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CHATEAUBRIAND ET MADAME DE CUSTINE
ÉPISODES ET CORRESPONDANCE INÉDITE
PAR
É. CHÉDIEU DE ROBETHON
PARIS
LIBRAIRIE PLON
1893
INTRODUCTION.
En publiant, dans ce volume, les lettres inédites dont l'ensemble constitue la correspondance de Chateaubriand avec Madame la marquise de Custine, nous nous sommes proposé d'éclairer d'un jour nouveau la période très accidentée et très intéressante de leurs relations et de leur vie intime, qui embrasse près de vingt années, et s'étend même au delà, jusqu'à la mort de Madame de Custine en 1826.
Cette période a fait surgir beaucoup de récits divers et d'appréciations très inexactes, où le caractère de Chateaubriand est devenu l'objet des censures les plus sévères et les moins justifiées. Trompés par des documents incomplets et tronqués, entraînés par l'esprit de parti ou par une animosité personnelle, la plupart des écrivains ont chargé son portrait des plus sombres couleurs; ils ont fait de Madame de Custine une victime de l'inconstance et d'un lâche abandon, et de Chateaubriand un froid adorateur, sans scrupule, sans remords et sans pitié. Tout cela n'est pas exact.
Et pourtant ces lettres inédites, destinées à faire la lumière et à rétablir la vérité, ces lettres qui empruntent une grande valeur au nom et à la célébrité de leur auteur, nous avons un instant hésité à les publier. Nous nous disions qu'elles n'ont point été destinées par Chateaubriand à la publicité, et que, toujours épris de la beauté de la forme et de la grandeur du style, il se serait refusé sans doute à placer à côté de ses autres oeuvres des pages familières et sans apprêt. Il nous semblait aussi que par un sentiment de discrétion et d'honneur dont il ne s'est jamais départi, il se serait gardé de mettre en scène une femme qu'il avait aimée. Il a toujours respecté le mystère des passions qu'il a inspirées, et si ce mystère a été quelquefois dévoilé, c'est par celles mêmes qui auraient eu le plus d'intérêt à s'en couvrir. Ne vaudrait-il pas mieux respecter sur ce point la volonté non pas certaine mais très probable de Chateaubriand, que de livrer en pâture à la curiosité publique les sentiments intimes d'une femme dont le nom n'appartient à l'histoire que par un acte de dévouement héroïque et de grand courage, et de rappeler sans nécessité l'attention sur des faiblesses auxquelles la gloire et l'amour d'un homme de génie peuvent servir d'excuse?
Mais une considération domine toutes les autres: si la vie de Chateaubriand et de Madame de Custine a été présentée sous de fausses couleurs, et si nous possédons des documents qui les rectifient, nous devons les produire. La vie de Madame de Custine est, depuis longtemps, exposée au grand jour dans des oeuvres nombreuses et brillantes. La publication que nous allons faire ne saurait donc nuire à sa mémoire; tandis qu'elle disculpe Chateaubriand. Et qui sait si, en les faisant mieux connaître, elle ne les fera pas aimer tous les deux davantage?
Cependant, ces quarante lettres inédites que Madame de Custine nous a conservées elle-même, seraient presque inintelligibles si on les détachait du cadre où elles se sont produites. Il fallait donc rappeler quelques-uns des antécédents de leur auteur, l'épisode de son mariage, par exemple, où la vérité a besoin d'être rétablie et dégagée des fables dont on l'entoure. Il fallait aussi mettre en scène, sans s'écarter du sujet principal, quelques-uns des personnages qui se trouvent mêlés, à des titres divers, aux relations de Chateaubriand et de Madame de Custine, comme Madame de Beaumont, M. Bertin, le duc d'Otrante, malheureusement aussi Astolphe de Custine, et d'autres encore.
Tel est le cadre que nous nous sommes tracé. Il est restreint, mais il suffit. Comme dit le poète:
humanos mores nosce volenti sufficit una domus.
CHAPITRE PREMIER.
Le portrait et la légende.—Deux camps opposés.—Le mariage de Chateaubriand.—L'émigration.—Le salon de Madame de Beaumont.—Le Génie du christianisme.—Voyage en Bretagne.
Ce n'est pas seulement par les oeuvres littéraires qu'ils livrent au public et qu'ils composent en vue de la postérité qu'il faut juger les grands écrivains. Sans doute leurs oeuvres capitales, celles dont la célébrité retentit à travers les siècles, suffisent pour faire apprécier la nature de leur talent, pour mettre en relief les qualités maîtresses de leur génie, et les classer dans l'une ou l'autre des sphères de l'intelligence, suivant que l'imagination ou le raisonnement prédomine en eux, et en fait des poètes ou des philosophes, des hommes d'État, des orateurs ou des historiens. On connaît d'eux, par leurs livres, l'homme public, au plus haut degré de puissance où ses qualités spéciales ont pu l'élever, mais son caractère, les tendances particulières de son esprit, sa nature intime, l'homme privé, en un mot, ne nous sont entièrement révélés que par les plus secrets détails de sa biographie, par sa correspondance, surtout par celle qu'il n'a point écrite pour le public.
Et cette étude de l'homme intérieur n'est pas un travail de pure curiosité: combien d'erreurs ce genre de recherches ne rectifient-elles pas? Ne sont-elles pas indispensables pour bien comprendre un écrivain dans ses oeuvres, même les plus élevées? Comment fera-t-on disparaître, par exemple, si ce n'est par ces documents intimes, ce qu'il y a de contradictoire et d'inconciliable entre le portrait généralement adopté et qui devient légendaire d'un Chateaubriand dur, morose, fantasque, égoïste, et ses oeuvres empreintes d'une sensibilité si vive et de sentiments si élevés? Ceux de ses amis qui l'ont le mieux connu nous le peignent, au contraire, doué des qualités les plus charmantes, la cordialité et l'enjouement, d'une constance inaltérable dans ses engagements, d'une générosité habituellement prodigue jusqu'à l'excès, et personne plus que lui n'aurait eu le droit d'écrire, comme il l'a fait: «Mes amis d'autrefois sont mes amis d'aujourd'hui et ceux de demain.»
Autour de la mémoire de Chateaubriand se sont formés deux camps opposés; dans l'un, admiration sans bornes, dans l'autre, dénigrement et implacable condamnation de l'homme et de ses oeuvres. En quoi il n'est pas probable que, d'un côté ou de l'autre, tous se trompent absolument, mais chacun examine le même sujet par un côté différent. Chateaubriand était un poète, non un penseur et un politique; aussi en littérature a-t-il donné des tableaux et des descriptions dans le style propre à la poésie, qui est le langage de l'émotion. Qu'y a-t-il d'étonnant, si l'on exige de lui la profondeur d'une savante analyse, qu'on s'aperçoive aussitôt qu'il remplace en général le raisonnement par des images? C'est en vain, par exemple, qu'on chercherait dans le Génie du christianisme une savante apologie, une démonstration théologique qui ne s'y trouve pas, et que l'auteur n'avait pas entreprise. Renfermé dans sa sphère, il est resté poète, et, dans ces limites, il a créé un chef-d'oeuvre.
En politique, il en est de même. La poésie et la politique diffèrent essentiellement par leur objet et par la langue même qu'elles emploient. La poésie, peu importe qu'elle s'exprime en vers ou en prose, vit dans la sphère des idées les plus générales. La politique, au contraire, n'a pour objet que des idées particulières, et en cela, elle est inférieure à la poésie; elle ne s'exerce que sur des faits accidentels et contingents. Aussi, le poète, sortant de son domaine pour entrer dans celui de la politique, pourra bien y apporter les idées générales et les plus hautes aspirations, mais il se sentira toujours mal à l'aise dans la succession des faits variables qui forment le champ indéfini de l'expérience.
Cette préoccupation des images et de la forme poétique poursuivait Chateaubriand jusque dans ses études. Il n'avait pas l'érudition d'un savant, mais il possédait des connaissances variées très étendues. Il avait beaucoup étudié les littératures antiques; il citait les poètes grecs avec une évidente prédilection, beaucoup moins souvent les poètes latins et plus rarement encore les prosateurs, les historiens ou les philosophes. C'est avec les poètes de la Grèce qu'il était en communion d'idées; c'est, auprès d'eux qu'il cherchait avec délices la beauté des formes, la variété et la magnificence des images et les secrets d'une harmonie qui n'a été surpassée dans aucune autre langue. Il puisait surtout avec amour à cette source charmante d'inspirations poétiques qui s'appelle l'Anthologie grecque. Assurément, il aurait applaudi à l'opinion exprimée par un savant de nos jours: «L'antiquité gréco-latine, disait Littré, avait amassé des trésors de style sans lesquels rien d'achevé ne devait plus se produire dans le domaine de la beauté idéale. L'art antique est à la fois un modèle et un échelon pour l'art moderne[1].
La politique, la religion, la poésie ont contribué dans des proportions diverses à soulever contre Chateaubriand l'hostilité persévérante dont nous avons parlé. En politique, le parti libéral, tout en cherchant et en parvenant à l'attirer dans son sein et à l'y retenir, n'a point oublié ses débuts autoritaires et absolutistes, ni son retour, après 1830, aux idées légitimistes, dont il est encore aujourd'hui considéré comme le représentant. Le parti royaliste, de son côté, lui garde rancune de son évolution vers le libéralisme, de ses intimités avec le parti républicain, et fait peser, sur ce qu'il appelle sa défection, la responsabilité de la chute d'un trône. Il n'a donc satisfait personne; il n'est resté l'homme d'aucun parti; et cela se comprend de la part d'un poète: l'imagination seule est un guide trompeur, dont la base est fragile, et qui flotte au hasard parmi les tempêtes de la politique.
Ce que l'esprit de parti surtout n'a pu lui pardonner, ce sont ses sentiments religieux; on en a discuté l'orthodoxie, on en a même contesté la sincérité, et le plus éminent critique de notre temps, mais le moins orthodoxe des hommes, Sainte-Beuve, s'est attaché avec une sorte d'acharnement à démontrer que Chateaubriand n'était même pas chrétien, et que toute sa religion formée d'images, de tableaux et de poésie, n'était qu'une oeuvre d'imagination, presque une hérésie, en contradiction directe avec les dogmes et l'austérité du christianisme. Nous ne discuterons pas cette thèse, assez étrange sous la plume de son auteur; nous ferons seulement observer que le sentiment religieux ne procède pas uniquement des facultés de la logique et du raisonnement, mais qu'il peut tout aussi bien trouver sa source dans les sentiments du coeur et les aspirations de l'imagination. Chateaubriand n'était pas un dialecticien, c'est évident, mais il était poète, et rien ne s'oppose à ce qu'un poète soit un chrétien. Le coeur, a dit Pascal, a ses raisons que la raison ne connaît point: on le sait en mille choses.
Chaque incident de sa vie, ses actions, ses intentions, ses rapports avec sa famille, sa conduite envers Madame de Chateaubriand, tout a servi de texte aux incriminations, disons mieux: aux condamnations portées contre lui.
Cependant la grande figure de Chateaubriand a survécu à toutes les critiques fondées ou non, et au dénigrement de parti pris contre sa personne et contre ses oeuvres. C'est que, en effet, si l'on fait abstraction des côtés faibles qu'on trouve chez tous les hommes autant ou plus qu'en lui, si, dans son style, on passe condamnation sur l'exagération de quelques-unes de ses images, en faveur de toutes les autres, qui sont fort belles, il restera toujours dans ses oeuvres l'empreinte d'une puissante faculté créatrice, d'une inspiration supérieure qui anime tous les sujets, les agrandit et les domine, un souffle poétique qui les parcourt et les élève jusqu'à l'idéal, une sorte de divination spontanée qui devance et prédit les événements. Amour du grand et du beau, noblesse et générosité des sentiments, horreur instinctive de tout ce qui est vil et bas, tels sont quelques-uns des traits qui caractérisent le génie de Chateaubriand.
Nous n'entreprendrons pas de rectifier toutes les erreurs que nous venons de signaler, ni d'écrire dans ce but l'histoire complète d'une vie que les Mémoires d'outre-tombe nous font parfaitement connaître. Notre tâche est plus bornée: nous voulons seulement apporter quelques documents nouveaux et inédits sur une période de vie intime, période limitée, mal connue, et par suite mal comprise.
Cette période est celle de la liaison qui a existé entre Madame de
Custine et Chateaubriand.
Mais pour placer les faits dans leur vrai jour, il est nécessaire de nous arrêter sur quelques-uns, des événements qui l'ont précédée, et qui expliquent la situation personnelle de Chateaubriand à l'époque où elle a commencé.
Nous avons donc à parler d'abord de son mariage, dont l'histoire a été si étrangement défigurée qu'un écrivain l'a qualifié récemment de «singulier mariage» sur la foi d'un récit qui exige une rectification, une réfutation péremptoire.
* * * * *
Suivons d'abord, en le résumant, le récit que Chateaubriand fait de son mariage dans les Mémoires d'outre-tombe.
