LES ESPIONNES A PARIS
Cᵀ EMILE MASSARD
LES
ESPIONNES
A P A R I S
LA VÉRITÉ SUR MATA-HARI.—MARGUERITE
FRANCILLARD.—LA FEMME DU CIMETIÈRE.
—LES MARRAINES.—UNE GRANDE VEDETTE
PARISIENNE. — LA MORT DE MARUSSIA.
A L B I N M I C H E L, E D I T E U R
PARIS—22, RUE HUYGHENS, 22—PARIS
| [TABLE DES MATIÈRES] |
DU MÊME AUTEUR
Pour paraître prochainement:
LES ESPIONS A PARIS
1914-1918
LA TERREUR: LE COMPLOT DES INVALIDES
LA MAITRESSE JALOUSE
DUVAL ET LE «BONNET ROUGE»
L’ESPION TYPE
L’AFFAIRE HANS WRAM.—LES PROTECTEURS MYSTÉRIEUX
UNE FAMILLE D’ESPIONS.—LE HOLLANDAIS FÊTARD
LE CAPITAINE ESTÈVE
DERNIERS MOMENTS DE BOLO PACHA
UN COUP DE THÉATRE.—LE LOUP DANS LA BERGERIE
LES PETITES ANNONCES
LA CRYPTOGRAPHIE ET LA T. S. F.
LE FILS DE L’EMPEREUR MAXIMILIEN
LE SERVICE CHIMIQUE.—LE CONTROLE POSTAL
L’AFFAIRE SWINA-SWOBODA
UNE HISTOIRE TRAGIQUE.—L’ADJUDANT MYSTÉRIEUX
RUSES DE GUERRE
LE CONTRE-ESPIONNAGE A PARIS ET A LONDRES
LA JUSTICE MILITAIRE
LA PREMIÈRE EXÉCUTION DE LENOIR
Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.
Copyright 1922 by Albin Michel.
AU LECTEUR
Méfiez-vous,
Taisez-vous,
Les oreilles ennemies vous écoutent.
Ce livre n’est pas un roman, c’est un document.
Je l’ai écrit avec mes souvenirs, uniquement avec ce que j’ai vu et entendu. Je n’ai pas pu tout dire, car la défense nationale a encore, aura longtemps peut-être, des secrets.
Mais j’ai pensé qu’on peut dévoiler assez de vérité pour, d’abord détruire les légendes qui se greffent trop vite sur les faits, ensuite renseigner les mobilisés de l’avant sur ce qui s’est passé exactement à l’arrière, enfin mettre les Parisiens au courant des périls auxquels ils ont été exposés et qu’ils n’ont jamais soupçonnés.
Je n’ai appartenu ni aux services des Deuxièmes Bureaux, ni à ceux de la justice militaire: je n’ai donc commis aucune indiscrétion. J’ai révélé des faits que tout le monde a pu connaître, et dont la connaissance est utile à tous les Français.
Il est bon, en effet, qu’on sache: que les espions et les traîtres ont été châtiés par des juges impitoyables, que nos agents ont rivalisé de ruse et d’audace, que les officiers du contre-espionnage ont accompli des prodiges, et que la France a partout été bien servie.
Et il est bon aussi qu’on se rappelle que le courage sans l’adresse, la force sans la vigilance ne servent à rien. Pour se battre il ne faut pas seulement des muscles, il faut des yeux. Voir c’est savoir, et savoir c’est pouvoir.
Maintenant, dans ces pages, qui ont reçu tout d’abord l’hospitalité de la Liberté, on a cru voir un manque de sensibilité.
Quelques-uns m’ont reproché d’avoir parlé sans pitié de ces hommes et de ces femmes qui allaient mourir. Je leur ai répondu:
Quand on est menacé par un serpent on l’écrase. Quand on peut se retourner contre des assassins, qui tentent de vous poignarder dans le dos, on les tue sans gémir sur leur sort.
On peut hésiter à abattre un être vivant qui vous combat face à face, ou qui n’est qu’une brute inconsciente, à immoler un soldat qui obéit et lutte à armes égales et loyales; on ne s’émeut pas devant le châtiment infligé à des misérables qui, par cupidité ou par haine, ont employé la ressource des lâches pour faire massacrer d’innocentes victimes.
Ils tombaient, eux, en lançant un dernier défi à la France pantelante. Nous, nous leur rendions les honneurs.
De la sensibilité, oui et toujours. De la sensiblerie, jamais!
Cᵗ Emile MASSARD,
Officier de la Légion d’honneur, Croix de guerre,
Médaillé de 1870, ancien Commandant du
Quartier Général des Armées de Paris.
LES ESPIONNES A PARIS
I
MATA-HARI AVANT LA GUERRE
L’exécution de Mata-Hari a eu le don d’émouvoir et même de passionner une certaine partie de l’opinion publique. Pourquoi? Tout simplement à cause de sa qualité d’artiste et sa réputation de jolie femme. Cette grande vedette de music-hall avait su attirer l’attention pendant sa vie; après sa mort la curiosité a suivi son nom, et on a voulu compliquer, embrouiller le drame qui s’est terminé au poteau de Vincennes.
Passe encore pour la curiosité, mais la sympathie dont on a voulu entourer la demi-mondaine est sans excuse. Sans doute il est facile de faire d’une danseuse plus ou moins réputée une héroïne de roman, de la descendre des tréteaux pour la hisser sur un piédestal, de l’entourer d’une atmosphère poétique et sentimentale.
De là à la transfigurer, à l’idéaliser et à en faire une martyre il n’y a qu’un pas.
Les Allemands l’ont compris et ils présentent la grande espionne comme une grande victime. Ils sont dans leur rôle.
Mais que des Français, par snobisme, se rendent complices de la trahison, c’est inadmissible. Et c’est pour détruire la légende créée par des littérateurs mal avisés que nous avons cru devoir mettre à nu l’âme de cette aventurière qui aimait tant, elle, dévoiler son corps en public.
