ÉMILE POUVILLON
L'IMAGE
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
1897
Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
- Nouvelles réalistes.
- Césette.
- L'Innocent.
- Jean-de-Jeaune.
- Chante-Pleure.
- Les Antibel.
- Petites âmes.
- Bernadette de Lourdes.
- Pays et paysages.
- Mademoiselle Clémence.
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S'adresser pour traiter, à M. Paul Ollendorff, éditeur, 28 bis, rue de Richelieu, Paris.
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
NUMÉROTÉS A LA PRESSE
A
MAURICE BEAUBOURG
L'IMAGE
I
Ce fut à Argelès, à l'hôtel de France, où il dînait ce soir-là, invité par mon voisin le garde général, que je rencontrai André Lavernose.
Le repas finissait, la salle autour de nous se vidait peu à peu. Sur un air de harpe lointain, un concert d'ambulants qui montait affaibli de l'extrémité de la rue, défilaient les longues Anglaises à tête chevaline, les clergymens onctueux et boutonnés, les alpinistes désinvoltes et barbus, les vieux messieurs bedonnants à la joue laquée de vermillon, les valétudinaires en deuil de leur estomac : tout le baragouin et le discord cosmopolites. Ils passaient, les yeux allumés du feu des nourritures, du frôlement des flirts, de tout ce bas lyrisme que suggère la vie des eaux.
Nous nous attardions cependant, à notre coin de table, à discuter une menue question d'archéologie locale. La statue de la Vierge Mère en bois doré qu'on voit dans l'église romane de Saint-Savin, nichée au-dessus du sarcophage du grand ermite, est-elle contemporaine de l'église ou, plus ancienne, a-t-elle été, comme le veut la tradition, rapportée de quelque basilique d'Orient à l'époque des croisades?
Les avis étaient partagés. Du haut de sa fraise en dentelle mi-partie blanche et noire, ma voisine de gauche, miss Héléna, une esthète de Dublin retour de Florence, tenait pour l'origine la plus reculée. La dureté triste de l'expression, la raideur géométrique de la forme le disaient suffisamment. Le roman n'avait pas au même degré ce quelque chose de massif, d'impérieux et d'abstrait qui est la caractéristique de Byzance. La tradition d'ailleurs l'attestait, et la tradition…
— La tradition a bon dos, ripostait le garde général ; mais on lui en donne quelquefois un peu trop lourd à porter… Qu'en pensez-vous, Lavernose?
L'interpellé se tourna vers nous. C'était, non pas peut-être tel que je le vis ce soir-là, mais tel qu'il m'apparaît maintenant résumé dans le souvenir, une figure encore jeune, à peine flétrie, d'homme de quarante ans : une physionomie rompue, nuancée, mobile, des yeux d'enfant étonnés, avides de spectacles, une bouche indulgente et lasse de sceptique…
Argelésien et archéologue, ainsi que nous présentait le garde général, Lavernose avait double qualité pour conclure. Il s'en défendit d'abord. Pourquoi ne pas laisser à la statue le bénéfice du doute, le mystère de son origine comme un charme de plus à sa beauté un peu fruste? Cependant il tenait pour la date la plus récente. Et il nous donnait ses raisons. Plus qu'ailleurs peut-être, en ces provinces reculées, loin des centres d'art, des modèles et des maîtres, les styles avaient été lents à évoluer. Et il fallait tenir compte aussi de la rudesse de la race pyrénéenne, de ce qu'elle avait pu ajouter à la dureté du type. Quelque naïf ouvrier, un compagnon passant, qui sait? un menuisier de village se haussant pour un jour à une volonté d'art, s'était évertué à sculpter cette souche de tilleul, et la raideur de l'image était bien dans son idée, mais elle était aussi dans ses doigts, byzantins sans le vouloir…
A l'appui de sa thèse, l'archéologue citait le cas d'une sainte Vierge destinée au maître-autel de l'église de Vidalos. Le travail, ainsi qu'il résultait d'un vieux livre de comptes, avait été fait en plein XVIe siècle, et à voir la gaucherie naïve et la lourdeur hiératique de l'image, on l'aurait dit d'un gothique commençant…
— Vous pourrez vous en convaincre quand vous passerez à Vidalos, ajouta M. Lavernose en s'adressant à moi. Mais la course est longue et l'église médiocre ; si la photographie de la Vierge peut vous suffire, je serai heureux de vous la montrer…
— Et tant d'autres belles choses avec… un vrai musée, soulignait le garde général.
Mais l'archéologue se récriait.
— Un musée! quatre ou cinq morceaux de sculpture, un lot de vieilles ferrailles et des faïences dont quelques-unes ont eu des malheurs! Non ; le seul intérêt de ces petites choses pyrénéennes est de raconter les déformations des styles à travers le goût et l'imagination d'une province. Mais il faut avoir bien du temps à perdre pour s'appliquer à ces minuties.
Je le constatai dès le lendemain ; André Lavernose avait raison d'être modeste pour ses bibelots : cuivres, bois sculptés, orfèvrerie, il n'en aurait pas tiré deux cents louis à l'Hôtel des Ventes. Un reliquaire en étain excepté, d'un travail gothique assez rare, et encore un fragment de vitrail antérieur aux vitraux de la cathédrale d'Auch, une merveille où des anges longs vêtus pinçaient du luth en des attitudes alanguies, avec des mignardises de doigté d'une grâce presque japonaise, on ne voyait là que des objets de petite élégance, de décoration pauvre, des meubles ou des ustensiles d'usage, plutôt que d'apparat. Leur mérite était d'être en place, pas étalés, en accord intime avec l'honnêteté sommeillante et l'aisance discrète du logis où ils semblaient avoir toujours vécu.
C'était, ce logis, une des maisons les plus anciennes d'Argelès : une façade de plain-pied avec la Grande-Place, l'autre en suspens sur la vallée, légère celle-là, avec ses galeries de bois à chaque étage et son jardinet en terrasse bâti sur les anciens remparts, qui portaient encore à chaque angle des amorces de tourelles… Là fleurissaient, sous la garde sévère des buis taillés, les fleurs d'autrefois, les lis, les tournesols, les coquelourdes… Détail précieux, les mêmes fleurs avaient servi de motifs aux tailleurs de pierre et aux sculpteurs sur bois qui avaient travaillé à édifier ou à meubler la maison. Le lis simplifié, presque végétal, s'érigeait en relief sur le tympan en marbre bleu de la porte d'entrée ; il s'épanouissait en écusson au centre des cheminées en vieux chêne, il s'étirait aminci aux portes des bahuts… Et c'était partout, amplifiant la majesté Louis quatorzième, entortillant en de plus compliquées et plus mousseuses volutes les élégances du temps de Louis XV, je ne sais quelle invention particulière, un goût plus fastueux où passait, franchissant la frontière, le souffle héroïque et galant de l'Espagne.
André Lavernose me faisait toucher du doigt ces provincialismes ; il m'initiait d'un mot, d'un geste, à son esthétique pyrénéenne. Sans grande érudition, avec des dessous de lecture assez minces, il avait cependant des chemins à lui, des raccourcis imprévus ou des circuits de paresseux qui allaient vers la beauté. De système, peu ou point ; mais des intuitions, des concordances, découvertes par un regard plus patient, plus amoureux, fixé sur les spectacles quotidiens.
Comment, par quelle cristallisation, les lignes, les couleurs d'un paysage entrent-elles dans l'imagination d'une race, et de là dans la forme de ses meubles, effilant les lignes d'une gargoulette, contournant le pied d'une table? un album devant lui, chargé de dessins et de notes, avec quelquefois une fleur de montagne séchée entre les pages, M. Lavernose me dévoilait ce mystère. Ses explications étaient ingénieuses et naïves tout ensemble ; mais la passion qu'il mettait à la développer suppléait aux lacunes de son esthétique. Rien qu'à sa façon de faire sonner les noms de son pays, ces noms d'or ou de cristal : Luz, Isaby, Bergonz, Boô-Silhen, on sentait que ces syllabes magiques ouvraient pour lui comme des portiques de bonheur.
— Comme vous les aimez vos Pyrénées, lui dis-je, et comme vous les connaissez! Vous n'avez pas dû les quitter souvent…
— Une seule fois, mais peu s'en est fallu que ce ne fût pour toujours…
Il me parlait penché à la fenêtre, le visage tourné vers la vallée crépusculaire où fumaient déjà les premiers brouillards d'automne. Ses yeux tout à coup se voilèrent et il demeura un moment immobile, visité par le souvenir.
II
André Lavernose m'avait attiré dès le premier jour. Une sympathie se dégageait pour moi de cette âme de sous-préfecture, un peu pâle et résignée, mais qu'on sentait supérieure à ses limites. Avec la facilité que donne la vie désœuvrée des eaux, nous eûmes bientôt fait de lier connaissance. Il ne se passait guère de jours qu'on ne nous vît ensemble devisant sur la galerie de sa maison, — et en face de nous alors, le spectacle de l'ombre déclinante sur les pelouses du Davantaïgue, — ou, bâton en main, gravissant les pentes ombragées, les herbages rocheux de Saint-Savin ou de Balandrau.
Septembre cette année-là finissait en beauté dans la montagne. A des matins d'argent, ruisselants de soleil et de brume, succédaient des après-midi en or, noyés de ces rayons tièdes, épais, languissants, qui sont comme les dernières caresses de l'automne. Les bruyères roussies par la gelée aurorale mettaient déjà leur pourpre au sommet du Davantaïgue, et dans l'air saturé d'humidité, à travers le vide des futaies à demi dépouillées, le galoubet des pâtres, les sonnailles des troupeaux tintaient plus longuement, vibraient d'un son délicat et attendri.
Quand ses occupations d'agriculteur lui avaient pris sa journée, André Lavernose venait me chercher le soir à la sortie de la table d'hôte. On bavardait un moment, debout sur le seuil, parmi les groupes de robes claires agitées et minaudantes. Puis mes voisins de table, le garde général et le percepteur, nous quittaient, remontaient la rue vers la béatitude du domino quotidien, et nous descendions, mon nouvel ami et moi, vers la solitude de la route qui va, coupant les prairies et les blés noirs, d'Argelès à Pierrefitte.
Bientôt les maisons s'espaçaient ; les noires cascades de sapins qui voilent le château d'Ourroust s'abîmaient dans la nuit, puis c'était la sous-préfecture moisie dans l'obscurité des acacias-boules. La grand'route ensuite. Des peupliers la bordaient, et entre leurs cloisons légères, frissonnantes, un peu de ciel pâle reculait, barré au fond par la noire pyramide du pic de Soulom.
Nous avancions, et à mesure que nous nous enfoncions dans la vallée, la fraîcheur de l'herbe nous gagnait ; des vapeurs flottaient au-dessus des prés bordés d'eaux vives dont la musique rapide rythmait, pressait notre marche. Mais bientôt une voix plus puissante couvrait leur gazouillement enfantin. C'était la plainte, plus émouvante dans le silence nocturne, du gave d'Arrens, une voix de supplice, de révolte, de fuite éperdue et furieuse… Penchés sur le pont, nous regardions s'en aller cette eau malheureuse. Sans un reflet, sans un regard, assourdie au fracas de sa course, elle se précipitait gémissante sous ses voiles épars, comme uniquement attentive à sa destinée, indifférente à ses rivages.
Cette rencontre était l'événement de notre promenade. Après le pont, la voix s'affaiblissait ; nous retrouvions la paix endormie de l'herbage. Avec la nuit vite tombée, la route s'esseulait, plus mince entre les montagnes plus hautes. De très loin, nous entendions venir les voitures attardées à la descente de Cauterets sur Lourdes. Le tintement des grelots nous avertissait ; puis brusquement, dans le jet de clarté des lanternes, des figures de voyageurs, de voyageuses apparaissaient : faces inquiètes de malades racontant les déceptions du traitement thermal, attitudes abandonnées de jeunes ménages en voyage. Quelquefois c'était, venant vers nous, un piétinement sourd comme un bruit d'eau roulant sur une pente : la rumeur s'enflait, et à un tournant de la route, une ramade de brebis nous enveloppait tout à coup. Les sonnailles tintaient, l'odeur âcre du suint nous montait à la gorge, et pendant des minutes, la rivière des toisons coulait à flots égaux et pressés ; des bêlements d'agneaux planaient au-dessus, en plainte douce, continue, sanglotante. Puis tout s'en allait. Pareille à un orage en fuite, la nuée blanche disparaissait avec le bruit adouci des sonnailles et les bêlements, comme des soupirs légers exhalés vers la nuit…
III
Au cours de ces promenades du soir, plus recueillies, plus invitantes à l'intime, je connus tout à fait André Lavernose. Timide en commençant, défiant peut-être, déshabitué par un trop long silence de faire parler sa pensée, il finit par laisser aller vers moi le trop-plein d'une vie intérieure jusque-là contenue, obscure à elle-même, et qui ne demandait qu'à se répandre. Ses idées, ses sentiments, sa vie, peu à peu, il me révéla tout.
Il était né à quelques lieues d'Argelès, au village de Marsous, un des derniers de la vallée d'Azun, une bourgade sévère, au bord d'un jeune gave, entre des herbages ingénus. Là, dans ce creux si vite empli par l'ombre des géants voisins, au plein air de la prairie, le long du gave, André avait eu des années de béatitude profonde : des étés lumineux, battus du vent, arrosés de soleil dans la compagnie des pâtres aux yeux clairs, sculpteurs de jattes et presseurs de fromages, et des hivernages recueillis, dans la maison close, avec la douceur de la veillée, la clarté dansante des résines sur les visages, et les récits naïfs débités brin à brin, en même temps que la laine, par les machinales filandières.
Peu s'en était fallu que cette vie ne fût pour toujours la sienne. C'était au moins celle que les Lavernose avaient menée avant lui. Les plus importants du pays, presque riches, ils étaient restés longtemps pareils aux autres, parqués volontairement dans le même horizon. Le père d'André cependant avait dévié de la tradition. De complexion moins robuste, de goûts plus raffinés que ses ascendants, il s'était embourgeoisé quelque peu ; le premier de sa race, il avait endossé la redingote le dimanche, il s'était abonné à un journal. Le catéchisme et l'almanach ne le contentaient pas ; il achetait des livres aux colporteurs, les récitait, les commentait à la veillée. Sa tête travaillait, il faisait des calculs pour les irrigations, tirait des plans, parlait tout seul le long des chemins. Il eut une maladie de foie qu'il s'avisa de traiter à sa façon, d'après un manuel de médecine pratique. Il mourut, et cette mort fut pour André la fin de bien des choses. Sa bonne femme de mère, une montagnarde tout unie, toute simple, avait abdiqué dès la première heure aux mains du tuteur, un prêtre, un curé de campagne autoritaire et ambitieux. Sans délai, sans appel, ce nouveau maître avait décidé de l'avenir de l'orphelin. Ce n'était pas assez pour le fils unique, pour l'héritier présomptif des Lavernose, de recevoir les leçons du régent de Marsous ; il quitterait l'école pour le collège, il prendrait ses grades ; il étudierait à Toulouse pour être avocat ou médecin.
Et ce fut l'exil, les années grises du pensionnat, la sévérité des murs, la dureté des âmes, l'indifférence ou l'hostilité, autour du nouveau, des êtres et des choses. A Argelès d'abord ; mais là, il pouvait encore apercevoir, toute proche, la montagne natale ; dans le silence de l'étude ou du dortoir, il pouvait entendre chanter le gave de son pays ; et il avait encore cette douceur, une fois par mois, le jour de sortie, de retrouver des parents de là-bas, des émigrés de Marsous, une dame veuve et sa fille demeurées à la ville après la mort du mari fonctionnaire et qui étaient les correspondants du collégien.
C'était trop d'appui pour lui, trop de refuge à ses misères d'écolier ; le voisinage de chez lui le distrayait, l'attendrissait, l'empêchait de se vouer à son travail. Ainsi en jugea du moins, après deux années d'épreuve, le terrible oncle abbé. A peine acclimaté, dégrossi à moitié, l'apprenti latiniste fut expédié assez loin de là, à Garaison, un autre collège de prêtres, un couvent blotti dans la verdure, en pleine campagne, à la naissance d'une des vallées qui tombent du grand plateau herbeux de Lannemezan. Là, ce fut toute la rigueur de l'internat, la claustration définitive, sans l'échappée mensuelle de la sortie, sans le rayon de soleil d'une visite au parloir. Un supplice ; atténué cependant par les douceurs du régime ecclésiastique, consolé par le chant des hymnes et des cantiques, apaisé par le voisinage de la nature, par la paix des châtaigneraies autour de la maison, et, les jours de promenade dans la lande, par le spectacle du Balaïtous, de la montagne natale apparue, vision lointaine, par-dessus les champs de bruyère en fleurs.
André changeait, se modifiait peu à peu. Sur le sauvageon de Marsous se greffait une nouvelle plante, une plante de jardin transformée par la culture et le milieu. Après la petite enfance impulsive et violente, l'hérédité paternelle se révélait aussi, et, avec elle, le repliement sur soi-même, l'inquiétude de l'esprit, l'éveil de l'imagination. Le goût de la nature persistait, mais, dévié par la clôture, il tournait à la contemplation, s'alimentait de poésie intérieure. Le peu de littérature errant en vague musique autour de l'adolescent, le souffle de mysticité respiré sans le savoir, favorisaient cette tendance au rêve dont s'accommodait sa paresse. Bientôt, ainsi qu'il arrive à ceux qui ont une fois pris goût à ce délicieux poison de l'irréel, la répugnance à l'action, l'infirmité du vouloir se développaient chez le pauvre imaginaire. Et le travail s'en ressentait. Les thèmes et les versions pâtissaient du voisinage de ces belles choses incertaines qui se jouaient, flottaient en poussière d'arc-en-ciel entre lui et la réalité.
Une photographie m'aidait à le voir en cette attitude de la seizième année, un groupe où il avait posé avec toute sa classe devant l'objectif d'un artiste de passage. C'était dans une cour du collège, auprès d'une sainte Vierge en plâtre, dominant une table que décoraient une pile de livres et une sphère céleste. Le professeur, au milieu, présidait, bras croisés, et debout ou assis à côté de lui, les élèves se campaient, distribués en symétrie. André s'appuyait d'un coude à la table, pensif, l'œil ardent et vague. Malgré la gaucherie du geste, l'expression dénonçait une âme sortie de la tradition paysanne, façonnée par l'éducation et par le rêve.
Une autre photographie plus récente de deux ans me le montra à la fin de l'évolution, dans son nouveau rôle d'apprenti notaire et de citadin récemment installé à Bagnères-de-Bigorre. C'était encore un groupe, une cavalcade en partance devant la porte d'un hôtel. En complet d'été, la boutonnière fleurie, André était là, coude à coude avec une amazone au feutre cavalier, au regard prometteur. Pour ne plus la décrocher, peut-être, mon ami suspendait à la cheminée le cadre poussiéreux qu'il venait de m'exhiber, et il me disait, — l'image me l'avait racontée avant lui, — la vieille, l'éternelle histoire. Elle s'appelait Louise ; elle était descendue pour quelques jours à l'hôtel où il avait pris pension. Et ç'avait été, abrégés par la hâte du voyage, les épisodes du premier amour : le billet, le rendez-vous, l'adieu. Rien n'y avait manqué, ni la saxifrage cueillie pour elle au péril de la cascade, ni l'étoile du Bédat, qu'on devait regarder chaque soir à la même heure, ni le mouchoir du départ agité à la portière ; rien, pas même la désillusion de l'oubli ni l'étonnement d'un nouvel amour. Car, une fois inaugurée, la vie sentimentale d'André Lavernose ne devait pas chômer de longtemps. Elle s'alimentait d'ailleurs de très peu. Jeune homme et amoureux, il restait l'adolescent contemplatif, l'écolier distrait, le nez en l'air, qui regardait passer ses rêves. Aussi débiles que ses pensées, ses désirs flottaient, se répandaient en caresses molles autour des choses qu'ils n'osaient pas étreindre. Et cet effleurement lui suffisait. Imaginer lui tenait lieu d'agir. C'était moins de l'amour qu'il avait qu'un certain goût d'aimer, une facilité de cristalliser à volonté, de créer de rien des délices et des souffrances. Amours de tête. Cela naissait, fermentait en une exaltation vague. Et le vague tout à coup s'animait. Le hasard d'une image reçue, le choc d'un regard, le timbre d'une voix déterminaient la crise.
Le printemps, presque toujours, apportait la contagion. L'ivresse montait avec la poussée des plantes, avec l'audace entremetteuse des parfums et des couleurs. André tenait bon quelquefois contre les lilas ; il succombait aux chèvrefeuilles. Une nouvelle image d'amour s'imposait à lui ; fragile et impérieuse, elle triomphait avec la splendeur rapide de l'été pyrénéen. C'était pour Lui, c'était pour Elle la splendeur des jours, le mystère des nuits. L'orage en montagne appelait l'intimité des refuges ; le silence de la forêt invitait aux aveux. Mais elle arrivait ensuite, inexorable, la fatalité du déclin. Plus de valses, le casino était fermé ; plus de cavalcades, la montagne disparaissait dans la brume. Soumise à la volonté des saisons, l'image pâlissait, se décolorait. Elle s'effaçait enfin, et André, délivré de son obsession, sentait lui revenir, avec l'hiver, la conscience de son être moral, le souvenir égaré depuis des mois de ses obligations, de son travail. Le contemplatif voulait, agissait, faisait pendant quelques mois sa fonction d'homme, de stagiaire.
IV
Sept ans ainsi! sept ans à rêver et à aimer, à rêver l'amour et à aimer le rêve! Et à mesure que se développait sa vie d'imagination, s'atrophiaient en lui les qualités morales, le goût du travail, la notion du devoir. Son apprentissage se traînait, se prolongeait d'année en année chez le notaire de Bagnères, dans l'étude maussade où il ne faisait plus que de brèves apparitions. Le style de pratique lui donnait la migraine ; l'odeur seule du papier timbré lui soulevait l'estomac. Il n'y avait rien à tirer de ce soi-disant clerc qui, au plus décisif paragraphe d'une dictée d'acte, ne manquait pas de lever le nez pour un chapeau qui passait, rose ou bleu, dans l'entre-bâillement de la fenêtre.
Quatre ou cinq photographies de femmes, quelques billets à ordre acquittés d'assez mauvaise grâce par l'oncle tuteur, et une pincée de poésies : stances, dixains ou sonnets composés pour Elles et publiés dans le journal de la localité, c'était tout ce qu'il avait rapporté de Bagnères-de-Bigorre. La vie ne l'avait guère changé ; c'était, après comme avant, une âme moyenne, élégante à la fois et débile, enfermée dans une destinée médiocre. Il avait quelque chose en tout d'inemployé, d'incomplet. Le tour de son domaine intellectuel ne dépassait guère la portée de ce fameux tour de ville où piétinent, les pas du lendemain dans les pas de la veille, les désœuvrés de province. Comme beaucoup de sa génération, — on pourrait dire : de son siècle, — il avait laissé des lambeaux de son unité morale à toutes les hypothèses, sans pouvoir en épouser aucune. Ses doctrines avaient varié d'étape en étape, et c'était chaque année une philosophie nouvelle qu'il rapportait aux vacances, dans sa malle d'apprenti notaire, avec la valse à la mode et le roman nouveau. Ses états d'esprit n'étaient pas devenus des états d'âme. Émiettées, usées, ses opinions tenaient à peine debout, incertaines et comme étrangères à sa vie.
Le bilan de ses années d'apprentissage n'était pas fait pour contenter l'oncle tuteur, encore moins la pauvre maman de là-bas, la montagnarde de Marsous. Que faire de ce rêveur? Acheter une étude, risquer une somme sur une tête à ce point légère? Il y avait de quoi hésiter, et pourtant il était trop tard pour le remettre au train de la vie rurale, à la surveillance des fourrages et des troupeaux. Tout bien considéré, la solution fut de marier au plus tôt l'enfant prodigue, de le caser dans un de ces compartiments étroits et sûrs qui sont comme les concessions à perpétuité du bonheur bourgeois.
L'héritière était vite trouvée. C'était une cousine, cette petite Cyprienne avec qui André passait ses jours de sortie quand il était collégien à Argelès. L'enfant avait grandi, mince et pâle toujours, mais le regard plus scrupuleusement voilé, le geste plus sobre, la parole plus rare. Elle était dévote maintenant. Elle et sa mère passaient leurs journées à l'église, soumises aux prêtres, appliquées aux bonnes œuvres. L'abbé Lavernose n'avait eu qu'un mot à dire pour faire agréer son neveu. Et ce furent les fiançailles, les bouquets blancs hebdomadaires, les bouquets d'anémones cueillis pour Cyprienne dans les bois de Marsous. Avec le mariage, une vie nouvelle s'instituait pour André, une vie grave, harmonieuse. Une image encore une fois le possédait, plus pure, aussi impérieuse que les autres. Les mauvais conseils des chambres garnies, des amitiés de table d'hôte, trop souvent écoutés jusque-là, s'évaporaient exorcisés par les regards, par les gestes des deux femmes qui mettaient autour de lui comme une sérénité de cloître.
La naissance d'un petit Lavernose avait consolidé sa demi-conversion, noué d'une plus solide étreinte au cou du père la chaîne du devoir. Et les années avaient passé, presque pareilles, nuancées seulement des changements imperceptibles qu'amène l'usure, la transformation inconsciente des sentiments et des caractères. Les affections se faisaient plus calmes, les habitudes plus mécaniques. Cyprienne n'était déjà plus l'amoureuse légitime. D'un mouvement insensible, elle évoluait, elle émigrait du mari vers l'enfant ; elle devenait la mère, la ménagère, celle qui de ses doigts fragiles soutient le foyer, prépare l'avenir.
Pour André aussi, avait sonné l'heure des diversions utiles, l'heure de l'ambition, de la mise en acte de ses fantaisies et de ses rêves. Les honneurs le tentaient, la gloire peut-être. Il avait été coup sur coup conseiller municipal, trésorier d'un comice agricole, membre de plusieurs sociétés savantes. Il avait harangué dans des réunions, il avait lu des vers dans des séances académiques. Mais ces velléités furent brèves. Il n'avait pas l'estomac du politicien, ni la vanité facile à contenter du grand homme de province. Il démissionna, renonça aux charges publiques, se voua à la solitude. Le goût des lettres persista cependant. Peu ou prou, il les avait toujours cultivées. Enfant, il avait noté des impressions, écrit un mémorial de vacances. Clerc amateur à Bagnères-de-Bigorre, il avait fréquenté des cénacles, collaboré à des journaux. Il passait alors parmi ses camarades pour un novateur, et il s'enorgueillissait de son audace. Sa fougue était tombée depuis ; mais la poésie le sollicitait encore. C'était après quelque promenade dans la montagne, ou bien en sortant d'un concert à la saison des eaux, à cause d'une sonate de Beethoven, d'une petite pièce de Schumann, exécutée par un pianiste de passage. Il s'enfermait alors dans son cabinet, il écrivait un titre en tête d'un cahier, jetait quelques hémistiches. Mais ce beau feu s'éteignait vite. Au premier obstacle, à la première insuffisance de son imagination ou de son dictionnaire des rimes, le poète rentrait ses ailes, retombait à son demi-sommeil de paresse et de rêverie.
La vraie poésie d'André Lavernose n'était pas dans ses vers quoiqu'il en eût écrit d'assez bien venus. Elle était dans une certaine façon de sentir la vie, d'en tirer, si grise et si plate fût-elle, de l'émotion et de la joie. Un lyrisme discret, presque involontaire, circulait en lui, transformait en mélancolies ou en sourires les insignifiances de ses journées. Les bonnes fées pyrénéennes lui avaient fait ce cadeau. Il y a des pays, — peut-être une douzaine de départements en France, — où le plaisir de regarder, la douceur de vivre sont si intenses que c'est presque du bonheur : du bonheur physique et qui s'en va en chansons et en éclats de rire chez les êtres d'instinct, du bonheur en idée pour les délicats, pour ceux chez qui la contemplation épure et multiplie les sources de la jouissance.
A une certaine puissance de rêve, la sensation et la vie morale se confondent. Nous prêtons nos sentiments à la nature qui à son tour nous enveloppe de ses caresses, nous absout de son innocence. Créées par nous, nées de notre désir, la pureté des ciels, l'innocence de l'herbe pénètrent en nos âmes, y développent presque des vertus concordantes.
André Lavernose avait plus qu'aucun autre le don de s'anéantir, de se dissoudre en ces spectacles. Enfant, ses chagrins, ses désespoirs même s'évaporaient, promenés au grand air de la montagne ; dans l'élargissement de l'horizon, sa personnalité s'atténuait, il communiait avec l'universalité de l'être. Homme fait et déjà mûr, il trouvait dans ce contact, avec un renouvellement de ses émotions premières, une facilité d'illusion, une puissance d'imaginer qui colorait des nuances délicates du rêve la grisaille définitive de sa vie.
V
Octobre cependant finissait. Après une bourrasque de trois jours, un plongeon dans l'averse, la haute montagne ressuscitait un matin poudrée de neige, comme en capulet blanc. Et le soleil avait bien reparu presque aussitôt, la neige avait fondu ; mais c'était l'avertissement donné, le signe écrit sur le mur annonçant la facticité de la vie des eaux, la fragilité du décor éclatant et parfumé qui allait disparaître.
L'hôtel à moitié dégarni déjà finissait de se vider : les corridors sonnaient creux ; rideaux tirés, volets clos, les chambres se fermaient l'une après l'autre. Joueurs de golf, alpinistes, demoiselles peintres, les ladies and gentlemen de la colonie anglaise étaient allés retrouver leurs quartiers d'hiver dans les villas et les hôtels de Pau. On n'entendait plus à pointe d'aube dégringoler dans les escaliers les souliers ferrés des excursionnistes en partance, ni, la nuit venue, résonner au salon la musique à grand renfort de pédales des jeunes révélatrices de Brahms et de Tchaikowski. Modeste et brève, d'un timbre assourdi par la brume, la cloche du dîner n'appelait plus à la table d'hôte, réduite aux proportions d'une table de famille, que de rares convives, des passants d'une journée, ou mes voisins, les messieurs de l'enregistrement, des forêts et des finances, attristés, eux aussi, par la perspective des longs mois d'hiver.
Il était temps de partir.
Le jour même où je devais quitter Argelès, par un après-midi de soleil tard levé, pâle d'avoir sommeillé trop longtemps, je voulus, en commémoration du paysage et aussi de notre amitié née et grandie dans l'espace si souvent parcouru de ce millier de pas, refaire avec André la route d'Argelès à Pierrefitte. Nous avions quelques bonnes heures d'intimité devant nous, car je devais dîner chez lui et attendre en sa compagnie le passage du train.
La conversation, alerte en commençant, prit assez vite un tour grave, presque triste. Était-ce les feuilles mortes des frênes et des peupliers en bordure qui, détachées par un léger souffle, s'en allaient en nous frôlant le visage? était-ce l'aspect navré des prairies riveraines où l'herbe d'hiver roussie par la gelée pointait à peine, noyée dans les flaques d'eau de pluie? une mélancolie peu à peu nous gagnait. La résignation optimiste d'André s'assombrissait ; et, moi-même, au moment de quitter ce pays si vite aimé et cet ami si vite et peut-être incomplètement connu, je n'échappais pas à la tristesse de l'adieu.
Je réagissais cependant ; je m'évertuais à fixer les probabilités d'un revoir prochain, je m'informais des villas à louer, j'ébauchais des projets de courses, d'études en commun pour l'année suivante. Mais la musique si changée des ruisseaux près de nous, — chantonnement léger quelques jours avant et aujourd'hui sanglots obscurs de gouttières, — faisait à mes projets d'été un accompagnement ironique. Lavernose me répondait à peine. Et moi je m'entêtais à le réconforter. L'hiver n'était-il pas sa saison de travail? Il me l'avait expliqué lui-même, il s'était vanté de la fécondité des heures calmes, recueillies, qu'illuminait le reflet prestigieux de la neige sur la page commencée…
Mais André déchantait ce soir-là. Le travail ne lui disait rien. Ne connaissait-il pas mieux que personne, pour les avoir trop souvent mesurées, les limites de sa compétence? Travailler! Et après? Pour l'honneur d'une lecture à l'Académie de Tarbes, d'une impression dans le recueil de la Société archéologique! Le beau succès, vraiment, pour convertir un paresseux!
Je me rabattais alors sur la ressource toujours prête pour lui de la contemplation, sur le bonheur illimité du rêve.
— Poison pour poison, pourquoi ne pas me conseiller la morphine ou l'absinthe? ripostait André. L'imagination, le rêve! allez, je sais ce qu'en vaut l'aune. Ma pauvre cervelle est épuisée d'ailleurs, j'aurais beau la presser maintenant, je n'en tirerais pas une minute d'illusion! Il se tut un moment, puis : Tout ça est fini, prononça-t-il. J'ai remisé la chimère. L'essentiel est que Jacques ne soit pas malade.
— Malade! mais il est superbe cet enfant! à neuf ans on lui en donnerait douze ; un vrai fils de la montagne, votre Jacques.
— Et justement, la montagne! L'esthétique n'est pas tout, cher ami. Notre climat est humide et variable. Avez-vous remarqué la quantité de capes noires, de manteaux de deuil à nos messes du dimanche? C'est la pneumonie qui fait ces veuves. Jacques a toussé tout le printemps dernier. Il est guéri maintenant, Dieu merci! mais je suis inquiet quand même. Mon Jacques! que deviendrais-je sans lui! Je n'ai plus rien à faire dans ce monde qu'à élever cet enfant. Saurai-je seulement? Réussirai-je à le sauver de ce piège de l'illusion où je me suis laissé prendre? Déjà l'hérédité le travaille. A de certains gestes, à de certaines absences du regard quand on lui parle, il me semble me reconnaître. Non, vrai, la vie est trop difficile, voyez-vous!
Nous rentrions. Le brouillard un moment soulevé retombait, s'appesantissait de nouveau sur la vallée. Une lumière livide enveloppait les châtaigneraies et les prairies. L'horizon peu à peu se fermait ; la coupole et les vergers suspendus de Saint-Savin, les forêts d'Arcizan sombraient sous les rideaux mouvants de la pluie. Nous hâtâmes le pas et bientôt devant nous, ce fut un Argelès éteint, découronné de son horizon de montagnes, réduit à la perspective des toitures ruisselantes disparues à cent pas sous un jour fumeux d'éclipse. L'accueil de la maison, si gai quelques jours avant dans le soleil et dans les fleurs, se ressentait de la tristesse ambiante ; le corridor humide, le salon sans feu prenaient une signification nouvelle. Ils disaient cette fois — et n'était-ce pas leur expression véritable? — la vie médiocre de la sous-préfecture, le long carême gris après la fête bariolée de la belle et trop rapide saison. Et elles racontaient aussi ce dénuement et cette discipline, les figures entrevues seulement jusque-là, effacées et discrètes dans l'entre-bâillement d'une porte, dans la fuite d'un couloir, pas du tout effacées maintenant que je les observais à loisir dans la clarté de la lampe, les figures de la belle-mère et de la femme de mon ami. Brunes et sèches toutes les deux, plus sèche la mère, plus brune la fille, l'ossature également anguleuse, le regard d'émail dans une pâleur uniforme, elles étaient évidemment, et cela se trahissait à la stricte observance des rites puérils, elles étaient, ces deux femmes, les littérales et les fanatiques de la règle bourgeoise élevée à la solennité d'un sacrement. Entre elles et mon ami, entre ces êtres, d'instinct et de vouloir traditionnel, et l'intellectuel chimérique, l'être d'imagination et de nerfs qu'était André Lavernose, comment avait pu s'instituer la vie commune? Problème. En admettant même l'abdication de la sentimentalité si longtemps débridée de mon ami, en supposant l'indulgente amitié de ces dames, que fréquents avaient dû être les chocs entre des âmes si mal assorties. L'harmonie, si elle avait existé, avait dû être courte. J'en venais après réflexion à douter de la sincérité des confidences d'André. Il ne m'avait pas tout dit, le malheureux! Il avait sacrifié une fois de plus à son besoin d'idéaliser, d'accommoder la réalité à son avantage. Après avoir pris devant moi le personnage d'homme heureux, il avait craint de gâter le tableau en me peignant au naturel l'intimité de son ménage.
Des riens d'attitude, des clins d'yeux, des sourires d'intelligence de la mère à la fille, échappés pendant le dîner au cours d'une conversation qui languissait d'ailleurs, tombait à tout moment, renseignèrent et confirmèrent mes soupçons. Évidemment le mari n'avait pas le haut bout dans cet intérieur. Y avait-il eu simplement usurpation lente des deux femmes liguées contre la suzeraineté masculine? était-ce quelque faute commise, quelque manquement à la foi conjugale, qui avait mis André Lavernose à la merci d'un pardon qu'on lui faisait acheter chaque jour? le fait est qu'on en prenait à son aise avec mon ami. Les contradictions pleuvaient sur lui, si vite au bout de la langue, que la présence d'un étranger les retenait à peine.
C'était à propos de tout, mais le plus souvent au sujet de Jacques assis avec nous à table, au sujet de son travail, de sa tenue, de sa santé, que se déclarait le conflit. Jacques était le champ de bataille de ces affections rivales. Et le père n'avait pas souvent l'avantage dans ces escarmouches, battu s'il défendait l'enfant, — il le gâtait alors, — battu encore s'il s'avisait de le reprendre…
La riposte était prête. Rien qu'un sourire, un haussement d'épaules. On comprenait ce que cela voulait dire. Jacques étourdi, Jacques paresseux? Peut-être ; mais il avait de qui tenir.
André n'insistait pas.
J'essayai de faire diversion. Je parlai d'Argelès, de la station de printemps qu'on se préparait à organiser alors pour les hivernants de Pau. Depuis quelques années déjà des familles anglaises avaient pris l'habitude dès les premières tiédeurs de mars de venir s'installer à l'hôtel de France. Si cette mode pouvait s'étendre, si la saison de printemps arrivait à rejoindre la saison d'été assez courue déjà, c'était la fortune assurée de la sous-préfecture.
— Que Dieu vous entende! soupirait Mme Lavernose mère. Le pays est pauvre, les châtaigniers sont malades ; nous aurions bien besoin qu'il nous tombe quelque récolte supplémentaire. Et se tournant vers André : Dans ce cas, mon gendre, nous faisons retapisser la chambre à donner et nous la mettons en location… comme avant… ajouta-t-elle après un silence.
— En location! mais vous savez bien que j'y ai installé mes papiers et mes livres! se récriait André.
— Bah! pour ce que vous en faites! ripostait dédaigneusement la belle-mère.
— J'y suis, j'y reste! protesta encore en souriant mon ami.
— Vous tenez donc bien à ce que personne ne l'occupe, cette chambre! insinua à son tour Mme Lavernose jeune. Vous avez toujours la clef dans votre poche. C'est le cabinet de Barbe-Bleue!
— Je n'aime pas qu'on dérange mes papiers, vous le savez bien, expliqua André. Et puis, entre nous, cette chambre m'est indispensable : j'y suis si bien pour dormir!
— Dormir ou rêver? interrogea la jeune femme avec un mauvais sourire.
André haussa les épaules.
— En voilà assez! dit-il. Nous reparlerons de ce projet entre nous. Ce soir, je demande grâce pour notre hôte!
Le dîner finissait ; nous nous levions de table.
— Ces messieurs nous excuseront de les quitter, dit assez sèchement la belle-mère. Nous suivons depuis huit jours les exercices d'une retraite au couvent des Sœurs-Grises, et c'est ce soir la clôture. On sonne depuis un moment ; nous arriverons juste à temps pour le sermon.
— Comme ça, vous causerez plus librement ensemble, ajouta en riant la jeune femme.
Je leur fis mes adieux ; elles partirent.
Jacques avait déjà tiré ses cahiers et ses livres de son cartable d'écolier ; il s'installa à son travail.
Son père jeta un coup d'œil sur la dictée, prit soin de marquer les pages et les alinéas des leçons à apprendre.
— Je te ferai réciter demain matin, dit-il, en embrassant Jacques ; et dans le rapprochement des deux figures, leur ressemblance m'apparut plus évidente.
Il pleuvait toujours. Dans le silence de la petite ville et de la maison, les gouttières chantaient, et leur musique légère, accompagnée du grondement des ruisseaux précipités en cascade le long des rues en pente, s'aggravait par intervalles de la sonnerie lente des cloches appelant les fidèles à l'office.
— Si vous voulez, me proposa André, nous monterons dans la chambre en question. Nous y serons plus seuls.
Nous montâmes.
La chambre si jalousement occupée et défendue par mon ami n'avait en apparence rien d'intime ni de personnel ; la chambre à louer ; rien de plus. Le frêne pyrénéen et la cretonne bourgeoise s'y épousaient en de naïves harmonies, en accords montagnards que reprenaient, jetés sur la table et sur le lit, les tapis en lainage bariolés de roses paysannes. Seule une odeur vague d'ambre et d'iris, un fantôme de parfum resté au pli des rideaux révélait la présence ancienne d'une femme.
Laquelle?
André Lavernose tournait autour de moi, agité, nerveux.
— J'aurais préféré vous laisser ignorer, me dit-il… Puis après un silence : voilà ma vie depuis trois ans, mon pauvre ami. Et c'est tant pis pour moi! J'ai perdu le droit de me plaindre. Vous devinez, n'est-ce pas? Eh bien! puisque le hasard vous a mis sur la voie, j'aime autant que vous sachiez tout. Vous ne m'accuserez pas au moins de vous avoir trompé, de ne vous avoir montré qu'aux trois quarts et sous le jour le plus favorable l'exemplaire d'humanité que je suis ; triste exemplaire que vous pourrez, exactement renseigné cette fois, étiqueter et classer selon ses mérites, monsieur le psychologue!
Il s'assit en face de moi, de l'autre côté de la cheminée.
— Vos malles sont prêtes, n'est-ce pas? Le sermon commence à peine. Personne ne nous dérangera jusqu'au passage du train. Voici la chose.
VI
Il y a quatre ans de cela, dans les premier jours de juin, nous reçûmes une lettre du docteur Estenave, un compatriote, un parent de ma femme, établi à Toulouse.
Il nous envoyait une malade, une convalescente, et c'était autre chose que notre chambre à louer, — cette chambre où nous sommes, — qu'il demandait pour elle, c'était l'amitié de Cyprienne et de ma belle-mère. Sa cliente en était, assurait-il, tout à fait digne. Son père, inspecteur de l'enregistrement à Toulouse, était mort en laissant aux siens l'apparence et l'habitude d'une vie aisée et pas mal de dettes. La liquidation avait été désastreuse. Thérèse Romée était pauvre ; les leçons de piano qu'elle donnait étaient l'unique ressource d'une mère incapable de travailler et d'un jeune frère, écolier de douze ans. Et voilà qu'elle était tombée gravement malade. Elle allait mieux maintenant ; mais ses forces étaient lentes à revenir. Au point où elle en était, l'air d'Argelès la remettrait plus vite que toutes les drogues. Ah! cet air d'Argelès! Le docteur y croyait autant et plus qu'à la médecine. Et il comptait aussi sur la force morale de la malade : « C'est une courageuse, écrivait-il ; elle veut guérir ; elle a hâte de reprendre sa tâche, de se dévouer à son petit monde. Vous la verrez d'ailleurs, ma chère Cyprienne, et si vous ne l'aimez pas tout de suite, à la première heure, c'est que je vous aurai mal jugée l'une ou l'autre, et que j'aurai perdu la sûreté de mon diagnostic. »
Un billet de Mme Romée la mère était joint à la lettre du docteur, une adjuration pressante où se voyait cependant un reste d'importance bourgeoise, le ton semi-protecteur de l'ex-inspectrice habituée à parler de haut et dont le malheur n'avait pas corrigé l'attitude.
Vous dire que l'annonce de l'arrivée prochaine de Mlle Romée me ravit serait excessif ; au moins suis-je certain qu'elle ne me fut pas désagréable. Dieu sait pourtant si la perspective de cette location annuelle m'avait charmé jusque-là! C'était une nécessité de notre budget que je tolérais à contre-cœur, secrètement enchanté, quand, au désespoir de ma belle-mère, la chambre du second ne trouvait pas d'occupant. Comment se fit-il que cette intrusion d'une étrangère dans notre maison me parut, cette fois, à peine importune? Comment? il y a ainsi des moments, des époques climatériques où des forces obscures en nous et hors de nous semblent conspirer pour nous pousser vers quelque orientation nouvelle de notre destinée.
J'étais arrivé à un de ces tournants de la vie. Un besoin de nouveauté me tourmentait, me faisait souhaiter une secousse, un changement, quel qu'il fût, dans la régularité de mes journées. Mon affection pour Cyprienne, après avoir été l'unique aliment de ma vie, tarissait peu à peu, sans que je m'en doutasse, laissant à mon imagination la liberté de s'exercer ailleurs, de s'employer à la formation d'un autre rêve…
Pour m'achever, mon ami Suchol, le percepteur, un aimable garçon qui m'aidait à tuer les heures redoutables de l'après-souper, venait d'être nommé à Tarbes. Vous qui avez toujours à qui parler, mon cher Parisien, vous auriez peine à vous imaginer le vide que peut laisser le départ d'un camarade, la fin d'une liaison dans le dénuement d'une existence de sous-préfecture. Ce n'était pas un aigle, ce Suchol ; mais enfin il causait ; il parlait d'autre chose que des événements de l'état civil ou des chances de l'avancement ; son esprit se haussait à distinguer la prose de la poésie autrement que par l'inégalité des lignes, et quand je lui avais débité un sonnet de ma composition, il n'exprimait pas le regret que le morceau fût trop court. Ça n'a l'air de rien et c'est énorme, je vous l'assure. Le départ de ce Suchol avait fini de me démoraliser. Et je n'avais même pas la consolation du paysage. Le printemps boudait cette année-là ; les floraisons avortaient, pourrissaient à peine écloses. C'étaient des journées de pluie, sans horizon, sans lumière, un chaos de nuages au ciel, en bas, dans la vallée, un tourbillon de fumées et de brumes ; et du matin au soir, cette musique énervante des gouttières, comme ce soir, — écoutez! — ce sanglot qui vous poursuit jusque dans le sommeil, jusque dans le rêve!
La lettre du docteur fit diversion à la solitude et à la pluie. Il fallait agir, s'occuper de l'installation prochaine. Je laissais d'habitude ces corvées à la compétence et à l'activité de ces dames. Cette fois je m'offris à les aider ; je rangeai, j'organisai un peu à mon goût ; oh! rien d'extraordinaire, mais tout de même le superflu d'une plante verte sur un guéridon, l'offrande d'un bouquet de lilas sur la cheminée, le jour où le docteur nous télégraphia l'arrivée de Thérèse.
Cyprienne avait été empêchée au dernier moment d'aller attendre la voyageuse à la gare. J'étais là, seul, occupé à faire les cent pas sur le quai à peu près désert à cette époque de l'année, guère plus animé à l'arrivée du train qu'une cour d'auberge à l'heure de la diligence. Distrait, je regardais le ruban léger des rails se perdre en courbe à quelques pas de moi à travers les bordures des saules et des peupliers. C'était par là que Thérèse Romée allait venir. J'essayais de me la représenter. Sur quelques brèves indications du docteur, je m'étais fait une image de jeune fille sérieuse, presque grave, grande, blonde, avec des bandeaux plats, et des yeux clairs. Et je souriais de ma déception probable. Le train s'arrêtait ; je vis une jeune fille se pencher à la portière d'un compartiment de seconde ; c'était elle évidemment ; elle était pareille en tout cas au portrait que j'avais imaginé, avec moins de sérieux peut-être et plus de douceur, et cette douceur était aussi de la faiblesse. La fatigue du voyage, un reste de la maladie, alanguissaient la grâce, amollissaient le sourire de l'étrangère. Elle eut en quittant la voiture une défaillance qui l'obligea à s'appuyer de tout son poids sur la main que je lui tendais pour l'aider à descendre, et cette minute d'abandon involontaire donna à notre présentation un air d'intimité assez étrange. Elle s'excusait en même temps, se plaignait de nous arriver si peu guérie, s'inquiétait du mal qu'elle allait nous donner. Je la rassurai de mon mieux avec des protestations de dévouement, des mots d'amitié qui m'échappaient presque, et j'essayais de les atténuer aussitôt, les trouvant peu en rapport avec ma fonction d'hôte intéressé, autrement dit de logeur. Le nom de notre ami commun, du docteur Estenave, à propos évoqué m'aida à résoudre cette légère dissonance.
L'omnibus de la gare nous débarquait entre temps devant notre porte. Et c'était le bon accueil, les souhaits de bienvenue, les accolades échangées entre ces dames ; l'installation enfin.
Le jour tombait quand la voyageuse descendit de sa chambre. Malgré l'heure tardive et la pointe de fraîcheur qui montait de la vallée, elle voulut respirer un moment au grand air avant de se mettre à table avec nous. Appuyée au bras de Cyprienne, elle fit quelques pas sur la terrasse. La fièvre du voyage, l'excitation de l'arrivée la quittaient peu à peu ; son regard se voilait. Devant le pays étranger, la haute clôture des montagnes qui se dressaient au-dessus d'elle, l'avertissant de son exil, son cœur se serrait sans doute ; elle songeait à ceux qu'elle avait laissés, à sa mère, à son frère, à un autre encore peut-être…
Ses yeux un moment se mouillèrent. Elle s'était accoudée au mur de la terrasse, et, penchée en avant, elle regardait vers la vallée. Des gouttes d'or tremblaient à la cime des peupliers, et à travers la vapeur légère où se dissolvaient les champs de blé noir et les prairies, les flaques d'eau, les abreuvoirs au bord des fermes, les vitres des maisons dans les hameaux flamboyaient, ressuscitaient la lumière déjà mourante au sommet de la montagne. La douceur de la saison attendrissait ces éclats, les enveloppait de son charme. Libéré de la froidure et de la pluie, le printemps s'épanouissait ce soir-là, inaugurait les magnificences de son culte. Les lilas le célébraient dans les jardins, sur les terrasses. Et elles le célébraient aussi les plantes lointaines, les herbes de la montagne, l'armoise et le lotier doré qui évaporaient à l'air du soir leurs cassolettes sauvages. Des musiques d'insectes entrecoupées, haletantes, montaient en même temps en un concert obscur du fond de la vallée, et sur cette rumeur on entendait par intervalle l'appel velouté de la chouette, le son de flûte mystérieux des crapauds.
Thérèse écoutait, et il me semblait que ces musiques chantaient pour elle.
Les sauterelles dans l'herbe et les oiseaux nocturnes dans les branches lui disaient la douceur de guérir, la joie de revivre. C'était comme une invitation au bonheur qui s'insinuait peu à peu, se prolongeait, — je croyais le voir du moins, — dans le rêve de l'étrangère.
— Le nord se dégage, signe de beau temps pour demain! fit observer ma belle-mère.
Et Cyprienne :
— Les nuits sont fraîches, et vous n'avez pas même un fichu sur les épaules. Que dirait le docteur?
— Je rentre, dit Thérèse. Et la figure tournée vers le mur de la montagne, elle lui envoya, comme à une personne, un bonsoir amical du bout des doigts.
Ce geste me ravit. Il impliquait des goûts communs à elle et à moi, la certitude d'une entente. Tout ce que je voyais d'elle, d'ailleurs, m'était un enchantement ; j'aimais ses mouvements allongés qu'une timidité subite écourtait quelquefois ; j'aimais sa voix fraîche, enfantine presque dans le rire et qui se brisait à la moindre secousse d'émotion. Il n'y avait pas l'ombre de coquetterie en elle, à peine de l'élégance, une grâce involontaire qui n'était que le jeu d'un organisme souple et délicat. Seules, dans cet ensemble discret, ses mains trahissaient la royauté de l'artiste. Quand elle ôta ses gants, au moment de se mettre à table, il me sembla voir un bijou sortir de son écrin. Nacrées, soyeuses, transparentes, elles avaient une vie à elles, une sensibilité qui nuançait, mettait en valeur les poses les plus simples. Je ne me lassais pas de les voir agir, et quand elle causait, souligner ses paroles.
Elle parlait peu d'ailleurs, et à moins qu'elle n'y fût obligée, elle ne parlait jamais d'elle. Elle se tenait plutôt, ce soir-là du moins, en un silence attentif et bienveillant, la tête inclinée un peu, comme pour mieux saisir ce qui se disait autour d'elle. Mais ces dames ne la laissaient pas en repos. Curieuses comme toutes les personnes qui, ne lisant pas et ne sortant guère, s'alimentent tant bien que mal des propos de leur entourage, Cyprienne et sa mère s'étaient jetées avec avidité sur cette occasion de bavardages que leur promettait l'arrivée d'une étrangère. Elles harcelaient Thérèse, la pressaient de questions sur elle, sur sa mère, sur leurs relations, sur leur ménage.
Elle répondait court, un peu lasse à la fin, énervée de l'enquête. J'en souffrais plus qu'elle. Deux ou trois fois j'essayai d'intervenir, d'endiguer le flot ; sans succès. Elle prit alors le parti de se délivrer toute seule ; elle invoqua pour se retirer la fatigue du voyage ; et ce fut fini pour ce soir-là d'entendre la voix de cristal, d'admirer les mains de l'innocente magicienne.
On parla d'elle après qu'elle nous eut quittés.
— Bonne fille, mais par trop économe de sa langue… fit observer ma belle-mère.
— As-tu remarqué son corsage? interrogea Cyprienne. Et sa coiffure? ces paquets de filasse sur les oreilles ; on dirait qu'elle se fait peigner par les chats. Quelque mode d'artiste, sans doute…
— Ne parlez pas trop haut si vous ne voulez pas qu'elle vous entende, conseillai-je, impatienté.
Ma belle-mère et Cyprienne continuèrent leur conversation à voix basse pendant que, distrait, je surveillais du coin de l'œil le travail de mon petit Jacques. Il piochait et il écoutait, et de temps en temps, sans en demander la permission, il ajoutait une réflexion en marge.
— A quoi songes-tu, Jacques? lui demandai-je, comme il s'accoudait, le nez en l'air.
— Je songeais à Cendrillon, me dit-il. Tu sais, père, l'image, quand le fils du roi lui essaie la pantoufle. Eh bien! elle ressemble à Mlle Thérèse…
J'embrassai Jacques ; et sa mère, intervenant :
— Voyez ce qu'il va chercher, ce nigaud, au lieu d'apprendre sa grammaire! Il s'agit bien de princes et de princesses. Tu as eu de mauvaises notes la semaine dernière. Allons, donne le livre à ton père, et récite, paresseux!
VII
Je ne causai guère avec Thérèse le lendemain ni les jours qui suivirent. Très fatiguée encore, elle ne sortait pas de la terrasse, où, selon les instructions du docteur Estenave, elle faisait sa cure d'air. C'était, le matin, de lentes promenades de vingt pas où elle essayait ses forces et l'après-midi, aux heures chaudes, quand le soleil vertical inondait Argelès, des siestes dans l'ombre immobile du tendelet de coutil, des lectures sans suite interrompues à tout moment, distraites par les riens de la vie autour d'elle, par le festonnement d'une abeille sur la page commencée, par le spectacle d'un nuage glissant en face d'elle, de l'autre côté de la vallée, sur les prairies du Davantaïgue.
Je la regardais faire d'un peu loin et sans aucun désir de me mêler plus étroitement à ses occupations. Mon émotion du premier soir s'était calmée. J'allais et je venais dans la maison ; j'avais repris mes heures de lecture et de promenade. Il me tomba ces jours-là quelques corvées de propriétaire, des réparations urgentes à ordonner, et je vaquais à ces soins avec une liberté d'esprit, un entrain qui ne m'étaient pas coutumiers en pareil cas. Aucun effort ne me coûtait ; je sentais en moi une plénitude, une surabondance de vie qui me soulevait, me portait au-dessus des obstacles. L'arrivée de l'étrangère avait fait ce miracle. L'approche seule de la passion m'avait transformé, avait tout transformé autour de moi. Jamais Argelès ne m'avait paru plus en beauté, jamais la vie de province et de famille ne m'avait semblé meilleure. Je débordais d'optimisme.
Le plus étrange, c'est que ne recherchant pas Thérèse, ne faisant rien ou presque rien pour lui plaire, je me croyais pourtant assuré de ses bonnes grâces, je ne doutais pas un instant de notre mutuelle sympathie. Non par fatuité, vous me connaissez suffisamment pour que je n'aie pas besoin de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se subordonnait à mon rêve. Je m'étais créé, d'après mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse idéale ; et c'était avec cette Thérèse-là que je vivais encore plus qu'avec la Thérèse vivante.
C'était elle plutôt qui me cherchait, qui m'appelait auprès d'elle…
Le décor des montagnes qui l'avait attirée dès le premier soir, la prenait chaque jour davantage. Entre les lectures et les siestes, ces existences devant elle la captivaient. Elle était curieuse de pouvoir nommer ces inquiétantes voisines. Et comme ma belle-mère et ma femme n'étaient jamais sorties et lisaient mal les cartes, j'étais seul en état de les lui présenter.
C'était la vallée d'abord, la chute fleurie des jardins d'Argelès, et immédiatement au-dessous, le bariolage des villas et des parcs : un horizon d'une joliesse un peu mièvre, un reposoir de verdure entre des mamelons étagés en écran, comme pour épargner aux hôtes la sublimité des pics, le lyrisme fatiguant de la haute montagne.
Mais Thérèse ne s'attardait pas à cette vision d'une nature un peu factice, faite pour les yeux à demi fermés de la sieste, pour le balancement du rocking-chair. Son regard la dépassait bien vite pour aller vers l'idylle rustique, épanouie en face d'elle sur les pentes du Davantaïgue. Là c'était côte à côte, selon les reliefs ou les pentes, l'animation des cultures ou le silence visible de la vie bocagère, la paix des solitudes rocheuses habitées par les châtaigniers et les bouleaux. La verdure des prairies alternait avec la maturité blonde des champs de seigle, et la course des gaves se laissait deviner à l'abondance de l'herbe et des feuillages qui accompagnaient leurs rives. Des clochers naïfs, pas plus hauts que des peupliers, pointaient à travers les bordures ; des luisants d'ardoise, des blancheurs de crépi éclataient parmi la floraison des jardins ; des villages, des hameaux s'égrenaient en chapelet au bord des routes.
A gauche, Saint-Pastous se reconnaissait à la brèche fauve d'une carrière ouverte au-dessus de l'église ; plus bas, à droite, c'était, presque au niveau du gave, les maisons blanches de Préchac. Le manoir lézardé de Couhite cachait un peu plus loin sa déchéance dans l'ombre moisie de son vieux parc de marronniers et de cyprès ; et tout à fait au fond de la vallée, sous les mornes de Soulom, la ruine de Baucens grimaçait dans le lierre. Toute la vie humaine, celle de maintenant et celle de jadis, était enfermée dans ces limites.
Au-dessus, c'était le royaume de l'herbe ; le vêtement des pelouses sur les épaules, sur les reins, sur la nudité de la montagne. A peine si la vie pastorale faisait trace dans ces solitudes ; une fumée verticale marquait seule, évaporée dans le calme des soirs, l'emplacement d'un feu de pâtre, et tout le parcours d'un troupeau dans un après-midi tenait, vu de la terrasse, dans l'écartement de deux branches d'un lilas voisin du fauteuil où Thérèse était assise. Mais pendant que la race humaine disparaissait humiliée dans l'ampleur du pacage, les montagnes vues de loin, dans leurs traits essentiels, prenaient une personnalité étrange.
Indolent, la tête soulevée à peine au-dessus de l'herbage, le Davantaïgue était le géant débonnaire, ami de l'églogue, nourricier du peuple heureux des vaches et des brebis. Tout autre apparaissait son voisin, le Léviste. Isolé, — tel un roi en exil, — au fond d'un cirque d'éboulis et de raillères, il portait haut sa couronne barbare à cinq pointes où l'aube mettait la splendeur de ses joailleries. Au delà, c'était le pic d'Esquerre, un violent qui lardait le ciel des deux pointes de sa fourche ; plus loin, entrevu comme par la fente d'une muraille à travers les sombres défilés qui vont à la vallée de Luz, surgissait le Maucapéra, — le mauvais prêtre, — un nom et une figure d'épouvante, et plus reculée encore, pâle de son éloignement, pointait la pyramide sauvage du Bergonz de Barèges. Là se fermait, gardée par ces noirs geôliers, Soulom et Villelongue, la porte bleue du rêve ; les montagnes plus proches se pressaient échafaudées en escalier gigantesque ; le Viscos sur le Soulom, le Cabaliros sur les mamelons herbeux de Saint-Savin et d'Arcizan-dessus. Et, coupé par l'angle d'un toit, le décor s'arrêtait brusquement.
Thérèse se plaisait à voyager en idée à travers ces pays, à les visiter en détail. J'étais son guide ; je refaisais avec elle, — et elle pouvait les suivre des yeux sur la carte vivante étalée devant nous, — mes courses d'autrefois : Isaby, le Léviste, Villelongue… Je lui disais les départs d'avant l'aube dans la vallée froide où veillent les clartés lunaires, et les villages endormis où s'égoutte dans le marbre la fontaine monotone ; bientôt la montée, l'obscurité des sapinières traversées par la fuite blanche des cascades, et plus haut, à l'orée du pacage, le réveil des troupeaux secouant la rosée nocturne, l'angélus des sonnailles balancées à l'allure lente des vaches, au pas sommeillant des brebis ; encore la montée, les pentes rases des gazons égratignés par les foulées des bêtes, les cirques sans arbres où dans l'eau morte fleurit un lis solitaire, les plateaux d'herbe molle où s'alanguit le gave, ses bras indolents autour des îles rocheuses habitées par les pins rouges, les entrées de vallons avec des buissons de roses en arcades comme des portiques de paradis, les iris, les rhododendrons en corbeilles dans le jardin des pelouses, les lacs comme des émaux bleus, en collier, en agrafe au creux d'une gorge, à la rondeur d'un promontoire, et la large échancrure de la brèche, la ligne souple du col comme un balcon sur l'abîme subit des précipices.
Je lui disais encore l'approche redoutable des sommets, la fin des arbres, la mort de l'herbe, l'exil des couleurs. Je faisais défiler devant elle la blancheur funèbre des couloirs de neige entre les murailles de granit ou de schiste, la désolation des raillères, et, plus haut encore, l'horreur des glaciers, la gueule béante des crevasses. Puis c'était l'escalade suprême, l'obstacle décourageant des cheminées, des aiguilles verticales, l'orgueil de la victoire enfin, l'enivrement de l'espace sans limites, la royauté d'une minute sur le pâle troupeau des montagnes en fuite dans l'éther.
Thérèse ouvrait de grands yeux. C'était presque trop de plein air pour elle, pour l'enfant des villes qui jusque-là n'avait connu de la campagne que la pelouse des dimanches, les fleurs de square, le peu qui pénètre du ciel et des saisons dans la fente des rues, dans le corridor des promenades publiques.
Ces sublimités la fatiguaient ; elle souhaitait redescendre, entrer dans les maisons, connaître la vie des gens de la montagne ; et pour la contenter je lui racontais ma vie à moi, celle que j'avais menée enfant au village de Marsous ; je lui expliquais les usages anciens et les nourritures traditionnelles.
Elle écoutait ravie :
— Quand je serai tout à fait guérie, me dit-elle, vous me conduirez à Marsous ; je veux m'asseoir dans la cheminée, sous la chandelle de résine ; vous me le promettez, n'est-ce pas? Et nous ferons sauter des crêpes de blé noir!
— Marsous est loin, et c'est un vilain endroit, intervenait Cyprienne, occupée à côté de nous à étendre du linge sur la terrasse. Pas la peine de vous déranger pour manger des crêpes de blé noir, mademoiselle Romée! Nous en préparerons ici, et nous aurons du bon sucre, pour les accommoder au lieu du miel qu'emploient ces sauvages de là-haut.
— Et justement, c'est le miel qu'il me faut, riposta Thérèse ; et la chambre avec les solives noires, la croisée à meneaux et le parquet en pierre…
— Allons! je vois que vous avez, vous aussi, la manie des antiquailles, reprit Cyprienne en haussant les épaules. Chacun son goût : vous vous entendriez mieux là-dessus avec André qu'avec moi!
VIII
Le premier regard de Thérèse, chaque fois qu'elle entrait au salon, était pour le piano, un Érard hors d'âge, précieusement enveloppé dans son fourreau de lustrine. Elle l'avait ouvert une fois, avait essayé un accord du bout des doigts, sans s'asseoir, et l'avait refermé aussitôt, comme si elle craignait de succomber à la tentation : Quand vous serez remise assez pour aller à pied d'Argelès à Pierrefitte, alors, mais alors seulement, je vous permets la musique, avait recommandé le docteur. Et elle respectait la consigne. Non pas sans ronger son frein, cependant.
— Avez-vous peur du piano, monsieur Lavernose? me demanda-t-elle un jour. Et comme je me récriais : Je veux dire, êtes-vous capable de supporter une heure de gamme chaque matin? expliqua-t-elle. Pendant que ces dames seront à la messe? Vous comprenez que je ne veux pas leur imposer ce supplice. Mais vous? Oh! soyez tranquille ; je ne suis pas encore assez bien pour commencer!
En attendant de jouer, elle lisait. Avec le roman commencé, elle descendait chaque matin un peu de musique, une partition de Wagner, un cahier de Schumann ou de Chopin. Et en les étudiant, attentive, la tête un peu penchée comme elle en avait l'habitude, elle me montrait une figure que je ne connaissais pas encore, une expression différente de l'air enjoué, paisible, un peu distrait qui lui était habituel. Les sourcils se fronçaient, le regard s'isolait, plongeait dans le texte. Et tout à coup, à une secousse d'émotion, d'admiration plus forte, le visage changeait, se troublait, bouleversé, animé d'une autre vie, d'une vie meilleure. Elle s'arrêtait de lire ; son regard allait de la musique vers la montagne. La phrase commencée se prolongeait en un plus ample accord dans l'universelle harmonie.
Un soir, comme je revenais de la gare, — la journée était orageuse, et pour faire plus court, j'avais pris le chemin du rempart qui passe en contre-bas de la maison, — une musique de piano vint à ma rencontre. Je me hâtai de monter l'escalier pratiqué dans l'épaisseur du vieux mur qui donne accès à la terrasse, et arrivé à la dernière marche, je m'arrêtai pour écouter. La porte à vitres du salon était grande ouverte et je ne perdais pas une note de l'air que jouait Thérèse. C'était un trait rapide, saccadé comme un battement de fièvre, qui se précipitait, roulait d'octave en octave, apaisé un moment en accords graves et qui, après cette brève reprise d'haleine, repartait en une fuite désespérée jusqu'à la conclusion solennelle de l'accord final.
Une difficulté de doigté accrochait chaque fois la pianiste à la même note ; une difficulté choisie à dessein sans doute, pour éprouver ses forces de convalescente ; et l'épreuve avait l'air de tourner mal. Tantôt elle ralentissait la mesure pour mieux étudier l'obstacle, tantôt, lancée à toute vitesse, elle essayait de l'emporter ; mais comment qu'elle l'abordât, c'était chaque fois la même défaillance de sa main droite, la même déchirure dans la broderie vertigineuse. A l'angoisse du motif se joignait bientôt l'angoisse de l'exécutante. Les doigts étaient rouillés ; fébriles et raides, ils ne savaient plus obéir. Les tentatives se succédaient désordonnées, sans méthode, de plus en plus malheureuses. Puis ce fut comme une rature biffant la phrase mal venue, une dissonance assénée au clavier. Rien ensuite. Je m'avançai. Thérèse eut un sursaut en m'apercevant.
— Je vous ai assommé sans le savoir, me dit-elle ; excusez-moi. C'est ce maudit prélude… J'ai voulu voir ; impossible. Il y a là un trait, une malheureuse quinte plaquée sur les touches noires ; et cette main, cette vilaine main ne veut pas marcher…
— Elle marchera, lui dis-je. Et nous n'en dirons rien au docteur Estenave. Mais en attendant de dompter Chopin, si vous essayiez d'autre chose? l'andante de la symphonie à la Reine, par exemple ; voilà ce qu'il vous faudrait aujourd'hui : de la musique pour convalescente.
Thérèse se récusa d'un geste. Et j'insistai.
— Une page de Schumann alors.
J'ouvris le cahier : elle attaqua les premières mesures du Souvenir. Et ce fut un ravissement. J'avais entendu au casino de Bagnères plusieurs des maîtres contemporains, un Planté, un Schuloff, un Ritter. Ce jour-là, cependant, il me sembla que j'entendais pour la première fois de la musique ; je veux dire de la musique pour moi, dans la nuance juste de mes sentiments et de mes rêves.
Oh! ce motif du Souvenir! Après quatre années écoulées, il chante encore en moi, aussi troublant, aussi tendre qu'à la première heure. J'entends, je revois. Dans la chaude pénombre du salon, je revois Thérèse penchée sur le clavier, je suis le jeu délicat de ses mains, l'expression changeante de son visage. Le Souvenir! C'est au début comme une évocation. Le fantôme gracieux et triste apparaît, si léger d'abord! Il fuit, il s'évapore, il revient ; il se fixe enfin. La phrase, plus longuement modulée, plane un moment, immobile ; le sentiment se solennise en l'ampleur d'un rite, d'un serment de fidélité éternelle.
— N'est-ce pas que c'est beau? me dit Thérèse, le dernier accord expiré ; et elle relevait la tête.
Ses yeux étaient humides ; les miens avaient peine à retenir des larmes. Je ne sais pas ce que je lui répondis. Cette émotion éprouvée en commun me troublait un peu, je sentis que mon trouble la gagnait à son tour.
Elle tourna la page, joua une pièce à la suite, puis d'autres. Ses doigts couraient, déliés, heureux, sûrs de leurs effets. Les avait-elle choisis à dessein? C'étaient maintenant des rythmes de danse, des broderies légères, des choses ailées et éphémères, vols de libellules sur des fleurs, rondes enfantines, glissements vaporeux d'elfes ou d'ondines. Mais sous cette avalanche de phrases gracieuses où la virtuosité seule s'employait, le motif du Souvenir persistait en moi et l'impression de cette rencontre pour la première fois de nos deux sensibilités.
Thérèse s'arrêtait, fatiguée. Et des applaudissements éclataient sur la dernière mesure.
Cyprienne, entrée derrière nous, sur la pointe du pied, complimentait la pianiste.
— Cette fois, vous voilà guérie tout à fait, mademoiselle Thérèse. Pour tricoter de cette vitesse-là, il faut avoir des doigts et du souffle.
— Jésus-Maria! survenait ma belle-mère, notre piano ne s'était pas encore trouvé à pareille fête. Quel poignet vous avez, mademoiselle Romée! A vous voir, on ne dirait jamais… Les bobèches en tremblaient tout à l'heure…
— Moi, reprenait Cyprienne, quand je prenais des leçons au couvent, ma main gauche était tout le temps en retard. Ce que j'ai attrapé de coups de règle sur les doigts! Je me souviens, quand je perfectionnais le Dernier Regret de Patrice Valentin, le thème allait encore ; mais après, impossible ; il fallut y renoncer.
IX
Thérèse sortait, maintenant. Des promenades d'une heure, des flâneries dans les rues, autour de la ville, au bras de Cyprienne ou de ma belle-mère.
Le vieil Argelès l'enchantait. Elle aimait les pignons aigus, les galeries à balustres découpés, les ruelles en escaliers, les jardins naïfs fleuris de passe-roses et de coquelourdes. Elle s'étonnait comme au premier jour du décor des montagnes qui flottait au-dessus des maisons, attirant et irréel comme un mirage.
Plus banal, avec la polychromie de ses villas et ses larges avenues rayonnantes, pareilles aux rues improvisées de quelque capitale exotique, l'Argelès neuf lui donnait l'amusement de la vie des eaux ; il y avait le mouvement encore bien restreint des baigneurs et des baigneuses aux abords des Thermes, la partie de lawn-tennis : des gestes blancs sur la pelouse verte d'un parc, et le déballage multicolore de quelque porte-balle toulousain costumé en Espagnol.
Mais à mesure que les forces lui revenaient, Thérèse souhaitait d'allonger ses parcours. Elle en avait assez des traîneries sur les trottoirs, des bavardages au seuil des portes, occupation et agrément des promenades bourgeoises. Ces dames, par malheur, n'étaient pas grandes marcheuses, excursionnistes encore moins. Sauf un voyage annuel à Marsous et quelques déplacements d'une heure pour aller à Lourdes, elles ne franchissaient jamais les limites de l'octroi. Au delà, c'était le danger ou la fatigue. Cyprienne avait peur des troupeaux de vaches en liberté sur les routes ; sa mère avait les pieds tendres. Et la montagne les intéressait médiocrement. Elles en voyaient un assez joli morceau sans se déranger, accoudées au parapet de leur terrasse. D'ailleurs le train de la vie quotidienne les retenait : les exercices de piété, les lessives, le jardinage. Elles se déchargèrent sur moi du soin d'accompagner Thérèse.
— André vous suivra, lui proposa Cyprienne ; il n'a rien à faire, lui, et il connaît par cœur toutes les pierres de la montagne…
— Vous avez les mêmes goûts d'ailleurs, ajouta ma belle-mère ; vous aimez les cailloux et les arbres. Vous pourrez vous enthousiasmer ensemble.
Nous ne sortions pourtant pas seuls. La classe de Jacques finissait à quatre heures : nous allions le prendre chaque soir à la sortie du collège, nous l'emmenions avec nous.
Le soleil était encore un peu haut ; nous cherchions l'ombre du ravin de l'Aïroulat, nous montions la pauvre rue du faubourg, le long des logis humides, où, dans un jour de cave, travaillent, avec le claquement en mesure de la navette ou le ronflement de la roue, des tisserands et des tourneurs.
Un sentier continuait la rue, un passage étroit pavé de rochers, bordé de noisetiers et de houx. Et tout de suite les cultures commençaient. C'étaient dans des clos étroits ceinturés d'arbres, tantôt quelques sillons de maïs ou de pommes de terre, tantôt des prairies ombragées de châtaigniers ou de hêtres groupés au hasard de la pente. L'herbe était alors en pleine maturité. Les clos s'animaient du bruit des fauchaisons, des éclats de voix des faucheurs et des faneuses. Les claies étaient ouvertes, et dans l'ombre noire des bordures se voyaient les vestes des travailleurs posées à terre à côté de la gourde.
Nous montions plus haut, nous arrivions jusqu'à la solitude de la châtaigneraie. Là, sous le couvert des hautes arcades de verdure bruissant au-dessus de nos têtes, nous cherchions la bonne place, l'appui d'un rocher, l'ouverture d'une perspective, d'un morceau de vallée lointaine apparu entre deux branches. Jacques, un peu à l'écart, tirait un livre du cartable, étudiait sa leçon. Et l'heure passait, s'écoulait, légère, en bavardages coupés de contemplations muettes, de brusques silences. Nous nous taisions et le printemps parlait à son tour ; une vague ivresse nous venait avec l'odeur de l'herbe mûre, avec les souffles alentis qui soulevaient à peine les feuilles des châtaigniers, avec la musique des sources qui, au-dessus, au-dessous de nous, couraient, s'épanchaient dans les rigoles d'arrosage.
Jacques, fatigué d'étudier, s'amusait à cueillir des bouquets pour Thérèse ; il rapportait des fleurs à brassées, et quelquefois, en manière de jeu, il les lui jetait, les secouait en pluie sur sa figure, sur ses épaules. Les fleurs s'accrochaient en grappes à ses cheveux, aux plis de son corsage, et ces guirlandes lui faisaient comme un vêtement de symbole, la robe couleur du temps de quelque fée printanière.
Les congés du jeudi et du dimanche nous donnaient un peu plus de large. Nous explorions, ces jours-là, les pentes boisées qui dominent Argelès. Quittant les routes frayées, nous nous lancions à la découverte dans les sentiers de bûcherons ou de pâtres qui grimpent à travers les châtaigniers et les hêtres, jusqu'aux premiers mamelons du Gez. Le sentier, quelquefois, se trouvait être un ancien chemin d'exploitation qui s'arrêtait court devant une charbonnière abandonnée. De l'herbe grêle avait poussé sur l'emplacement du fourneau ; un léger duvet de graminées flottait sur la hutte en décombres, et Thérèse s'attendrissait à des restes de vie humaine laissés par les charbonniers : un chiffon dans l'herbe, une poupée naïve oubliée dans la litière pourrie qui souillait le sol de la cabane.
Nous poussions au delà ; nous escaladions un ravin, nous remontions la pente d'un ruisseau. Les fleurs déjà flétries, montées en graine dans la vallée, s'épanouissaient encore là, retardées par l'obscurité des feuilles, entretenues par la fraîcheur de l'eau vive. Les larges ombelles de l'angélique s'étalaient au bord des cascatelles en miniature ; les hampes fleuries des renouées, des épilobes s'érigeaient autour des vasques où le ruisseau apaisait un moment sa course ; et tout le long, entre les pierres, c'étaient des traînées bleues de véroniques, des traînées roses de silènes. Thérèse les moissonnait à poignées, en emplissait le creux de son ombrelle, pendant que Jacques assauvagi, grisé de plein air, bondissait, voltigeait au-dessus des blocs de granit, bravait la colère futile du petit gave.
C'étaient des heures d'enchantement, d'accord intime avec la montagne. La vie des plantes amusait Thérèse. Elle voulait savoir le secret des germinations lentes sous la neige, des éveils subits à la tiédeur des avrils. Et les bêtes, les petites existences au ras de terre, que devenaient-elles pendant la longue nuit de décembre? La chère âme s'apitoyait sur elles, s'intéressait aux industries par où elles se défendent contre l'inclémence des saisons ; elle s'émerveillait du cercueil d'herbe sèche et de feuilles où se pelotonne le hérisson, du nid feutré de mousse où hivernent les écureuils. Elle me questionnait comme une enfant, avec une belle clarté dans ses prunelles limpides, toujours prêtes à s'humecter de tendresse. La nature n'était pas seulement pour elle un spectacle ; son cœur y prenait part autant que ses yeux. Et son cœur choisissait. Végétaux ou animaux, sa préférence allait toujours aux plus humbles, aux êtres désarmés, aux enfants. Les agneaux la touchaient plus que les brebis, l'hysope plus que le cèdre. Et je me souviens encore de son enthousiasme quand je lui racontai le sauvetage d'une coccinelle que j'avais recueillie un jour en pleine bourrasque de neige, sur le glacier du Vignemale.
Thérèse me questionnait ; Jacques folâtrait devant nous, et, en accompagnement à notre bavardage, s'activait le babil du ruisseau. Le ruisseau se taisait le premier. C'était la source, le lieu du goûter, de la sieste sous les verdures plafonnantes des hêtres d'où s'échappaient, secouées par moments sur nos têtes, des cascades de lumière. Nous ne parlions plus alors ; Jacques, surpris par la fatigue en pleine effervescence de cris et de gestes, s'assoupissait sur le gazon ; Thérèse et moi nous poursuivions nos propos interrompus, dans des rêves parallèles.
L'air plus vif, l'allongement des ombres sur la pelouse nous avertissaient de descendre. Et c'étaient les mélancolies du retour, le paysage autrement vu, décoloré en même temps que nos âmes qui se repliaient sur elles-mêmes, comme lasses de bonheur.
Au sommet d'un mamelon, à un tournant du sentier, très bas, sous nos pieds, apparaissait Argelès. Les ardoises luisaient au soleil, des volées blanches de pigeons planaient autour des colombiers, et, dans le dédale des rues, à travers les maisons en grappes, comme des têtes dans une foule, Thérèse s'amusait à chercher le toit de notre logis.
— Voilà chez nous! indiquait-elle du doigt, et en même temps une tristesse passait dans son regard… chez vous, se reprenait-elle ; dans quelques jours je serai loin.
X
Peu à peu, par morceaux, Thérèse me racontait sa vie, ses années d'apprentissage au Conservatoire de Toulouse, ses débuts de professeur, les traverses d'une existence pas bien longue et déjà tourmentée.
Elle en parlait d'ailleurs sans se plaindre. La pensée d'être utile aux siens lui rendait ces corvées légères. Active, résignée, elle faisait bon visage aux caprices de la clientèle, aux prétentions bourgeoises de sa mère, plus exigeante, plus difficile à vivre que sa fille. Thérèse prenait son mal en patience. Le malheur ne l'avait pas aigrie, il l'avait mûrie à peine. Elle était restée l'enfant soumise, la bonne écolière, celle qui obéit et qui accepte.
L'initiation artistique elle-même, si dangereuse aux jeunes filles dont elle exalte la sensibilité nerveuse, ne l'avait ni desséchée, ni déséquilibrée. Son cœur était resté pur, sa tête sage. Un fond de rêverie, un besoin de solitude intérieure l'avaient protégée, avaient tout au moins adouci pour elle les duretés de la profession. Contre les injustices des maîtresses, contre les jalousies et les trahisons des camarades, elle avait eu le refuge de la musique. Avec le commentaire du piano, ses souffrances prenaient la douceur d'une mélancolie ; elles participaient à l'irréalité des mélodies et des rythmes.
Et c'était un peu mon histoire ; je me retrouvais, je me reconnaissais en Thérèse. Ce que la nature avait été pour moi, la musique l'avait été pour mon amie. Au premier éveil, si vague, de la sensibilité adolescente, Mozart avait été l'initiateur ; les désirs sans objet, les fièvres d'une heure de l'apprentie pianiste s'évaporaient dans la grâce fluide de ses mélodies. Plus tard Beethoven l'avait remplacé ; mais il était trop grand celui-là, pas assez à la portée des menus chagrins, des légères émotions d'une jeunesse paisible ; son règne avait été court. Et Schumann était venu. Et il avait été le maître définitif, le confident, le consolateur. Ses inspirations si touchantes ennoblissaient les besognes quotidiennes ; elles étaient comme la giroflée sur la fenêtre de l'ouvrière ; aux heures troubles, elles donnaient le bon conseil, suggéraient la résignation, la fuite dans le rêve. Schumann était l'ami et Chopin le tentateur. Il attirait et il inquiétait Thérèse. Ses mazurkas, ses préludes, ses nocturnes, c'était l'orage et le vertige, c'était l'inconnu de la passion, et la jeune fille hésitait sur le seuil.
J'écoutais Thérèse, et, à mesure que ces confidences me faisaient entrer dans sa vie, il me semblait y trouver plus de conformité avec la mienne. C'était comme une prédestination. D'une sensibilité précoce l'un et l'autre, nos enfances avaient subi les mêmes crises, nos jeunesses avaient eu les mêmes rêves. Pour elle comme pour moi, les sensations et les sentiments étaient étroitement associés. Les odeurs, les musiques agissaient fortement sur nous ; les odeurs surtout. Des fragments de vie ancienne, des états d'âme oubliés, nous revenaient, subitement évoqués par un parfum. La religion se résumait dans l'encens, les vacances dans l'arome des fruits mûrs, les logis eux-mêmes dans une combinaison de senteurs indéfinissable et précise, qui, respirée après de longs intervalles, nous rendait nos émotions de jadis.
Ces similitudes nous ravissaient. Ces communions d'une minute, ces étreintes d'âme nous donnaient presque le frisson d'une caresse.
Ainsi dévoilée, communiquée dans le plus intime de son être, Thérèse m'attirait encore davantage. Sa beauté se complétait, s'ennoblissait du reflet de sa vie intérieure. La courbe de ses lèvres, la flamme ou la brume de ses yeux s'immatérialisaient, prenaient une valeur morale de générosité ou de tendresse. Elle me semblait à la fois plus inaccessible et plus digne d'être aimée. Et mon admiration croissait, se haussait à sa mesure. Le culte grandissait avec l'idole.
XI
J'aurais voulu pouvoir fixer pour vous quelques moments de ce court passage, où sans arrêt, par une progression de nuances insensibles, notre camaraderie tournait si rapidement à l'amour. Comment m'échappèrent à mesure qu'elles se succédaient ces nuances indicatrices, je m'en étonne aujourd'hui. Évidemment, pour ce qui me regardait, l'amitié était dépassée depuis longtemps. Depuis ma première rencontre avec Thérèse, chaque journée qui s'était écoulée, chaque contact, avait développé l'impulsion.
Ces contacts, j'ai tenté de les noter plus tard ; mais ce recensement n'avait, ne pouvait avoir de signification que pour moi. Entre la cause et l'effet, entre l'incident et l'émotion, l'écart est si fort, en pareil cas, que l'explication n'explique rien. Pour saisir le rapport, il faudrait y ajouter certaines harmonies d'heure, de couleur, de sentiment, pas faciles à apprécier, et qui, les eût-on définies pour soi, resteraient peut-être obscures pour les autres. On dirait vraiment que la vie recommence pour chaque amoureux et à chaque fois qu'il aime. L'expérience acquise y est inutile. L'amoureux voit et entend autrement que les autres et que lui-même.
Essayez de vous rappeler ce que vous avez éprouvé vous-même quand vous aimiez ; ce sera encore le meilleur moyen de me comprendre. Souvenez-vous comment elle vous regarda tel jour, de telle façon, et il vous sembla que vous voyiez ses yeux pour la première fois ; comment tel autre jour elle vous parla, — de quoi? il n'importe guère, — et le timbre de sa voix vous remua jusqu'à la dernière fibre.
Les raisons du cœur sont mystérieuses. Et c'est pourquoi nous fûmes si tardivement avertis l'un et l'autre de ce qui se passait en nous. Pour Thérèse surtout, rien de plus plausible que la tranquillité de sa conscience. De quoi se serait-elle alarmée? C'était sa pureté même, son ignorance totale du mal qui la mettaient en péril. Sa volonté d'ailleurs n'avait eu aucune part à nos fréquentations ; les circonstances avaient tout fait. Sa maladie, nos relations communes avec le docteur Estenave avaient rapproché nos existences. Nos promenades même avaient été ordonnées par le docteur, et ce n'était pas Thérèse, c'était Cyprienne qui avait exigé que nous les fissions ensemble. Tout cela était fort innocent à coup sûr. Et Jacques n'était-il pas là avec nous? Sans doute la chère enfant avait du plaisir à se communiquer à moi, à m'écouter. Plaisir permis. L'amour, le peu du moins qu'elle en avait vu et entendu, ne ressemblait guère à cette intimité. Elle avait surpris ses camarades du Conservatoire glissant des billets doux dans leur manchon, elle avait entendu sans le vouloir les propos que des messieurs bien mis leur soufflaient dans le cou, le soir au coin des rues. Évidemment, il n'y avait rien de commun entre moi et les amoureux de ces demoiselles. La sécurité de Thérèse était, devait être complète.
La mienne, à vrai dire, était moins excusable. Je me sentais vaguement en péril. Mais je pensais m'arrêter à temps, je me fiais à ma prudence pour ne pas dépasser certaines limites. Mes précédentes expériences me rassuraient plutôt à cet égard ; elles ne me laissaient pas prévoir la gravité du danger. Elles avaient toutes abouti jusque-là aux dénouements les plus faciles. A l'inclination rapide avaient succédé, par des transitions régulières et normales, la séparation et l'oubli. Et sans doute il n'en serait pas tout à fait de même cette fois. L'attrait plus fort, le choix plus motivé entraîneraient d'autres suites ; l'amitié resterait après la séparation, mais sans honte et sans remords. C'est ainsi que d'avance j'avais arrangé les choses.
Et attendant, je n'avais qu'un regret, c'était de voir approcher la fin de mon rêve. L'air d'Argelès avait fait merveille ; Thérèse se rétablissait à vue d'œil ; sa guérison complète n'était plus que l'affaire de quelques jours. Chaque matin, en la revoyant, je constatais les progrès de sa résurrection, et chacun de ces progrès me disait la fragilité de mon bonheur. Encore une semaine, et le docteur signerait sa feuille de route à Thérèse.
Les premiers temps après son arrivée à Argelès, elle était pressée de repartir, elle comptait les jours, se plaignait de la longueur de la cure ; puis à mesure que l'échéance se rapprochait, son impatience avait fait place à un autre sentiment qu'elle n'exprimait pas, mais qu'elle me laissait deviner. D'un commun accord nous écartions autant qu'il dépendait de nous l'inévitable perspective, nous ramenions notre pensée vers la minute présente, nous bornions nos projets au plus proche lendemain. Nous étions comme ceux qui ont, à l'aventure, escaladé un sommet et qui se tiennent là étonnés et ravis, n'osant pas risquer un mouvement, ni même regarder au delà, de peur d'être précipités dans le vide.
Pour moi, je ne me souviens pas d'avoir jamais éprouvé rien de pareil. C'était déjà l'amour évidemment, mais à demi inconscient, encore dans le rêve.
Quel moment, cher ami, quel mystère! Et savez-vous, quand j'essaie de l'étreindre, ce qui me revient de cette inoubliable époque de ma vie? Ceci seulement : un parfum d'ambre et d'iris qui était son parfum à elle, l'odeur qu'elle mettait à ses mouchoirs. Et il me semble que c'était l'odeur même du bonheur.
XII
C'était trop beau, n'est-ce pas, cette idylle promenée à travers le jardin en fleurs de la montagne. Hélas! la conscience allait venir et la douleur avec elle. Ce fut la jalousie qui m'ouvrit les yeux, qui m'obligea de mesurer la violence du sentiment qui m'unissait à Thérèse. En me racontant sa vie de famille, elle m'avait nommé, parmi les très rares intimes qui fréquentaient dans la maison, un jeune homme, Marc Échette, un ami d'enfance retrouvé à Toulouse où il suivait les cours de la Faculté des lettres comme boursier d'agrégation. C'était, paraît-il, un aimable garçon, d'un caractère énergique et d'une belle intelligence. Sans fortune, fils d'un très modeste contrôleur des contributions maintenant à la retraite, il avait senti de bonne heure l'aiguillon de la nécessité ; et il avait poussé droit son sillon, les yeux fixés sur le but, sans une distraction, sans une défaillance. Le but approchait. Encore un effort, et il allait entrer, la tête haute et le cœur ferme, dans la carrière où il s'était assigné la place la plus brillante, certain qu'il était de la conquérir.
Thérèse l'avait en très grande estime ; elle admirait la noblesse de sa vie, la fermeté de son caractère ; accoutumée dès son enfance à plier, à se subordonner aux autres, elle avait subi l'ascendant de cette intelligence et de cette volonté. Et elle n'était pas la seule à s'y soumettre. Entre ces deux femmes et cet orphelin, Marc avait eu bientôt fait, malgré son jeune âge, de prendre le rôle d'un chef de famille. Homme d'affaires, cavalier servant ou directeur de conscience selon les heures, il s'était rendu indispensable. C'était lui qui surveillait les études du petit collégien, lui qui allait toucher les rentes de Mme Romée, lui encore qui fournissait Thérèse de poésies et de romans.
J'étais instruit de tout cela et pourtant je n'en avais eu d'abord aucun ombrage. Ne savais-je pas que Thérèse s'était vouée au célibat jusqu'à ce qu'elle eût établi Julien? Cela ajournait à une dizaine d'années au moins toute espèce de combinaison matrimoniale. Thérèse était libre. Rien ne pouvait la contraindre à diminuer la part qu'elle voulait bien me donner dans son affection.
Que pouvais-je souhaiter de mieux? Un jour vint cependant où je ne me contentai plus de cette place qu'il fallait partager avec un autre. Thérèse, à dire vrai, parlait bien souvent de Marc Échette, et avec tant d'éloges! Marc avait fait ceci, Marc avait dit cela. Il m'agaçait à la fin ce phénix. Et le plus cuisant était son intimité de chaque jour avec ces dames. Thérèse à tout moment m'en trahissait quelque nouveau détail ; à propos d'une représentation de Carmen au Capitole, et Marc y était avec elle, ou d'une sonate de Beethoven, et c'était justement la sonate préférée de Marc Échette. J'en étais arrivé à connaître à une minute près l'horaire de ses visites. Je souffrais de ces constatations et je me trouvais absurde de souffrir. C'était une étrange prétention à moi de vouloir taxer les amitiés de Thérèse. De quel droit? Qu'étais-je après tout pour elle? Un passant qu'on quitte au premier carrefour et qu'on ne reverra jamais plus.
Je souffrais cependant, et cette souffrance me donnait à réfléchir. Une lueur se faisait dans mon esprit, j'entrevoyais la pente et l'abîme. Qu'était-elle au fond et de quel nom fallait-il la nommer cette amitié qui en arrivait à me créer de pareils tourments? Hélas! l'éclair de bon sens fut vite éteint. Les raisons ne me manquèrent pas pour excuser, pour colorer ma folie. Est-ce que j'étais le maître de doser exactement l'affection qui m'unissait à Thérèse? qu'elle fût tendre ou passionnée, la nuance n'importait guère, pourvu qu'elle fût honnête.
Que vous dirai-je, mon cher ami? Vous connaissez les déguisements et les sophismes par où s'insinuent les passions. Je me laissai persuader. Ma conscience sans doute ne fut plus aussi tranquille ; mais en perdant la sécurité, mon sentiment ne fit que gagner en violence. La jalousie, qui aurait dû l'arrêter en m'avertissant, ne servit qu'à hâter la crise.
L'arrivée inattendue de Marc à Argelès acheva de me troubler.
Thérèse me lisait quelquefois des passages des lettres qu'elle recevait de chez elle ; c'était quelque recommandation puérile et touchante de sa mère ou bien un bulletin de victoire de Julien ; un papier vert attestant qu'il avait été le premier en version latine ou en histoire, et Thérèse ne manquait pas de me le montrer : « Marc va venir, » me dit-elle un jour en me portant une lettre de sa mère, et elle m'obligeait à la lire. Mme Romée racontait une promenade qu'ils avaient faite, Marc, Julien et elle au bord de la Garonne. Marc et Julien avaient herborisé dans la prairie. Marc avait cueilli quelques véroniques : « Il te les enverra demain, ajoutait Mme Romée, et peut-être une bonne nouvelle avec. Ce n'est pas encore sûr, mais si les cours finissent cette semaine, il partira vendredi pour Argelès. »
La lettre arriva en effet, et les véroniques, et la bonne nouvelle. Le surlendemain, sauf nouvel avis, Marc devait se mettre en route.
XIII
Le lendemain était un jeudi, jour de congé de Jacques. Nous avions encore toute une après-midi de tête-à-tête possible si Thérèse consentait à sortir. Pour la tenter, j'offris de la conduire aux estibes de la haute vallée du Bergonz d'Argelès, un endroit de solitude, profondément encaissé entre les forêts du Gez et les escarpements de Pibeste.
Thérèse n'eut pas de peine à se laisser entraîner. Une migraine subite de Jacques manqua nous retenir au dernier moment ; Jacques était condamné à garder la chambre, et Cyprienne à garder le malade. Thérèse hésitait à partir sans eux. Ce fut Cyprienne elle-même qui la décida.
— Ne vous tourmentez pas pour Jacques, ce ne sera rien, affirma-t-elle ; et au cas où ça deviendrait quelque chose, vous remplirez une fiole à la source du Tarantet. Comme ça, nous serons tranquilles.
Il faut vous dire que cette source du Tarantet est renommée dans le pays pour couper les fièvres. Elle est en beaucoup de cas le remède unique employé par le pauvre monde, et, si puissante est la persuasion du merveilleux, que les riches eux-mêmes, à l'insu des médecins, lui demandent plus d'une fois leur salut. Cyprienne croyait s'en être bien trouvée dans la période critique d'une fluxion de poitrine, et elle avait éveillé la curiosité de Thérèse en lui parlant de la beauté des rochers et des arbres, gardiens de la source.
Ce but d'utilité donné à notre promenade leva ses derniers scrupules. Nous partîmes. La journée était belle à miracle, d'une splendeur de lumière et d'une vivacité d'air qu'on ne savoure pleinement ensemble qu'à la montagne. Un orage récent avait lavé les verdures, ranimé l'herbe des prairies ; un souffle du nord-ouest, paisible et régulier, tempérait la chaleur estivale. La petite ville semblait en fête avec ses tendelets de coutil palpitants aux balcons, et ses rues bigarrées de toilettes claires. Ces détails sont encore devant moi ; je vois le sourire heureux de Thérèse coloré du reflet rose de son ombrelle ; je vois sur ses doigts fuselés le réseau blanc des mitaines et la vive allure de ses brodequins jaunes lancés à la conquête des paysages.
C'est un charme d'Argelès que le subit accès, au sortir des maisons, dans les solitudes bocagères. Le faubourg finit et la forêt commence, la grande forêt qui monte, coupée de terrasses en culture et de ravins herbeux, vers les mamelons du Gez.
Le chemin muletier pratiqué au flanc de la montagne suivait d'un côté la lisière des bois, bordait de l'autre les prairies à pente raide qui se précipitent vers le gave du Bergonz. Invisible, au pli profond des gorges, le torrent faisait sa musique de colère, qui nous arrivait, atténuée par la distance, en plainte harmonieuse. Les granges bientôt s'espaçaient au long des prairies, la châtaigneraie s'ajourait de clairières, et ces clairières élargies se perdaient quelques pas plus loin en l'uniformité d'une lande… Plus d'arbres, plus de maisons, plus de pâtres dans le pacage, plus de passants sur le chemin. L'heure de la montée des bûcherons était passée depuis longtemps, et ils n'étaient pas près de redescendre encore. De la solennité se faisait autour de nous avec la simplification des lignes de l'horizon, avec la tranquillité de l'atmosphère où n'arrivaient plus les bruits de la vallée. Thérèse se donnait toute à ce bonheur inaccoutumé de ne rien entendre. La vivacité de l'air, l'arome fortifiant des herbes de la montagne l'empêchaient de sentir la fatigue de la marche.
— Je ne sais pas ce que j'ai, disait-elle : il me semble qu'aujourd'hui j'irais jusqu'au bout du monde!
Et c'était bien le bout du monde, en effet, cette vallée extrême où, franchissant une dernière barre de rochers, nous abordions enfin. Cette barre qui, sans doute, avait été à l'origine la digue naturelle d'un lac, fermait comme d'une palissade régulière la gorge tourmentée que nous remontions depuis le hameau de Gez. Au delà s'ouvrait un pays tout autre, un berceau de verdure, une halte de douceur, posée entre les précipices de la vallée basse et la raideur des sommets étagés au-dessus en muraille. Harmonieuse, combinée, semblait-il, par une volonté d'art, se déployait, au sortir de ces rudesses, la forme de la haute vallée. Le travail de la période glaciaire avait nivelé le sol ; quelque chose de la souplesse de l'eau se voyait encore à la figure régulière du bassin, au modelé des roches en bordure. L'herbe plate, sommeillante, ajoutait à l'illusion que complétait la caresse délicate du silence. Le gave se taisait, ou plutôt il ne parlait pas encore. Sans couleur, sans élan, débile et puéril, il reflétait l'innocence environnante. Deux ou trois granges étageaient leurs pignons à la lisière des prairies. Quelques parcs à moutons dressaient à côté leur clayonnage de bois blanc ; et les granges, les parcs, l'herbage, tout était désert. Dès la fin de mai, les troupeaux avaient quitté la vallée pour les estibes de la haute montagne. Il ne restait dans la vaste enceinte d'autre trace visible de la vie humaine que, très haut, dans la forêt suspendue au flanc du Gez, la fumée de quelques charbonnières, — fumée bleue à travers la fumée verte des branches.
Thérèse admirait. Adossée au fût élancé d'un frêne, la tête inclinée vers la vallée, elle se tenait là, muette, immobile, pareille à ces figures symboliques dont le maître Corot divinise ses aubes et ses crépuscules. Elle descendit enfin du rêve où sa pensée était allée se perdre. A demi-voix, comme pour ne pas troubler la paix de ce sanctuaire, elle me dit sa joie esthétique, le frisson de bonheur qui l'avait soulevée, qui la soulevait encore.
— Je vous dois une minute exquise, me dit-elle. Vous m'avez arrachée aux autres et à moi-même. Quel spectacle! Je ne suis qu'une ouvrière en musique, eh bien, devant cette harmonie, j'ai eu un moment l'illusion d'être une artiste! Ah! mon ami, vivre ici, loin de tout, avec des êtres de son choix!
Elle avait les larmes aux yeux en exprimant ce souhait, et moi, j'étais mal disposé à l'entendre. La journée que j'avais si ardemment appelée ne tenait pas ce que j'en avais attendu. L'élan de Thérèse, sa gaieté au départ, son lyrisme si communicatif, me laissaient soupçonneux, presque hostile.
La pensée de Marc Échette m'obsédait. Ce vœu d'intimité que Thérèse venait de me confier, l'avait-elle formé en pensant à moi? N'était-il pas plutôt dédié à celui qui allait venir, à l'ami essentiel, à Marc?
Cette incertitude me gâtait la félicité du tête-à-tête. Je me refusais à un bonheur que peut-être Thérèse ne partageait pas.
— Vivre ici, répliquai-je! Vous oubliez l'hiver, trois mois à passer sous la neige. Il faudrait pour s'y plaire une dose peu commune d'idéalisme. Seul, peut-être, votre ami Marc Échette s'accommoderait de cette existence. Mais sans doute cette claustration à deux vous suffirait.
Thérèse me dévisagea, étonnée.
— Pourquoi Marc? me dit-elle.
— N'est-il pas votre meilleur ami, et quelque chose de plus, peut-être? insinuai-je méchamment.
— Quelque chose de plus? que voulez-vous dire, monsieur Lavernose? Et comme j'hésitais à lui répondre : Parlez, expliquez-vous, m'ordonna-t-elle, ne me laissez pas douter une seconde de plus de votre amitié ou de votre bon sens.
— Excusez-moi, dis-je enfin. Que M. Échette soit votre ami seulement ou votre fiancé, l'alternative en tout cas n'a rien de blessant pour vous.
Ma réponse déconcerta Thérèse ; je vis sa figure s'altérer, se décomposer tout d'un coup. Les yeux, un moment allumés par le dépit, se voilèrent presque aussitôt ; les lèvres reprirent le pli navré que je leur avais vu au début de sa convalescence.
— Que ce soit un propos en l'air que vous vous soyez permis, ou une confidence que vous attendiez de moi, votre procédé est au moins étrange, me dit-elle. Qu'avait à faire Marc Échette avec mon admiration pour le Bergonz et pour la vie montagnarde? Si j'ai fait tout à l'heure un souhait oiseux, vous l'avez orné d'un singulier commentaire. Je ne sais pas si Marc consentirait à me tenir compagnie tout un hiver sous la neige, mais je comprends que vous vous récusiez d'avance, vous dont l'amabilité ne résiste pas à un tête-à-tête de deux heures! Vous me boudez, vous vous en prenez à Marc Échette? A quel propos, je vous prie? Si vous comptez que, pour rester dans vos bonnes grâces, je vais renier un ami d'enfance, un ami de toujours, vous me connaissez mal!
Je me taisais, mécontent de moi, ne sachant comment réparer ma sottise. Et Thérèse continuait :
— M'avoir gâté une journée pareille, je ne vous le pardonne pas, entendez-vous?
— C'est vrai, j'ai eu tort, confessai-je. Mais vous ne vous doutez pas de ce qui se passe en moi aujourd'hui. Heureux, je le suis autant que vous, plus que vous peut-être ; mais ce bonheur à deux va finir et cette pensée me désole. C'est malgré moi ; j'ai toujours été ainsi ; écolier, je passais mes jours de sortie à pleurer en pensant à la rentrée…
— Je ne pars pourtant pas ce soir ; nous avons encore deux jours à passer ensemble.
— Vous ne partez pas, mais votre ami Marc arrive, cela revient au même ; notre intimité est finie.
— Finie, pourquoi donc? répliqua-t-elle. Marc est un aimable compagnon. Vous aurez bientôt fait, si peu que vous vous y prêtiez, de vous lier avec lui. Et l'intimité à trois ne sera que plus charmante.
— Il y a si longtemps que Marc ne vous a vue ; il doit avoir beaucoup de choses à vous dire ; j'aurais mauvaise grâce à me mettre en tiers dans vos effusions, répliquai-je dépité. Que suis-je pour vous? Un inconnu d'hier qui sera un oublié demain. Je n'ai qu'à céder la place au plus digne.
— Vous avez donc juré de me faire repentir d'être venue avec vous? dit alors Thérèse avec un haussement d'épaules. De quoi vous plaignez-vous mon ami! Un mois de causeries, de promenades ensemble, un mois de confiance et de sympathie réciproque, n'est-ce donc rien pour vous! Que vous faut-il de plus? Le hasard seul a fait que nos existences se sont coudoyées ; nous avons ajouté à ce hasard le choix de nos esprits et de nos cœurs. D'une rencontre fragile nous avons fait une amitié durable. Est-ce donc si peu de chose, cette amitié, que vous la rejetiez ainsi de gaieté de cœur? Tenez, vous ne mériteriez pas qu'on vous le dise, mais je ne me suis jamais trouvée avec personne en aussi parfaite union de goûts et d'idées que je l'étais avec vous. Non, pas même avec Marc. Il est trop parfait pour moi, Marc ; il sait trop de choses et ces choses ne sont pas celles qui m'intéressent. Avec vous je me suis entendue dès le premier jour, dès la première heure. Ah! les bonnes causeries, les beaux enthousiasmes! Depuis longtemps je n'avais pas été à pareille fête. Songez combien ma vie est plate et encombrée ; au travail du matin au soir, et quel travail! Cette vie d'Argelès, c'était le paradis! Et c'est vous qui m'exilez!
La semonce n'était que trop méritée ; je baissai la tête.
— Pardonnez-moi, dis-je à Thérèse. C'est un excès d'amitié qui m'a fait un moment douter de vous et de moi. C'est fini maintenant. Oubliez, je vous en prie, cette minute d'injustice.
— Je l'oublierai si vous me promettez de vous en souvenir, répondit Thérèse avec un sourire où elle essaya de mettre un peu de la bonté confiante qui lui était habituelle. Et à présent, conclut-elle, il s'agit de réparer le temps perdu. Ne m'avez-vous pas annoncé que nous arriverions jusqu'à la source du gave, à ce que vous appelez l'Œil du Bergonz?
— Je vous montrerai la source et, au retour, nous traverserons les villages, nous visiterons les vieilles églises et les donjons en ruine. Vous verrez si je ne suis pas un bon guide!
— En route donc! prononça Thérèse. Déjà le soleil descend ; l'ombre nous gagne ; la fin de la journée va être délicieuse.
XIV
Nous repartîmes. Le sentier coupait à travers des prairies rases, tondues par les troupeaux. Et cette mollesse de l'herbe en tapis sous nos pieds, la facilité d'un sol plat succédant à l'effort de la montée, ajoutaient à la paix élyséenne du décor comme une douceur matérielle. Unique et paisible obstacle, l'eau muette du gave se promenait en méandres, en courbes gracieuses, à travers un archipel d'îles et d'îlots que reliaient des chaussées de pierres branlantes. Des bergeronnettes s'envolaient en troupe des flaques d'eau morte et c'était quelquefois, rapide, à la pointe des joncs, la fuite du merle ou de la bécassine.
Thérèse avançait lentement ; uniquement attentive à la traîtrise des pierres mal équilibrées qui basculaient sous ses pieds, elle oubliait d'admirer le paysage. Je l'entendis jeter un cri de surprise. L'Œil du Bergonz était devant nous. C'était au pied de la montagne, à travers un éboulis de granit embroussaillé de daphnés et de fougères, non pas le jet d'une source unique, mais le bouillonnement d'une infinité de sources, un flot subit de blancheurs qui bondissait sur la mousse verte des rochers, soulevait le feston des scolopendres et des capillaires penchées sur la bouche noire des grottes en miniature. Une musique aérienne, comme le gazouillement d'une troupe enfantine, planait au-dessus de ce peuple de fontinettes, et les voix frêles, les mouvements souples de l'eau — telles des écharpes blanches secouées, — tout cela faisait songer à des créatures irréelles, à la vie heureuse de quelque troupeau de nymphes occupées à jouer sous la roche natale, au seuil mystérieux de la montagne.