Mademoiselle Céleste de Lavigne-Buisson, âgée de dix-sept ans, orpheline de père et de mère, demeurait à Paramé, près de Saint-Malo, chez son grand'père, M. de Lavigne, chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient. Un mariage fut décidé par les soeurs de Chateaubriand entre elle et leur frère. Le consentement des parents de la jeune fille fut facilement obtenu, dit Chateaubriand. Un oncle paternel, M. de Vauvert, seul faisait opposition. On crut pouvoir passer outre. La pieuse mère de Chateaubriand exigea que la bénédiction nuptiale fût donnée par un prêtre non assermenté. Le mariage eut lieu secrètement. M. de Vauvert en eut connaissance et porta plainte. Sous prétexte de rapt et de violation de la loi, Céleste de Lavigne, devenue Madame de Chateaubriand, fut enlevée, au nom de la justice, et mise au couvent de la Victoire à Saint-Malo, en attendant la décision des tribunaux.
La cause fut plaidée, et le tribunal jugea l'union valide au civil, ajoute Chateaubriand. M. de Vauvert se désista. Le curé constitutionnel, largement payé, ne réclama plus contre la première bénédiction nuptiale, et Madame de Chateaubriand sortit du couvent, où sa soeur Lucile s'était enfermée avec elle.
Tel est le récit de Chateaubriand; il est confus, embarrassé, manque sur certains points d'exactitude; sur d'autres, il est en contradiction avec des documents authentiques. Mais Chateaubriand n'était pas un homme de loi, et par conséquent il ne faudrait pas exiger de lui la précision d'un procureur sur les questions de légalité et de procédure que son mariage a soulevées.
Il y a plusieurs rectifications à faire à son récit.
La famille de Lavigne, contrairement à l'assertion des Mémoires, ne donnait pas son consentement. Cependant on passa outre; il n'y eut pas de publicité, pas de bans publiés; qui les aurait publiés, puisque, au plus fort du schisme introduit dans l'Église par la Constituante, les prêtres non assermentés n'avaient plus d'église, qu'ils étaient forcés de fuir ou de se cacher, et qu'ils n'étaient pas plus compétents pour la publication des bans que pour la célébration du mariage même? La bénédiction nuptiale, celle que Chateaubriand appelle la première (il y en eut donc une seconde!), fut donnée sans l'accomplissement d'aucune des formalités prescrites par la loi alors en vigueur[2].
Il ne faut donc pas s'étonner que sur la plainte des parents de Mademoiselle de Lavigne, de M. de Vauvert ou de tout autre, la justice se soit émue et ait commencé contre Chateaubriand une procédure pour rapt, enlèvement de mineure, violation de la loi, comme le disent les Mémoires d'outre-tombe.
Mais les choses en étant venues à ce point, la famille, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, se désista de son opposition et de sa plainte, et la justice, se prêtant aux circonstances, accorda des délais pour donner le temps de procéder à un mariage régulier et légal.
C'est, en effet, ce qui eut lieu. Dans l'église paroissiale de Saint-Malo, le curé constitutionnel et assermenté, M. Duhamel, après publication de bans, ou avec dispense régulière de publications, célébra publiquement le mariage de François-Auguste de Chateaubriand et de Céleste de Lavigne. Acte en fut dressé le jour même, 19 mars 1792, et c'est cet acte qui, au point de vue légal, constitue l'état civil des deux époux.
Le mariage ainsi célébré par le prêtre compétent, le tribunal correctionnel, saisi d'une plainte qui se trouvait désormais sans objet, n'avait plus qu'à prononcer une ordonnance de non-lieu, ou un acquittement. Mais Chateaubriand a eu tort de dire que la cause a été plaidée et que le tribunal a jugé valide, au civil, la bénédiction nuptiale du prêtre insermenté; aucun tribunal n'aurait pu valider un mariage célébré sans publications, sans publicité, par un prêtre incompétent, c'est là une première erreur des Mémoires; c'en est une seconde de prétendre que le curé constitutionnel, grassement payé, ne réclama plus contre la première bénédiction nuptiale: il réclama si bien que, la considérant comme non avenue, il administra la seconde, ainsi que les registres de l'état civil de Saint-Malo en font foi.
Comment expliquer cependant que les Mémoires d'outre-tombe aient donné une version si peu exacte des faits? La réponse est facile: mariés légitimement, mais non légalement, par le prêtre insermenté qu'ils avaient choisi, contraints par des poursuites judiciaires, M. et Madame de Chateaubriand ont dû se soumettre, comme à une formalité imposée, à la bénédiction du prêtre qu'ils considéraient comme schismatique; mais tout en cédant à la nécessité, comme ils l'ont fait, ils n'ont pas moins continué à reconnaître, dans leur for intérieur, leur première bénédiction nuptiale comme le seul, le vrai lien religieux qui avait formé leur union, et il a répugné sans doute à Chateaubriand de faire l'aveu dans ses Mémoires qu'il ait pu être marié par un prêtre schismatique.
Les mêmes faits, à cette époque, ont dû se produire fréquemment. C'était une conséquence inévitable de cette constitution civile du clergé décrétée par l'Assemblée constituante. Les populations, surtout dans la Bretagne restée fidèle à ses prêtres persécutés, les suivaient hors des villes jusque dans les lieux déserts pour entendre la parole de Dieu et recevoir d'eux les secours de la religion. Que de mariages bénis par eux n'a-t-il pas fallu faire régulariser ensuite pour se mettre en règle avec la loi civile!
Il n'y a donc rien d'étrange, comme on l'a prétendu, dans le mariage de Chateaubriand, et personne, sans doute, ne s'en serait occupé si son collègue à l'Académie française, M. Viennet, n'avait mis en circulation une historiette que Sainte-Beuve ne pouvait manquer de recueillir et qu'il a reproduite en ces termes:
«M. Viennet, dans ses mémoires (inédits) raconte qu'étant entré au service de la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant, M. Lavigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur d'Atala commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M. Viennet: «Je le connais, il a épousé ma nièce, et il l'a épousée de force.» Et il raconta comment M. de Chateaubriand, ayant à contracter union avec Mademoiselle de Lavigne, aurait imaginé de l'épouser comme dans les comédies, d'une façon postiche, en se servant d'un de ses gens comme prêtre et d'un autre comme témoin. Ce qu'ayant appris, l'oncle Buisson serait parti, muni d'une paire de pistolets et accompagné d'un prêtre, et surprenant les époux de grand matin, il aurait dit à son beau-neveu: «Vous allez maintenant, Monsieur, épouser tout de bon ma nièce, et sur l'heure.» Ce qui fut fait.»
Dans ce récit, la vulgarité du style rivalise avec la fausseté évidente des faits. Par une grossière mascarade, on fait du prêtre orthodoxe appelé par la famille un domestique de Chateaubriand, qui à cette époque n'avait certainement pas de domestiqués à son service personnel. Quant à ce mariage exigé par l'oncle Buisson, le pistolet au poing, c'est une pure et absurde invention: ce mariage n'aurait pas été plus régulier que le précédent, puisqu'il eût été clandestin et illégal, et que, de nouveau, il aurait fallu recourir, pour arriver à la légalité, à un troisième mariage, celui du curé constitutionnel. Or, en fait de mariages, il n'y en a eu que deux: celui du prêtre orthodoxe, qui a donné lieu aux poursuites, et celui du curé constitutionnel, célébré publiquement, régulièrement et dont l'acte existe. Le mariage du curé constitutionnel exclut donc nécessairement le prétendu mariage de l'oncle Buisson.
Mais il y a plus: cet oncle Buisson, «le riche négociant de Lorient», n'a jamais existé: la famille de Lavigne n'a jamais entendu parler de lui, ni de son voyage à Saint-Malo, ni de ce mariage à main armée.
Dans une visite que nous fîmes à Sainte-Beuve vers la fin de sa vie, nous lui demandâmes s'il avait quelque document à l'appui du récit de M. Viennet, dont nous lui signalâmes l'invraisemblance.
«C'est là, nous dit-il, tout ce que j'en sais; Viennet racontait cela, à l'Académie, à qui voulait l'entendre, du vivant même de Chateaubriand. Je mis par écrit son récit, et, pour plus de sûreté, je lui communiquai mon manuscrit en le priant de le corriger si j'avais mal rapporté ses paroles. Il n'y changea que quelques mots. Ce manuscrit, portant les corrections de la main de Viennet, je l'ai encore là, dans ce secrétaire… Je vous le montrerai un autre jour.» L'état de souffrance de Sainte-Beuve ne permettait pas d'insister pour qu'il le montrât immédiatement, et, en définitive, nous ne l'avons jamais vu. Peut-être, le retrouverait-on dans les papiers du célèbre critique. C'est le texte même de cette note manuscrite, nous a dit Sainte-Beuve, qu'il a reproduit dans son livre sur Chateaubriand: cependant, dans son «Chateaubriand», Sainte-Beuve ne parle pas de sa note manuscrite, mais il s'autorise de mémoires inédits de Viennet, ce qui n'est pas la même chose. Il y a là une variante que nous ne discuterons pas, mais que nous signalons, sans y attacher plus d'importance qu'il ne faut.
«Vous devriez, ajouta Sainte-Beuve, tirer au clair cette affaire du mariage de Chateaubriand, en le rapprochant de la législation de l'époque et des documents que vous pourriez vous procurer.» C'est ce que nous avons fait, et c'est sur des informations précises, émanant des sources, les plus respectables, que nous avons écrit les lignes qui précèdent.
* * * * *
Marié au mois de mars 1792, Chateaubriand partit de Saint-Malo pour l'émigration, trois mois après, dans le courant de la même année. Toute sa famille approuvait sa détermination. Deux de ses soeurs, Lucile (plus tard Madame de Caux) et Julie (Madame de Farcy), en compagnie de la jeune Madame de Chateaubriand, le conduisirent jusqu'à Paris. Ils descendirent tous quatre à l'hôtel de Villette, impasse Férou, près des Jardins du Séminaire Saint-Sulpice; des chambres y avaient été retenues. Ils y demeurèrent quelque temps, ensemble, et le 15 juillet 1792, Chateaubriand s'achemina vers l'Allemagne où il rejoignit l'armée des princes.
C'est alors que commença entre les deux époux une longue séparation de huit ou dix années. La malignité en a fait un chef d'accusation contre Chateaubriand; on lui a reproché, avec une apparence de raison, d'avoir oublié pendant trop longtemps qu'il était marié! Pour les huit premières années, tant que dura l'émigration, l'accusation n'est pas fondée: cette séparation était une conséquence forcée. Chateaubriand émigré passa d'Allemagne en Angleterre et ne rentra en France qu'au printemps de 1800. Jusque-là tout s'explique et se justifie.
Mais pour la période qui suivit, de 1800 à 1804, il ne semble guère possible de trouver une raison suffisante. Pendant ces quatre années, il n'y eut cependant pas de rupture; M. et Madame de Chateaubriand se virent quelquefois, assez rarement, et restèrent, croyons-nous, en correspondance. Mais ils demeurèrent séparés et ne reprirent pas là vie commune.
Au surplus voici les faits.
Immédiatement après son retour de l'émigration, Chateaubriand écrivit à sa famille pour l'informer de son arrivée. Sa soeur aînée, la comtesse de Marigny, se rendit la première auprès de lui. Puis, Madame de Chateaubriand vint à son tour: «Elle était charmante, dit Chateaubriand, et remplie de toutes les qualités propres à me donner le bonheur que j'ai trouvé auprès d'elle, depuis que nous sommes réunis.» Il est possible qu'à cette époque, en 1800, les ressources manquassent pour former une installation.
Mais après la publication d'Atala, en 1801, et surtout après le Génie du Christianisme, les circonstances avaient dû changer. Pourquoi la réunion des époux ne se fit-elle pas alors? Ce point est resté obscur; aucune correspondance, aucun écrit de cette époque ne nous est parvenu. Mais il ne faut peut-être pas en chercher l'explication seulement dans les relations très mondaines de Chateaubriand, et l'influence qu'elles exercèrent sur sa conduite. Pour éclairer, autant qu'il est possible, cette période, nous dirons seulement que la charmante et fidèle amie de Madame de Chateaubriand, Lucile, passa à Paris une partie de l'année 1802, qu'elle était en relation avec Chênedollé, le confident le plus intime, à cette époque, des secrets de son frère, qu'elle faisait partie de la société de Madame de Beaumont, qu'entre Paris et Saint-Malo, elle servait d'intermédiaire et maintenait ainsi un lien d'intimité entre deux personnes qui lui étaient également chères: son frère et sa jeune belle-soeur.
M. et Madame de Chateaubriand se virent de nouveau à la fin de 1802, en Bretagne où Chateaubriand fit un court séjour de vingt-quatre heures. Il était question, en ce moment, de sa nomination prochaine au poste de secrétaire d'ambassade à Rome, et l'on comprend qu'il fût pressé de rentrer à Paris où sa présence était nécessaire. Mais que s'est-il passé pendant ce séjour, si court fût-il? Aucune lettre, aucun document ne nous l'apprend. Peut-être pourrait-on suppléer à ce silence au moyen de traditions de famille qui paraissent exister, mais qui n'ont pas été et ne seront probablement jamais divulguées. Le champ reste ouvert aux conjectures[3].
