La
Vie d'un Simple
(Mémoires d'un Métayer)
Ouvrage couronné par l'Académie française
Par
Émile Guillaumin
Paris
Nelson, Éditeurs
25, rue Denfert-Rochereau
Londres, Édimbourg et New-York
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
L'auteur a cru devoir apporter quelques modifications de détail à cette œuvre de jeunesse. Il s'en excuse auprès des lecteurs anciens de la «Vie d'un Simple» qui les jugeraient déplacées; il croit que beaucoup les estimeront raisonnables; il espère que le livre en sera plus apprécié des lecteurs nouveaux.
L'auteur tient à déclarer d'autre part que ce récit n'est aucunement la biographie d'un membre de sa famille, comme il est dit dans l'introduction, d'ailleurs excellente, de M. Edward Garnett, en tête de l'édition anglaise: «The Life of a Simple Man» (Selwyn et Blount, London, 1919).
L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la librairie) en février 1904.
A LA MÉMOIRE DES PAYSANS D'HIER
et, en particulier,
A LA MÉMOIRE DES VIEILLARDS FAMILIERS DE MON ENFANCE
dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux s'amalgament à mes premières impressions et observations
CE LIVRE EST DÉDIÉ
E. G.
Février 1922.
AUX LECTEURS
Le père Tiennon est mon voisin: c'est un bon vieux tout courbé par l'âge qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier de barbe claire très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d'un blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours—sauf pendant les grosses chaleurs—une blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de cuir, un pantalon d'étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots de hêtre cerclés d'un lien de tôle.
Je rencontre souvent le père Tiennon dans le chemin de terre qui relie à la route nationale la ferme où il vit et celle où j'habite, et à chaque fois nous causons. Les vieillards aiment bien qu'on leur prête attention; ils ont fréquemment de ce côté des déboires… Or, pour peu que j'aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses et il les raconte de façon pittoresque, risquant des opinions personnelles parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi m'a-t-il conté toute sa vie par tranches. Pauvre vie monotone de paysan, semblable à beaucoup d'autres… Le père Tiennon a eu ses heures de joie, ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des éléments et des hommes, et aussi de l'intraitable fatalité; il lui est arrivé d'être égoïste et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d'être humain et bon,—ainsi qu'à vous, lecteurs, et qu'à moi-même…
Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en faire un livre les récits du père Tiennon?» Un beau jour, je lui ai fait part de cette idée; il m'a répondu avec un sourire étonné:
—A quoi ça t'avancera-t-il, mon pauvre garçon?
—Mais à montrer aux Messieurs de Moulins, de Paris et d'ailleurs ce qu'est au juste une vie de métayer:—ils ne le savent pas, allez!—et puis à leur prouver que les paysans sont moins bêtes qu'ils croient: car il y a dans votre façon de raconter une dose de cette «philosophie» dont ils font grand cas.
—Fais-le donc si ça t'amuse… Mais tu ne peux rapporter les choses comme je les dis; je parle trop mal; les Messieurs de Paris ne comprendraient pas…
—C'est juste; je vais tâcher d'écrire de façon à ce qu'ils comprennent sans trop d'effort, mais en respectant votre pensée—de telle sorte que le récit soit bien de vous quand même.
—Allons, c'est entendu: commence quand tu voudras.
Le pauvre vieux est venu me trouver souvent, par acquit de conscience, pour me rapporter des choses qu'il avait oubliées, ou bien d'autres qu'il s'était juré de ne jamais dévoiler.
—Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais. C'est une confession générale!
Il a donc eu à cœur de me satisfaire. Et j'ai tenté d'en faire autant pour lui. Peut-être ai-je mis quand même, de-ci, de-là, plus de moi qu'il n'eût fallu… Cependant j'ai lu au père Tiennon les chapitres un à un, procédant à mesure aux retouches qu'il m'indiquait, changeant le sens des pensées que je n'avais pas bien saisies de prime abord.
Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l'ensemble une nouvelle lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie; il a paru content: lecteurs, puissiez-vous l'être aussi!
Émile Guillaumin.
LA VIE D'UN SIMPLE
I
Je m'appelle Étienne Bertin, mais on m'a toujours nommé «Tiennon». C'est dans une ferme de la commune d'Agonges, tout près de Bourbon-l'Archambault, que j'ai vu le jour au mois de janvier 1823. Mon père était métayer dans cette ferme en communauté avec son frère aîné, mon oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait Gilbert et on l'appelait «Bérot», car c'était la coutume, en ce temps-là, de déformer tous les noms.
Les deux frères ne s'entendaient pas très bien. L'oncle Toinot, soldat sous Napoléon, avait fait la campagne de Russie et en était revenu avec les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Sensible aux changements de température malgré les années écoulées, il s'arrêtait souvent de travailler plusieurs jours durant. D'ailleurs, même en bonne santé, il préférait aller aux foires, ou bien porter les socs au maréchal, ou encore se promener dans les champs, son «gouyard» sur l'épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de s'atteler aux besognes suivies. Son séjour à l'armée le déportant du travail, lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense. Avec sa rasade d'eau-de-vie au réveil, sa pipe de terre toujours allumée, ses frais d'auberge, il était de force à utiliser pour son seul agrément tous les bénéfices de l'exploitation…
Si je raconte ces choses, ce n'est pas que j'aie eu la connaissance de les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien souvent chez nous.
Décidé à la rupture, mon père prit en métayage à Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois, un domaine appelé le Garibier,—géré par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
A l'époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage. Ma grand'mère venant avec nous, cela compliquait encore les choses. Ma tante chicanait sur son droit d'emporter ceci ou cela, lui arrachait des mains draps et torchons. Mon père, d'un caractère très calme, cherchait à éviter les disputes. Maman, au contraire, impétueuse et vive, soutenait ma grand'mère sans cesse aux prises avec les autres. Cela m'effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d'un geste de menace—comme prêts à se frapper…
Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d'un char attelé de deux gros bœufs rouge foncé, de la race de Salers ou de Mauriac, entre une cage à sécher les fromages, pour l'instant garnie de poules, et une corbeille d'osier où s'empilait de la vaisselle. Les chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux de terre gluante se collaient aux roues qui, s'élevant un peu dans le mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat.
En traversant Bourbon, j'ouvris bien grands les yeux pour voir les belles maisons de la ville, les hautes tours grises du vieux château. Et je m'intéressai à la besogne d'une équipe d'ouvriers travaillant à l'empierrage de la grand'route de Moulins qu'on était en train de construire. Cela n'allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu'après un moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je m'endormis sans qu'on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé par le roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot trop brusque fit se renverser la cage qui dégringola jusqu'à terre où, bien entendu, je la suivis en vitesse… Les volailles se mirent à piailler et moi à crier. Je n'avais aucun mal—la patouille, tapis doux et mol, ayant amorti ma chute. Mais je fus long à consoler, paraît-il, à cause de la surprise de ce réveil désagréable. Et cela me valut de faire à pied le reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de mon frère Baptiste, qui était mon parrain.
A l'arrivée, ma mère me fit étendre dans un coin de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible cette fois, le vrai remède aux émotions de la route.
Longtemps après, ma sœur Catherine me vint quérir pour m'amener dans la grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs, et l'horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui nous avaient déménagés, attablés là, s'entretenaient bruyamment, riaient et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance; les verres, choqués fort, tintaient; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur de la nappe…
On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses genoux:—ainsi participai-je à la joie générale.
Mais le lendemain, j'entendis maman dire à mon père, d'un ton navré, que ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
—Je crois bien… Heureusement que ce n'est pas une chose qu'on recommence souvent.
Ma mère conclut:
—On serait vite épuisé, s'il fallait recommencer souvent…
J'approchais d'avoir cinq ans: ces quelques épisodes du déménagement sont liés à mes plus vieux souvenirs.
II
Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore des fouilles de l'araire où croissaient à profusion bruyères, genêts, ronces et fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol par endroits. Cette partie du domaine, dénommée la Breure[1], servait de pâture aux brebis quasi toute l'année. Ma sœur Catherine était la bergère et je l'accompagnais très souvent. Aussi, la Breure me fut-elle bientôt familière. On y rencontrait toutes sortes de bêtes; les oiseaux y pullulaient comme les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient parfois des apparitions. C'est ainsi que j'aperçus un jour toute une famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de notre pâture:—des sangliers, au dire de ma sœur. Une autre fois, ce fut un couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la bouchure, comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et ils détalèrent prestement.
[1] Ce terme—déformation locale du mot «bruyère»—s'appliquait à la plupart des terrains incultes.
La forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de l'hiver, disparut sans laisser de trace. La Catherine, seule ce jour-là, ne s'était aperçue de rien. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt mystérieux un loup. Ma sœur ne voulut plus aller seule à la Breure parce qu'elle s'effrayait à l'idée de voir réapparaître le méchant fauve. Je fus dès lors constamment avec elle, et je dois dire que nous n'étions pas plus rassurés l'un que l'autre… Cependant nous n'eûmes pas l'occasion de faire la différence entre un loup en chair et en os et le monstre que nous imaginions…
Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions détaler plusieurs tous les jours. Souvent notre chien Médor se mettait à leur poursuite et il lui arrivait parfois d'en saisir un. Mais il ne s'avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d'un champ voisin, ou dans le mystère du bois pour s'en repaître sans risque d'être dérangé; il revenait ensuite tout penaud nous trouver, avec du poil et du sang dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue ayant l'air de demander pardon.
Bien excusable, à vrai dire, le pauvre toutou, de se montrer vorace quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture. Maintenant on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement de barboter dans l'auge contenant la pâtée des cochons,—pâtée toujours fort peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four à leur intention une provision de ces acres petites pommes que produisent les sauvageons des haies et qu'on appelle ici des croyes.
On les jugeait d'ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, au retour des champs, paraissait affamé, quand, à l'heure des repas, il rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père questionnait la Catherine:
—Ol a donc pas rata?
Ce qui voulait dire:
—Il n'a donc pas fait la chasse aux rats?
Et sur la réponse négative de ma sœur:
—Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata… (C'est un fainéant: s'il avait eu faim, il aurait bien raté.)
Et il reprenait:
—Enfin dounnes-y une croye.
La Catherine, dans la chambre à four attenante à la maison, tirait d'une vieille boutasse poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s'en allait les déchiqueter dans la cour, sur les plants de jonc où il avait coutume de dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes.
Notre nourriture, à nous, n'était guère plus fameuse, à la vérité. Nous mangions du pain de seigle moulu brut, du pain couleur de suie et graveleux comme s'il eût contenu une bonne dose de gros sable de rivière; on le tenait pour plus nourrissant avec toute l'écorce…
La farine des quelques mesures de froment qu'on faisait moudre aussi était réservée pour les pâtisseries tourtons et galettes qu'on cuisait avec le pain. Cependant on pétrissait d'habitude avec cette farine-là une ribate d'odeur agréable—mie blanche et croûte dorée—réservée pour la soupe de ma petite sœur Marinette, et pour ma grand'mère les jours où sa maladie d'estomac la faisait trop souffrir. Ma mère, parfois, m'en taillait un petit morceau que je dévorais avec autant de plaisir que j'eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal d'ailleurs bien rare,—car la pauvre femme s'en montrait chiche de sa bonne miche de froment!
La soupe était notre pitance principale: soupe à l'oignon le matin et le soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Avec cela des beignets indigestes et pâteux d'où les dents s'arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l'eau, à peine blanchis d'un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause du tourton et de la galette; mais ces hors-d'œuvre duraient peu. Quant au lard, on le réservait pour la saison d'été, pour les grandes occasions… Ah! les bonnes choses n'abondaient guère!
III
Comme pâtre dans la Breure je commençai à me rendre utile. Le troisième été d'après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu'alors; elle lâcha les brebis pour les besognes d'intérieur et les travaux des champs. J'avais sept ans; on me confia la garde du troupeau.
Avant cinq heures, maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil.
Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées avec une ligne de chênes têtards et d'ormeaux aux racines noires débordantes, à la ramure très feuillue. Cela faisait cette «rue creuse» toujours assombrie et un peu mystérieuse—si bien qu'une crainte mal définie m'étreignait en la parcourant. Il m'arrivait d'appeler Médor, consciencieusement occupé à harceler les brebis, pour l'obliger à marcher tout près de moi, et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection.
A la Breure, en présence du large horizon, je respirais plus à l'aise. Vers le levant, vers le midi, la vue s'étendait par delà une vallée fertile de grande importance jusqu'au coteau dénudé, au gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs cultivés se voyaient au nord. Et au couchant régnait la forêt, peuplée là de grands sapins aux troncs suintants de résine qui m'envoyaient leur senteur âcre.
Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste—et magnifique par beau temps à l'heure matinale où j'y arrivais. La rosée, sous la caresse du soleil, diamantait les grands genêts, les fougères dentelées, les bruyères grises, les touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis et masquait d'une buée uniforme l'herbe fine des clairières. Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s'élevaient sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le concert enchanteur des aurores d'été.
Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés et informes, jambes nues jusqu'aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à l'unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma culotte, dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais le soleil avait vite fait d'effacer les traces de cette aspersion. Je craignais davantage les ronces rampant traîtreusement au bas du sol, sous le couvert des bruyères; souvent j'étais arrêté, griffé cruellement par quelqu'une de ces méchantes; j'avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, soit vives, soit à demi guéries.
J'apportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage et je cassais la croûte assis sur une de ces pierres grises qui montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s'approcher pour attraper quelques bouchées de mon pain. Mais un second prit l'habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d'autres encore—et ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j'avais voulu les croire… Sans compter que Médor, s'il n'était pas à la poursuite de quelque gibier, venait aussi; même il bousculait les pauvres agnelets—sans leur faire de mal, d'ailleurs—afin d'être seul à me solliciter de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin de tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de l'instant où il s'écartait à leur recherche pour venir happer dans ma main leur part de la distribution…
Cela m'amusait, et beaucoup d'autres épisodes de moindre importance. Je regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour du terrain en suivant les bouchures pour trouver des nids; je saisissais dans l'herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais sans pitié; ou bien, plaçant sur ma main l'une de ces petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que les Messieurs nomment «les bêtes à bon Dieu» et qu'on appelle ici des «marivoles», je lui chantais ce refrain appris de la Catherine:
Marivole, vole vole;
Ton mari est à l'école,
Qui t'achète une belle robe…
Et c'était en effet pour la pauvrette le meilleur parti que de s'envoler au plus vite; à demeurer, elle risquait fort d'être mise en piteux état.
Tout de même je trouvais parfois le temps bien long! J'avais ordre de ne rentrer qu'entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la chaleur, se mettent à groumer, c'est-à-dire se tassent, tête baissée, dans quelque coin ombreux. Rentrant trop tôt, j'étais grondé et même battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une taloche qu'une caresse. Je restais donc jusqu'au moment où l'ombre du frêne, à droite de l'entrée, s'allongeant perpendiculairement sur la claie m'annonçait huit heures. Mais attendre jusque-là—et, le soir, attendre dans cette même solitude la nuit tombante, quel dur calvaire! Des fois, pris de peur et de chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif, longtemps… Un froufroutement subit dans le bois, la fuite d'une souris dans l'herbe, un cri d'oiseau non entendu encore, il n'en fallait pas davantage aux heures d'ennui pour me tirer des larmes.
Ma première grande terreur ne survint pourtant qu'après plusieurs semaines. C'était au cours d'une chaude après-midi où des bourdonnements endormeurs d'insectes bruissaient dans l'atmosphère lourde. Déambulant, les yeux ensommeillés, j'aperçus soudain au bord du fossé qui longeait le bois un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque aussi long,—une couleuvre sans doute. Mais, n'ayant jamais vu que quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères comme de «mauvaises bêtes» particulièrement dangereuses, je me crus en présence d'une énorme vipère noire. Je battis en retraite d'abord, puis revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore: elle avait disparu.
Un quart d'heure après, ayant oublié déjà cet incident, j'étais assis à quelque distance, en train de taillader avec mon couteau une branche de genêt, quand je revis la vipère noire qui rampait dans les bruyères, venant de mon côté très vite. Instinctivement, je me pris à courir dans la direction des moutons. Hélas! j'avais compté sans les ronces traînantes… Avant que j'aie parcouru vingt mètres, il s'en était trouvé une pour m'entraver et me faire tomber. Affolé, sanglotant, tremblant, je n'eus pas tout d'abord la force de bouger. Et voilà que je sens un attouchement singulier sur mes jambes nues, et qu'au derrière de la tête quelque chose de frais m'effleure… Je crus que la vipère noire, m'ayant rejoint, s'étirait sur mon corps! Sous le coup de l'angoisse immense, je me levai d'un bond. Il n'y avait autour de moi nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus pour m'affirmer leur sympathie: le bon Médor m'avait léché les jambes et le petit agneau à tête noire avait posé son museau sur ma nuque. Je me remis un peu de ma grosse émotion, mais rentrai tout de même à la nuit tombante avec des traces de larmes, un visage encore convulsé par les sanglots. Pour le coup, ma mère me coupa une tranche de la ribate de froment et me gratifia de quelques poires Saint-Jean qu'elle avait trouvées sous le poirier de la chénevière. Je n'en eus pas moins une nuit agitée avec délire et cauchemars—mes parents durent se lever à plusieurs reprises pour me calmer.
