LE
13E HUSSARDS
TYPES, PROFILS
ESQUISSES ET CROQUIS MILITAIRES...
A PIED ET A CHEVAL
PAR
É M I L E G A B O R I A U
VINGT-TROISIÈME ÉDITION
P A R I S
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D’ORLÉANS
——
1879
Droits de traduction et de reproduction réservés
| [TABLE DES MATIÈRES] |
I
—Mille millions de tonnerres! s’écria le hussard Gédéon Flambert, j’y vois clair à la fin. Moi qui m’étais engagé pour servir glorieusement ma patrie, je suis tout simplement entré au service d’un cheval—de mon cheval.
Encore, ai-je bien le droit de l’appeler mon cheval, et n’est-ce pas lui, qui, à plus juste titre, pourrait dire: mon cavalier?
Le hussard Gédéon, de garde d’écurie ce soir-là était alors à demi couché sur une botte de paille. Pour la première fois, depuis cinq mois qu’il était soldat, il trouvait un instant pour réfléchir.
—Oui, continua-t-il, tout pour mon cheval, impossible de sortir de là. C’est, ma parole d’honneur, à en être jaloux. Je lui appartiens comme l’ombre au corps, ma vie est à lui, il l’absorbe, il la dévore. Car enfin, à quoi se passent mes jours, qu’ai-je fait aujourd’hui?
Ce matin, à cinq heures, bien avant le jour, j’ai été éveillé par les éclats enragés des trompettes.—Premier déjeuner et toilette de mon cheval.
Nouveau coup de trompette à six heures; pansage.—Cinq quarts d’heure durant j’ai étrillé, brossé, bouchonné, épongé, peigné mon cheval.
A neuf heures, promenade de mon cheval.
A midi, autre repas de mon cheval.
A deux heures, second pansage de mon cheval, nouveaux soins, autre repas.
A sept heures enfin, souper de mon cheval.
Et encore et toujours mon cheval! Pour lui on a remis en vigueur le cérémonial décrété par Caligula à l’usage de celui dont il fit un consul.
Cependant mon cheval est en bonne santé. Que serait-ce, grand Dieu! s’il était au régime. Je tremble à la seule pensée qu’il peut tomber malade et qu’alors je deviendrais son infirmier.
Mes journées ne lui suffisent pas, il lui faut mes nuits. Ainsi, à cette heure, lorsque je serais si aise de reposer dans mon lit, je suis ici de garde d’écurie, c’est-à-dire que je vais passer la nuit à veiller sur le sommeil de mon cheval, et du cheval de mon brigadier, et des chevaux de tous mes camarades...
—Garde d’écurie! cria une voix formidable, garde d’écurie!
D’un bond, Gédéon fut sur pied et en présence du brigadier de semaine qui faisait une ronde.
—Je présuppose que vous dormiez, dit sévèrement le brigadier; vous aurez le plaisir de me faire celui de deux jours de consigne.
—Brigadier, je vous assure...
—Silence dans le rrrang ou je réitère. Que je sais que les chevaux ils se plaignent que vos ronflements ils les empêchent de dormir.
Il n’y avait rien à répondre. Le brigadier s’éloigna en amortissant le bruit de ses pas, afin de surprendre quelque autre délinquant.
—Évidemment, se dit Gédéon, je suis dans mon tort. Je songerai une autre fois à ne plus réfléchir, mieux vaut dormir maintenant et tâcher de mériter ma punition. Mais pourquoi diable me suis-je engagé! Pourquoi ai-je été précisément choisir la cavalerie?
II
Il n’y a pas de cela longues années, le jeune Gédéon Flambert jouissait en paix de la réputation du plus détestable garnement de la ville de Mortagne, une de ces agréables sous-préfectures de quinze mille âmes, où chacun a le droit incontestable et sacré de vivre tranquille comme Baptiste, heureux comme le poisson dans l’eau et libre comme l’air, à la seule et bien simple condition d’accepter sans révoltes ni murmures la surveillance et le contrôle de ses quatorze mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf concitoyens.
Les fredaines—à Mortagne, on disait les débordements—de Gédéon étaient un des aliments les plus piquants et les plus vifs de toutes les conversations de la ville, et certes on pouvait parler longtemps sans tarir.
A dix-huit ans qu’il avait à peine, ce déplorable sujet—la désolation de sa famille—avait déjà contracté des dettes au Café militaire, inséré des vers dans l’Écho Mortagnais, et écorné, à dire d’experts, la vertu et la réputation de trois ou quatre grisettes sentimentales et romanesques.
Sans compter qu’il avait déjà tous les instincts du spadassin.
Une nuit, au bal travesti que donne tous les ans le théâtre, pour la mi-carême, il s’était pris de querelle avec un jeune homme des environs, l’avait conduit presque de force sur le pré et là, avait échangé avec lui des explications qui s’étaient terminées par un dîner trop largement arrosé.
C’en était trop. Aussi, tous les gens sensés n’avaient qu’une voix pour flétrir une semblable conduite, et même un soir, au Cercle littéraire, M. Narrault, juge de paix, homme sévère mais juste, n’avait pas hésité à comparer Gédéon à Faublas pour les aventures scandaleuses, et à Lacenaire à cause de son goût pour la poésie.
On trouva généralement la comparaison exagérée, mais les pères de famille prudents n’en défendirent pas moins à leurs fils la fréquentation d’un si précoce mauvais sujet.
Gédéon, presque fier de cet interdit, se souciait infiniment peu des bavardages de Mortagne; malheureusement il en était pas de même de son père.
L’excellent M. Flambert, qui du matin au soir avait les oreilles ahuries de compliments de condoléance sur les frasques de l’héritier de son nom, croyait voir sa considération sérieusement menacée par l’inconduite de son fils. Déjà plusieurs fois il avait songé sérieusement à prendre le parti de mourir de chagrin, lorsque M. Narrault, le juge de paix, homme sévère mais juste, lui conseilla «de destiner son Gédéon à la carrière des armes,» ou, en d’autres termes, de le faire soldat bon gré mal gré.
III
Or, cette idée est des plus naturelles aujourd’hui; elle est presque un système.
Prudhomme, que nous avons vu jadis flétrir les excès d’une soldatesque effrénée et tracer en rougissant une peinture énergique de la licence des camps, Prudhomme est complètement revenu de ses injustes préventions.
Pour lui, l’armée n’est plus qu’un lycée correctionnel, fondé à la seule fin de tirer de peine les papas embarrassés de leurs mauvais sujets de fils, un gymnase orthopédique moral qui se charge gratis du redressement des caractères vicieux et des instincts mauvais. C’est pour quoi il y envoie bravement ses héritiers manger de la vache enragée.
C’est un pis-aller honorable, commode, et surtout fort économique; où trouver mieux?
L’armée, à ce système, doit chaque année quelques centaines de chenapans et de cerveaux brûlés qui viennent d’un air décidé essayer l’uniforme, et qui huit jours après donneraient tout au monde pour s’en aller.
Les sept dixièmes tournent mal; et si les familles ne se hâtent de les faire remplacer—ce qui coûte de l’argent—bon nombre vont en Afrique prendre l’air des compagnies de discipline, ou, pour parler comme au régiment, rouler la brouette à biribi.
Croyez, excellent monsieur Prudhomme, qu’il m’en coûte de vous arracher une de vos dernières illusions, mais cependant retenez bien ceci:
1º Le régiment ne corrige rien du tout, et votre fils, au bout de deux ans, vous reviendra exactement le même, sinon pire.
2º Au régiment—en temps de paix—on n’adore pas les engagés volontaires. Oh! mais là, pas du tout.
Je sais des colonels qui les ont en horreur. Il en est un—je l’ai connu particulièrement—qui toutes les fois que, selon l’usage, on lui présentait un engagé volontaire nouvellement arrivé au corps, lui adressait la phrase sacramentelle que voici:
—Vous êtes engagé?
—Oui, mon colonel.
—Ah! très-bien. Mais, dites-moi, vous n’aviez donc aucun moyen d’aller vous faire pendre ailleurs?
L’accueil n’est pas encourageant, c’est un fait, mais les colonels ne sont pas des marchands de soupe, et la conscription donne tous les ans à l’armée assez de sujets pour la dispenser de recourir au fils de famille.
M. Veuillot, il est vrai, assure quelque part que «l’épée est un moyen de moralisation.» Mais parole de M. Veuillot n’est pas parole d’Évangile, et peut-être prétend-il parler des zouaves du saint-père.
Je sais bien, monsieur Prudhomme, que vous avez dans votre sac une foule d’exemples à me citer, vous allez me conter l’histoire de ce général qui...
De grâce, arrêtez, vos exemples ne sont que des exceptions. Il y en a. Bon nombre d’engagés volontaires arrivent, mais ceux-là ont un bien autre courage que monsieur votre fils et que tous ces étourneaux qui s’engagent pour faire pièce à leur famille ou parce qu’ils ont été séduits par la pompe de l’uniforme et par les éclats de la musique.
Avec un peu de courage vous pouviez faire de votre fils un médiocre parfait-notaire ou un très-honnête commerçant, vous en avez fait un mauvais soldat; et encore, il vous reviendra, soyez-en sûr, avant dix-huit mois et sans avoir, à l’exception de la charge en douze temps, appris «sous les drapeaux» autre chose qu’à jurer et à boire militairement la goutte.
IV
Le conseil du juge de paix fut un vrai trait de lumière pour le digne M. Flambert.
—Comment, se dit-il, n’avais-je pas eu cette idée! Gédéon ne me semble bon à rien, il aime la flânerie, le café, le vin et le reste, donc il est né pour faire un excellent militaire. Il sera soldat, c’est dit.
Cette détermination arrêtée, il ressentit aussitôt cette douce et secrète satisfaction qui inonde le cœur d’un père le jour où, à force de sacrifices, il assure le bonheur et l’avenir de son enfant.
Excusons-le. Il n’avait pu méditer le chapitre qui précède, et ses notions sur l’armée étaient des plus fantaisistes. Il les avait puisées aux sources mélodieuses de l’Opéra-Comique, et ne connaissait d’autres militaires que ceux qui servaient sous les ordres de feu le général Scribe, héros aimables, toujours colonels à trente ans, et dont les marquises et les baronnes, les plus riches et les plus belles, se disputaient la main.
De ce jour, avec un art infini, avec une adresse dont il se fût cru lui-même incapable, M. Flambert s’efforça de prouver à son fils qu’il avait toujours eu pour la carrière des armes une vocation irrésistible.
Il réussit au delà de ses espérances, et un beau matin, à la suite d’une explication orageuse, motivée par une nouvelle fredaine, Gédéon déclara tout net qu’il voulait s’engager—pour être libre!!...
Il n’eut pas besoin de le déclarer deux fois.
M. Flambert, dont le principe était qu’il faut battre le fer tandis qu’il est chaud, conduisit séance tenante son fils chez un médecin qui le déclara «bon pour le service,» et de là à la mairie, où en moins de rien on lui libella le contrat.
Gédéon n’hésita pas une minute, et d’un trait de plume il s’engagea à servir l’État pendant sept ans—à cheval.
V
Les engagés volontaires ayant le droit de désigner le corps où ils veulent servir, tous—je ne parle pas de ceux qui savent ce qu’ils font—se décident pour la cavalerie; sans doute parce que le service y est plus pénible et qu’on y a infiniment moins de chances d’avancement.
Gédéon fit comme tous les autres, et crut faire un coup de maître en choisissant le 13e hussards, ce magnifique régiment, chamarré d’or sur toutes les coutures, et dont les officiers lancent des gerbes d’étincelles, lorsqu’aux rayons du soleil ils font caracoler leurs chevaux sur le front de leurs escadrons.