La seule chose qui soit connue, c'est la conclusion de cette entrevue: il y fut convenu que Madame de Chateaubriand rejoindrait son mari à Rome. Joubert parlait de l'y accompagner.
Mais, comme nous le verrons, ce projet ne fut pas exécuté. C'est seulement au printemps de 1804 que M. et Madame de Chateaubriand se trouvèrent enfin réunis à Paris pour ne se plus quitter.
* * * * *
Il nous faut maintenant retourner sur nos pas et reprendre notre récit un peu plus haut.
Après les dures années d'émigration qu'il avait passées à Londres dans la détresse, comme la plupart de ses compagnons d'infortune, et pendant lesquelles il avait trouvé le moyen de secourir des hommes encore plus malheureux que lui, Chateaubriand rentra en France, comme nous l'avons dit, au mois de mai de l'année 1800. Il débarqua à Calais avec un passeport au nom de Lassagne. Madame Lindsay et son parent Auguste de Lamoignon l'amenèrent à Paris, et Madame Lindsay l'installa d'abord dans un petit hôtel des Ternes, voisin de sa demeure. Fontanes, avec qui il s'était lié à Londres, vint aussitôt l'y chercher, l'emmena chez lui, rue Saint-Honoré, aux environs de Saint-Roch, le présenta à Madame de Fontanes, et le conduisit chez son ami Joubert, qui demeurait près de là dans la même rue. Joubert lui donna, pendant quelques jours, une hospitalité provisoire. Chateaubriand le quitta bientôt et, toujours sous le même pseudonyme, loua un entresol dans la rue de Lille, du côté de la rue des Saints-Pères.
On ne pouvait faire un pas dans ce Paris de la fin du siècle, sans se heurter aux souvenirs de la Terreur; devant l'émigré rentré de la veille, ces souvenirs se dressaient tout sanglants à la place de la Révolution, où son frère et sa belle-soeur, avec tant d'autres illustres victimes, avaient été immolés. Ces scènes horribles où l'on voyait, comme disait son concierge de la rue de Lille, «couper la tête à des femmes qui avaient le cou blanc comme de la chair de poulet,» étaient présentes à tous les esprits et la populace en regrettait encore l'affreux spectacle.
C'est pendant ces tristes jours que Chateaubriand, sans ressources, à peu près sans domicile, inconnu de tous, se cachant sous un nom d'emprunt, en attendant sa radiation de la liste des émigrés, fut présenté à Madame de Beaumont, dont le salon, rue Neuve-de-Luxembourg, en face des jardins du Ministère de la Justice, était ouvert, en ce temps de renaissance sociale, à une société peu nombreuse, mais très choisie et composée d'hommes politiques, de littérateurs, d'artistes, déjà connus ou dont le nom était destiné à la célébrité.
Chateaubriand se mit au travail avec ardeur, et bientôt il publia (1801) le roman d'Atala. Le succès de ce livre, qui ouvrit à la littérature des voies nouvelles et inaugura le romantisme, est trop connu pour que nous en retracions l'histoire; les éditions se multiplièrent rapidement, et son auteur, inconnu la veille, devint la célébrité du lendemain. Cependant les critiques ne manquèrent pas au nouvel ouvrage et à son auteur que l'amitié passionnée et le dévouement enthousiaste de Madame de Beaumont soutinrent au milieu de tous les orages.
Il en fut de même pour le Génie du Christianisme qu'il publia l'année suivante. Madame de Beaumont lui offrit, pendant l'été de 1801, l'hospitalité dans sa maison de campagne de Savigny. C'est là, sur les bords de l'Orge, sous les auspices et l'inspiration de cette femme aimable, dont l'âme était si forte et l'imagination si brillante, que le Comte de Marcellus la jugeait supérieure même à Lucile; c'est là que le Génie du Christianisme fut terminé. Madame de Beaumont servait de secrétaire au poète, lui procurait les livres dont il avait besoin, et assistait, ravie, à toutes les vibrations de ce style magique qui, disait-elle, «lui faisait éprouver une espèce de frémissement d'amour, et jouait du clavecin sur toutes ses fibres».
Bien des années plus tard, Chateaubriand, évoquant le souvenir de ces jours heureux de Savigny, écrira dans une de ses plus belles pages: «Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet abri de l'amitié… La nuit, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, Madame de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me rappellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaître. Depuis que je l'ai perdue, non loin de son tombeau à Rome, j'ai plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu'elle m'avait nommées; je les ai aperçues brillantes au-dessus des montagnes de la Sabine. Le lieu où je les ai vues, sur les bois de Savigny, et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir d'elle, tout cela brisait mon coeur.»
Mais le temps des souvenirs et des regrets n'était pas encore venu. Après le retour de Savigny à Paris, la société de Madame de Beaumont se retrouva dans le salon de la rue Neuve-de-Luxembourg.
L'année 1802 fut consacrée, comme la précédente, aux travaux littéraires, et à la publication du Génie du Christianisme.
C'est à cette époque, vers le milieu du mois d'octobre, que Chateaubriand entreprit ce voyage de Bretagne dont nous avons parlé. Le 15 octobre il écrivit à Chênedollé:
Mon cher ami, je pars lundi pour Avignon, où je vais saisir, si je puis, une contrefaçon (du Génie du Christianisme) qui me ruine; je reviens par Bordeaux et par la Bretagne. J'irai vous voir à Vire et je vous ramènerai à Paris où votre présence est absolument nécessaire, si vous voulez enfin entrer dans la carrière diplomatique… Ne manquez pas d'écrire rue Neuve-de-Luxembourg (à Madame de Beaumont) pendant mon absence, mais ne parlez pas de mon retour par la Bretagne. Ne dites pas que vous m'attendez et que je vais vous chercher. Tout cela ne doit être su qu'au moment où l'on nous verra. Jusque-là, je suis à Avignon et je reviens en ligne droite à Paris.
On comprend pourquoi Chateaubriand s'entourait de tant de précautions et de mystères. Ce voyage de Bretagne, qui devait ramener l'infidèle époux aux pieds de la femme légitime, allait peut-être opérer leur rapprochement; Madame de Beaumont, qui ne pouvait se faire à cette idée, nous dit Chateaubriand, aurait éprouvé de mortelles angoisses si elle en avait été avertie.
Comme il l'avait annoncée à Chênedollé, il partit de Paris le lundi 18 octobre. Il se rendit directement à Lyon, où il fut reçu, nous disent les Mémoires d'outre-tombe, par le fils de M. Ballanche, propriétaire, après Migneret, du Génie du Christianisme, et qui devint son ami. «Qui ne connaît aujourd'hui, dit-il, le philosophe chrétien dont les écrits brillent de cette clarté paisible sur laquelle on se plaît à attacher ses regards comme sur le rayon d'un astre ami dans le ciel.» On ne saurait caractériser avec plus d'exactitude et de poésie le talent littéraire de l'auteur d'Antigone.
Peut-être devons-nous à ce voyage de Lyon et aux entretiens de l'auteur avec ses imprimeurs la quatrième édition du Génie du Christianisme, en neuf petits volumes in-12, qui parut en 1804. Cette charmante édition «de l'imprimerie Ballanche père et fils, aux halles de la Grenette», porte pour épigraphe, qui n'a pas été reproduite dans l'édition des oeuvres complètes de 1826, cette phrase de Montesquieu: «Chose admirable! La religion chrétienne qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur en celle-ci. Esprit des Lois, liv. 24, chap. 3[4].»
De Lyon, Chateaubriand passa à Avignon, toujours à la poursuite de son contrefacteur qu'il finit par déterrer en courant de librairie en librairie. Après vingt-quatre heures, ennuyé déjà de poursuivre la fortune, il transigea presque pour rien avec le voleur.
Enfin, après avoir visité Marseille, Nîmes, Montpellier, Toulouse et Bordeaux, il arriva en Bretagne le 27 novembre. Comme nous l'avons dit, il ne resta qu'un jour auprès de sa femme et de ses soeurs.
Dans cette courte entrevue dont il serait si intéressant de connaître les détails, il fut convenu, c'est lui qui nous l'apprend, que Madame de Chateaubriand le rejoindrait à Rome.
Cependant, six mois plus tard, le 25 mai 1803, au moment de partir pour sa destination, il écrit au père de Chênedollé: «Une personne doit venir me rejoindre dans six semaines ou deux mois en Italie. Si vous y consentez, Chênedollé viendra me rejoindre à Rome avec la personne que j'attends.» Le 8 juin suivant, il écrit à Chênedollé dans le même sens: «Je crois que vous pouvez faire vos préparatifs pour accompagner nos amis cet automne», c'est-à-dire pour les amener à Rome.
Quels étaient ces amis? Quelle était cette personne? Ce n'était évidemment pas Madame de Chateaubriand, car il l'aurait nommée. N'était-ce pas plutôt Madame de Beaumont? Ce voyage de Rome était-il déjà prémédité entre elle et lui, à l'insu de tous leurs amis? Un passage des Mémoires d'outre-tombe donne beaucoup de vraisemblance à cette hypothèse: «La fille de M. de Montmorin (Madame de Beaumont), dit Chateaubriand, se mourait; le climat d'Italie lui serait; disait-on, favorable; moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes. Je me sacrifiai à l'espoir de la sauver.»
Mais la personne à laquelle les lettres à Chênedollé font allusion pourrait être aussi Madame de Custine, à qui Chateaubriand écrivait précisément à la même époque: «Promettez-moi de venir à Rome.»
Ainsi Chateaubriand, avec une légèreté difficile à justifier, convoquait simultanément trois personnes à le suivre dans la Ville éternelle: Madame de Chateaubriand, Madame de Beaumont et Madame de Custine. Faut-il s'étonner que, tombé par ses propres fautes dans d'inextricables difficultés, il ait, à cette époque, écrit à Fontanes ces lignes équivoques: «Voilà où m'ont conduit des chagrins domestiques. La crainte de me réunir à ma femme m'a jeté une seconde fois hors de ma patrie. Les plus courtes sottises sont les meilleures. Je compte sur votre amitié pour me tirer de ce bourbier!» Etait-ce bien à lui qu'il appartenait d'alléguer ses chagrins domestiques?
En définitive, c'est Madame de Beaumont qui fit le voyage de Rome. Madame de Custine en fut outrée; nous verrons plus loin comment elle en témoigna son humeur. Quant à Madame de Chateaubriand, elle avait l'âme trop fière pour aller disputer la place à ces deux rivales: elle ne partit pas.
Les années de bonheur passent vite, et malgré toute sa force d'âme, Madame de Beaumont, pour qui Ruthières avait composé cette devise caractéristique: «Un souffle m'agite, rien ne m'abat,» voyait sa santé dépérir; on ne traverse pas impunément les épreuves de la Terreur; le massacre de son père le Comte de Montmorin et de presque toute sa famille lui avait porté à elle-même un coup fatal.
Aussitôt que Chateaubriand l'eut quittée pour se rendre à Rome, comme secrétaire d'ambassade auprès du Cardinal Fesch, Madame de Beaumont quitta Paris pour aller demander aux eaux du Mont-Dore le rétablissement de sa santé. Elle était déjà mortellement atteinte. «Je suis, écrivait-elle à un ami, dans un état de faiblesse qui m'ôte presque la force de désirer et de craindre. Je prends les eaux depuis trois jours. Je tousse moins, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit, tant je souffre d'ailleurs, tant je suis anéantie. Il vaudrait autant être morte.»
CHAPITRE II.
Départ pour Rome.—Mort de Madame de Beaumont.—Madame de Custine: ses premiers billets.—Madame de Chateaubriand à Paris.—La rue de Miromesnil et la Butte-aux-Lapins.—Les Martyrs.—La première communion d'Astolphe.
À ce moment même, Madame de Beaumont se préparait à exécuter son projet, que combattirent tous ses amis, de se rendre à Rome et d'y rejoindre Chateaubriand, malgré les obstacles résultant de sa santé, malgré l'imprudence, au point de vue des convenances, d'une pareille démarche. Joubert, affectueux et dévoué entre tous, opposa les plus puissantes raisons à cette fatale détermination; Fontanes, d'un côté, M. Molé, de l'autre, firent tous leurs efforts pour en prévenir l'exécution. Rien n'y fit. À mesure que cette femme mourante allait dépérissant, il semblait qu'en elle les facultés de l'âme redoublaient de puissance avec l'exaltation d'un amour éperdu et qui n'avait plus rien de la terre.
«Je serai à Lyon du 15 au 20 septembre, écrivait-elle à Chênedollé. J'y resterai le temps nécessaire pour arranger mon voyage; ce sera l'affaire de quelques jours.» De Lyon, elle atteignit Milan le 1er octobre; M. Bertin l'aîné, qui l'y attendait, la conduisit à Florence où Chateaubriand la rejoignit, et tous trois ils arrivèrent à Rome au commencement du mois d'octobre.