Le lendemain j'eus licence de longuement dormir;—comme les foins étaient en passe d'être finis, ma grand'mère me remplaça auprès des moutons.
Quelques jours après, le seigle mûr, il me fallut repartir—au-devant d'une nouvelle frayeur peut-être plus vive encore.
J'assemblais en bouquet des pâquerettes blanches et des bruyères roses, quand un jappement avertisseur de Médor me fit lever la tête. Sortait du bois et s'avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire portant sur son épaule un tonnelet au bout d'un bâton.
De par l'isolement de notre ferme, j'avais rarement l'occasion de voir des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon de Suippière, les Parnière de la Bourdrie, et, quelquefois, les Lafont de l'Errain. En voyant venir ce grand noir qui n'était ni de Suippière, ni de la Bourdrie, ni de l'Errain, je restai figé de stupeur.
Il m'appela:
—Petit! (il prononçait pequi). Eh, pequi, viens voir un peu là!…
Je songe aux histoires de malfaiteurs et de brigands entendues aux veillées d'hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me mets à courir du côté de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant toujours vers la maison. Cependant l'homme à barbe noire de crier derrière moi:
—Pourquoi te sauves-tu, pequi? Je ne veux pas te faire de mal.
Il me suit toujours et, rien qu'en marchant de son pas naturel, il me gagne de vitesse. Quand je me hasarde à jeter en arrière un coup d'œil craintif je le vois qui approche. Et quand je débouche dans la cour il est vraiment sur mes talons. N'importe, je me crois sauvé,—de par mon refuge à la maison. Surprise! la porte est fermée à clé… Trop las pour courir encore, je me blottis dans l'embrasure, poussant des cris comme si l'on m'égorgeait. L'homme des bois se fait très doux:
—Pourquoi pleures-tu? Je ne suis pas méchant, va! Au contraire, j'aime bien les pequis enfants.
Il me tapote les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarque qu'il a les mains racornies, la figure maigre et de bons yeux limpides sous d'épais sourcils noirs. Il répète sa phrase du début:
—Je ne veux pas te faire de mal…
Et me demande:
—Où sont donc tes parents?
Il n'a pas l'accent du pays; il prononce textuellement: «Où chont donc tes parents?» alors qu'un de par chez nous nous aurait dit: «Là voù donc qu'ô sont?…» Ça me paraît bizarre.
Je ne réponds pas, bien entendu; je continue à crier comme un sauvage, étonné pourtant qu'au lieu de me saisir et de m'emporter il me parle doucement avec des caresses.
Arrive enfin ma grand'mère qui était allée conduire les vaches dans une pâture éloignée; elle se hâte, inquiète de ces cris, et, pour la suivre, ma petite sœur Marinette remue plus que de raison ses jambes trop courtes. Alors, l'homme de s'avancer à sa rencontre, s'excusant de m'avoir fait peur involontairement, donnant des explications. Il était un scieur de long auvergnat en équipe dans la forêt. Leur chantier, installé de la veille dans une vente assez rapprochée de notre Breure, nous nous trouvions voisins et on l'avait délégué pour aller quérir de l'eau. Ma grand'mère lui indiqua la fontaine, commune aux deux domaines du Garibier et de Suippière, qui se trouvait dans le pré des Simon, au delà de notre pré de la maison, ou Chaumat. Il alla sans tarder y remplir son tonnelet, et au retour il remercia encore. Mais je refusai de reprendre avec lui le chemin de la pâture. Même, ma grand'mère, pour me décider à partir ensuite, dut m'accompagner jusqu'à moitié de la rue creuse en me faisant constater que l'Auvergnat avait réellement disparu.
Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le lendemain, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de frayeur, loin de chercher à m'esquiver, je soulevai mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il me donna quelques jolies branches de fraisier garnies de petites fraises qu'il avait coupées dans le bois à mon intention. Le jour d'après, quand je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus à sa rencontre et l'accompagnai au travers de la Breure, puis dans la rue creuse, jusqu'à mi-chemin de chez nous. Et pendant toute une semaine il en fut ainsi.
Un matin, il me proposa de le suivre jusqu'à son chantier. Ma mère m'avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des «mauvaises bêtes» et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l'histoire de la couleuvre. Néanmoins je consentis tout de suite, l'Auvergnat m'ayant promis d'autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais découper à l'aise des bonshommes, des bœufs, des chariots, des araires: or, je passais à cela le meilleur de mon temps…
Il nous fallut traverser d'abord la zone des sapins; le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes de l'année précédente dont les écailles s'ouvraient, grimaçantes. Après, ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille—quelques-uns cerclés de rouge, marqués pour la mort. Puis vint un sous-bois assez épais où la marche était difficile; pourtant, vu ma taille, je me faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, d'ailleurs, allait lentement. Mais une branche, qu'il avait écartée pour le passage et qu'il lâcha trop vite, revint me fouetter le visage et me fit grand mal. J'eus le courage de n'en rien laisser paraître. On a son amour-propre en présence des étrangers!
Pour arriver jusqu'au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au milieu d'un abatis de chênes géants. Ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manœuvraient de leurs longs bras de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille énorme s'étalait, maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de son couvercle, gisait à proximité de la «loge» faite de branches et de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le soleil projetait sa grande lumière sur cet espace soustrait au mystère environnant. Des moucherons, que pourchassaient mésanges et hirondelles, s'y ébattaient par essaims nombreux.
Les travailleurs, interrompant l'équarrissage, me taquinèrent avec amitié et s'installèrent pour manger, le bidon sur les genoux. L'un d'eux, plantant dans la pâtée épaisse la cuiller qui n'oscilla pas, me dit en riant:
—Choupe de chieur, tu vois, pequi? Cha tient au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous…
Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon, le plus âgé, qui avait un collier de barbe grise, souleva les copeaux et mit à découvert une manière de plat, fermé par le dessus de la marmite, qui contenait un gros morceau de lard rance dont il fit le partage. Ils engloutirent ce lard, chacun taillant du couteau, à grosses bouchées, dans sa portion étalée sur une tranche de pain; puis, à tour de rôle, ils se rafraîchirent, maintenant à la force des bras le tonnelet au-dessus de leur bouche—et l'on entendait l'eau glouglouter dans leur gorge.
Là-dessus, le plus jeune, après s'être essuyé du revers de sa manche, déclara d'un air convaincu:
—Le roi Louis-Philippe n'a peut-être pas déjeuné aussi bien comme moi…
La veille au soir, une réparation d'outils l'ayant conduit à Bourbon, il avait entendu parler d'une révolution à Paris:—l'ancien roi chassé ou en fuite, remplacé par un autre qui s'appelait Louis-Philippe et qui acceptait, à la place du drapeau blanc aux fleurs de lys, le drapeau aux trois couleurs.
Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, avait son opinion:
—Puisqu'on a tant fait que de changer, c'est le pequi Napoléon qu'on aurait dû faire venir.
Mais un autre de riposter, ironique:
—Oui, pour qu'il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait son père!
—C'est une bonne République que j'aurais voulu, moi, reprit le jeune,—une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois!
—Allons voir aux fraises! me dit mon ami.
Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus, et je pus me régaler à profusion des petits fruits vermeils. J'aimais mieux ça que d'entendre les autres parler du drapeau et du roi!
Je restai encore après qu'ils eurent repris le travail, me roulant dans l'amas de sciure, faisant une provision de copeaux de choix et m'intéressant au mouvement de la grande scie que manœuvraient le vieillard napoléonien juché sur la bille et le jeune homme républicain au-dessous. Enfin, timidement, je fis part de mon désir de m'en aller.
Mon ami barbu me reconduisit jusqu'à la zone des sapins, et posa en me quittant son museau rêche sur chacune de mes joues.
Sitôt parvenu à la lisière du bois, je cherchai des yeux le troupeau. Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre terrain, et que je roulai au fond sur un lit de broussailles d'où je me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas.
J'étais d'ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m'attendrir sur moi-même. Je pris ma course au travers de la Breure, comptant les découvrir en train de groumer dans quelque coin,—mais rien! Alors, suivant les bouchures, j'avisai vers le bas, du côté de la vallée, une brèche accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première coupe et qu'on laissait repousser pour la graine. Je m'y précipitai et pus voir brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré la chaleur.
Et de crier Médor qui m'avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne sais quelle piste:—pas de Médor! Et d'essayer tout seul de les rassembler, de les pousser vers la haie:—j'y parvins après mille peines; mais au lieu de s'engager dans la brèche, ils se glissèrent de chaque côté, s'éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième, une troisième tentative échouèrent de même.
