ÉMILE DE SAINT-AUBIN
L’HISTOIRE SOCIALE
AU PALAIS DE JUSTICE
PLAIDOYERS PHILOSOPHIQUES
AVEC UNE INTRODUCTION DE L’AUTEUR
Les Trafics de l’Élysée. — Les grandes Conventions de 1883. — La Finance et la Politique. — Le Renouvellement du Privilège de la Banque de France. — L’Anarchie Doctrinale. — Le livre de Jean Grave. — Le Procès des Trente. — La Magistrature, la Presse et l’Opinion.
PARIS
A. DURAND ET PEDONE-LAURIEL
LIBRAIRES DE LA COUR D’APPEL ET DE L’ORDRE DES AVOCATS
A. PEDONE, Éditeur
13, RUE SOUFFLOT, 13
1895
DU MÊME AUTEUR
Critique d’art : Un Pèlerinage à Bayreuth
(Savine, éditeur).
INTRODUCTION
La Parole est un acte. C’est pourquoi j’essaye de parler.
Hello, L’Homme.
Ceci n’est pas un livre d’éloquence, mais un livre d’histoire. Les événements l’ont dicté ; ma franchise l’a écrit. Il n’a rien de commun avec d’autres recueils célèbres. Dans ces recueils, la plaidoirie illustre des faits le plus souvent sans importance ; ici, tout au rebours, ce sont des faits d’une importance capitale qui illustrent la plaidoirie. Chez des avocats immortels, dont je n’imite pas la gloire (loin de moi ce ridicule), on ne peut admirer que la forme : la forme crée le fond ; l’intérêt du fond, sans la forme, s’évanouirait aussitôt. Ici, la forme est accessoire ; elle n’a d’autre mérite que de refléter le fond ; le fond est tout : c’est le fond qu’on doit méditer.
J’ai le sentiment très net de n’avoir jamais cherché à grandir le débat par l’ampleur de la parole. Ma parole n’a point ces prétentions. D’ailleurs le débat se grandissait tout seul ; il n’avait pas à se grandir : il avait la taille de l’Histoire.
Mon objectif unique a toujours été la défense de mon client ; parfois j’ai plaidé juste et j’ai pu le faire acquitter : c’est un des bonheurs de ma vie. Mais, en plaidant pour mon client, je plaidais, malgré lui et malgré moi, pour autre chose. C’est que mon client était un être symbolique : il incarnait une indignation, une idée, une tristesse ou un espoir ! Partant, pour le défendre, je devais philosopher, méditer, sonder le cœur des gens et l’abîme des choses ; je devais soulever des voiles redoutables, ouvrir de terribles dossiers ; je devais contempler, avec l’œil du psychologue, la bassesse des appétits, le désarroi des consciences, le mirage des illusions.
Il n’est pas nécessaire que le philosophe soit avocat ; mais l’avocat, pour rester avocat, doit quelquefois devenir philosophe. C’est alors qu’en plaidant sa cause il documente l’Avenir. L’Avenir peut oublier la cause ; il peut oublier l’avocat ; mais il profite de son œuvre et retient le document.
L’orateur, discutant ces affaires qui touchent l’intérêt public, ressemble au chœur de la tragédie antique. Il ne crée pas le drame : il l’écoute et le commente ; son rôle est de le sentir plus vivement que les autres et de le traduire pour tous. Il est un cristal limpide où se mirent des idées : il les reflète et les projette. Il n’est pas un imaginatif qui invente, il est un voyant qui raconte.
Prenez donc ces discours, non pour des jeux de ma fantaisie, mais pour des morceaux de la vie contemporaine. Ils sont les portraits fidèles de choses vécues par vous. Peut-être ont-ils gardé le frémissement de la lutte et ce je ne sais quoi de naïf qu’enregistrent les sténographes : en devenant un livre, ils n’ont pas voulu se farder.
Ils apparaissent, d’abord, comme autant d’œuvres distinctes, produit de conjonctures et de milieux différents. Tel n’est pas leur vrai caractère. Ils sont les éléments d’un tout indivisible. Ils sont les actes d’un seul drame. Ils marchent tous au dénouement. Cette unité fait leur mérité, leur puissance et leur vigueur. Ils ne m’en sont pas redevables ; ils la doivent à l’enchaînement rigoureux, à l’impérieuse logique des luttes qui les engendrèrent.
« Pour un livre, — a écrit Hello dans la préface de l’Homme, son immortelle conception — pour un livre, comme pour une société, comme pour une famille, comme pour un monde, et comme pour l’Art, il y a deux sortes d’unités : l’unité organique et l’unité mécanique.
« L’unité mécanique résulte de certaines règles observées ou éludées, de certaines règles factices au milieu desquelles l’auteur se débat à demi révolté, à demi soumis, jusqu’à ce qu’il ait conclu avec elles une paix honteuse. Si j’avais tenu à cette unité, j’aurais fait subir aux articles très divers et très semblables, qui composent ce volume, un travail de remaniement. Ce mot misérable indique un travail aussi misérable que lui, par lequel on essaye de pratiquer l’art heureux des transitions. Le mot : art dans cette phrase doit être écrit sans majuscule.
« L’unité qui résulte du travail de remaniement est l’unité mécanique, celle qui colle ensemble des fragments juxtaposés. Les collections que l’unité mécanique agrège paraissent se tenir et ne se tiennent pas.
« Tout au contraire, les parties d’un tout que l’unité organique vivifie et consacre se tiennent en vérité. Mais quelquefois elles ne paraissent pas se tenir.
« Les travaux qui composent ce volume vont tous au même but, par des routes différentes. Inspirés par un souffle unique, ils n’ont qu’à suivre ce souffle, pour aller en leur lieu, et c’est à ce souffle-là que je les abandonne. Ce lieu, c’est l’unité… L’unité véritable et vivante a droit au chant et au cri, car elle est le battement même du cœur. L’unité, tel est donc dans le fond, sinon dans la forme, le sujet de cet ouvrage. Ce livre est un essentiellement, et divers accidentellement. Son unité consiste à présenter partout les applications de la même vérité… »
Si j’osais marcher sur des traces aussi géniales, je dirais que, moi aussi, méprisant l’unité mécanique, j’ai dédaigné de faire subir à mes discours, « très divers et très semblables », un travail de remaniement. Je les ai trouvés allant au même but par des routes différentes, inspirés par un souffle unique, et c’est à ce souffle-là que je les ai abandonnés. Je crois qu’ils composent un livre, « divers accidentellement, mais un essentiellement ». Mon esprit reconnaît en eux les signes de l’« unité organique », de l’« unité vivante » qui consacre et vivifie les parties d’un même corps. S’ils sont un peu de l’Art, c’est à cette unité-là qu’ils le doivent ; et c’est à elle qu’ils doivent d’être, en vérité, de l’Histoire. Et c’est pourquoi je les publie : ils ont droit au « chant » et au « cri », parce qu’ils sont le battement même de mon cœur. C’est pourquoi, aussi, je les nomme : l’Histoire sociale au Palais de Justice, — titre vaste et ambitieux que je prie qu’on me pardonne, parce que, seul, il m’exprimait.
L’Histoire au Palais !… Elle n’y est pas toujours consolante ; mais où donc est-elle plus dramatique, plus suggestive et mieux documentée ?
Depuis dix ans, l’Histoire au Palais, c’est presque toute l’Histoire. Les notables péripéties adoptent ce théâtre ; elles viennent s’y dénouer, ou tout au moins s’y agiter.
Les sujets que traite l’Histoire varient selon les époques. Elle est diplomatique, artistique, guerrière, procédurière. Elle change de thème et d’acteurs. Avec son répertoire, elle renouvelle sa troupe. Tantôt elle joue des noblesses, et tantôt des vilenies.
Le début du siècle fut essentiellement militaire. Sa fin est essentiellement judiciaire. On a copié son début dans des journaux d’état-major ; on copiera sa fin dans des grosses d’arrêts. Tout événement qui compte aboutit à un procès — ou devrait y aboutir. Il faut que la Psychologie aille s’installer dans les greffes, si elle veut comprendre les consciences actuelles.
Aujourd’hui, trois acteurs se partagent les premiers rôles : le Financier, le Politicien, l’Anarchiste. Tout le reste n’est que comparses, machinistes ou figurants.
Le vrai premier rôle revient sans conteste au Financier. En vérité, il est plus qu’un acteur : il est celui qui tire les fils des marionnettes sur la scène des grands Guignols.
Rien ne bouge que par son ordre.
Il tient l’argent ; il tient l’autorité.
Le peuple ajoute : il tient la justice.
Expliquons-nous.
On dit : il tient les magistrats. — Quelques exceptions, c’est possible : je n’en sais rien. De telles exceptions sont, hélas ! de tous les régimes. — Mais l’ensemble des magistrats, la magistrature : non. Il tient mieux que les magistrats : il tient la loi. C’est bien plus grave : s’il ne tenait que les hommes, on ferait le procès des hommes. Mais il tient les institutions ! Et la loi lui deviendra de moins en moins applicable, car c’est lui qui de plus en plus la fera. Il a consacré le Jeu ; il a légitimé l’Usure ; des modifications récentes au régime des sociétés suppriment, ou peu s’en faut, les recours de l’épargne publique. Son omnipotence est fondée sur des bases indestructibles. Toutes sortes de privilèges, de conventions renouvelées lui livrent le pays pour qu’il en jouisse à son gré.
Cela, remarquez-le, est parfaitement logique. La loi est l’expression de la force régnante. Cette force légifère pour elle et non contre elle — quoi de plus naturel et quoi de plus humain ? Le Féodal, quel qu’il soit, n’a jamais accordé au Vilain qu’un bâton contre sa cuirasse. Or, la force du siècle est l’or. Comment l’or se condamnerait-il ? Il a le droit de s’écrier, pareil au César antique : Legibus vivimus, sed supra leges sumus !
Si l’époque jugeait la Finance, elle cesserait d’être l’époque ; un âge finirait, un autre âge commencerait. On peut arrêter la Finance, l’envoyer à Mazas, la traîner en Correctionnelle ; le juge aura beau la maudire : la force des choses l’absoudra. La loi saluera très bas la fourrure de sa pelisse ou sa grave redingote tachée de rouge à la boutonnière par le signe de l’honneur, et dès qu’il l’apercevra de loin, l’article 405 ira, clopin-clopant, se cacher au fond du Code. Le texte est ainsi conçu que, dans notre Démocratie, un gros monsieur ne peut être un escroc.
Le Financier est roi. Quand il est doublé d’un Juif, sa royauté est invulnérable. Rien ni personne ne le peut détrôner. Jadis, parfois, l’acier d’un glaive perçait la cuirasse de fer ; aujourd’hui, tous les textes s’émoussent contre la cuirasse d’or.
Le Politicien — forcément — tend, chaque jour davantage, à devenir le chargé d’affaires du Financier. Il le devient fatalement. La force régnante l’envoûte.
Quand il n’épouse pas la corruption, il flirte avec elle, au point que les foules se disent : il doit être son amant ! Du reste, plus on va, plus la Finance et la Politique se pénètrent l’une l’autre, pour former un produit bâtard, à l’instar de ces métaux dont les combinaisons chimiques donnent la matière mixte qu’on appelle un alliage. Cet alliage politico-financier sera bientôt la monnaie courante du Parlementarisme jacobin. Combien a-t-il déjà réglé de marchés inavouables et de louches compromissions ? Demandez-le au juif Arton, au docteur Cornélius Herz, à M. le baron Von Reinach !… Mais Arton est atteint de la monomanie des voyages ; le docteur Cornélius Herz souffre d’une agonie chronique ; quant au baron Von Reinach, il n’est plus qu’une ombre juive plongée dans la nuit du Schéo !…
Ce désordre moral, favorisé par la Finance pour les besoins de la spéculation, et qui est le fruit nécessaire de la domination de l’or, a dû pousser de profondes racines pour produire de pareils fruits. Ce n’est pas d’hier qu’il est né. Ses origines sont lointaines. Dès 1885, une voix s’écriait au Palais-Bourbon :
« Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant que les députés abusent de leur mandat, qu’ils le font servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels ; cela fatigue le pays et cela peut compromettre l’avenir de la République[1]. »
[1] V. infrà, La Finance et la Politique : affaire Numa Gilly-Savine-Salis, p. [137].
Deux ans plus tôt, au cours d’un débat solennel, une voix plus hardie encore avait, dans le même lieu, jeté des mots terribles à son auditoire tremblant : République pourrie ! Putréfaction des consciences ! Ces épouvantes oratoires avaient jailli d’une poitrine ! Et le discours vengeur grandissait la vision des Tibères et des Césars qui, au jour des détresses morales, dévorent les états gangrenés[2] !…
[2] V. infrà, Les Grandes Conventions de 1883 : affaire Numa Gilly-Savine-Raynal, p. [73].
Ces putréfactions et ces pourritures, un matin, brutalement, elles s’étalèrent dans la petite enceinte de la dixième chambre du tribunal correctionnel de la Seine. Ce fut l’incident décisif du Filigrane auquel s’attache le nom de Me Marcel Habert. Le scandale éclata le 10 novembre 1887. J’en emprunte le compte rendu à mon confrère Albert Bataille, le distingué rédacteur judiciaire du Figaro[3] :
[3] Causes criminelles et mondaines, année 1887-1888, p. 52.
Me Habert. — On a saisi chez Mme Limousin deux lettres de M. Wilson datées de 1881.
La préfecture de police les a gardées un certain temps avant de remettre les scellés au Parquet.
Mme Limouzin prétend que ces deux lettres ont été changées. (Longue agitation dans l’auditoire). Je demande que les deux lettres existant actuellement dans la procédure soient montrées au témoin, fournisseur de la Chambre des députés.
M. le Président fait passer ces deux lettres au témoin :
Me Habert. — Le filigrane de ce papier à lettres est-il bien celui de votre maison ?
Le témoin. — Parfaitement.
Me Habert. — A quelle époque, exactement, avez-vous commencé à vous en servir ?
Le témoin (après avoir examiné attentivement). — Au mois de septembre ou d’octobre 1885.
Me Habert. — Pas avant ?
Le témoin. — Oh ! non, pas avant, bien certainement. Avant l’automne de 1885, ce filigrane n’existait pas.
Me Habert. — Et ces deux lettres de M. Wilson portent la date de mai et de juin 1884 !
Une longue rumeur s’élève dans l’auditoire. La substitution est patente. On a tripoté dans les scellés, on les a portés à M. Wilson. Que s’est-il donc passé ? Il est trop facile de le deviner.
M. le substitut Lombard (très ému). — C’est très grave. Il s’agit-là de pièces qui n’ont pas été saisies par le Parquet. Elles lui ont été apportées par la Préfecture…
On devine la stupeur !
Le Parquet demanda à la Chambre l’autorisation de poursuivre MM. Wilson, Gragnon et Goron pour détournement et substitution de pièces[4].
[4] On trouvera le texte, fort suggestif en ses réserves, de la requête du Parquet et le récit de l’accueil que lui fit la Chambre, dans l’ouvrage précité de M. Albert Bataille, p. 77 et suiv.
La Chambre autorisa. On ouvrit une instruction.
Ce fut alors un branle-bas tragi-comique ! Lorsqu’on écrira notre histoire, il faudra, pour le peindre, la palette d’un Michelet. Un siècle après la Révolution française, sous le règne du Peuple-Roi, après tant de sang et de larmes versés pour l’Égalité, il semblait que l’État dût crouler, si le Code atteignait nos maîtres ! L’administration, le droit, l’éloquence, l’autorité, tout se ligua pour les sauver. On rédigea de superbes mémoires où, une fois de plus, l’on démontra par A plus B que la colère de nos lois ne foudroie que les pauvres diables. Le ministère public conclut à un non-lieu. Le non-lieu fut prononcé. Par une de ces ironies procédurières, qui aux uns donnent un mauvais rire, aux autres donnent le frisson, la victime des relâchés fut condamnée à tous les frais !
Voici comment M. Albert Bataille résume et apprécie l’arrêt rendu le 13 décembre 1887 par la chambre des mises en accusation :
La chambre des mises en accusation a rendu, hier matin, son arrêt dans l’affaire des fausses lettres fabriquées par M. Wilson, avec la complicité de M. Grognon, ancien préfet de police.
M. Gragnon et M. Wilson sont flétris par l’arrêt de la cour.
Le détournement des lettres saisies est établi à la charge de M. Grognon.
La fabrication des lettres nouvelles est déclarée manifeste à l’encontre de M. Wilson.
L’un et l’autre sont convaincus d’avoir produit devant le juge d’instruction des justifications mensongères.
Mais, par une fissure du droit pénal, les deux coupables échappent à la cour d’assises.
La loi n’a prévu que le détournement d’actes et de titres. Or, les lettres dont il s’agit n’étant que de simples lettres particulières, la chambre d’accusation estime que l’action commise, si hautement réprouvée qu’elle puisse être, ne peut donner lieu à aucune poursuite.
C’est une belle chose que le droit. Les arguties du Code permettent aux criminels de marque de se glisser à travers les mailles, alors que la loi pénale est parfois si dure aux humbles.
Il y a une autre condamnée, c’est la loi, la loi qui laisse impunis, faute de les avoir prévus, de telles falsifications, de tels tripotages. La loi qui permet qu’un préfet de police vole des pièces et qu’une main inconnue les détruise, la main d’un personnage qui n’a pas été désigné, mais que tout le monde se nomme, celui, dit-on, qui était tout puissant alors, et qui a été chassé du pouvoir après la plus triste des déchéances.
Peut-être, après l’arrêt d’hier, M. Grognon parlera-t-il.
Telle est dans ses principaux traits l’édifiante épopée du Filigrane. Je prie l’intellectuel, le penseur, de n’y pas voir les personnes, mais d’en extraire les idées. Qu’ils laissent tranquille ce pauvre Wilson, bouc émissaire devenu presque sympathique à force d’avoir payé pour tous ceux que couvrit son étrange silence. Que, seulement, ils considèrent, s’ils veulent comprendre et voir, la dégradation morale révélée par cet épisode où très cyniquement s’affichent de lamentables compromis. Pour l’avenir, quel effroyable résumé de nos anarchies jacobines !…
De plus documentaire que l’incident du Filigrane, je ne connais que les motifs de l’arrêt qui acquitta Wilson.
On a malmené cet arrêt ; on a maudit les magistrats. Une telle colère est excusable ; mais elle n’est pas juridique. Les magistrats ont bien jugé : Wilson était accusé d’escroquerie ; or, Wilson n’était pas un escroc. Un escroc dupe le monde ; Wilson ne dupait personne. Lorsqu’il touchait le prix, il livrait la marchandise. Il vendait : il ne trompait pas. Son crédit n’avait rien de chimérique ; son crédit était trop réel ; il opérait à l’Élysée, dans l’officielle maison de la troisième République ; il tenait les fonctionnaires ; les ministres étaient les siens ; il gouvernait les gouvernants. Il obtenait ce qu’il voulait pour lui et pour ses créatures.
En affirmant cela, les juges n’ont pas menti ; ils ont flétri toute une époque, mais ils ont dit la vérité[5].
[5] V. infrà, Les trafics de l’Élysée : affaire Wilson-Ratazzi, p. [39] et suiv.
Après l’affaire Wilson, tous les soupçons étaient possibles. On soupçonna avec fureur ; et, quand parut la brochure de M. Numa Gilly, Mes Dossiers, on la prit, d’abord, au sérieux. On y trouvait des accusations ridicules à force d’énormité ; mais rien ne semblait plus énorme que les corruptions entrevues.
Devant le jury de Bordeaux, auquel M. David Raynal déféra le livre[6], un avocat général distingué essaya de réagir contre l’irrespect grandissant.
[6] V. infrà, Les Grandes Conventions de 1883 ; affaire Numa Gilly-Savine-Raynal, p. [73].
— « Non, s’écria-t-il au cours d’un beau réquisitoire, un ministre ne se vend pas ! La concussion n’est pas possible ! »
Mon oreille a gardé l’écho de sa voix indignée, et je me souviens de son geste. Il s’était retourné vers la salle et regardait éloquemment un officiel personnage, comme pour le prendre à témoin de la vérité de son dire. Le personnage était M. Baihaut…
Le 11 janvier 1893, à la première chambre de la Cour d’appel de Paris, M. Charles de Lesseps révélait à tous cette honte :
— « En 1886, nous étions en instance auprès du gouvernement au sujet de notre émission des obligations à lots.
« M. le ministre Baihaut nous a fait demander par un intermédiaire qu’il fût mis à sa disposition UN MILLION payable par acomptes depuis le dépôt du projet jusqu’au vote de la loi. 375.000 francs furent remis à l’intermédiaire. L’entreprise ayant avorté, le reste n’a pas été payé ! »
Un autre avocat général se levait et, d’un ton solennel, proférait ces paroles :
— « Je tiens, dès à présent, et avant toute discussion, à constater le crime qui a été commis ! »
Et son bras se tendit, comme pour maudire le criminel. Ce bras tendu me rappela le grand geste de Bordeaux…
De tels spectacles ont singulièrement énervé les consciences et très gravement compromis le principe d’autorité.
Il est clair que, à l’heure actuelle, ce principe est fort malade. Il traverse une de ces crises où la vie du patient est en jeu. Dieu le tire du mauvais pas !
Un matin, je déjeunais avec un homme d’État suisse. Des écrivains de toutes les opinions, des parlementaires de tous les groupes, des mondains de toutes les tendances, se trouvaient réunis par un aimable amphitryon. Nous causâmes, selon la mode à table, de omni re scibili et inscibili et quibusdam aliis, et il faut croire qu’en causant nous ne respectâmes guère, car notre hôte, dont nos parisiennes vivacités avaient un peu effarouché le flegme helvétique, résuma d’un mot la conversation : « Comme dans ce pays, où tant d’apparences divisent, on est, au fond, d’accord, pour mépriser l’autorité ! »
Eh ! non, monsieur, vous l’avez compris et votre logique en est vite convenue : nous ne méprisons pas l’autorité ; nous méprisons qui la détient. Ce n’est point la même chose.
Ou plutôt si, hélas ! pour beaucoup, c’est presque la même chose : voilà le péril.
La tendance fatale des esprits ordinaires est de confondre le principe avec l’homme qui l’incarne. Le dégoût provoqué par l’homme rejaillit sur le principe ; tellement que viser l’un c’est risquer d’éborgner l’autre. L’homme est campé sur le principe un peu comme la pomme sur la tête de Jemmy ; le polémiste ressemble à Guillaume Tell : il doit enlever la pomme sans crever les yeux à Jemmy. Fâcheuse alternative ! Que faire ? Tirer sur l’homme au risque de frapper le principe ? Ou permettre au principe de se galvauder avec l’homme ? Mieux vaut encore égratigner le principe — pourvu, bien entendu, que ce soit une égratignure. Mais il est des égratignures qui sont des blessures mortelles…
L’intelligent — et encore ! suffit-il d’être intelligent ? Je devrais dire l’intellectuel, espèce différente et plus rare — distingue : s’il voit passer la trahison en uniforme ou l’indignité en robe, il flétrit l’indignité, il maudit la trahison, et, après désinfection, il raccroche au vestiaire national la robe ou l’uniforme avec l’espoir d’en revêtir plus digne de les porter. Mais la brutalité simpliste des foules, aigries par le venin des désillusions répétées, ne prend plus la peine de déshabiller les turpitudes : elle les pousse aux gémonies, affublées de leurs oripeaux. Si les turpitudes endossent un costume respectable, tant pis pour le costume respectable : la boue des dédains vulgaires l’éclaboussera lui aussi.
Regardez autour de vous. Un curé fait ou défait la religion d’un village. Le curé est-il bon : Dieu en profite. Le curé est-il mauvais : Dieu en pâtit.
De même pour le ministre. De même pour le magistrat. Pilate ne déshonore pas seulement Pilate : il déshonore le Prétoire ; il salit la toge ; il lui imprime une tache que rien n’effacera jamais. Une légion de bons juges aura beau, chaque jour, à midi, venir s’asseoir au tribunal et y siéger jusqu’à six heures pour soigner vos murs mitoyens ; ces laborieux modestes, grâce auxquels, malgré tout, la machine judiciaire continue de rouler — un peu comme la machine administrative roule, en dépit des ministres, grâce à l’humble effort des employés de ministères — ces laborieux modestes, le public ne les voit pas : le public ne voit que Pilate.
Voilà pourquoi le scandale causé par l’homme public est plus qu’une abomination : il est une catastrophe. Le dépositaire d’un principe, en le tuant, tue le principe. C’est le pire des assassins : l’assassin d’une idée. Je me trompe : une idée ne meurt pas ; mais une idée peut se voiler, et, ne la voyant plus, les foules la croient morte jusqu’au jour des résurrections.
Or, l’idée d’autorité sombre aujourd’hui dans le scandale. Le scandale bave partout. Il est le honteux leitmotiv de nos drames parlementaires, le refrain ignominieux du vaudeville officiel. Pour qualifier notre histoire, l’avenir se contentera d’un adjectif ; il dira : elle fut scandaleuse.
Ces commerces hideux qui débitent les croix d’honneur, cet argent international qui trafique de la Patrie, ces prostitutions de pensées qui changent à la vue d’un coffre, ces concentrations impudiques où la peur a raison des haines, ces ligues déshonorées, vraies assurances mutuelles contre la divulgation des turpitudes, cette usure impitoyable qui dans notre ciel nébuleux grandit son vol plein d’épouvantes comme les oiseaux de proie des cauchemars, les Panamas grands ou petits, toutes ces choses lamentables qui grimacent et qui menacent, qui sentent la ruine et la mort, ne sont pas seulement, hélas ! des boutons accidentels. Ce sont les chancres ravageurs où éclatent les pus concentrés. A travers ces plaies béantes, la terreur de nos regards aperçoit l’infamie des gangrènes qui pourrissent le corps social : le Monde presque entier prosterné devant la Bourse, le Vol déguisé en Propriété, la Probité réduite à l’état de cadavre, de ce je ne sais quoi dont parle Bossuet, et qui n’a plus de nom dans aucune langue.
L’autorité humaine fut toujours sujette aux vertiges. Il y a disproportion trop grande entre notre faiblesse et le Pouvoir. Pour se mêler de gouverner les hommes, il faudrait commencer par n’être pas des hommes — et il faudrait être des Dieux pour oser les juger. — Aussi l’histoire politique du monde est-elle, en général, une pénible histoire que la Pensée contemple avec mélancolie ; à peine, çà et là, quelque bienfaisante oasis égaye-t-elle de sa fraîcheur l’aridité des noirs déserts ou l’horreur des houles sanglantes ; et, parfois, la méditation en détresse conçoit le rêve audacieux caressé par la gaillarde joie d’un Rabelais, ou la savoureuse ironie d’un Voltaire, ou la doctrinale vigueur d’un Proudhon, le rêve d’une abbaye de Thélème, d’un Eldorado, où l’on ne plaiderait pas, où l’on ne tyranniserait pas, où l’on n’enchaînerait pas, où l’on ne se battrait pas, où l’on s’ouvrirait largement aux radiances du soleil, où librement l’on humerait le parfum des vastes brises, où l’on grandirait, s’épandrait, où l’on aimerait, vibrerait, où le tumulte impie des fratricides concurrences viendrait s’assoupir et s’éteindre dans le beau sein mélodieux de l’universelle harmonie…
Mais je crois que jamais, à aucune époque, l’autorité humaine ne s’égara comme aujourd’hui.
Jadis, notre terroir enfanta des colosses qui dominaient la Patrie à l’instar du grand Chêne dominateur de la forêt.
Vous savez, le grand Chêne — le grand Chêne de la forêt ? En lui fermentent les sèves accumulées par les printemps. Il est le résumé des vigueurs ambiantes. Toutes les racines du voisinage apportent à ses racines le tribut de leurs sucs débordants. Son ombre caresse le sol ; il est la beauté et la force, la splendeur, la fraîcheur des bois. Il n’est pas un arbre ; il est l’arbre : à lui seul il est la forêt.
Eh bien, le grand Chêne est dans la nature l’image de l’être élu, du prédestiné, du héros, du Capet ou du Romanoff, du maître des nations, du conducteur de peuples chanté par le vieil Homère, de l’incarnation magnifique de l’idée d’Autorité !
Mais la vie détruit tout. Naître, c’est mourir ; dans l’ombre de chaque berceau se profile la nuit d’une tombe, et ce qui monte vers l’azur dormira forcément sous la terre. Végétal ou humain, le grand Chêne vieillit ! Mordu par la dent des siècles, il périt insensiblement. Sa verte chevelure tombe et ne repousse plus. La liqueur de ses veines s’épuise. Au dedans, le tronc se creuse comme un poumon de poitrinaire. La vermine le mange. L’aspect reste solide et plein de majesté. Le colosse demeure debout, et les oiseaux du ciel le saluent encore au passage. On dirait qu’il vit toujours ; mais déjà il est mort ; et un jour de rafale effondre le géant qui emporte avec lui l’énergie des vieilles sèves.
Nos grands Chênes sont morts. La tourmente les brisa. Leurs branches étaient vermoulues : l’ouragan des révolutions vainquit leur décrépitude. Et rien ne les a remplacés : la Forêt veuve attend son Chêne…
En attendant, les broussailles les plus rampantes, les plus basses, essayent de la gouverner. Semences juives, graines rastaquouères, pollens empoisonnés, qu’apportent de funestes vents pervers comme des maléfices, viennent l’on ne sait d’où — ou, plutôt, l’on sait trop d’où — se terrent dans nos sillons, y germent, s’y développent et poussent, montent, montent, engendrent des végétations baroques qui étouffent le tronc des ancêtres, exhalent des odeurs sinistres qui corrompent le parfum national.
O sainte Forêt Celtique ! Qu’est devenu le gui sacré dont le symbole s’enlaçait au mystère de tes ramures, que berçait le chant de tes brises, et que la vierge religieuse, armée de la serpette d’or, s’en allait, mystique et pensive, cueillir sous la mélancolie des soirs ?
Aujourd’hui, égarés dans un jardin bizarre où fleurissent le vol et la prostitution, où les plantes les plus vénéneuses sont cultivées avec le plus d’amour, absorbent tous les sucs, épuisent le terroir, faut-il donc s’étonner si l’irrespect nous envahit ?
Quant le métier de gouvernant se trouve monopolisé d’une certaine manière, faut-il s’étonner si, de plus en plus, selon la remarque de Chamfort, « un heureux instinct semble dire au peuple : je suis en guerre avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec ceux que je viens de choisir moi-même » ?
Faut-il s’étonner si — pour rappeler le mot du même Chamfort — « en voyant les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de voleurs dont les plus dangereux sont les archers préposés à la garde des autres » ?
Faut-il s’étonner si l’on doute d’une Propriété salie par la Spéculation et si l’on nie une Patrie livrée à la Haute Banque ?
Faut-il s’étonner si des imaginations perverties par le désespoir, assombries par l’athéisme, si des esprits qui, selon le mot de Montaigne, ont la colique parce que les ventres ont faim, ressuscitent et reprennent, en les défigurant au gré des appétits en rut, les très vieux rêves qui chantaient dans le cerveau des Philosophes ?
Bref, faut-il s’étonner si de tant d’anarchies bourgeoises est née l’Anarchie doctrinale ?
Devant l’Autorité souillée devait — c’était fatal — se dresser, enfiévrée par les colères fin de siècle, la calme conception de Proudhon, le terrible penseur. Ceci enfante cela : lorsque le rideau de l’Histoire est tombé sur un Wilson, le même rideau, sûrement, se lèvera sur un Jean Grave…
Ne voyez donc dans mes cinq plaidoiries précédentes que le prologue de celles pour la Société mourante et l’Anarchie. Les cinq premières sont déjà la Société mourante ; elles portent en germe les deux autres : l’Anarchie. La dernière, court épilogue, montre la foi dans la justice déracinée par la tempête qui, dans l’espace démonté, fait tournoyer tous les principes comme les grains d’une poussière affolée par un ouragan. Ainsi, mes huit plaidoiries, distinctes au premier abord, sont les actes d’un même drame ; et c’est ici que, dans toute sa force, éclate le verbe d’Hello : Les parties d’un tout que l’unité organique vivifie et consacre se tiennent en vérité, même quand elles ne semblent pas se tenir. L’unité, tel est donc, dans le fond, sinon dans la forme, le sujet de cet ouvrage. Ce livre est un essentiellement, et divers accidentellement…
La Société mourante et l’Anarchie restera comme une des productions à la fois les plus inquiétantes et les plus curieuses de l’époque. M. Clemenceau a trouvé pour la définir un joli mot d’impressionniste ; il l’a qualifiée : une bousculade intellectuelle. Très juste ! Le bourgeois qui sait lire éprouve, après l’avoir lue, la sensation que doit laisser un souvenir de bastonnade. Il lui semble qu’on vient de battre son esprit. Il a le front endolori. D’instinct, il se frotte le crâne, comme, après une raclée, il se frotterait les côtes.
La Société mourante et l’Anarchie n’est qu’un rameau poussé sur un tronc redoutable : le journal La Révolte.
La collection du journal La Révolte appartient à la catégorie de ces monuments qu’on fait peut-être bien de cacher au regard des foules, mais dont la structure nouvelle sollicite l’œil du chercheur. Elle restera comme le répertoire intellectuel de l’Anarchie contemporaine. Le style en est souvent remarquable, toujours robuste et lumineux. Sans doute, Kropotkine et Jean Grave en étaient-ils les principaux rédacteurs.
Imaginez la pensée de Proudhon mise au point des appétits, des impatiences de l’époque. C’est une rude bousculade qu’elle aussi, je vous assure, administre au cerveau du lecteur ! Une impitoyable analyse, une cruelle précision, une logique aiguë, acharnée, implacable : tels sont les traits qui la caractérisent. Çà et là, au milieu de visions étonnantes, sortes de jours ouverts sur une autre planète habitée par d’autres humains, s’affirment de hardis syllogismes ouvrés d’une main solide, d’impressionnantes nettetés, des sincérités attirantes comme le noir des précipices, tout cela égaré dans un tumulte cérébral qui se passionne et qui bouillonne, à l’instar des paillettes d’or roulées par l’effroi des torrents.
Une brutalité pensante, une violence intellectuelle qui devient parfois savoureuse à force d’intensité, qui tranche tous les nœuds gordiens, qui supprime tous les problèmes, qui coupe toutes les amarres pour lancer follement le navire sur les océans inconnus, qui ne parle plus politique, qui supprime la politique, qui ne discute plus la forme des lois ni de l’État, qui abroge l’État et les lois, qui, si elle triomphait, bifferait, dans le cerveau, une longue série d’images et purgerait le dictionnaire d’une infinité de vocables : telle est la révolte soufflée par l’anarchisme doctrinal.
Et, plus ou moins exaspéré, aussi plus ou moins avoué, cet esprit de révolte intégrale anime, à l’heure actuelle, tous les rêves prolétariens. M. Alexandre Dumas a noté ce nouveau couplet, ce récent leitmotiv de l’imagination humaine :
« Ce ne sont plus les conséquences et les effets des principes qui ont dominé durant des siècles, ce sont les principes eux-mêmes, c’est le fond même des choses, qui vont être appelés à la barre… On ne se demandera plus si les riches font bon ou mauvais emploi de leurs biens, on se demandera s’il doit y avoir encore des riches… Il ne sera plus question de savoir s’il vaut mieux être soldat trois ans ou cinq ans, si tout le monde doit être soldat, il sera question de savoir si l’on doit être soldat et si ce qu’on appelle la Patrie n’est pas une légende, une erreur, une duperie comme le reste… »
L’anarchisme, et d’autres systèmes, qui feignent de le répudier, mais se bornent à voiler d’hypocrisie la franchise de ses conclusions, veulent faire du monde ce que, au XVIIIe siècle, le Sensualisme a fait de l’âme : une table rase. Sur le sol défoncé, nivelé, que poussera-t-il ? Quels arbres remplaceront l’ancienne forêt humaine ? Quelles végétations nouvelles surgiront ? Je ne crois pas que l’anarchisme ait encore catalogué ces fleurs de l’avenir. Mais il tâche. Il affirme ne pas aller au néant, mais à l’être : à ses yeux, quand la société qu’il mine sera morte, l’homme vivra. Sur les futurs décombres il édifie son idéal, et, l’on trouve dans la Révolte les rudiments de ses reconstructions éventuelles. C’est la partie positive de l’Anarchie dont nos inquiétudes bourgeoises ne connaissent guère, en général, que les terribles négations. Quelque jour, avec le lorgnon du psychologue, j’examinerai ces embryons d’architectures, ces esquisses d’Eldorados qui, dans leur nimbe de brouillard, sourient comme les palais qu’entrevoient les fumeurs d’opium, témoignant, jusque dans le songe, de l’infatigable effort vers le bonheur et l’harmonie ; du regard, je scruterai ces déformations d’espérances, ou ces ébauches de systèmes qui s’enfièvrent et frémissent dans le tréfonds de la cervelle, comme, dans le tréfonds des mers, lentement s’organisent, s’affirment, les cellules primitives et les chaotiques poussées de l’impétueux Devenir.
Ne dites pas à l’anarchiste : « Ta vision est un délire ; tu dévasteras le sol, tu ne le féconderas pas ; tu feras de la terre un désert, tu n’en feras pas un Éden. » A l’accablement des raisons, des ironies, des évidences, l’anarchiste opposera ses fantômes de Paradis. Car — et c’est là, d’après moi, son aspect le plus curieux — l’anarchiste est un mystique, un dévot, un fils de l’extase, un sensitif qui croit plus qu’il n’argumente et qui, volontiers, remplace le raisonnement par la foi. Oui, cet athée est un croyant ; il appartient aux religions plutôt qu’aux philosophies : son dieu, dit-il, est la force latente qui de l’universel désordre tirera la concorde infinie, la brise mystérieuse qui, d’après lui, tient en réserve des trésors de pollens ignorés, pour les précipiter à flots dans la fraîcheur des sillons vierges, et répandre partout les semences d’où germera la moisson inconnue. Et c’est par là, par son vague parfum, par sa silhouette indécise et ses incertaines lueurs, que la chimère, prise esthétiquement, épurée de ses réalismes, entrevue sur les hauteurs, a flatté — c’est incontestable — le méditatif et l’artiste, l’homme de lettres, le songeur et toute l’inquiète armée d’assoiffés intellectuels que n’assouvissent pas les flots bourbeux de nos ruisseaux et qui cherchent, dans le mirage, des limpidités jaillissantes…
M. Clemenceau l’a dit dans son très remarquable article[7] : si effrayante qu’elle soit, on ne poursuit pas une conception doctrinale ; on la réfute.
[7] V. infrà, L’Anarchie doctrinale : le procès de Jean Grave, p. [207].
Mais il est moins facile de réfuter que de poursuivre : pour réfuter, il faut être un cerveau ; pour poursuivre, il suffit d’être procureur de la République. On poursuivit.
On poursuivit deux fois. La première, on donna au livre de Jean Grave la couleur d’une excitation criminelle. La seconde, pour habiller la Révolte, on lui passa la chemise d’un dossier d’association de malfaiteurs. Les deux fois, je dis aux jurés :
— Ce n’est pas un homme qu’on traque, c’est une idée. On vous requiert de condamner la société anarchique, de même qu’au XVIe siècle, on eût requis le Parlement de condamner la société bourgeoise. Peu importe la valeur du système de Jean Grave : c’est un système ; à ce titre, il peut s’affirmer. C’est pour qu’il puisse s’affirmer qu’on a fait la Révolution française ; c’est pour qu’il puisse s’affirmer, que le Jacobin proclama la liberté de conscience et rougit notre sol national. Ou le Jacobin s’est trompé, ou il nous a trompés. Il mentait ou il se parjure : je ne sortirai pas de là.
Le 25 février 1894, le jury ne vit dans le livre que la menace : il condamna. Le 9 août suivant, il y aperçut l’idée : il acquitta.
Des deux verdicts, quel fut le plus utile ? De bons bourgeois que je connais, le premier avait presque fait des anarchistes ; je sais des anarchistes dont le second a presque fait des bourgeois. On raconte que l’un d’eux s’en est allé trouver le préfet de police et lui a dit :
— Voulez-vous me laisser tranquille ? Je laisserai tranquille votre société.
— Entendu ! aurait riposté le préfet.
Un autre, tout joyeux, imprima sur sa carte : ex-anarchiste.
J’ai encore devant les yeux la mine stupéfaite des acquittés : des bourgeois leur rendaient la justice ! On ne rend que ce qui existe ! La justice existait donc !… Cela leur brouillait la cervelle…
Ah ! la justice ! Si, carrément, l’on essayait de l’appliquer à tous les maux ? Ne serait-elle pas le bienfaisant dictame, la salutaire panacée ?
Par malheur, trop d’improbités, trop de lâches complaisances opposent leur rempart aux assauts de l’équité, et le vieil arbre social, miné par les parasites, tremblera, chaque jour davantage, sur sa base déracinée. Sa masse résiste encore, et son poids le maintient debout : gare la chute !…
Par quoi le remplacera-t-on ?
....... .......... ...
Le philosophe s’interroge et son œil immobile sonde la profondeur des cieux. Pas un rayon ! Nulle éclaircie ! Il semble que l’azur soit rayé des couleurs du monde ! En bas, en haut, partout, de grands trous noirs, pleins de bourrasques ! Des opacités effrayantes comme des soleils défunts ! Et derrière ces cadavres, pas la moindre lueur annonçant les soleils nouveaux ! Le croquis à peine ébauché de formes vagues et fuyantes, qui se disent les formes futures, et dont le visage indécis échappe au regard scrutateur, comme les fantômes des songes : voilà tout ! Un passé mort ! Un avenir à naître ! Un présent qui ne voit que la tombe et qui cherche en vain le berceau !
C’est dans l’effroi de cette nuit que se vide l’horrible querelle entre les appétits repus et les appétits à jeun. Tous ont perdu le sens de l’Au-Delà. Tous veulent jouir — et vite. Car l’on doit se hâter de jouir, puisque la bière est le néant, et l’homme mort une charogne. Ils ne croient plus qu’au Paradis bâti dans la boue terrestre. Les appétits repus tiennent la clef de cet Éden ; les appétits à jeun se ruent pour la leur arracher. Les premiers se barricadent ; les seconds livrent l’assaut. Les premiers ont, pour se défendre, l’égoïsme de la bête interrompue dans son repas ; les seconds ont, pour attaquer, la rage de la bête qui se voit dénier sa part. C’est le combat des contingences. L’Absolu reste absent ; il demeure dans la coulisse : les auteurs du drame oublièrent de donner un rôle à Dieu. L’Idée fuit et se détourne. Comme les limpides étoiles, comme les astres impassibles, dont les larges sérénités contemplent sans tressaillir l’infamie des orgies nocturnes, le Ciel, au-dessus de nous, garde des immobilités d’attente…
Et cependant, là-bas, loin — bien loin, peut-être — un immense foyer étincelle. Les uns l’appellent : le Progrès. Jésus l’appela : le Père. Tous le nomment : l’Espérance. Source éternelle de lumière, il a des rayonnements pour vaincre toutes les nuits, et sa flamme, à l’heure dite, incendie les Walhalls condamnés, pour briller sur les nouveaux mondes. Mais le voile épais d’une énigme couvre l’éclair des futures splendeurs ; et le philosophe atterré, accablé par l’incertitude, ne peut que murmurer, dans un balbutiement d’angoisse, les puissantes paroles d’Hello ; profondes comme cet abîme : « A l’heure où je parle, il y a quelque chose d’étrange et de terrible à parler. Le nuage qui porte la foudre est aussi secret qu’il est terrible. Ce qu’il garde est bien gardé. La situation actuelle du monde est un mystère. Dans le voisinage de ce mystère, je m’étonne de parler… »
LES TRAFICS DE L’ÉLYSÉE
AFFAIRE RATAZZI
Cour d’appel de Paris, chambre correctionnelle
Audiences des 23 décembre 1887 et 3 janvier 1888.
On a gardé le souvenir trop précis de la longue série de scandales qui, en 1887 et 1888, se déroulèrent à la barre des tribunaux.
Il s’agissait de trafics innommables, de la Légion d’honneur devenue une marchandise.
Un nom domine cette lamentable période : le nom tristement immortel de Wilson.
Wilson avait groupé autour de lui un certain nombre de disciples. Parmi ses amis figurait Mme Ratazzi, « Ce fut lui — voit-on dans une des plaidoiries de l’époque — qui, ayant reconnu dans Mme Ratazzi une femme très intelligente, la poussa à s’occuper d’une industrie fort lucrative, le commerce des décorations. »
Longtemps, on s’acharna sur les comparses, n’osant pas s’attaquer au gendre tout puissant.
Le 15 novembre 1887, Mme Ratazzi fut condamnée par la 10e chambre correctionnelle du tribunal de la Seine à 13 mois de prison pour escroquerie. Elle avait été, disaient les juges, l’un des intermédiaires du général d’Andlau, lequel « tenait en son domicile une véritable agence de trafic de décorations », et, usant de manœuvres, se targuant d’un crédit imaginaire, avait, moyennant finances, promis des croix qu’elle savait ne pouvoir obtenir.
Mme Ratazzi interjeta appel, et, le 23 décembre 1887, le procès vint à la barre de la cour de Paris.
C’est là que, pour échapper au reproche d’escroquerie et montrer que son crédit n’avait rien d’imaginaire, elle exhiba le fameux dossier Legrand, révéla l’étendue de son influence et montra que l’agence établie chez lui par le général d’Andlau n’était qu’une pauvre succursale d’une autre agence établie en plein Élysée par M. Wilson, le gendre du président Grévy.
Mme Ratazzi ne fut pas acquittée ; sa peine, par arrêt du 3 janvier 1888, fut seulement réduite à 6 mois.
Messieurs,
Avocat de Mme Ratazzi, je viens la défendre simplement, franchement, le plus brièvement qu’il me sera possible, sans rien omettre de ce que je crois utile, mais sans y ajouter la moindre réflexion.
Ce qui va suivre, hélas ! est assez grave pour se passer de commentaires. Il est des événements qui parlent plus fort et plus haut que toutes les plaidoiries.
On prétend que Mme Ratazzi tombe sous le coup de l’article 405 du code pénal pour s’être targuée d’un crédit imaginaire en promettant des décorations, et l’on en fait l’héroïne de cette triste escroquerie.
Je vais démontrer, pièces en mains, que Mme Ratazzi n’a pas commis l’ombre d’une escroquerie, attendu que son crédit n’était pas imaginaire et qu’elle donnait ce qu’elle promettait !
Vous verrez, en second lieu, qu’il faut abandonner l’espoir de lui laisser le premier rôle dans cette comédie tragique, et qu’elle n’est qu’une comparse derrière laquelle s’abrite un véritable acteur de premier ordre. (Mouvement prolongé).
Oui, Mme Ratazzi n’a été qu’un instrument — l’instrument de grands coupables qui, eux, demeurent indemnes !
Moins heureuse, parce qu’elle est moins puissante et qu’on sacrifie les humbles à la sécurité des forts, elle n’a pas eu la chance d’obtenir un de ces arrêts de non lieu que la conscience publique ne s’explique pas toujours !… (Vive émotion).
Prenez donc, s’il vous plaît, les faits qu’on lui reproche et voyez s’il est juridiquement possible de découvrir un texte qui les érige en délit.
Ce texte, vous le trouvez dans l’article 405 du code pénal, qui prévoit l’escroquerie ?
Mais l’escroquerie suppose une duperie ! L’escroquerie suppose un crédit imaginaire !
Ici, où voyez-vous la dupe ? Pour être dupe, il faut, d’abord, ne pas être complice ! Or, la complicité de ceux qui se posent en victimes éclate, plus manifeste que le jour.
Eh ! quoi ? Ces industriels, ces marchands envient la décoration ; ils envient des honneurs dont l’honneur se désintéresse, qui, entre des mains vénales, perdent leur sens primitif pour devenir un élément de patrimoine ; ils convoitent cette croix que d’autres payent, les uns de leur sang, les autres d’une vie de labeur, et, ne pouvant la payer de cette monnaie-là, ils la payent de la monnaie qu’ils tirent de leur poche ; ils désirent ce ruban qui pour eux n’est qu’un bon placement pécuniaire, un capital qui augmentera leurs revenus, une réclame qu’ils imprimeront sur leurs prospectus et leurs factures parmi les enseignes et les brevets ; pour l’acquérir, ils exploitent la corruption parlementaire, l’appétit innommable de politiciens avilis ; ils achètent à beaux deniers comptants un crédit qui peut ne pas être efficace, mais qui, aussi, peut l’être, qui, le plus souvent, l’a été — je vais en sortir de mon dossier des preuves irréfragables, en attendant celles que réunit un juge d’instruction, M. Vigneau, et qui, bientôt, éclateront aux quatre coins de la France… (vive émotion) ; ils achètent un crédit sur la nature duquel ils n’ont pu se méprendre, qu’on leur a vendu pour ce qu’il est, sans garantie, à leurs risques et périls, tel que le révèlent aux yeux de tous des titres incontestables dans leur matérialité ; ce crédit, ils en ont examiné, pesé les honteux éléments ; ils ont rédigé leur marché en spéculateurs avisés ; en acheteurs retors, ils ont stipulé, pour le cas d’insuccès, la restitution du prix, et ils ont eu cette chance inouïe, cette chance de coquins, d’obtenir le remboursement à défaut de la marchandise : les voilà, les naïfs qui se plaignent ! Les voilà, les dupes ! Les voilà, les escroqués ! Et la justice les écoute ?…
Mais asseyez-les plutôt, ces corrupteurs, à côté des corrompus ! Acheteurs et vendeurs, poussez-les tous sur le banc d’infamie !
Élargissez le débat, au lieu de le rétrécir ! Au lieu de l’étouffer entre les quatre murs d’une enceinte correctionnelle, donnez-lui le jury, la magistrature nationale, donnez-lui le vaste horizon, le grand air de la cour d’assises !
Faites un immense procès criminel où l’indignation publique clouera au pilori tous les trafics infâmes, où viendront s’afficher toutes les turpitudes !
Au lieu de maigres figurants et de mesquines figurantes, en scène les vrais acteurs, si haut placés qu’ils puissent être ! Promenez le flambeau vengeur dans les bas fonds gouvernementaux ! Éclairez les officiels repaires où nos maîtres vendent l’honneur !
Nommez-le donc enfin, cet homme, dont l’appétit exerce le pouvoir du chef de l’État, et qui semble partager son irresponsabilité !… (Mouvement prolongé).
Ou, si vous ne l’osez, alors, gardez le silence, étouffez vos émotions, et attendez l’histoire !… L’histoire qui, elle, n’a peur ni des révélations ni des scandales, qui ne ménage aucun régime, force, quand il faut, la porte des cabinets des juges d’instruction, qui, pour enseigner l’avenir, ressuscite les dossiers morts, crie sur la place publique les secrets qu’on croyait oubliés, et, d’un geste impitoyable, étale férocement, sous le regard étonné de la foule, les turpitudes qui, trop souvent hélas ! échappent aux bassesses, aux ambitions, aux craintes, aux complicités, aux défaillances ou aux dégoûts contemporains !…
Mais, au nom du code, ne parlez pas d’escroquerie ! L’escroquerie ! S’il en est une, ce n’est point l’escroquerie juridique prévue par l’article 405 ; c’est une immense escroquerie morale que l’étroitesse de vos textes ne contient pas, et dont la victime a été l’honnêteté publique ! Mais, pour mille raisons, l’honnêteté publique n’est point partie civile à un procès qui ne saurait la satisfaire ; et vous vous souviendrez, messieurs, que si Mme Ratazzi est assise sur le banc correctionnel, ce n’est pas pour venger l’injure du pays — il faudrait, pour cela, y asseoir un autre qu’elle ! — mais la déception d’un marchand qui, le premier, a déclaré que son affaire relevait du tribunal de commerce, qui est venu, sous la foi du serment, produire des affirmations que le tribunal a traitées comme des mensonges, puisque, s’il les avait tenues pour véridiques, elles eussent innocenté l’accusée, qui n’a, enfin, que trop prouvé, par son attitude à la barre des témoins, qu’il n’était guère fait pour occuper pareille place !
Voilà donc la question clairement posée : il n’y a pas escroquerie, parce qu’il n’y a pas illusion ; et il n’y a pas illusion, parce qu’il n’y a pas manœuvre.
Ah ! je sais bien que, pour sauver l’honneur d’un régime, un habile avocat général, l’honorable M. Reynaud, a créé de toutes pièces un système ingénieux :
« Je soutiens — a-t-il dit — qu’en matière de décorations, personne n’a de crédit, quelles que soient les influences dont il dispose, s’il n’a l’appui de ceux qui, seuls, peuvent décorer. La décoration de la Légion d’honneur est accordée par décret du chef de l’État rendu sur la proposition d’un ministre responsable. En dehors des ministres, je ne sais personne qui ait qualité pour disposer des croix de la Légion d’honneur. Quiconque allègue un tel crédit, allègue un crédit imaginaire. »
J’entends, monsieur l’avocat général : d’après vous, personne n’a de crédit, hors les ministres ! C’est peut-être souhaitable : est-ce exact ? (Hilarité). Les ministres sont-ils ces parangons d’indépendance ? Leur crédit est-il si haut qu’il domine tout crédit ? Un ministre sous ce régime est-il un pareil seigneur ? Est-il le seul qui puisse approcher le chef de l’État, influer sur son humeur, déterminer sa signature ? L’hôte de l’Élysée ne peut-il écouter personne autre ? Et si un autre est son parent, son commensal, son familier ? S’il habite avec lui sous le toit officiel ? Si, d’aventure, il est son gendre ?… (Hilarité générale).
Si ce gendre est assez puissant pour damer le pion aux ministres — par exemple, s’ils lui résistent, pour les contraindre à s’en aller ? Et si Mme Ratazzi était l’instrument de ce gendre… (Mouvement prolongé), dupait-elle le public, lorsqu’elle promettait la croix ?
Tenez, voici un épisode qui répond à la question :
Parmi les clients de Mme Ratazzi, se trouvait, vous le savez, M. Veyssère, grand entrepreneur, conseiller général de la Haute-Loire.
Mme Ratazzi a un gendre elle aussi — il lui a porté malheur… comme l’autre à son beau-père ! (Hilarité). Elle désirait obtenir que M. Veyssère le prît dans ses bureaux, et, pour acquérir les bonnes grâces de M. Veyssère, elle recommanda l’entrepreneur à son puissant ami.
Eh bien ! M. Veyssère a été virtuellement décoré.
Au mois d’octobre, une personne, qui, sans autre mobile qu’un mobile affectueux, souhaitait qu’on satisfît le vœu de l’entrepreneur, lui écrivait ;
— J’ai vu, ce matin, le ministre : c’est chose faite.
Et le lendemain, la nomination de M. Veyssère eût paru à l’Officiel, si ce jour-là même n’avait éclaté le scandale de l’affaire Caffarel !
Ah ! il est bien fâcheux pour nous que le général d’Andlau soit en fuite ! Il se défendrait pièces en mains, il apporterait ses dossiers, il montrerait ses influences !
Son action, celle du souverain qui était son associé, avaient une telle puissance que, le jour où un ministre a osé leur résister, pour célébrer un tel courage, on a élu le ministre président de la République !… (Mouvement prolongé).
Le trafic des influences, la vente de la Légion d’honneur, mais qui donc en peut douter aujourd’hui ?
Voici des journaux qui sont remplis de renseignements aussi précis que possible sur ce commerce éhonté.
M. le président Bresselles. — Ce sont des articles de journaux !
Me de Saint-Auban. — Oui, monsieur le Président, et si le parquet ne les poursuit pas, c’est qu’il n’ignore point que les dossiers de certains journalistes sont encore mieux garnis que les dossiers des avocats. (Longue sensation dans l’audience).
Sans doute, les acheteurs de croix ne viendront pas se vanter de leur achat à votre barre. Mais voici des documents, des preuves matérielles. Voici des lettres. Je vais les lire. Je tairai les noms dans ma plaidoirie ; vous en prendrez ensuite connaissance et vous direz s’il est vrai que Mme Ratazzi n’avait pas de crédit, et si, lorsqu’elle affirmait un pouvoir dont elle révélait seulement l’apparence extérieure sans découvrir aux yeux profanes le terrible secret de son étendue, elle ne restait pas singulièrement modeste ?
Écoutez :
Un jour, un négociant parisien[8] voulut la croix.
[8] M. Legrand, fabricant de tonneaux en fer.
Sachant l’influence de Mme Ratazzi souveraine, il alla frapper à sa porte.
On causa, on se comprit.
Mme Ratazzi parla du postulant au gendre que vous savez et le mit en sa présence.
Et dans le cabinet du gendre, voisin de celui du beau-père, en plein palais de l’Élysée… (mouvement prolongé), s’engagea un dialogue que l’histoire n’oubliera pas :
— Monsieur (c’est le gendre qui parle), avez-vous souscrit au Moniteur de l’Exposition universelle de 1889 (un des Moniteurs du gendre) ?
— Oui.
— Pour combien ?
— Pour 300 francs.
— Ayez donc la bonté d’ajouter un zéro, ce qui fera 3.000. Nous causerons ensuite de l’objet de votre visite… (Vive émotion).
Et la correspondance, que j’ai là dans mon dossier, nous montre le malheureux postulant en quête des 3.000 francs :
Ma très chère Madame,
J’aurais une communication très grave à vous faire concernant la décoration. L’état de ma santé m’empêchant de sortir par le temps qu’il fait, je vous serais fort obligé de venir me voir au plus tôt.
Recevez, ma très chère Madame, l’assurance de ma cordialité.
Madame,
Je viens de recevoir votre lettre. Je ne serai pas prêt demain. Comme j’ai eu l’occasion de vous prévenir, ne comptez sur les 3.000 francs…
— Produit du 0 ajouté aux 300…
que pour vendredi. Je n’aurai donc le plaisir de vous voir que vendredi matin à neuf heures.
Agréez, Madame, etc…
Madame,
Je vous donne en communication une nouvelle dépêche me renvoyant à lundi la promesse que j’avais de toucher ce soir à cinq heures.
Il sera onze heures quand je serai chez vous, peut-être trop tard, pour vous déranger. Aussi vaudrait-il mieux remettre le versement rue Bergère, dans l’après midi.
Agréez, etc…
L’adresse de la rue Bergère est précisément l’adresse du Moniteur de l’Exposition universelle de 1889 !
Madame,
Mon cousin s’est précisément absenté toute la journée ; je n’aurai les renseignements que ce soir, tard, ou demain matin de très bonne heure.
Devant me trouver avenue du Bois de Boulogne à neuf heures précises, je m’arrangerai de façon, en revenant, à me trouver en face de l’Élysée à dix heures moins le quart, afin, Madame, que vous n’ayez plus à attendre, même cinq minutes.
Si, par hasard, Madame, vous en décidiez autrement, veuillez me mettre un mot, 8, rue Taitbout.
Veuillez agréer, Madame, mes salutations distinguées.
Chère Madame,
Je vous remercie de votre aimable lettre ; j’ai envoyé à M. W… (hilarité générale) la carte en question.
Mardi, 26 mai 1885.
Madame,
J’ai envoyé mon brevet à M. W… (Nouvelle explosion d’hilarité). Je n’ai pas la carte ; mais je l’enverrai demain à l’Élysée.
Madame,
Je ne serai en possession de l’objet en question que, ce soir, à six heures.
Paris, 6 juin 1885.
Quel était l’objet en question ? Les 3.000 francs (produit du 0 ajouté aux 300) ?
Ou le reste ? Car je suppose qu’une croix coûte plus de 3.000 francs !
Mystère ! Toujours est-il que l’acheteur procura au vendeur l’objet en question, car l’acheteur fut décoré — voici le numéro de l’Officiel qui contient sa nomination — avec la mention : services exceptionnels !… (Longue émotion dans l’audience).
Cet événement et bien d’autres semblables pourraient d’ailleurs, si l’on souhaitait la lumière, être établis par des témoins qui ont tout su, qui ont tout vu, et viendront renseigner la justice, quand la justice le voudra.
Mme Ratazzi avait sur M. W… (comme l’appelait notre homme) une influence extraordinaire dont rien ne donne l’idée. Sur 24 demandes de décorations, le général d’Andlau a obtenu 17 croix… (Sensation). Mme Ratazzi en a obtenu 2 sur 5 demandes, sans compter M. Veyssère.
Elle a, d’ailleurs, usé de son crédit pour rendre bien d’autres services.
Dans mon dossier, les témoignages de gratitude, les lettres de remerciement abondent.
Une mère de famille lui rend grâce d’avoir obtenu ce qu’aucun général ni le ministre de la guerre lui-même n’avaient pu accorder à son fils, simple zouave, en le faisant nommer secrétaire d’un officier.
Une autre la bénit pour avoir sauvé un jeune homme d’une poursuite criminelle.
— Vous seule pouvez tout en haut lieu, lui écrit-elle, je le savais !…
Si les relations de Mme Ratazzi avec le général d’Andlau sont maintenant établies, celles de M. Wilson avec l’un et l’autre étaient, depuis longtemps, de notoriété publique.
M. Wilson avait flairé dans ma cliente une femme habile à se pousser dans le monde et à lui servir d’éclaireur, en attendant qu’elle lui servît de plastron judiciaire.
C’est lui qui, graduellement, savamment, l’a corrompue pour son usage politico-financier.
C’est lui, ce sont les intrigants de marque dont elle était l’agente, qui disaient à la malheureuse, lors de l’affaire Michelin :
— Les députés, les sénateurs, les conseillers municipaux, tout cela s’achète !…
Ce sont eux qui la raillaient, après sa première condamnation :
— Vous avez écrit à M. Michelin pour cette affaire du boulevard Haussmann, au lieu d’aller le trouver, lui goguenardaient-ils à l’oreille : imbécile !…
Et ce sont les mêmes qui, sachant bien qu’en offrant le fameux pot-de-vin elle n’avait pas agi pour son propre compte, ont, alors, par une pudeur dont je leur sais gré, paralysé l’action de la justice et empêché, pendant deux ans, qu’elle ne subît la peine de trois mois de prison à laquelle elle avait été condamnée en sa qualité de plastron.
Eh bien ! messieurs, ces hommes, où sont-ils ? Que font-ils ?
Ce qu’ils sont ?
Ils sont libres !
Ce qu’ils font ?
A l’heure où je parle, encore abrités par une lâche complaisance ou de légitimes terreurs, ils exploitent la faiblesse, la fatigue nationale ; insensiblement ils arrachent une ordonnance de non-lieu à la lassitude publique, à l’affaissement général !… (Vive émotion).
Et Mme Ratazzi — la comparse — ferait treize mois de prison ?
Je n’ajoute pas un mot ; la voix des choses a trop parlé !… (Émotion générale).
AFFAIRE WILSON-RATAZZI
Tribunal de la Seine, 10e chambre correctionnelle
Audiences des 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22 février et 20 mars 1888.
Persistant dans son système, le ministère public ne voulut voir dans le dossier Legrand (lire plaidoirie précédente) que la preuve d’une escroquerie nouvelle, et Mme Ratazzi retourna devant la 10e chambre correctionnelle, cette fois en compagnie de M. Wilson.
Mais, le 1er mars 1888, les juges de la 10e chambre, en présence des documents versés au débat, acquittèrent la prévenue.
Seul M. Wilson fut condamné 2 ans de prison, 3.000 francs d’amende, et déclaré privé de l’exercice de ses droits civiques pour une période de cinq années.
On sait que, le 26 mars 1888, un arrêt de la cour de Paris infirma la sentence de la 10e chambre et acquitta M. Wilson.
Messieurs,
Quand un accusé tel que M. Wilson comparaît devant la justice, il ne reste plus de place pour les autres accusés. Innocent, il innocente tout le monde ; coupable, sa responsabilité est si vaste qu’elle couvre toutes les autres et les absout aux yeux de tous. Il y a déjà plus d’un mois, le loyal magistrat en face de qui je me trouve assignait à chacun sa vraie place dans ce débat qui nous attriste et nous émeut jusqu’au plus profond de notre être, parce que nous sentons bien que les questions qu’il soulève touchent à l’honneur politique et à l’intérêt national.
Que m’importent, après cela, les qualifications juridiques ? Que m’importe qu’on me fasse parler le premier dans un procès où je n’aurais pas dû avoir un mot à dire ? Que m’importe qu’on me présente Mme Ratazzi comme l’auteur principal d’un acte dont M. Wilson n’aurait été que le complice ? Dans l’affaire Legrand, pas plus que dans aucune autre, il n’est possible d’abriter le nom de M. Wilson derrière celui de Mme Ratazzi ! Le ministère public n’y a pas songé une minute, il le proclamait hier bien haut dans son réquisitoire ; mon éminent confrère Lenté n’y songe pas davantage ; il vous le dira tout à l’heure, avec cette franchise qui est l’arme des forts.
Une double question me semble à présent résolue : celle du crédit de M. Wilson auprès des pouvoirs publics, et celle du crédit de Mme Ratazzi auprès de M. Wilson.
Depuis longtemps déjà, la première ne faisait plus de doute. M. Wilson a dû, beaucoup moins à ses titres politiques qu’à ses liens de parenté, joints à un prodigieux savoir-faire, une influence gouvernementale inouïe sur le compte de laquelle je me suis expliqué ailleurs et qui ne connaissait guère de bornes que celles de ses désirs. Quel usage a-t-il fait de cette influence ? Quel prix en a-t-il retiré ?
Ses actes ne tombent-ils que sous la loi de la morale ?
Tombent-ils aussi sous le coup des lois du pays ?
Autant de points d’interrogation qui se posent quand on étudie le fonctionnement et l’existence de ce qu’on a tristement appelé, d’un nom qui n’est que trop exact, l’agence de l’Élysée. Ailleurs, j’y ai répondu[9]. Aujourd’hui, le procès n’est pas le même, et je ne rappellerai de ces hontes que l’indispensable. M. l’avocat de la République l’a plaidé avec sa conviction ; c’est avec sa conviction que Me Lenté le plaidera tout à l’heure, et c’est dans votre indépendance, messieurs, que vous rendrez un jugement qui satisfera notre besoin de justice, parce que votre conscience seule vous l’aura inspiré et qu’il ne se fera pas plus l’écho des murmures de la foule que des sympathies respectables qui accompagnent le malheur.
[9] Voir plaidoirie précédente.
Le second point, qui me sollicitait d’une façon particulière, était le crédit de Mme Ratazzi auprès de M. Wilson. Du jour où les circonstances m’ont mêlé à ces débats, je me suis attaché à le mettre en lumière, parce que je le considérais comme l’élément essentiel d’un état juridique mal connu et mal défini.
J’ai dit à la cour : Prenez garde ; la situation n’est pas nette ; avant de la juger, il faut la rétablir. Cette femme est peut-être une coupable ; à coup sûr, ce n’est pas un escroc. Condamnez-là, si vous pouvez, pour autre chose ; mais ne la condamnez pas pour cela. On l’accuse d’avoir promis des croix imaginaires. Eh bien ! voici une croix qu’en fait elle a procurée, et cette croix, elle l’a procurée grâce au pouvoir d’un personnage qu’il faut appeler en cause pour qu’il nous défende tous.
Une enquête fut ouverte ; elle confirma tous mes dires ; et à l’audience du 6 janvier dernier, M. le substitut rendait un témoignage public à la sincérité de cette femme qui, hélas ! a encouru bien des reproches, mais à laquelle, du moins, on ne saurait refuser ce mérite que tout le monde, ici, ne pourrait pas revendiquer, d’avoir, par sa franchise, rétabli la réalité, rendu aux événements leur physionomie véritable et dégagé tous ces faibles, tous ces humbles, tous ces petits, qui ont pu être des comparses, mais qui, Dieu merci pour l’idée de justice ! ne serviront plus de plastrons.
Qu’on ne dise pas, maintenant, qu’elle a cherché le scandale ! Si elle avait cherché cela, elle aurait pu choisir une autre voix que la mienne.
Qu’on ne dise pas, non plus, qu’elle a fait de la vengeance ! De la vengeance ? Personne n’en fait ici ; plusieurs, peut-être, pourraient en témoigner. Et, en tous cas, si on fait de la vengeance dans l’affaire Legrand, ce n’est pas Mme Ratazzi…
Ce qu’elle cherchait, c’était une défense, où elle a trouvé une accusation.
On lui jetait à la face d’avoir dupé la crédulité publique. On lui avait répété pendant une instruction entière : « Prouvez que vous avez fait décorer une personne, une seule, et vous bénéficierez d’un non-lieu. » C’était le temps où elle pensait acheter l’acquittement au prix du silence. Elle s’est tue, mais, en fait d’acquittement, 13 mois de prison l’attendaient à cette barre pour s’être targuée d’un crédit imaginaire.
Ce n’est pas tout. Au début de l’affaire, elle s’était abritée sous le couvert d’un nom qu’alors on n’osait à peine balbutier dans les prétoires. Des prières, des souvenirs, une pression morale que vous devinez, et à laquelle de plus forts ne résistent pas toujours, avaient vaincu son courage et arraché sa rétractation ! Cette rétractation avait été son unique mensonge. Le lendemain, on répandait dans le public et dans la presse que, pour se sauver, elle avait tenté de perdre un innocent !
C’en était trop. Elle s’est révoltée. Non, s’est-elle écriée, je ne suis pas un escroc ; j’ai peut-être prêté la main à des actes coupables ; j’ai mérité, c’est possible, le blâme des honnêtes gens ; mais je n’ai trompé personne ; et, surtout, je n’ai calomnié personne ; j’ai là un dossier qui le prouve ; ce dossier, le voilà, je vais le lire, c’est mon droit, c’est mon droit et c’est mon devoir, car c’est toujours un devoir de dire la vérité ; et, quelles qu’en soient les conséquences, cette divulgation s’impose, car devant Dieu et devant les hommes, il est une chose plus infâme qu’une condamnation pour escroquerie : c’est une accusation de calomnie !
J’ai compris, messieurs, cette attitude et ce langage ; j’ai compris l’intérêt moral auquel ils donnaient satisfaction ; j’ai accepté la tâche d’être l’interprète de cette accusée qui, ayant pris un courageux parti, faisait appel à mon ministère, et cette tâche, je l’ai remplie, à défaut d’autre mérite, avec tout ce que je puis avoir de dévouement et d’énergie…
Voilà l’histoire de la livraison du dossier Legrand, voilà les mobiles qui l’ont inspirée. Cette femme avait-elle menti ? S’était-elle targuée d’un crédit imaginaire ? Avait-elle calomnié M. Wilson ?
Six longues audiences ont répondu à cette double question ; aujourd’hui la page est écrite : je n’ai rien à y ajouter.
On a essayé, depuis, de transformer l’argument en délit. Mais l’argument est resté, et je crois qu’il a porté. C’est, du moins, l’opinion de M. Wilson, qui a déclaré maintes fois, d’accord avec Me Lenté, que la production du dossier avait été la cause directe de la réduction de peine, et qui même, il vous en souvient, attribue les aveux soi-disant mensongers de M. Legrand à M. Dulac, au miséricordieux désir d’assurer cette réduction.
Mais n’est-ce pas, au point de vue moral comme au point de vue judiciaire, une étrange et piquante contradiction ?
Accusée d’escroquerie, ma cliente lira un dossier qui rend sa situation meilleure, parce qu’il établit son crédit, et que, même avec la jurisprudence nouvelle, le bon sens et la logique interdisent de traiter les escrocs qui tiennent leurs promesses tout à fait comme les escrocs qui ne peuvent pas les tenir. Et voilà que ce dossier, qui diminue largement sa peine, deviendra le point de départ d’une inculpation nouvelle, laquelle ramènera, comme escroc, devant un tribunal, celle qu’aux yeux d’une cour il a plus d’à moitié lavée du reproche d’escroquerie !
C’est la première fois, je crois, qu’une circonstance atténuante se transforme subitement en infraction à la loi pénale ! Jamais les faits et les textes n’avaient possédé une pareille élasticité : le même article réprime à la fois les crédits réels et les crédits imaginaires ; et le même fait sert, à un mois d’intervalle, d’excuse et d’accusation !
Jamais la théorie toute neuve que la cour d’appel a consacrée dans l’affaire de Kœlhn, qu’elle a timidement reproduite dans son arrêt d’Andlau, et qui prête à quelque équivoque dans l’arrêt de la cour suprême, laquelle n’a voulu rendre, dit-on, qu’une décision d’espèce, puisqu’à présent il paraît que la cour suprême juge en fait, — jamais, dis-je, cette théorie toute neuve ne se heurtera à une hypothèse aussi rétive que la nôtre et qui en fasse mieux ressortir la périlleuse bizarrerie.
On nous avait appris, jusqu’ici, à l’école et à l’audience, qu’un crédit fictif était un crédit inexistant. On nous a révélé, depuis, qu’il n’y a rien de contradictoire entre la fiction et l’existence et qu’un crédit peut tout à la fois être imaginaire et réel.
On devra ajouter, pour plier à l’affaire Legrand l’article 405, ce texte de droit étroit, devenu de droit si large, que ce qui est vrai du crédit l’est aussi des événements, et qu’un événement peut très bien rester chimérique quoiqu’il se soit réalisé.
Cette méthode est commode et d’un usage facile ; elle ne nécessite pas de grands efforts de raisonnement ; elle doit être agréable à la paresse législative, et lui permet de se remettre au pouvoir judiciaire du soin d’atteindre, et de punir, par un emploi ingénieux des lois existantes, les combinaisons imprévues qu’engendre sur notre sol politique le progrès d’une civilisation raffinée !…
Je ne sais ce que vous en penserez, messieurs ; moi, je trouve ces subterfuges indignes de la justice ; et j’estime qu’il y a quelque chose de plus préjudiciable que l’impunité du coupable, c’est le byzantinisme du procédé employé pour le punir.
Il y avait bien un texte : l’article 177. Ce sous-secrétaire d’État était un fonctionnaire ; ce député est aussi un fonctionnaire ; cette thèse a été soutenue devant moi, contre moi, par M. Bernard, alors avocat général, aujourd’hui procureur de la République, qui ne peut l’avoir oubliée.
Mais j’ai prévu l’objection : l’article 177 ne vise pas seulement le fonctionnaire, il vise le fonctionnaire dans l’exercice de sa fonction. On arrive de la sorte à des résultats bien ridicules ; car, tandis qu’on fera passer un sous-chef de bureau aux assises, sous prétexte que l’acte qui a sollicité sa vénalité relevait de son ministère, on se trouve impuissant à atteindre celui qui, pendant cinq ans, a disposé de toutes choses, sous prétexte que ces choses ne rentraient pas dans ses attributions. Voilà la législation que le monde entier nous envie !…
Ajoutez un paragraphe à l’article 177. Renvoyez devant le jury l’homme public qui trafique de son crédit, avec celui qui achète. Vous aurez ainsi l’avantage d’ouvrir un grand débat devant la justice du peuple et aussi de faire asseoir à leur vraie place ces pitoyables témoins qui ne peuvent pas nous regarder sans rire et qui ne contribuent certes pas à rehausser le prestige de la preuve testimoniale et du serment judiciaire !… En attendant, à défaut d’armes de juristes, gardez pour vous vos indignations d’honnêtes gens !
Mais acceptons la nouvelle méthode : ma prétention est que, même en l’admettant, ma cliente échapperait encore aux rigueurs du texte visé.
Précisons bien le fait, et puis nous verrons le droit.
Un monsieur Pierre Legrand, de son petit nom, Périque, si j’en crois des copies de lettres qui, comme papiers de famille, me paraissent jouir d’une authenticité douteuse, a une envie phénoménale d’être décoré. Il a vainement frappé à trois portes ; il y en a bien une quatrième, qui est la bonne, celle de l’Élysée ; mais il faut se la faire ouvrir, et pour cela, il est indispensable de connaître quelqu’un qui en possède une clef. C’est ici que la Providence apparaît à l’ambitieux Périque sous les traits d’un sien cousin, charmant garçon d’ailleurs, M. Hanniquet, celui-là même qui disait à l’instruction : « On m’appelle toujours Paul, parce que je me nomme Louis. » (Hilarité).
M. Hanniquet était un ami de Mme Ratazzi ; or, je n’apprendrai rien de nouveau à personne, en rappelant que cette dernière avait alors ses entrées dans le cabinet de M. Wilson, lequel cabinet était bien près de celui du chef de l’État, puisque tous deux étaient situés dans le même corps de logis ! M. Hanniquet demande à Mme Ratazzi la permission de lui présenter son cousin ; Mme Ratazzi accepte ; la présentation a lieu. On expose ses ambitions, on dit à Mme Ratazzi quel espoir se fonde sur ses influences et ses hautes relations ; Mme Ratazzi proteste qu’elle n’est pas si puissante et fait d’abord quelques difficultés ; puis elle cède, présente son protégé à son protecteur, et, en fin de compte, grâce à ses recommandations et à ses démarches, obtient du second ce que désirait le premier.
Voilà le fait. Est-ce vrai ? Ici, deux systèmes. Le premier, celui de MM. Wilson et Legrand, est des plus simples : il consiste à tout nier, à dire que tout cela est une fable, inventée à plaisir, qui n’a eu d’autre but que d’établir par un mensonge le soi-disant crédit de Mme Ratazzi. Jamais Mme Ratazzi n’a présenté M. Legrand à M. Wilson ; jamais M. Wilson ne s’est occupé de faire décorer M. Legrand ; dans son ardeur négative, M. Legrand est allé jusqu’à affirmer, un jour, à M. Atthalin, que jamais M. Wilson n’avait connu Mme Ratazzi ! (Hilarité générale). Je m’empresse de dire que M. Wilson, qui n’a pas toujours eu dans M. Legrand l’intelligent interprète de sa pensée, a nettement décliné la responsabilité de cette audacieuse assertion.
Si ce système, qui repose sur une négation absolue, était exact, puisqu’il n’y aurait pas de fait, il est clair qu’il n’y aurait pas de délit, et votre jugement ne pourrait que reproduire le texte du fameux décret de Voltaire : « Article premier. Il n’y a rien ; Art. 2. Personne n’est chargé de l’exécution du présent décret. »
Mais ce n’est pas le récit de ma cliente. Et ma cliente, à laquelle on a fait bien des reproches, dont quelques-uns peuvent être fondés, et dont quelques autres sont peut-être excessifs, a mérité un compliment, dont son défenseur est heureux de se faire l’écho à cette barre. « Dans ce procès il n’y a que vous de sincère », lui a dit, un jour, un juge d’instruction qui n’est pas cet homme farouche, si dur aux estomacs d’autrui, sauf à celui de M. Ribaudeau, mais cet homme doux, gracieux, poli et affable, dont un prévenu reconnaissant nous esquissait, à l’une des dernières audiences, le portrait en termes aussi littéraires qu’exacts.
On n’en a pas dit autant à M. Wilson qui a eu un mot malheureux pour le début d’une instruction : « Niez, niez tout, ils n’ont pas de preuves ! » — « Niez tout ce que dit Mme Ratazzi », a-t-il expliqué par la suite. Mais comme Mme Ratazzi disait alors la vérité, il n’y avait pas entre les deux recommandations une bien grande différence.
Quand à M. Legrand, il l’a dite une fois, la vérité. Il l’a même dite deux fois ; mais la seconde ne compte pas : c’était par le téléphone !… Reste la première, qui suffit à la justice. C’était devant M. Dulac.
Vous vous rappelez la scène.
« Je reconnais, s’écrie M. Legrand dans un mouvement d’honnête homme, qui hélas ! ne s’est plus reproduit, que c’est grâce aux démarches de Mme Ratazzi auprès de M. Wilson à qui elle m’a présenté, que j’ai obtenu la croix de la Légion d’honneur. » (Vive émotion dans l’auditoire).
Et, à cet aveu, expression de la vérité qui s’échappe de sa conscience, il ajoute ces mots que je vous prie de retenir : « Je n’ai versé aucune somme d’argent à Mme Ratazzi. »
Quel intérêt aurait eu ma cliente à déguiser la vérité ? M. Atthalin a posé la question à M. Wilson qui a répondu ceci :
« En prétendant avoir fait décorer Legrand par mon influence, Mme Ratazzi voulait établir qu’elle jouissait d’un crédit réel, et elle l’établissait bien plus sûrement en m’attribuant l’obtention de la croix qu’en l’attribuant au général d’Andlau. »
M. Wilson se trompe. Que voulait Mme Ratazzi devant la cour ? Se défendre contre une accusation d’escroquerie ; commise par qui ? Par le général d’Andlau. C’était donc, avant tout, le crédit du général d’Andlau qu’il s’agissait d’établir ; et, si elle avait eu ce bonheur de posséder un dossier prouvant que le général d’Andlau avait fait décorer quelqu’un, elle aurait administré une preuve directement applicable à sa cause, au lieu de n’apporter qu’une preuve indirecte et par ricochet.
Mme Ratazzi n’avait donc aucun intérêt à déguiser la vérité. En revanche, M. Wilson en a un très visible : supposez, en effet, que vous reteniez cette prévention d’escroquerie ; s’il réussit à vous faire croire qu’il n’est pour rien dans la décoration Legrand, il se retourne vers vous et vous dit : Peu importe que Mme Ratazzi ait touché de l’argent : cela prouve-t-il qu’elle me l’ait donné ? Peu importe qu’elle ait promis la croix à Legrand : cela prouve-t-il qu’elle m’en ait parlé ? Et voilà Mme Ratazzi, auteur principal, condamnée toute seule, tandis que M. Wilson, complice, est acquitté !
Vous comprenez la manœuvre ! Retenez-là : c’est la seule que l’on rencontre dans ce procès d’escroquerie… (Mouvement prolongé).
C’est donc bien M. Wilson qui a fait décorer Legrand.
L’a-t-il fait décorer moyennant finances ? Ceci m’amène à examiner la question du préjudice.
Le préjudice, en notre matière, c’est le sacrifice consenti par la dupe dans l’espoir d’un événement chimérique. Ici, Legrand ayant, paraît-il, joué le rôle de dupe, le préjudice consisterait dans la somme par lui versée dans l’espoir d’obtenir une croix qu’à l’heure où je parle il a le droit d’étaler à sa boutonnière. Ah ! je regrette pour la moralité du débat, que cette dupe d’un nouveau genre ne se soit pas portée partie civile et n’ait pas conclu à une indemnité pour le dommage que lui cause l’obtention de sa croix ! C’eût été complet !…
Mais, étant donné ce singulier préjudice, discutons-en les éléments que lui donne la prévention.
La question est des plus graves, messieurs, car le quantum du préjudice est la base principale de l’appréciation du juge pour l’application de la peine. Eh bien, je reproche à l’avocat de la République de n’avoir peut-être pas, sur un sujet aussi délicat, apporté toute la prudence désirable. Il a jeté dans la discussion des chiffres que rien ne justifie : 94.000 fr. ! 40.000 francs ! Pourquoi hasarder de pareils chiffres ? Un simple coup d’œil sur les dates l’eût préservé d’une erreur facile à éviter.
Parlons d’abord des 94.000 francs. Ils ont été donnés par Mme Legrand mère à son fils, le 4 janvier 1885. Or, M. Legrand n’a connu Mme Ratazzi que six mois après, en mai 1885. Quand Mme Legrand mère a donné 94.000 francs à son fils, ce n’était donc pas pour les remettre à Mme Ratazzi qu’il ne connaissait pas et dont il n’avait jamais entendu parler.
Quant aux 40.000 francs, Legrand les a empruntés au mois d’octobre 1885, c’est-à-dire deux mois après l’époque où M. Wilson déclare lui-même avoir consigné sa porte à Mme Ratazzi : ce n’est donc pas Mme Ratazzi qui a pu porter ces 40.000 francs à M. Wilson.
Restent 21.000 francs mentionnés dans ces fameuses copies de lettres que vous avez entre les mains.
Me de Saint-Auban discute le procédé par lequel ces copies ont été mises à l’instruction. Il déclare que, si M. de Boislisle, juge rapporteur de la deuxième chambre, n’en a pas saisi le parquet, c’est que dans les faits qu’elles relatent il ne voyait aucun délit. En tout cas, à supposer que ces 21.000 francs aient passé par les mains de Mme Ratazzi, ils n’y sont pas restés. Mme Ratazzi a prêté aux Legrand ses services à titre gratuit ; la preuve morale en existe au dossier.
Me de Saint-Auban rappelle à ce propos les lettres pleines de reconnaissance adressées, aux mois de septembre et de décembre 1885, par Mme Legrand à sa cliente : est-ce là le langage, dit-il, d’une personne à laquelle on a extorqué de l’argent ? Puis, il continue en ces termes :
On se tromperait, d’ailleurs, messieurs, si on croyait Mme Ratazzi femme à réaliser de grands profits. Écoutez le portrait qu’en trace M. Wilson qui connaît bien son monde : « Il est dans la nature de cette dame de s’occuper avec une grande ardeur des affaires d’autrui, même lorsqu’elle ne peut espérer en tirer un bénéfice. » Voilà son portrait fidèle.
Et c’est ce caractère qui en fait un instrument aussi profitable que peu coûteux entre les mains des d’Andlau et consorts, ces écumeurs de la politique, vrais flibustiers du parlementarisme, dont on peut discuter la moralité mais non l’intelligence, et qui figurent certainement parmi les esprits les plus souples et les plus ingénieux de notre galerie contemporaine. Il y a un point commun entre ces agences véreuses et les administrations honnêtes : dans les unes comme dans les autres, on paie les petits employés d’une façon déplorable !… (Hilarité).
Mais j’aborde le point capital : l’absence de manœuvres.
La manœuvre, c’est, en matière d’escroquerie, l’ensemble des circonstances qui ont induit la dupe en erreur. Or, avec la jurisprudence nouvelle, on se passe de bien des choses, on se passe de crédit imaginaire, d’événement chimérique ; mais on ne se passe pas encore de manœuvres. Cela viendra peut-être : mais cela n’est pas encore venu. Eh bien ! dans l’affaire Legrand, dites-moi où est la manœuvre ?
L’arrêt d’Andlau en constate avec soin la présence dans ses considérants ; il constate que Mme Ratazzi se faisait appeler de La Motte du Portal, qu’elle se donnait comme veuve du général de La Motte-Rouge, qu’elle dissimulait ainsi soigneusement son état civil véritable à des gens qui, peut-être, n’auraient pas traité avec elle s’ils avaient su avoir affaire à l’héroïne de l’aventure Michelin.
Et puis il constate ces présentations successives, ces conversations préparées, en un mot toute cette mise en scène qui attire la dupe et abuse de sa crédulité.
Nous discutions tout cela ; mais l’arrêt l’a retenu contre nous, et tout cela est, au premier chef, constitutif de la manœuvre.
Ici, prenez garde, il n’y a rien de pareil. Comment les choses se passent-elles ? Un sieur Legrand se fait présenter par son cousin, le sieur Hanniquet, à Mme Ratazzi. Ce n’est pas elle qui va le chercher ; c’est lui qui prend les devants. Elle ne le rencontre pas, comme cela se pratiquait dans l’affaire d’Andlau, dans le salon d’un tiers plus ou moins suspect qui pouvait être accusé d’avoir préparé la scène.
Non, encore une fois, c’est lui, Legrand, qui vient rendre visite à Mme Ratazzi, et lui demande un service, à elle qui ne le connaissait pas, qui n’en avait jamais entendu parler. Lui propose-t-elle quelque chose ? C’est lui qui la sollicite. Se porte-t-elle garante de sa décoration ? C’est lui qui insiste pour être présenté à M. Wilson, et c’est sur ses insistances réitérées qu’elle défère à son désir.
Est-ce vrai ? Établissez le contraire. Montrez-moi dans ces faits l’apparence d’une manœuvre capable d’abuser Legrand — Legrand, difficile à duper en semblable matière, depuis le temps qu’il traîne dans les antichambres, en quête de protections pour satisfaire son incroyable vanité !
Si la manœuvre n’existe pas au début de l’opération, que m’en importe la suite ?
C’est le point initial qu’il faut envisager ; c’est à ce moment précis qu’il faut faire une étude psychologique et descendre dans le for intérieur des prévenus en cause pour sonder leurs intentions et saisir sur le vif l’état de leur esprit.
Or, livrez-vous à cette analyse en ce qui concerne Legrand, et voyez s’il a pu exister la moindre illusion soit sur la nature de l’acte qu’il commettait, soit sur les suites probables ou possibles de cet acte, chez cet homme ferré sur la matière, qui, après s’être vainement adressé à M. d’Andlau, au général Boulanger, à une dame Lambert, venait de son plein gré frapper à la porte de Mme Ratazzi qui ne le connaissait pas la veille, pour quémander son appui auprès de M. Wilson !
Je me résume, messieurs : quelle que soit mon opinion sur le fait et sur le droit, il n’y a pas de délit, parce qu’il n’y a pas de manœuvre.
D’ailleurs, y aurait-il un délit, que ce n’est pas sur cette femme que s’appesantirait votre main. Chaque péripétie, chaque incident de l’œuvre de justice à laquelle vous présidez, diminue son importance ; et la part qui lui revient dans cette page d’histoire, remplie par le nom d’un autre, devient de moins en moins sérieuse au fur et à mesure que la page va grandissant…
L’affaire Wilson est un drame trop grand pour que Mme Ratazzi puisse y jouer le premier rôle. Seul, le trafiquant de l’Élysée a les épaules assez larges pour porter un pareil fardeau. A côté d’un Wilson, les complicités disparaissent : il ne reste plus que des dupes…