L'eau toute neuve, limpide, d'une transparence de cristal donnait envie de la goûter. Thérèse se pencha, but une gorgée dans le creux de sa main et laissa retomber le reste en pluie de perles dans la source.
— Elle est si légère, me dit-elle, on s'en régalerait jusqu'à demain. Et c'est amusant de penser qu'elle ne sert qu'aux oiseaux du ciel ou aux bêtes de la forêt!
— Aux bêtes et aux gens, lui dis-je. Les bonnes sources ne sont pas si fréquentes que vous le pensez, dans la montagne. L'eau qui sort des glaciers et des champs de neige n'est pas toujours potable. Les charbonniers du Gez viennent s'approvisionner ici, les bûcherons qui vont faire du bois à la forêt se détournent de leur chemin pour s'y abreuver, eux et leurs ânes. C'est comme si l'on buvait de la santé et du courage, affirment-ils.
— Et du bonheur peut-être, soupira Thérèse.
Depuis notre malentendu de tantôt, je ne reconnaissais plus mon amie. Un moment excitée, en dehors, riant et gesticulant sans motif et la minute après concentrée, muette, elle ne parvenait pas à reprendre son équilibre. Le choc qui l'avait ébranlée, l'éclair qui lui avait dessillé les yeux l'avaient laissée ombrageuse, inquiète. Elle parlait pour parler, pour le bruit qu'elle faisait en parlant, et je lui répondais de la même façon, en pensant à autre chose — et pour tous les deux cette chose était la même.
Cependant la vallée se précipitait sous nos pas, s'étranglait en ravin, un ravin de prairies, de vergers et de cultures avec des fermes blanches, des jardins en terrasse et des champs de blé mûr très pâle sur de hautes tiges débiles.
Puis défilèrent les villages : l'église de Salles, une pauvresse toute noire à l'extérieur, toute dorée au dedans, peuplée de statues naïves et de bas-reliefs brutalement polychromés ; Sère, en pendant sur l'autre rive du gave, un vieux nid de pierre en ruines, posé dans la jeunesse éternelle des châtaigniers et des hêtres.
Le soleil, un moment reparu dans la vallée élargie, sombrait en un dernier adieu cette fois derrière le Léviste, à l'heure déjà tardive où nous quittions le village de Gez. Nous n'avions que juste le temps d'arriver à la fontaine du Tarantet avant la tombée de la nuit. Thérèse s'était mise à presser le pas tandis que je prenais par le plus long, ne sachant qu'imaginer pour retarder la fin du tête-à-tête. L'ombre du soir favorisait ma traîtrise. Le chemin s'enfonçait en pleine châtaigneraie, dans la fraîcheur des cépées où descendait le mystère du crépuscule. De sveltes écharpes de pourpre flottaient, accrochées, semblait-il, à la cime des arbres ; et en bas, dans la demi-obscurité de l'herbe, éclataient, ensanglantés des feux du couchant, les miroirs de l'eau dormante. Un reste de clarté nous montra la fontaine.
Un merisier haut branché, dont l'écorce portait en guise d'ex-voto les initiales des pèlerins reconnaissants, m'aida à la retrouver dans le vague de l'herbe qui la voilait comme d'un rideau pieux. Je remplis une fiole à l'intention de Jacques.
— Ne boirez-vous pas, dis-je à Thérèse, en prévision des fièvres futures?
— Et vous? me demanda-t-elle.
— Oh! moi, répondis-je, laissant crever mon émotion, moi, c'est différent. La fièvre que j'ai, je ne veux pas en guérir.
Thérèse ne releva pas le propos.
— Il n'est que temps de rentrer, dit-elle. Écoutez : l'angélus sonne au village de Gez.
J'écoutai. La cloche lente, un peu grêle, tintait dans le silence, planait au-dessus de l'imploration confuse des bêtes crépusculaires. L'incendie du couchant s'était vite éteint ; les étoiles pointaient, lointaines, au ciel blême. Du fond des gorges, des vallées basses, des vapeurs montaient en même temps, glissaient à la pointe de l'herbe, flottaient à l'orée des taillis. Les rochers près de nous, les arbres, comme fatigués d'être, se dépouillaient de leur forme, renonçaient à leur couleur.
Le sentier à son tour s'atténuait, n'était plus qu'une chose illusoire qui fuyait, se dérobait sous nos pieds. Bientôt la marche nous devint difficile. Pour arriver au gave d'Arrens que nous devions suivre pour regagner Argelès, les pentes se précipitaient, et au lieu de la haute futaie où nous avions voyagé jusque-là, c'était un taillis de hêtres dont les robustes drageons usurpaient le sentier, nous flagellaient au passage.
— Où allons-nous, cher ami? me demanda Thérèse au bout de quelques pas. Êtes-vous sûr d'être dans la bonne direction? On dirait que nous allons tout droit chez la Belle au bois dormant. Le chemin nous repousse, avez-vous vu, les arbres ne veulent pas nous laisser passer.
Elle riait ; mais son inquiétude se trahissait à la fêlure de son rire. Elle avait peur, peur du précipice, peur de moi peut-être ; du mauvais guide autant que du mauvais chemin.
— Le gave est là qui gronde ; et la route d'Arrens est au bord du gave, lui expliquai-je : encore quelques minutes de patience et vous serez délivrée de moi, je vous le promets.
En attendant, la descente se faisait plus laborieuse ; l'obstacle des rochers nous obligeait à de longs détours, à de rudes escalades. Thérèse alors m'appelait à l'aide. Elle se laissait hisser à bout de bras, elle se pendait à mon épaule. Et je serrais sa main, je l'attirais à moi plus étroitement qu'il n'eût été nécessaire.
Puisque le temps ne m'appartenait pas, puisque la journée allait finir, je cherchais à faire meilleures les dernières minutes ; je prolongeais les délices de ces contacts à mon gré trop rapides ; j'abusais de la complicité involontaire de sa frayeur qui contraignait Thérèse à s'appuyer à moi ; je profitais de la nuit qui lui cachait l'emportement de mes gestes. Mes lèvres un moment effleurèrent sa main tendue vers moi. Elle la retira vivement.
— Laissez-moi, m'ordonna-t-elle ; vous me gênez au lieu de me porter secours. Je m'en tirerai sans vous. Le taillis s'éclaircit, la route est là ; je n'ai plus besoin de guide.
Je protestai, confus ; je dirigeai fraternellement ses derniers pas jusqu'à la route.
— Dépêchons-nous, maintenant que rien ne nous arrête, dit-elle ; il est nuit, on doit être inquiet chez vous ; et qui sait comment nous allons trouver Jacques?
— Nous portons le remède, et j'ai idée qu'il sera inutile. Jacques est sujet à la migraine ; mais il est rare qu'elle le laisse alité tout un jour.
Nous touchions déjà le pavé d'Argelès.
— Souvenez-vous, me dit Thérèse, que vous m'avez cherché tantôt une mauvaise querelle et que vous m'avez promis de ne pas recommencer. Me le promettez-vous encore?
Je promis, je jurai d'obéir à toutes ses volontés.
Nous arrivions.
— Le Tarantet a opéré à distance, dit Cyprienne, comme nous franchissions le seuil de la porte. Jacques est guéri. Et vous, qu'êtes-vous devenus là-haut? Nous commencions à croire que les loups vous avaient mangés! Les chemins ne sont pas fameux, à ce qu'il paraît, ajouta-t-elle en examinant Thérèse. Votre chapeau est tout cabossé, ma pauvre amie ; et là, qu'est-ce que je vois? un accroc à votre jupe! Allons, c'est encore un tour que vous aura joué André. Je parie qu'il vous aura fait passer en plein bois. C'est une manie ; il ne veut jamais prendre le chemin de tout le monde. J'aurais dû vous avertir, c'est ma faute ; moi qui le connais, j'ai eu tort de vous confier à un pareil guide!
Thérèse protesta, et en protestant elle rougit. Sa loyauté s'émut pour la première fois en présence de Cyprienne. Elle s'émut de peu, sans doute, car enfin elle n'était pas responsable de mon accès de folie. Mais elle n'avait pas pu ne pas s'en apercevoir. Son attention était éveillée, sa conscience était avertie. L'état de pleine et pure lumière où notre amitié était née, où elle s'était développée jusque-là, n'existait plus. La rougeur de Thérèse l'accusait. Nous étions tous les deux dans la mauvaise voie. J'étais coupable, et Thérèse, l'innocente Thérèse, était déjà ma complice.
XV
Je suis un peu embarrassé de ce qui me reste à vous dire, continua Lavernose. Quoique tout ait bien fini ou à peu près bien, ma conscience ne me reproche pas moins le mal que j'ai fait et celui que j'aurais pu faire. Et vous, que penserez-vous de moi, qu'en pensez-vous déjà peut-être, mon cher ami? Mais c'est tant pis ; j'ai commencé, j'irai jusqu'au bout de ma confidence. Mon secret d'ailleurs me pesait depuis longtemps ; j'éprouve un soulagement à m'en délivrer. Et si mon amour-propre en souffre par moments, quelque douceur se mêle à cette amertume. Pour avoir été coupables, les heures de ma vie que je vous raconte n'en furent pas moins délicieuses. Artiste jusque-là malhabile à traduire mes rêves, l'amour m'avait donné le pouvoir de créer des images d'une beauté telle que, même affaiblies et reconnaissables à peine, j'ai encore un plaisir étrange à les évoquer.
A quel point j'étais alors la victime de mon imagination, l'effet que produisit sur moi le contact de Marc Échette aurait pu me le donner à comprendre. Sa présence me guérit tout d'abord de l'accès de jalousie qu'avait provoqué l'annonce de son arrivée. Il est vrai qu'il était en tout peu ressemblant à l'idée que je m'en étais faite. Au lieu du jeune monsieur autoritaire et grave que je croyais voir débarquer, ce fut, sautant du train, un garçon alerte et vif, avec une figure ouverte, un regard limpide et à peine un soupçon de moustache sur le sourire le plus cordial. Du même âge que Thérèse, ou peu s'en fallait, il avait l'air d'être son frère ou son camarade ; un frère dévoué, un camarade attentif, — et rien de plus. J'eus beau les dévisager l'un et l'autre, épier leurs attitudes et leurs gestes, je n'y découvris pas trace de mystère. De l'intimité, des concordances bien naturelles à des existences si souvent mêlées, et ces concordances appelaient l'union des regards et des sourires ; mais tout cela était visiblement innocent. L'amitié éclatait par exemple ; elle se lisait à plein dans le regard attendri que Marc fixait sur la ressuscitée, dans la sollicitude de Thérèse inquiète de retrouver Marc un peu fatigué, pâli par le travail.
— Ce n'est rien, expliquait-il ; une dernière leçon qu'il m'a fallu improviser en quelques heures ; hier encore je débitais mon affaire à la Faculté ; ce matin, les malles et les adieux, et me voici. J'ai pris un billet circulaire, et c'est par vous que je commence.
Thérèse nous avait présentés l'un à l'autre. C'était elle qui avait voulu que je fusse là. Elle avait tenu à me rendre évidente, dès la première heure, mon injustice de la veille. Et elle y avait réussi. Impressionnable comme toujours, prompt à me porter d'un extrême à l'autre, je passai avec Marc, d'un état d'hostilité préventive à une sympathie presque immédiate. Il est vrai qu'il me donna l'exemple. Il me connaissait déjà, prétendait-il ; les lettres de Thérèse à sa mère étaient remplies de mes louanges. « Après le docteur Estenave, c'est vous, me dit-il, ce sont vos causeries promenées en plein air qui ont sauvé notre malade. Elle avait si grand'peur de ne pouvoir pas s'accoutumer à vivre sans nous! Et c'est vous qui lui manquerez maintenant. »
Était-ce vraiment par gratitude, comme il l'affirmait, ou pour tout autre motif, Marc travaillait évidemment à gagner mon amitié. Il m'avait pris d'abord par mon faible, par l'amour des montagnes. Ce diable d'homme connaissait toutes les nôtres par leur nom et il en parlait, ne les ayant jamais visitées, avec les mêmes détails que s'il venait d'en faire l'ascension. Pendant qu'on chargeait ses bagages sur l'omnibus, il avait trouvé le moyen de s'orienter, et il me désignait du doigt les crêtes et les pics avec la sûreté d'un professionnel. Sa science cependant, il en convenait lui-même, ne datait que de quelques heures ; il l'avait acquise en route avec le Joanne. Et sur ces données, il projetait déjà des excursions, il nous proposait des itinéraires. Il n'avait que deux jours à passer à Argelès, et il tenait à les bien employer.
— Dès demain matin, si vous êtes libre, monsieur Lavernose, je vous mets à contribution, disait-il. Nous ferons de l'archéologie ensemble, nous fouillerons vos archives municipales ; l'après-midi nous nous reposerons en voiture ; nous irons en compagnie de ces dames visiter les sites de la vallée ; le soir, musique. Ce programme vous va-t-il, mademoiselle Romée?
Marc Échette n'était pas arrivé depuis une heure et déjà sa présence agissait sur moi ; sa gaieté détendait mes nerfs ; son jeune bon sens faisait honte à ma vieille folie. Le travail d'imagination qui avait en quelques jours dénaturé mes rapports avec Thérèse s'arrêtait brusquement. Pas moyen de rêver à côté de Marc ; son activité vous emportait comme un tourbillon ; mais c'était un tourbillon savamment réglé, un mécanisme rapide dont les roues s'engrenaient pour un but précis et certain.
Dès le premier repas qu'il prit avec nous, son ascendant se fit sentir à toute la maison. Quelques remarques pratiques, quelques interrogations déférentes touchant le ménage et la vie matérielle avaient conquis ma belle-mère, et l'intérêt qu'il témoignait à Jacques lui avait gagné presque aussi vite le cœur de Cyprienne. Jacques lui-même s'était trouvé pris. Trois mots d'un étranger avaient eu plus d'effet sur ce gamin que mes soins de chaque jour.
Cette soirée ne fut pour lui qu'un triomphe. Il avait l'autorité et il avait le charme. Son entrain excitait, déliait les langues ; une atmosphère d'intellectualité se dégageait de lui, se répandait libéralement à son voisinage. Tout l'intéressait d'ailleurs ; il semblait qu'il n'eût pas assez d'yeux pour voir, assez d'oreilles pour entendre. Mais ce curieux était aussi une manière d'apôtre. Il avait le goût de la direction, de la propagande. Il l'avait ingénument. La science et l'autorité lui étaient comme des attributs naturels dont il ne se prévalait pas et qu'on acceptait sans contrainte. Comment se fâcher contre un maître qui n'avait pas encore de barbe au menton?
Thérèse jouissait du succès de son ami. Délivrée de l'inquiétude que lui avait donnée ma jalousie, heureuse de mon accord avec Marc, elle se livrait sans réserve au large courant de sympathie qui nous emportait tous.
La musique vint encore exalter notre lyrisme. Thérèse s'était mise au piano ; elle avait ouvert un cahier de Schumann, une série de pièces courtes, variées de thème et de facture, et chacun de nous se laissait prendre à son tour par le motif le mieux assonant à son rêve. Pour Marc, ce furent les invocations en forme de choral, les larges psaumes, les contemplations agrandies jusqu'à l'extase ; pour moi, les hymnes de tendresse, l'évocation ardente et fraîche des troubles printaniers : des fiançailles d'âmes dans des jardins de muguets et de jacinthes.