A la vérité pour la célébrer il n’y a qu’un public d’exotisme et de prétendus intellectuels, un public de coco et de morphine. Or il faut la juger non en Parisien—dans le mauvais sens du mot, mais en bon Français.
MAQUILLAGE HINDOU
Mata-Hari aimait à se faire passer pour originaire des Indes néerlandaises, et fille d’un rajah et d’une mère tantôt hindoue et tantôt japonaise.
Elle aurait été enfermée à cinq ans dans un temple bouddhiste où elle aurait appris les danses lascives de Brahma. A peine nubile, à quatorze ans, elle se serait évadée, enlevée par un capitaine de l’armée des Indes.
C’est dans le temple de Burma—on voit qu’on précise—qu’elle aurait appris à charmer et à tromper les hommes. Il est possible que ce soit dans ces pays qu’elle ait acquis l’expérience des mentalités orientales et occidentales, et pétri son cerveau de ce mysticisme, mêlé d’obséquiosité et de subtilité diplomatique, qui la rendait si étrange et si dangereuse. Certainement elle est allée aux Indes.
Revenue en Hollande elle aurait eu deux enfants. En tout cas on a parlé d’une fille, qui avait-dix-huit ans au moment de la guerre et qui résidait à Amsterdam.
Quant à son état civil elle déclarait ne pas en avoir. Dans l’Inde, disait-elle, «on ne donne pas de papiers». Il fallait se fier à sa mémoire qui avouait, en 1917, trente-neuf ans.
Or voici la vérité. Nous avons fait venir son état civil: nous le donnons d’après la traduction hollandaise:
Margaretha, Gertruida, est née d’un père nommé Adam Zelle et de dame Antje van der Meulen, le 7 août 1876, à Leeuwarden, chef-lieu d’arrondissement de Hollande.
Voilà qui fait tomber le maquillage de la prétendue prêtresse hindoue.
Son histoire véridique est simple: elle se maria toute jeune au capitaine Mac Leod, qui l’emmena aux Indes, où elle resta quelques années et c’est seulement après son divorce qu’elle songea à se créer une spécialité de danseuse plus ou moins bouddhique.
Donc elle est allée aux Indes après son mariage et non pas avant.
Elle voyagea ensuite en Europe et fit les délices des music-halls de Rome, Paris et Berlin, de Berlin surtout où elle vécut au milieu des officiers.
En Allemagne ses amants les plus connus furent le kronprinz, le duc de Brunswick et le président du conseil hollandais, Van der Linden. En France elle eut des «amis» partout.
On a cité un ministre de la guerre, un directeur général des affaires étrangères, des généraux, des magistrats, des avocats et même des officiers de réserve attachés au 2ᵉ bureau.
Comme on le verra plus loin, cette Messaline internationale était doublée d’une espionne au service de l’Allemagne bien longtemps avant la guerre.
Ses talents d’artiste ne sont pas contestés. Prêtresse de Terspsichore, c’est possible; mais payée par Krupp, c’est certain.
Elle a commencé par habiter à Neuilly, rue Windsor, un hôtel où elle a donné des fêtes restées fameuses. A ce moment elle était secrètement entretenue par un Allemand qui lui donnait beaucoup d’argent.
Elle habita ensuite 12, boulevard des Capucines, 33, avenue Henri-Martin, 25, avenue Montaigne. On la voyait séjourner souvent au Grand Hôtel et à l’Hôtel Plazza-Athénée.
L’ARTISTE—QUELQUES LETTRES
Elle dansait, et comme l’a si bien remarqué Hepps, dans sa danse il y avait plus de choses encore que Vestris n’en mettait dans un menuet. C’était une vision de brahme du Gange, de divinité dans l’ombre d’un vieux temple, de fleur mystérieuse, de serpent—surtout de serpent—sous des lianes entrelacées.
Un de ses admirateurs l’a dépeinte ainsi:
Elle jaillissait d’entre les tombeaux, et c’était comme l’âme innombrable et silencieuse des nuits qui glissait parmi les sombres sarcophages. Son corps onduleux flottait avec une grâce infinie parmi le désordre des voiles et l’ivresse des parfums. Son regard épanchait la langueur fauve des Orientales authentiques.
Cette description répond bien à la mentalité de Mata-Hari.
Nous avons un grand nombre de ses lettres sous les yeux. Dans l’une d’elles adressée à un compositeur de musique elle trace comme suit le programme d’un de ses sketch:
«Voici ce que je voudrais exactement dire dans ma danse qui doit être comme un poème dont chaque mouvement est un mot et dont tous les mots sont soulignés par la musique.»
Suit une description un peu confuse qui se termine ainsi:
«J’aime l’idée du temple avec la déesse. C’est comme ça que j’ai commencé au musée Guimet où tous mes portraits sont encore exposés.
«On m’a imitée, mais l’idée était de moi et c’est la seule façon de bien encadrer les danses sacrées.
«On peut faire le temple aussi chimérique que l’on veut, car moi je le suis.
Mata-Hari en costume de danse pour salons
«La Fleur sacrée sera la légende de la Déesse qui a le pouvoir de s’incarner dans la fleur qu’on lui brûle en offrande... Le prince entre au temple avec des orchidées, les brûle devant elle, et de la fumée s’extase, se lève et danse. Obscurité: déesse et prince ont disparu.
«Je serai l’orchidée tout en or et diamantée. Je sais comment je ferai. Paul peut me demander quand il aura besoin de moi: je suis fixée. Je désire qu’il me dédie la musique.
«La musique de «l’Eau courante» reste comme ouverture parce que le temple est dans la forêt, près de la cascade...»
Plus loin Mata-Hari veut préciser ses idées. On va voir comment elle y parvient:
«Paul doit traduire dans sa musique les phases suivantes: Pose d’incarnation, apparition de la fleur, croissance, épanouissement, resserrement. Trois évolutions qui doivent répondre aux pouvoirs de Brahma, Vichnou et Çiva: création, fécondité, destruction.
