, beau-père d’Hérode le Tétrarque ; et les Juifs, nous le savons par Paul lui-même, s’entendaient fort bien avec Arétas[67]. En fait, partout où vivait une communauté juive, l’émissaire du sanhédrin exerçait un droit de police.

[67] « A Damas, l’ethnarque du roi Arétas faisait garder la ville pour se saisir de moi » (II Cor. XI, 32). Juster (op. cit., t. II, p. 134-139) estime incertaine, mais possible, la compétence du sanhédrin hors de la Palestine ; car Hérode avait eu le droit de se faire remettre par les autorités romaines des criminels enfuis à l’étranger. Ce droit, surtout en matière de crimes religieux, avait pu passer d’Hérode au sanhédrin.

Tout persécuteur devient un persécuté. Dans l’idée que des victimes lui échappent, il ne dort plus. Pour allonger sa liste de suspects, il n’a jamais assez d’espions. Fatalement, son inquisition s’étendra aussi loin qu’il peut faire devant lui le vide par la terreur. C’est pourquoi nous trouverons Saul, avec une escorte de policiers, en marche vers Damas, « soufflant la menace et le meurtre », frémissant d’anéantir une Église qui se croyait à l’abri.

Mais, avant de le joindre sur la route brûlante où le Christ lui donna rendez-vous, il convient de le mieux connaître et d’atteindre les premiers linéaments de sa personnalité.

*
* *

QUI ÉTAIT SAUL ?

Il s’est chargé de nous répondre ; il a dressé un sommaire état civil, exhibé, pour les biffer aussitôt d’un trait méprisant, ses titres de noblesse juive :

« Si quelque autre s’imagine être puissant selon la chair, moi encore plus : circoncis le huitième jour, Israélite par ma race, de la tribu de Benjamin, Hébreu issu d’Hébreux ; à l’égard de la Loi, pharisien[68]… »

[68] Philipp. III, 4-3.

Aujourd’hui, on jugerait un peu vague le signalement. Ce n’est point négligeable, pourtant, d’apprendre que Saul, « Hébreu issu d’Hébreux », était de la tribu de Benjamin, et pharisien.

Né hors de Palestine, il devait s’attacher d’autant plus à la pureté de ses ascendants, certifier qu’il tenait du judaïsme tout ce qu’il était. Mais il se prévalait d’un autre avantage : sa famille avait rang dans la tribu de Benjamin, celle qui marchait en tête des processions, ayant, la première, traversé la mer Rouge, de Benjamin qui, seule avec Juda, après la grande captivité, avait relevé les murailles de Sion[69]. Ce n’était pas tout ; pharisien, il appartenait à une caste supérieure, un peu comme le religieux d’un Ordre vis-à-vis des séculiers. Les pharisiens, « les gens à part », se posaient eux-mêmes au-dessus du commun des Juifs ; ils avaient seuls la haute science, la vertu sans reproche ; car peut-on être agréable au Seigneur, si on ne connaît toute la Loi ? Et ils se targuaient de la méditer nuit et jour ; plus ils en resserraient les préceptes, plus ils en aggravaient les contraintes, plus ils s’estimaient devant Dieu.

[69] Esdras, l. II, XI.

Chez Saul, l’orgueil théocratique fut sans doute immense. Converti, il reconnaîtra que la fierté du sang est une vanité misérable, une de ces choses « qu’on jette aux chiens[70] ». Pour l’instant, excusons-le ; jamais peuple n’a pu justifier, comme Israël, la gloire de ses origines ; il était l’unique nation choisie par le Tout-Puissant, conduite par lui, en ses grandeurs comme en ses désastres, afin qu’elle gardât les vérités essentielles et la semence d’où l’Homme-Dieu prendrait sa chair.

[70] Philipp. III, 8. Tel est le sens exact du mot violent qu’il emploie : skybala.

Le Messie étant venu, le peuple juif aurait pu mourir, comme l’arbuste des solitudes quand, au sommet de sa tige, la fleur pourpre a surgi. Il a survécu en qualité de témoin ; la conscience de sa mission divine l’avait doué d’une telle force qu’il est resté, dans sa déchéance, un peuple-roi. Que lui importe d’avoir bu, durant des siècles, les affronts comme l’eau ? Il garde dans la bouche le goût du vin des Maîtres ; il n’a jamais douté de lui-même ; cette foi tenace le prédestinait à dominer les nations ; et, maintenant, il a fait de toutes « l’escabeau de ses pieds ».

A Jérusalem, un vendredi, vers 4 heures — c’est le moment où les Israélites dévots vont allumer des cierges contre le mur des pleurs et psalmodier — j’ai remarqué un petit bossu qui se rengorgeait en marmottant des prières et se balançait, un livre à la main, avec une mine de satisfaction presque arrogante. Je me suis dit : « Voilà Saul ! »

La fierté juive, en Saul, était doublée de la hauteur pharisienne. Pour celle-ci Jésus n’avait eu que des mots terribles. Le réquisitoire qu’abrège saint Mathieu (ch. XXIII) est un magnifique portrait de la caste, et qui vise, au delà, toute l’enflure des orgueils sociaux. Les pharisiens n’agissent que pour être vus ; il élargissent leurs phylactères, ils allongent les franges de leurs robes. Ils aiment les lits d’honneur dans les banquets, les bancs d’honneur dans les synagogues. Ils veulent qu’on les salue sur les places, qu’on les appelle : Rabbi, Rabbi !…

Saul pouvait donc se vanter d’appartenir, comme on dirait, à une honorable famille juive. Son père n’était pourtant pas un Hébreu de Judée, mais un helléniste établi à l’étranger depuis assez longtemps ; il portait le titre de citoyen romain, et son fils en hérita.

Pas une seule fois dans les Épîtres, Tarse n’est nommée ; ce sont les Actes qui font dire à Paul[71] — et il le dit en araméen : — « Je suis né à Tarse, en Cilicie. »

[71] XXII, 3. Il eut, vraisemblablement, dès son enfance, deux noms : un nom juif, Saul, et un romain à désinence grecque, Paulos.

Tarse, proche de la mer, au débouché de la seule route par où les caravanes venant de l’Asie Mineure franchissaient le défilé des portes ciliciennes, était alors une des plus grandes villes de l’Orient. La plaine de Cilicie, ample et magnifique, avec l’opulence de ses cotons et de ses blés, ferait songer à l’Égypte, si elle ne s’appuyait aux rampes du Taurus, dont les crêtes coiffées de nuages la barrent à l’Occident.

Point de jonction entre la haute Asie et la côte — le long du Cydnus les bateaux de toute la Méditerranée remontaient jusqu’à ses quais — elle s’offrait comme un confluent de civilisations. L’Hellade y superposait son empreinte à celle de l’Assyrie, de la Perse, de la Phénicie. Ses monnaies portent souvent un Baal, figuré en Zeus, ayant un aigle à son côté[72]. Tarse amalgamait l’élégance grecque avec les rites et les voluptés du vieil Orient. C’était là que, sur la proue d’or de sa galère, sous des voiles de soie parfumées, Cléopâtre avait attendu Antoine. Quand Paul citera aux Corinthiens le proverbe grec[73] :

Mangeons et buvons, car demain nous mourrons,