Cependant l'état de Madame de Beaumont s'aggravait de jour en jour. «Ceux qui se rappellent encore ou qui se rappelaient, il y a quelques années, Madame de Beaumont, écrivait bien des années plus tard Charles Lenormant, la représentent comme sans beauté, détruite et d'une effrayante maigreur, mais avec une physionomie très touchante, et d'une étonnante supériorité; c'était une lampe à demi éteinte qui jetait ses dernières clartés[5].»
Elle mourut à Rome le 4 novembre 1803. Chateaubriand a consigné dans des pages immortelles le récit de ses derniers moments. Il ressentit une profonde douleur, et pendant toute sa vie le cher souvenir de Madame de Beaumont fut pour lui l'objet d'un culte. Il s'était dévoué à cette frêle existence, et jusqu'aux derniers moments il l'avait entourée de ses soins; il a montré pour elle une rare abnégation, une tendresse de sentiment inépuisable, un désintéressement absolu. Cette constance à l'amitié, dans des circonstances difficiles, au milieu des embarras d'argent dont nous parlerons, réfutent péremptoirement les accusations de sécheresse de coeur et d'égoïsme qui lui ont été si souvent adressées. Il pleura Madame de Beaumont dans toute l'amertume de sa douleur. «On n'a pas senti, disait-il, toute la désolation du coeur quand on n'est pas resté seul à errer dans les lieux naguères habités par une personne qui avait agréé votre vie.»
Cette douleur était partagée par tous ceux que Madame de Beaumont avait honorés de son amitié, mais personne ne la ressentit plus profondément que Joubert. «Je ne vous écris rien de ma douleur, écrit-il à Chênedollé, elle n'est point extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins ou moins longtems… Vous aurez la relation de ses derniers moments. Rien au monde n'est plus propre à faire couler les larmes que ce récit; cependant il est consolant. On adore ce bon garçon en le lisant, et quant à elle, on sent, pour peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de sa vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée.»
Un passage de cette lettre de Joubert exige des explications: «Chateaubriand regrette sûrement Madame de Beaumont autant que moi, mais elle lui manquera moins ou moins longtems.» Cette assertion vraie dans un sens ne l'est pas dans un autre, et c'est ici que des faits mis aujourd'hui en pleine lumière nous révèlent clairement Chateaubriand avec toute la mobilité de ses passions et toute la persévérance de ses amitiés. On ne peut nier ses faiblesses, l'inconstance de ses désirs, l'entraînement qui l'emportait sans cesse vers des passions nouvelles. Mais ces passions se transformaient vite en un sentiment plus élevé et plus pur d'affection pleine de tendresse, d'inaltérable amitié qui durait autant que la vie.
C'est donc avec une vérité absolue, si l'on veut distinguer entre la mobilité de ses passions et la persistance de ses amitiés, qu'on a pu dire de lui que «personne n'a peut-être montré plus de suite et de fidélité dans ses affections; qu'il se donnait très sérieusement et pour ainsi dire sans retour; qu'il a montré toujours une exquise délicatesse de sentiments, un désintéressement à toute épreuve, une constance et une rectitude remarquable dans le commerce de l'amitié.»
Ce jugement porté par un homme qui l'a bien connu, se trouve justifié pour Madame de Beaumont. Il ne le sera pas moins pour d'autres liaisons qui ont suivi ce premier attachement.
D'ailleurs Chateaubriand avec sa disposition à tout dire de lui, le mal comme le bien, nous a révélé lui-même quel avait été l'état de son âme au milieu des attachements de son orageuse jeunesse. Il raconte dans ses Mémoires que le 21 janvier 1804, il était allé prier sur le tombeau de Madame de Beaumont, en faisant ses adieux à Rome, et il ajoute: «Mon chagrin ne se flattait-il pas en ces jours lointains que le lien qui venait de se rompre serait mon dernier lien? Et, pourtant, que j'ai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me fut cher! Ainsi va l'homme de défaillance en défaillance. L'indigence de notre nature est si profonde, que dans nos infirmités volages, pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois; on les profane en les répétant.»
En effet, Chateaubriand avait déjà remplacé, avant même qu'il eût à la pleurer, la femme qu'il avait tant aimée et dont la mémoire devint le culte de toute sa vie. Avant la mort de Madame de Beaumont un autre attachement était déjà formé: la liaison de Chateaubriand avec Madame de Custine avait commencé.
* * * * *
Un voile mystérieux enveloppe encore les premiers débuts des relations de Chateaubriand et de Madame de Custine. Quand se sont-ils connus? Comment est né ce long attachement qui a traversé tant de fortunes diverses, et que la mort seule a brisé? Le biographe le plus récent de Madame de Custine[6] pense que Chateaubriand la vit pour la première fois chez Madame de Rosambo, alliée de son frère aîné; ces deux victimes de la Terreur s'étaient connues à la prison des Carmes. Il est probable cependant que leur première rencontre remonte un peu plus haut, peut-être jusqu'à l'année 1801, et qu'elle a eu lieu dans des circonstances très différentes.
Les Mémoires d'outre-tombe, sans en fixer la date précise, semblent nous offrir un indice révélateur.
Rappelons-nous la page charmante où Chateaubriand raconte qu'après l'apparition du Génie du Christianisme, au milieu de l'engouement des salons, il fut enseveli sous un amas de billets parfumés. «Si ces billets, dit-il, n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure.» Ce dernier trait s'appliquait évidemment à une seule personne et à un fait particulier; c'est une émotion unique que le poète a ressentie à ce larcin, gage indiscret d'un naissant amour, qui se dérobait «sous le voile d'une longue chevelure».
N'y a-t-il pas dans ce passage une allusion voilée à Madame de Custine? Cette longue chevelure, nous la connaissons; nous la retrouvons bien souvent dans les Mémoires d'outre-tombe, mais désormais sans mystère. Chateaubriand semble en avoir fait pour Madame de Custine une sorte d'auréole, un charme distinctif qui n'appartient qu'à elle. «Parmi les abeilles, nous dit-il, qui composaient leur ruche (à son retour de l'émigration), était la Marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang. J'assistai à sa prise de possession de Fervaques, et j'eus l'honneur de coucher dans le lit du Béarnais, de même que dans le lit de la reine Christine à Combourg.»
Et plus tard, après de longues années, quand il verra pour la dernière fois «celle qui avait affronté l'échafaud d'un si grand courage,» quand il la verra «la taille amincie par la mort,» ce qui fera une fois de plus l'objet de son admiration, c'est la beauté de cette tête «ornée de sa seule chevelure de soie».
N'est-il pas évident que ces divers passages des Mémoires d'outre-tombe s'appliquent à la même personne? Et si cette conjecture est fondée, n'en doit-on pas conclure qu'il y avait eu au moins une entrevue avant celle dont les salons de Madame de Rosambo furent témoins, et que sans doute aussi quelque billet parfumé avait été écrit pour l'obtenir?
Dans tous les cas, la première correspondance connue de Chateaubriand avec Madame de Custine ne remonte qu'au commencement de l'année 1803, à l'époque où, nommé secrétaire d'ambassade auprès du cardinal Fesch, il se prépare à partir pour Rome. Elle se compose de dix lettres ou plutôt de dix billets adressés à Madame de Custine, s'échelonnant à quelques jours d'intervalle les uns des autres, et qui sont tous compris entre la date de la nomination au poste de secrétaire d'ambassade et le départ pour Rome.
Cette correspondance, nous n'avons pas à la reproduire: elle a été publiée[7], il faut la lire dans le texte original qui en a été donné. Mais comme elle est en quelque sorte le prologue et le point de départ de la longue intimité dont nous allons voir se développer toutes les phases, il est nécessaire, d'en présenter au moins une courte analyse.
En voici les traits saillants.
Chateaubriand très assidu, très pressant même auprès de Madame de Custine, est repoussé d'abord, mais ses avances sont accueillies bientôt avec moins de rigueur. Il vient d'obtenir, dit-il, un sursis à son départ pour Rome; il supplie Madame de Custine de ne pas partir pour son château de Fervaques, comme elle en a l'intention: «L'idée de vous quitter me tue, dit-il, au nom du ciel ne partez pas!» En effet, Madame de Custine ne partit pas: elle alla le trouver dans sa chambre, à l'hôtel d'Étampes, rue Saint-Honoré, à deux pas de la demeure de Madame de Beaumont, rue Neuve-de-Luxembourg. Cette démarche, un peu légère, le rendit encore plus pressant, comme Madame de Custine devait s'y attendre, comme elle l'espérait peut-être. La passion redouble en effet dans les billets qui suivent: «Promettez-moi le château d'Henri IV!» ce château où le Béarnais avait couché, où il avait aimé la dame de Fervaques. «Promettez-moi de venir à Rome!» Plus loin il répète encore: «Songez, je vous prie, au château d'Henri IV; cela peut me consoler.» Dans sa passion il va jusqu'à qualifier la visite de Madame de Custine dans sa chambre d'hôtel, de sainte apparition. Ce sont déjà les lettres d'un amant heureux, ou bien près de l'être.
Chateaubriand, après quelques délais, dut enfin partir pour Rome où il arriva le 25 juin 1803. Le séjour qu'il y fit et qui dura moins d'une année, du mois de juin au mois de février suivant, fut marqué par le douloureux événement de la mort de Madame de Beaumont, par de nombreuses difficultés politiques et de grands embarras d'argent. Nous aurons à revenir sur ce sujet dans le cours de notre récit.
Madame de Beaumont s'éteignit sans avoir soupçonné que René lui fût infidèle; les plaintes que lui arrachaient ses douleurs et les regrets de la vie n'ont pas été mêlés du moins à l'amertume d'un amour trahi. Et remarquons ici l'attitude de Chateaubriand; elle est caractéristique: entre l'amie malade, la femme mourante qui n'attend plus rien de ce monde, et sa nouvelle passion pour la reine des roses, comme disait Boufflers, toute brillante de jeunesse et de beauté, quel est son choix? Où porte-t-il son dévouement? C'est à Madame de Beaumont que sa tendresse reste fidèle; il lui sacrifie tout et rend, à force de soins, la paix à ses derniers moments.
Il ne faut donc pas trop légèrement ériger en victimes de son égoïsme les femmes qui l'ont aimé; laquelle a-t-il délaissée? Assurément, ce n'est pas Madame de Beaumont, nous l'avons vu, ni Madame de Custine, nous le verrons plus tard, et la correspondance le démontrera.
Nous ne voulons pas dire que l'infidélité, ce qu'il appelait lui-même ses défaillances, ne succédât assez vite à chaque nouvel amour, mais ce qui ne s'éteignait jamais en lui, quand une fois il s'était donné, c'était une suprême tendresse de coeur, un inaltérable sentiment d'affection pure, pleine de délicatesse et de douceur.
Pendant l'année du séjour en Italie, la correspondance avec Madame de Custine continua sans interruption. Mais aucune des lettres ne nous en a été conservée; nous découvrirons peut-être par quel motif, par quel dépit elles ont toutes été supprimées.
* * * * *
À son retour de Rome, au mois de février 1804, Chateaubriand descendit rue de Beaune, à l'Hôtel de France. Sa femme, sa jeune veuve, comme il l'appelait, qu'il nous décrit, dans ses mémoires, si charmante à l'époque de leur union, lorsqu'il la reconnaissait de loin sur le sillon (à Saint-Malo), à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure enflée du vent,» vint l'y rejoindre, où même elle l'y avait précédé.
Cette installation de la rue de Beaune n'était que provisoire. Nommé ministre de France dans le Valais, Chateaubriand devait prochainement se rendre à son poste. La mort tragique du duc d'Enghien (20 mars 1804) vint tout changer. Chateaubriand envoya sa démission à Talleyrand, ministre des affaires extérieures, par une lettre qu'il avait soumise d'abord à Madame de Custine, et dont le texte, avec la réponse du ministre, nous a été conservé[8].
Il ne fut plus question, dès lors, de quitter Paris, mais tout au contraire d'y former un établissement définitif. Il fallut donc chercher une installation; on la trouva dès le mois d'avril, rue de Miromesnil, n° 1119, au coin de la rue Verte, aujourd'hui rue de la Pépinière. On numérotait alors les maisons par quartier et non par rue.
Dans le vieux Paris, tel qu'il était au commencement de ce siècle, le petit hôtel que Chateaubriand allait habiter, à deux pas du faubourg Saint-Honoré, était presque la campagne. Voici la description qu'il nous en donne:
«Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M. de Lally-Tollendal et Madame Denain, la mieux aimée, comme on disait du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait à un chantier, et j'avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier, que M. de Lally-Tollendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même de sa grosse main. Le pavé de la rue se terminait alors devant ma porte; plus haut, la rue où le chemin montait à travers un terrain vague que l'on appelait la Butte aux lapins. La butte aux lapins, semée de quelques maisons isolées, joignait à droite le jardin de Tivoli, à gauche le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc abandonné…»
M. et Madame de Chateaubriand s'installèrent dans ce petit hôtel de la rue Miromesnil avec un certain luxe. Joubert, dans une lettre du 10 mai 1804, donne à Chênedollé quelques détails intéressants.