En échange de sa signature, Gédéon reçut une feuille de route pour rejoindre son corps.
L’État, qu’il servait désormais, lui allouait vingt sous par étape, et un billet de logement avec place au feu et à la chandelle.
Ainsi Gédéon fut soldat sans jamais en avoir eu l’idée.
Que l’engagé volontaire dont ce n’est pas un peu l’histoire lui jette la première pierre!
VI
—Comme tu feras la route en chemin de fer, dit M. Flambert à son fils au moment où ils sortaient de la mairie, tu as au moins huit jours devant toi; profites-en pour t’amuser.
Et généreusement il sortit quelques louis de sa poche.
Gédéon était trop bon fils pour ne pas obéir scrupuleusement. Il ne songea donc qu’à enterrer le plus joyeusement du monde sa vie de bourgeois. On but en l’honneur du nouveau héros beaucoup de punch et de vin chaud au Café militaire et à l’estaminet de la ville. Un vieux commandant du premier Empire, M. de Tamballery, dont tout Mortagne admira longtemps la tenue et les cols-carcan, crut devoir lui donner de précieuses instructions, mais il abusa de ses avantages pour lui raconter toutes ses campagnes et lui faire une description infinie de la bataille de Lutzen, où il avait été blessé.
Enfin, le moment de la séparation arriva.
—Souviens-toi, mon fils, dit M. Flambert à Gédéon, que tu as ton avenir entre les mains. Tu as tout ce qu’il faut pour parvenir. Conduis-toi bien, et «reviens-moi avec l’épaulette.»
—Je ne reviendrai qu’avec deux épaulettes, dit Gédéon.
Il partit.
Alors seulement M. Flambert eut quelques doutes sur l’excellence du parti qu’il venait de faire prendre à son fils. Ah! s’il n’eût dû lui en coûter qu’un billet de cinq cents francs, avec quel bonheur il eût dit à l’enfant prodigue:
—Reste, ne me quitte pas.
Mais, à moins de deux mille francs, on ne trouve guère de remplaçant.
Et encore, d’aucuns estiment que ce n’est pas cher.
VII
Deux jours après, le nouveau hussard, descendu de voiture à six heures du matin, se promenait tristement dans les rues désertes de Saint-Urbain, où le 13e tenait alors garnison.
Saint-Urbain est une petite ville bien triste, bien tranquille, qui dort paresseusement au milieu du plus beau pays du monde, sur les bords de la Serpole, jolie rivière aux eaux bleues, qui l’entoure et l’étreint du triple rang de ses capricieux méandres.
Saint-Urbain, depuis deux siècles au moins, n’a pas changé de physionomie; on dirait une relique du passé, amoureusement conservée à quelques pas du château enchanté de la Belle au bois dormant.
A peine depuis deux ans y a-t-on installé des réverbères, et cette innovation est due aux plaintes d’un colonel et aux intrigues d’un jeune avocat nouvellement arrivé de Paris.
Le chemin de fer passe à huit lieues à peine, et cependant les communications étaient restées des plus difficiles, lorsque l’administration se décida à suppléer au peu d’industrie des habitants en organisant un service d’omnibus.
Dépendance autrefois de communautés religieuses riches et puissantes, Saint-Urbain a conservé un aspect austère et presque monacal. Les maisons sont hautes et noires, les rues étroites et mornes, bordées en certains endroits de cloîtres humides et sans jour. A chaque pas on rencontre de grands bâtiments sombres, aux fenêtres étroites et allongées, antiques couvents aujourd’hui déserts.
Des quatre églises, jadis à peine suffisantes à la dévotion des fidèles, deux seulement ont été conservées; les autres ont été converties en magasins à fourrages et en ateliers de fournitures militaires. Mais les quatre clochers, remarquables constructions du treizième siècle, sont restés debout, entourés des clochetons plus humbles des communautés abandonnées, et de loin prêtent à Saint-Urbain les apparences d’une grande cité.
Seule la garnison donne un peu de vie et de mouvement à cette nécropole. Aussi le gouvernement y entretient-il en tout temps deux régiments, l’un d’infanterie, l’autre de cavalerie, bien que pour cette dernière arme la situation soit assez défavorable.
Ces régiments sont la principale, l’unique source de la richesse du pays. Grâce à eux, bon nombre de petits industriels peuvent réaliser quelques économies, plus d’un bourgeois vit tranquillement du produit des chambres qu’il loue meublées à des officiers, enfin on cite quatre ou cinq limonadiers qui auront fait une fortune considérable, lorsqu’ils auront réussi à recouvrer toutes leurs créances.
Mais Saint-Urbain doit bien d’autres avantages encore à la garnison. D’abord, la reconstruction presque totale de la rue du Marché, la plus belle de la ville, où l’on a installé deux magnifiques cafés ornés de billards et de divans, luxe inouï! et la fondation d’un nouveau faubourg, où prospèrent cinq ou six bals publics et au moins autant de guinguettes.
On ne peut guère parler du théâtre, les habitants ayant une sainte horreur pour ce passe-temps profane.
Le triste directeur doit aux seuls officiers les quelques recettes qui lui permettent de faire chaque année une banqueroute honorable.
Mais il ne faut pas oublier la musique.
Jeudis et dimanches, dans l’après-midi, lorsqu’il fait beau, et même lorsqu’il fait mauvais, les musiques des deux régiments viennent à tour de rôle donner un concert gratuit sur la promenade.
Les jours de musique sont jours de fête pour Saint-Urbain, toute la ville se donne rendez-vous sur le cours des Ormes; les dames de la société y étalent leurs belles toilettes, et les grisettes leurs frais minois et leurs robes de guingamp.
Eh bien, malgré tous ces avantages—et encore nous passons sous silence les revues et les grandes manœuvres—les Urbinois ne professent pas pour les militaires le faible et l’admiration des cités de l’Alsace et du Nord.
Les vieux maris de jeunes femmes prétendent—non sans raison—que leur sécurité est toujours menacée, et les parents des ouvrières gentilles assurent que leurs filles sont infiniment plus difficiles à garder.
Quant aux officiers qui ont tenu garnison à Saint-Urbain, ils bâillent au seul souvenir de cette charmante cité.
VIII
Pendant plus d’une heure Gédéon erra sans but à travers les rues de Saint-Urbain. Se présenter à ce régiment qu’il avait choisi avec joie lui semblait maintenant au-dessus de ses forces. Le cœur serré par une horrible angoisse, il marchait la tête basse, essuyant de temps à autre une larme que lui arrachait la conscience de son isolement, l’anxiété de l’avenir, et le regret de sa vie passée, dont les souvenirs charmants se présentaient en foule à son esprit.
Enfin à force de raisonnements, il parvint à surmonter ce qu’il appelait un accès de lâcheté indigne d’un homme. Apercevant un hussard de l’autre côté de la rue, il marcha vers lui, et d’une voix qu’il essayait de rendre assurée:
—Camarade, lui demanda-t-il, voudriez-vous m’enseigner le chemin de la caserne de votre régiment?
Le hussard, à ces mots, regarda le bourgeois de travers; il semblait tout prêt à se fâcher.
—Mon régiment, répondit-il enfin, d’un ton blessé, il ne loge pas dans une caserne, c’est bon pour de l’infanterie.
Gédéon fit un geste de surprise.
—Les hussards, vous devriez être susceptible de le savoir, ils logent dans un quartier, comme toute cavalerie; à preuve que c’est comme qui dirait une distinction qui les différencie ensemble et séparément du fantassin. Donc le quartier il est là, devant vous.
Gédéon leva les yeux, et, en effet, à peu de distance, au fond d’une impasse très-étroite, il aperçut une grande porte cintrée s’ouvrant sur une voûte assez obscure.
Au-dessus de la porte, un drapeau noirci par la pluie et effiloqué par le vent, pendait tristement le long de sa hampe retenue par un crampon de fer enfoncé dans la muraille.
Au-dessous du drapeau, et pour que nul n’ignorât la destination du bâtiment, on avait écrit en lettres d’un demi-pied:
QUARTIER DE CAVALERIE.
Devant la voûte, un factionnaire se promenait, le sabre au poing; sur le côté, à demi couché sur une des larges bornes de la porte, un sous-officier suivait d’un air distrait la fumée de sa cigarette; sous la voûte, deux soldats à cheval sur un banc battaient attentivement des cartes crasseuses.
—Allons, du courage, se dit Gédéon,—et d’un pas assez ferme il se dirigea vers la voûte.
Une première et cruelle déception l’attendait sur le seuil.
C’était l’heure des corvées du régiment. De tous côtés, le long des bâtiments et des écuries, des hommes allaient et venaient, les uns chargés de bottes de fourrage, les autres pliant sous le faix de lourdes civières de fumier, ou poussant devant eux des brouettes malpropres. Bon nombre, armés de balais de bouleau, faisaient la toilette des cours.
Tous ces hussards étaient en tenue d’écurie: un pantalon de toile écrue, et une petite veste écourtée. Quelques-uns étaient en manches de chemise, et quelles chemises! à rendre en noirceur des points aux Mystères d’Udolphe.
Pour coiffure, ils portaient d’atroces petites calottes d’un gris sale, bordées d’un galon vert. Tous avaient les pieds nus dans d’énormes sabots—escarpins en cuir de brouette—douillettement capitonnés de paille. Du reste, la plus grande activité.
Immobile, pétrifié sous la voûte d’entrée, Gédéon contemplait d’un œil morne ce spectacle qui renversait l’édifice de ses illusions.
—Eh quoi! se disait-il, ce sont là ces brillants hussards du 13e, si fiers sur leurs beaux chevaux! Quelle existence est la leur! Serai-je donc ainsi demain?
Il était sur le point de s’enfuir, lorsque le maréchal des logis, assis devant la porte, lui demanda poliment s’il attendait quelqu’un.
Gédéon aurait bien voulu répondre, mais il comprit que, s’il l’essayait, les sanglots qui l’étouffaient depuis un moment lui auraient vite coupé la parole.—Alors, Dieu sait, se dit-il, ce que pensera de moi ce militaire qui est mon supérieur. Un soldat pleurer! je serais déshonoré à tout jamais.
Sans mot dire il tira sa feuille de route et la présenta au sous-officier.
Gédéon crut s’apercevoir que la physionomie du maréchal des logis changeait soudainement d’expression; que d’insoucieusement joyeuse, elle devenait froide et méchante.
—Ah! vous êtes engagé volontaire, dit-il en ricanant; eh bien, vous pouvez vous flatter d’avoir une fière chance.
Puis avisant un fourrier qui sortait:
—Ohé! lui cria-t-il, voilà un hussard tout neuf, qui n’a jamais servi; dis-lui donc ce qu’il doit faire. Et poussant Gédéon: Allez donc, lui dit-il, vous présenter à l’intendance.
Gédéon suivit le fourrier, et, grâce à lui, eut bientôt terminé toutes les formalités de son admission au régiment.
Mais il était si troublé, qu’il n’entendit absolument rien de ce que lui dirent l’intendant, le chirurgien-major, un capitaine et un maréchal des logis chef, auxquels il fut successivement présenté.
En rentrant au quartier, et lorsque seulement il commençait à se remettre un peu, le complaisant fourrier fut obligé de lui répéter que désormais il faisait partie du 4e peloton du 1er escadron.
Gédéon et son guide traversaient alors un grand corridor étroit et sombre, aux murs horriblement maculés. Le fourrier ouvrit une porte, et poussant le nouveau hussard:
—Entrez, lui dit-il, voilà votre chambre.
IX
Il faut avoir visité une chambrée de cavalerie—avant midi—pour s’en faire une juste idée.
Là, dans un espace relativement étroit, vivent, mangent, boivent, dorment, de quinze à quarante hommes.
Des lits, placés autour de la salle, la tête au mur, à un demi-mètre environ les uns des autres, une table massive, deux bancs grossiers, une cruche de grès, une large planche suspendue au plafond, dite la planche à pain, voilà pour l’ameublement.
Dans l’après-midi, aux heures de revues, les armes du cavalier et le harnachement du cheval, symétriquement disposés à leurs râteliers le long des murailles, deviennent un ornement d’un bel effet. Mais tout cet attirail, le matin, lorsque le régiment descend de cheval, par un mauvais temps, donne à la chambrée une certaine analogie avec le chaos.
C’est alors un pêle-mêle horrible de selles et de brides boueuses, d’armes maculées de fange, de gibernes, de sabretaches, de buffleteries, inextricable confusion dont il semble invraisemblable que l’on puisse sortir.
Une incroyable activité règne au milieu de ce désordre. On cire, on polit, on astique, on brûle[A] avec fureur. Le blanc et le cirage coulent à flots.
[A] Bruler—frotter ou brosser un objet jusqu’à le rendre brûlant.
Quant à l’atmosphère, elle est à défier toutes les analyses, à faire pâlir le plus habile chimiste. Toutes les odeurs s’y mêlent, s’y amalgament, s’y confondent, et arrivent à former cette abominable et indescriptible exhalaison que Stendhal appelle le parfum du bivac.—Il est d’ailleurs avéré qu’on s’y habitue très-bien.
X
Brusquement introduit dans la chambre du 4e peloton, Gédéon ne put faire plus de deux pas, saisi à la gorge par l’émotion et l’atmosphère.
L’entrée d’un jeune homme élégamment vêtu faisait sensation. Toutes les brosses s’arrêtèrent. Il y eut une pause de plus d’une minute.
Enfin, comme le silence du nouveau venu ne paraissait pas près de finir, un des cavaliers lui adressa la parole.
—Vous venez visiter le quartier? demanda-t-il.
—Non, dit Gédéon, je suis engagé.
Il y eut une explosion de cris et de ricanements.
—Il n’y avait donc plus de pain chez vous, ni d’ouvrage dans votre pays? la marmite était donc renversée? lui cria un des plus jeunes....
Il faut l’avouer, hélas! pour les ouvriers, les pauvres paysans qui composent la masse de l’armée française, et dont la jeunesse a été troublée par le fantôme de la conscription, se faire soldat par goût, sans une nécessité absolue, impitoyable, est un trait de si insigne folie qu’ils peuvent à peine y croire, et qu’en tout cas ils ne le comprennent pas.
Passe encore de se vendre comme remplaçant, ne fût-ce que pour posséder, au moins une heure en sa vie, mille francs à la fois—mille francs à manger en noces et bombances.
Toute la chambrée riait aux larmes de l’air décontenancé de Gédéon, lorsqu’un brigadier entra, l’air fort affairé.
—Où est le bleu? demanda-t-il.
Tous les yeux lui désignèrent le nouvel arrivant.
—On va lui donner un lit, continua le brigadier, il est désigné pour le peloton. Et vous, jeune homme, demi-tour, en avant, arche, suivez votre supérieur.
Gédéon obéit. Le brigadier s’arrêta devant un corps de garde:
—June homme, dit-il à l’engagé volontaire, votre paletot est l’insigne d’une bonne inducation; aureriez-vous étudié la peinture?
—Moi! jamais, répondit Gédéon surpris.
—Alors, que vous pourrez vous vanter que le brigadier Goblot il vous aura mis au port d’armes de cet art: voilà le pinceau.
XI
Tout en se livrant, en compagnie d’une douzaine de hussards, au noble exercice du pinceau—suivant la pittoresque expression du brigadier—Gédéon se creusait la cervelle pour inventer un moyen à la fois adroit et respectueux d’adresser la parole à ce supérieur, dont les galons et l’importance lui imposaient beaucoup, lorsque familièrement celui-ci vint lui taper sur l’épaule.
—Vous savez, june homme, que si ce genre d’exercice n’est pas de votre goût, il vous est comme qui dirait loisible d’offrir la goutte à votre supérieur.
—Oh! avec le plus grand plaisir, brigadier, dit Gédéon.
—Alors, bas les armes, posez le bouleau, et au trot à la cantine.
XII
On dit comme ça, au 13e hussards, que la goutte est le lien des cœurs et le ciment de l’amitié.
Cet axiome est flamboyant de vérité, mais il ne dit pas toute la vérité.
Au 13e, la goutte est une puissance, une séduction irrésistible, un magique talisman qui, plus d’une fois, a fait fléchir l’inflexible discipline.
Pour elle, des brigadiers, des maréchaux des logis même, ont compromis et risqué leurs galons.
Pour elle, on a vu des brigadiers—c’est un grade si altéré—emboîter[B] avec préméditation leurs subalternes, des conscrits naïfs, les flagorner audacieusement, les admettre sans vergogne aux épanchements si doux de l’amitié, et le verre à peine vide, les lèvres humides encore, les coller impitoyablement au clou, pour la plus grande gloire du service intérieur.
[B] EMBOITER—circonvenir. L’armée a aussi sa langue verte.
Rien de plus figuré d’ailleurs que l’expression. La mesure de la goutte n’a d’autres limites que la fantaisie. Tel qui a mis à sec une bouteille, prétend et soutient qu’il n’a bu qu’une simple goutte.
Cependant la mesure généralement adoptée est le quart, si bien que les deux mots quart et goutte sont devenus synonymes.
Quant au liquide, c’est toujours de l’eau-de-vie, prononcez schnick, d’où le verbe schniquer et le substantif schniqueur.
La goutte se boit à toute heure de la journée, depuis le réveil jusqu’à l’extinction des feux, avant ou après la soupe. Mais de préférence on la boit le matin, au saut du lit.
Rien de meilleur pour éveiller son homme, de plus apéritif pour l’estomac, de plus sain pour dissiper le brouillard.
Sombre et mélancolique est le hussard qui n’a pas, dès l’aurore, son demi-quart au moins dans le fusil. Toute la journée s’en ressent, aussi assure-t-on que qui ne boit goutte n’y voit goutte.
Tous les militaires sont, dit-on, égaux devant la goutte parce qu’elle met dedans avec la même impartialité l’adjudant-major aussi bien que le dernier trompette.
N’est-ce pas le maréchal Bugeaud qui disait un jour: Le soldat s’agite, la goutte le mène.
Malheureusement, au 13e, on abuse souvent du schnick. Mais qui donc y trouverait à redire, si le service n’en souffre pas? Et chacun sait que le cavalier porte sans chanceler une ration qui anéantirait trois pékins, débiles buveurs de petits verres.
Le 13e hussards montre avec orgueil un vieux brigadier—cocardier à trois brisques—qui ne commence à voir clair dans ce qu’il appelle un peu fastueusement peut-être ses idées, qu’entre la troisième et la quatrième goutte.
Ce brave calculait un jour que, depuis son entrée au service, c’est-à-dire en vingt-deux ans, il avait absorbé trente-six mille cinq cent quarante quarts, encore devait-il se tromper en moins, n’ayant pas tenu compte des années bissextiles.
C’est le même qui, se trouvant indisposé, un matin qu’il avait schniqué plus que de coutume, s’écriait d’un air convaincu:
—C’est tout de même vrai, comme dit c’t autre, que quand le vase est déjà plein, faut qu’une goutte pour le faire déborder.
XIII
Devant la cantine, le brigadier Goblot arrêta Gédéon, et d’une voix tout à la fois sévère et paternelle:
—Ouvrez l’œil et l’oreille, june homme, dit-il; tant que vous et moi boirons insensiblement, je condescends à ce que tu oublies mes galons. Il n’y aura plus un brigadier et un simple hussard, mais deux camarades et collègues. Qu’ainsi tu peux sans crainte être facétieux et familier, et même me tutoyer, ainsi que je t’en donne l’exemple.
—Croyez, brigadier, commença Gédéon...
—Silence dans le rang! Une fois dehors, par exemple, garde à vos! je ne te connais plus que pour te flanquer à l’ours. Et maintenant, place, repos!
On s’assit, et le brigadier Goblot, trouvant dans Gédéon un merveilleux auditeur, devint lui-même facétieux et communicatif.
—C’est pour te dire, june homme, qu’il ne faut pas te fâcher si je t’ai appelé bleu. Les nouveaux soldats ont ainsi une foule de surnoms, comme qui dirait pour marquer leur ignorance militaire; ainsi les pékins disent des conscrits, ce qui est une insulte.
—Vous croyez, brigadier?
—Du moment que je te le dis, moi ton supérieur, c’est que c’est vrai comme la théorie: tu comprends Bien que puisque les conscrits sont plus que les pékins, les pékins sont dans leur tort en les appelant conscrits.
Le colonel, dans les rapports, et quand il parle au régiment, les appelle jeunes soldats.
Le capitaine instructeur dit: des recrues.
Les fantassins ils leur donnent le nom de grivets.
Mais nous autres, hussards, nous disons des bleus, des blaireaux ou des bleus sous le ventre.
—Parbleu, dit Gédéon, je voudrais bien savoir pourquoi?
—Cela, june homme, est au-dessus de ta compétence. Quant aux engagés volontaires, qui arrivent mis en mylords, comme qui dirait toi, on les appelle Parisiens à gros bec; Parisiens, à cause de leur tenue soignée, et à gros bec, vu leur inducation et qu’ils savent causer.
—Parole d’honneur, s’écria le nouveau hussard, je la trouve superbe, votre étymologie.
—Suffit, dit le brigadier visiblement flatté, les femmes elles m’en ont toujours fait compliment. Mais pour en revenir aux bleus, il faut avouer qu’en commençant ils ont du trimage, vu qu’il est de leur compétence de faire toutes les corvées qui manquent d’agrément: on leur fait ainsi mordre au métier par le bout le plus dur. Donc, si j’étais de toi, je tâcherais de travailler chez le chef.
—Quel chef, brigadier?
—Le marchef, donc.
—Je vous avouerai que je ne comprends pas de qui vous parlez.
—Et vous avez été éduqué! mais allez donc demander ça au premier enfant de troupe venu! Le chef, mais c’est le maréchal des logis chef; seulement, pour économiser la salive, on dit le marchichef ou le marchef, ou simplement le chef. De même qu’on ne dit pas un maréchal des logis, mais un marchegis ou un marchis. Et maintenant, assez causé, vu que je suis de semaine.
Mais comment n’avoir pas pitié de l’ignorance d’un bleu! Sur les instances de Gédéon, le brigadier lui expliqua que, chaque semaine, à tour de rôle, un lieutenant, un maréchal des logis et un brigadier par escadron sont plus spécialement chargés de tous les détails du service.
Sur le dernier grade retombe naturellement le plus lourd du fardeau.
Le brigadier de semaine est donc l’homme le plus à plaindre du régiment. Il doit tout voir, tout entendre, tout savoir, faire exécuter les ordres, prévoir au besoin.
Hommes et chevaux sont sous sa responsabilité. Aux uns il fait donner l’avoine, aux autres distribuer la soupe. Couché le dernier, il doit être le premier debout.
—Ainsi moi, conclut le brigadier Goblot, j’ai pris l’habitude, afin d’être plus vite prêt, de ne pas me déshabiller tant que je suis de semaine. Tel que vous me voyez, il y a cinq jours que je n’ai tiré mes bottes. Ah! les premiers galons coûtent cher.
Et il sortit en courant, laissant Gédéon assez refroidi par cette confidence.
XIV
Comme Gédéon venait de regagner, non sans peine, sa chambre, on le prévint qu’on allait lui donner un lit, et qu’il eût à venir le chercher.
Ce fut bientôt fait. Le lit du troupier, bien que suffisant, est des plus simples.
Soit: deux tréteaux de fer, trois planches, un matelas, une paillasse, un traversin, une couverture, et des draps.
Ce meuble primitif peut se déménager dix fois en une demi-heure.
Gédéon le trouva singulièrement étroit.—Si j’ai, se dit-il, le malheur de m’endormir, je ne songerai plus à me tenir en équilibre, et certainement je tomberai.
Si encore on dormait avec un balancier!
Le lit monté, il s’agissait de le faire; c’est à quoi s’escrimait Gédéon, lorsqu’un hussard, son voisin, lui expliqua qu’il s’y prenait on ne peut pas plus mal. Il le disposait en effet, ô simplicité! comme s’il eût dû se coucher dedans.
Mais au 13e hussards, on ne se couche pas le soir comme on fait son lit le matin, tant s’en faut.
Le matin on dispose son lit pour l’œil, pour l’apparat; le soir seulement on l’arrange pour la nuit. Un lit bien fait, pour une revue, doit être plat et carré comme une table. On obtient ce résultat en pliant les draps et la couverture d’une certaine façon, mais on n’y arrive pas du premier coup, ainsi que s’en aperçut le nouveau hussard.
Son lit terminé, tant bien que mal, avec l’aide d’un camarade, Gédéon se hasarda à demander au brigadier si on lui donnerait bientôt un uniforme.
—Vous pouvez être tranquille, june homme, lui fut-il répondu, on a écrit au tailleur, qui est à Paris, de venir vous prendre mesure; mais en attendant il faut vous mettre à l’ordonnance. Ohé, le bourreau!
Un hussard, les mains pleines de cirage, s’avança brandissant d’énormes ciseaux.
Gédéon comprit qu’il avait affaire au perruquier de l’escadron. Il trembla. Ses cheveux étaient soignés, il avait la faiblesse d’y tenir; il voulut dire quelques mots pour les défendre, mais le brigadier lui ordonna de se taire et de s’asseoir; il obéit.
—Au moins, dit-il au perruquier, vous devriez bien vous laver un peu les mains.
—Ah! tu m’insultes, méchant bleu, grogna l’artiste militaire, attends, attends, je vais te mettre à l’ordonnance.
Il fit plus, car l’ordonnance dit: cheveux en brosse, et Gédéon fut tondu comme un œuf.
—Subsidiairement qu’on le rase, dit le brigadier; qu’on le rase.
—Ah! par exemple! s’écria Gédéon exaspéré, ce serait assez difficile, je n’ai pas sur la figure un traître poil, et il montrait ses joues.
—Hein! déjà de l’insubordination!
Gédéon s’exécuta en soupirant.
Le perruquier ne put lui couper la barbe, et pour cause; mais il trouva moyen de lui faire deux ou trois balafres.
Tondu et rasé, Gédéon cherchait autour de la chambre une fontaine, un réservoir, un peu d’eau enfin, pour se tremper la tête, mais il ne voyait que la cruche de grès.
Alors on lui apprit à se servir du lavabo naturel en usage au 13e hussards.
On prend dans la bouche une gorgée d’eau aussi copieuse que possible; puis, se penchant en avant, on laisse tomber l’eau peu à peu, et avec les mains on s’en lave aisément le visage.
C’est aussi simple que cela.
Diogène eût cassé sa cuvette, Gédéon fut simplement saisi d’admiration.
XV
Enfin elle finit, cette première journée d’épreuves.
Depuis une demi-heure la retraite était sonnée. On avait fait l’appel du soir.
Les hommes causaient çà et là dans la chambre, éclairée par une mince chandelle, car on peut veiller jusqu’à l’extinction des feux, c’est-à-dire jusqu’à dix heures.
D’autres étaient couchés; Gédéon pensa qu’il pouvait faire comme eux, et avec mille précautions pour ne pas choir, il se glissa sous sa couverture.
Il allait s’endormir lorsque tout à coup on le découvrit brusquement.
Cinq ou six de ses nouveaux camarades, bizarrement costumés, étaient autour de son lit, armés de pinceaux à cirage et d’éponges à blanc.
Alors un vieux soldat, le plus ancien, lui expliqua que, conformément à l’usage, on allait le baptiser hussard, en noir ou en blanc à son choix.
Gédéon ne savait s’il devait rire ou se fâcher, lorsqu’un mot prononcé près de lui l’éclaira.
—Camarades, arrêtez! s’écria-t-il, je suis dans mon tort; je n’ai pas encore payé ma bienvenue, mais je veux réparer mon oubli.
Brosses et pinceaux se retirèrent.
—Je vous invite tous, poursuivit Gédéon, à me suivre à la cantine.
L’invitation fut acceptée, et, de mémoire de hussard, jamais réception n’avait été aussi belle: la dépense s’éleva à près de trente francs.
Au moment le plus brillant de la fête, une discussion extrêmement grave faillit troubler la gaieté générale. Deux vieux hussards se disputaient à qui serait le camarade de lit d’un bleu qui faisait si bien les choses.
Ce mot effraya Gédéon, il pensait à la largeur de la couchette.
Mais on lui expliqua que ce nom de camarade de lit, vrai dans toute son acception lorsque les soldats couchaient deux à deux, n’a plus aujourd’hui que la signification de copin. Les soldats, en effet, ont conservé l’habitude de s’associer deux par deux, et cette dualité offre des avantages réels.
Deux camarades de lit doivent être inséparables, presque solidaires; ils s’entr’aident, se prêtent la main, mettent tout en commun, répondent enfin l’un pour l’autre.
Autant que possible, à chaque conscrit, on donne pour camarade de lit un vieux soldat, qui devient, en quelque sorte, son répétiteur, et l’initie aux détails intimes du service.
Le plus vieux doit aide et protection au plus jeune. Le bleu doit obéissance et la goutte à son ancien.
Avoir un bon camarade de lit est pour un engagé volontaire un vrai quine à la loterie, une chance d’avancement. On raconta même à Gédéon des choses prodigieuses à ce sujet; comme, par exemple, que le général D*** a toujours pour brosseur son premier camarade de lit, et que jamais il n’a manqué de l’inviter, tous les matins, à boire avec lui un petit verre de vieille.
Cependant, les deux compétiteurs n’ayant pu s’entendre, sommèrent Gédéon de choisir entre eux. Il était dans le plus grand embarras, lorsque le brigadier intervint et désigna un vieux hussard maigre et tanné presque célèbre au 13e sous le nom de La Pinte.
Fort de cette décision, La Pinte déclara que le premier qui embêterait son bleu aurait affaire à lui, La Pinte, connu pour n’avoir pas froid aux yeux.
XVI
Le réveil venait de sonner, Gédéon s’habillait en toute hâte, lorsque le brigadier Goblot entra dans la chambre.
—Hussard Flambert, dit-il, vous êtes de cuisine.
—Ciel! vous n’y pensez pas, brigadier, je n’ai pas la moindre notion de cet art, je ferai des choses horribles.
—Que vous croyez peut-être qu’un blaireau comme vous va être cuisinier en pied? Vous êtes commandé pour aider. Allons, à cheval!
A l’aspect de la cuisine, Gédéon fut saisi d’effroi.—O Hercule nettoyeur, murmura-t-il, sois-moi propice et viens à mon aide.
Près d’un vaste fourneau, un grand diable vêtu d’une indescriptible blouse fumait tranquillement sa pipe.
—Allons, blaireau, dit-il à Gédéon, dépêchons-nous; et pour commencer tu vas astiquer toute cette vaisselle de fer-blanc. Et il montrait un énorme tas de gamelles.
Tristement Gédéon se mit à l’œuvre. Évidemment, se disait-il, je ne suis que le marmiton, cet autre est le cuisinier en chef.
Un homme important, le cuisinier en pied—il y en a un par escadron—presque un personnage!
Aussi ne l’est pas qui veut. Longue est la liste des conditions requises: il faut avoir fait très-peu de punitions, être un propre soldat, connaître à fond le métier de cavalier, et avoir sa masse complète.
Quant à des connaissances culinaires préalables, pas n’en est besoin. A quoi bon d’ailleurs? Tout l’art du cuisinier consiste à mettre, à une certaine heure, dans la marmite, de l’eau, du bœuf et des légumes, à faire bon feu dessous; puis, à une autre heure, à retirer le tout, pour le distribuer également dans un certain nombre de gamelles, et cela, deux fois par jour.
Le cuisinier sortant explique à son successeur les autres détails, comme, par exemple, qu’il est bon, sinon indispensable, d’éplucher les légumes.
Et cependant le 13e a eu ses illustrations culinaires. On y parle encore d’un Provençal qui n’avait pas son pareil pour le rata au lard et aux pommes de terre; et il est avéré que certain soir, ayant un grand dîner, le capitaine de l’escadron envoya chercher plein une soupière de cette délicieuse tamponne, pour en faire goûter à ses convives,—lesquels s’en léchèrent les doigts.
Ce poste de cuisinier est des plus convoités; mais aussi, que d’avantages! On assure qu’un cuisinier adroit fait sur la graisse, les os et les épluchures des bénéfices considérables, et qu’il met de l’argent de côté.
Ne va-t-on pas jusqu’à dire qu’il s’entend avec le brigadier d’ordinaire, qui lui gargarise le gosier et ne le laisse jamais manquer de tabac? Enfin, il est accusé de trafiquer avec une cantinière, et de lui livrer—meilleur marché que le boucher—les plus fins morceaux adroitement escamotés.
Mais cette dernière imputation est si formidable et peut conduire si loin les coupables, que mieux vaut ne pas approfondir.
Un cuisinier et un aide suffisent très-bien à préparer l’ordinaire d’un escadron; la chère est, il est vrai, des plus élémentaires: la soupe et le bœuf deux fois par jour, parfois, pour varier, un rata de pommes de terre et de lard ou de veau et de haricots.
Avec cela, un pain de trois livres tous les deux jours; et le soldat se porte comme un charme.
Gédéon avait beaucoup moins nettoyé sa porcelaine de fer-blanc que sali ses doigts, lorsqu’on lui commanda de tailler la soupe.
Comme il se livrait fort attentivement à cette occupation, armé d’un grand couteau et d’un gros pain blanc, le cuisinier, son chef pour l’instant, lui ordonna brutalement de siffler.
Pour le coup, se dit Gédéon, voilà de l’arbitraire et du despotisme; certes, je n’obéirai pas, d’autant que sur la manche de ce cuisinier je n’aperçois pas l’ombre d’un galon.
—Je n’ai pas la moindre envie de siffler, dit-il, et je ne sifflerai pas, n’y voyant aucune nécessité.
—Ah! tu ne veux pas! riposta le cuisinier furieux, eh bien, je me charge de faire régler ton compte.
En effet, un maréchal des logis étant entré, le cuisinier se plaignit amèrement de l’insubordination de son aide, et réclama pour lui une punition.
Le maréchal des logis se prit à rire.
—Il faut toujours obéir, dit-il à Gédéon, surtout quand on ne sait rien. On fait siffler les bleus en taillant la soupe, pour être sûr qu’ils ne mangent pas le pain blanc. Cet usage évite l’ennui de surveiller leurs mâchoires, l’expérience ayant démontré qu’il est impossible de siffler et de manger simultanément.
Pour cette fois je vous épargne la salle de police.
XVII
Gédéon sifflait comme un merle, lorsqu’il fut appelé par le marchef de son escadron: on allait enfin lui donner le brillant uniforme.