Désespéré, je m'en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du secours. Ma grand'mère était seule, en train de dorloter ma petite sœur Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans discontinuer. Elle commença par grogner de ce que j'amenais les moutons trop tard. Quand je lui eus avoué, en sanglotant, qu'ils étaient dans le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:
—Ah! là, là, là! Voué-tu possib', mon Dieu! Sainte Mère de Dieu!… O vont tous gonfler!… O vont tous êt' pardus!… Qui que j'vons faire, mon Dieu? Qui que j'vons dev'nir?…
Elle traversa la cour, escalada le tertre qui dominait la grande mare entourée de saules et se mit à brailler d'une voix déchirante:
—Ah! Bérot!… Aaah! Bérot!
Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «Aaah!» prolongé. Ma grand'mère lui cria de venir bien vite, m'enjoignit d'attendre pour lui donner des explications et se sauva par la rue creuse, en direction de la Breure, portant la Marinette dans ses bras.
Mon père arriva bientôt, tout essoufflé, tout retourné; et, renseigné, il repartit en courant avec un juron de dépit.
Je le suivis de loin, inquiet et pleurnichant. Les moutons sortis du trèfle s'en venaient d'un air las, le ventre ballonné, la tête basse, les oreilles pendantes. Derrière, ma grand'mère et mon père se lamentaient de compagnie, disant qu'ils étaient tous gonflés, que pas un n'en réchapperait. Ma grand'mère proposait d'aller chercher, à Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui «savait la prière»; mon père inclinait à demander au voisin Parnière, qui s'y entendait un peu, de venir percer les plus malades. Il se tourmentait aussi de la nécessité de faire prévenir à Bourbon M. Fauconnet, le maître.
Depuis un moment déjà, je cheminais en silence à côté d'eux lorsqu'ils s'avisèrent de me regarder. Le sang des égratignures du fossé, délayé par les larmes, me faisait le visage souillé; et ma blouse et ma culotte offraient de trop visibles accrocs. Ma grand'mère et mon père, se méprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j'étais cause de la frasque du troupeau pour avoir le premier franchi la bouchure. Mais je leur contai sans mentir l'emploi de ma matinée. Ma grand'mère, ne m'en jugeant pas moins très coupable, engageait mon père à me corriger ferme. Lui, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien… A la maison pourtant, ma mère jugea nécessaire de m'administrer plusieurs claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la chènevière, dans un grand fossé bordé de pruniers, où je boudai et pleurai tout mon soûl. Longtemps après, mon parrain me vint chercher pour manger, affirmant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé. Il me dit que Parnière avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux étaient déjà crevées. On comptait pouvoir sauver les autres. Une troisième mourut cependant, et un petit par surcroît.
De cette affaire, mon ami l'Auvergnat paya les pots cassés… Quand il revint avec son tonnelet, ma grand'mère et maman se prirent à l'invectiver, l'accusant d'être cause de ce grand malheur qui allait nous mettre tous sur la paille et lui défendant de reprendre de l'eau à notre fontaine. Le pauvre homme, assez déconcerté, s'excusa très humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de sa complète innocence—et s'éloigna, jugeant toute explication inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes… Il alla quérir l'eau, dorénavant, à la source de Fontibier, au delà de Suippière, à trois bons quarts d'heure de son chantier. Je ne le revis jamais plus.
Les orages me causèrent aussi cet été-là des ennuis sérieux. J'avais l'ordre de rentrer dès qu'il viendrait à tonner fort, parce qu'il est mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, le temps s'assombrit un matin du côté de Souvigny; bientôt des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des grondements en partirent. Je décidai de rallier la maison. Près d'arriver, entendant moins le tonnerre, j'eus bien le pressentiment d'une bêtise, mais non point le courage de retourner. Maman me demande d'une voix dure pourquoi je reviens si tôt? Et, comme je lui parle de l'orage, elle se met à hausser les épaules, disant que je ne suis qu'un bourri de ne pas savoir encore que les orages ne sont jamais pour nous lorsqu'ils prennent naissance du côté du soleil levant. Deux claques bien senties me font entrer dans la tête cette vérité élémentaire…
«Qui a été pris, se méfie…» Quand survint un autre orage, je jugeai prudent de ne pas m'emballer, bien qu'il se fût formé sur Bourbon et qu'il gagnât sur Saint-Aubin en redoublant de violence. Je partis seulement quand commencèrent à tomber de grosses gouttes espacées. Dans le chemin creux, la pluie augmenta soudain, creva en une averse de déluge, avec accompagnement de grêlons. Les moutons, sous la tourmente, refusaient d'avancer. Et moi, ruisselant, transpercé, meurtri, je commençais à me désoler tout de bon… Mais j'aperçus venir mon père, un vieux sac en pèlerine sur les épaules et s'abritant sous un grand parapluie de toile bleue. Il me demanda si j'étais devenu fou pour ne pas rentrer par un temps pareil, assurant qu'une telle sauce sur le troupeau pourrait bien nous valoir encore des pertes…
A la maison, ma mère, après qu'elle m'eut fait revêtir des habits secs, me tarabusta de nouveau.
Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, les ciels d'orage me semblèrent par la suite doublement gros de menaces…
IV
Songeant qu'à sept ans m'advenaient ces aventures, comparant mon enfance à celle des petits d'aujourd'hui qu'on dorlote et qu'on choie, et qu'on n'oblige à aucun travail sérieux avant douze ou treize ans, je ne puis m'empêcher de dire qu'ils ont joliment de la chance! En ai-je fait, moi, des séances de plein air pendant qu'eux font leurs séances d'école! Du temps que j'étais berger j'esquivais les très mauvais jours,—on n'envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais à neuf ans on me confia les cochons et, alors, qu'il pleuve ou vente, que le soleil darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait aller aux champs. Oh! ces factions d'hiver, alors que les haies dépouillées ne donnent plus d'abri, que les doigts gourds et crevassés font mal et que le froid, montant des pieds de marbre, vous étreint, quoi qu'on fasse, en une progression méchante,—ces factions d'hiver, quel mauvais souvenir j'en ai conservé!
Il y avait toujours deux truies mères qu'on appelait les vieilles gamelles, et des nourrains plus ou moins, selon les circonstances ou la réussite des portées—une quinzaine en moyenne. Tout cela s'agitait, grognait, fouillait le sol. Les truies étaient surtout difficiles à garder lorsqu'elles avaient à l'étable des porcelets tout jeunes. Elles perçaient au travers des bouchures avec une facilité étonnante et il fallait veiller ferme, ruser avec elles pour les retenir une heure ou deux. Au moins, dans ces moments-là, s'en allaient-elles tout droit vers la maison! Mais non plus tard, quand les petits devenus forts les suivaient… Maraudeuses à l'excès, elles arrivaient des fois à pénétrer dans un champ de céréales où il n'était pas commode de les découvrir. Je reçus encore de bonnes taloches les rares fois où je ne sus pas préserver de leurs ravages les blés ou les orges.
Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient dans un rayon de plusieurs kilomètres tous les poiriers sauvageons grands producteurs: impossible d'empêcher leur quotidienne promenade circulaire pour manger les fruits tombés! En cette période d'arrière-saison, il fallait cependant protéger les semailles nouvelles et les pommes de terre non encore arrachées!
Parfois les familles se divisaient, chaque bande de petits suivant sa mère. Ou bien les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les uns ici, les autres ailleurs; à de certains jours de guigne je ne pouvais arriver à les rassembler tous. Souvent il me fallait, à la nuitée, repartir au diable à la recherche des manquants.
J'avais aussi des embêtements quant à la tenue du domicile particulier de ces messieurs. Ils logeaient, toujours à l'étroit, en des réduits adossés au pignon de la maison, d'un nettoyage difficile à cause des pavés disjoints. Ma grand'mère, qui avait la manie d'inspecter partout, ne trouvait jamais que ce fût assez propre et poussait les autres à me faire des observations. Il m'arriva d'être giflé pour avoir mis à des gorets nouveau-nés de la paille trop raide. Il n'en fallait pas davantage, au dire de mes parents, pour leur faire tomber la queue à tous.
Ces petites misères ont suffi à rendre très légers mes regrets de ce temps-là…
Mais ce fut à une foire d'hiver, à Bourbon, où j'étais allé avec mon père conduire une bande de nourrains, que m'advint le plus triste épisode de ma carrière de porcher.
V
Mon parrain s'étant fait l'entorse, mon frère Louis devait le suppléer pour le pansage; ma sœur Catherine, d'autre part, était très enrhumée. C'est ainsi qu'on en arriva à me désigner pour cette foire—ce qui ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n'avais jamais revu cette ville de Bourbon dont il ne me restait qu'un souvenir assez confus: c'était une fête que d'y retourner!