«Madame de Chateaubriand, lui Chateaubriand, les bons Saint-Germain que vous connaissez[9], un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers, logent ensemble rue de Miromesnil dans une jolie petite maison. Enfin, notre ami est le chef d'une tribu qui me paraît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés du reste».
Immédiatement après son retour à Paris, Chateaubriand avait repris ses relations avec Madame de Custine, et quoiqu'il y eût dans l'esprit de chacun d'eux le souvenir d'un froissement et de très vives contrariétés, une parfaite harmonie se rétablit entre eux. Pour Madame de Custine, la rivalité de Madame de Beaumont n'existait plus; la présence de Madame de Chateaubriand, il est vrai, pouvait lui porter ombrage, mais il semble qu'elle en prit assez facilement son parti. Les relations devinrent plus intimes que jamais; celles de 1803 n'en avaient été que le prélude.
C'est de ce petit hôtel de la rue de Miromesnil que partit la première lettre de la longue correspondance que Chateaubriand entretint avec son amie, et dont jusqu'ici le public n'a connu que quelques rares fragments.
Nous publions quarante lettres inédites de cette correspondance, qui, si nous ne nous trompons, jettent sur l'homme de génie qui les a écrites, et sur la femme aimable à qui elles étaient adressées, une très vive lumière. Toutes ces lettres sont de la main même de Chateaubriand, de cette grande écriture dont on ne peut plus oublier les traits quand on les a vus une fois. Les dix-neuf premières portent en tête, de la main de Madame de Custine, un numéro d'ordre. Dans cette série, du n° 1er au n° 19, il nous en manque trois qui ont porté les n° 7, 12 et 14. Le n° 7 a été publié par M.A. Bardoux dans son livre sur Madame de Custine; les deux autres probablement n'existent plus. À partir de la dix-neuvième les lettres n'ont plus de numéro d'ordre, et comme, en général, elles ne sont pas datées, le classement en est quelquefois difficile.
Elles sont pour la plupart timbrées de la poste.
Cette correspondance, qui n'a pas sa contre-partie, parce que Chateaubriand ne conservait aucune lettre, a passé des mains de Madame de Custine entre celles de son fils Astolphe, puis en septembre 1857, date de la mort de celui-ci, entre les mains de ses héritiers. Dix ou onze ans plus tard, le libraire de qui nous les tenons en devenait acquéreur.
Voici la première de ces lettres inédites:
Paris, mercredi 30 mai 1804.
J'étais à la campagne quand votre billet de Fervaques m'est arrivé; on avait négligé de m'envoyer à la campagne. Ne soyez pas trop fâchée de mon silence. Vous savez que j'écris malgré mes dégoûts pour le genre épistolaire, et vous avez fait le miracle. Je m'ennuie fort à Paris et j'aspire au moment où je pourrai jouir encore de quelques heures de liberté, puisqu'il faut renoncer au fond de la chose. Bon Dieu! Comme j'étais peu fait pour cela! Quel pauvre oiseau prisonnier je suis! Mais enfin le mois de juillet viendra, je ferai un effort pour courir un peu tout autour de Paris, et puis j'irai un peu plus loin. Ce sera comme dans un conte de fée: Il voyagea bien loin, bien loin (et les enfants aiment qu'on appuie sur le mot loin), et il arriva à Fervaques. Là logeait une fée qui n'avait pas le sens commun. On la nommait la princesse Sans-Espoir, parce qu'elle croyait toujours, après deux jours de silence, que ses amis étaient morts ou partis pour la Chine et qu'elle ne les reverrait jamais. J'achèverai l'histoire dans le département du Calvados.
Mille joies, mille souvenirs, mille espérances. Je vous verrai
bientôt. Écrivez-moi. Embrassez nos amis: Ecrivez à Fouché.
À Madame de Custine, née Sabran, au château de Fervaques, par
Lisieux, Calvados.
Remarquons ce passage: «J'aspire au moment où je pourrai jouir de quelques heures de liberté, puisqu'il faut renoncer au fond de la chose. Bon Dieu! comme j'étais peu fait pour cela! Quel pauvre oiseau prisonnier je suis!» Chateaubriand fait évidemment allusion à son mariage, à sa réunion encore toute récente avec Madame de Chateaubriand et à la répugnance que «la vie de ménage» lui inspirait. Il a même dit quelque part, que c'est pour échapper à ce sort et rester indépendant qu'il avait accepté un poste diplomatique et qu'il était parti pour Rome. Retombé sous le joug, un peu malgré lui, quels regrets de la liberté perdue, le pauvre oiseau prisonnier n'exhale-t-il pas!
Plus tard, quand René aura dépassé la saison des orages et que les années auront apporté le calme à cette âme troublée, il tiendra un tout autre langage, et rendant à Madame de Chateaubriand un solennel hommage, il inscrira clans les Mémoires d'outre-tombe ces graves paroles:
«Retenu par un lien indissoluble, j'ai acheté d'abord au prix d'un peu d'amertume les douceurs que je goûte aujourd'hui. Je n'ai conservé des maux de mon existence que la partie inguérissable. Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi touchant que sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la force de mes devoirs.»
Chateaubriand termine sa lettre, ainsi que plusieurs autres de celles qui vont suivre, en demandant à son amie d'écrire à Fouché, alors ministre de la police. C'est en faveur de M. Bertin l'aîné, et non de Chênedollé, comme on l'a cru, qu'il réclamait cette intervention.
Sur ce point quelques mots d'explication sont nécessaires. M. Bertin fut persécuté comme royaliste pendant la Révolution. En 1800, sous prétexte de quelque complot, il fut arrêté par mesure administrative et enfermé dans la prison du Temple. Mais il ne subit aucun jugement, aucune condamnation. Il quitta le Temple pour être relégué à l'île d'Elbe. Le républicain Briot, qui remplissait dans cette île des fonctions administratives, lui accorda, ou plutôt lui fit accorder la permission d'achever son ban en Italie, où la résidence de Florence, puis celle de Rome lui fut assignée.
C'est à Rome que M. Berlin se lia d'une étroite amitié avec Chateaubriand. C'est lui qui, sur la demande de son ami, alla, comme nous l'avons dit, jusqu'à Milan au devant de Madame de Beaumont, et qui la conduisit à Florence où Chateaubriand l'attendait.
Il assista à la mort de cette noble et malheureuse femme, épisode que les Mémoires d'outre-tombe, ont retracé dans des pages si sublimes, les plus éloquentes que Chateaubriand ait écrites et qui assurent au souvenir de son amie la pitié et le respect de la postérité.
Enfin, c'est M. Berlin qui a donné l'idée du bas-relief que
Chateaubriand fit élever à Rome sur la tombe de Madame de Beaumont.
Chateaubriand se plaisait à rappeler les débuts de sa liaison avec
Berlin l'aîné: «C'est avec lui, disait-il, que je visitai les ruines de
Rome, et que je vis mourir Madame de Beaumont, deux choses qui ont lié
sa vie à la mienne[10].»
Las de l'exil et de ses sollicitations sans résultat pour obtenir son rappel, Bertin prit le parti assez aventureux de rentrer en France, sans autorisation, mais avec un passeport que Chateaubriand lui avait délivré complaisamment à Rome.
Cela se passait au commencement de 1804, au moment même où
Chateaubriand, de son côté, quittait Rome et rentrait à Paris.
Bertin, qui, malgré son passeport, n'était pas en règle, fut obligé de se tenir caché, après son retour, tantôt dans sa maison de la vallée de Bièvre, tantôt à Paris.
C'est pour ce proscrit, pour «son ami malheureux, injustement persécuté» que Chateaubriand demande avec instance à Madame de Custine d'intercéder auprès de «son grand ami» Fouché.
On a pensé que ces sollicitations étaient réclamées en faveur de Chênedollé; mais elles ne pouvaient s'appliquer à lui qui n'était alors ni persécuté, ni malheureux, qui n'avait rien à démêler avec la police et pour qui Fouché ne pouvait rien à aucun titre; de plus, à cette époque Chênedollé n'était pas encore connu de Madame de Custine, à qui il ne fut présenté que le 15 août suivant par Chateaubriand.
Quoique M. Bertin ne soit nommé dans aucune des lettres, c'est bien de lui et non de Chênedollé qu'il s'agit; la suite de la correspondance ne permet aucun doute à cet égard.
On se demande quelles relations pouvaient exister entre Madame de Custine, la patricienne, victime de la Terreur, et Fouché, le jacobin terroriste, car c'est bien de Fouché, l'ancien oratorien, du proconsul de la Convention nationale qu'il s'agit ici, du Fouché après les crimes, comme dit Sainte-Beuve.
Madame de Custine avait miraculeusement échappé à l'échafaud, mais tous ses biens et ceux de sa famille avaient été confisqués. Elle avait été détenue dans la prison des Carmes, où elle s'était liée d'amitié avec Joséphine de Beauharnais. Joséphine devenue la femme du général Bonaparte recommanda son amie à Fouché, ministre de la police à l'époque du dix-huit Brumaire.
L'ancien collègue de Collot d'Herbois, Fouché, s'efforçait alors, sinon d'oublier son passé, du moins de le faire oublier aux autres, en affectant une modération relative: «Aucune des mesures exigées par la sûreté publique, disait-il, ne commande aujourd'hui l'inhumanité,» comme si l'inhumanité et l'atrocité des meurtres pouvaient jamais être commandées par la sûreté publique.
Il avait rendu, paraît-il, de grands services à Madame de Custine et lui avait fait restituer la partie de ses biens que l'État n'avait pas vendue. En 1804, Fouché, devenu ministre de la police, était resté son ami. Nous n'avons rien de leur correspondance avant 1814, mais les lettres qu'il lui adressa à cette date ont été publiées[11]; elle contiennent des formules d'une familiarité qu'on regrette d'y rencontrer.
Quoi qu'il en soit, Madame de Custine écrivit à Fouché, suivant la demande qui lui en était faite. Chateaubriand l'en remercie quelques jours après par la lettre suivante:
Mille remercîments de votre lettre à F… (Fouché). Mille remercîmens de vos souvenirs. J'irai certainement à Fervaques. Vos bonnes gens pourtant me touchent peu, et la race humaine est si méchante que je commence à ne plus m'en soucier du tout. Vous vivez en paix! et nous, nous sommes très malheureux ici. Je n'ai, je vous assure, pas le courage de vous parler de moi, de nos projets. J'ai l'esprit trop préoccupé. Ma vie est fort triste ici. Je vais errer dans le champ de blé qui est à notre porte, et quand j'ai entendu chanter l'alouette, je rentre pour voir un nid de merles, qui est dans mon jardin et dont les petits viennent de s'envoler. Ils sont bien heureux. Vous voyez que nous sommes tous deux occupés d'oiseaux.
Tresnes a fait une très vilaine action, je me réserve de lui en parler à la campagne.
Je pars à l'instant pour Champlatreux et je vais passer deux jours chez Mathieu[12]. Je n'y porte pas des dispositions fort gaies, et je ne sais si je pourrai y rester même ces deux jours, tant il y a d'incertitude dans mes idées, et de tristesse dans le fond de mon âme.
J'attends des lettres de vous; elles me consolent et me font franchir avec moins d'ennuis les moments que je dois encore passer loin de vous.
Mille choses aux amis.
Jeudi, 18 Prairial (7 juin 1804).
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Madame de Custine avait quitté la rue Martel, où elle demeurait en 1803, pour la rue Verte, au coin de la rue de Miromesnil, en face du petit hôtel qu'habitait Chateaubriand. Le champ de blé «qui est à notre porte» fait allusion à la proximité de leurs demeures. Aussi Chateaubriand a-t-il soin de souligner le mot.
Il s'agit dans cette lettre du Marquis de Tresne, traducteur de Virgile et de Klopstock, le même qui, en 1795, à Hambourg, pendant l'émigration, présenta son ami Chênedollé à Rivarol. La liaison qui en résulta fait l'objet d'un récit très intéressant de Chênedollé, que Sainte-Beuve a reproduit dans le second volume de Chateaubriand et son groupe littéraire. Nous ignorons quelle est la très vilaine action du Marquis de la Tresne à laquelle Chateaubriand fait allusion.
* * * * *
Les lettres de Chateaubriand se succèdent rapidement. En voici une pleine d'enjouement et de charmants détails qui a sa place marquée dans sa vie littéraire, parce qu'elle précise la date, presque le jour, du 7 au 18 juin 1804, où vint éclore dans son génie la première pensée du poème des Martyrs. C'est dans ce petit hôtel de la rue de Miromesnil qu'il en écrivit les premières lignes; c'est sous les ombrages des jardins, de Monceaux qu'Eudore, Valléda, Cymodocée lui apparurent pour la première fois.
Il fait sur le ton du badinage l'analyse de la première ébauche encore informe qui bientôt se dessinera, prendra corps, et d'où, malgré les défauts évidents du livre, jailliront des flots de poésie, d'éloquence et de passion dans le plus beau langage qu'on ait parlé depuis le XVIIe siècle.
