ÉMILE POUVILLON

Le vœu
d'être chaste

roman

PARIS
ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE
23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23

1900

DU MÊME AUTEUR :

  • Nouvelles réalistes.
  • Césette.
  • L'Innocent.
  • Jean de Jeanne.
  • Chante-Pleure.
  • Petites âmes.
  • Les Antibel.
  • Bernadette de Lourdes.
  • Pays et paysages.
  • Mademoiselle Clémence.
  • L'Image.
  • Le Roi de Rome.

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris les scandinaves.

De cet ouvrage, il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 10.

JUSTIFICATION DU TIRAGE :

I

Benedicamus Domino!

Fraîche, un peu rude, avec les cadences prosodiques encore usitées dans les séminaires toulousains, la voix de l'excitateur montait, promenée d'étage en étage, le long des corridors bas de plafond, que bordaient les chambres des élèves : trois étages pareils avec le large corridor au milieu et les deux ailes en retour plongeant sur la cour étroite, puits d'ombre que dominait au nord, rose vif ou rose pâle selon les heures, le clocher de Saint-Sernin, de l'insigne basilique.

Benedicamus Domino!

La ruche s'éveillait. Les Deo gratias, aigus ou graves, bâillés par les dormeurs, articulés pieusement par les dévots, répondaient à l'invitation du dignitaire, aux deux coups qu'il frappait, en passant, à chaque porte. Mais les dormeurs étaient en petit nombre. Le signal du réveil était en même temps, ce jour-là, le signal du départ pour les vacances.

Dans une heure, aussitôt la messe dite, le grand séminaire allait se vider pour deux mois.

De sa chambre au troisième, au bout de l'aile gauche — en Sibérie, comme on disait entre camarades, par opposition à l'Italie (aile droite) et à la France (corps de logis principal), pays privilégié où habitaient les mal portants et les anciens — Gilbert Nohèdes écoutait venir l'appel matinal. Soulevé un peu sur le traversin, les mains jointes, il regardait devant lui. A cette heure et dans cette saison — on était aux premiers jours d'août — la chambre se trouvait encore dans l'ombre. Seules, dans l'encadrement de la croisée, au-dessus des façades grises de la cour, la flèche et les dernières assises du grand clocher voisin s'exhaussaient en apothéose, dans l'or blanc du jeune soleil.

Gilbert regardait sans voir ; il méditait, non pas au fil de ses songeries, mais selon les règles que les maîtres de l'oraison ont instituées pour le bien des âmes. Le sujet qu'il avait choisi, l'avant-veille, — il est d'usage que le même serve deux jours de suite, — était la vocation ou pour mieux dire sa vocation, l'opération de la grâce qui l'avait disposé au sacerdoce. Aussitôt éveillé, le séminariste s'était préparé par un acte de foi, un acte de contrition, une invocation au Saint-Esprit ; il avait récité le Confiteor et le Veni sancte.

Puis, ayant ainsi purifié ses lèvres et son cœur, il avait abordé le premier point de son sujet, la vue, l'intelligence du travail divin qui s'était fait en lui, l'histoire de son âme.

C'était sa vie d'enfant qu'il évoquait d'abord, le balbutiement des prières, becquée surnaturelle versée de la bouche de sa mère à sa bouche, les petites chapelles, les processions pour rire, la dévotion en sucre du premier âge.

Sa mère! Elle planait sur ce passé d'innocence. Oh! la main ferme et douce qui l'avait conduit pour la première fois au confessionnal, à la table sainte. Oh! les doigts pieux qui enseignaient ses doigts à égrener le chapelet.

Mais qu'elle était loin cette première floraison de piété mignarde! La vie avait marché. L'initiateur maintenant, l'oracle, c'était l'homme : le père, le professeur, le camarade.

Gilbert avait connu l'orgueil d'apprendre, la curiosité des voiles qui tombent — et après celui-là, un autre! — Il avait connu aussi, hélas! dans une confidence chuchotée, dans un livre dévoré en cachette, la perversité qui se glisse, qui commence son travail de mort.

Gilbert se souvenait. Le collège! La puberté triste entre les murs maussades, les fronts lourds des lectures mauvaises, les esprits en révolte ; et, les jours de congé, la ruée ensemble vers le plaisir, vers la débauche.

Puis, brusquement, pendant l'année de philosophie, le malheur était venu, la mort, presque coup sur coup, de ses parents. Et c'est là que la grâce l'attendait.

Le séminariste n'avait pas oublié le lieu ni l'heure où il avait reçu le premier choc. Il revoyait le village natal et la chambre obscure, aux volets fermés en signe de deuil, où, demeuré seul après l'enterrement de son père, il avait, en feuilletant les papiers du mort, découvert, dans une lettre de sa défunte mère, le triste drame qui avait, quelques années avant, bouleversé le foyer conjugal. Un adultère ; une faute grave du mari. Et cette faute n'était pas la première. Certains passages de la lettre en témoignaient : des allusions à des erreurs, à des hontes anciennes. Pauvre femme! Comment Gilbert n'avait-il rien vu, rien compris de son supplice? Comment n'avait-il pas deviné le secret de ces doigts pâles en caresse dans ses cheveux, de ces baisers de fièvre sur sa bouche?

L'orphelin se rappelait son trouble, il revivait le frisson de ses mains où tremblait l'écriture accusatrice, l'angoisse profonde, le retour sur lui-même, sur l'indignité de sa vie, qui l'avait fait se jeter à genoux dans un recours à Dieu.

Mais il n'était pas encore mûr pour le vrai repentir. Le geste commencé était resté en suspens, les paroles essentielles n'avaient pas été dites. La liberté des vacances, l'inauguration de la vie d'étudiant avaient écarté cette velléité de conversion. Avant d'être meilleur, il fallait qu'il fût pire.

Gilbert avait fait comme les camarades ; comme eux, avec eux, il avait été l'habitué des bastringues, le client des débits d'amour. Et cette folie avait duré un an. Puis, quand il était enlisé déjà, quand tout semblait perdu, le salut était venu, le miracle. Oui, le miracle, car, plus Gilbert y réfléchissait, plus il lui paraissait impossible qu'il se fût tiré d'affaire tout seul, sans le secours d'en-haut.

Assez banale, en somme, était l'aventure initiale d'où était sortie la crise. Le fait d'avoir été ramassé par la police dans une bagarre entre les danseurs — étudiants ou grisets — d'un bal de faubourg, l'ennui de coucher au poste, en compagnie de filous et d'ivrognes, ne suffisaient pas à expliquer un pareil changement.

Et c'était là, pourtant, dans cette ordure, que la grâce était venue le chercher. Jet de lumière au fond de sa misère morale, vomissement de ses fautes, élan vers le mieux, l'homme s'était ressaisi. Le chrétien se retrouva quelques jours après.

Ce fut à Saint-Sernin, pendant que le prêtre célébrait une messe anniversaire de la mort de sa mère — pieuse observance qui avait survécu aux pratiques religieuses depuis longtemps méprisées. A mesure que se succédaient à l'autel les phases du grand mystère, voilà que l'enfant oublieux de son âme avait senti tressaillir, ressuscités par l'intercession de la morte, son rêve ancien de vie chrétienne, sa soif de purification, de paix en Dieu, tout ce qui sommeillait en lui de l'hérédité maternelle.

Gilbert se souvenait : comment il s'était levé, il avait erré, la messe dite, autour de l'abside sous le regard des saints, des têtes mitrées d'évêques, des fronts nimbés des jeunes martyrs ; comment, en compagnie des dévotes matinales, il s'était agenouillé devant les reliquaires, il avait tourné autour des confessionnaux ; comment encore, avec l'idée, avec le désir de l'aveu, le nom lui était venu du confesseur possible, de l'abbé Védrune, directeur au grand séminaire, un saint homme dont tout le diocèse s'accordait à célébrer les vertus ; comment enfin, poussé par l'invisible, il avait frappé à la porte du séminaire, à la porte du prêtre.

Et là le miracle : la confession, l'absolution, cette saveur de la pureté, matérielle presque, comme la fraîcheur d'un fruit dans la bouche. L'acte accompli, l'action de grâces dite, c'était l'attrait de la cloche appelant la communauté à la prière, le charme de cette direction paternelle où sa volonté s'était si doucement anéantie, la vocation enfin.

Benedicamus Domino!

L'avertissement pieux se rapprochait, jetait sur pied l'un après l'autre les voisins de chambre de Gilbert. Il sautait du lit à son tour, se vêtait, s'abluait rapidement, endossait, après l'avoir baisée ainsi qu'il est prescrit, la livrée sacerdotale. Sur l'ordre de la cloche, il se mêlait à la procession muette qui descendait à la chapelle. Et en descendant, en s'agenouillant à sa place dans le chœur, il revenait à sa méditation.

C'était maintenant le grand séminaire qu'il évoquait : une année de piété, de recueillement, de travail sous la discipline sulpicienne. Il recommençait en pensée ses parcours quotidiens, ses allées et venues à heure fixe, le long des corridors blancs où des sentences latines l'escortaient, proclamant la règle, exhortant aux vertus chrétiennes ; il reprenait les examens de conscience, bras croisés, dans la salle d'exercices, habitée par les portraits des supérieurs défunts, têtes blanches, surplis blancs, en apparition sur les murs ; il se remémorait les repas sanctifiés par la prose lue à haute voix de quelque naïf annaliste, bénis du haut de leurs cadres par les anciens archevêques, prélats de cour, mines opulentes et fleuries, en contraste avec les figures avisées et rudes des dignitaires plus récents.

Et, après le réfectoire sobre, venait la récréation grave, la promenade quatre par quatre — chiffre réglementaire — , la conversation le long de la terrasse, dans la cour, sous les tilleuls symétriques, dociles aux ciseaux. Puis, les heures de travail, la compagnie des livres dans la chambre dépouillée, sur la table de bois blanc où s'accoude un moment, paresseuse ou lasse, la pensée en ascension vers l'absolu, et les bons sommeils dans le lit de pauvre que garde le geste bienveillant des saintes images. Quoi encore? la promenade du mercredi à la maison de campagne du séminaire ; au lieu des murs, la clôture des arbres, les saisons résumées dans les fleurs des parterres, l'ombre des allées droites sous les futaies sévères, où reposent — nichée d'âmes blanches dans les cyprès noirs — les séminaristes et les directeurs défunts. Mais de ces séjours heureux, de ces châteaux de l'âme, où s'était délectée la piété de Gilbert, le plus aimé de tous avait été la chapelle, cette chapelle où il allait prier une dernière fois avant de partir. Que d'émotions sous ces voûtes légères, devant ces coupoles peintes d'où se penchaient en des attitudes nobles des figures de symbole! la messe en pleine nuit, l'hiver — mystère dans le mystère — à pointe d'aube, au printemps, avec la blancheur de la lumière naissante, comme un visage de vierge curieuse, aux vitraux, et les visites au saint sacrement, plongées rapides dans le surnaturel, prosternations solennelles des quarante heures, le front collé à la fraîcheur des marches de l'autel.

L'abbé Gilbert avait épuisé le premier point de sa méditation ; il avait sondé les voies obscures de la grâce ; il avait admiré le travail en son cœur de la miséricorde divine.

Après l'adoration, la contrition allait venir. Les motifs ne manquaient pas.

Hélas! quel usage avait-il fait des bontés de Dieu, comment y avait-il répondu?

Le séminariste s'anéantissait, écrasé par le sentiment de son indignité. Il se reprochait sa tiédeur, ses défaillances. Il s'effrayait de son peu de courage à dompter la nature, à dépouiller le vieil homme. S'il avait à peu près réussi à gouverner ses actes, combien de fois s'était-il égaré en pensée!

Ces constatations l'alarmaient davantage au seuil des vacances. Lui qui n'était pas arrivé à se vaincre, à se sanctifier dans l'atmosphère de vertu qu'il respirait au grand séminaire, que deviendrait-il dans le monde, exposé chaque jour aux périls de la nature et de la chair?

Gilbert aurait souhaité ne pas changer d'air encore, ne pas quitter l'abri des vieux murs, l'aile paternelle de l'abbé Védrune. Mais l'abbé Védrune s'était refusé à son désir. Avant le diaconat, avant même les ordres mineurs, il était prudent qu'il essayât ses forces, qu'il éprouvât sa vocation.

Gilbert s'était rendu ; l'épreuve allait commencer. Et c'était ici le troisième point de la méditation, la conclusion pratique, la mise en résolution de l'état d'âme créé par l'examen et par le repentir : résolution d'obéir ponctuellement au règlement des vacances, tel que l'avait tracé l'abbé Védrune, résolution de fuir les dissipations mondaines, de se recueillir dans l'oraison et le travail.

Ces bons propos, le séminariste les mettait sous la protection de la Sainte-Vierge, de la toute-puissante Dame qui planait en assomption aux voûtes de la chapelle.

Sub tuum praesidium… Les yeux fermés, les mains jointes dans une concentration fervente de tout son être, Gilbert donnait, offrait ses vacances à Marie. Des désirs de pureté, des élans d'amour jaillissaient de lui, s'épanouissaient en gerbes de roses et de lis. Et c'était vraiment le bouquet spirituel que les maîtres de la vie intérieure placent au sommet de l'oraison parfaite.

II

La messe finissait. On sortait de la chapelle : lentement, à pas comptés, comme d'habitude ; mais une fois dehors, dans le jardin, les voix, les gestes s'émancipaient ; c'était déjà la liberté des vacances. Des pas se hâtaient dans les escaliers, des convois de malles, de valises se pressaient dans les corridors, des paroles d'adieu s'échangeaient au seuil des chambres grand'ouvertes. On se hélait, on se serrait les mains, on prenait rendez-vous pour un pèlerinage à Lourdes, pour une fête patronale de village. Les camarades originaires du même pays se cotisaient, frétaient un fiacre en commun pour porter leur bagage à la gare, tandis que, dans la rue, devant la porte du séminaire, des jardinières attendaient les élèves dont les parents habitaient la banlieue.

Gilbert s'était joint à la bande des lévites du Lauragais. C'étaient tous des fils de cultivateurs ou d'artisans de campagne ; joues creuses, flétries par la théologie et par l'abstinence, figures d'ascètes malgré eux que trahissait l'éclat furtif, l'épanouissement brusque du rire d'où jaillissaient des rangées de dents, prêtes aux bonnes revanches. Le grand air, le tumulte de la foule les étonnait tous un peu. En chemin de fer, dans le compartiment de troisième, mêlés à des soldats en congé, à des paysans, ils se rencoignaient, effarés, — tels de gros oiseaux noirs tombés du nid — ; ils parlaient bas entre eux, comme s'ils étaient encore sous l'œil de leurs maîtres. La gaieté d'ailleurs n'y perdait rien, ni la malice. C'était, ornée d'argot séminariste et de latinades, la chronique amusante de l'année, les manies des directeurs, les ridicules des camarades, un jeu de massacre où s'exerçait la fougue écolière de leur âge. Et, grave à côté d'eux, d'une gravité posée en masque sur une figure juvénile, un diacre récitait son bréviaire.

Vinrent des interrogations sur l'emploi projeté des vacances. Le plus jeune de la troupe se lamentait de la solitude où il allait être confiné. Personne à voir : un vrai trou de campagne…

— Faites comme moi, mon cher, ripostait un camarade, un gaillard taillé en force ; quand le temps me dure trop, je prends la bêche ou la fourche, je donne un coup de main à mon père et à mes frères. C'est autant d'économisé pour eux.

Mais l'autre secouait la tête. Pour avoir essayé une fois de tourner la manivelle d'un égrenoir à maïs, il avait eu la courbature pendant deux jours. Et la chose n'avait rien que de vraisemblable, à considérer le visage exsangue, la physionomie crispée, inquiète du pauvre être débile, voué peut-être par sa débilité même à la profession sacerdotale. Impropre à la terre, bon pour l'église! ainsi est-il décrété quelquefois encore dans les familles paysannes.

L'unique distraction de ses vacances, racontait le malheureux, était les offices du dimanche à la paroisse, et le fricot du curé après la messe ; un fricot triste, un curé mystique et grincheux.

On plaignait l'abandonné. Son cas heureusement était rare. Ses camarades se félicitaient, la plupart, du bon accueil qui les attendait chez eux, chez les voisins, des invitations à dîner dans les maisons riches de leur paroisse. Châtelains ou bourgeois, c'était à qui les aurait à sa table. Un sous-diacre avait été prié de donner des leçons à un jeune gentilhomme récemment refusé au baccalauréat de rhétorique. Il vantait les agréments de la vie de château, les égards, la nourriture. Du monde à dîner tous les soirs, de la musique après, et, quand le temps le permettait, des promenades en calèche.

Gilbert se mêlait à peine à la conversation. Il y avait entre ses camarades et lui un malentendu qui n'avait fait que s'aggraver de jour en jour.

L'origine bourgeoise du nouveau venu, sa vocation romanesque l'avaient isolé dès le commencement. Il était l'égal de ses condisciples ; il n'était pas leur pareil. Jusque dans leur intellectualité, jusque dans leur piété même, il y avait chez eux une rudesse d'écorce qui déconcertait sa sympathie. Ils le blessaient sans le vouloir, il leur déplaisait sans s'en rendre compte. La délicatesse de ses manières offusquait ces paysanneaux, leur prêtait à rire comme une pose. Les dévots seuls, par concordance d'âme, ou les ambitieux, à cause de l'influence qu'on lui supposait sur les directeurs, recherchaient sa société. Les autres le fuyaient. Les physionomies se muraient, les conversations s'interrompaient à son approche.

Pas un ami! La règle s'y opposait d'ailleurs, hostile aux intimités, aux conversations particulières ; le hasard des rangs occupés à la sortie de la chapelle fixait le choix des quatre condisciples qui devaient passer la récréation ensemble. Et Gilbert, qui aurait voulu pouvoir se donner à ses camarades, avait fini par se replier sur lui-même, par vivre seul avec Jésus!

— Vous, Nohèdes? l'interrogeait son voisin, l'abbé Candeil, que comptez-vous faire?

— Nohèdes? répliquait un de la bande, il édifiera la paroisse de Bazerque comme il édifiait le séminaire. Saint Nohèdes, priez pour nous!

— Bazerque ; bonne paroisse, affirma l'abbé Candeil. L'abbé Resongle est un brave homme et sa cuisinière est un ange ; cave sérieuse, spécialité de Gaillac. Et puis nous avons madame Mériel, madame Albanie! la providence du clergé. Bonne paroisse, Bazerque!

— Messieurs, fit observer l'abbé Escaffre, le diacre, en levant le nez de sur son bréviaire, vous oubliez que notre ami est orphelin. Il va faire une triste rentrée dans son pays.

Gilbert serra la main de l'abbé Escaffre.

Il y eut un silence. Le train s'arrêtait à Montlaur.

L'abbé Candeil descendit, reçu à bras ouverts, sur le quai de la petite gare, par sa mère, par son père. Et la joie de la brave artisane, les mains tendues en accueil vers le séminariste, rappelaient à l'orphelin ses anciennes arrivées d'écolier en vacances, les embrassades maternelles gênées par le trophée des livres de prix, des couronnes en papier doré qu'il rapportait au pays.

Mais ses pensées bientôt prenaient une autre direction. Il était tout au choc de la réalité vivante, qui, sournoise, après une année vouée au rêve mystique, travaillait à le reprendre. La femme surtout l'inquiétait. Exilée brusquement de sa vie après un règne éphémère, oubliée dans la claustration sulpicienne, elle reparaissait, troublante, déjà redoutable. Dans la rue, en quittant le séminaire, à la gare, dans le coudoiement de la foule, il avait subi les premiers contacts. Et maintenant, dans le compartiment du train, c'était en face de lui le tête-à-tête de deux promis de village qui se dévisageaient, serrés l'un contre l'autre, comme agrafés par le désir, se mêlaient ensemble dans des attitudes d'une impudeur ingénue.

Gilbert, agacé, se détournait d'eux pour le spectacle des campagnes en bordure de la voie. Mais là encore, d'autres images l'attiraient, des batifoleries, des culbutes sur l'herbe, de faneurs et de faneuses occupés à sauter la luzerne. Ils disparaissaient, et le séminariste les voyait encore. Et il pensait aux petites camarades d'enfance et de jeunesse qu'il allait retrouver à Bazerque, à Claire Mériel surtout, sa grande amie de jadis. L'abbé Resongle, chez qui le séminariste allait passer ses vacances, avait l'habitude de faire chaque soir la partie de bésigue de madame Mériel. Il l'emmènerait avec lui sans doute. Aujourd'hui même, dans quelques heures, il se retrouverait avec Claire.

Heureusement, Gilbert était armé. La veille encore, au cours d'un dernier entretien, son directeur, l'abbé Védrune, l'avait prémuni contre une faiblesse possible. La prudence ecclésiastique avait, en pareille occurrence, tout un règlement de conduite, une série de sages précautions : fuir les occasions de tête-à-tête avec les femmes, ne jamais les regarder en face. Si ces mesures préventives ne suffisaient pas, il y avait le recours à la prière, l'intercession de Dieu et des saints. Gilbert se rassurait en y pensant. Peut-être aussi s'exagérait-il le danger.

Après un an de séminaire, il n'était plus le même homme ; la grâce l'avait transformé. La fréquentation des prêtres, la pratique des sacrements, la nourriture eucharistique l'avaient préparé à soutenir le bon combat.

III

Bazerque! Une grappe de toits rouges au pied d'une église, des jardins d'arbres fruitiers mêlés aux maisons, et au-dessus du village, la colline, une forme d'argile nue sans un arbre, sans une broussaille, sans autre ornement que les stries régulières tracées comme au flanc d'une amphore par le creux des sillons. La rue, une rue calme, avec des siestes de pigeons sur les toits, des sommeils de chats roulés en boule au seuil des portes, avec des jeux d'enfants, des rondes dans la poussière blanche. Oh! cette odeur de pain chaud qui sortait de la boulangerie, et cette cadence du métier de tisserand, ce vol léger de la navette dans l'ombre du sous-sol moisi, tapissé d'images peintes! Des gestes, des paroles d'accueil arrêtaient Gilbert à chaque pas, la mousseline des rideaux s'écartait à son approche pour la satisfaction des curiosités bourgeoises.

Il arrivait au presbytère enfin, et c'était devant lui la fraîcheur du corridor soigneusement arrosé, la paix en Dieu suggérée par les gravures de sainteté pendues aux murs, la gaieté villageoise insinuée par le gazouillement des oiseaux en cage, par le spectacle, à travers la porte vitrée, du potager, du verger, où s'alignaient, entre les petits pois et les choux, les allées droites, favorables à la récitation du bréviaire. Gilbert respirait à pleins poumons cette atmosphère connue ; il écoutait le silence moite où s'assoupissait la maison.

Cependant, la diligente Thècle, la servante de l'abbé Resongle, s'était emparée de sa valise, elle le conduisait à sa chambre.

M. le curé n'était pas là : il avait chargé Thècle de l'excuser.

— Vous connaissez ses habitudes, expliquait-elle. C'est aujourd'hui jeudi ; il est allé pêcher sa friture de goujons à l'Ers. Vous le trouverez tantôt au moulin d'Engalière, si le soleil ne vous fait pas peur.

En attendant, elle aidait le séminariste à s'installer, à ranger sur sa table ses outils de travail et de piété, les paroissiens, les gros livres d'où l'abbé devait tirer la substance de son devoir de vacances, une dissertation sur le fondement de la certitude…

Et tout en l'aidant, elle l'entretenait des gens de Bazerque, l'initiait aux accidents, aux maladies survenus à l'un ou à l'autre, aux événements de la paroisse. Monsieur le curé avait eu ses douleurs pendant l'hiver ; M. l'abbé Sustre avait dû le remplacer trois dimanches de suite aux offices ; le maire était allé soigner sa maladie de foie aux eaux d'Andabre ; la métairie des Despiech avait brûlé ; les Pouzols mettaient leurs propriétés en vente pour habiter Toulouse ; le percepteur était changé.

Puis, brusquement :

— J'oubliais la grande nouvelle, toute fraîche, celle-là. Votre amie, mademoiselle Mériel se marie avec M. Adrien de Favaron, de Villefranche ; des gens riches, un fils unique. Ça va faire une belle noce! Mais ce n'est pas pour tout de suite ; mademoiselle Claire n'est pas pressée sans doute, et, vous la connaissez, on ne la fait pas marcher comme on veut… Mais je suis là à bavarder, s'interrompait Thècle, et je ne vous offre seulement pas de vous rafraîchir. La journée est chaude ; vous avez dû cuire en chemin de fer. Avez-vous déjeuné au moins? Oui ; tant mieux. Un verre de vin blanc, alors? Je vais vous le servir ; à moins que vous n'aimiez mieux de l'orangeade… C'est la boisson préférée de monsieur le curé, l'après-midi. Voulez-vous?

Gilbert refusait. Il se décidait à aller rejoindre l'abbé Resongle au moulin d'Engalière.

Le trajet lui était familier. Il l'avait suivi bien des fois, quand il allait avec son père chasser la caille dans les chaumes d'Encrambade. Et c'était la descente vers le chemin de fer, le passage à niveau, la plaine enfin, les récoltes, l'alternance uniforme des ratoubles et des maïs, et, sur la monotone étendue, en lignes d'un vert pâle, les boules frissonnantes des saules, au bord des fossés.

Çà et là, des métairies basses allongeaient leurs toits rouges ; des paillers, des gerbières en blondes architectures proclamaient la fertilité de la terre, l'opulence future des greniers, et, devant chaque jardin, des murailles de cyprès défendaient les fruitiers et les plantes potagères contre les rafales desséchantes de l'autan.

Une levée de terre, un grondement de chaussée signalaient bientôt la rivière et le moulin. Triste rivière, l'Ers! sans verdure au bord, sans arbres, une eau agitée, impatiente, rongeuse de ses berges. L'approche de la chaussée la calmait cependant ; et au-dessous, libre un moment, elle tournait en remous, ombragée par les platanes et les saules. Les bâtisses du moulin s'étageaient au bord dans la fumée blanche de la farine, et le tic-tac de la trémie menait dans la paix des campagnes son joli bruit de danse, de perpétuelle fanfrandole.

L'abbé Resongle était là. Assis, jambes pendantes, sur le mur qui séparait le canal d'amenée de la rivière, incliné un peu vers l'eau, il pêchait. Et Gilbert s'étonnait, s'attristait même à le regarder. Cette soutane, jadis noire, ce chapeau de paille attaché par des brides sous le menton à cause du vent, tout cet attirail de sauvage, de braconnier d'eau douce et la posture aussi, cette mine de loutre aux aguets, prête à fondre sur la proie, était-ce bien le costume, était-ce bien l'attitude d'un prêtre de Jésus-Christ?

Gilbert s'avançait ; l'abbé Resongle le salua d'un geste qui le cloua sur place. La minute était précieuse ; le bouchon remuait à vives secousses, dansait au fil de l'eau. Il s'arrêta un moment, repartit, plongea à pic. Et presque en même temps deux poissons sautaient en l'air, au bout de la ligne.

Le pêcheur s'épanouit.

— Jolies pièces! s'exclama-t-il en décrochant sa prise. Et il faisait admirer à Gilbert les moustaches de pandour, les reins larges et dorés des goujons. Vois-tu, petit, ajouta-t-il, en amorçant de nouveau sa ligne, les goujons de l'Ers, c'est encore la meilleure friture qu'on puisse pêcher à Bazerque. Au canal, le panier s'emplit plus vite ; mais que faire de ces gardons, de ces ablettes aux chairs molles, empuanties par la vase? Ici, rien que du goujon, mais exquis ; les issues du moulin, les pâtes en suspension dans le courant lui donnent une saveur unique. Demain à déjeuner, tu m'en diras des nouvelles. Ce soir, la marmite est renversée au presbytère ; mais tu n'y perdras rien. Madame Albanie nous a invités tous les deux. C'est convenu. Tout à l'heure, en rentrant, nous irons la visiter ensemble…

— J'irai la voir sûrement, répondit Gilbert ; mais, pour le dîner, je ne sais si je dois… Il hésitait, pris de scrupules à la pensée de cette rentrée immédiate dans la vie mondaine.

L'abbé Resongle avait froncé le sourcil.

— Si tu ne sais pas, dit-il, moi je sais. J'ai promis pour toi ; tu viendras. Allons, assieds-toi là en attendant et regarde. Tu pêchais autrefois ; pourquoi n'as-tu pas pris un roseau au presbytère? J'en ai là provision ; et, quant aux lignes, en voici de rechange.

Du geste, l'abbé Resongle les montrait soigneusement enroulées autour de la coiffe de son chapeau… A deux, la friture aurait été plus tôt prise.

Les goujons boudaient maintenant ; le bouchon restait calme, et l'abbé Resongle en profitait pour s'informer du grand séminaire.

— Que devient l'abbé Védrune? Toujours original? Est-ce qu'il a encore la manie de lessiver ses bas dans sa chambre pour économiser le blanchissage? C'est lui qui te confesse? demandait-il à Gilbert. Ramonez-ci, ramonez-là… Il s'y entend, l'homme, pas vrai? On voit qu'il arrive tout droit de l'Auvergne. Et l'abbé Maffre, ton professeur de philosophie, est-il content de toi? Probo majorem, nego minorem… Tu y mords au syllogisme? Nous n'y brillions guère de mon temps. Tu feras bien de ne pas compter sur moi pour ton devoir de vacances. D'ailleurs, tu l'auras bientôt bâclé, j'espère. J'aurai bientôt besoin de toi à l'église. Je ne sais pas si je t'ai communiqué dans ma dernière lettre le mariage de Claire Mériel. Ce n'est pas encore fait ; mais ça va se faire. Or, tu sauras que le jeune Adrien de Favaron, le fiancé, fait cadeau d'une statue de la Sainte-Vierge à la fabrique : une terre cuite de trois cents francs ; nous l'inaugurons en pompe le 15 août, jour de l'Assomption. Vêpres solennelles, procession, salut ; tout le grand tralala. Tu nous donneras un coup de main.

Une piquée ferma la bouche à l'abbé, puis une autre et encore cinq ou six à la suite : « Tu es meus », articulait-il à chaque nouvelle prise. Un cabot couronna la série : une piquée à fond qui aurait surpris un pêcheur moins expérimenté que l'abbé Resongle ; mais l'œil veillait et la main, toujours prête à donner la secousse.

Ferré, noyé par d'habiles oppositions de tierce et de quarte, le monstre — il pesait bien un quart de livre — fut amené pantelant, battant l'air de ses nageoires roses, dans le panier que secouait son agonie.

La meunière à sa fenêtre, un toucheur de bœufs du haut du pont avaient assisté à la capture.

— Bien travaillé, monsieur le curé! applaudissait le paysan. Pas un poisson qui vous échappe…

Et le curé, relevant la tête :

— J'en connais un pourtant, un gros, tu le connais aussi, toi, Baptistou. J'ai eu beau tendre mes filets à Pâques dernières, le coquin a passé à travers les mailles…

— C'est que les mailles sont usées, monsieur le curé! Faudra raccommoder le filet avant les Pâques prochaines, riposta l'homme avec un gros rire. Et il se remettait en marche.

L'abbé pliait sa ligne, envoyait un bonjour à la meunière :

— A quoi pense ton homme? lui disait-il. Voilà deux dimanches qu'on ne l'a pas vu à la messe. C'est mal fait. S'il n'a pas souci de son âme, qu'il pense à votre petit Etienne qui fera sa première communion l'année prochaine. Il lui doit le bon exemple. Et puis, méfie-toi, Rose : autant de perdu pour l'église, autant de gagné pour le cabaret.

Tout en chapitrant sa paroissienne, l'abbé avait mis son panier de pêche en sautoir, son roseau à l'épaule.

— Et maintenant, en route, mon garçon! ordonna-t-il à l'abbé. Madame Albanie nous espère, et les Favaron sont du dîner, je crois. Il faut que je fasse un bout de toilette.

IV

La maison des Mériel où l'abbé Resongle et Gilbert se rendaient un peu après — elle était située juste en face de la cure, et on n'avait que la rue à traverser pour aller de l'une à l'autre — passait pour la plus belle du village. Sa façade à deux étages, ses larges baies, ses corniches surchargées de moulures, son acrotère décoré de mascarons en terre cuite faisaient honte aux humbles logis voisins, aux modestes bâtisses percées de ces ouvertures étroites que la prudence des maîtres maçons d'autrefois opposait à la violence du vent d'autan, charrieur de poussières et de bruits. Pendant des années, jusqu'à son expérience de la grande ville, l'habitation des Mériel avait été pour Gilbert le lieu du luxe, de la mondanité. Les départs de la calèche surannée qui charriait la famille vers quelque partie de campagne, vers quelque visite aux châteaux voisins, les grands dîners, les sauteries d'automne qui envoyaient vers l'obscur village l'éclat des lustres avec le rythme des quadrilles avaient éveillé ses premiers appétits d'élégance, ses premiers rêves de plaisir.

Ce paradis était fort accessible. Si la grande porte, la porte d'honneur, ne se déverrouillait que pour les grands invités, pour Monseigneur en tournée de confirmation, pour l'état-major d'une brigade en manœuvres, la petite porte, la porte quotidienne, destinée dans le plan de l'architecte au service de la cuisine et des communs, était ouverte à tout venant. D'ailleurs, tant que le père de Claire avait vécu, la cuisine avait été l'endroit le plus animé, le plus fréquenté de la maison. Le salon ne comptait pas, toujours fermé, le cabinet de travail, envahi par la pharmacie de Madame, encombré par l'attirail de chasse de Monsieur, ne servait guère qu'aux siestes des après-déjeuners d'été, aux bons sommeils dans le canapé que se disputaient les chasseurs et les chiens. La cuisine était le vrai centre de la maison.

C'est là, dans la bonne odeur émanée des casseroles, de la poële où sautaient les crêpes, des chaudrons où mijotaient les confitures, que le maître recevait sa clientèle rustique, là que se soldaient les comptes de la semaine, que se donnaient les consultations du légiste amateur, que se réglaient les arbitrages. Et tout en vérifiant une addition, en écoutant une supplique, M. Mériel astiquait son fusil, enseignait le rapport à son chien, séchait au feu de la broche ses guêtres souillées de la boue d'un retour de chasse.

Les enfants du village connaissaient tous le chemin de cette cuisine hospitalière. Les petites voisines, amies de Claire, les camarades de son jeune frère Bernard s'y donnaient rendez-vous. On y concertait les amusements du jour, on travaillait à la confection d'un cerf-volant, on préparait une charade. Gilbert avait fait partie de la petite troupe. Plus âgé que Claire et que son frère, il était le chef de la bande, celui qui franchit les fossés, qui grimpe aux arbres, le voleur de nids, le maraudeur de prunes vertes ; ou plutôt, — car la royauté de Claire ne souffrait pas de partage, — il était le metteur en œuvre de ses caprices.

Cela se passait entre la septième et la douzième année. La première communion, l'usage des robes longues avaient changé Claire. L'enragée gamine, l'enfant casse-cou, était devenue une petite personne maniérée, aux mouvements harmonieux et souples. Mais le diable n'y avait pas perdu grand'chose. La coquetterie la tenait maintenant, le tête-à-tête avec le miroir, la gloire de la parure, la passion des louanges. Contenue jusqu'à la mort de son père par la bonhomie bourgeoise, le sans-façon traditionnel de ses parents, la mondaine sortait, se révélait peu à peu ; elle bouleversait le paisible intérieur, elle révolutionnait Bazerque. Les peintres, les tapissiers étaient venus, des invitations avaient été lancées aux quatre coins du pays : « On dansera! »

Gilbert avait dansé avec Claire. C'était aux vacances dernières ; et il la revoyait encore telle qu'elle lui était apparue ce soir-là, despotique et charmante, troublée par moment du trouble qu'elle donnait aux autres, étonnée de la nudité de ses épaules dans le reflet des glaces, où elle ne pouvait pas s'empêcher de s'admirer en passant. Comment, en quel état d'âme et de figure allait-il la retrouver aujourd'hui? Transformée sans doute, émue par la gravité des fiançailles. Elle promise à un autre, lui voué à la prêtrise, ils allaient être comme étrangers l'un à l'autre ; et ce serait mieux ainsi.

L'abbé Resongle, chemin faisant, initiait le séminariste aux changements, aux nouvelles habitudes de la maison :

— Tous les jours en tenue, mon garçon, comme chez Monseigneur. Regarde! (Il montrait les gants noirs, les gants de filoselle, dont s'étonnaient ses mains de jardinier et de pêcheur à la ligne ; il indiquait d'un étirement désespéré de son cou un peu court la servitude du rabat.) Il ne manque plus que les boucles d'argent aux souliers et le manteau de cérémonie, ajoutait-il. Et ça viendra peut-être. Ah! elle ne plaisante pas avec l'étiquette, notre petite dauphine! Heureusement, il y a des compensations. La cuisine! Des menus à tout casser, en double majeur, comme dit l'Ordo. Des truffes à toutes les sauces, des primeurs ; tu verras! Cette Thérèse me confond. Tu sais l'estime que j'ai toujours eue pour son talent ; un don de Dieu, mon ami, un véritable don! Personne comme elle pour rôtir un lièvre à point. Et ses croustades aux cailles, tu te les rappelles? et ses soufflés à la vanille! Mais c'était du vieux jeu, tout cela. Maintenant il lui faut inventer du nouveau chaque jour. Je ne sais pas comment sa tête peut y tenir. Et nos estomacs, donc! M. Souège de Favaron lui-même, le futur beau-père, un homme du monde, un coup de fourchette si majestueux qu'il n'en finit jamais de mettre les morceaux à la bouche… eh bien, mon cher, il n'en pouvait plus, l'autre soir ; il était rouge comme un coq ; on aurait dit qu'il allait éclater… Mais, j'y pense, s'interrompait le brave homme, tu ne les connais pas, ces Souège de Favaron? De Favaron? répétait-il en hochant la tête ; ils ne le sont que depuis hier ; mais qu'importe? Ce sont de bons chrétiens ; voilà l'essentiel ; et des gens bien posés. Monsieur s'est fait recevoir au Cercle de l'Union à Toulouse, il est vice-président du sous-comité royaliste de Villefranche ; Madame quête pour toutes les bonnes œuvres. Que pourrait-on leur demander de plus?

— Et le fiancé? interrogeait Gilbert.

— Adrien? Un bon garçon. Il n'a pas inventé la poudre, mais il s'en sert si bien! Un grand chasseur comme feu Mériel, un homme de cheval ; des succès au stand, des flots de rubans à l'hippique. On dit qu'il a raté le bachot ; et après? Notre petit Bernard aussi l'a raté en juillet, et il le ratera en novembre. Ces pauvres jeunes gens, on leur en demande vraiment trop, aujourd'hui. Jadis, il n'y a pas si longtemps, il suffisait d'être le fils à papa. Les diplômes, les places, tout vous venait dans la main. On n'avait qu'à se laisser vivre. Maintenant rien que pour arriver au bachot, il faut s'exterminer la cervelle. Ce n'est pas de jeu. Bon pour les enfants du peuple, pour les pauvres diables qui n'ont pas un sou en poche de se pousser ainsi à la force du poignet. Mais les nôtres, Adrien Souège, Bernard Mériel, comment voulez-vous?…

— Et il ne s'est pas offert d'autre prétendant pour mademoiselle Claire? demandait le séminariste.

— Eh si! justement. Mon confrère de Vieillevigne avait un candidat à colloquer, un paroissien à lui, le jeune Albert Gironis : un savantasse, celui-là, numismate, archéologue, membre correspondant de l'Académie des Inscriptions de Toulouse, lauréat des Jeux Floraux. Et pieux avec ça. Trop peut-être pour la jeune personne. Madame Mériel était bien disposée ; mais notre Claire a dit non, et Claire a eu le dernier mot : « Un mari, ça? c'est un pion que vous voulez me donner, a-t-elle protesté. Si vous croyez qu'à dix-huit ans, j'ai envie de recommencer mes classes! » Tu la reconnais là, notre Claire. Sa mère était consternée ; moi pas du tout. Entre nous, je n'y tenais pas à ce Gironis. Le négociateur, l'abbé Bouzigues, est un intrigant. Il y a longtemps que je le vois venir. Il ne cherchait qu'un bon prétexte pour s'introduire dans la maison, pour s'emparer de madame Mériel. Il s'est mis dans de gros embarras avec la reconstruction de son église ; il aurait voulu trouver une bonne âme pour avaliser ses traites. Qu'il aille se faire avaliser ailleurs! C'est mon prétendant qui l'a emporté. La future a exigé quelques mois de stage ; mais Adrien est déjà comme l'enfant de la maison. Nous brûlons les étapes. D'ici à la fin des vacances, l'affaire sera dans le sac. Et en avant les violons, c'est-à-dire le grand orgue!

— Amen! soupira sans conviction l'abbé Gilbert que cette concurrence des deux prêtres autour d'un mariage riche avait médiocrement édifié.

L'abbé Resongle frappait déjà à la porte des Mériel, à la grande! la petite, depuis les fiançailles, était réservée aux gens de service. Et à peine introduits pour la forme dans l'obscurité du salon, les arrivants étaient invités à passer au jardin où la société se trouvait réunie pour le tennis… Au bout de l'allée de charmille, dans un cabinet de verdure qui s'ouvrait sur la pelouse, les Favaron père et mère et madame Mériel assistaient aux ébats de leurs enfants.

Monsieur de Favaron avait la mine étoffée et fleurie d'un bel homme sur le retour, une tête d'apparat avec un nez busqué de grand carrossier et un front trop vaste où se poursuivaient quelques mèches indigentes. Madame de Favaron lui ressemblait ; une grosse dame qui exhibait, jalousement conservés — et pour qui, grand Dieu! — les restes d'une beauté qui florissait du temps de l'empereur second : une taille sanglée à crever dans une carapace prétentieuse, une figure acide et couperosée de blonde mûrissante, où le duvet apparaissait çà et là comme une moisissure.

L'homme et la femme — les deux faisaient la paire — saluaient les arrivants d'une inclinaison de tête aimable et familière pour le curé, condescendante pour le séminariste, tandis que madame Albanie leur souriait de toute sa figure un peu menue, presque enfantine, à peine solennisée d'embonpoint. Soulevée à demi du fauteuil où la clouaient d'invincibles rhumatismes, elle présentait Gilbert à ses hôtes, puis l'attirant à elle :

— Approchez, Monsieur l'abbé, qu'on vous regarde! Eh! mais, savez-vous que vous n'avez rien perdu à votre changement de costume? La soutane vous va à ravir. Elle vous grandit un peu. Et cet air grave! Tournez-vous maintenant, qu'on voie votre tonsure. Parfait. Dieu! que votre maman aurait été heureuse si elle avait pu vous voir dans votre nouvel habit, soupirait-elle. C'était son rêve. Pauvre Louise! Elle serrait la main de Gilbert. Vous nous restez ce soir, ajouta-t-elle. Monsieur le Curé était chargé de vous inviter. Et il a dû vous annoncer aussi…

Elle n'acheva pas, se contenta d'indiquer d'un coup d'œil sa fille et son futur gendre, un insignifiant bellâtre, qui venaient vers eux, raquettes en mains, suivis d'un collégien monté en graine, figure glabre, impertinente et flétrie : Bernard Mériel.

Claire! Elle était là, devant lui, pas du tout émue ni attendrie par les fiançailles, comme il l'avait supposé, changée un peu cependant, avec plus de désinvolture dans le geste, plus d'autorité dans le regard. Elle avait avancé dans la vie ; elle avait connu davantage le pouvoir de la beauté, le prestige de l'argent. L'éclat de la jeunesse, la certitude de sa force débordaient d'elle comme le vin d'une coupe trop pleine. Mais qu'avait Gilbert à l'analyser ainsi? Que faisait-il des prescriptions et des défenses promulguées au séminaire : « Ne jamais regarder une femme en face. »

Le lévite baissait les yeux. Mais Claire lui tendait la main. Pouvait-il faire autrement que de la prendre? Ses doigts tremblaient dans la légère étreinte. Il balbutiait. Il devait avoir l'air ridicule. Ces jeunes gens qui le dévisageaient, qu'allaient-ils penser de lui?

La poignée de main d'Adrien de Favaron lui rendit un peu de sang-froid. Mais le tutoiement de Bernard le troubla de nouveau. Ne devait-il pas faire respecter son habit? Madame Albanie lui vint en aide en reprenant Bernard. Et Gilbert s'en voulait de s'arrêter à ces vétilles. Mais il en voulait aussi à la vie mondaine de les lui imposer. Il comparait les événements, les émotions de la journée aux émotions, aux événements de la veille ; il constatait la déchéance.

Claire souriait :

— Nous vous tenons enfin, Monsieur Gilbert… pardon, Monsieur l'abbé, se reprenait-elle. Eh bien, puisque vous voilà revenu, nous allons, tout de suite, mettre votre bonne volonté à l'épreuve. J'en ai assez du tennis à trois. Vous allez faire le quatrième. Je vous prends dans mon camp.

Gilbert se récusait. Il avait sûrement oublié depuis les vacances dernières. Et il se tournait vers l'abbé Resongle, comme pour l'appeler au secours de ses scrupules.

Mais Claire suivait son manège.

— Monsieur le Curé vous donne la permission, affirma-t-elle. Pas vrai, Monsieur le Curé?

M. le Curé tournait béatement les pouces sur son ventre en écoutant d'une oreille distraite les détails que lui servait M. de Favaron sur la dernière vente de charité qu'on avait organisée à Villefranche. Il acquiesça d'un signe à la requête de mademoiselle Mériel :

— Le jeu de boules est autorisé, je crois, les jours de promenade à la maison de campagne du séminaire. Pourquoi le tennis serait-il défendu pendant les vacances? Le concile de Trente n'a pas d'objection, sans doute, contre le tennis.

— Allons, en place, Monsieur l'abbé, criait Claire. C'est à vous de servir!

Dès le premier avantage, elle avait repris avec son partenaire ses allures, son vocabulaire de camarade. L'abbé n'était plus que M. Gilbert, et Gilbert tout court, quelquefois, quand la partie s'animait, quand il fallait jeter une indication à la volée. Le jeu les passionnait d'ailleurs l'un et l'autre, les empêchait de prendre garde à ces nuances ; ils ne songeaient plus au bout d'un moment qu'à servir, à relancer les balles. Gilbert se déraidissait, dépliait ses membres engourdis par l'immobilité habituelle de la prière. Son corps jeune et ardent, ce corps qu'il s'évertuait depuis un an à mépriser, à mater, cherchait obscurément sa revanche. L'ivresse du mouvement le gagnait ; sa pensée distraite, en commençant, isolée de ses gestes s'y associait maintenant ; elle s'employait toute à calculer les coups, à manier la raquette.

— A vous, l'abbé, à vous, Gilbert!

— A vous, mademoiselle Claire!

L'amour-propre s'en mêlait, il avait une joie rude à crier les balles gagnées, à notifier les avantages. Et si le camp opposé perdait par quelque maladresse d'Adrien, sa joie se faisait méchante.

Pourquoi?

On eût dit que Claire favorisait ces mauvais instincts, qu'elle s'amusait au spectacle de cette rivalité. En le soulignant, elle aggravait le dépit de la défaite, l'insolence du triomphe.

— Quarante! proclamait-elle. Décidément, vous n'êtes pas de force, Monsieur de Favaron. Enfoncés, les laïques! Vive le séminaire!

Adrien faisait semblant de rire :

— Ah ça! vous suivez donc un cours de tennis, dans votre sainte boîte, s'exclamait-il en s'adressant à Gilbert.

Et Claire :

— Vite, donnez-leur l'absolution, Monsieur l'abbé. Ils sont perdus!

En se renversant pour prendre une balle, elle avait failli perdre l'équilibre. D'un mouvement instinctif, elle s'appuya à l'épaule du séminariste. Gilbert rougit. Elle retira sa main lentement, refusa l'aide d'Adrien qui accourait :

— Je ne veux pas d'ennemi dans mon camp, ni d'armistice, déclarait-elle. A toi, Bernard!

Sur un coup brillant de Gilbert, la partie finissait. Claire jeta la raquette, se baissa rapidement pour cueillir une ornithogale — une dame de onze heures, qui fleurissait dans l'herbe de la pelouse, et, la montrant à Gilbert :

— Vous souvenez-vous? lui disait-elle. Je me dépitais autrefois, quand nous les cueillions ensemble, et qu'elles se fermaient, aussitôt cueillies, dans mon tablier. Je les violentais, j'ouvrais de force leurs pétales. Quel mauvais petit tyran, j'étais alors! Le monde m'appartenait, je ne connaissais pas d'obstacle. Et ça n'a pas tout à fait changé, ajouta-t-elle avec un sourire. Elle tenait toujours la fleur entre les doigts, comme prête à l'offrir. A qui? Adrien venait vers elle. Elle le regarda s'avancer, et quand il fut tout près, elle détourna la tête et laissa tomber la fleur sur le gazon.

V

Dès le lendemain de son arrivée à Bazerque, Gilbert avait arrêté l'emploi de ses journées. Il les avait voulues semblables en tout à ses journées du grand séminaire : mêmes heures, mêmes occupations, même discipline. Mais il avait beau faire ce n'était plus autour de lui, le grand silence, l'atmosphère mystique de la clôture sulpicienne. On travaillait ferme, on s'agitait, au village. La vie matérielle, la vie pour l'argent, menait son tapage en discordance avec la vie contemplative, avec la vie de l'âme. A l'angelus du matin, les métiers s'éveillaient, le forgeron faisait parler son enclume, le tisserand sa navette. Des chariots passaient, grinçaient sur la route. Aux heures les plus lasses de l'après-midi, le grondement d'une batteuse animait la torpeur des campagnes, suscitait l'image de la fourmilière humaine, gesticulant dans la poussière comme dans une fumée de bataille.

Les sonneries mêmes de l'église, au lieu de suggérer des rêves pieux, comme au séminaire, n'étaient plus ici, qu'une espèce d'horloge à longue portée notifiant aux villageois l'horaire de leurs travaux, de leurs nourritures.

A peine si une bonne femme ou deux assistaient à la messe que l'abbé Resongle disait chaque jour à six heures. La santé de madame Mériel ne lui permettait pas de se lever aux aurores, et l'abbé Resongle ne pouvait pas attendre à cause de son estomac. A moins qu'un service d'anniversaire n'y appelât quelque famille paysanne, groupe taciturne, venu là pour conjurer les puissances occultes, pour apaiser les mânes de parents voués aux flammes du purgatoire, l'église restait à peu près vide.

Gilbert y entrait le premier après le sacristain. Docile à la règle, il aidait ce fonctionnaire, cordonnier de son état, à disposer les vases sacrés, les ornements qui allaient servir au saint sacrifice. En véritable enfant de lumière — filius lucis, ainsi que la liturgie désigne les clercs tonsurés, il s'occupait de renouveler l'huile des lampes sacrées, d'allumer les cierges de l'autel. Somnolent et quinteux, aux prises avec sa pituite quotidienne, l'abbé Resongle arrivait ensuite, dépêchait sa messe.

Vers le dernier évangile, une odeur savoureuse se répandait, voyageait à travers la nef. C'était le chocolat de Monsieur le curé que Thècle portait à la sacristie. Le brave homme commençait à le boire goulument, à peine dévêtu des ornements sacerdotaux, puis, lentement, à petites gorgées qui coupaient son action de grâces.

L'estomac une fois satisfait, il reprenait ses esprits, réglait l'ordre du jour : baptême, mariage, sépulture, cancanait avec le sacristain, causait pêche ou jardinage — les deux grandes passions de sa vie.

— L'autan souffle encore ce matin, se lamentait-il ; on ne pourra pas travailler à l'Ers ; le vent emporterait les lignes… Ou bien encore : Orage cette nuit ; les anguilles donneront au moulin. Tu verras ça, mon petit. Elles vont se prendre toutes seules. Et Thècle a un talent pour la matelotte!

Mais les légumes lui faisaient oublier les anguilles. La sécheresse les flambait ; il fallait toujours avoir l'arrosoir à la main. Thècle n'en pouvait plus. L'abbé Resongle avait les mains pelées de travailler à la pompe.

— Tu m'aideras ce soir, commandait-il à Gilbert. A nous deux, nous soignerons les petits pois ; nous leur en donnerons jusqu'à plus soif. Et tu verras comme ils seront reconnaissants. Bien arrosés, ils nous fondront dans la bouche. Avec une tranche de jambon de la Montagne-Noire et des pigeons du pays, tu t'en lècheras les doigts, mon enfant. Ils sont gras, cette année, les pigeons ; le blé couché par l'orage qu'il fit avant les fauchaisons, s'est égrené à terre ; ces bestioles s'en fourrent à pleins jabots. A quelque chose malheur est bon…

A tout moment dérangé par le curé, Gilbert n'avait seulement pas une minute de tranquillité pour dire ses prières à l'église. Il avait beau invoquer le règlement.

— Les vacances sont les vacances, déclarait l'abbé Resongle. Le temps ne te manquera pas pour te sanctifier au séminaire. Tu es ici pour réparer tes forces, pour te gaver de plein air… et pour obéir à ton curé, ajoutait-il en riant. Sais-tu que j'ai des droits sur toi? que je serai chargé, à la fin des vacances, de faire un rapport à tes supérieurs. Prends garde! Tâche de te bien conduire à table, si tu veux être bien noté. Songe que c'est une bonne œuvre que tu accomplis en me tenant compagnie. Crois-tu que je ne déjeune pas assez souvent seul? Mauvaise affaire! On mange trop vite alors, et la digestion se fait mal…

Et de fait, le déjeuner n'en finissait pas. Et après le déjeuner, le café, les petits verres. Il y avait une certaine liqueur de prunelles fabriquée par Thècle, un velours sur la langue, un baume dans l'estomac, résumait l'abbé Resongle. Chaque fois que tu en prends, assurait-il, tu allonges ta vie d'un an.

— A ce compte, nous sommes sûrs de devenir centenaires! plaisantait Gilbert en écartant la bouteille.

— Je te scandalise, mon pauvre enfant! soupirait le curé. Si, si, je le vois bien, répétait-il, en réponse aux dénégations de Gilbert. Et ça ne me surprend pas. C'est que vous êtes gâtés en fait de vertu, au grand séminaire. Vous vivez avec des saints. De l'abbé Védrune, tomber sur l'abbé Resongle, cela fait une dégringolade. Tu m'aimes, je le crois, mais tu me méprises un peu, j'en suis sûr. Et bien, tu as tort, mon ami ; tu as grand tort. Crois-tu que ton abbé Védrune que j'admire, que je vénère autant que toi, crois-tu que ce saint homme, qui sera peut-être canonisé un jour, ferait merveille, ici, à Bazerque, avec son cou tordu, ses scrupules et sa théologie? C'est très bien d'argumenter et de méditer. Mais serait-on aussi savant que l'ange de l'Ecole et aussi pieux que Saint-Antoine de Padoue, à quoi veux-tu que ça serve, ici, avec nos paysans? Trop parfait, je les ennuierais peut-être ; ils ne me comprendraient pas. J'ai été comme toi, mon enfant, j'ai eu mon heure d'intransigeance. C'était à mon arrivée ici, au début de mon ministère. Le zèle apostolique me dévorait, je ne passais rien aux autres ni à moi-même. Cela dura ce que ça put : six mois, un an? Si ça se fût prolongé, j'étais brouillé avec toute la paroisse. Tu y passeras plus tard ; tu me rendras justice. Et déjà même… Voyons que fais-je de mal, après tout? Ça te choque peut-être, que je pêche à la ligne? Que veux-tu? Les journées sont longues à Bazerque ; lire épaissit le sang ; et puis j'évangélise en route, je visite mes malades, je cause avec l'un, avec l'autre. Chacun son goût d'ailleurs ; mon voisin, le curé de Lastours s'amuse à la photographie ; le jeune desservant de Riscle compose des vers. Il travaille pour la gloire et moi pour la friture ; en quoi suis-je plus repréhensible? Et puis, qu'y a-t-il encore? les bons dîners que je fais chez les Mériel, mes parties de bézigue avec madame Albanie? C'est ça qui te déplaît? Je le suppose du moins, puisque voilà trois soirs de suite que tu refuses, sous divers prétextes, de m'accompagner chez nos amis. Eh bien! si tu boudes, c'est tant pis pour toi. Madame Albanie est la bienfaitrice de la paroisse, la mère des pauvres, la providence du presbytère. Et tu voudrais que je prive cette bonne dame du plaisir bien innocent à coup sûr de faire sa partie de cartes avec moi! Pharisien, va! Le curé tendait en même temps sa main à Gilbert. Sans rancune, mon garçon! Et maintenant, conclut-il en se renversant dans son fauteuil, je sens que mes idées s'embrouillent ; c'est l'heure de la sieste ; je te rends ta liberté.

Gilbert courait s'enfermer dans sa chambre ; il s'attelait à son devoir de vacances. Il avait écrit le titre, jeté quelques idées, quelques divisions, sur le papier. Il avait ordonné le sujet, défini les termes selon la méthode scholastique. Il s'agissait maintenant de déduire les preuves. Mais il y travaillait sans entrain, il induisait, il déduisait mollement. L'ouvrage n'avançait pas. Le rêve peu à peu se substituait au syllogisme. Gilbert pensait à Claire. Chassée, exorcisée, l'image de la jeune fille revenait malgré lui, se glissait entre les feuillets inutilement consultés du Compendium. Et Gilbert se dépitait, se révoltait contre l'intruse. Faible contre le souvenir, il fuyait la réalité, il se refusait aux occasions de revoir mademoiselle Mériel.

Et l'abbé se moquait de sa sauvagerie :

— Tu préfères donc passer la soirée avec tes livres qu'avec tes amis? Drôle de goût! Madame Mériel n'est pas contente de toi, je t'en avertis. Et moi je ne sais plus que dire pour t'excuser. La migraine? Ça ne prend plus. Tâche de trouver autre chose ; tâche de venir, surtout. Peut-être as-tu consulté l'abbé Védrune et attends-tu qu'il t'ait donné la permission de sortir, de tripoter le carton ou de pousser les dominos avec nous? Attends donc, puisque tu as peur de te damner en notre compagnie. Mais je te préviens que tu joues un sot personnage.

Gilbert souriait, promettait de venir, se dérobait encore. Mais un matin, après la messe, l'abbé Resongle le manda à la sacristie. Madame Mériel l'avait chargé d'une commission pour lui. Affaire urgente ; un service qu'elle avait à lui demander, des leçons de latin à donner au jeune Bernard.

Le bon curé s'amusait de l'air attrapé du séminariste.

— On te tient, cette fois, mon petit! disait-il, en se frottant les mains ; impossible de t'échapper. C'est Claire qui a eu cette bonne idée, et Madame Mériel a sauté dessus. Elle t'attend demain, après son déjeuner.

VI

— Pardonnez-moi de vous avoir dérangé, s'excusait, le lendemain, Mme Mériel, en invitant Gilbert à s'asseoir. On ne vous voit plus ici ; il paraît que notre frivolité vous fait peur ; nous sommes trop mondains pour vous! Ce n'est pourtant pas ma faute, je vous l'assure. Dieu sait s'il me tarde de reprendre mon train de vie, mes heures de lecture, de prière. C'est vrai, qu'on deviendrait païen à se tenir ainsi du matin au soir en parade, à regarder s'amuser ces jeunes fous. Hier, je n'ai seulement pas eu le temps de finir mon rosaire ; un chapelet à peine! Heureusement l'abbé Resongle a la manche large ; il me comprend ; il me plaint. Grâce à lui, j'espère ne pas me brouiller tout à fait avec le bon Dieu.

Gilbert s'excusait à son tour, invoquait la règle sulpicienne, le devoir de vacances à rédiger. Et Mme Mériel :

— C'est d'un devoir aussi, qu'il s'agit cette fois, mon cher enfant. Je voudrais que vous puissiez donner quelques heures par semaine à Bernard. Le malheureux est en train d'oublier le peu qu'on lui avait appris l'an dernier chez l'abbé Besançon. Et s'il échoue de nouveau en novembre, il n'y aura plus moyen de le tenir enfermé, j'en ai peur. Que deviendra-t-il alors! Quelle vie mènera-t-il à Bazerque? S'il consentait seulement à s'occuper d'agriculture comme son père? Il est vrai que mon mari n'y a guère brillé, le cher homme ; on l'a exploité. Mais Bernard! Je le vois déjà entre les mains des maquignons, des usuriers, de tous les aigrefins du pays. C'est que nous ne sommes pas aussi riches qu'il le paraît, mon cher enfant. Je l'ai dit à Bernard ; il n'a fait que rire ; il croit que je le trompe, que j'exagère pour l'obliger à travailler. C'est pourtant vrai. Je ne sais pas où l'argent passe. C'est ma faute peut-être. Je n'ai jamais eu la tête bien forte pour les chiffres. Et maintenant je me fais vieille, on abuse de moi, on me vole, on me ruine… Si ça continue de ce train-là, je me demande où nous en arriverons, ce que deviendront mes enfants après moi. S'il tenait un diplôme, je serais moins inquiète pour l'avenir de Bernard ; nous en ferions un avocat, un substitut, avec la protection de notre cousin Darbouste, le conseiller à la cour… Vous voyez, je vous dis tout, mon cher abbé ; et je vous ennuie peut-être. Mais c'est une habitude que j'avais prise avec votre mère… Et vous aussi, n'est-ce pas, vous êtes un ami de la famille. Vous voudrez bien vous occuper de Bernard.

— Je vous remercie d'avoir pensé à moi, répondit Gilbert ; je suis tout à vos ordres. Quand voulez-vous que je commence?

— Vous vous entendrez avec mon fils ; je vais le faire appeler.

Mais Bernard appelé ne se dérangeait pas. Il fabriquait des cartouches ; l'ouverture était proche ; il n'avait pas une minute à perdre…

Mme Albanie et Gilbert le trouvèrent installé avec ses sacs à plomb et ses boîtes de poudre dans le bureau-capharnaüm du rez-de-chaussée. Claire l'assistait. Gâterie de sœur aînée, affectation de goûts masculins, elle avait ainsi accoutumé de partager les occupations de son frère. Après lui avoir fait chercher les mots dans le dictionnaire, quand il composait ses thèmes ou ses versions, Bernard l'avait dressée à doser la poudre et le plomb, à sertir les cartouches. Et elle s'acquittait de sa fonction, avec des rêves de vie sportive devant les yeux, des vignettes de quelque costume de chasse à jupes courtes qu'elle avait le projet d'endosser à l'ouverture, et qui la faisaient exagérer d'avance ses paroles, ses attitudes garçonnières. L'affaire expliquée, Bernard se prêtait d'assez mauvaise grâce aux projets de sa mère. Travailler son latin, à quoi bon? Son unique chance, à l'écrit, était d'avoir un surveillant myope et un voisin fort en version. Des leçons? et dans quel temps? La matinée appartenait au cheval ; l'après-midi à la sieste et le soir aux réunions de famille. Il cédait pourtant devant l'insistance maternelle ; on prenait jour, et Mme Mériel, délivrée de ce souci, satisfaite de la soumission apparente de son fils, se mettait à bavarder avec Gilbert, tandis que Claire et Bernard, assis devant une table chargée d'ustensiles, s'activaient à la confection des cartouches.

Mais Claire bientôt lâchait ses outils, le plomb lui avait noirci le bout des doigts et le sertissage lui avait donné un commencement d'ampoule.

— Assez travaillé pour aujourd'hui! s'écriait-elle, en décrochant la guitare suspendue au mur au-dessous d'un trophée d'armes ; et, la tête penchée, les sourcils froncés légèrement, elle tendait les cordes, préludait, chantait enfin, en s'accompagnant, une chanson espagnole. Elle ne faisait que fredonner d'abord, afin de ne pas gêner la conversation de sa mère et de Gilbert ; mais à mesure que la chanson accentuait son rythme, précipitait son allure, la chanteuse s'animait, oubliait de se contraindre. Elle n'avait qu'un filet de voix et ce filet était âcre ; mais cette âcreté même, cette chaleur nerveuse s'accordait avec ce qu'elle essayait de dire, avec le rauque dialecte, les coups de soleil et d'ombre, les élans de passion et les langueurs subites de la habanera.

Los hijos de mimorenas

. . . . . . . . .

Gilbert ne perdait pas une note.

Mais Bernard intervenait :

— Pas si vite, tu manques l'effet, faisait-il observer à sa sœur. Et il reprenait le motif à sa façon. J'en suis sûr, expliquait-il. C'est comme ça qu'Anita le donnait aux Folies Toulousaines. Demande-le plutôt à Adrien. Elle lui a coûté assez cher à apprendre, cette habanera ; il ne l'oubliera pas de si tôt…

— Suffit! ripostait Claire. Je te dispense de me parler des maîtresses d'Adrien…

C'était sans doute indiscret d'en écouter plus long, et Gilbert se le reprochait un peu ; mais les histoires que lui contait Mme Mériel étaient d'un si médiocre intérêt : cancans de village, racontars de sacristie, le séminariste ne résistait pas à la curiosité de suivre les propos du frère et de la sœur.

— Les maîtresses d'Adrien? répliquait Bernard ; sois tranquille, je ne les connais pas toutes. Mais cette Anita était vraiment une bonne fille. Tu aurais tort de lui en vouloir. C'est elle qui m'a présenté à Adrien. Et elle m'a donné d'excellents tuyaux sur lui. Il paraît que…

— Assez, assez! insistait Claire. On pourrait nous entendre…

— Baste! reprenait Bernard, tu sais bien que maman est dure d'oreille, et quant à Gilbert, s'il entend, et bien, que veux-tu que ça lui fasse? Il en a entendu d'autres, notre cher abbé! Allons! parce qu'il porte une robe au lieu d'un veston et qu'on lui a rasé le sommet du crâne, faudrait-il pas se gêner avec notre petit Gil? Avec ça qu'il ne sait pas ce que parler veut dire. Tiens pas plus tard qu'il y a un mois, le soir de ma colle, au Pré Catelan, on m'a montré son ancien béguin, Rose Fonarme, les plus belles épaules de Toulouse. Il allait bien, avant sa conversion, Monsieur l'abbé!

— Tais-toi, je te prie, laisse l'abbé Gilbert tranquille! ordonnait Claire. Adrien et toi, vous n'êtes seulement pas capables de le comprendre. C'est très bien, ce qu'il a fait, oui, très bien, de s'être retourné comme ça tout d'un coup, de s'être donné à Dieu. Ne blague pas. C'est plus intelligent, avoue-le, que de s'abrutir au café, ou d'aller prendre sa culotte au cercle, comme le dit élégamment ce brave Adrien…

Bernard avouait ; mais il ne voulait pas que sa sœur dît du mal de son fiancé.

— C'est un chic type, affirmait-il ; il s'habille comme un ange, ses cravates sont un rêve. Et comme il se tient bien à cheval!…

— Ajoute, souriait Claire, qu'il a la poche bien garnie et que son futur beau-frère puise à volonté dans sa poche ; n'est-il pas vrai, mon petit Bernard?

— Si tu n'as pas confiance dans mon jugement, demande à l'abbé Resongle, répondait modestement Bernard…

Et Claire :

— Oh! l'abbé! Il suffit qu'Adrien ait promis une statue de la Sainte-Vierge à la fabrique, pour qu'il lui trouve toute espèce de mérites. Vous vous entendez tous pour m'obliger à le prendre.

Claire se taisait, un pli au front, soucieuse ; puis, haussant légèrement les épaules :

— Celui-là ou un autre, qu'importe d'ailleurs? soupirait-elle, puisque je n'aurais jamais l'occasion de choisir. Que je prenne mon mari des mains de l'abbé Bouzigues ou de l'abbé Resongle…? Puis après un nouveau silence : C'est égal, concluait-elle, je n'ai pas encore dit mon dernier mot.

— En effet, tu as la ressource de rester vieille fille, plaisantait Bernard, sœur gâteau, tante à héritage. Voilà un bel avenir…

Pendant que ces étranges confidences se murmuraient entre le frère et la sœur, Mme Mériel achevait d'expliquer à Gilbert la brouille récemment survenue entre l'abbé Bouzigues et sa servante. Tous les deux l'avaient prise pour arbitre : mission délicate, à laquelle le séminariste l'encourageait par de vagues assentiments.

Il était tout au malheur de Claire.

Ainsi, se disait-il, voilà une jeune fille riche, jolie, adulée, heureuse en apparence, et au fond, quelle misère! Donnée, livrée, presque au premier venu. Et pour tout appui, pour tout conseil, un frère sans cœur, une mère sans cervelle. Oui, mais elle est coquette. C'est sa coquetterie qui la perd, autant que la faiblesse de sa mère… Inutile de la plaindre. Allons! dis qu'elle a des yeux qui te parlent et que ses louanges te montent à la tête, concluait-il. Tu ne t'apitoierais pas tant sur elle, mauvais chrétien, si elle avait le malheur d'être laide.

Gilbert détourna les yeux aussitôt.

Une chambrière entrait en même temps, appelait ces dames. La couturière venait d'arriver de Toulouse.

Et Claire, se levant, battait des mains.

— Vite, maman ; c'est mon amazone qu'on apporte. Bravo! Je serai prête pour le rallye-paper des Saint-Elix, à Radegonde!

Mme Mériel s'excusait auprès de Gilbert à qui Mlle Claire offrait la main de haut et en plongeant, selon la mode de l'année.

Gilbert et Bernard étaient seuls.

— Maintenant, à nous deux, mon cher abbé, disait Bernard. Tout à l'heure, à propos de ces répétitions, je n'ai pas voulu faire de la peine à ma mère. Mais, vous savez, le bachot? je m'en fiche. Pensez donc! avant d'être bachelier de philosophie, il me faudrait — je me connais — trois ans au bas mot. Trois ans! Est-ce que j'ai une tête à me laisser coffrer pendant trois ans? Toute la vie, alors! Zut! Je plaque le bachot.

— Et que comptez-vous faire?

— Rien ; je chasserai, je monterai à cheval comme mon beau-frère. Je me marierai… plus tard… L'abbé Resongle me trouvera bien un parti ; je m'adresserai à mes anciens maîtres du Caousou. Parlez-moi de ceux-là, pour dénicher des héritières. Quelque jeune fille du commerce, une ancienne élève du Sacré-Cœur qui sera trop heureuse de décrasser ses écus en épousant le beau-frère de M. de Favaron. Oh! je ne suis pas exigeant pour la dot : trois cent mille francs ; de quoi monter ma maison, mon écurie : un cob à deux fins pour la selle et pour la charrette anglaise, une paire d'anglo-normands pour le landau. Et puis c'est tout.

— Je vois que vous êtes un garçon raisonnable et de goûts modestes, répondit Gilbert. Cependant il me semble qu'un diplôme ne nuirait pas à vos projets d'avenir. La peau d'âne de l'Université complèterait heureusement l'effet des parchemins beau-fraternels. Pensez-y ; et, si le cœur vous en dit, comptez sur moi. Vous devez être un peu rouillé, j'en ai peur ; nous referons connaissance avec les classiques latins, avec Virgile, avec Horace…

— Eh, eh! Horace a du bon, appuyait Bernard. Il connaissait les femmes, ce gaillard-là. Eh, eh! Ils ne s'embêtaient pas les Romains!

Gilbert avait rougi…

— Monsieur Mériel, reprit-il gravement ; nous avons été camarades ; je ne l'ai pas oublié, je ne vous demande pas de l'oublier non plus. Je vous prie seulement de vous rappeler mon nouveau costume. Simple question de nuances ; je compte sur votre savoir-vivre pour ne pas me contraindre à vous les faire observer.

VII

La fête de l'Assomption approchait ; les préparatifs de la procession mettaient en mouvement les gens de Bazerque. La libéralité de M. de Favaron, promulguée au prône par l'abbé Resongle, avait piqué au vif l'amour-propre paroissial. Il fallait faire grand, il fallait faire neuf.

On s'y évertuait.

Chez les frères Maristes, instituteurs libres, aussi bien qu'à la maison des sœurs de la Sainte-Famille, éducatrices communales des filles, on s'ingéniait à des surprises. On ne se contentait pas, cette année, de découper des bannières bleues, des oriflammes roses, forêt de papier qu'on voit, d'habitude, se balancer aux mains des enfants, en tête du cortège. Plus compliqués, objet de combinaisons savantes, des pavillons, des dômes se machinaient, destinés à abriter sous leurs arcs de verdure artificielle une série d'emblèmes, d'attributs pieux : une Couronne d'Epines, une Sainte Bible.

On parlait même d'un Agneau Pascal sensationnel, d'un véritable agneau, empaillé toutefois, qui devait figurer porté sur un brancard, dans un décor de prairie.

M. Sudre, pharmacien, esprit libre, mais passionné pour la taxidermie, avait consenti à préparer lui-même le sujet fourni gratuitement par le boucher Estup.

Mais les sœurs de la Sainte-Famille avaient trouvé mieux encore. Elles complotaient une représentation des litanies de la Sainte Vierge. La Rose Mystique, la Tour d'Ivoire, l'Arche d'Alliance défileraient, donnant une forme sensible aux invocations des fidèles.

Le Miroir de Justice était une glace ancienne prêtée par Mme Mériel, et la Tour d'Ivoire, une tour Eiffel en carton-pâte, souvenir de l'Exposition, rapporté de Paris par un serrurier enthousiaste.

Ainsi tout Bazerque travaillait à la gloire de Marie. L'abbé Resongle partageait son temps entre les ateliers où s'élaboraient ces merveilles ; il y mettait la main à l'occasion ; il donnait une idée, rectifiait le dessin d'un dôme, la découpure d'une oriflamme. Chez les sœurs, il inventait à la pointe des ciseaux un modèle de calice en papier d'argent ; chez les Maristes, les manches retroussées, il aidait les peintres, brossait les décors comme un manœuvre. Après quoi, fatigué, il chavirait son chapeau, épongeait son front, encourageait les artistes d'une prise de tabac. Le brave homme en arrivait à oublier la pêche à la ligne, à négliger les petits pois du presbytère.

Le soir, chez les Mériel, il racontait les progrès de l'œuvre, les miracles de la journée.

— Vous en faites trop, Monsieur le Curé ; si vous continuez, vous tomberez malade avant la fin! lui disait Mme Mériel en le réconfortant d'un petit verre de bénédictine. Mais le curé protestait. La joie de réussir lui enlevait la fatigue. Il lui semblait être à ses débuts dans le sacerdoce, quand, nouveau vicaire à Saint-Jérôme de Toulouse, il organisait la procession de la Fête-Dieu : vingt pavillons, quatorze bannières, plus de cinquante congréganistes en robe blanche…

— Hélas! soupirait-il, nous ne pouvons pas égaler ces magnificences ; mais, dans la mesure de nos forces, nous aurons travaillé au bon renom de la paroisse et au triomphe de notre sainte religion! Et se tournant vers le bel Adrien de Favaron, qui venait maintenant tous les soirs, de Villefranche, faire sa cour à Mlle Mériel : C'est Dieu qui vous a inspiré, mon jeune ami, l'apostrophait-il. Nous nous endormions ici dans une coupable indifférence ; grâce à vous, à votre générosité, la paroisse a retrouvé son élan. Tout le monde a voulu suivre votre exemple. Tenez, aujourd'hui encore, la congrégation des enfants de Marie a décidé de renouveler les rubans de moire bleue qui servent d'insigne à ses membres. Ces pauvres petites ne sont pas riches ; elles prendront sur le budget de leur coquetterie pour subvenir à la dépense : double profit pour le bon Dieu… Enfin ; mais ceci sous toutes réserves, mon cher ami, ajoutait l'abbé Resongle d'un air de mystère, enfin j'ai tout lieu d'espérer que les orphéonistes de Bazièges nous prêteront leur concours. Vous savez qu'ils ont eu le premier accessit de lecture à Carcassonne. Ils rehausseront la cérémonie…

L'heure du bézigue avait sonné depuis un moment et l'abbé laissait passer l'heure. La partie commencée, sa carte en l'air, prête à couper une brisque, il s'arrêtait, repris par son idée fixe. C'était un détail oublié qui lui revenait, une lettre à écrire tout de suite.

— La provision de papier d'argent est épuisée ; je me suis chargé de la commande…

Mme Mériel l'admirait.

— Comment pouvez-vous penser à tant de choses? Ménagez-vous, Monsieur le Curé, prenez garde!

— Le bon Dieu me soutiendra, répliquait l'abbé Resongle. Et il s'administrait un second verre de bénédictine.

La question du chant faillit tout entraver. Il s'agissait de choisir les motets que devaient chanter les Enfants de Marie, et le choix n'allait pas tout seul. L'abbé Nohèdes, à qui incombait cette partie du programme, avait sur la musique religieuse des idées qui n'étaient pas celles de M. Béquine, organiste attitré de la paroisse. L'abbé tenait pour la sévérité de la liturgie, M. Béquine pour les flons-flons d'opéra, qu'il accommodait en cantiques. Il y eut conflit, menace de démission de l'organiste, toute une affaire, que l'abbé Resongle, indifférent en ces matières, trancha en imposant les compositions du R. P. Lambillotte, musicien douceâtre et canonique.

Cette difficulté réglée, il n'y avait plus qu'à penser à la décoration de l'église et des maisons devant lesquelles devait passer le cortège.

Chez les Mériel, tout le monde était en l'air. Depuis Claire, grande ordonnatrice, jusqu'à Bernard, chargé des travaux de pyrotechnie, car on avait résolu de clôturer la fête par des illuminations accompagnées de fusées et de bombes — chacun s'occupait à sa manière. Gilbert lui-même était appelé, consulté à chaque instant. Claire ne pouvait rien faire sans lui. Ç'avait été d'abord le plan d'ensemble à inventer, à dessiner : un décor de verdure et de fleurs qui devait envelopper la façade tout entière. Puis les détails, les guirlandes, les couronnes. Déjà les antiques palissades de buis qui clôturaient le jardin avaient été tondues et des mains diligentes tressaient les menues branches en cordes, en festons, en astragales. Un large transparent représentant N.-D. de Lourdes devait, encadré dans une croisée du premier étage, former le centre de la composition, que complèteraient à la dernière heure les orangers du jardin alignés le long du mur et, avec les orangers, les hortensias, les hémérocales, les glaïeuls, toutes les fleurs du parterre offertes en un bouquet grandiose.

Gilbert avait fini par se passionner pour ces choses. Il s'attendrissait sur la communauté de vie que les préparatifs de la fête avaient inaugurée dans la maison.

Il croyait par moments remonter les âges, revivre un de ces moments de ferveur qui animaient jadis les familles chrétiennes. L'attitude de Claire encourageait cette illusion. Elle avait depuis quelques jours un air enthousiaste et grave qu'il ne lui connaissait pas encore, avec cependant des fusées de gaieté çà et là, mais d'une gaieté blanche, sans malice, comme de quelque jeune nonne folâtrant dans le cloître avec ses compagnes. Elle chantait ; sa voix s'unissait à la voix des jeunes servantes qui l'aidaient à tresser le buis. C'était un cantique sentimental du père Hermann :

… le jour ne paraît pas encore

Oh! nuit, cruelle nuit, dureras-tu toujours!

. . . . . . . . . . . . .

En percevant ce timbre de pureté, ces paroles d'innocence, Gilbert se demandait si c'était bien Claire qu'il entendait, la Claire du tennis, la fiancée frivole d'Adrien de Favaron. Mais elle avait toujours eu de ces contradictions en elle, des passades de ferveur religieuse après des temps de dissipation et de folie. Elle était, selon le caprice de l'heure, la vierge folle ou la vierge sage, et elle était l'une ou l'autre avec une égale ardeur, un pareil emportement à se donner tout entière. Gilbert le savait et cependant il ne pouvait pas s'empêcher de prendre au sérieux sa dernière métamorphose. Sa sévérité fléchissait, sa prudence désarmait devant elle. Ils causaient, et leurs propos tournaient vite aux confidences.

Elle était curieuse de savoir comment, dans quelles circonstances, il était revenu à Dieu. Elle s'informait de la vie qu'il menait au grand séminaire, de l'heure à laquelle on se levait, on se couchait, des plats qu'on servait au réfectoire, du vestiaire, du linge… Le règlement lui paraissait bien sévère : le lever à cinq heures en plein hiver, et ce maigre rigoureux pendant tout le carême! L'interdiction de recevoir des dames au parloir l'intriguait beaucoup. Quoi! pas même une parente, une cousine? « C'est donc qu'on se méfie de vous, qu'on ne trouve pas votre vocation assez solide? » Elle s'effrayait aussi de la durée des méditations à la chapelle : « Une heure! les genoux doivent vous faire mal! » Cependant elle approuvait Gilbert d'avoir quitté le monde. Les fêtes, le plaisir, c'est si vide, à la longue! Et malicieusement : « Vous le savez mieux que moi, d'ailleurs », ajoutait-elle. Puis se ravisant : « Ne regrettez-vous jamais votre liberté? »

— Jamais! répondait Gilbert.

— Vous avez pris le bon parti, affirmait-elle de nouveau. Puis, avec un soupir : Ah! si l'on n'était pas si lâche! Elle baissait les yeux : Je vais vous étonner peut-être, mon ami. Mais il y a des jours où j'ai envie de faire comme vous, d'entrer en religion. Mais, on ne voudrait pas de moi, sans doute?

— Pourquoi pas, si vous étiez vraiment appelée? Mais il n'est que temps de vous décider, souriait Gilbert. Que dirait ce pauvre M. de Favaron?

— M. de Favaron? Ne vous mettez pas en peine de lui. Il ne serait pas long à m'oublier. Mais avant d'entrer au couvent, il faudrait savoir lequel. Carmélite ou sœur de Charité? Conseillez-moi, Monsieur l'abbé. Pas d'ordre enseignant surtout. Sœur férule, jamais! La coiffe blanche des religieuses de Saint-Vincent de Paul, à la bonne heure! Voyez-vous ma figure au fond? La cornette ne m'irait pas mal, je crois. Et puis, je serais brave. Et savez-vous? Plus tard, quand vous seriez un bon vieux prêtre et moi une très antique religieuse, peut-être vous nommerait-on aumônier de l'hôpital. Et nous finirions de vivre ensemble en nous exhortant à bien mourir. N'est-ce pas que ce serait charmant? Vous riez ; vous ne me croyez pas capable d'un coup de tête. Prenez garde, Monsieur l'abbé, ne me mettez pas au défi. Pensez-vous donc que ça m'amuse tant que ça de me marier? Je suis une ignorante c'est vrai, une coquette aussi par moment, quand je m'ennuie. Mais je vaux tout de même mieux que ma vie, Monsieur Gilbert. Ah! tenez, je sens bien que j'aurais raison de me révolter, de ne pas vouloir ce qu'on a voulu pour moi. Je ne suis pas la poupée que vous imaginez peut-être. Pour être heureuse, il me faut quelque chose qui m'emplisse le cœur, une passion, bonne ou mauvaise ; il me la faut, entendez-vous? Croyez-vous que M. de Favaron puisse me l'inspirer…?

Gilbert ne savait que répondre. Les messieurs directeurs du grand séminaire n'avaient pas prévu une consultation de ce genre, dans leurs instructions de vacances.

Mais était-ce bien sérieux? Simple fantaisie d'enfant gâtée : un tour de piété entre deux tours de valse. Peut-être. Peut-être aussi le coup de la grâce, le vent de l'Esprit qui passait sur cette âme, qui la jetait vers Dieu? Et dans ce cas, il serait, lui, Gilbert, l'instrument choisi pour son salut!

Le séminariste se taisait, perplexe, hésitant entre la prudence qui lui conseillait de ne rien trancher, de s'en référer à ses supérieurs, et la charité chrétienne qui le poussait à secourir une âme en détresse.

La brusque entrée de Bernard le tira pour un moment de l'embarras de conclure.

— Vous causiez? interrogea le mauvais garçon en toisant Claire et Gilbert.

Il s'allongeait en même temps sur le canapé, disposait un coussin sous sa tête pour la sieste.

— Pas la peine de vous déranger ; je viens ici pour dormir, je dors…

Mais Claire ne se laissa pas démonter.

— Oui, dit-elle, nous causions, Monsieur l'abbé et moi ; nous causions de choses sérieuses. Le salut de mon âme ; rien que ça ; mon bonheur dans ce monde et dans l'autre. Dois-je me marier ou entrer au couvent?

— Au couvent, Ophélie, au couvent! ordonna Bernard avec une intonation et un geste de théâtre. Et après une pause : Farceuse, va! ajouta-t-il. Puis se tournant vers Gilbert.

— Et s'il n'y a pas d'indiscrétion, que conseillez-vous à ma sœur?

Le parti de Gilbert était pris.

— J'allais lui répondre, dit-il, qu'en pareille matière, le plus sûr est de s'en rapporter à sa mère et à son confesseur.

Claire secoua la tête d'un air de dépit…

— L'abbé Resongle? gouailla Bernard. Un jeune directeur ferait mieux ton affaire, pas vrai, sœurette?

VIII

Le grand jour était arrivé, un beau dimanche bleu et blanc voué aux couleurs de la Sainte-Vierge ; en haut, dans l'azur, des flocons d'ouate comme des cygnes en voyage ; en bas, sur la blancheur des draps tendus le long des murs, du papier bleu en festons, en guirlandes. Les vêpres étaient dites ; la procession venait de sortir. La porte de l'église grande ouverte dégorgeait, avec les fumées de l'encens, le flot des pavillons et des bannières. Lentement, accompagné de la sonnerie plus lente des cloches, le cortège s'avançait, se déroulait dans la rue.

L'abbé Gilbert à son rang, un peu en avant du chœur des chanteuses qu'il avait mission de diriger, se retournait, jetait un coup d'œil en arrière, prêt à modérer ou à presser l'allure, à rectifier les distances entre les groupes. Tout allait bien, mieux qu'il n'avait osé l'espérer. Les inventions naïves de ces dévots et de ces dévotes de village, les coloriages grossiers, les décorations rudimentaires, prenaient, assemblés ainsi, promenés en plein air, une belle signification d'emblème et de symbole. Dans l'éclat du soleil estival, à travers la vapeur exhalée des encensoirs et des urnes, une illusion se faisait, un rayonnement d'apothéose. Jusqu'aux figures des fidèles qui semblaient changées aussi, plus expressives, comme exaltées par le courant de vie religieuse qui, depuis quelques jours, emportait la paroisse. Même chez les indifférents, chez ceux qui assistaient au défilé en spectateurs, du haut de leur fenêtre ou du seuil de leur porte, des réminiscences de piété attendrissaient les regards, ordonnaient des attitudes concordantes avec l'âme de la foule. La Grâce passait, douce conquérante, courbait les fronts devant elle. Cependant on avait pu craindre un moment des manifestations hostiles ; au café du Siècle, centre de propagande radicale et franc-maçonnique, des conciliabules avaient été tenus, disait-on, des résolutions avaient été prises. Sur le passage du cortège des coups de sifflet partiraient embusqués, l'hymne révolutionnaire éclaterait mêlé à la détonation des pois fulminants, à l'haleine sacrilège des boules puantes. Et tout s'était borné aux casquettes enfoncées sur les yeux, aux attitudes ironiques de quelques tâcherons en blouse de travail, debout, bras croisés sur la porte du caboulot, d'où l'on avait, en manière de protestation, exilé, ce jour-là, les lauriers-roses… L'écueil franchi, Gilbert s'épanouissait plus librement dans l'atmosphère de cordialité pieuse émanée de la fête. Pour la première fois depuis les vacances, il se sentait en accord avec son milieu, en sympathie avec cette vie paroissiale où il n'avait guère rencontré, d'abord, que déceptions et déboires. Mais c'était sa faute probablement et il avait mal vu jusque-là. Non, ce n'était pas fini ; le prêtre avait conservé sa haute fonction mystique dans les campagnes. Ce monde réaliste du village pouvait à de certains jours se hausser aux sublimités de la foi. Le séminariste rendait grâce à la Sainte-Vierge de lui avoir révélé ces choses. Un élan de reconnaissance le faisait se tourner vers la statue qui s'avançait majestueuse et souriante, dominant de la tête la suite bariolée des pavillons et des dômes. Les textes sacrés récités à l'office du jour, les paroles des hymnes et des proses chantées à la louange de Marie lui revenaient à la mémoire : « Je me suis élevée comme le palmier de Gadès et comme les rosiers de Jéricho… J'ai grandi comme un bel olivier dans la campagne et comme un platane le long du chemin, au bord des eaux vives… »

Comment, par quelle étrange confusion, en venait-il à détourner vers Claire Mériel, ces images consacrées par l'Eglise à la mère de Dieu? Il s'attendrissait sur elle, sur ses fiançailles, sur la prochaine déchéance dont la menaçait un mariage indigne d'elle. Pauvre rose blanche de Jéricho! Pauvre âme orageuse et débile! La fragilité même de son actuelle candeur la lui rendait plus précieuse ; il aurait souhaité de la préserver, de la vouer telle qu'elle lui apparaissait aujourd'hui en sa blancheur immaculée d'enfant de Marie, de la donner à la Sainte-Vierge.

Ce rêve le hanta jusqu'à la fin de la cérémonie. Le long des rues endimanchées, dans l'odeur du fenouil et du romarin écrasés sous ses pas, plus tard sur la place au moment où la statue en suspens, oscillant en l'air comme pour un essor surnaturel, se fixa sur son piédestal, telle une reine au milieu de son peuple, plus tard encore dans l'église, pendant la minute suprême de la bénédiction, le séminariste poursuivit cette vision d'une Claire sublimée, fiancée par lui à Jésus.

IX

Ce fut Claire elle-même qui se chargea de remettre les choses au point. La fête commencée à l'église s'était continuée à table, au presbytère où l'abbé Resongle offrait à dîner aux organisateurs et aux héros de la journée, aux fabriciens, aux orphéonistes, au « généreux donateur ». Claire était là avec les Mériel et les Favaron ; mais combien changée, hélas! combien différente du personnage supra-terrestre que Gilbert lui avait attribué tout à l'heure. Terrestre, oh! très terrestre maintenant, pas du tout enfant de Marie, ni fiancée du Christ, la future compagne du bel Adrien avait repris avec la livrée du siècle — une robe à manches courtes hardiment décolletée en pointe — sa désinvolture habituelle de libre parleuse et d'enfant gâtée. Elle riait et on riait autour d'elle. La table était en belle humeur. Sceptiques ou dévots, on eût dit que les convives avaient hâte de prendre leur revanche des exercices pieux auxquels ils s'étaient associés tantôt, de l'effort qu'ils avaient dû faire, ceux-ci pour prier, ceux-là pour regarder prier les autres. Assez de spiritualité ; assez de liturgie, assez de cantiques et de prêches! Il était temps de vaquer à des besognes plus savoureuses. La salle à manger presbytérale avec ses lithographies aux murs, suggestives d'une religion indulgente et nourricière — d'un côté la Pêche miraculeuse, de l'autre la Multiplication des pains — encourageait ces dispositions. L'abbé Resongle donnait l'exemple. La procession l'avait creusé. Glorieux et las, tassé sur sa chaise, il mastiquait ferme et, entre deux bouchées, il commentait les plats, excitait ses invités à bien faire.

— Encore une tranche de daube, mon ami, disait-il à M. Toutinet, directeur de l'orphéon de Bazièges ; vous l'avez bien gagnée. Votre Tantum ergo a été une merveille. Sans le respect dû au saint lieu, on vous aurait fait recommencer. A vous de bisser ce morceau maintenant. Ce bœuf est tendre comme la rosée, n'est-il pas vrai? Je l'ai choisi moi-même, chez Terraube et j'ai fait lever le filet sous mes yeux jeudi dernier en sortant du dîner de l'Adoration perpétuelle… Terraube est un mécréant, mais il faut avouer que sa viande est de qualité supérieure. Et Thècle a soigné la sauce.

Sur le nom de Thècle il y eut une explosion de louanges.

— Je me souviens, articulait le vice-président du conseil de fabrique, d'un certain fricandeau à l'oseille… C'était en 1875, l'année où nous inaugurâmes le Chemin de Croix

La conversation continuait, ainsi lancée ; mais Claire avait cessé d'y prendre part, tournée en tête à tête, vers Adrien de Favaron. Et c'étaient des chuchotements, des rires étouffés, des clins d'œil désignant le voisin de gauche de Claire, M. Toutinet, qui madrigalisait selon les rites anciens et prenait des airs inspirés en contemplant sa voisine. Quelquefois les plaisanteries d'Adrien allaient trop loin et Claire l'arrêtait, le doigt levé d'un geste de menace, qui était peut-être aussi bien une invitation à poursuivre. Que pouvait-il lui dire? Rien d'édifiant, à coup sûr. Une jolie conclusion aux pratiques de la journée!

Tout en suivant leur manège du coin de l'œil, Gilbert faisait semblant d'écouter madame de Favaron qui trônait majestueuse entre lui et le vice-président du conseil de fabrique. Dans la société un peu mêlée du presbytère, la froideur de ses paroles, la dignité de son maintien rétablissaient les distances. Elle avait une façon de dévisager à travers son face-à-main, le menu peuple des fabriciens et des orphéonistes qui décontenançait ces braves gens, paralysait leur coup de fourchette. Elle s'entretenait avec Gilbert des événements de la journée, et elle les trouvait consolants pour la bonne cause. Les gens de campagne n'étaient pas aussi mauvais qu'on voulait bien le dire. Ils n'avaient pas perdu la foi. C'était sur ce terrain qu'on pouvait encore s'entendre. Et elle préconisait la fusion des classes dans un vaste mouvement de croisade religieuse : des processions comme celle d'aujourd'hui, des retraites, des conférences. A l'égalité devant la loi, irréalisable et mensongère, il fallait opposer l'égalité devant Dieu! Et là-dessus la bonne dame s'indignait des toilettes exhibées tout à l'heure à la procession par les jeunes Bazerquaises : des grisettes en chapeau, des paysannes en falbalas, quelle pitié! Où irait-on de ce train! La chère personne oubliait que cette course à la vanité avait fait la fortune de son père, marchand de nouveautés à Toulouse ; mais Gilbert qui s'en souvenait était médiocrement touché de ses lamentations. Il s'intéressait moins à ce qu'il entendait qu'à ce qu'il aurait voulu entendre, à la conversation — dont il ne pouvait suivre que la pantomime — entre Adrien de Favaron et Mlle Mériel.

— Eh! Gilbert? A quoi penses-tu? l'interpellait l'abbé Resongle. Fais donc passer la bouteille de Villaudric. Tu ne vois pas que tes voisins font des prières pour la pluie? Arrose-les bien vite! Puis, se tournant vers Claire et Adrien : Vous, les fiancés, on vous surveille! menaçait-il en riant. Les conversations particulières sont défendues. Si vous causez tant que ça maintenant, prenez garde! vous n'aurez plus rien à vous dire!

Cependant le dessert arrivait et, avec le dessert, le Gaillac mousseux, excitateur du rire, père de l'éloquence.

C'était l'heure des toasts.

L'abbé Resongle se leva.

— Je vous recommande ce Gaillac, mes amis, dit-il, en aspirant la mousse prête à déborder de son verre ; je le tiens de l'abbé Gatimel, mon ancien camarade du grand séminaire, un saint prêtre qui fut pendant trente ans desservant de Nohic, en cet admirable vignoble albigeois béni par la Providence. Hélas, mon pauvre Gatimel est défunt et les vignes sont phylloxérées. Ne nous attristons pas trop cependant — ma cave n'est pas encore à sec — et buvons à la santé du bienfaiteur de cette paroisse, de mon jeune ami Adrien de Favaron. Buvons à sa santé… et à son bonheur, ajouta-t-il en s'adressant à Claire.

D'autres discours suivirent. On porta la santé du Conseil de fabrique, de l'orphéon de Bazièges, et ces toasts appelèrent des répliques. On trinqua en l'honneur de Mme Mériel, « cet ange du dévouement », de l'abbé Resongle, « notre bien-aimé pasteur ». A la demande des invités, M. de Favaron père, ancien lieutenant des mobiles, récita des vers patriotiques et M. Toutinet, favori des Muses, débita une poésie de circonstance. Mais Bernard Mériel, tout à coup, réclama le silence. Il avait chauffé sournoisement, à coups de Villaudric et de Gaillac, son voisin, le vice-président du Conseil de fabrique, lui avait soufflé l'idée de prendre la parole. Et il la prit, en effet, mais après quelques balbutiements incertains, soulignés de gestes expressifs, il la quitta honteusement. Et ce fut le fou rire.

L'abbé Resongle exultait. L'amour-propre paroissial débordait de son cœur comme la mousse de son verre. Il célébrait le terroir, la fertilité du sol, le bon esprit des habitants. Les céréales rendaient quinze pour un de la semence ; il y avait encore eu quatre-vingt-quinze pour cent de communions d'hommes aux Pâques dernières… Les mécréants eux-mêmes de Bazerque étaient d'une espèce particulière ; sensibles au fond, faciles au repentir. Témoin, le cas de ce Birol…

— Vous connaissez tous Birol, disait-il, un garnement s'il en fut, un mauvais diable qui eut, il y a quelques années, des démêlés avec la justice. Un fort gaillard, par exemple, les plus larges épaules de la paroisse. Et bien, j'étais en peine pour trouver des porteurs capables de charrier la statue. Birol s'est offert : « A condition que tu te confesseras avant », lui ai-je dit. Il s'est confessé, il a porté la statue. N'est-ce pas admirable?

X

L'explosion d'un marron d'air coupa court à l'éloquence de l'abbé Resongle. Le feu d'artifice commençait. Les pièces étaient dressées en bordure de la route devant la maison des Mériel. Les croisées du presbytère donnaient juste en face. Sans se déranger, en sirotant le café et les liqueurs, on pouvait assister au spectacle… Adrien de Favaron n'était plus là ; il servait de second à Bernard, artificier en chef, qui l'avait préposé au lancement des fusées. De l'embrasure de la fenêtre où il s'adossait, Gilbert regardait Claire évoluer dans le salon, verser le café aux convives. Elle riait, très excitée, répondait avec des manèges de coquetterie espiègle aux fadeurs dont la poursuivait le poète-orphéoniste Toutinet. Débarrassée enfin, elle poussa droit à Gilbert :

— Qu'est-ce que vous ruminez-là, dans votre coin, Monsieur l'abbé? lui demanda-t-elle. Gageons que vous étiez en train de penser du mal de moi — après en avoir dit peut-être, pendant le dîner, avec votre voisine. Peuh! Vous aviez l'air d'être bien d'accord ensemble. N'est-ce pas que c'est une créature imposante, ma future belle-mère? Un vrai portrait de famille avec son tour de cheveux à la Sévigné. Et ce qu'elle se gobe! Ah, elle et moi, ça fait deux! Allons! dites la vérité, elle vous a rasé légèrement, avouez-le, Madame mère!

— Madame de Favaron est une personne sérieuse, elle a d'excellents principes, murmura Gilbert.

— Turlututu! répliqua Claire. C'est une insupportable pimbêche. Heureusement, ce n'est pas elle que j'épouse… si j'épouse…, ajouta-t-elle en haussant les épaules.

— Tout à l'heure, à table, vous n'aviez pas l'air d'hésiter…, sourit Gilbert.

— Vous m'espionniez donc, Monsieur l'abbé? Et bien, quoi? parce que j'ai écouté, sans lui fermer le bec, les pasquinades que me débitait Adrien? Et après? Il n'est pas fort, ce pauvre Adrien, mais c'est un bon garçon, et pourvu qu'on ne soit pas trop exigeant sur le choix des plaisanteries, on peut s'amuser un moment avec lui…

— Amusez-vous donc, Mademoiselle, conclut sèchement Gilbert. Pourtant, après la cérémonie de ce matin — n'avez-vous pas reçu la sainte communion? — il me semblait…

— J'ai communié, c'est vrai, interrompit Claire ; et Monsieur le curé aussi a communié. Est-ce que ça l'a empêché de plaisanter tantôt et de sabler le Gaillac? Décidément, vous avez la religion sévère, Monsieur l'abbé!

— Veuillez m'excuser, Mademoiselle, mais c'est un peu votre faute. Hier encore, ne me parliez-vous pas d'entrer au couvent?

— Au couvent? Je vous ai dit ça? Au fait, c'est bien possible. Si je vous l'ai dit, c'est que je le pensais. Et peut-être bien finirai-je par y entrer, au couvent… Mais pas tout de suite ; laissez-moi servir le café d'abord. Elle riait : Vous me prenez donc au sérieux, Monsieur l'abbé, interrogea-t-elle ensuite. Vrai? vous me faites cet honneur? Et bien, c'est gentil ça! Vous mériteriez qu'on vous embrasse!

Gilbert eut une moue d'étonnement. Et Claire :

— Tranquillisez-vous, mon cher. Votre vertu ne sera pas soumise à cette épreuve. Et cependant, ne faites pas trop le fier. Si j'en avais bien envie…

Elle lui dit cela les dents serrées avec une flambée dans les yeux qui se voilèrent tout à coup. Et avant qu'il eût pris le temps de lui répondre, elle avait pirouetté sur ses talons.

— Tête folle! concluait l'abbé. Et il se demandait ce qu'il y avait au fond, espièglerie d'enfant terrible ou toquade, dans l'étrange défi qu'elle venait de lui jeter à la figure.

Cependant, après avoir ébloui la rue de la magnificence de ses fusées et de ses chandelles romaines, le feu d'artifice s'achevait dans la pluie d'or d'un soleil. Des cris d'enfants et de femmes extasiés saluaient les derniers tours de roue de l'astre qui s'éteignait piteusement en fumeron.