Combien dur cependant de sortir du lit à trois heures! Ma mère m'attifa tout sommeillant et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s'inclinait sur mon épaule ou s'appuyait sur la table.
Prévoyant qu'avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne femme bourra mes poches d'un morceau de pain et de quelques pommes:
—Pour quand tu auras faim, petit!
Elle m'enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d'un vieux châle gris effrangé.
—Ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil; tu vas avoir bien froid, mon pauvre Tiennon!
Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée; une douceur attristée passait dans son regard et dans sa voix; j'eus conscience de son amour de mère que sa dureté habituelle dissimulait trop.
A quatre heures, elle nous aida à démarrer hors de la cour les nourrains étonnés,—puis s'en retourna, nous ayant souhaité bonne vente… Et ce fut pour mon père et moi, dans le grand gel de cette fin de nuit, le long trajet par les chemins pétrifiés, biscornus qui se passa, somme toute, sans trop d'ennui ni de souffrance.
Un peu après sept heures, nous voici installés au champ de foire, en bonne place, le long d'un mur. Mon père tire d'un petit sac de toile bise, apporté exprès, des poignées de seigle, qu'il jette aux cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt, néanmoins, ils se mettent à grogner à cause du froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile de les faire tenir en place…
Moi aussi, j'ai bien froid! Succédant à l'activité de la marche, le calme de ce foirail est vraiment cruel; les frissons me gagnent; mes dents claquent; mes pieds s'engourdissent, si douloureux! Puis, j'ai l'estomac qui crie famine. Mais mes pauvres mains sont tellement raidies qu'il me faut les réchauffer à la chaleur de mon corps avant que de pouvoir sortir de ma poche les provisions…
Mon père a de la peine à s'en tirer, lui aussi. Il bat la semelle constamment, se frotte les mains avec rage ou bien, avec de grands mouvements de bras, fait le geste de s'étreindre.
Cependant la foire allait son train, assez peu importante d'ailleurs, si bien que les habitués disaient: «C'est une foire morte!» Autour de nous, d'autres cochons—nourrains et petits laitons blancs—grognaient d'avoir trop froid, comme les nôtres. Plus loin, les «cent Bilos» protégés par leur graisse digéraient, affalés sur le sol durci, ou se levaient avec une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour les examiner. A l'autre extrémité de l'enclos, les moutons paraissaient malheureux et malades sous le givre qui recouvrait leur toison. On ne voyait pas les bovins assemblés dans une autre partie du champ de foire qu'un mur séparait de celle où nous étions, mais on entendait leurs beuglements ennuyés et plaintifs.
Les paysans, en sabots de bois, pantalons d'étoffe bleue, grosses blouses et casquettes, grelottaient de compagnie et se livraient, comme mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. En dehors de ceux-là, quelques gros fermiers en peaux de chèvre et quelques marchands en longs cabans gris ou bleus circulaient sans relâche, ayant hâte de terminer leurs affaires pour aller déjeuner dans quelque salle d'auberge bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps, étaient prudemment restés chez eux.
M. Fauconnet, notre maître, apparaît par intermittence… C'est un homme d'une quarantaine d'années, aux larges épaules, à la figure rasée, un peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers d'un sourire bénin, sans franchise; mais quand quelque chose lui déplaît, son visage se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd'hui à cause de la nécessité de vendre à bas prix si l'on veut vendre. Il bougonne parce que trois de nos cochons sont trop inférieurs, disant qu'on aurait mieux fait de les laisser à la maison, que la bande se trouve dépareillée de leur présence.
J'ai toujours froid et commence à trouver le temps long. Mon père me propose bien d'aller faire une tournée en ville, mais je crains de m'égarer—et tous ces gens inconnus qui circulent m'effraient un peu…
Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous disposons à repartir, lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie d'un marchand très loquace; ils arrivent à s'entendre—sauf pourtant pour les trois petits que le maître veut nous faire ramener pour qu'ils «profitent» davantage, se souciant peu des peines qui en résulteront pour nous.
Deux grandes heures d'attente sur la route de Moulins où nous devons opérer livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme, malgré le froid moins rude en ce milieu du jour. Le moment venu, des gens de bonne volonté, qui attendaient comme nous pour livrer leurs bêtes, nous aident à effectuer le triage de nos «rebuts».
Après la solde des autres—en pièces d'or que mon père a la précaution de faire sonner une à une sur la chaussée humide—nous retraversons la ville, prenant à côté de la rivière de Burge une rue montueuse et grossièrement pavée qui débouche dans le haut quartier, sur la place de l'Église:—c'est de là que partait le chemin de Meillers.
Sur cette place de l'Église, au carrefour de la route d'Autry, mon père me laisse seul pour aller remettre de suite, selon l'usage, à M. Fauconnet l'argent de la vente. J'étais bien un peu inquiet de le voir partir; mais il m'avait promis de n'être pas longtemps et de rapporter du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu'il comptait rencontrer chez notre maître, de me ramener en croupe sur son cheval.
Je jette aux trois gorets le grain qui reste au fond du sachet de toile. Ils s'y intéressent peu et ne tardent pas à me causer du désagrément. L'un se sauve dans le chemin de Meillers qu'il reconnaît sans nul doute, tandis qu'un autre redescend en courant vers la ville. Fort à propos, un homme qui s'en retournait de la foire me vient en aide pour les rassembler. Ils sont tranquilles un moment, pas longtemps. Bientôt les voici repris à courir de côté et d'autre en grognant, et j'ai mille peines à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils sont sages, je porte mes regards sur l'entrée de la ruelle par où mon père s'en est allé, avec l'espoir toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus en plus, l'ennui, le froid, la faim me torturent…
Il y avait longtemps, longtemps que j'étais là, quand j'entendis sonner trois heures à l'horloge municipale—tour de la Sainte-Chapelle. Cette tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges de l'ancien château, patinées par les siècles, apparaissaient plus sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse, invisible presque, semblait anéantie par l'effet d'une mystérieuse catastrophe.
Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux chargés de paillettes blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient meurtri la glace terne, cadrait assez avec la tristesse générale. Au fond l'église, aux massives portes fermées, paraissait hostile à la prière et à l'espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un petit château tout neuf flanqué de deux tours carrées prenait dans la grisaille un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin de Meillers, face à l'église, une belle maison à un étage montrait une façade inquiétante de par l'assaut de vilains reptiles noirs—rosiers et glycines—bien jolis sans doute à la belle saison. Des chaumières basses accolées, et précédées d'une ligne uniforme d'étroits jardinets, contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de pauvres:—journaliers, vieillards ou veuves,—moins une, vers le milieu, dont le locataire était savetier, ainsi que l'attestait la grosse botte suspendue au-dessus de la porte. Côté de la ville, la maison d'angle de la rue pavée servait à la fois d'épicerie et d'auberge; des pains de savon s'apercevaient derrière les vitres de l'imposte; une branche de genévrier se balançait au mur.
Comme l'église, toutes ces habitations restaient closes; elles contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès desquels les gens pouvaient se rire de l'hostilité du dehors. L'hostilité du dehors, j'étais tout seul à en souffrir avec mes trois cochons…
Voici s'ouvrir la grille qui accède au jardin du château; deux prêtres en sortent qui s'inclinent profondément devant la dame encapuchonnée qui les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant un regard indifférent et pénètrent dans la maison aux reptiles noirs,—le presbytère sans doute.
La porte d'une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée paraît dans l'embrasure, jette dans son jardinet l'eau d'une casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour s'esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d'André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et tous les deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer d'un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici seul encore sur la place.
De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils s'en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s'en allaient aussi quelques fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. L'un d'eux, qui avait un gros cheval blanc, s'arrête en m'apercevant:
—D'où donc es-tu, mon p'tit gas?
—De Meillers, M'sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.
—Tu n'es pas le petit Bertin, du Garibier?
—Si, M'sieu.
—Et ton père n'est pas venu te rejoindre?
—Non, M'sieu.
—Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je devais te ramener; mais dans ces conditions, rien à faire; tu ne peux pas laisser tes cochons… Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir!
Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu'il m'a dit au sujet de mon père:
—Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce…
Cette chose, à laquelle je n'avais pas encore pensé, me semblait maintenant très vraisemblable. Mon père, lorsqu'il allait à la messe, à Meillers, rentrait d'habitude tout de suite après. Mais, les jours de foire, il lui arrivait d'être moins sage et souvent j'étais couché avant son retour. Au lendemain, maussade, ma mère le disputait, tout en le plaignant d'avoir la tête trop faible, pas assez d'énergie pour résister aux entraînements de hasard…
Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume flottant au-dessus du sol et soudain épaissie. Je tremble de froid, de faim et de peur. N'ayant rien mangé de la journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sens défaillir. Des grondements remuent mes entrailles; des voiles sombres me brouillent les yeux; le faible poids de mon corps pèse lourdement sur mes jambes molles. Un regret me vient de ne pas m'être plus tôt hasardé à partir seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que s'enténébrait la campagne, j'aurais préféré geler sur place que de me mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment au fond du fossé; j'en profite pour m'asseoir auprès d'eux, refoulant mon chagrin.
Cinq heures: c'est la nuit tout à fait. Une voiture de bohémiens s'éloigne de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent le malheureux cheval qu'ils frappent à grand coups de bâton. Derrière, trois adolescents aux loques dépenaillées baragouinent en une langue inconnue. Cependant que de l'intérieur du véhicule s'élevaient des lamentations, des cris d'enfants battus, des voix de mégères exaspérées. J'avais entendu dire que ces gens à réputation équivoque volaient des enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Et mon sang de se glacer davantage, et mon cœur de se mettre à battre plus que de raison! Mais le groupe défila sans paraître me voir.
Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d'amoureux qui suivirent. Ils s'en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de partir, vu l'heure tardive; les garçons les serraient par la taille en une étreinte que le froid rendait bien excusable.
Le sacristain sonna l'Angelus du soir. Le presbytère, les chaumines ayant clos leurs volets ne laissaient entrevoir que de minces filets de lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c'était maintenant comme un vague crépuscule qui faisait mystérieux et bizarres les objets environnants. Je souffrais moins, mais des voiles sombres brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme si l'Angelus eût sonné sans fin…
Les cochons éveillés me donnaient à présent bien du mal à garder—et le froid cependant me gagnait les os…
Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville.
L'un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son bâton; bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se bousculant; les deux derniers qui s'étaient attardés à allumer leurs pipes gambadaient à dix mètres. Celui d'en avant chantait d'une voix forte, brusque et saccadée, un refrain d'ivrogne:
A boire, à boire, à boire,
Nous quitt'rons-nous sans boire?
Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent par un «Non!» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:
Les gas d'Bourbon sont pas si fous
De se quitter sans boire un coup!
Ce dernier mot dégénérait au «bis» en un «Ouou» prolongé qui battait son plein quand ils me dépassèrent—sans soupçonner ma présence dans l'ombre noire du grand mur, au plus creux du fossé.
Quel bon parfum de cuisine m'arrive du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésillant! Cela réveille les facultés de mon estomac vide. J'ai envie de franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et ma faim, de demander une toute petite part de ces bonnes choses. Pour échapper à la tentation je me rapproche du presbytère. Mais là aussi je perçois un bruit de cuillers et un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui venu de l'orgueilleuse bâtisse neuve, ne m'en paraît pas moins suave. Eh oui, partout dans les maisons chaudes, c'était le repas du soir… Ils dînaient, les bourgeois et les prêtres, et aussi les petites gens des chaumières dont la soupe, pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l'estomac!
Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d'un châle gris qui gardait trois cochons rebutés;—un petit paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n'avait mangé dans toute la journée qu'un morceau de pain et trois pommes;—et ce petit paysan, c'était moi! Ils m'avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines, et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m'avaient tous vu, mais sans daigner me faire l'aumône d'une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais souffrir… Et pas un n'avait la pensée de venir voir si j'étais encore là dans la nuit.
Sept heures sonnent à la Sainte-Chapelle; je compte tristement les coups de timbre frappant l'airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre d'hiver, me semblent lugubres comme un glas… Accroupi dans le fossé, je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m'envahir. Mes sensations s'atténuent et ma pensée… Quelques souvenirs pourtant hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris le chien Médor, à la forêt, à la Breure,—aux lieux et aux êtres qui ont tenu une place dans ma vie d'enfant et qu'il me semble avoir quittés depuis si longtemps… Cela ne me donne ni regret ni attendrissement; cela tient plutôt du rêve. Je ne suis pas bien certain d'avoir vécu cette vie passée; j'ai la conviction que je ne la vivrai plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volonté pour résister à l'engourdissement final…
Et voilà que je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas connus. M'étant frotté les yeux, je vis mon père qui arrivait, toussant, crachant, marchant un peu de travers;—mais réellement c'était lui! J'oubliai d'un coup, dans le grand bonheur de le retrouver, tout le long martyre de cette journée et je fus me jeter dans ses bras. Il parut d'abord étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui revint, et il m'étreignit en un débordant enthousiasme d'amour paternel, selon l'habitude chère aux ivrognes d'exagérer leurs impressions. Il pleura, mon pauvre père, de m'avoir laissé si longtemps seul. Il voulait absolument aller faire l'emplette de quelques provisions, mais je me contentai du croûton de pain, reste de son déjeuner d'auberge, qu'il retrouva au fond de sa poche. Puisqu'il était là, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher jusque chez nous, l'estomac vide.
Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient, et mon père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. Il avait à fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Un moment il dut s'arrêter, s'accoter, le front dans la main, à une clôture de pierres sèches. Des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait souffrir atrocement… Il finit par vomir et put repartir un peu soulagé.
Onze heures passé quand nous fûmes rendus. J'entrai de suite à la maison, laissant mon père s'occuper des cochons.
Au coin de l'âtre où s'éteignaient les dernières braises, maman veillait toujours en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l'oreille aux bruits du dehors, sentant grandir son inquiétude à mesure qu'avançait l'heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Et quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre et à me dorloter—en même temps qu'elle foudroyait de son plus mauvais regard mon père qui venait d'entrer et qui se couchait sans un mot. Je dînai d'un reste de soupe et d'un œuf cuit sous la cendre. Ce régal me réconforta, mais tout de même je ne pus guère dormir… Il me fallut près d'une semaine pour me remettre de cette journée et du gros rhume gagné pendant ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à maman bien plus de temps encore pour en revenir à leurs relations normales.
VI
Vint le moment où je dus aller au catéchisme; ce fut mon premier contact avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins à peu près aussi sauvages que moi. Le seul Jules Vassenat, fils du buraliste-aubergiste, semblait moins emprunté—qui allait apprendre à lire à l'école de Noyant, le gros bourg voisin.
Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y avait une bonne lieue du Garibier à l'église, il me fallait partir aux mois d'hiver avant qu'il fasse jour. Par les temps de gel je m'en tirais bien, sauf qu'il m'arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux et même de m'étaler… Mais par les temps humides la boue, pénétrant dans mes sabots, crottait mes «chausses» de laine, ce qui me rendait très mal à l'aise pendant la séance. Sans compter que le curé se fâchait de me voir si patouillé… D'un caractère très emportant il s'emballait à fond quand nous n'étions pas sages, quand nous répondions de travers à ses questions.
—Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!
Et de nous donner sur la tête de grands coups du plat de son livre…
Mais ses colères ne duraient pas; il en arrivait vite à nous dire des goguenettes, ou anecdotes drôlatiques, et à rire avec nous. Il avait même des attentions délicates comme de nous partager la brioche qu'il avait eue en cadeau à l'occasion d'un mariage, de nous distribuer des dragées au lendemain d'un baptême et de nous gratifier d'une orange chacun le 31 décembre, en nous recommandant de ne pas aller l'embêter le lendemain pour la «bonne année». Au demeurant un excellent homme, familier avec tout le monde, jovial et sans malice—ayant son franc-parler même avec les riches… Nullement un lèche-pieds, comme j'en ai tant vu depuis…
Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, mais il était souvent plus tard,—en raison de mes parties avec un camarade, Jean Boulois, du Parizet, qui s'en venait un bout de chemin avec moi.
Nous passions non loin du village sur la chaussée d'un grand étang, juste à côté du moulin, et nous arrêtions à chaque fois pour voir tourner la roue motrice, et ouïr le grincement des meules, le tic-tac du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils ramenaient de même le grain à moudre. Nulle carriole encore en raison de l'absence de routes.
L'ingénieux Boulois avait toujours à me proposer des distractions nouvelles. Il m'entraîna le long d'un ruisseau où croissaient des arbustes dont les fruits, semblables à des grains de corail, nous servirent à faire des colliers. Il m'apprit à faire des pétards de sureau et des merlassières pour prendre les oiseaux en temps de neige. Nous cherchâmes des prunelles qui sont mangeables une fois gelées. Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps; je finis par ne plus arriver qu'à onze heures au lieu de dix; et j'affirmais à maman que le curé nous gardait de plus en plus tard.
—Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s'impatientent à l'étable; il y a deux heures qu'ils devraient être aux champs!
Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien longue séance de garde; la solitude me pesait plus qu'avant.
Mais n'eus-je pas l'imprudence de ne rentrer qu'à midi certain jour? Cela mit tout le monde en éveil. Le dimanche suivant ma mère s'en fut trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf heures. Elle me tança d'importance, et je dus m'attendre dorénavant à être saboulé si je rentrais passé dix heures et quart!
Après la deuxième année de catéchisme, en mai 1835, le bon curé blanc me fit faire la communion. Étant «camarade» avec mon ami Boulois, je fus après la messe avec mon père, ma mère et mon parrain, déjeuner au Parizet. La maison était bonne et le repas copieux: il y avait une soupe au jambon, du lapin, du poulet, de la miche de froment toute fraîche, et de la galette et de la brioche; il y avait du vin—j'en bus bien un verre entier—et du café, que je ne connaissais pas encore. J'abusai un peu de toutes ces bonnes choses… Durant les vêpres, je me sentis l'estomac lourd et, rentré chez nous, je souffris bien le soir et la nuit… J'ai pu me convaincre souvent depuis que tout plaisir se paie—d'une rançon parfois très amère.
VII
Il y eut au mois de novembre de cette même année la noce de mes deux frères.
Baptiste, l'aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. Le cadet, Louis, en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mes parents les avaient assurés à un marchand d'hommes avant le tirage au sort.
Le service, d'une durée de huit ans, semblait alors une épouvantable calamité. Ma mère disait souvent, à propos de mes frères, qu'elle préférerait les voir mourir que partir soldats. C'est que les partants, assez rares, victimes du sort et de la misère, gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne reparaissaient qu'à l'expiration de leur congé, après un nombre infini de déplacements et d'aventures… Or, dans nos campagnes, on n'avait pas la moindre notion de l'extérieur. Au delà des limites du canton, au delà des distances connues, c'étaient des pays mystérieux qu'on imaginait pleins de dangers et peuplés de barbares. Sans compter que subsistait le souvenir des grandes guerres de l'Empire, où tant d'hommes étaient restés!
En s'assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu près—alors que, si l'on s'exposait à être pris, on ne s'en tirait pas à moins de mille ou onze cents francs. Maman, à force d'économies, rognant sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant patiemment gros sous et petites pièces, était arrivée à rassembler les mille francs nécessaires à l'assurance préalable de ses deux aînés. Résultat dont elle se montrait heureuse et fière…
Mes frères épousaient les deux sœurs, les filles de Cognet, du Rondet. Le Louis avait une autre bonne amie qu'il préférait à la Claudine Cognet. Mais notre mère, dont il subissait l'influence, lui avait fait entendre qu'étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère il valait mieux qu'ils eussent les deux sœurs pour femmes: ce serait dans la communauté une garantie de concorde. Et lui d'acquiescer, après un temps d'hésitation—au grand désespoir de la pauvre délaissée…
Comme j'étais trop jeune pour faire partie du cortège au titre de «garçon» je demeurai au Garibier le jour de la noce, avec ma grand'mère et la Marinette. Il me fallut même garder les cochons comme de coutume, mais je les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage général, on ne s'en apercevrait pas.
Le dîner se préparait sous la direction d'une cuisinière de Bourbon qu'aidaient ma mère, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Deux grandes tables improvisées avec des planches et des tréteaux occupaient deux côtés de la pièce. Les volailles qu'on avait sacrifiées la veille et les quartiers de viande amenés par un boucher de Bourbon mijotaient en plusieurs terrines, cuisaient en une grande chaudière ou rôtissaient au four. Je me régalai avec des abatis et de la brioche appétissante fleurant le beurre frais.
Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient bu et dansé pendant cinq heures au bourg, chez Vassenat, l'aubergiste,—au point de fatiguer les deux musiciens: un grand vieux très maigre qui manœuvrait avec conviction le tourniquet d'une vielle, et un joufflu au nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin, pris hâtivement au Rondet, avant le départ pour Meillers, paraissait à tous vraiment lointain. Si bien que le dîner commença presque aussitôt.
Les tables se trouvant être insuffisantes, on installa au coin de la cheminée les gamins dont j'étais. Il y avait les deux plus jeunes enfants de l'oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté de mes belles-sœurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippière, le Bastien et la Thérèse de la Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse, j'admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux blonds que n'emprisonnait pas son bonnet d'indienne. Mais je ne lui faisais guère d'avances, cet envahissement d'étrangers me faisant plus sauvage encore que de coutume. Mes compagnons n'étaient d'ailleurs pas plus loquaces. Nous n'en faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère vint s'installer à notre groupe pour nous surveiller—avec grand'raison, car nous nous serions certainement rendus malades.
Aux grandes tables, par contre, les conversations allaient s'animant. Tout le monde parlait fort, et plus fort que tous l'oncle Toinot qui plaçait son drame de guerre réservé aux grandes occasions—il s'agissait d'un Russe «occis» par lui:
«C'était peu avant la Bérésina, un jour qu'il faisait rudement froid, sacré bon sang! Voilà qu'on nous envoie une vingtaine en reconnaissance pour fouiller un petit bois de sapins sur la gauche de la colonne. On ne voyait rien; on ne s'attendait à rien—quand tout à coup, d'une espèce de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu en voilà, qui nous canardent en criant comme des sauvages et tâchent à nous cerner… Alors nous faisons jouer la baïonnette—et pas pour de rire, je vous en réponds! Le chef de ces salauds avait une sale tête; j'aurais bien voulu lui mettre les tripes au vent… Mais comme je le z'yeutais, j'aperçois un grand gargan avec une barbe à poux, qui me guettait aussi crosse levée… J'évite le choc par un saut de côté; je lui fiche un coup de tête dans le ventre si violent qu'il chancelle et s'abat dans la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser sa poitrine, il me fixe de ses deux grands yeux blancs épouvantés que je n'oublierai jamais:
«—Francis bono!… Francis bono!… suppliait-il.
«Ça voulait dire: «Bon Français!» Et le regard ajoutait: «Ne me tue pas!»
«Mais avec la misère qu'on avait par ce froid du diable et rien à «bouffer» que des morceaux de cheval mort, tout crus, quand on en pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n'eus qu'une pensée féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, tu peux «chialler»… Tu ne m'aurais pas ménagé, toi, si je ne t'avais pas vu à temps!» Et v'lan! ma baïonnette le traverse comme un pain de beurre!»
Un frisson d'horreur courut autour de la tablée, un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme! Lui jouissait de son triomphe. Il but coup sur coup deux verres de vin et se mit à chanter des chansons de l'armée très malhonnêtes qui faisaient rougir les filles et nous intriguaient, nous, les enfants. Si bien que ma grand'mère lui reprocha de n'être pas convenable. Mais il était trop heureux d'accaparer l'attention pour tenir compte de ses avis.
La porte extérieure s'ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine d'individus drôlement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, à gesticuler, à faire des contorsions et des grimaces. Ils avaient d'énormes nez postiches dans des figures enfarinées, et des costumes hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir de charbon, s'étaient fait des moustaches et des rayures par tout le visage. Cinquante bouches proférèrent la même exclamation:
—Les masques!… Voilà les masques!…
C'était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d'amuser les invités.
Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu'ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche. Et, après qu'ils eurent bu et mangé, dans l'étroit espace libre ils dansèrent avec des hurlements de sauvages, des entrechats formidables.
Mais les convives commençaient à s'ennuyer à table. Mon père alluma la lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu'à la grange où, vite, un bal s'improvisa. Dans un coin, sur un entassement de bottes de paille, s'installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne, accrochée très haut, donnait une clarté bien pauvre, et les danseurs, dans la demi-obscurité, avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d'ailleurs: masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s'agitaient en cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de gerbes, les vieux regardaient en causant. Nous, les gamins, nous courions de-ci, de-là, nous poursuivant, nous chamaillant. A un moment où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.
—Il faut danser, les petits; c'est une bonne occasion pour apprendre.
Et comme nous baissions la tête sans répondre, mon parrain reprit:
—Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner…
Il y mit de l'insistance, et malgré notre confusion il nous fallut partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu'au bout quand même. Et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse,—ce dont mon parrain nous taquina fort. Mais ce premier essai m'avait donné de l'audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.
La lanterne ayant usé son combustible s'éteignit soudain; dans la grange enténébrée, ce furent des cris d'effroi et de gaieté, des bousculades et des rires—coupés d'exclamations ironiques.
—Baptiste, gare ta femme!
—Louis, je te vole la Claudine!
—Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?
La première surprise passée les chuchotements, les bruits d'embrassade se multiplièrent; des baisers anonymes autant qu'audacieux provoquaient des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des soupirs.
Sur l'ordre des mariés, je fus à la maison quérir de la lumière. Les vieux qui, depuis un moment avaient quitté le bal, y étaient attablés à nouveau buvant, chantant, s'empiffrant de volaille rôtie. L'oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait comme un sonneur.
La grange éclairée à nouveau, le bal reprit pour se continuer jusqu'à deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés avaient filé plus tôt pour gagner dans la nuit Suippière où ils devaient coucher. Quelques-uns des convives éloignés reçurent aussi l'hospitalité chez les voisins. Les autres demeurèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier,—où chacun des lits avait été dédoublé par les soins de ma mère—les hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention des couvertures usagées, des sacs.
Les jeunes garçons tinrent à rester debout par bravade. Après avoir bu et mangé à satiété ils se répandirent dans la cour et firent mille sottises—comme de démonter l'araire, de bousculer le char à bœufs dans la mare, d'enlever des jougs les liens de cuir et de s'en servir pour lier Médor sur la brouette qu'ils suspendirent aux branches hautes d'un poirier. Si lamentablement gémit le pauvre chien que mon père dut se lever pour le délivrer, non sans peine. Cependant que les héros clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin des mariés de grands bâtons fourchus dont je ne compris pas à ce moment le sens. Au jour, rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée pour obtenir de la «soupe frite». Tout cela entrait dans la tradition du moment, un peu modifiée depuis quant aux détails,—le fond restant le même.
Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des emblèmes. Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû aller garder les cochons comme si de rien n'était.
Quand je revins, le déjeuner s'achevait dans une gaieté un peu factice. La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. Les plus enragés obtinrent cependant une nouvelle sauterie dans la grange—courte et sans entrain, d'ailleurs. Et les invités se retirèrent avant la nuit, emportant des restes de galette et de brioche offerts par ma mère…
Il y eut bien du mal ensuite pour remettre toutes choses en place…
VIII
Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort, surtout en femmes. Ma grand'mère, ma mère, la Catherine, mes deux belles-sœurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il y avait en plus ma petite sœur Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la pauvre gamine était innocente. On mettait cela sur le compte d'une mauvaise fièvre qu'elle avait eue toute jeunette—à la suite de quoi elle s'était élevée chétive et malingre, gênée dans son développement, au physique aussi bien qu'au moral. Toujours est-il que ses yeux, trop fixes, ne décelaient nulle lueur d'intelligence et qu'elle avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle ne tenait guère de conversation qu'avec Médor et les chats avec lesquels elle se plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les événements les plus graves ne l'émeuvaient point; mais elle riait parfois sans motif, longuement. Sa compréhension devait rester toujours celle d'un enfant en bas âge…
Je commençais alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin d'hiver et au commencement du printemps, alors qu'on labourait les jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de bœufs ou boiron. J'amenais d'ailleurs les cochons qui, s'occupant à chercher les vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages.
Nos quatre bœufs s'appelaient Noiraud, Rougeaud, Blanchon et Mouton. Les deux premiers appartenaient à cette race d'Auvergne dont j'ai déjà parlé; il y en avait un couple au moins dans chaque ferme—les bœufs blancs du pays n'étant pas assez robustes, disait-on, pour faire tout le travail. Ils se comportaient bien, les Maurias, ayant la robustesse et l'expérience de l'âge. Les blancs, jeunes encore, avaient besoin d'être tenus de près…
La marche était fatigante, sur cette terre remuée dont mes sabots s'emplissaient vite. Quand je m'ennuyais trop à «toucher» je demandais à mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l'araire. Mais, en dépit de toute ma bonne volonté, le manque d'habitude, le manque de force, ou bien un faux mouvement des bœufs, étaient cause que je laissais quelquefois dévier l'outil. Alors mon parrain, assez emportant et très pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, me disant «bon à rien». Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi; mais il prétextait alors mon insuffisance à conduire et parfois me giflait. Ainsi compris-je à ce moment pourquoi les faibles ont toujours tort et qu'il est triste de travailler sous la direction des autres.
Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de l'attelée, supputant par comparaison au travail des jours précédents quand viendrait l'heure de nous en aller… En arrivant à la bouchure où s'ouvrait la barrière, ou claie du champ, j'épiais à la dérobée la physionomie de l'aîné—presque toujours impénétrable; et je devais retourner les bœufs, faire un long tour encore, au bout duquel m'attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance de mon espoir. D'ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour partir qu'on appelât de la maison,—car il n'avait pas de montre, et par les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne accomplie ou le degré de faim qu'accusait son estomac.
A cause de l'éloignement des villages, nous entendions même rarement la sonnerie de l'Angelus de midi qui, se plaçant juste au milieu de la tâche quotidienne, aurait pu nous donner une indication.
S'il faisait beau, les séances se passaient avec un moindre ennui; mais aux mauvais jours, vraiment, ça n'en finissait plus… Il me souvient d'une période où nous labourions dans notre champ des Châtaigniers, le plus éloigné de la ferme. Le vent fort tirait de Souvigny, c'est-à-dire du nord-est, et il passait des bourrasques, des averses froides, des giboulées de grésil et même de neige. Ces fouaillées traversaient mes vêtements, m'enveloppaient d'un suaire glacé; mes mains se teintaient de violet…
Un jour que nous étions douchés plus que de raison des frissons me secouèrent qui n'étaient pas seulement dus au froid. J'avais le front brûlant, l'estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me plaignis à mon parrain, parlant de m'en aller. Mais il n'y voulut pas consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un instant dans le creux d'un vieux chêne, il prit la peine de m'examiner. Me voyant soudain très pâle et soudain d'un pourpre de mauvais aloi:
—Va-t'en bien vite, me dit-il; tu as la fièvre!
Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j'eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher. Le lendemain, à la suite d'une bonne suée, j'avais par tout le corps une éruption de petits boutons rouges. Il me souvient que ma mère me recommandait sans cesse de rester bien couvert sous peine des pires catastrophes…
Après une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les cerisiers s'épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à circuler, à vivre.
L'hiver d'après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau et à participer au nettoyage des étables.
Les années précédentes, allant aux champs dans la neige, j'enviais les batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je m'aperçus que ce n'était pas tout rose non plus, que, si l'on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu'on avalait par trop de poussière.
Le battage, à cette époque où tout s'écossait au fléau, durait depuis la Toussaint jusqu'au Carnaval, et même jusqu'à la Mi-Carême, sans interruption presque,—sauf quelques journées chaque mois, «quand la lune était bonne», pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une abondante récolte, nous travaillions chaque soir jusqu'à dix heures à la lueur d'une lanterne. Je ne connais pas de besogne plus énervante… Manœuvrer le fléau sans arrêt du même train régulier, pour conserver l'harmonie obligée de la cadence, ne pouvoir disposer d'une seconde pour se moucher, pour enlever la poussière qui vous picote le visage et la nuque—quand on est encore malhabile et non habitué à l'effort soutenu, c'est à devenir enragé! Mais quel plaisir les jours où l'on vannait, quand le gros tas de mélange gris, diminuant peu à peu, s'engouffrait en entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains dans l'amas de grain propre d'une belle couleur d'or…
Bien dures aussi les séances de nettoyage des étables, le samedi matin! C'est avec le cadet que je faisais ce travail. Nous avions une grosse civière, ou bayard de chêne, que je trouvais déjà lourde sans qu'elle fût chargée. Munis chacun d'un bigot[2], nous piquions avec force dans la couche épaisse de fumier d'où montait une buée chaude, et nous entassions des bigochées monstres. Le Louis excitait mon amour-propre:
[2] Fourche recourbée en forme de crochet.
—Nous en mettons encore un peu, hein? C'est là que nous allons voir si tu es un homme!
Tenant à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement tant et si bien qu'il m'en craquait dans les reins lorsqu'on soulevait… Au bout d'un moment j'étais en nage et suffocant; les nerfs fatigués, détendus, ne pouvaient plus serrer suffisamment les poignées du bayard qui, souvent, m'échappait dans le parcours de l'étable à la pelote de fumier de la cour. On avait beau se modérer ensuite: à tout propos survenait un nouvel avatar… Alors mon père—ou mon parrain—de venir me remplacer. Et je m'éclipsais mécontent, froissé, rageur.
J'ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi bien que les grands; mais on manque de force, d'adresse et d'expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, conséquence de leur âge; et l'on souffre de leurs railleries sans indulgence.
IX
M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon l'état des chemins. L'une des femmes se précipitant pour tenir sa monture; une autre appelant bien vite mon père qui s'empressait d'accourir, tant loin soit-il, pour lui montrer les récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications sur les affaires du moment.
M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu'à décoiffer ma grand'mère qui portait ces chapeaux en trois parties—un cône et deux volutes renversés—dits chapeaux à la bourbonnaise que commençaient à dédaigner les jeunes.
—Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins jusqu'à quatre-vingt-dix ans! Avec ces chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil.
A ma mère il disait: