Notes au lecteur de ce fichier électronique:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée.
Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris dans ce livre électronique.
La Table des Matières simplifiée au début de ce livre a été ajoutée.
L'ART
DE
PAYER SES DETTES
ET
DE SATISFAIRE SES CRÉANCIERS,
SANS DÉBOURSER UN SOU.
IMPRIMERIE DE H. BALZAC,
RUE DES MARAIS S.-G., N 17.
L'ART
DE
PAYER SES DETTES
ET
DE SATISFAIRE SES CRÉANCIERS,
SANS DÉBOURSER UN SOU;
ENSEIGNÉ
EN DIX LEÇONS.
OU
Manuel du Droit Commercial,
A L'USAGE DES GENS RUINÉS, DES SOLLICITEURS, DES SURNUMÉRAIRES,
DES EMPLOYÉS RÉFORMÉS ET DE TOUS LES CONSOMMATEURS SANS ARGENT.
Par FEU MON ONCLE,
Professeur Émérite.
PRÉCÉDÉ D'UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'AUTEUR ET ORNÉ
DE SON PORTRAIT.
LE TOUT PUBLIÉ
PAR SON NEVEU,
AUTEUR DE L'ART DE METTRE SA CRAVATE.
«Plus on doit, plus on a de crédit.»
Pens. inéd. du Professeur.
A Paris,
A LA LIBRAIRIE UNIVERSELLE,
RUE VIVIENNE, N. 2 BIS, AU COIN DU PASSAGE COLBERT.
1827.
TABLE DES MATIÈRES
[AVANT-PROPOS]
[NOTICE BIOGRAPHIQUE DE MON ONCLE]
[APHORISMES,]
[PREMIÈRE LEÇON.]
[DEUXIÈME LEÇON.]
[TROISIÈME LEÇON.]
[QUATRIÈME LEÇON.]
[CINQUIÈME LEÇON.]
[SIXIÈME LEÇON.]
[SEPTIÈME LEÇON.]
[HUITIÈME LEÇON.]
[NEUVIÈME LEÇON.]
[DIXIÈME ET DERNIÈRE LEÇON.]
[CONCLUSION.]
[TABLE]
AVANT-PROPOS
De l'Éditeur.
L'auteur de l'Art de mettre sa cravate lance dans le monde un ouvrage qui, bien qu'il ne soit pas de lui, va trouver bien des détracteurs, et lui attirer peut-être bien des persécutions. Comment! vont s'écrier une foule d'esprits étroits, ce baron de l'Empésé prétend ériger en science l'art affreux de donner à un créancier honnête de belles paroles pour de l'argent comptant? Mais c'est une infamie, une abomination! Il faut pendre un homme comme celui-là!...
Déjà d'inquiètes clameurs s'échappent des comptoirs de tous les négocians, fabricans, marchands et débitans; car il y en a quelques-uns qui ne voient pas plus loin que leur patente, et quelques autres dont la philosophie n'a guère plus de longueur que le parquet de leur établissement.
A la seule annonce de ce livre la peur va gagner le propriétaire, le restaurateur, le limonadier, le tailleur, la lingère, le bottier, le chapelier, le bonnetier, le marchand de vin, le boulanger, le boucher, l'épicier, etc., etc., et jusqu'au libraire même; tous les petits mémoires qui dormaient d'un profond sommeil vont aller éveiller en sursaut le modeste employé, l'inutile fashionable, l'artisan laborieux et l'égoïste rentier.
C'est un malheur; mais comme l'ont dit de grands écrivains du XIXe siècle: Le foyer des lumières s'étend de jour en jour[1].... Le genre humain est en marche[2].... La nation française ne peut rétrograder[3]... Les uns ont trop, les autres n'ont pas assez[4], etc., etc. Mettez-vous bien dans la tête que tant que l'on ne raisonnera que sur des spécialités pareilles, bêtises; il faut embrasser les grands intérêts sociaux et raisonner sur les généralités: le reste marchera tout seul, et ceci ne sera un contre-sens que pour l'épicier!... Mais qu'est-ce qu'un individu en comparaison de la masse?
Il est reconnu qu'il existe en France, et principalement à Paris, une quantité innombrable d'individus à qui la société ne doit rien, parce qu'ils ne font rien pour elle, et qui ne s'imaginent pas moins avoir le droit de frapper des réquisitions de toute nature, par cette seule raison que «il est évident que les uns ont trop et que les autres n'ont pas assez[5].»
Or, quels sont les individus dont je veux parler? des hommes qui se classent bénévolement dans la catégorie des autres, en n'ayant pour toute industrie que celle d'exploiter, pour ainsi dire de force, la catégorie dont se composent les uns. Je dois donc prévenir le lecteur que cet ouvrage n'a été écrit ni pour eux, ni pour
«Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,
Que pressent de nos lois les ordres légitimes,
Et qui, désespérant de les plus éviter,
Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.»
En un mot, pour ces êtres paresseux, improductifs et déhontés qui, pour la plupart gens de sac et de cordes, ne méritent que le mépris et l'abandon, allant partout étaler aux yeux d'un public généreux brevet d'incapacité, et ne se bornent qu'au triste rôle de consommateur à charge!....
Je le répète, ce n'est pas pour cette engence que cet ouvrage a été publié, mais bien pour cette classe d'infortunés, déshérités de leur part de la fortune nationale par une force majeure et indépendante de leur volonté; individus estimables sous tous les rapports, possédant toutes les qualités physiques et morales, tous les talens qui font le charme de la société, hommes éminemment producteurs, en un mot, hommes industriels, mais qui n'ayant pas une obole de revenu annuel, sont bien forcés de faire des dettes pour vivre honorablement. Hommes rangés et ayant des principes, ils n'en veulent pas moins satisfaire leurs créanciers d'une manière ou d'une autre, et pour cela ils sont obligés d'avoir recours à des moyens inventifs, à des efforts d'imagination qui laissent bien loin derrière eux les travaux, les découvertes et les opérations de toutes les classes réunies de l'Institut de France...
O vous! producteurs et consommateurs de toutes classes sans argent; vous qui aviez une place et qui n'en avez plus; vous qui en cherchez une et qui ne l'obtiendrez pas; vous qui en avez une qui n'en est pas une; vous qui écrivez dans les journaux libéraux; vous qui faites des brochures politiques et des petits livres in-32; vous qui commencez des maisons sans savoir comment vous les finirez; vous qui faites les beaux bras et des dettes à Paris, vous enfin qui faites tout comme a fait l'auteur de cet ouvrage, que de titres ne réunissez-vous pas pour qu'il vous offre le fruit de ses veilles et de ses méditations!
Par le temps qui court je vous vois exposé à aller à Sainte-Pélagie passer un, deux, trois et quatre termes, ou mieux encore, faire un bail de cinq ans!....... Ayez donc constamment sur vous ce petit Manuel du Droit commercial; avec un tel guide vous pourrez narguer les mandats d'arrêts, les mandats de dépôts, les mandats d'amener, les mandats que vous aurez souscrits au profit d'un tiers porteur, etc., etc., etc., voyager hardiment, tout seul et à la barbe des créanciers, dans les nombreux et brillans passages dont la capitale abonde.
Tandis que vous êtes encore libres, achetez l'ouvrage de l'oncle de M. le baron de l'Empésé, lisez-le, méditez-le, raisonnez-le, apprenez-le par cœur, afin de perfectionner votre éducation, si déjà elle est achevée: la pratique est jointe à la théorie.
L'Éditeur.
NOTICE BIOGRAPHIQUE
SUR
Mon Oncle.
L'homme vraiment étonnant dont je vais entretenir un instant mes lecteurs, mon oncle enfin, fut un de ces individus privilégiés de la nature, et pour lesquels la fortune se plaît à opérer des miracles.
Dès l'âge le plus tendre il sut se mettre au-dessus de ces préjugés impérieux qui gouvernent la société et qui ne sont, philosophiquement parlant, que de grandes infirmités morales, en vivant de fait sur le pied d'un homme qui a 50,000 livres de rentes, bien qu'il n'eût jamais possédé de droit un sou de revenu.
Après avoir usé pendant soixante années consécutives de toutes les jouissances qu'il soit permis à l'homme de désirer et d'user, il fit une fin digne de lui en rendant le dernier soupir chez un restaurateur fameux, qui souvent avait été à même d'apprécier ses brillantes qualités et la puissance de son génie.
Mon oncle naquit à Saint-Germain-en-Laye le 1er avril 1761. Je ne parlerai pas des premières années de son enfance qui s'écoulèrent paisiblement comme celles de tous les enfans gâtés par leur mère. Ma grand'maman désirait depuis long-temps un gage de tendresse de mon grand-père; elle venait de l'obtenir après dix années d'union, et mon oncle en était le premier fruit (mon père ne vint au monde que dix autres années après). Mon grand-père, aussi aveuglé par sa tendresse pour son fils que l'était sa femme, ne sut pas distinguer toutes les passions qui viendraient un jour assaillir le cœur de son trésor, et quoique ce fût un homme d'esprit, il ne sut pas donner à son éducation la marche qu'elle semblait nécessiter.