C'est aussi sur le ton du badinage qu'il répond au récit que Madame de Custine lui a fait de la première communion de son fils Astolphe, à Fervaques. Une idée sérieuse cependant, un sentiment élevé et sincère, dont il faudra toujours tenir compte quand on jugera Chateaubriand, se dégage de ses paroles légères et termine la lettre par une note grave.
Paris, 29 Prairial (18 juin),
Eh! bien, vous voilà donc bien triste! Et pourquoi? Parce que vos oiseaux sont morts! Eh! qui est-ce qui ne meurt pas? Parce que mes merles se sont envolés? Vous savez que tout s'envole à commencer par nos jours. Ceci ressemble à de la poésie, et l'on voit bien que je griffonne quelque chose. Je vous porterai les deux premiers livres de certains martyrs de Dioclétien dont vous n'avez aucune idée. C'est une jeune personne infidèle comme il y en a tant (mais ici fidèle signifie chrétienne, et infidèle le contraire). C'est un jeune homme très chrétien, autrefois très perverti, qui convertit la jeune personne; le diable s'en mêle, et tout le monde finit par être rôti par les bons philosophes du siècle de Dioclétien, toujours pleins d'humanité.
Tout cela fait que je ne dors point, que je ne mange point, que je suis malade, car toutes les fois qu'il m'arrive de me livrer à la muse, je suis un homme perdu; heureusement l'inspiration vient rarement. Voilà qu'au lieu d'aller courir tout autour de Paris, comme je voulais, je reste rue de Miromesnil, sans songer à rien, croyant que mon ménage, qui me coûte douze mille francs par an, ira toujours, quoique je n'aie pas un sou.
Oh l'heureuse vie que celle des habitants de ce monde! Pour moi, je ne voudrais pas le réformer, il va si bien! Savez-vous que je ne me soucie guère de votre communion? Je trouve que vous l'avez fait faire trop précipitamment à votre fils. Je parierais qu'il ne sait pas un mot des principes de la religion. Les petites filles en blanc étaient crasseuses, le curé est une bête, tout cela est clair. Tout cela n'est bon que lorsque les enfants ont été longuement et sagement instruits, que quand on leur fait faire leur première communion non par devoir d'usage, mais par religion. Vous faites communier votre fils qui n'observe pas seulement la simple loi du vendredi et qui ne va peut-être pas à la messe le dimanche.
Voilà ce que vous avez gagné à raconter cela à un père de l'église, très indigne sans doute, mais toujours de bonne foi, faisant d'énormes fautes, mais sachant qu'il fait mal et se repentant éternellement.
Adieu, chère, humiliez-vous devant cette folle lettre. Attendez-moi à Fervaques vers la fin de juillet; écrivez-moi et écrivez à Fouché.
Mille choses aux amis.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Il faut avouer que, malgré cette dernière phrase, Chateaubriand, pour un père de l'Église, manque un peu trop de sérieux. Madame de Custine lui avait fait, sans doute, de la première communion de son fils un tableau médiocrement édifiant: Chateaubriand accepte son récit (et en cela il a tort); puis s'élevant à des considérations plus hautes, il lui reproche de n'avoir pas suffisamment préparé son fils à ce grand acte de la vie religieuse (et en cela il a raison).
Probablement il ne connaissait pas et n'avait jamais vu le prêtre que, sur le rapport de Madame de Custine, il traite si dédaigneusement, c'était l'abbé François Millet, qui, chapelain à l'époque de la Révolution, avait refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé. Il émigra en Angleterre et subit les dures années de l'exil, comme Chateaubriand lui-même, qui a pu le rencontrer sans le connaître dans les rues de Londres. Rentré en France le 13 Messidor an V (1er juillet 1797) après la Terreur, il fut installé curé de Fervaques le 22 Ventose an XI (13 mars 1803), et mourut le 23 juin 1807.
Rien ne prouve que cet ecclésiastique, qui a souffert pour la foi, soit responsable et du costume un peu rustique des petites filles en blanc, et de la mauvaise préparation du jeune marquis. Si cet enfant a fait sa première communion plutôt par devoir d'usage, que par religion, à qui la faute?
Madame de Custine ne montra pas, à ce qu'il paraît, un goût très prononcé pour le plan des Martyrs. Chateaubriand va lui répondre à ce sujet. Il n'en continuait pas moins son travail avec activité, puisque dès le 20 juin, il en lisait le premier livre à Champlatreux. Voici en effet ce que, à cette date, M. Molé écrivait à Joubert:
Chateaubriand est ici avec sa femme. Ils y sont fort aimables et d'une manière simple. Vous connaissez sans doute le premier livre des Martyrs de Dioclétien. Je l'ai entendu aujourd'hui avec grand plaisir.
Nous verrons par la lettre qui suit que Madame de Custine avait écrit à Fouché en faveur de Bertin, et que cette démarche produisit quelques promesses, qui restèrent sans résultat.
Chateaubriand annonce sa visite à Fervaques pour la fin du mois de juillet.
Vous avez bien tort de me prêcher sur mon goût pour mon nouvel ouvrage. Cela ne me dure guères, et j'ai déjà tout laissé là depuis une quinzaine de jours. Pour travailler avec suite et goût, il faut être dans une position sinon très brillante, du moins tranquille; et ce n'est pas quand on est sans avenir, qu'on travaille pour un avenir qui ne viendra pas. D'ailleurs il faudrait beaucoup de livres, beaucoup d'études, beaucoup de chimères pour me faire oublier les personnes que j'aime.
Je ne sais encore si on a fait quelque chose pour mon ami[13], comme on nous l'a promis. Il est à la campagne, et il ne me paraît pas que sa position soit changée.
Je vous ai donné ma parole d'aller vous voir, et certainement je ferai le voyage, selon toutes les apparences vers la fin du mois de juillet où nous entrons demain. Vous savez que je ne suis pas libre, et il peut arriver tel accident de route on d'affaires qui me retarde de huit ou dix jours. Il suffit que je sois sûr de vous voir pour que vous ne m'accusiez pas de mensonge.
Vous voyez par le ton de ce billet que je suis très sérieux et fort triste. Outre les sujets de peine que vous pouvez deviner, j'ai la fièvre depuis deux jours; cela durera peu; quelques doses de quinine me remettront sur pied.
Bonjour, chère. Je suis charmé que vous soyez heureuse dans votre bon château, et j'ai grande envie de vous y voir.
Mille choses à nos amis.
Vendredi, 29 juin.
Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.
CHAPITRE III.
Rupture avec Madame de Custine.—Réconciliation.—Voyage de Fervaques.
Chênedollé.—Départ pour la Bourgogne. Joubert.—Nouveau voyage à
Fervaques.—Jalousies de Madame de Custine.
Jusqu'ici la correspondance de Chateaubriand et de Madame de Custine, s'est déroulée avec calme, dans les termes d'une intimité pleine de confiance et d'abandon, sans exprimer, peut-être, une passion aussi exaltée que celle des billets qui ont précédé le voyage de Rome. On voit clairement que les situations sont changées: Chateaubriand sollicitait alors; maintenant tous les droits lui sont acquis. Mais au milieu de cet amour passé à l'état chronique, aucun nuage ne s'est encore annoncé à l'horizon.
Tout à coup la scène change; la tempête éclate; un incident nouveau s'est produit qui rouvre une ancienne et profonde blessure. Chateaubriand, atteint jusqu'au fond du coeur, écrit avec amertume ce qu'on va lire.
Lundi, 16 juillet.
Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si tous vos noirs pressentiments ne s'accompliront point. Mais je sais que j'ai hésité à vous écrire, n'ayant que des choses fort tristes à vous apprendre. Premièrement, les embarras de ma position augmentent tous les jours et je vois que je serai forcé tôt ou tard à me retirer hors de France ou en province; je vous épargne les détails. Mais cela ne serait rien si je n'avais à me plaindre de vous. Je ne m'expliquerai point non plus; mais quoique je ne croie pas tout ce qu'on m'a dit, et surtout la manière dont on me l'a dit, il reste certain toutefois que vous avez parlé d'un service que je vous priais de me rendre lorsque j'étais à Rome, et que vous ne m'avez pas rendu. Ces choses-là tiennent à l'honneur, et je vous avoue qu'ayant déjà le tort du refus, je n'aurais jamais voulu penser que vous eussiez voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de la révélation. Que voulez-vous? On est indiscret sans le vouloir, et souvent on fait un mal irréparable aux gens qu'on aime le mieux.
Quant à moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attaché. Vous m'avez comblé d'amitiés et de marques d'intérêt et d'estime; je parlerai éternellement de vous avec les sentimens, le respect, le dévouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre service à mon ami[14], et vous le pouvez plus que moi puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l'éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. Ainsi, madame, le ciel se joue de nos projets et de nos espérances. Bien fou qui croit aux sentimens qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J'ai été tellement le jouet des hommes et des prétendus amis, que j'y renonce; je ne me croirai pas, comme Rousseau, haï du genre humain, mais je ne me fierai plus à ce genre humain. J'ai trop de simplicité et d'ouverture de coeur pour n'être pas la dupe de quiconque voudra me tromper.
Cette lettre très inattendue vous fera sans doute de la peine. En voilà une autre sur ma table que je ne vous envoie pas et que je vous avais écrite il y a sept ou huit heures. J'ignorais alors ce que je viens d'apprendre, et le ton de cette lettre était bien différent du ton de celle-ci. Je vous répète que je ne crois pas un mot des détails honteux qu'on m'a communiqués, mais il reste un fait: on sait le service que je vous ai demandé, et comment peut-on savoir ce qui était sous le sceau du secret dans une de mes lettres, si vous ne l'aviez pas dit vous-même?
Adieu.
Cette lettre, écrite sur les quatre côtés d'une feuille de papier in-quarto, avait pour enveloppe une autre demi-feuille du même papier portant pour adresse «Au Château de Fervaques», comme la lettre qui précède et celle qui la suit.
Il serait intéressant de connaître la réponse que fit Madame de Custine aux reproches portés contre elle avec une argumentation si serrée. Mais Chateaubriand ne conservait pas les lettres que lui adressaient ses belles amies; plus discret qu'elles, il ne laissait derrière lui rien qui pût les compromettre; elles n'avaient pas toujours pour elles-mêmes autant de prudence.
Il faut donc essayer de deviner par la lettre suivante ce que cette réponse de Madame de Custine peut avoir été. Il semble qu'au lieu de se disculper directement, elle aurait opposé à l'attaque une contre-attaque, et que, opérant une diversion habile, elle aurait rejeté les torts sur une personne qu'elle se plaignait de se voir préférer et dont la perfidie aurait machiné cette dénonciation.
Chateaubriand ne fut pas convaincu par cette défense, mais sa colère était déjà tombée; il répondit amèrement encore, mais en laissant, comme on va le voir, une porte ouverte à la réconciliation.
Il ne s'agit pas de comparaison, car je ne vous compare à personne, et je ne vous préfère personne. Mais vous vous trompez si vous croyez que je tiens ce que je vous ai dit de celle que vous soupçonnez; et c'est là le grand mal. Si je le tenais d'elle, je pourrais croire que la chose n'est pas encore publique; or ce sont des gens qui vous sont étrangers qui m'ont averti des bruits qui couraient. Il me serait encore fort égal, et je ne m'en cacherais pas, qu'on dit que je vous ai demandé un service. Mais ce sont les circonstances qu'on ajoute à cela qui sont si odieuses que je ne voudrais pas même les écrire et que mon coeur se soulève en y pensant. Vous vous êtes très fort trompée si vous avez cru que Madame… m'ait jamais rendu des services du genre de ceux dont il s'agit[15]; c'est moi, au contraire, qui ai eu le bonheur de lui en rendre. J'ai toujours cru, au reste, que vous avez eu tort de me refuser. Dans votre position, rien n'était plus aisé que de vous procurer le peu de chose que je vous demandais; j'ai vingt amis pauvres qui m'eussent obligé poste pour poste, si je ne vous avais donné la préférence. Si jamais vous avez besoin de mes faibles ressources, adressez-vous à moi, et vous verrez si mon indigence me servira d'excuse.
Mais laissons tout cela. Vous savez si jusqu'à présent j'avais gardé le silence, et si, bien que blessé au fond du coeur, je vous en avais laissé apercevoir la moindre chose, tant était loin de ma pensée tout ce qui aurait pu vous causer un moment de peine ou d'embarras. C'est la première et la dernière fois que je vous parlerai de ces choses-là. Je n'en dirai pas un mot à la personne, soit que cela vienne d'elle ou non. Le moyen de faire vivre une pareille affaire est d'y attacher de l'importance et de faire du bruit; cela mourra de soi-même comme tout meurt dans ce monde. Les calomnies sont devenues pour moi des choses toutes simples; on m'y a si fort accoutumé que je trouverais presque étrange qu'il n'y en eût pas toujours quelques-unes de répandues sur mon compte.
C'est à vous maintenant à juger si cela doit nous éloigner l'un de l'autre. Pour blessé, je l'ai été profondément; mais mon attachement pour vous est à toute épreuve; il survivra même à l'absence, si nous ne devons plus nous revoir.
Je vous recommande mon ami[16].
Paris, 4 Thermidor (23 juillet).
Madame de Custine, dans sa réponse, chercha, parait-il, à expliquer le refus du service que Chateaubriand lui avait demandé pendant son séjour à Rome, par les motifs qui l'avaient déterminée. Ces motifs, c'était probablement la destination supposée de la somme que Chateaubriand lui demandait; il s'agissait d'un prêt de quatre ou cinq mille francs, et sans doute elle s'était sentie froissée à l'idée de subvenir aux dépenses nécessitées par la présence à Rome de Madame de Beaumont. Enfin elle expliquait sans doute la révélation qu'elle avait faite du service demandé et refusé, par l'intervention de certaines gens qui lui avaient arraché son secret en usant de perfides manoeuvres. Peut-être aussi sa lettre contenait-elle un certain nombre de récriminations plus ou moins fondées, que Chateaubriand n'admettait pas.
Il répondit par une lettre datée du 1er août 1804, lettre très importante qui manque à notre collection, mais qui a été publiée dans le livre très intéressant de M. Bardoux[17], et qui, sur l'original, doit porter en tête l'annotation habituelle de Madame de Custine, avec le chiffre 7 comme numéro d'ordre.
Voici cette lettre:
Je vois qu'il est impossible que nous nous entendions jamais par lettre. Je ne me rappelais plus pour quel objet je vous avais demandé ce service; mais, si c'est pour celui que vous faites entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de l'idée que j'avais de votre caractère n'a été donnée; et c'est une grande pitié que vous ayez pu la prendre dans un sens si opposé; je m'étais trompé.
Au reste, pour finir tout cela, j'irai vous voir; mais mon voyage se trouve nécessairement retardé. Je ne puis avoir fini mes affaires au plus tôt à Paris que le 12 du mois; je partirai donc de Paris de lundi prochain en huit, je serai une autre huitaine à errer chez mes parents de Normandie, de sorte que j'arriverai à Fervaques du 20 au 30 août. Vous sentez que je vous donnerai des faits plus certains sur ma marche avant ce temps-là.
Ce que nous avons recueilli de tout ceci, c'est que les langues de certaines gens sont détestables, qu'il ne faut pas s'y fier un moment, et que notre grand tort est d'avoir eu quelque confiance dans leur amitié. De ma vie, du reste, je n'aurais été pris au piège où vous vous êtes laissé prendre; car de ma vie, je ne confierai à personne l'affaire d'un autre, et surtout quand il sera question de certains services; mais ensevelissons tout cela dans un profond oubli, dénouons sans bruit avec les gens dont nous avons à nous plaindre, sans leur témoigner ni humeur ni soupçon. Heureusement que leurs mauvais propos sont arrivés dans un temps où l'opinion m'est très favorable, de sorte qu'ils sont morts en naissant. C'est à nous à ne pas les réveiller par nos imprudences. Je n'ai pas dit mot à personne de ce que je vous avais écrit, et j'espère que vous, de votre côté, vous avez gardé le silence.
Adieu; j'ai encore bien de la peine à vous dire quelques mots
aimables, mais ce n'est pas faute d'envie.
Savez-vous que j'ai vu votre frère[18] et votre mère? Celui-ci a
trop d'esprit pour moi.
Le début de cette lettre est dur assurément. Mais on comprend le sentiment qui l'a dicté. Chateaubriand avait épuisé toutes ses ressources auprès de Madame de Beaumont mourante; il ne pouvait pas et pour rien au monde il n'aurait voulu interrompre les spasmes de son agonie pour lui exposer sa détresse, pour lui demander un crédit et se faire rembourser en quelque sorte des soins qu'il avait prodigués. N'y avait-il pas là une question de délicatesse et d'honneur, et n'est-ce pas «une grande pitié» comme il le dit, que Madame de Custine ne l'ait pas compris? Elle n'a vu qu'une rivale là où elle ne devait plus voir qu'une femme infortunée et mourante.
Cependant, malgré l'aigreur du début, Chateaubriand s'adoucit: il ne demande qu'à pardonner, à tout oublier, et la lettre se termine par un mot charmant. Le post-scriptum renouvelle la demande de pressantes démarches auprès de Fouché en faveur de l'ami malheureux et persécuté (M. Bertin).
Cette lettre prise isolément et séparée de celles qui la précèdent et qui l'expliquent, était inintelligible. Aussi est-il naturel qu'elle ait été interprétée à contre-sens: «Le Chateaubriand quinteux, personnel, méfiant, a-t-on dit, est tout entier dans cette lettre.» Voilà le sens qu'on y a trouvé! Aussi que de lamentations en faveur de l'adorable victime de cet homme sans coeur! Et pourtant, dans tout cela, Madame de Custine n'était pas une victime; le beau rôle n'était même pas de son côté: mue par une mesquine jalousie, elle avait fini, dans de vulgaires commérages, par trahir l'amitié.
Dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, dans la vie privée, comme dans la vie politique, l'opinion se montrait facile à tout pardonner à Chateaubriand, ses imprudences, ses erreurs, ses fautes même. D'où lui venait cette persistance des faveurs de l'opinion? C'est que partout dans sa vie, on sentait l'inspiration d'une âme chevaleresque et d'un coeur généreux.
Chateaubriand partit de Paris pour Fervaques, comme il l'avait annoncé, le 13 août. Il en informe le jour même Madame de Custine par le billet suivant:
Je n'ai que le temps de vous dire que je pars à l'instant pour la Normandie, et que je serai chez vous en huit ou dix jours à compter de la date de cette lettre. Je vous écrirai sur les chemins. Mille bonjours. N'oubliez pas F… (Fouché).
Paris, le 13 août 1804.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Deux jours après, il écrit de Mantes cet autre billet, et pour la première fois il introduit Chênedollé auprès de Madame de Custine.
Mantes, 15 août.
Me voilà à Mantes, c'est-à-dire à quinze lieues plus près de vous. Je serai à Fervaques lundi prochain. Trouvez-vous mauvais que j'y aie donné rendez-vous à un de nos voisins, mon ami intime, M. de Chênedollé, avec qui j'ai affaire? C'est un homme d'esprit, poète, etc. Vous voyez que voilà un horrible démenti à vos prophéties. Ah! mon Dieu, quand voudrez-vous me croire et quand aurez-vous le sens commun! J'aime à vous aimer; c'est Madame de Sévigné qui dit cela.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Comme on le voit, avant l'arrivée de Chateaubriand à Fervaques, la paix était déjà faite.
Cette lettre démontre péremptoirement qu'avant cette date du 15 août, dans les recommandations à Fouché, il ne s'agissait pas de Chênedollé dont, jusque-là, Madame de Custine ne connaissait pas même le nom.
Le même jour, Chateaubriand écrit à Chênedollé pour lui donner rendez-vous au château de Fervaques[19]:
Mantes
Je m'approche de vous et sors enfin du silence, mon cher Chênedollé: je n'ai osé vous écrire de peur de vous compromettre pendant tout ce qui m'est arrivé (lors de sa démission envoyée le jour même où le duc d'Enghien a été fusillé). Que j'ai de choses à vous dire! Quel plaisir j'aurai à vous embrasser, si vous voulez ou si vous pouvez faire le petit voyage que je vous propose! Je vais passer quelques jours chez Madame de Custine au château de Fervaques, près de Lisieux, et vous voyez par la date de ma lettre que je suis déjà en route. J'y serai d'aujourd'hui en huit, c'est-à-dire le 22 août. La dame du logis vous recevra avec plaisir, ou, si vous ne voulez pas aller chez elle, nous pourrons nous voir à Lisieux.
Ecrivez-moi donc au château de Fervaques, par Lisieux, département du Calvados. Vous n'en devez pas être à plus de quinze ou vingt lieues.
Tâchons de nous voir, pour causer encore, avant de mourir, de notre amitié et de nos chagrins. Je vous embrasse les larmes aux yeux. Joubert a été bien malade et n'a pu répondre à une lettre que vous lui écriviez. Tout ce qui reste de la petite société[20] s'occupe sans cesse de vous. Madame de Caux (Lucile soeur de Chateaubriand) est très mal.
Le séjour de Chateaubriand à Fervaques ne fut pas de longue durée; arrivé le 22 chez Madame de Custine, il en repart le 29, et le même jour il lui adresse de Lisieux ce billet:
Lisieux, huit heures et demie du soir.
Le courrier est passé il y a une heure… La diligence ne part que demain à onze heures. Je m'ennuie déjà si loin de vous, et je pars en poste pour Paris. J'y serai demain à midi. Plus je m'éloigne de vous, plus je me rapproche; je me dépêche donc d'arriver. Mille bénédictions. Salut à la bonne dame de Cauvigny. J'embrasse Chênedollé. Le chapitre de Lisieux est en grande rumeur pour la calotte du défunt.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, à Fervaques.
La date de ce billet est fixée par sa dernière phrase. Ce jour même, 11 Fructidor an XII (29 août 1804), était mort à Lisieux à 5 heures du matin, à l'âge de 82 ans, l'ex-chanoine Jacques Monsaint. C'était un vieux prêtre assermenté qui, lors de la constitution civile du clergé, avait livré les archives de l'Évêché au clergé schismatique. Lorsque le 15 août 1802, la cathédrale de Saint-Pierre de Lisieux fut rendu au culte catholique[21], il ne fut pas compris dans son clergé. Le 29 août 1804, il s'agissait sans doute de décider si la sépulture religieuse lui serait accordée. De là grande rumeur du clergé et de la ville, mais non du chapitre, comme le dit Chateaubriand: ce chapitre n'existait plus.
Madame de Custine, de son côté, s'est trompée en attribuant à ce billet un numéro d'ordre qui en fixerait la date au mois d'octobre 1804, à la suite d'un second voyage à Fervaques. Nous le rétablissons à la date qui lui appartient, à la suite du voyage du mois d'août.
Après cet incident, Chateaubriand prit la poste et arriva à Paris, d'où, trois jours après, il adressa à Madame de Custine la lettre suivante:
Lundi, 3 septembre.
Je suis arrivé vendredi à six heures du soir. Samedi j'ai été occupé avec des libraires. Dimanche, le juge de paix de M. Pin n'a pas voulu recevoir l'argent; il a remis la chose à aujourd'hui lundi. Demain donc, je vous enverrai le reçu de 249 francs.
Je regrette Fervaques, les carpes, vous, Chênedollé, et même Madame Auguste. Je voudrais bien retrouver tout cela en octobre; je le désire vivement. Avez-vous autant envie de me revoir? Notre ami est-il debout? Je voudrais bien lui faire passer de mon quinquina. Tâchez donc de faire niveler le billard, d'arracher l'herbe pour qu'on voie les brochets, d'avertir les gardes de sommer le voisin de Vire et la voisine de Caen de se rendre au rendez-vous, d'engraisser les veaux, de faire pondre aux poules des oeufs moins gris et plus frais; quand tout cela sera fait et que M. Giblin aura mis à mort le dernier des Guelfes, vous m'avertirez, et je verrai s'il est possible de me rendre à Fervaques pour 15 pièces de 20 francs. À condition toutefois que le professeur allemand[22], tribun de son métier, ait repris la route du tribunat.
Bonjour, grand merci, joie et santé, mille choses à Chênedollé.
Est-il encore avec vous? Mille choses à votre bon fils. Je prie
Dieu de conserver à Madame de Cauvigny son naturel, sa gaîté, sa
propreté, sa rondeur et sa gentillesse. On parle fort de son vol à
Paris. Ecrivez-moi.
Tout à vous.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Cette lettre écrite sur le ton du badinage où Chateaubriand, esprit sérieux, ne réussissait guères, déchira le coeur de Madame de Custine. La réponse attristée et plaintive qu'elle y fit, s'est retrouvée en copie dans les papiers de Chênedollé, devenu son ami, et en qui elle avait une entière confiance. Cette réponse a été publiée par Sainte-Beuve.
On avait cru d'abord qu'elle était adressée à Chênedollé; Sainte-Beuve a soupçonné que le destinataire n'était autre que Chateaubriand; et il a eu raison. C'est en effet, certainement, la réponse à la lettre assez étrange qui précède. La voici:
J'ai reçu votre lettre: j'ai été pénétrée, je vous laisse à penser de quels sentiments. Elle était digne du public de Fervaques, et cependant je me suis gardée d'en donner lecture. J'ai du être surprise qu'au milieu de votre nombreuse énumération, il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte et pour le petit cabinet orné de deux myrtes superbes. Il me semble que cela ne devait pas s'oublier si vite. Je n'ai rien oublié, pas même que vous n'aimez pas les longues lettres.
Votre ami est encore ici, mais il part demain. J'en suis plus triste que je ne puis vous dire: je ne verrai plus rien de ce que vous aurez aimé. Il y a des endroits dans votre lettre qui m'ont fait bien du mal.
Cette lettre, qui n'est ni signée ni datée, doit être du 5 décembre 1804.
Mais comment Chênedollé a-t-il pu en avoir une copie? Assurément ce n'est pas par Chateaubriand, qui retenu, bien plus que quelques-unes de ses belles amies, par la discrétion, était incapable d'abuser d'une lettre compromettante.