«Mais une destruction créative dans laquelle Çiva égale sinon dépasse Brahma. Par la destruction, vers la création dans l’incarnation, c’est ça que je danse et c’est ça que ma danse doit dire.
«Comme vous savez toutes les vraies danses des temples (pas celles de la rue et des places publiques) sont des thèses de théologie et toutes expliquent en gestes et poses les règles des Vèdas, les livres sacrés.»
Dans une autre lettre Mata revient sur son thème favori: la Fleur sacrée, et elle est plus claire que dans ses élucubrations précédentes:
«Pourquoi ne pas faire toute l’histoire dans un temple dans la forêt. Le prince vient implorer la déesse qui est assise sur l’autel comme une statue de bronze. C’est la prêtresse sacrée qui la personnifie et c’est elle qui se lève, s’incarne dans une fleur et dit la prédiction qui au fond veut dire...»
Lisez bien ce passage car il mérite d’être retenu: il contient toute la mentalité de la danseuse:
«Vous mourrez comme tout doit mourir. Vivez des instants belles et glorieuses (sic). Mieux vaut passer sur la terre de courts instants intenses, et disparaître, que de traîner une vieillesse sans beauté ni satisfaction.»
C’est toute la maxime: courte et bonne.
Voici une lettre, d’une autre origine, qui date de janvier 1913, écrite de son hôtel du 11, rue Windsor, à Neuilly, et qui montre la danseuse telle qu’elle était: insouciante et fataliste:
«Cher Monsieur,
«Merci de votre charmante carte et de vos souhaits qui, j’espère, s’accordent avec ce que ma destinée me réserve comme surprise ou comme simple suite naturelle des choses.
«Je crois sincèrement que sur [à] la longue, le bien semé récolte du bien et le mal ou le doute récoltent leur semblable.
«Il y a bien des moments où on croit à un coup du hasard, mais après on voit qu’on l’a provoqué soi-même.
«Tout cela n’est que pour m’excuser de ne pas vous avoir souhaité la bonne année.
«Je crois tant que cela ne sert à rien.
(Signé) «Lady Mac-Leod.»
Cette lettre que nous devons à l’obligeance de M. Louis Dumur nous révèle le véritable caractère de l’artiste.
A méditer cette phrase énigmatique:
«Prends-moi en protection (sic) contre tant de choses qui me font mal et qui m’enlèvent l’envie de travailler...»
Evidemment la danseuse est toujours préoccupée...
Mata est orgueilleuse. Elle écrit encore:
«Je veux bien travailler de nouveau et laisser ma vie facile pour des soucis de toute sorte que la gloire donne forcément, mais je veux avoir l’honneur de ce que je fais. Je ne veux plus que d’autres s’en vont (sic) avec mes idées.»
C’est peut-être cet orgueil qui l’a perdue. En effet l’artiste trouvait que les Français ne l’estimaient pas à sa juste valeur. Elle aurait voulu avoir la réputation de Duncan. Et souvent elle entrait dans de violentes colères quand elle ne se voyait pas suffisamment acclamée et honorée.
Les Allemands au contraire la flattaient et la traitaient de «déesse». De là son grand amour pour les Boches. Et cette faiblesse explique bien des choses.
PORTRAIT GRAPHOLOGIQUE
Mata-Hari avait une écriture très grosse, élégante et lisible.
Son français est quelquefois correct, son orthographe ne mérite pas de reproche pour les quelques fautes qu’on relève par-ci par-là, comme le mot «ensemble» qu’elle écrit avec un s, évidemment parce que quand on est ensemble on est plusieurs...
Ses lettres sont signées tantôt Marguerite, Mata-Hari ou même lady Mac-Leod.
Au surplus voici un portrait graphologique très curieux fait par M. Edouard de Rougemont, et que M. Louis Dumur a bien voulu nous communiquer:
«Ce qui frappe dans cette écriture, c’est l’excessive force impulsive des mouvements et leurs contrastes. L’écriture est comme lancée en avant avec brusquerie, les barres de «t» sont épaisses, les finales longues; puis, elle apparaît contenue, les barres de «t» sont en arrière de la hampe, les finales arrêtées net; tandis que, dans certains mots, les lettres grandissent exagérément, dans d’autres elles se rapetissent, au contraire, à mesure que la plume les trace. Les espacements, les jambages de «m, n, u» s’élargissent et se resserrent tour à tour.
«Toutes ces impulsions contradictoires donnent à la vie intérieure quelque chose de tumultueux, de chaotique, et la valeur de l’activité s’en trouve grandement affectée.
«On ne saurait accorder sa confiance à une nature aussi versatile, agitée, trépidante, toujours prête à des déterminations extrêmes.
«Le frein qui agit constamment sur cette force impétueuse, ne parvient pas à la régler. Elle «s’emballe»: c’est un caractère téméraire, qui mesure mal l’obstacle, obscurément confiante en son destin.
«L’exagération est un des traits les plus marqués de cette nature: c’est une tendance dangereuse, car elle fausse le jugement, entraîne l’imprévoyance, excite la nervosité, produit la colère injustifiée, les résolutions hâtives, ne permettant pas d’envisager les conséquences d’un acte précipité.
«Elle ne se trouble de rien, au milieu de ses passions véhémentes et très diverses: elle garde son sang-froid et montre une effrayante résolution faite de courage et d’aveuglement.
«Si nous cherchons à connaître le mobile de ses actes, nous voyons que l’égoïsme, le calcul et l’orgueil sont les trois maîtres principaux qui tirent parti de ces forces impétueuses que nous venons de reconnaître.
«L’écriture s’étale, se hausse, manifeste de plusieurs façons l’impérieux besoin de plaire, de paraître et la confiance absolue en soi-même. De nombreux mouvements «régressifs» surtout à la tête des «c» minuscules, dénotent la tyrannie du «moi» qui exige sa part, avidement, toujours plus grande. Le goût du faste entraîne celui de la dépense sans mesure, provoque le besoin d’acquérir, âpre, inflexible.
«L’orgueil, l’égoïsme, le besoin de jouissance, servis par une énergie téméraire, peuvent amener les pires résolutions: ces trois passions aidées par l’exagération, qui aveugle, livrent l’âme à toutes les tentations.
«Quelles que soient les qualités de l’intelligence, et elles sont réelles, ces forces nocives dominent tout. Et cependant, ce n’est pas une nature vulgaire; bien au contraire! Elle a un goût très fin, original, une perception avertie des harmonies du beau, un esprit remarquablement vif, compréhensif, qui est cultivé et séduisant.
«Sa nature très exaltée, exagérée, l’oblige à bâillonner la vérité, elle réalise le mensonge dans l’impulsion. Elle est continuellement en défiance contre elle-même, faisant succéder, avec la même fougue, l’expression de la vérité la plus imprudente au mensonge le plus monstrueux, manifestant toujours son caractère excessif.
«C’est une nature extrêmement complexe d’une vigueur peu commune et qui peut réserver les plus grandes surprises, par suite de l’intensité de ses passions, de sa nature exagérée qui l’aveugle.»
Ce portrait est si fidèle qu’il donnerait à croire que la graphologie est une science exacte.
LE MYSTÉRIEUX MARQUIS
Un peu avant la guerre Mata-Hari réside au grand hôtel et cherche un appartement. Elle croit en avoir trouvé un villa Dupont, ou un rez-de-chaussée avenue Henri-Martin.
«Tous deux, dit-elle, se prêtent pour l’installation moderne à la Martine.»
Elle demande à «un Parisien averti» de venir lui donner des conseils, mais elle se ravise et lui écrit:
«Ce soir arrive le marquis de P. qui restera cinq ou six jours. Je vous écrirai quand nous pourrons dîner ensemble.»
Ce marquis de P. est-il le riche Allemand qui entretenait Mata et qui a disparu quelques semaines avant la guerre?
Sur sa vie parisienne les anecdotes abondent. En voici quelques-unes que nous avons relevées un peu partout[A]:
Marguerite Zelle, qui était Hollandaise, tenait à faire croire qu’elle était Hindoue. Elle disait volontiers, avec un zézaiement qui pouvait passer pour exotique:
—Dans mon enfance, quand je dansais devant les rajahs, au bord du Gange...
Ses adorateurs affirmaient qu’elle ressemblait à une statuette de Tanagra,—ce qui était bien extraordinaire pour une femme qui donnait plutôt l’idée d’une Junon:
—Ça ne m’étonne pas, répondait-elle. La chorégraphie grecque est originaire de l’Inde. Ce sont les bayadères hindoues qui, dans un temps très reculé, imaginèrent d’évoluer sous des voiles diaphanes à travers lesquels s’accusaient les contours du corps. Les statuettes de Tanagra reproduisent justement cette sorte de danse...
Elle racontait tout ce qu’elle voulait. Elle plaisait. Des esthètes susurraient qu’elle évoquait les hymnes du Rig-Véda. Que ne susurrent pas les esthètes!
Quelques jours avant le début de la guerre, elle voulut céder à un de nos musées nationaux des pièces de collection, entre autres un service de vieux Saxe.
Elle tâchait de fasciner par des œillades prometteuses le fonctionnaire qu’elle était venue voir.
Elle expliquait qu’elle faisait argent de tout ce qu’elle possédait en France. Elle avait vendu son écurie. Et toujours romanesque, elle ajoutait:
—Pourtant, je n’ai point voulu que Vichnou, mon cheval préféré, tombât au pouvoir d’un nouveau maître. Ce matin, je l’ai tué moi-même en lui perçant le cœur avec un stylet d’or.
Si elle liquidait, en juillet 1914, les biens qui lui appartenaient en notre pays, était-ce parce qu’elle était ruinée? Ou savait-elle que la guerre était déjà décidée par l’Allemagne?
*
**
Elle a fait des passions. Mais a-t-elle aimé? Elle a prétendu que oui... à Vittel, en pleine bataille, en soignant un Russe, le capitaine Marow. Nous en reparlerons. Ce qu’il y a de certain c’est qu’il y avait dans sa vie du mystère.
Elle a «claqué» des fortunes. Cette belle danseuse était une grande mangeuse. Elle avait coutume de dire: «J’ai en horreur les pingres et la pingrerie.» Et cela lui était prétexte à jeter l’argent par les fenêtres et à inciter ses amants à la ruine.
Un désordre supérieur, et qui n’était pas un effet de l’art, comme celui qu’elle apportait dans sa danse, présidait à toutes les manifestations de son existence.
Sa dernière victime, avant la guerre, fut un financier, apparenté par sa femme à un homme politique, plusieurs fois ministre.
Ce financier lui fut présenté au cours d’une soirée, dans un salon très parisien où elle figurait au programme. A peine l’eut-il vue qu’il fut subjugué. Pour elle, il n’hésita pas, en quelques mois, à mettre à peu près sur la paille femme et enfants; pour elle, ce qui est pire, il fit enfin des faux, qui lui valurent dix ans de réclusion.
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Un jour, elle fut remarquée par un nouveau riche, en quête d’une maîtresse susceptible de lui faire honneur.
Les choses allèrent assez loin. Il y eut, dans un grand restaurant du bois, un dîner qui avait tout l’air d’un repas de fiançailles. Ce dîner fut fastueux, mais à la fin l’amphytrion écarta d’un geste digne les boîtes de cigares que le maître d’hôtel disposait sur la table:
—J’en ai de parfaits, déclara-t-il, et qui coûtent moins cher.
Et il sortit de sa poche un étui bourré de Bocks à soixante centimes, qu’il tendit princièrement aux convives.
Mata-Hari eut un geste de dégoût:
—Pouah! dit-elle à son voisin, la caque sent le hareng. Voilà un pingre! Je ne m’entendrai jamais avec cet homme-là!
Ce nouveau riche peut se vanter de l’avoir échappé belle. Déjà à cette époque, Mata-Hari revenait de Hollande. Elle était embochée.
*
**
Enfin, à propos de son divorce avec l’officier hollandais, on prétend que la cause de la rupture entre les deux époux serait celle-ci: Un soir, dans une crise d’érotisme aiguë, le major aurait, de deux coups de dents féroces, arraché le bout des seins de la danseuse.
Et ce serait la raison pour laquelle Mata-Hari, dansant toujours toute nue, cachait cependant ses seins sous deux petites cuirasses rondes.
*
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Le peintre Paul Frantz Namur, qui a dessiné Mata-Hari dans son atelier de la rue Spontini, a fait d’elle, au moral, cet autre portrait:
«Qui oserait se flatter de l’avoir devinée? J’ai fait d’elle deux portraits, un où on la voit en toilette de ville—je ne sais pas ce qu’il est devenu—l’autre où la danseuse a posé avec un diadème indien et un collier fait d’émeraudes et de topazes. Elle est venue souvent, en effet... Ce qui frappait, ce qui étonnait chez cette femme choyée par la fortune, à qui le destin avait tout donné: grâce, talent, célébrité, ce qui étonnait, c’était une intime et lourde tristesse. Volontiers, elle demeurait prostrée dans un fauteuil et y rêvait, pendant une heure, à des choses secrètes. Je ne puis pas dire que j’ai vu sourire Mata-Hari...
«Elle était superstitieuse comme une Hindoue. Un jour qu’elle se déshabillait, un bracelet de jade coula de son poignet:
«—Oh! cria-t-elle en pâlissant, cela me portera malheur... Vous verrez, cela me présage un malheur... Gardez-le, cet anneau, je ne veux plus le voir...»
Un autre, un journaliste, fait de Mata un portrait plus réaliste: «Une fois, dit-il, j’eus l’occasion de causer avec Mata-Hari. Elle était, ce soir-là, fêtée par des diplomates et j’ai gardé, de ce moment, le curieux souvenir qu’elle avait, en cinq ou six minutes, altéré la vérité...»
Charmante personne! Mais tout cela ce sont des histoires. Voici des faits.
II
MATA-HARI DEVANT LE CONSEIL DE GUERRE
Le 14 octobre 1917, vers six heures du soir, je reçus au quartier général des armées de Paris, dont j’étais le commandant, l’ordre que voici:
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
GOUVERNEMENT MILITAIRE
DE PARIS
Paris, le 14 octobre 1917.
3ᵉ CONSEIL DE GUERRE
Le Commissaire du Gouvernement près le 3ᵉ Conseil de guerre de Paris,
A Monsieur le commandant Emile Massard, Gouvernement Militaire de Paris, Hôtel des Invalides.
J’ai l’honneur de vous confirmer ma communication téléphonique de ce jour:
L’exécution de la condamnée Zelle, dite «Mata-Hari», aura lieu demain matin, 15 octobre 1917, au Polygone de Vincennes, à 6 heures 15.
Une voiture sera rendue chez M. le capitaine Bouchardon, boulevard Pereire, à 4 heures.
Une seconde, chez M. le capitaine Thibaut, place de Vaugirard, à 4 heures 30.
La voiture de la condamnée, à la prison de Saint-Lazare, à 5 heures.
Il y aura lieu également de prendre M. l’avocat-général Wattinne, à 4 heures 30, rue Ampère.
Capitaine Bouchardon.
Recevoir l’ordre de faire exécuter un homme, ou une femme, cause toujours une impression désagréable.
L’ordre concernant Mata-Hari ne m’émut pas outre mesure. En effet j’avais assisté aux deux audiences secrètes du tribunal militaire et je savais pourquoi et comment la célèbre danseuse avait été condamnée.
Le troisième conseil de guerre était présidé par le distingué colonel Semprou, l’ancien chef de la garde républicaine, et siégeait dans la salle de la cour d’assises. Le huis clos était absolu. Personne absolument n’avait pu pénétrer dans la salle et j’étais le seul officier autorisé à assister aux débats.
Les sentinelles ne laissaient pas approcher des portes à moins de dix mètres, et aucun bruit du dehors, aucune influence non plus, ne venait troubler le calme et la majesté de cette justice militaire, si redoutable en apparence, mais si froide et impartiale au fond.
Avant de commencer, prévenons le lecteur que, si nous allons donner des détails—les plus exacts—sur la pièce, comédie et drame, dans laquelle Mata-Hari a joué en grande vedette, il nous sera impossible de tout dire, parce qu’il y a encore des choses qui n’appartiennent pas au public, et qu’il n’y a pas lieu de révéler les noms de certains Français—de bons Français—qui ont été mêlés à la vie de la danseuse.
Comme je l’ai dit en tête de ce livre, la vérité n’en sera pas moins dévoilée, et présentée toute nue—comme la danseuse aimait elle-même à se montrer.
LE JOUR DE LA DÉCLARATION DE GUERRE
Mata-Hari s’appelait de son vrai nom Marguerite-Gertrude Zelle, alias lady Mac-Leod. Elle était la femme divorcée d’un officier hollandais, le capitaine Mac-Leod.
Hollandaise d’origine, elle était surtout cosmopolite de goût. Mata n’a pas seulement dansé dans toutes les capitales, elle a fréquenté—de très près—tous les états-majors et elle a suivi avec les chefs d’armée les grandes manœuvres en France, en Silésie et en Italie.
Dans le civil, nous l’avons dit, elle était au mieux avec les personnages les plus haut placés à Paris, à Berlin et à Rome.
Le jour de la déclaration de guerre, Mata était à Berlin. Elle avait déjeuné avec le préfet de police dans un restaurant à la mode. Mais la foule, ce jour-là, hurlante, déchaînée, avait entouré l’établissement. Il était difficile d’en sortir. Le préfet prit la danseuse dans sa voiture officielle et parcourut avec elle les principales artères de la capitale prussienne.
Ce fait est reconnu par l’espionne.
—Comment étiez-vous dans la voiture du préfet de police à Berlin le jour de la déclaration de guerre? lui demanda le président du Conseil de guerre.
—J’avais connu le préfet au music-hall où je jouais. En Allemagne, la police a le droit de censure sur les costumes de théâtre. On me trouvait trop nue. Le préfet était venu m’examiner. C’est ainsi que nous fîmes connaissance.
—Bien. Vous êtes ensuite entrée au service du chef de l’espionnage allemand, qui vous a chargé d’une mission à Paris, vous a remis trente mille marks et vous a immatriculée H-21.
—C’est vrai, répond la danseuse. J’ai reçu un nom de baptême pour correspondre avec mon ami, et trente mille marks. Mais ces trente mille marks étaient non pas un salaire d’espionne, mais le prix de mes faveurs, car j’étais la maîtresse du chef du service de l’espionnage.
—Nous le savons. Mais le chef de l’espionnage était bien généreux.
—Trente mille, c’était mon prix courant. Mes amants ne me donnaient jamais moins.
—De Berlin, vous êtes venue à Paris, en passant par la Belgique, la Hollande et l’Angleterre. Nous étions en pleine guerre. Qu’êtes-vous venue faire chez nous?
—Je voulais déménager mes meubles de l’hôtel de Neuilly.
—Soit, mais après vous êtes allée au front où vous y êtes restée sept mois, sous prétexte que vous étiez attachée à une ambulance de Vittel.
—C’est vrai. Je voulais, en restant à Vittel, où je n’étais pas infirmière, me dévouer à un pauvre capitaine russe, le capitaine Marow, qui était devenu aveugle. Je voulais racheter ma vie de débauche en me consacrant au soulagement de l’infirmité d’un officier malheureux que j’aimais. C’est même le seul homme que j’aie jamais aimé.
Le fait paraît exact. Le capitaine Marow, de l’armée russe, était un mutilé pour qui Mata semble avoir éprouvé une réelle affection. Elle le soignait tendrement... et lui donnait de l’argent. Cet officier, au dire du comte Ignatief qui l’a connu, serait actuellement dans un couvent et aurait été blessé au début de la guerre.
Je vois toujours Mata-Hari, droite dans le box des accusés. Très grande, svelte, le visage un peu en lame de couteau, elle avait, par moments, un air rêche et désagréable, malgré ses beaux yeux pervenche et ses traits réguliers.
Dans sa robe bleue, décolletée en pointe très bas, avec son chapeau tricorne coquettement militaire, elle ne manquait pas d’élégance, mais elle était totalement dépourvue de grâce, ce qui paraîtra surprenant pour une danseuse. Elle était tellement allemande de forme et de cœur...
Ce qui frappait chez elle, c’était son air résolu et la forte intelligence dont elle faisait preuve à chaque instant.
Elle ne niait rien de ce que lui reprochait l’accusation et elle avait réponse à tout. Elle aimait à se proclamer vicieuse. Traitée de Messaline, elle ne se cabrait pas; elle contestait seulement l’évidence: courtisane, oui, espionne, non.
Mata avait une psychologie très originale. L’homme, pour elle, c’était l’officier de tout grade et de toute nationalité.
—Tout ce qui n’est pas officier, proclamait-elle, ne m’intéresse pas. L’officier est un être à part, une sorte d’artiste, vivant au grand air dans l’éclat des armes sous un uniforme toujours séduisant. Oui, j’ai eu de nombreux amants, mais c’étaient de beaux soldats, braves, toujours prêts à se battre et, en attendant, toujours aimables et galants. Pour moi, l’officier forme une race à part. Je n’ai jamais aimé que l’officier et je ne me suis jamais occupée de savoir s’il était allemand, italien ou français.
Cette étrange mentalité, affichée avec cynisme par la danseuse, était, peut-être, croyait-elle, de nature à flatter les membres du Conseil de guerre. Elle ne provoqua qu’un sentiment de dégoût.
—Revenons à votre existence mouvementée, lui dit sèchement le colonel. A Vittel, vous avez appris beaucoup de choses et vous n’avez cessé de correspondre avec Amsterdam. Votre attitude éveille les soupçons, vous vous sentez surveillée, vous prenez peur et vous revenez précipitamment à Paris.
Le colonel président poursuit:
—Vous fréquentiez des officiers, des aviateurs. Vous étiez très intime avec certains d’entre eux et ces braves vous considéraient comme une honnête femme. C’est sur l’oreiller que vous avez surpris des indications sur l’endroit où nous allions déposer, au delà des lignes ennemies, les agents chargés de nous renseigner. Vous avez donné des indications précises sur ce point aux Allemands et fait fusiller ainsi un grand nombre de soldats.
—Il est vrai que, du front, je correspondais avec mon amant qui était non plus à Berlin, mais à Amsterdam. Ce n’est pas ma faute s’il était chef du service d’espionnage, mais je ne lui communiquais rien.
Cette réponse, dont on jugera la valeur, donne une idée du système de défense employée par l’espionne.
GRAVE CONSTATATION
Le Président du Conseil de Guerre lui pose ensuite cette question beaucoup plus grave que les autres.
—Quand vous étiez au front vous avez eu connaissance des préparatifs qui se faisaient pour l’offensive de 1916?
—Je savais par des amis, officiers, qu’on préparait quelque chose, c’est certain. Mais même si je l’avais voulu je n’aurais pas pu informer les Allemands, et je ne les ai pas prévenus parce que je ne le pouvais pas.
—Cependant vous correspondiez toujours avec Amsterdam par l’intermédiaire d’une légation où on recevait vos lettres, croyant que vous écriviez à votre fille.
—J’écrivais, je l’avoue. Mais je n’envoyais pas de renseignements.
—Nous avons la preuve du contraire. Nous savions tout au moins à qui vous écriviez.
A cette affirmation la danseuse pâlit. Elle devina qu’on avait du «regarder» dans la boîte aux lettres de la légation, et elle n’insista pas.
La preuve que Mata-Hari avait renseigné l’ennemi sur les préparatifs de l’offensive, la preuve de la trahison était établie par sa correspondance.
Les juges l’ont déclaré dans leur jugement.
—Certainement, une femme de théâtre comme moi ne pouvait manquer d’attirer l’attention. C’est tout naturel, j’ai été suivie...
—A Paris vous vous voyez de plus en plus épiée. On vous serre de près. Vous allez être arrêtée. C’est alors que, affolée, vous allez trouver le chef des renseignements et que vous lui proposez de vous mettre à son service. C’est le moyen auquel ont recours tous les espions qui vont être pris.
—J’avais de belles relations et je n’avais plus beaucoup d’argent. Rien d’extraordinaire à ce que je me sois offerte pour être utile à la France.
—Oui, parce que les Allemands ne pouvaient plus vous envoyer de fonds... à ce moment-là. Mais ils n’ont pas tardé à vous faire parvenir dix mille marks par la légation de...
—C’était de l’argent de mon ami.
—De votre ami, le chef de l’espionnage. Enfin vous voici espionne au compte de la France. Que faites-vous?
—Je donne des renseignements au chef du 2º bureau sur les points de la côte du Maroc où les sous-marins allemands vont débarquer des armes, renseignements très utiles et très importants...
—Ah! Et d’où teniez-vous ces renseignements? S’ils étaient exacts, c’est que vous étiez en relations directes avec l’ennemi. S’ils étaient faux, c’est que vous nous trompiez.
Cette fois, le colonel président a porté un coup droit à l’accusée qui balbutie, chancelle un instant, puis se reprend et, rouge de colère, s’écrie:
—Après tout, j’ai fait ce que je pouvais pour la France. Mes renseignements étaient bons. Je ne suis pas Française, moi, et je ne vous dois rien... Vous cherchez à m’embrouiller... je ne suis qu’une pauvre femme, et, pour des officiers, vous n’êtes pas galants...
Alors, le commissaire du gouvernement Mornay, d’une voix chaude, d’un geste noble, en s’inclinant presque vers Mata:
—Nous défendons notre pays, madame, excusez-nous!
La danseuse, surprise, reste interloquée, puis cherche à dissimuler son inquiétude en prenant une attitude arrogante:
—Je ne suis ni Française ni Allemande, dit-elle. J’appartiens à un pays neutre. On me persécute et on est injuste envers moi. On n’est pas galant, je le répète.
Quelques minutes plus tard elle dira au terrible lieutenant Mornay:
—Comme il est méchant cet homme!
Mais l’accusée n’en a pas fini avec l’accusation. Nous avons vu qu’elle s’était présentée au 2º bureau. Celui-ci, qui la soupçonnait depuis longtemps (elle lui avait été signalée la première fois par le service anglais) avait feint d’accepter ses services.
—Que pouvez-vous faire pour nous, lui demanda le capitaine L...?
Mata, qui songeait surtout à quitter la France tout en accomplissant un exploit qui lui aurait valu l’admiration de ses amis, les officiers boches, Mata eut cette idée de génie:
—Je pourrais vous être utile en Belgique, dit-elle. Je vais m’y rendre; donnez-moi les noms et adresses de vos agents secrets dans ce pays, je leur porterai vos instructions...
—Bonne idée, fit le colonel G. On va vous donner ces noms.
On dressa une liste de faux noms qu’on lui remit comme un secret précieux. Parmi ces noms un seul était exact: c’était celui d’un espion double très suspect.
Trois semaines après... l’espion double était fusillé à Bruxelles par les Prussiens.
C’était une nouvelle preuve de sa culpabilité. Aussi Mata-Hari avait-elle hâte de quitter la France.
Elle voulait absolument se rendre en Belgique, pour, disait-elle, nous envoyer des renseignements, en réalité parce qu’elle était sérieusement inquiète.
On décida de la laisser partir.
Notre bureau de renseignements l’expédia en Angleterre, d’où, soi-disant, elle prendrait le bateau pour Amsterdam. Mais les Anglais, prévenus, l’arrêtèrent et la refoulèrent sur... l’Espagne.
Nos officiers en agissant ainsi avaient fait preuve de beaucoup de prudence et de mansuétude.
Malgré les incidents de Vittel, et les fragments de papier trouvés chez elle, malgré les lettres mises dans la boîte de la Légation et lues par nos agents, le service n’avait pas encore la preuve matérielle décisive, de sa culpabilité et le 2º bureau s’en était débarrassé en l’envoyant se faire pendre ailleurs.
Peut-être aussi ses nombreuses relations à Paris avaient-elles empêché son arrestation immédiate...
Enfin, elle avait quitté la France.
Ce fut le commencement de ses déboires.
LA PREUVE DÉCISIVE
Voici Mata en Espagne. Elle voulait aller à Amsterdam et elle se trouvait à Madrid, presque sans argent! Comme une dame fortunée et de qualité, elle descendit au Grand Hôtel, où elle savait rencontrer l’attaché militaire français et l’attaché naval allemand.
Ici une parenthèse. Pendant la guerre, l’Espagne—et la Suisse—furent le centre de l’espionnage allemand. A Barcelone se trouvait le dépôt de recrutement des espions, à Madrid le bureau des renseignements.
C’est à Barcelone que le capitaine Estève, de l’armée coloniale française, vint se faire embaucher. On lui donna 300 francs (son retour en France payé). Pas un sou de plus! Les Boches, en effet, n’étaient pas généreux avec leurs espions; une fois admis, le malheureux devait marcher au doigt, et presque à l’œil—sinon il était dénoncé à son pays. Beaucoup de traîtres, qui ne pouvaient plus être utiles aux Allemands, nous ont été livrés par eux... pour ne pas avoir à les payer. Ils leur réglaient leur compte avec des balles françaises.
Au Grand Hôtel de Madrid, Mata s’abouche immédiatement avec l’attaché naval allemand, le lieutenant von Kroon[B] et H. 21 se fait reconnaître. On la voit ensuite rôder autour de l’attaché militaire français; elle s’installe à une table voisine de la sienne, cherche tous les prétextes pour lier conversation. Mais l’officier français, prévenu, reste impassible, ne répond à aucune de ses avances, et la danseuse en est pour ses frais d’œillades et d’amabilités.
Mata n’a plus rien à faire à Madrid. Les Allemands ont hâte de la renvoyer en France.
C’est ici que se place un incident capital.
Von Kroon—à moins que ce soit von Kallé—l’officier allemand, avait payé les faveurs de Mata avec quelques bijoux. Mais Mata les rendit: elle préférait des espèces sonnantes, car, ayant dansé tout l’été, elle était fort démunie quand la bise fut venue. L’officier ne voulait pas ou ne pouvait pas prendre les sommes nécessaires sur sa cassette particulière. Il fut convenu que Mata rentrerait à Paris et que là elle recevrait les 15.000 pesetas dont elle avait un urgent besoin. C’est ce qui la perdit.
L’agent allemand télégraphia à Amsterdam en demandant de l’argent pour H. 21.
La Tour Eiffel enregistra le télégramme.
Nous sûmes vite—je ne puis dire comment, mais nous acquîmes la certitude—qu’il s’agissait de Mata.
Celle-ci se présenta à la légation de X..., toucha la somme annoncée et... son arrestation fut aussitôt décidée.
L’ARRESTATION
Ce n’est pas sans une certaine hésitation (?) que cette mesure fut prise.
Quand le commissaire de police Triolet se présenta à l’hôtel où elle logeait pour procéder à son arrestation, Mata-Hari était couchée et entièrement nue. Sans se couvrir, et avec une impudeur plus que choquante, elle procéda à sa toilette devant les inspecteurs, en demandant:
—C’est sans doute pour l’affaire de Belgique que vous venez me chercher?
L’espionne avait, on le sait, demandé à être envoyée en Belgique pour surveiller nos agents!
—Oui! Oui! fit le commissaire.
Celui-ci, dans la crainte d’un mouvement de colère de la danseuse, n’avait osé l’avertir qu’il la mettait en état d’arrestation, ni lui montrer le mandat dont il est porteur.
Ce n’est qu’en arrivant au 2ᵉ bureau que le commissaire lui remit le mandat. Mata le prit, sans le lire, et dit en entrant:
—Auquel de ces messieurs dois-je remettre ce papier?
—D’abord, répliqua brutalement le capitaine L..., dites-nous depuis quand, H. 21, vous êtes au service de l’Allemagne?
—Je ne comprends pas, fit Mata en pâlissant.
—H. 21, dites-nous depuis combien de temps vous êtes au service de l’Allemagne?
Il s’ensuivit une explication fort vive, à la suite de laquelle Mata Hari alla coucher à Saint-Lazare.
Reprenons maintenant l’interrogatoire.
CONFONDUE!
Le colonel donna connaissance du fameux radio de Madrid.
—Vous ne pouvez nier, lui dit le colonel président, que vous êtes allée chercher à la légation de... la somme que le lieutenant von Kroon vous avait promise à Madrid?
Et Mata, imperturbable, de recourir à son système de défense favori et de répondre avec aplomb:
—C’est parfaitement exact. Le lieutenant von Kroon ne voulant pas payer mes caresses avec son argent, avait trouvé plus commode de les faire payer avec l’argent de son gouvernement!...
—Le Conseil de guerre prendra cette explication pour ce qu’elle vaut, observa le colonel. Vous reconnaissez que l’argent venait du chef de l’espionnage allemand à Amsterdam?
—Parfaitement. L’argent venait de mon ami de Hollande qui payait sans le savoir les dettes de mon ami d’Espagne.
On ne put tirer autre chose de l’accusée. Elle avait reçu «le coup du télégramme» comme un coup de massue sur la tête. Elle chancelait, blême, les yeux hagards, la bouche crispée d’où les phrases sortaient en mots hachés:
—Je... je.. vous dis que... que c’était pour... pour... payer mes nuits d’amour. C’est... c’est mon prix. Croyez-moi... soyez galants, messieurs les officiers français...
—Tout cela ne prouve rien! voulut dire l’avocat, Mᵉ X..., qui, empressé, très empressé auprès de sa cliente, lui offrait un flacon de sels et lui tendaient une bonbonnière.
—Je n’ai pas besoin de tout cela, lui dit Mata en le repoussant durement. Je ne suis pas une petite femme. Je serai forte!
Et la danseuse, tournée vers le conseil, lançait des regards de défi!
Cette fois, elle était bien touchée, et visiblement elle se sentait perdue.
L’audience fut suspendue sur ce coup de théâtre. On ne peut dire que l’impression fut profonde puisqu’il n’y avait pas d’auditoire. La grande salle des appels correctionnels était déserte et nue. Les factionnaires dans les couloirs étaient toujours farouches. Il y avait partout, sur les bancs poussiéreux et vides, dans l’atmosphère grisâtre d’une après-midi sans soleil, comme une ombre de désolation et de tristesse. On pensait à ces pauvres poilus qui là-bas se battaient face à face avec l’ennemi, et qu’une misérable femme, tout enguirlandée de fourrures et de fleurs, faisait poignarder dans le dos.
LE DÉFENSEUR
Pendant la suspension, le défenseur s’approcha de moi. Comme on dit dans la Tour de Nesles, c’était une noble tête de vieillard. Il portait la médaille de 1870 sur la poitrine, et se montrait fort érudit en droit international. Il avait confiance... Toujours il avait eu confiance! Même avant d’avoir ouvert son dossier il affirmait l’innocence de Mata. C’est à ce point que, à la justice militaire, on savait que c’était lui qui avait prié le bâtonnier de le désigner comme défenseur d’office.
Avocat de grand talent, il avait voulu défendre cette femme, qu’il admirait depuis longtemps, parce qu’il avait sans doute l’intime et absolue conviction qu’elle n’était pas coupable. Sa candeur était touchante, son dévouement émouvant, et digne d’une meilleure cause.
—Qu’en pensez-vous, commandant? me dit-il avec un sourire plein d’espoir.
—Je pense que c’est une grande coquine, et qu’elle est fichue!
Je regrettai aussitôt ma franchise, car je sentis que je lui avais fait de la peine.