Absent pendant neuf mois de l'année qu'il passait à son régiment de Royal-Cravate, où il avait obtenu le grade de major, il ne pouvait guère surveiller son fils, et était obligé de s'en rapporter à la sagesse de sa femme. Doué de toutes les dispositions nécessaires pour faire parler de lui un jour, le trésor de ma grand'maman avait aussi tous les petits défauts voulus pour en faire parler dans un genre opposé.
On lui avait donné des maîtres qu'il n'écoutait pas; il dansait avec son maître de latin, tirait des pétards au nez du maître de danse, mettait des bouts de bougie dans les poches du maître de dessin et des bouchons dans la flûte de son maître de musique. Dans les courts voyages que mon grand-père faisait à St.-Germain, mon oncle prenait son épée qu'il mettait à la place de la broche après y avoir passé son plumet en guise de rôti; il arrachait les poils du chat et faisait des moustaches au serin avec de l'encre. Ma grand'maman trouvait cela charmant; mon grand-père ne pouvait s'empêcher de rire en traitant toutes ses espiégleries de bagatelles, et disant que l'âge le corrigerait plus tard. L'âge vint et mon oncle ne se corrigea pas. Enfin, les choses devinrent telles, que personne ne pouvant plus tenir dans la maison, on prit le parti de se débarrasser du trésor. Mon oncle avait alors 10 ans.
Il entra au collége Louis-le-Grand à Paris, où, pendant les quatre premières années, il fit des progrès sensibles et mit à profit les précieux avantages qu'il avait reçus de la nature. S'il n'était pas le plus fort de sa classe en version, il était le plus fort à la balle; il se battait régulièrement deux fois par jours, se faisait mettre au pain sec cinq fois par semaine, recevait vingt-cinq férules à la fin du mois, et remportait deux prix et une demi-douzaine d'accessit à la fin de l'année; ma grand'maman était enchantée.
Au mois d'août 1777, mon grand-père étant à St.-Germain, vint à Paris avec l'intention d'emmener son fils passer une partie des vacances avec lui à son régiment. Il arrive au collége, se faisant une fête de le voir; il le demande........ Le visage du principal s'allonge......., sa physionomie se rembrunit....., il balbutie......, enfin mon grand-père apprend que depuis quinze jours son cher fils a disparu ainsi que la fille de la blanchisseuse de la lingerie, et qu'on ne sait où ils sont allés. Mon oncle venait d'atteindre sa seizième année.
Mon grand-père se garde bien d'apprendre à sa femme cette escapade. Il alla trouver M. de Sartines qui lui dit de revenir le soir. Pendant ce temps mon oncle fut déniché avec sa petite blanchisseuse dans un cabinet garni de la rue Fromenteau où il s'était réfugié. Son père le ramena à St.-Germain, sans lui faire aucun reproche; et, dès ce moment, il fut convenu qu'étant assez avancé dans ses études pour pouvoir se passer du collége, il les terminerait dans la maison paternelle.
Le cours d'études que mon oncle entreprit était assez agréable. Tous les matins il jouait à la paume ou au billard, allait le soir au bal, y faisait de nombreuses connaissances qu'il amenait chez sa mère boire le meilleur vin de son père, crevait des chevaux, brisait les voitures de ceux qui voulaient bien lui en prêter, et devait à tout le monde.
Dans la belle saison il allait à la campagne, tirait sur les chiens et même quelquefois sur les gardes de chasse après avoir fait des enfans à leurs femmes, tuait tout le gibier et empruntait de l'argent à tous les propriétaires des environs. L'hiver, il avait un duel par semaine et une prise de corps tous les mois.
Ce fut alors que mon grand-père résolut de le faire voyager pour tâcher de calmer une tête qui, disait-il, n'avait besoin que de réfléchir. Or, les voyages prêtant beaucoup à la réflexion, mon oncle fut envoyé aux Eaux de Bagnères qui étaient alors le rendez-vous de tout ce qu'il y avait de plus distingué.
Là, il devint l'ordonnateur de toutes les fêtes, l'âme de tous les plaisirs. Ceux qui y étaient à cette époque (1784) se rappelleront encore la salle de spectacle qu'il construisit en deux heures de temps à Lourdes, où était arrivée, depuis quelques jours, une troupe de comédiens de province dans l'intention de continuer leur route pour la Capitale, au moyen de quelques recettes qu'ils comptaient prélever sur les rustiques habitans, en les gratifiant de deux on trois de leurs représentations.
A défaut d'autre local pour y établir son théâtre, mon oncle avait jeté son dévolu sur le vaste hangard d'un sellier qui permit qu'on en disposât, mais à condition de ne point faire déménager ses voitures. Il trouva le moyen de tout concilier: il fit démonter les caisses de dessus leurs trains, les fit ranger en demi-cercle les unes à côté des autres, et composa de cette manière un rang de loges d'un genre tout-à-fait nouveau. Un grand carrosse à portières ouvertes qui avait appartenu autrefois à l'archevêque de Toulouse formait la loge d'honneur, et deux belles diligences, aux extrémités de l'orchestre, figuraient les loges d'avant-scène. Un second rang de loges de la même espèce s'élevait sur leurs trains, et toutes les selles, disposées sur de longues perches perpendiculaires au théâtre, composaient un parterre où les spectateurs étaient à califourchon. Jamais spectacle plus grotesque n'excita des ris plus immodérés.
Mon oncle revint l'année suivante à Saint-Germain avec un sensible changement opéré dans toute sa personne. S'il avait gagné d'un côté, il avait perdu de l'autre; car il rapporta de ce voyage un goût prononcé pour le jeu auquel il se livra d'une manière telle, que mon grand-père aliéna sa petite fortune pour acquitter les dettes nombreuses que son fils contracta.
Ce fut à cette époque (1787) que mon oncle perdit son père. Il mourut des suites d'une chute de cheval: ma grand'maman suivit de près son mari. Mon père, quoique plus jeune de 10 ans que son frère, mais beaucoup plus sage, fut chargé par le conseil de famille d'arranger les affaires de la succession, bien qu'il ne fût pas majeur. Mes grands parens ne laissèrent que très-peu de chose à leurs enfans, et quoique mon oncle eût déjà reçu six fois la valeur de ce qui pouvait lui revenir, mon père n'en partagea pas moins avec lui les 12,000 fr., montant de la succession.
La révolution venait d'éclater, et mon oncle qui s'était déjà fait remarquer par la violence de ses opinions monarchiques, crut devoir s'expatrier dans un moment où tout ce qui était considéré comme appartenant au parti de la cour, avait à craindre pour sa vie. Une raison qui n'était pas moins forte encore, c'est qu'il ne lui restait plus rien, et qu'étant habitué à vivre grandement, ayant usé son crédit, il n'aurait pu trouver un sou à emprunter.
Il prit le parti de retourner aux Eaux, où il espérait mettre en pratique les nombreuses ressources que le jeu pouvait lui offrir. Il quitta donc Paris au mois de mai 1789, et arriva à Bagnères, où il se fit modestement passer pour un jeune banquier de Hambourg, bien qu'il n'eût jamais trouvé un écu sur sa signature; mais personne ne paraissait s'entendre mieux que lui aux grandes spéculations commerciales; à l'entendre il était en relation avec toutes les places de l'Europe, ayant sans cesse à la bouche le nom des plus fameux négocians. C'était toujours sans affectation qu'il parlait des opérations immenses qu'il avait faites aux dernières foires de Francfort et de Leipsick, et la seule chose qu'on ne pouvait concevoir après l'avoir bien écouté, c'était qu'aucun souverain de l'Europe ne lui ait encore confié l'administration de ses finances, et qu'il vînt perdre aux Eaux un temps qu'il aurait pu employer si utilement à la prospérité de ses concitoyens.
Une autre fois, il trouva le moyen de persuader à un prince russe qu'il possédait, dans une de ses terres en Sibérie, des carrières de marbres dont l'exploitation devait rapporter plusieurs millions. Ils passèrent ensemble un marché que mon oncle céda peu de temps après pour la somme de cinquante mille écus, à un négociant de Florence, lequel se transporta en Russie, et dépensa six cent mille francs à fouiller une prétendue carrière, dont il ne retira même pas de quoi faire un dessus de table de nuit.
En 1796, mon oncle revint à Paris où il se lança dans les affaires. Il obtint un emploi dans les fournitures de l'armée d'Italie, et en 1799, il était un des munitionnaires généraux de l'année de Pichegru en Hollande.
Dans l'espace de huit ans, il fit, perdit, refit et mangea quatre fois sa fortune; enfin, un jour il avoua à mon père qu'il ne possédait pas, pour le moment, un louis, tout en lui proposant d'en parier mille, qu'il reviendrait de Spa, où il comptait aller passer la saison des Eaux, avec cinquante mille francs dans son portefeuille; mon père aurait perdu son pari, et mon oncle l'aurait gagné.
Pendant quinze ans, mon oncle n'eut d'autre existence que celle qu'il tirait de son talent au billard, au piquet, et à d'autres jeux qu'il n'exerçait jamais qu'au rendez-vous des Eaux les plus fréquentées, ou à Paris, au pavillon d'Hanovre et dans d'autres établissemens de ce genre. Son bonheur était si constant qu'on était tenté quelquefois de croire qu'il y entrait beaucoup d'adresse; mais la preuve de sa bonne foi était à la pointe d'une épée où dans le canon d'un pistolet, et mon oncle l'avait tant de fois administré avec succès qu'il avait fini par convaincre tout le monde sans persuader personne.
Cependant le moment était arrivé où il allait voir s'évanouir le rêve de bonheur qui durait depuis plus de quarante ans. C'était en 1821, il était revenu des Eaux de Plombières où il avait passé la saison précédente, et cette fois il en était revenu sans un sou vaillant. Forcé de se loger dans un petit hôtel garni de la rue Saint-Nicolas d'Antin, il avait voulu recommencer le genre d'industrie qu'il avait si bien exploité à Paris, et ailleurs. Mais hélas! il n'avait plus au billard cette justesse de coup d'œil, qui ne lui avait jamais fait manquer au bloc, même une bille de longueur; à l'écarté il ne retournait plus le roi aussi souvent; à l'impérial ses adversaires donnaient mieux que lui, et au piquet les mains lui tremblaient lorsqu'il fallait battre les cartes. Si l'étoile de mon oncle avait commencé à pâlir à Plombières, elle s'était totalement éclipsée à Paris.
Il me serait impossible de peindre le profond chagrin qui s'empara tout à coup de l'homme qui avait toujours vu en riant les événemens les plus tristes de la vie. A la suite d'une partie d'écarté où il avait perdu tout; ayant été piqué sur quatre trois fois de suite, la fièvre s'empara de sa personne le lendemain matin, et le maître de l'hôtel s'empara de sa malle qui contenait tout ce qu'il possédait en linge et vêtement, et jusqu'à une magnifique queue de billard qu'il avait gagnée à un fameux ébéniste de la capitale, comme pour avoir entre les mains une hypothèque de ce qui lui était dû, tant en logement qu'en nourriture.
Mon oncle ne put supporter ce dernier coup, et dès ce moment sa maladie qui n'était autre chez lui qu'un épuisement total de la machine humaine tant au physique qu'au moral, empira d'une manière vraiment alarmante pour lui et ses créanciers. Ayant épuisé toute espèce de ressources, il se fit conduire bravement en fiacre à l'hospice de la Charité où il prétendit devoir être traité d'une manière privilégiée, attendu que le huitième de tout ce qui se perdait au jeu devant retourner aux hospices, ainsi que le cinquième du prix de tous les billets pris au spectacle, depuis quarante ans il avait bien payé sa place à l'hôpital, et que ce n'était qu'un rendu pour un prêté.
Il y entra, en effet, le 3 janvier 1822, ses poches pleines de patience et de philosophie; quant à son amour-propre, il le déposa prudemment à la porte, au risque de ne le plus retrouver en sortant. Pendant un an que dura sa maladie, je lui prodiguai toutes les consolations et tous les adoucissemens qui furent en mon pouvoir. J'allais le voir souvent, et les jours où je ne pouvais absolument me déranger de mes occupations, il passait son temps à m'écrire, et (me disait-il) à mettre en ordre ses écritures, sentant bien qu'il était arrivé au bout de sa carrière. Je me réserve de publier un jour cette correspondance qui ne sera pas moins piquante qu'instructive à cause de l'originalité, et des observations de tous genres dont elle est farcie.
Ce fut à la Charité que mon oncle composa le savant traité que je donne aujourd'hui au public.
Sur la fin de cette année (commencement de décembre) étant en état de sortir, il quitta son hospice pour venir partager avec moi ma très-modeste demeure. Là, il se livra tout entier à cette triste pensée, qu'il allait être incessamment forcé de faire une banqueroute définitive à ce bas-monde et à ses créanciers. Au fait mon oncle pouvait-il se faire un scrupule de la dépense d'une cinquantaine de mille francs (plus ou moins)[6] qu'il avait prélevés chaque année sur ses concitoyens? Non sans doute, aussi vit-il approcher sans effroi le moment fatal. Mais comme il voulait mourir tranquillement, et la conscience pure, il employa les derniers jours de sa vie cosmopolite, à rechercher ses nombreux créanciers, son intention étant de leur déclarer lui-même sa pénible faillite. Ils étaient au nombre de deux cent vingt-deux. Il les convoqua définitivement pour le 19 mai, et le rendez-vous fut indiqué chez Gillet, restaurateur, à la porte Maillot, dans le salon de quatre cents couverts. La plupart ignoraient ce que mon oncle leur voulait; mais telle avait toujours été leur estime et leur admiration pour le génie inventif dont il leur avait si souvent donné des preuves palpables aux jours de sa brillante fortune, qu'aucun d'eux ne manqua au rendez-vous.
Mon respectable oncle se fit conduire en fiacre, car n'ayant pas même la force de marcher, il lui aurait été de toute impossibilité de faire cette course. Arrivé au lieu de la séance, il fit préparer une espèce d'estrade avec une bergère, dans laquelle il devait s'asseoir pour haranguer son monde, puis un premier rang de chaises tout autour, et un second rang placé sur les tables qu'il avait fait disposer à cet effet, se rappelant sans doute la salle de spectacle qu'il avait improvisée à Bagnères, il y avait quarante ans: et lorsque tous ces créanciers furent réunis et placés il s'assit au milieu d'eux, avec calme et dignité, puis commençant par s'excuser sur la faiblesse de sa voix, qui depuis sa sortie de l'hôpital ne lui permettait guère de se faire entendre très-distinctement, et s'être recueilli comme pour rappeler à sa mémoire de vieux et importans souvenirs, il leur tint à peu près ce discours:
«Messieurs,.....
(Grand mouvement d'attention suivi d'un profond silence.)
«Le grand livre de la vie va se fermer pour moi: Voilà tout à l'heure soixante et un ans que mon compte y est ouvert. Il n'appartient ni à vous ni à moi de faire la balance de celui-ci, ce soin n'est réservé qu'à Dieu seul, qui a tenu jusqu'à ce jour le livre journal de toutes mes pensées et actions: (Un vieil usurier fait ici un signe de croix.) Je le vois déjà prêt à entreprendre les terribles additions de cet immense compte courant, et je tremblerais d'apprendre de combien elles me constitueront son débiteur, si son crédit comme sa bonté n'étaient infinis.»
A ce touchant exorde les mouchoirs des deux cent vingt-deux créanciers de mon oncle sortirent de leurs poches et se portèrent à leurs yeux où semblaient rouler quelques larmes d'attendrissement. Mon oncle respira une prise de tabac et continua.
«S'il ne m'est point donné de compter avec le Créateur, il m'a du moins laissé la force et le courage nécessaire pour régler définitivement avec chacun de vous avant ma mort; car je le sens mon heure dernière a sonné (quelques sanglots se font entendre). Voici mon journal, mon grand-livre, mon carnet d'échéances, mon répertoire établi par ordre alphabétique; ils sont visés, cotés et paraphés selon l'usage établi chez un homme qui, ne faisant que des affaires en règle, doit se rendre compte, depuis le premier jour de sa gestion jusqu'au dernier, de ses moindres opérations.»
Tous les yeux des créanciers se fixent alors sur un amas de paperasses que mon oncle se serait bien gardé de leur montrer de près.
«Chacun de vous y trouvera couché le solde de ce qui lui revient en totalité, intérêt et capital réunis (ici nouvelles larmes d'attendrissement.) Mais, Messieurs, vous auriez tort de penser que, comme dans les balances ordinaires des négocians patentés, il se trouve ici un actif et un passif (grand mouvement d'attention). Non, Messieurs, non. Je n'ai à vous présenter que du passif (mouvement en sens divers).
»Cependant ne craignez pas de recevoir ni 10 p. 100; ni 20 p. 100; ni même 40 p. 100 de ce qui vous est si légitimement dû (l'attention redouble). Je suis incapable d'une telle bassesse, cela serait une véritable friponnerie; et j'aimerais mieux ne vous rien donner, aussi est-ce ce que j'ai résolu, et vous ne recevrez pas un sou.»
(Ébahissement général suivi d'un murmure improbateur.)
Quelques voix: Écoutez! écoutez!
Ici mon oncle se mouche, boit une gorgée d'eau sucrée, et reprend aussitôt avec calme et confiance:
«Oui, Messieurs, écoutez!..... Mon père en mourant ne me laissa pour toute fortune que quelques brochures manuscrites indiquant un grand nombre d'améliorations à faire dans le système financier établi en France.....; pouvaient-elles me faire vivre, je vous le demande?
(Approbation au centre, un marchand de comestibles: C'est très juste.)
»Je conçus donc la grande pensée du crédit, et j'ai découvert qu'il ne se fondait et ne s'établissait d'une manière solide que d'après la fidélité qu'on apportait à ne jamais payer ses dettes. (Oh! oh!) Je vous ai tous fait servir de preuve à cette importante découverte. (Agitation.) Si elle vous laissait le moindre doute à cet égard, je vous engagerais à jeter les yeux sur vos écritures, où je vous défie de trouver note le plus léger à compte de ma part.
(L'agitation redouble.) J'ignore encore si vous aurez dans la suite à vous louer de ma découverte.
(Hésitation marquée.) Mais je me suis toujours fait un devoir, jusqu'aux derniers momens de mon existence politique et sociale, de manœuvrer mes emprunts quelquefois forcés, et ce, je ne crains pas de l'avouer, de manière qu'au jour de mon décès, les sommes que j'ai perçues se trouvassent réparties sur un grand nombre de têtes, et toujours de préférence sur les plus riches.
(Approbation générale, à l'exception du vieil usurier.)
»Mais, Messieurs, qu'est-ce que cette perte, en comparaison de celles que vous fera éprouver immanquablement le misérable système de finance, qui vous a été dernièrement présenté. (Silence au centre, hilarité à gauche et à l'extrême droite), une véritable bagatelle en comparaison des immenses avantages dont le nouveau système de crédit, d'emprunt et d'amortissement que je viens de vous dévoiler, pourra vous faire jouir à l'avenir. J'ai chargé mon neveu de le développer, de le rédiger et de le faire imprimer pour le bien commun de tous et comme devant apporter à l'État une nouvelle source de prospérité découverte par mon exemple[7].
(Marques bruyantes d'improbation.)
»Hé! Messieurs, si je voulais m'étendre sur le bien que je vous ai fait et que je suis encore à même de vous faire, il me serait facile de prouver que vous êtes encore mes débiteurs, mais je préfère ne séparer de vous avec la consolante idée que nous sommes ensemble parfaitement quittes.»
«Une voix: Celui-là est trop fort!»
«Je termine, Messieurs, veuillez me prêter pour cela toute votre attention. (Profond silence.) J'ai servi d'exemple au riche; j'ai aidé le pauvre; je n'ai fait, en quelque sorte, que déplacer quelques-uns de vos immenses capitaux pour les reporter vers des points où ils trouvaient un bon emploi. J'ai commencé à opérer le nivellement des montagnes d'or que la fortune s'est plu à élever autour de vous: elle était aveugle jusqu'alors, je l'ai, pour ainsi dire, opérée de la cataracte, mes Mémoires feront le reste..... (Bourdonnement général.)»
Mon oncle, après ces mots, se laissa aller sur la bergère, accablé par les efforts qu'il venait de faire pour prouver à ses créanciers d'une manière si non victorieuse, du moins positive, qu'ils devaient encore s'estimer heureux qu'il ne leur dût pas davantage.
Il est vrai que la fin, si inattendue, de ce discours, produisit dans l'assemblée un mélange de sentimens opposés. Les uns voulaient l'étrangler, les autres n'étaient mus que par des sentimens d'extase et d'admiration.
Peu à peu, cette masse de créanciers ne partagea plus que les mêmes idées de générosité, et chacun d'eux alla déposer au bas de l'estrade, sur laquelle deux des demoiselles de salle de M. Gillet étaient occupées à faire revenir mon oncle de son évanouissement, les billets, lettres de changes, délégations, bons payables avec arrêtés de compte, etc., etc.; que ce digne citoyen avait souscrits à leur profit depuis plus de quarante ans.
Après qu'il eut repris ses sens, et qu'il eut aperçu le faisceau de billets et de papiers timbrés qu'on venait de déposer d'un commun accord à ses pieds, il ne put résister au saisissement que la joie de les revoir amassés lui causa tout-à-coup. Faisant un nouvel effort sur lui-même, il souleva ce trophée de ses mains défaillantes, comme pour le montrer à l'univers, et rassemblant toutes ses forces, il s'écria: «Je ne vous demande plus qu'une seule chose en grâce!.. Messieurs, promettez-moi d'acheter mon ouvrage aussitôt qu'il sera imprimé.» Tous le lui jurèrent, et il rendit le dernier soupir dans mes bras.
La perte inattendue d'un homme de bien est un des plus tristes événemens qui puisse affliger la société et ses créanciers lorsqu'il en a. Celle de mon oncle fut principalement appréciée par un marbrier entrepreneur de monument funèbres. Aussi, avec une éloquence qui ne part que du cœur, s'empressa-t-il d'émettre un vœu, celui de faire une petite souscription pour lui élever un modeste tombeau et perpétuer ainsi le souvenir d'un homme de génie. L'un et l'autre furent à l'instant réalisés, et mon bien bon oncle fut enterré au cimetière du Mont-Parnasse, que pour ainsi dire il étrenna de sa personne le 22 de mai 1823. Tous ses créanciers l'accompagnèrent jusqu'à sa dernière demeure.
Peu de jours après, une pierre tumulaire couvrit sa dépouille mortelle, sur laquelle on est tous les jours à même de lire cette simple mais touchante inscription, inspirée autant par la reconnaissance que par une juste admiration, elle fut gravée en caractères lapidaires par la main même du vertueux marbrier:
CI-GÎT
L'INVENTEUR
DE
L'ART
DE PAYER SES DETTES
ET
DE SATISFAIRE SES CRÉANCIERS
SANS DÉBOURSER UN SOL.
22 MAI 1823.
REQUIESCAT IN PACE.
APHORISMES,
Axiomes et Pensées neuves
Dont on ne saurait trop se pénétrer avant que d'étudier les diverses théories enseignées par mon Oncle.
I.
Plus on doit, plus on a de crédit; moins on a de créanciers, moins on a de ressources.
II.
Quiconque ne fait pas de crédit doit infailliblement faire banqueroute, parce que plus on fait de crédit plus on débite, plus on débite plus on fait d'affaires, plus on fait d'affaires plus on gagne d'argent.
III.
Faire des dettes chez les gens qui n'ont pas assez, c'est accroître le désordre, multiplier les infortunes. Devoir aux gens qui ont trop, c'est, au contraire, compenser les misères, et tendre au rétablissement de l'équilibre social.
IV.
Quiconque a des principes doit payer ses dettes lorsqu'il en a, soit d'une manière ou d'une autre, c'est-à-dire avec de l'argent ou sans argent.
V.
Un créancier mal élevé, féroce même, qui ne répond que des sottises aux raisons que vous lui alléguez lorsqu'elles sont bonnes, tout en ne lui donnant que cela, vous remet, sans s'en douter, une quittance en bonne forme de la somme dont vous pouvez lui être redevable.
VI.
Dans le meilleur des gouvernemens possible, une nation, quelque grande qu'elle soit, quelqu'unie qu'elle puisse être, se partage toujours en deux partis opposés chacun.
Savoir:
1º Parti: Individus lésans. C'est le plus fort.
2º Parti: Individus lésés. C'est le plus nombreux.
Je laisse au lecteur le choix d'embrasser celui qui lui paraîtra préférable, ne pouvant opter pour un parti neutre ou mixte (comme en politique), parce que, dans notre acception, il ne peut en exister.
VII.
La population d'un empire ou d'un royaume ne se compose également que de deux classes: celle des producteurs et celle des consommateurs.
Les producteurs ne sont autres que les créanciers, les consommateurs sont les débiteurs.
Or, s'il n'y avait pas de consommateurs, les producteurs deviendraient inutiles. Ce sont donc les consommateurs qui font vivre les producteurs. Il en résulte qu'un producteur (un créancier) doit encore avoir obligation au consommateur (le débiteur) de ne pas lui payer ce qu'il lui doit, puisque si celui-ci ne lui devait rien, celui-là mourrait de faim.
VIII.
La splendeur d'un état étant toujours en proportion de la masse de ses dettes (voyez l'Angleterre) relativement aux individus, raisonnez par analogie?
IX.
Si la propriété n'existe que par le fait du propriétaire, quiconque vient au monde a droit à une propriété quelconque.
X.
Il est évident que le monde ne se compose que de gens qui ont trop et de gens qui n'ont pas assez; c'est à vous de tâcher de rétablir l'équilibre en ce qui vous concerne.
XI.
Il vaut mieux devoir 100,000 fr. à-la-fois à une seule et même personne que 1,000 fr. à mille personnes à-la-fois.
XII.
Le nombre d'individus embarrassés parce qu'ils ont trop d'argent, dont ils ne savent que faire, est égal au nombre d'individus embarrassés parce qu'ils ne savent que faire pour avoir un peu d'argent.
XIII.
Parmi ceux qui ont dû, il n'y a que ceux qui ont commencé de payer que l'on ait mis à Sainte-Pélagie; on se garderait bien d'y mettre celui qui, devant depuis long-temps, n'a encore rien payé.
XIV.
Quiconque a bon pied et bon œil ne peut être privé de sa liberté que parce qu'il le veut bien.
XV.
Il n'existe au monde que deux fléaux, dont toutes les puissances de la terre ne sauraient vous garantir, ce sont la peste et les huissiers.
XVI.
Se donner la mort parce qu'on ne peut payer ses dettes, et qu'on en a cependant l'intention, est, de tous les moyens à employer, le plus sot. S'il est vrai qu'on se doive à ses créanciers, on doit vivre pour eux, et non pas mourir.
XVII.
..... Ce qui est dans la poche des autres serait bien mieux dans la mienne! .... Ote-toi de là que je m'y mette!.... Tel est, en peu de mots, le fond de la morale universelle.
PREMIÈRE LEÇON.
Des Dettes.
Impossibilité de n'avoir pas de dettes.—Qu'est-ce que l'on entend par le mot dettes.—Leurs diverses natures.—Leur nombre, leur qualification et leurs significations enseignées par mon oncle.—Mont-de-Piété.
«Quel est l'heureux du siècle (disait habituellement mon oncle), qui, depuis trente ans, au travers et à la suite des assignats, des mandats, de la déroute politique et de la banqueroute (dont l'État a donné le premier l'exemple), des émigrations, des confiscations, des réquisitions, des appréhensions, des épurations et des invasions qui ont renversé toutes les fortunes, a toujours pu dire: Je ne dois rien?....... Quelle nation, assise sur des monceaux d'or aujourd'hui, pourrait dire: Nous ne serons jamais débiteurs?..... Je l'ai dit et j'aurai souvent l'occasion de le répéter, la France elle-même, toute riche qu'elle est, ne se compose que de deux classes: celle des débiteurs, et celle des créanciers, autrement dit des producteurs et des consommateurs.» Mais revenons au sujet principal qui doit m'occuper, en donnant d'une manière claire et précise l'explication de ce qu'on entend par dettes, en examinant ce mot dans toutes ses acceptions.
Ce terme, pris dans son véritable sens, signifie ce que l'on doit à quelqu'un. Néanmoins, on entend aussi quelquefois par dettes ce qui nous est dû, c'est alors une créance. Pour éviter cette confusion, on distingue une infinité de natures de dettes, et je donnerai l'explication de leurs termes ci-après.
Tous ceux qui peuvent s'obliger peuvent contracter des dettes; d'où il suit que, par un argument en sens contraire, ceux qui ne peuvent pas s'obliger valablement ne peuvent contracter des dettes. Ainsi les mineurs non émancipés, les fils qui n'ont point atteint leur majorité, les femmes en puissance de maris ne peuvent contracter aucunes dettes, sans l'autorisation de ceux sous la puissance desquels ils sont, c'est-à-dire de leurs curateurs ou tuteurs, de leurs pères ou de leurs maris.
On peut contracter des dettes verbalement et par toutes sortes d'actes, comme par billets ou obligations, sentence ou jugement.
Les causes pour lesquelles on peut contracter des dettes sont tous les objets pour lesquels on peut s'obliger, comme logement, nourriture, habillement, location, prêt, avances, etc., etc.
Notre jurisprudence reconnaît vingt-six natures de dettes qu'elle a qualifiées comme ci-dessous, et que mon oncle interprète ou explique de cette manière.
Savoir:
1º Dette active. Elle est considérée, par rapport au créancier, ou pour mieux dire c'est la créance elle-même. Ainsi la créance d'un restaurateur chez lequel on mange depuis long-temps et auquel on doit, depuis la même époque, doit être considérée comme dette active.
Le terme de dette active doit être opposé à celui de dette passive qui est, à peu de chose près, la même, avec cette différence cependant qu'il faut entendre par dette active celle de la somme qu'on doit pour avoir mangé chez lui sans payer jusqu'au jour présent, et par dette passive l'argent qu'on lui devra par la suite, en continuant de manger chez lui de préférence et de ne le pas payer comme par le passé.
2º Dette ancienne, en matières d'hypothèque, est celle qui précède les autres. C'est de toutes les natures de dettes la plus difficile à contracter, parce qu'elle est la première, mais c'est aussi celle qu'il est le plus aisé d'éteindre, par la raison qu'il existe huit manières de l'amortir sans bourse délier, comme nous le prouverons plus bas.
3º Dette annuelle, est celle qui se renouvelle chaque année comme une rente, une pension, un legs d'une somme payable chaque année, et que l'on ne paye pas au renouvellement de l'année ou l'année expirée, promettant d'en payer le double l'année suivante, et toujours de la même manière progressivement; c'est ce qu'on appelle en droit debitum quot annis.
4º Dette caduque; est celle qui n'est de nulle valeur pour le créancier et pour laquelle il n'a aucune espérance: il faut tâcher de n'en avoir que de cette nature, et de préférence aux autres.
5º Dette claire, est celle dont l'objet est certain et qui signifie que le montant de la créance est fixe, connu et arrêté.
Par exemple devoir trois termes à son propriétaire est contracter envers lui une dette claire. Si vous parvenez à lui devoir le quatrième, le propriétaire est clairement payé aux termes de la loi.
6º Dette conditionnelle. C'est celle qui est due sous condition. Par exemple: Je vous payerai si je reçois de l'argent; on n'a rien à toucher, donc on n'a rien à payer. En terme de jurisprudence: Si navis ex Asiâ venerit. Ce qui signifie: à l'arrivée du bateau à vapeur.
7º Dette confuse, est celle dont le droit réside en quelqu'un qui se trouve tout à-la-fois créancier et débiteur du même objet, et par conséquent débiteur et créancier du même individu, de façon que ni l'un ni l'autre ne connaissant rien à cette nature de dette, si l'un des deux vient à embrouiller un peu les titres ou même les raisons sur lesquelles cette dette est basée, il opère l'amortissement.
8º Dette douteuse, est celle qui n'est pas positivement caduque, mais dont le remboursement n'en est pas plus certain. C'est une espèce de promesse périodique mixte de la part du débiteur.
9º Dette éteinte, est celle que l'on ne peut plus exiger, soit qu'elle ait été amortie ou que l'on ne puisse plus intenter d'action pour le paiement, c'est ce qu'on appelle en terme de jurisprudence prescription.
10º Dette exigible, est celle dont on peut poursuivre le paiement devant les tribunaux compétens, sans attendre aucun délai ni l'événement d'aucune condition.
Les billets à ordre, les lettres de change, les délégations et toute espèce d'obligations souscrites par écrit, peuvent être classées dans la catégorie des dettes exigibles.
Quiconque contracte une dette dite exigible, bouleverse de fond en comble l'échafaudage sur lequel est basé son crédit.
11º Dette légale, est celle au remboursement de laquelle on est obligé, puis forcé par la loi. Le cas prévu dans la huitième manière d'acquitter ses dettes est à peu près la seule praticable pour opérer l'amortissement.
12º Dette légitime. Elle s'entend d'une dette qui a une cause juste et n'est point usuraire.
Par exemple j'emprunte un billet de mille francs à un intime ami que je ne connais que de la veille, sous promesse de le lui rendre le lendemain; il me le prête sans intérêt de sa part comme sans reçu de la mienne; je ne le lui rends pas, quoiqu'il me l'ait fait demander plusieurs fois, quoique je n'aie contracté envers cet ami qu'une dette légitime de reconnaissance, j'acquitte ma dette en reconnaissance, quoique cette monnaie n'ait point cours sur la place: il est bien forcé de s'en contenter.
13º Dette illégitime. Je n'en reconnais pas de réelle.
14º Dette liquide. C'est celle dont le prix de l'objet est fixé d'avance. Par exemple toutes les dettes de café sont des dettes liquides.
15º Dette non-liquide ou dette solide, c'est celle dont l'objet n'est point fixé irrévocablement; par exemple vous avez l'intention de partager une somme de 3,000 fr. entre trois créanciers, mais vous ignorez à quelle somme nette se montera le mémoire de chacun d'eux, et vous êtes obligé, pour que ce partage se fasse proportionnellement, d'attendre qu'ils vous aient remis leurs factures. Eh bien, cette dette est une dette non-liquide. Les dettes contractées avec un tailleur doivent toujours être classées dans cette catégorie, parce que vous ne savez réellement ce que vous lui devez que souvent long-temps après qu'il vous a fait sa fourniture. Voilà la dette non-liquide ou solide proprement dite.
16º Dette litigieuse, est celle qui est sujette à contestation: un marchand de drap vous vend de l'Elbeuf pour du Louviers, bien que vous ne payez pas plus l'un que l'autre, ce n'en est pas moins une dette litigieuse.
17º Dette personnelle Elles le sont toutes lorsqu'on peut les payer avec de l'argent. Sinon, il n'en existe pas une seule.
18º Dettes privilégiées sont celles que l'on doit payer de préférence, lorsqu'on en est réduit à cette extrémité.
19º Dette propre, est une dette particulière de 100,000 fr. au moins et de 2,000,000 au plus. Passé cette quotité, cette dette rentre dans le domaine des dettes nationales. Une dette propre comme une dette nationale n'engagent à rien le débiteur.
20º Dette pure et simple, c'est tout simplement acheter, prendre, louer, emprunter ou consommer sans payer. Cette nature de dettes est le véritable pont aux ânes.
21º Dette réelle. C'est celle qui n'a rien de simulé, une lettre de change, par exemple.
22º Dettes sales. Ce sont les dettes de savetier. Cette dette, pour conserver sa qualification, ne doit jamais dépasser 2 fr. 25 c., prix d'une paire de becquais.
23º Dette simulée. Est celle que l'on contracte en apparence, mais qui cependant finit presque toujours par devenir réalité, comme, par exemple, de prêter sa signature à un ami, sous promesse de sa part qu'il fera les fonds à l'échéance.
24º Dette de société. C'est emprunter à son voisin, après avoir perdu à l'écarté, 10, 15, 20 ou 25 napoléons pour continuer de jouer contre lui.
25º Dette surannée. C'est une dette contractée avant sa majorité. On peut ne les payer qu'après sa mort, si cela convient mieux.
26º Dettes usuraires. Est celle où le créancier a prêté son argent à 48 pour %, ou tout autre taux plus fort que celui voulu par la loi.
Un homme qui a des principes ne peut décemment accepter un argent qu'on lui prêterait, sur sa signature, à plus de 48 pour % par an, par la raison que l'administration toute philantropique du Mont-de-Piété, qui ne prête que sur un gage valant au moins cinq fois la valeur de ce qu'elle vous avance, se contente de moitié, c'est-à-dire 24 pour % par an; à la vérité tous frais compris, et sans avoir à craindre la prise de corps, ce qui n'est pas peu de chose. J'en parlerai dans ma neuvième leçon.
DEUXIÈME LEÇON.
De l'Amortissement.
Principe.—Vérité.—Préjugé.—Manières diverses de payer ou d'éteindre les dettes de quelque nature qu'elles soient.—De la prescription.—Moyen légal enseigné par le Code.—Danger des à comptes.—Lettre de Mon Oncle.—Mauvais effet des remboursemens en argent.—Satisfaction des créanciers.
En principe, vous devez tâcher de vous faire, de tous vos créanciers, des amis qui vous aiment véritablement, et vous le prouvent en continuant de vous faire crédit. Faites en sorte qu'ils soient plus que tous autres intéressés à la conservation de vos jours, qu'ils s'inquiètent si vous avez un rhume, ne serait-il que de cerveau, et qu'ils tremblent s'il vous arrive une fluxion de poitrine.
Si par hasard vous vous avisiez de les payer, ou seulement de leur donner un à compte en argent, vous les désintéresseriez complètement, et vous les verriez changer leur tendre sollicitude contre une profonde indifférence. S'il vous arrivait de leur faire un règlement, un billet, un engagement quelconque, rencontrant un de vos intimes amis, ou se trouvant dans un endroit où il serait question de vous, ils ne demanderaient pas seulement de vos nouvelles. L'argent que vous pourriez leur donner en fait tout à coup des êtres froids ou indifférens. Tout ce que je puis vous passer dans cette circonstance, c'est de leur promettre purement et simplement, sans désignation de terme fixe; de cette manière vous entretiendrez chez eux ces affections douces qui font le charme de la vie, et augmentent encore le crédit qu'on peut avoir.
Il est une vérité incontestable que mon oncle a omise dans ses pensées détachées; c'est qu'il vaut mieux être sans le sou que sans crédit.
Cependant il existe un préjugé fortement enraciné, c'est que tôt ou tard il faut finir par payer, voilà ce qui perd les consommateurs; car du moment où vous payez vous n'avez plus de crédit. Commencez donc par ne jamais payer, et finissez de même, vous m'en direz de bonnes nouvelles. Si à vingt ans vous jouissez d'un crédit de 20,000 fr., et que vous suiviez toujours cette méthode, vous êtes sûr d'en avoir un de 100,000 fr., lorsque vous aurez atteint votre quarantième année.
Quoi qu'il en soit, les dettes peuvent s'acquitter ou s'amortir de huit manières différentes,
Savoir:
1º Par le paiement.
C'est sans contredit la façon la plus simple de les acquitter; mais en suivant cette méthode, l'ouvrage de mon oncle devient inutile.
2º Par compensation d'une, ou plusieurs dettes, avec une, ou plusieurs autres.
Cette espèce d'amortissement, assez avantageuse au débiteur qui raisonne, s'appelle embrouillage.
3º Par la remise volontaire que fait le créancier.
Je ferai seulement observer que ce n'est presque jamais volontairement.
4º Par la confusion qui se fait des qualités de créancier avec celle de débiteur en une même personne.
Le temps et la patience sont les seules monnaies avec lesquelles cette nature de dette doive s'acquitter.
5º Par une consignation valable.
Même réflexion qu'à ma première manière.
6º Par une fin de non-recevoir ou prescription[8].
Cette méthode est tellement excellente, que nous lui consacrerons plus bas quelques réflexions.
7º Par la décharge que le débiteur obtient en justice.
Mauvais moyens qu'on ne doit même jamais tenter, parce qu'en supposant que vous n'obteniez pas gain de cause, la justice s'institue votre créancière, et vous êtes bien forcé d'en passer par où elle veut, ou à peu près, à moins cependant que les choses se passent en Normandie.
8º Enfin, par la mort du débiteur, toutefois après avoir été reconnu et déclaré insolvable, ou encore par celle du créancier, s'il ne possède aucun titre écrit.
Il est à remarquer que les sept-huitièmes de dettes contractées s'éteignent naturellement de cette manière, par la raison plus naturelle encore que le débiteur ou le créancier s'éteignent à leur tour après un laps de temps voulu; cela dépend beaucoup de l'âge des uns, et de la patience des autres.
J'ai dit tout-à-l'heure que la prescription était un des moyens légaux et les plus efficaces pour payer ses créanciers et s'acquitter envers eux de toutes manières sans leur donner un sou. Cette assertion est facile à prouver par l'article 2271 du Code civil, livre III, titre 20, qui est la seule monnaie que vous puissiez leur offrir, et dont ils sont forcés de se contenter.
Ainsi, vous voulez vous loger, vous nourrir, vous instruire, et de plus, par une sollicitude toute philantropique, donner de l'occupation aux artistes et aux gens de lettres qui n'en ont guère dans ce moment, le tout, je le répète, sans débourser un sou? Eh bien, ne vous en faites pas faute, le propriétaire, le restaurateur, l'instituteur, le peintre et le poëte se sont payés eux-mêmes lorsqu'ils ont attendu six mois.
Vous pouvez donc aller loger à l'hôtel Meurice, déjeûner et dîner tous les jours au Palais-Royal, chez Châtelin, apprendre l'anglais ou l'allemand, faire faire votre portrait par Millet ou madame Salvator-Callaut, et adresser des vers à votre maîtresse par l'entremise d'un de nos premiers versificateurs, si vous ne savez pas les faire vous-mêmes; tout cela pour la somme de 2 fr. que coûtent les cinq Codes, que vous achèterez et payerez de la même manière au libraire, afin d'y étudier et d'y approfondir, à votre aise, ce sublime article 2271, qui est à lui tout seul une mine d'or, une véritable source de prospérités.
J'ai dit, au commencement de cette leçon, qu'il fallait bien se garder de jamais donner le plus léger à compte à ses créanciers, sous peine de se voir retirer tout-à-coup son crédit; mon oncle prouve cette assertion d'une manière si victorieuse, que je crois devoir, pour en donner un exemple frappant, le laisser parler lui-même.
«A mon retour des eaux de Plombière (m'écrivait-il), je vécus durant toute une année chez un vertueux restaurateur du faubourg Saint-Germain, qui se contentait de porter tous mes repas en compte. Après plus de trois cent soixante-cinq jours d'assiduité, étant déjà son débiteur de près de 1,400 fr., je tombai malade tout-à-coup. Mais combien fut grande mon émotion lorsque je vis cet honnête traiteur entrer chez moi le lendemain matin, accompagné de son médecin, avantageusement connu dans la capitale par les cures merveilleuses qu'il y avait opérées sans sangsues ni lavemens! Mon Amphytrion me serre affectueusement la main....... Une tendre inquiétude se peignait dans tous ses regards.
»Je me laisse tâter le pouls. Il demande à son esculape si ma maladie devait être sérieuse, et, sur sa réponse négative, il eut beaucoup de peine à le tranquilliser. Pour m'acquitter envers le restaurateur, autant que je le pouvais, et toujours d'après la méthode dont j'ai tâché de lui faire entrer les premiers principes dans la tête, je consentis à lui montrer ma langue qui, n'étant pas mauvaise, annonçait un estomac sain.
»Le docteur ayant déclaré que la diette prolongerait ma faiblesse, et que j'avais, au contraire, besoin de suivre un régime réconfortant, quelle fut ma reconnaissance, lorsque le soir du même jour on vint me présenter, de la part de mon sensible restaurateur, un bouillon, ou plutôt une quintessence de jus de viande; et pendant huit mortels jours que dura ma maladie, il me destina tous les matins les prémices de son vaste pot-au-feu; du moins, si j'en dois croire les yeux d'or qui se balançaient à sa surface. Il accompagnait cela d'une paire de côtelettes panées, qui n'auraient pas été indignes d'une mâchoire éligible, et d'un flacon d'un bordeaux généreux.
»Ce régime me remit bientôt sur pieds: aussi ma reconnaissance me conduisit-elle d'abord au restaurant de mon second père nourricier, qui fut enchanté de me voir attablé. Là, et en sa présence, je fis le premier essai de mes forces sur un filet de chevreuil, sauté au vin de Madère, et je les éprouvai tout-à-fait sur une moitié de poulet à la marengo; une bouteille de Mercuray me donna du courage, entre le chester et le moka; ma victoire fut complète, et je la couronnai par un verre de maraskin.
»Si tu avais vu avec quelle satisfaction ce véritable ami admirait ces mouvemens répétés du poignet et du coude, comme il applaudissait à l'élasticité de la mâchoire inférieure, à cette longue haleine, gage de son unique sécurité....
»Dès ce moment mon crédit fut illimité, et mon producteur aux anges!.... Impossible d'être plus enchanté.»
Ce fragment de lettre de mon oncle prouve assez le résultat d'une dette constamment entretenue. Le plus léger à compte aurait tout gâté.
Mais s'il fallait enfin citer un exemple fameux du mauvais effet des remboursemens, je rappellerais ici le projet de loi que la chambre des députés avait adopté, et que la chambre des pairs, dans la haute sagesse dont elle a donné des preuves si éclatantes depuis, rejeta aux acclamations de toute la France. Elle n'ignorait pas combien les remboursemens, de quelque nature qu'ils soient, sont désastreux. Rembourser un créancier, c'est en faire une statue, c'est paralyser tous ces moyens, c'est tuer le commerce.
TROISIÈME LEÇON.
Des Créanciers.
Différentes sortes de Créanciers.—Tous ne se ressemblent pas.—A qui appartient-il de prendre le titre de créancier?—En vertu de quels droits?—Permission dont peuvent user les créanciers.—Ce qui leur est défendu.—Coutumes diverses.—Terre classique des créanciers.
Parmi les créanciers que l'on peut avoir, il s'en trouve toujours quelques-uns, gens débonnaires et sensibles, qui finissent quelquefois par s'attacher au débiteur qui ne les a jamais payés. On en a vu devenir son ami intime, s'affecter des embarras et des soucis où il le voyait plongé, et pleurer de tendresse aux témoignages de reconnaissance qu'il lui prodiguait. C'est un genre d'hommes excellens. Une fois qu'ils vous ont pris en affection, il n'y a pas moyen de vous en débarrasser; c'est un changement qui s'opère dans le moral: ces sortes de créanciers, fort rares d'ailleurs, ont pris, de vous recevoir chez eux, ou d'aller vous voir, une telle habitude, qu'il manquerait quelque chose à leur bien être, s'ils restaient vingt-quatre heures sans pouvoir vous parler: votre figure semble leur faire nécessité; mais ne vous y fiez pas, tous ne sont pas de même, et, pour ma part, j'en connais bon nombre qui n'ont pas des idées toutes aussi philantropiques.
Avant tout, apprenez donc ce que c'est qu'un créancier proprement dit, et sachez, comme un naturaliste, distinguer les classes, les genres et les espèces.
On appelle créancier l'individu auquel il est dû quelque chose par un autre, comme une somme d'argent, une rente, des denrées, et en général, toutes pièces de fournitures que ce puisse être, à quelque titre et pour quelque cause que ce soit. Cependant, pour pouvoir se dire véritablement créancier de quelqu'un, il faut que celui qu'on prétend être son débiteur, ait été réellement obligé, et ce, naturellement.
On devient créancier en vertu d'un contrat, d'un billet, d'une reconnaissance, d'un jugement, d'un délit, etc., etc.: Creditorum appellatione (dit la loi 11, ff. de vers. oblig.) non hi tantum accipientur qui pecuniam crediderunt, sedamus quibus ex quâlibet causâ debetur.
Tous créanciers sont chirographaires[9], et les uns ou les autres sont ordinaires ou privilégiés.
Un créancier peut avoir plusieurs actions pour la même créance, savoir: une action personnelle contre l'obligé ou ses héritiers; une action réelle, s'il s'agit d'une créance foncière; une action hypothécaire contre les tiers détenteurs d'héritage hypothéqué, à la dette.
Il est permis au créancier, pour se procurer son paiement, de cumuler toutes les poursuites qu'il a droit d'exercer, comme de faire des saisies-oppositions, etc., etc, pourvu qu'il s'agisse au moins d'une somme de plus de 100 fr., et d'user aussi de la contrainte par corps si le titre de sa créance l'y autorise[10].
Mais il n'est point permis au créancier de se mettre de sa propre autorité en possession des biens, meubles ou immeubles, de son débiteur; il faut qu'il les fasse saisir d'abord, puis vendre après, le tout par autorité de justice. La raison en est que le créancier n'a aucun droit dans la chose qui appartient à son débiteur; il n'a pas sur cette chose, ce que les jurisconsultes appellent jus in re, il n'a droit qu'à la chose jus ad rem; c'est-à-dire qu'il n'a que la puissance de poursuivre son débiteur ou ses successeurs à le payer ou à lui restituer la dite chose.
On ne peut contraindre un créancier à morceler sa dette, c'est-à-dire à recevoir une partie de ce qui lui est dû, ni de recevoir en paiement une chose pour une autre, ni d'accepter une délégation et de recevoir son paiement dans un autre lieu que celui où il doit être fait.
Lorsque plusieurs prêtent conjointement quelque chose, chacun d'eux n'est censé créancier que de sa part personnelle, à moins qu'on n'ait expressément stipulé qu'ils seront tous créanciers solidaires, et que chacun d'eux pourra seul, pour tous les autres, exiger la totalité de la dette.
La qualité de créancier est un moyen de reproche contre la déposition d'un témoin: ce serait aussi un moyen de récusation contre un arbitre et contre un juge.
Il faut encore remarquer ici quelques usages singuliers qui se pratiquaient autrefois par rapport au créancier.
A Bourges un créancier pouvait se saisir des effets de sa caution et les retenir pour gages sans la permission du prévôt ou du voyer[11].
Tous les bourgeois de Chartres jouissaient des mêmes priviléges.
En poursuivant le paiement de sa dette à Orléans, le créancier ne payait aucun droit, se considérant comme étranger.
En Normandie c'était tout le contraire; mais il était en quelque sorte plus difficile à la justice de se faire payer de ses droits par un créancier que de faire payer un créancier par son débiteur. On sait au surplus que de tout temps la Normandie a été la terre natale et classique et des débiteurs et des créanciers.
QUATRIÈME LEÇON.
Des Débiteurs.
L'Alexandre des Débiteurs.—Qu'est-ce qu'un débiteur?—Droits et prérogatives accordés aux débiteurs.—Coutumes juives, indiennes, orientales et françaises.—Lois diverses concernant les débiteurs.—Usages reçus.
Mon oncle a été très-lié avec un débiteur célèbre que nous connaissons tous, qui a dû et doit encore plusieurs millions. C'est un de ces gaillards dont aucun créancier ne peut se vanter d'avoir su jamais tirer un sou; lui tout au contraire roule sur l'or et l'argent; il a fait des fournitures aux divers gouvernemens de l'Europe, a avancé des capitaux aux monarques qui n'en avaient pas; car la classe des honnêtes gens sans argent est immense, et dans ce dernier temps il a gagné, dans une seule campagne, jusqu'à 1200 francs par heure. Il est malheureux pour lui que cet état de choses n'ait duré que trois mois.
Cet individu est parvenu à s'isoler tellement des lois et ordonnances de commerce, qu'il est insaisissable dans sa personne comme dans ses écus. Il a à son service des mannequins et des hommes de paille, et n'a pris une femme que pour en faire un prête-nom. Faut-il recevoir, prendre, accaparer, soumissionner même? Le gouvernement le trouve toujours sous sa main en chair et en os. Faut-il payer? Il n'est plus qu'une vapeur ou une chimère du genre de celles que poursuivent bon nombre de romantiques qui n'ont rien de commun avec ce type des débiteurs.
Cependant il n'est pas sans avoir été visiter l'utile établissement si honorablement mentionné dans ma dixième leçon; mais on a prétendu que c'était simplement pour la forme et pour prendre connaissance des lieux.
Malheureusement il n'existe que peu de débiteurs de cette trempe, et tous les malheureux consommateurs, pour lesquels j'écris, sont loin d'avoir les moyens nécessaires pour pouvoir opérer de même.
Or, il faut ici que j'explique ce que c'est qu'un débiteur, et quels sont les cas où l'on peut être considéré comme tel.
L'on appelle débiteur celui qui doit quelque chose à un autre.
Le débiteur est appelé dans les lois romaines debitor ou reus debendi, reus promittendi et quelquefois reus simplement; mais il faut prendre garde que ce mot reus, quand il est seul ou isolé, signifie quelquefois le coupable ou l'accusé, c'est-à-dire le débiteur ou le créancier.
L'Écriture défend au créancier de vexer son débiteur et de l'opprimer soit par des usures, soit par de mauvaises paroles[12].
Ce précepte a cependant été constamment mal pratiqué chez les nations tant anciennes que modernes; chez les Juifs par exemple le créancier pouvait, faute de paiement, faire emprisonner son débiteur et même faire vendre, lui, sa femme et ses enfans.
Le débiteur devenait en ce cas l'esclave de son créancier. En Turquie les choses étaient encore pires: un créancier musulman avait le droit de faire empaler son débiteur quoique musulman comme lui, après le temps de la promesse de paiement expiré; si le débiteur était ou Grec, ou Juif; Chrétien, catholique Romain; à plus fortes raisons, il pouvait le faire empaler sans savon, en ayant soin toutefois d'en faire sa déclaration aux autorités compétentes[13].
La loi des douze tables était encore plus sévère, car elle permettait de déchirer en pièces les débiteurs, et d'en distribuer les membres aux créanciers, par forme de remboursement au marc le franc. Mais s'il n'y avait qu'un créancier, il ne pouvait ôter la vie à son débiteur; il pouvait seulement le faire vendre aux enchères sur le marché public.
Dans l'Inde les créanciers n'étaient pas si mal élevés; ils se contentaient de coucher avec la femme ou une des filles de son débiteur (à son choix); mais il ne pouvait le faire qu'une seule fois[14]. Un coup de tête de cette nature coûtait souvent fort cher aux créanciers amoureux. C'est sans doute de cet usage que nous est venu le proverbe: se payer sur la bête.
Le pouvoir de rendre son débiteur insolvable, et celui de le retenir en servitude dans sa maison, fut ôté aux créanciers par le tribun Petilius, qui fit ordonner que le débiteur ne pourrait plus être adjugé comme esclave au créancier. Cette loi fut renouvelée et amplifiée 700 ans après, par l'empereur Dioclétien, qui prohiba totalement ce genre de servitude temporelle appelée nexus, et dont il est parlé dans la loi ob æs alienum, codice de obligat. Les créanciers depuis l'an 428 de Rome ont seulement eu la faculté de retenir leurs débiteurs dans une prison publique, jusqu'à ce qu'ils eussent payé. Tout ceci vient à l'appui de l'assertion de mon respectable oncle, qui prétendait que les créanciers étaient aussi anciens que le monde, et que du moment où il y eut deux hommes sur la terre, l'un des deux devint nécessairement créancier de l'autre.
Jules César, touché de commisération pour les débiteurs malheureux, leur accorda le bénéfice de cession, afin qu'ils pussent se tirer de captivité en abandonnant tous leurs biens, et qu'ils ne perdissent pas toute espérance de se rétablir à l'avenir. Ainsi la peine de mort et de servitude étant abolie, il ne resta plus contre le débiteur que la contrainte par corps, et dieu sait si depuis, les créanciers de ce temps là, jusqu'aux créanciers de ce temps-ci, ces Messieurs ont largement usé de la loi de Jules César, qui paraîtrait encore être en vigueur aujourd'hui plus que jamais, et voilà comme les bonnes institutions s'éteignent promptement, tandis que les mauvaises semblent ressusciter.
Cependant chez les Gaulois, les gens du peuple qui ne pouvaient point payer leurs dettes se donnaient en servitude, c'est ce que les Latins appelaient addicti homines. Tandis qu'à Rome le débiteur qui se trouvait hors d'état de payer, obtenait facilement un délai de deux ans, et même jusqu'à un terme de cinq années. En France, suivant l'ordonnance de 1669, les juges, même souverains, ne pouvaient donner ni répit, ni délai de payer, si ce n'était en vertu de lettre du grand sceau, appelées lettres de répit. A Rome encore, les qualités de créancier et de débiteur réunies dans une même personne, opéraient une confusion d'action qui amortissait la dette de quelque côté qu'elle se trouvât exister, ce que mon oncle définit si bien sous la qualification d'embrouillage.
Enfin l'on trouve dans l'Histoire générale des voyages, quantité d'usages singuliers sur la manière dont on traite les débiteurs dans plusieurs gouvernemens. On rapporte que dans la Corée, le créancier a droit de donner chaque jour quinze coups de bâton sur les os des jambes du débiteur qui n'a pas payé à l'échéance, et que les parens sont tenus de payer les dettes de leurs alliés. En France les choses se passent à l'inverse, car il n'est pas rare de voir les créanciers recevoir des coups de bâton de la part des débiteurs, et les parens renier les dettes, et par conséquent ne les pas payer, même de leurs plus proches alliés.
CINQUIÈME LEÇON.
Qualités nécessaires
au consommateur quel qu'il soit et sans argent, pour mettre a profit les préceptes enseignés par mon oncle, et s'acquitter avec ses créanciers.
Qualités physiques et morales.—Leur nombre et leur nature.—De la santé et de l'aplomb.—Réflexions.—Exemples faciles à mettre en pratique.
Un consommateur sans argent, qui a des dettes et des sentimens, et, par-dessus tout cela, le vif désir de satisfaire ses créanciers, doit, avant tout, être richement doté par la nature, puisqu'il ne l'a pas été de même par la fortune.
Avant que de rien entreprendre, il devra se soumettre à un examen sévère de toute sa personne. Cet examen devra rouler sur deux points principaux qui sont:
1º La connaissance parfaite de ses qualités physiques.
2º Idem de ses qualités morales.
Cet examen de la plus grande importance exigera, de sa part, la plus sévère impartialité, car, s'il n'y prend garde, la moindre indulgence pourrait le conduire à de funestes conséquences, ou, qui pis serait, lui faire prendre la route de Sainte-Pélagie, où il irait tout à son aise repasser ses premiers examens. Ainsi donc, qu'il ne se délivre pas trop légèrement un diplôme.
Je crois donc devoir lui indiquer, pour les qualités physiques, dix-huit de ces mêmes qualités sur lesquelles il ne saurait trop s'appesantir; et, pour les qualités morales, huit seulement qu'il ne saurait jamais trop perfectionner, si déjà elles ne sont arrivées au degré voulu.
Les qualités physiques se composent de
Savoir:
1. Une santé de fer, (c'est une des plus importantes, et j'en dirai quelques mots ci-après).
2. De vingt-cinq à quarante-cinq ans d'âge, (terme moyen 36 ans).
3. Taille de cinq pieds cinq à sept pouces.
4. Tête régulière.
5. Yeux vifs et perçans, (noirs ou bleus).
6. Nez fin.
7. Bouche grande et ornée de ses trente-deux dents (toujours bien entretenues).
8. Cheveux courts, (noirs, châtains ou blonds, mais noirs de préférence si l'on peut).
9. Favoris épais.
10. Les épaules de dix-huit pouces de diamètre.
11. Reins solides.