C'est donc par Madame de Custine elle-même que la communication a été faite au confident de tous ses secrets. En fait de confidences, elle n'avait pas une grande réserve, si nous en jugeons par cette conversation que rapporte Sainte-Beuve:—«Voilà, disait-elle, le cabinet où je le recevais!—C'est ici qu'il était à vos genoux?—C'est peut-être moi qui étais aux siens.»
Dans cette conversation, ne serait-ce pas Chênedollé qu'elle avait pour interlocuteur? Et n'est-ce pas du même cabinet «aux deux myrtes superbes» qu'elle faisait ainsi les honneurs?
Il semble que ce séjour à Fervaques, à la fin du mois d'août, n'aurait pas été sans orages; le plaisir et les larmes s'y seraient succédé, s'il faut placer à cette date l'anecdote racontée par Chênedollé:
«Un jour, dit-il, en revenant d'une promenade en calèche où il (Chateaubriand) aurait été assez maussade pour elle, elle aperçut un fusil avec lequel nous avions chassé le matin; elle fut saisie d'un mouvement de joie et de fureur, et fut près de s'envoyer la balle au travers du coeur.»
Il faudrait sur ces «querelles de ménage» entendre les deux parties: Madame de Custine accuse, mais nous n'avons pas la défense de Chateaubriand, qui, il faut le reconnaître, n'était pas toujours aimable. C'est même dans ce caractère de René, si impressionnable et si mobile, où se heurtent tant de contrastes, un des côtés qu'il faut connaître. Pour l'étudier, la tâche est d'autant plus facile qu'il nous a donné lui-même tous les éléments de son portrait, et que rien ne manque à la franchise de ses aveux.
Comme on l'a dit, ou plutôt comme on l'a répété d'après les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand avait eu une enfance triste et pleine de contrainte. Éperdument épris des rêves d'une imagination ardente, il était porté au dédain par la passion de la solitude. Il n'était à peu près sensible qu'à la tendresse des femmes. Consolé d'abord, puis adulé par elles, il prit envers elles l'habitude de la domination, et cette disposition malheureuse qui le portait à tourmenter celles qui prenaient à lui un intérêt passionné. Non par calcul, mais par ennui, par caprice, par impatience de tout frein, il n'épargnait pas aux plus chères de ses amies les accès de son ennui et de sa mauvaise humeur. «Une fois sur cette pente, il arrivait à des duretés désolantes envers les personnes dont, il s'était fait aimer, duretés dont il ne se repentait que quand il n'en était plus temps[23].»
Ces duretés, l'anecdote que nous venons de rapporter, indique que Madame de Custine les a subies, et le témoignage plein d'émotion de Chateaubriand lui-même nous montre que d'autres après elle ont eu à en souffrir. «Depuis que j'ai perdu cette personne (il s'agit cette fois de Madame de Duras), je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des coeurs qui m'étaient dévoués. Veillons bien sur notre caractère! Songeons que nous pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des jours que nous rachèterions au prix de notre sang. Quand nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs sont-ils un remède aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie, que toutes nos larmes après leur mort.»
Quel contraste entre les affections tendres et généreuses qui sont au fond du coeur, et les emportements d'un caractère qui ne sait pas et ne veut pas se contraindre! Qui osera dire cependant qu'un homme capable de tels aveux et d'une pareille délicatesse de sentiments soit un méchant homme?
* * * * *
Que répondit Chateaubriand à la lettre de Madame de Custine que nous avons donnée plus haut? Il semble quelquefois qu'il aurait négligé de lire les lettres auxquelles il répondait. Cette fois, il ne tient nul compte des sentiments douloureux et des plaintes de Madame de Custine; il lui écrit comme s'il ne s'était rien passé, sans un seul mot de réparation. Il annonce pour le mois d'octobre un nouveau voyage à Fervaques. Il décoche, en passant, une épigramme à Madame de Custine à propos d'un paiement qu'il s'est chargé de faire pour elle: on voit que l'affaire de Rome et sa divulgation lui sont restées sur le coeur. Enfin il annonce le troisième livre des Martyrs.
Voici la lettre:
Votre lettre m'a charmé. Vous êtes une très aimable personne. Je médite toujours un second voyage, mais il faut du temps et de la patience! Je ne puis partir que le 15 de décembre pour la Bourgogne. Je tâcherai d'être chez vous du 20 au 25 d'octobre. Cela vous convient-il?
Voilà le billet du juge de paix. Dimanche il ne voulait pas de mon argent; lundi il refusa mes louis, mardi mon billet de banque; enfin il a pris son parti. C'est une fatalité que l'argent entre nous.
La pauvre Madame Bertin a la fièvre putride. Je ne sais qui
présentera votre lettre[24]. Comment nous tirer de là?
Et le cher malade? Voilà un beau temps qui doit le guérir. Veut-il
de mon quinquina?
Il faudra que Chênedollé vienne cet automne à Fervaques, d'où je le ramènerai à Paris. Le pauvre garçon! je l'aime bien tendrement. Convenez que je vous ai fait connaître un aimable voisin. Vous avez sans doute perdu vos hôtes? Madame de Cauvigny court les champs; Chênedollé est retourné chez M. Saint-Martin père. Moi, je suis au diable. Mais votre mère doit être avec vous; c'est encore une de mes infidélités[25]. Vous savez combien j'aime Mademoiselle de Saint-Léon; mais j'ai perdu la Pitié que j'avais d'elle (La Pitié de Delille, 1803).
Je fais un troisième livre. Nous verrons comment il sera à Fervaques.. Je mange du melon, j'enrage et je me porte bien. Dieu vous conserve en joie et en espérance; si cela est possible, écrivez-moi.
Samedi, 8 septembre 1804.
Mille joies à tous les amis.—sans excepter Madame Jenny.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Le 15 septembre, il part avec Madame de Chateaubriand pour la Bourgogne, c'est-à-dire pour Villeneuve-sur-Yonne, où ils doivent passer quelques mois chez M. et Madame Joubert. Au moment même où il montait en voiture, il écrit à Madame de Custine pour l'en avertir et lui demander de lui faire connaître l'époque la plus tardive qu'elle fixe pour son retour à Paris, «afin qu'il se dirige là-dessus[26]».
Il n'entre pas dans le plan que nous nous sommes tracé de faire connaître les rapports d'intimité, d'une constance inaltérable, qui ont existé entre ces deux familles: M. et Madame de Chateaubriand, M. et Madame Joubert. Il faudrait pour cela faire revivre dans son ensemble cette société peu nombreuse, mais si brillante, dont Joubert, Fontanes, Chênedollé étaient l'âme, intelligences élevées qui ont laissé leur empreinte plus ou moins marquée dans l'histoire littéraire de leur temps, sans parler de Chateaubriand qui les dominait tous par le génie, et dont le puissant rayon nous éclaire encore.
Cette société d'élite offre aux études du moraliste, à peu près dans toute leur variété, les types les plus élevés qui puissent honorer l'humanité.
On y trouverait par excellence l'image gracieuse et pure de Madame de Chateaubriand, de cette femme d'un si grand esprit et de tant de vertu, restée si longtemps obscure et méconnue, mais dont heureusement l'histoire nous a été donnée dans un des livres les plus attrayants qu'on puisse lire. Ses mémoires, car à côté des Mémoires d'outre-tombe, qu'elle ne lisait pas, elle avait aussi les siens, auxquels son mari faisait souvent des emprunts, ainsi que de nombreuses correspondances ont été publiés[27]; ces oeuvres lui assignent dans le groupe des femmes littéraires un rang auquel, pendant sa vie, toute consacrée à la religion et à la charité, elle n'avait aucune prétention.
Madame de Custine ne faisait pas partie de la société Joubert. Chênedollé, le seul de ce groupe que Chateaubriand lui ait fait connaître, est entré avec elle dans des relations suivies, et il paraît avoir eu les secrets réciproques d'une liaison dont Chateaubriand évitait, dans son monde à lui, de soulever les voiles.
Voilà donc Chateaubriand installé à Villeneuve chez son ami Joubert. Il y passa un mois en préméditant de faire incognito un voyage à Fervaques. Dès le 9 octobre, il écrit à Guéneau de Mussy: «Je pars pour Paris d'aujourd'hui en huit. J'y vais passer quinze jours; puis je reviens à Villeneuve pour le 4 novembre, jour fameux dans ma vie et dans celle de Joubert (c'était l'anniversaire de la mort de Madame de Beaumont). Ma femme reste ici à m'attendre. Nous ne retournerons à Paris que vers la fin de décembre, lorsque toutes les fêtes, qui me sont des deuils seront passées.» Il s'agit des fêtes du couronnement qui ont eu lieu en effet, le 2 décembre 1804.
Quelques jours après, il écrit à Madame de Custine:
(Villeneuve-sur-Yonne).
Je pars, d'ici le 15 octobre. Je serai le 16 à Paris; le 21 je me mettrai en route pour Fervaques où je serai le 22. Ne m'écrivez plus ici; j'ai peur même qu'une lettre n'y arrive lorsque je n'y serai plus.
Je vous écris ces trois lignes mal à mon aise, et je me dépêche d'en finir.
Mille bonjours.
Je viens d'écrire à Chênedollé.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
On comprend pourquoi Chateaubriand recommande à Madame de Custine de ne plus lui adresser ses lettres à Villeneuve, où Madame de Chateaubriand était encore.
Il se rendit à Fervaques au jour indiqué, mais Chênedollé ne fut pas exact au rendez-vous: il n'arriva que quelques jours après le départ de son ami.
Chateaubriand quitta Fervaques le 26 ou le 27 et adressa immédiatement à
Madame de Custine la lettre suivante:
(Paris), dimanche, 28 octobre.
Je vais me remettre en route à l'instant pour Villeneuve. J'ai quitté votre château de hiboux avec une peine fort grande. Je serais fâché de le voir trop souvent, car je crois que je m'y attacherais mal à propos. Tâchez d'en sortir promptement et de revenir parmi les vivans. Songez que vous serez ma voisine et que je pourrai vous voir toutes les fois que vous le désirerez. Nous avons tous besoin de vous ici, moi, mon ami, votre mère. Adieu, écrivez-moi à Villeneuve. Dites mille choses à nos amis. Amenez Madame de Cauvigny avec vous. Que de choses nous disons des gens que nous avons vus à Fervaques. Mille bonheurs! Avez-vous entendu parler de Chênedollé? J'ai aussi oublié ma clef dans ma chambre. Rapportez-là moi.
À vous pour la vie.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Madame de Custine, nous l'avons dit, avait quitté la rue Martel pour installer ses pénates rue Verte, en face de la rue de Miromesnil, à la porte même de Madame de Chateaubriand. Ce choix pouvait être fort commode pour elle, mais il semblait blesser un peu les convenances. Il ne faudrait pas cependant lui en faire un reproche trop sévère: on trouve, en effet, dans ce caractère spirituel et enjoué de Madame de Custine un sentiment, au fond toujours le même, qui flotte de la légèreté à la témérité, mais qui de la témérité s'élève parfois jusqu'à l'héroïsme. Quelle fermeté d'âme n'avait-elle pas montrée quand, en 1794, au milieu des commissaires d'une section révolutionnaire qui perquisitionnaient chez elle et fouillaient tous ses meubles, elle traçait une mordante caricature de l'un d'eux, mettait les rieurs de son côté et sauvait ainsi sa vie! Et de quelle témérité héroïque n'avait-elle pas fait preuve quand, en 1793 protégeant de sa présence son beau-père le général de Custine devant le tribunal révolutionnaire, elle avait d'un si grand courage, comme dit Chateaubriand, bravé l'échafaud! C'est en faveur de cet héroïsme que bien des légèretés lui seront pardonnées; il y a dans sa vie des pages qui lui assurent le respect et la sympathie de la postérité.
Dans la même lettre, nous remarquons ce passage: «Que de choses nous disons «des gens que nous avons vus à Fervaques!» À qui Chateaubriand a-t-il pu dire tant de choses, lui qui n'a fait que traverser Paris? Probablement à la mère de Madame de Custine, la Marquise de Boufflers, s'il a eu le temps de la voir.
Chateaubriand se rend à Villeneuve sans perdre de temps. Il y reçoit, presque à son arrivée, une missive de Madame de Custine (le petit griffon). Elle lui renvoie une lettre fort suspecte qu'elle a reçue pour lui: une lettre de femme! René se tire comme il peut de ce mauvais pas dans la réponse qu'il lui adresse:
Quel radotage que le petit griffon écrit en me renvoyant une lettre d'une soeur bretonne qui veut venir voir le couronnement! J'espère qu'on a reçu de Paris un griffon tout autrement aimable. Tâchez donc de quitter votre retraite. Le temps approche de la réunion. Je ne puis pas écrire plus long et plus longtems.
Villeneuve-sur-Yonne 1er novembre.
À Madame de Custine au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.
Si Madame de Custine avait quelquefois à souffrir, ce qui n'est pas douteux, du caractère maussade de Chateaubriand, celui-ci, à son tour, était souvent impatienté de ses plaintes, de ses jalousies, de ses exigences. On va en juger: